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Albert Métin, UExtrêmeOrient : Chiner Japon, Russie

comme une race inférieure el même méprisable. Il s'agissait, non pas seulement de Tindépendance et de Tintégrité de la Chine, mais de la condition même de toute la race jaune ; c'était un des plus graves problèmes de Thistoire, et la solution en paraissait simple alors : jusque-là les Blancs avaient imposé leur domination à toutes les autres races, et l'exploitation de la terre entière leur semblait réservée.

Le Japon était donc atteint par la faiblesse de la Chine ; il avait été victime lui-même en 1895 de Tambition <}es puissances européennes ; les intérêts de son développement économique s'accordèrent avec ceux de sa vengeance. Peuplé de plus de 40 millions d'habitants, sur un domaine territorial de 400 000 kilomètres carrés incomplètement cultivable et par endroit médiocrement riche, il avait besoin, plus que la plupart des nations européennes, plus que la Russie surtout, d'une large émigration sur le continent voisin et d'un vaste terrain d'exportation pour les produits de son travail industriel : nulle part ce qu'on appelle l'impérialisme contemporain n'avait plus de raison d'être qu'au Japon; il avait presque l'excuse de la légitime défense. En particulier, le Japon ne récolte pas cassez de riz pour ses habitants; le riz qu'il cultive est de qualité excellente; il le vend dans l'Occident pour pouvoir acheter en Chine ou en Indo-Chine de plus grandes quantités d'un riz inférieur. C'est pourquoi il ne peut pas rester enfermé dans ses îles; si d'ailleurs il y avait consenti, et s'il avait laissé les nations européennes se partager la Chine, il n'eût pas tardé à être menacé dans son indépendance même par l'établissement de leur domination sur tous les pays de l'Extrême-Orient. Comment eût-il pu lutter en effet si l'Europe avait pu disposer contre lui de toutes les ressources mêmes de l'Asie? En vérité il y avait là pour lui une question de vie ou de mort.

La Corée est par sa position géographique le pont qui unit les lies japonaises au continent, le vrai chemin de son action dans la politique générale : sans la Corée, le Japon est isolé dans ses îles du Pacifique; avec la Corée il joue un rôle

étendu dans les affaires du continent. C'est pourquoi, dans toutes les périodes de sa grandeur, il avait cherché à resserrer ses liens avec ce pays, et on se rappelle notamment les efforts faits au xvi* siècle par l'illustre Hideyoshi pour établir des relations étroites avec le « Royaume Ermite ». Mais on sait aussi que la Corée n'avait jamais manifesté de sympathies pour le Japon, qu'elle le considérait avec une haine méprisante. On dirait, à regarder la carte, que la nature se refuse à unir la Corée et le Japon ; de hautes montagnes longent la côte orientale de la Corée et rejettent à l'ouest presque toutes ses eaux, toutes ses vallées fertiles; elle regarde vers le golfe du Pé-tchi-li, elle appartient au même bassin physique que Péking et la vallée du Peï-ho. Elle est beaucoup plus chinoise que japonaise, et il semble qu'elle veuille rester chinoise; mais elle n'a pas été jusqu'ici de force à contenir l'activité politique et économique de son puissant voisin.

Derrière elle, le Japon sentait vivement depuis 1895 le danger russe; la Russie avait occupé Port-Arthur et ainsi recueilli les principaux avantages des victoires remportées par le Japon sur la Chine; elle rongeait l'os succulent que le Japon avait conquis. La haine japonaise contre les Russes était d'ailleurs plus ancienne; en 1891, le tsarévitch Nicolas, le futur empereur Nicolas II, voyageant au Japon aux environs de Kiolo, avait failli être assassiné par un des agents de la police japonaise qui étaient chargés de veiller à sa sûreté : c'était comme l'explosion fanatique d'un sentiment très répandu et très ardent dans tout le peuple japonais, et notamment chez les samouraïs. Le duel de Nicolas II contre le Japon avait dès le début des caractères très dramatiques. Depuis le traité de Shimonoseki, cette ancienne haine s'exaspérait de l'amour-propre blessé et des intérêts compromis, et le Japon armait sa vengeance en un silencieux effort. Il avait de la haine pour les étrangers; mais dès lors l'étranger par excellence, c'était le Russe.

