‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 10 sur 55 · LES DESSEINS DU GRAND FRÉDÉRIC ET LES PROJETS DE TRIPLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

LES DESSEINS DU GRAND FRÉDÉRIC ET LES PROJETS DE TRIPLE ALLIANCE

(Février-mai 1769)

r Frédéric jugeait impossible d'empêcher la guerre entre les Turcs et les Russes. 11 ne songeait plus désormais qu'à la faire tourner à son avantage. « Cette guerre,

'dit-il en ses Mémoires, changea tout le système politique de l'Europe; une nouvelle carrière venant à s'ouvrir, il fallait être sans adresse ou enseveli dans un engourdissement stupide pour ne point profiter d'une occasion aussi avantageuse. » La Russie et l'Autriche s'adressaient à lui et le faisaient en réalité l'arbitre de la politique. L'arbitrage n'était point aisé, et s'il y avait à gagner, il y avait aussi de grands risques à courir. Les progrès de la puissance russe préoccupaient singu-

! lièrement Frédéric. « C'est une terrible puissance, qui

1 dans un demi-siècle fera trembler toute l'Europe, écrivait*il à son frère Henri, le 8 mars 1769. Issus de ces Huns et de cesGépides qui détruisirent l'empire d'Orient, ils pourraient bien dans peu entamer l'Empire d'Occident et causer aux Autrichiens des sentiments de douleur et de repentir de ce que, par leur fausse politique, ils ont appelé cette nation barbare en Allemagne et lui ont enseigné l'art de la guerre... Je n'y vois* plus de remède qu'en formant avec le temps une ligue des plus grands souverains pour s'opposer à ce torrent dange-

reux. » Le temps de cette ligue n'était pas venu; il n'était même point proche, et, faute de pouvoir contenir le torrent, il convenait de le détourner, de l'endiguer et d'en exploiter la force pour le plus grand bien de la monarchie prussienne. « Il y avait, dit encore Frédéric, deux partis à prendre, ou celui d'arrêter la Russie dans le cours de ses immenses conquêtes, ou, ce qui était le plus sage, d'essayer par adresse d'en tirer parti. » Les successeurs de Frédéric ont pensé longtemps comme lui, et il n'est que juste de constater que le tor- 1 vent dangereux a singulièrement contribuée grossir les \ eaux du fleuve prussien. C'est sous cette forme surtout que l'Europe a appris à le connaître et à le redouter. Frédéric considérait que la Russie ne s'arrêterait pas; restait à savoir ce que ferait l'Autriche. Ou elle demeurerait Adèle à l'alliance française : dans ce cas, elle serait amenée à prendre le parti des Turcs et des Polonais, et Frédéric, lié à la Russie, aurait peut-être de nouveau sur les bras la France et l'Autriche ; ou elle se laisserait séduire par la Russie, qui lui promettrait en Orient une part du gâteau, et la Prusse se trouverait prise entre les masses des Autrichiens et celles des Russes, qui lui feraient la loi. Pour sortir de ce dilemme, et en sortir à l'avantage de la Prusse, il fallait trouve rj moyen d'indemniser la Russie des frais de sa guerre » contre les Turcs, de séparer l'Autriche de la France, de satisfaire la cour de Vienne de façon à lui enlever la \ tentation soit de s'allier à la Russie, soit de s'opposer à ses conquêtes, de trouver enfin une combinaison telle ; que la Prusse, au lieu d'être obligée de prendre parti i pour la Russie ou pour l'Autriche, si elles se battaient, et d'être écrasée entre elles, si elles s'alliaient, devînt ; le trait d'union entre les deux rivales et scellât, pour/

U LA QUESTION fc'OfelENT AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

I l'avantage des trois cours, une triple alliance. Le pro- ^blème eût été insoluble, si la Pologne, pour son malheur, / ne s'était trouvée là. Il y avait en Pologne place pour tout le monde. À quoi bon guerroyer si loin, avec tant de frais, quand on pouvait, avec si peu de peine, rien qu'en se baissant, trouver auprès de soi le bénéfice convoité? Le projet que Frédéric esquissait quelques semaines auparavant comme un rêve d'avenir devint à ses yeux une réalité. Le point de droit préoccupait fort peu le roi de Prusse ; mais il avait l'esprit classique ; il aimait les maximes et les citations. Ne pouvant décemment invoquer Y Anti-Machiavel, il se contenta de l'Orlando innamorato et se rappela des vers, qu'il trouvait à la fois pleins de poésie et pleins d'à-propos. Ces concetti qu'un paladin amoureux adresse à sa maîtresse, le roi de Prusse, dans sa pensée, les adressait à la Bonne Déesse des politiques : l'Occasion, à Sa Sacrée Majesté le Hasard, comme il aimait à l'appeler.

Quante volte le disse : o bel ta donna,

Conosci fora de la tua ventura,

Da poi che un tal baron più che se t'ama

Che non ha il ciel piu vaga creatura.

Forse anco avrai di auesto tempo brama,

Che'l fefice destin sempre non dura...

Corne dissolue 'l sol la bianca neve,

Corne in un giorno la vermiglia rosa

Perde il vago color in tempo brève,

Cosi fugge Ve'tà vorn un baleno

E non si puo tener, che non ha freno l .

u J'avais lu, dit Frédéric en ses Mémoires, la belle allégorie du Boiardo; je saisis donc aux cheveux l'occasion qui se présentait, et à force de négocier et d'intri-

1 Orlando innamorato, liv. I, chant vu, stances 14 et 15.

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guer, je parvins à indemniser notre monarchie de ses pertes passées en incorporant la Prusse polonaise avec mes anciennes provinces. » Le premier chapitre de l'intrigue n'est pas le moins piquant. Frédéric forma le plan d'un partage de plusieurs provinces de la Pologne entre l'Autriche, la Prusse et la Russie. « L'objet d'utilité j de ce partage, dit-il, consistait en ce que la Russie pour-) rait continuer tranquillement la guerre avec les Turcs sans appréhender d'être arrêtée dans ses entreprises: par une diversion que l'impératrice- roi ne était à portée de lui faire. » L'insinuation ne pouvait ni surprendre ni scandaliser la tsarine; mais elle pouvait lui paraître inopportune, et Frédéric n'en voulait point prendre la responsabilité. Il imagina d'attribuer son projet à un personnage qui s'était fait connaître dans la guerre de Sept ans, le comte de Lynar. Il écrivit le 2 février 1769 à Solms : « Le comte de Lynar est venu à Berlin pour marier sa fille avec le comte de Kamecke. C'est le même qui a conclu la paix de Closter-Seven. Il est grand politique, et gouverne encore l'Europe du fond du village où il s'est retiré. Ce comte a eu une idée assez singulière pour réunir tous les intérêts des princes en faveur de la Russie, et pour donner tout d'un coup une face différente aux affaires de l'Europe. 11 veut que la Russie offre à la cour de Vienne, pour son assistance contre les Turcs, la ville de Léopol et ses environs et le Zips, qu'elle nous donne la Prusse polonaise avec la Warmie et droit de protection sur Dantzig, et que la Russie, pour se dédommager des frais de la guerre, accroche pour elle telle partie de la Pologne qu'il lui conviendrait, et qu'alors, n'y ayant point de jalousie entre l'Autriche et la Prusse, elles secourraient la Russie à l'envi les uns des autres contre les Turcs. Ce plan a quelque éclat; il

paraît séduisant. J'ai cru devoir vous le communiquer. Vous qui connaissez la façon de penser du comte de Panine, ou vous supprimerez tout ceci, ou vous en ferez l'usage que vous jugerez à propos, quoiqu'il me semble qu'il s'y trouve plus de brillant que de solide. » C'était, dans ses données générales, le partage de la Pologne tel qu'il fut exécuté trois ans plus tard. Si la Russie entrait dans ces vues et si elle y attirait l'Autriche, le résultat désiré par Frédéric serait atteint : la Prusse demeurerait en paix, elle s'agrandirait sans dépenser un écu et sans risquer la vie d'un homme, et l'alliance de l'Autriche avec la France recevrait de cette coopération de la cour de Vienne aux entreprises de la Russie I contre les Turcs et au démembrement de la Pologne une i irréparable atteinte.