Aussi bien ces sentiments étaient-ils faits du souci de la défense nationale et de la conscience très élevée que les

Japonais avaient de leur force et de la valeur de leur civilisation. Us avaient une sorte de jalousie de Tavance prise par les Européens en matière scientifique ; mais ils avaient désormais regagné cette avance, et ils gardaient en outre de remarquables qualités, la merveilleuse propreté de leurs villes et de leurs habitations, l'exquise politesse de leurs mœurs, l'incomparable finesse de leurs arts : en quoi ils s'estimaient avec quelque raison égaux, sinon supérieurs, par exemple, aux Russes.

Et ce sentiment de leur valeur s'élargissait et se fortifiait en un puissant orgueil de race : les Blancs ont vaincu les Noirs, ils les ont réduits en esclavage ; ils ont vaincu les Rouges et les ont fait presque tous périr. Les Jaunes sont menacés d'un sort semblable; ils n'y consentiront pas; ils ont derrière eux une aussi magnifique histoire que les Blancs; ils ont eu, bien avant l'Europe, d'illustres artistes et des philosophes aussi sages que ceux de la Grèce ; ils ont été glorieux par les conquêtes de l'épée et par les arts de la paix; ils ont été les maîtres de l'Asie, et l'Europe a connu leurs invasions ; ils ont droit aussi bien qu'elle à jouer un grand rôle dans l'évolution de l'humanité. Il faut que l'Europe reconnaisse leur vertu, et consente à les traiter comme des égaux, sinon comme des frères.

La Chine sans doute serait mieux placée que le Japon pour défendre la cause de la race jaune ; elle est plus puissante, et son passé est plus brillant par les armes ou par la culture de l'esprit; elle a eu récemment encore quelques-uns des plus grands conquérants de l'histoire, et elle a les plus riches trésors de la terre. Mais elle s'est endormie dans le culte de ses traditions et l'exploitation de son sol exceptionnellement fertile; elle a oublié sa force d'autrefois, et elle se laisse dicter des lois par quelques poignées d'Européens : insouciance et mépris autant que faiblesse véritable. Au Japon donc, mieux armé, de prendre en mains la cause de la race jaune. A défaut de la Chine, il a charge d'âmes; mieux encore, il a la charge de tout l'admirable passé de cette race ;

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à lui le soia de sauver, avec rindép^daace des Jaunes, les résultats de leur antique civilisation. Le patriotisme des Japonais allait se montrer, dans cette grande crise» singulièrement ardent; nul patriotisme ne fut jamais fait de sentiments plus nobles et plus légitimes. N'est-ce pas l'explication fondamentale des succès qui lui étaient réswvésî

Du premier coup, il .y obtint un avantage diplomatique considérable, en signant une étroite entente avec TAngleterre le 30 janvier 1902. « Mus par le seul désir de maintenir le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient, spécialement intéressés à garantir l'indépendance de la Chine et de la Corée », les deux gouvernements se promettaient leur concours réciproque pour assurer ces résultats : « Si la Grande- Bretagne ou le Japon, pour la défense de ces intérêts respectifs, est impliqué dans une guerre avec une autre puissance, l'autre partie contractante gardera une stricte neutralité et fera ses efforts pour empêcher d'autres puissances de prendre part aux hostilités contre son alliée. — Si, dans le cas précité, toute autre puissance ou toutes autres puissances prennent part aux hostilités contre la dite alliée, l'autre partie contractante viendra à son aide et fera la guerre en commun avec elle et conclura la paix d'un commun accord. » Celte alliance fut immédiatement publiée, et l'Angleterre se hâta de terminer la guerre du Transvaal par le traité de Pretoria (31 mai 1902).

A cet avertissement anglo-japonais, la Russie et la France se crurent obligés de répondre par la déclaration du 20 mars 1902; elles y affirmaient la même volonté de maintenir le statu quo et la paix générale en Extrême-Orient et de garantir l'indépendance de la Chine et de là Corée. « Toutefois, ajoutaient-elles en une vague menace, obligés d'envisager, eux aussi, le cas où, soit l'action agressive de tierces puissances, soit de nouveaux troubles en Chine, mettant en question l'intégrité et le libre développement de cette puissance, deviendraient une menace pour leurs propres intérêts, les deux gouvernements alliés se réservent d'aviser éventuel-

lement aux moyens d'en assurer la sauvegarde. » En Exlrême-Orient comme en Orient, l'indépendance et Tintégrité d'un pays sont bien mal garanties quand elles le sont par tout le monde, car cela signifie qu'elles sont menacées par tout le monde. En tout cas, le résultat de cette passe d'armes diplomatique était que, si la France ou l'Allemagne soutenait la Russie, l'Angleterre soutiendrait le Japon ; la situation politique du traité de Shimonoseki ne se reproduirait plus.

L'Angleterre, en fait, givait été écartée des affaires de l'Extrême-Orient depuis ce traité; elle avait été longtemps préoccupée de la question du Tranvaal : le traité de janvier 1902 lui rendait sa place dans le règlement des affaires chinoises. Elle y était inspirée par la pensée de contenir la Russie, d'empêcher qu'elle n'établît sa prépondérance sur la Chine, ce qui eût en effet compromis l'équilibre politique du monde. Depuis la guerre de Crimée, soit depuis environ un demi-siècle, la diplomatie britannique avait eu pour principe général d'arrêter l'expansion russe; elle y était parvenue au traité de Paris de 1856 en neutralisant la mer Noire, au traité de Berlin de 1878 en arrachant aux Russes le fruit de leurs victoires dans les Balkans et le protectorat de la Bulgarie; elle s'efforçait plus péniblement de leur barrer le chemin dans l'Afghanistan et en Chine. C'est une période de la politique extérieure de l'Angleterre où elle a enregistré de grands succès, par la diplomatie plus que par les armes.

Pour des raisons analogues, les États-Unis montraient alors de vives sympathies pour le Japon. Ils tenaient à conserver ouvert à leur commerce le marché de tous les pays du Pacifique; c'est pourquoi, très protectionnistes chez eux, leur porte presque absolument fermée aux produits étrangers, ils défendaient chez les autres la doctrine de la w porte ouverte » ; ils voulaient l'intégrité de la Chine et de la Corée pour y conserver des débouchés, et y craignaient la Russie plus que le Japon. Peut-être même espéraient-ils ainsi détourner le Japon sur le continent asiatique et avoir moins à redouter dans les autres terres de l'océan Pacifique. Ainsi

s'établit une sorte d'entente des grandes puissances maritimes contre Ténorme expansion continentale de la Russie.

La Russie n'en fut pas arrêtée. Elle comptait sur Talliance de la France comme sur ses capitaux. On a beaucoup critiqué, surtout depuis la 8n de la guerre russo-japonaise, le rôle de la France en cette affaire; on a dit qu'en laissant la Russie détourner tout son effort sur TExtrême-Orient, elle compromettait la valeur de l'alliance russe en Europe. Mais l'alliance franco-russe ne devait-elle donc être utile qu'à la France? La Russie devait-elle, pouvait-elle y sacrifier ce qu'elle considérait désormais comme ses intérêts essentiels? Elle ne pouvait plus rien faire en Europe ; la voie de la Méditerranée lui était barrée depuis la guerre de Crimée et des Balkans ; puissance à la fois asiatique et européenne, et, depuis ces guerres, plus asiatique qu'européenne, sa pente naturelle, en quelque sorte, était vers les mers de l'Asie; le principe de sa politique, depuis Pierre le Grand, était la recherche de la mer libre; contenue à l'ouest, elle la cherchait à l'est; barré d'un côté, le glacier russe glissait fatalement de l'autre. « La politique des grands Étals, disait Napoléon, est dans leur géographie. » Si l'on accorde que l'alliance de la Russie était utile à la France, il faut accorder aussi que la France devait permettre le développement de ce qui était devenu la politique nationale de la Russie. Aussi bien, la France savait que ses capitaux étaient surtout consacrés à l'achèvement du Transsibérien et qu'ils devaient surtout fructifier par le commerce de l'Extrême-Orient. Elle travailla de son mieux au maintien de la paix ; elle empêcha peut-être en 1895 un conflit russo-japonais qui eût été sans doute funeste au Japon. Elle ne sut pas empêcher la guerre de 1904 et fut indirectement atteinte par la défaite de son alliée. Que dirait-on si son alliée avait été victorieuse, si la Russie avait fortement établi sa prépondérance sur l'Extrême-Orient?

Il faut considérer aussi qu'en ces circonstances critiques, tout en restant fidèle à l'alliance russe, que ses censeurs lui auraient plus vivement reproché de compromettre, le gouver-

nement français sut habilement défendre les intérêts particuliers du pays par l'entente anglaise qui s'offrait (1904), en sorte que la France ne fut pas trop gravement atteinte par la défaite de la Russie.

L'Allemagne mit en cette affaire moins de scrupules de conscience et peut-être moins d'habileté. Elle poussait sans doute la Russie sur l'Extrême-Orient pour l'écarter des Balkans et demeurait ainsi fidèle à la politique de Bismarck lors du traité de Berlin. Elle desserrait l'étreinte de l'alliance franco-russe, elle sauvait sa situation politique en Europe. Il ne faudrait pas exagérer, ni soutenir que le gouvernement russe, en se portant vers le Pacifique, n'obéissait qu'aux suggestions de l'Allemagne. Mais en vérité elle avait autant d'intérêt que la Russie aux victoires de la Russie et au dépècement de la Chine, n'ayant nulle part ailleurs des débouchés suffisants, et le Michel allemand avait orgueilleusement planté sur le sol chinois son bouclier orné de l'aigle impériale. Elle affectait la crainte du péril jaune, et l'empereur Guillaume II en composait, il y a quelques années, un tableau saisissant : au fond d'un nuage chargé d'éclairs, le Bouddha terrible et malfaisant s'avance par les monts et par les vallées; sous la croix, le Michel allemand, splendide en sa cuirasse, l'épée flamboyante au poing, groupe autour de lui tous les peuples chrétiens épouvantés. Ce n'est là que la forme religieuse et mystique d'appétits très temporels, plus exactement caractérisés dans le même temps par l'occupation de Kiao-tchéou. Étant donnée cette politique mondiale de l'Allemagne, personnifiée avec éclat par son empereur, que fit-elle donc, dans le conflit russo-japonais, pour la soutenir? Effrayée par le traité anglo-japonais, elle ne reprit point sa politique de 1895; elle se tint dans une prudente neutralité. De même, lors de l'affaire du Transvaal, l'empereur Guillaume II avait d'abord encouragé personnellement la résistance des Boers; puis il avait refusé de recevoir le président Kriiger à Berlin. Il semble que chez ce prince il y ait plus de hardiesse dans la pensée et la parole que dans l'action.

Driault. — Extrême-Orient. 22 •

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On peut être assuré pourtant qu'il suivit les événements d*Ëxtrëine-Orient avec le plus vif intérêt et qu'il supporte mal réchec indirect de ses grandes ambitions sur la Chine. Et ainsi la lutte du Japon et de la Russie avait une importance mondiale.

Le 8 avril 1902, la Russie signait avec la Chine une convention sur les conditions d'évacuation de la Mandchourie. Elle consentait au rétablissement de lautorité chinoise dans la Mandchourie, qui demeurait portion intégrale de Tempire chinois; elle rendait à la Chine le droit d'y exercer les pouvoirs administratifs et souverains comme avant Toccupation du pays par les troupes russes en 1900. Le gouvernement chinois s'engageait à protéger de toutes façons le chemin de fer transmandchourien et son personnel, et à veiller aussi à la protection de tous les sujets russes vivant en Mandchourie et des entreprises créées par eux; moyennant quoi, le gouvernement russe consentait, tant qu'il n'y aurait pas de troubles quelconques et si la conduite des autres puissances n'y venait apporter aucun obstacle, à retirer graduellement toutes les troupes russes de la Mandchourie, dans un délai de dix-huit mois^

En effet Moukden fut évacuée à la fin de la même année; mais la Russie s'assura dans la Mandchourie tout entière et à la frontière de Corée des avantages douaniers considérsd)les qui lui garantissaient presque exclusivement le marché de toute cette région de l'empire chinois. Elle fondait Dalny, « la lointaine », entre Talien-wan et Port-Arthur; elle pressait l'achèvement des fortifications de Port-Arthur.

Le 30 juillet 1903, un oukase créa la lieutenance impériale des territoires de l'Amour et du Kouang-toung (on appelle ainsi l'extrémité de la presqu'île du Liao-toung, où se trouve Port- Arthur). L'amiral Alexeief était nommé lieutenant impérial, et dès, lors, même dans le Messager du Gouvernement^ journal officiel de Tempire, il était couramment appelé le

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