Solms ne se décida pas sans peine à entretenir les Russes de cette singulière conception. Il pensait, avec raison, que les Russes aimaient mieux assujettir la Pologne que de la partager avec leurs voisins. Cependant une occasion s'étant offerte, Solms lut à Panine le « soi-disant mémoire du comte de Lynar » et le présenta comme le produit des élucubrations d'un politique spéculatif de l'Allemagne. « Panine, écrivait Solms, le 3 mars 1769, reconnaissait que le Zips serait fort bien à la convenance de l'Autriche, mais non Lemberg, qui était au milieu de la Pologne et loin de la frontière autrichienne. » Puis, comme il n'était question que de spéculer, le ministre russe exposa à son tour ses idées, qui ne le cèdent point en intérêt à celles « du comte de Lynar » , surtout si l'on considère la date de l'entretien *.

1 Rapport» de Solms, 17 février et 3 mars 1769. Correspondance de Solms, p. 209, 215 et suiv.

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u II ne vaudrait pas la peine, dit Panine, d'unir trois aussi grandes puissances uniquement pour renvoyer les Turcs au delà du Dniester; maïs si cette réunion pou-| vait avoir lieu, il faudrait alors qu'elle ne se proposât ' rien moins que de chasser les Turcs de l'Europe et d'une grande partie de l'Asie. U ne serait pas difficile à cette triple alliance de mettre fin à l'Empire de Turquie, qui ' s'était conservé si longtemps uniquement par les jalousies des puissances chrétiennes. L'alliance des trois cours, poursuivait Panine, est le meilleur moyen d'assurer le repos de la chrétienté. Le seul obstacle est dans la jalousie de F Au triche à l'égard de la Prusse. L'Autriche devrait marcher avec la Russie contre les Turcs ; c'est là qu'elle trouverait la compensation la plus étendue pour la Silésie. La Prusse y gagnerait la sécurité, la Prusse polonaise et la Warmie lui seraient annexées, comme dans le projet Lynar. Gonstantinople et les provinces qu'on laisserait aux Ottomans pourraient former une république. — Et la Russie, demanda Solms, que prendrait-elle pour sa part? — La Russie, répondit Panine, ne doit point prétendre au partage, vu qu'elle possède; déjà beaucoup plus de pays qu'elle n'est en état d'en gouverner; ainsi, excepté quelques places fortifiées sur] les frontières, elle ne doit plus songer à acquérir d provinces. »

Dans le temps même où Panine tenait ce langage à Pétersbourg, le comte de Goltz, qui s'était depuis peu * établi à Paris, mandait au roi de Prusse que la conclusion d'un traité de commerce avec la France était subordonnée à des conditions politiques : Ghoiseul découvrait son dessein, qui était d'entraîner par des avantages commerciaux le roi de Prusse à rompre avec la Russie en Pologne. Frédéric avait accepté la communication;

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il écoutait et ne répondait point. Choiseul fit un pas de plus et chargea un de ses confidents d'insinuer à Goltz que, si la Prusse entrait dans les vues de la France, elle y pouvait gagner la Warmie et la Gourlande. Goltz l'écrivit au roi le 3 mars. Frédéric s'empressa d'en avertir son ministre à Pétersbourg : il attendait, lui mandait-il les 12 et 25 mars, des ouvertures formelles pour repousser des offres aussi insensées. Elles étaient insensées en ce sens que les Français offraient à Frédéric, pour rompre avec la Russie, le prix que Frédéric mettait luimême au maintien de son alliance avec la Russie. En négociant à Versailles, il n'avait pas d'autre objet que | de se faire valoir à Pétersbourg et d'y exciter de la t jalousie. Il pensait que les insinuations de Choiseul seraient un argument en faveur du projet du comte de Lynar. Le rapport de Solms sur son entretien avec Panine prouva que ce projet était prématuré; mais de ce que l'on avait dit à Pétershourg et de ce que l'on avait fait souffler à Versailles, il résultait bien clairement que le partage de la Pologne était dans Pair, et que tôt ou tard le projet Lynar pourrait être repris. Frédéric le laissa tomber, en attendant qu'il pût le reproduire sous une autre forme. Quant à la négociation avec Versailles, elle n'avait plus d'objet : Choiseul vit bien qu'il n'amènerait pas la Prusse à ses vues et qu'il se compromettrait inutilement en continuant des pourparlers avec elle. Il les rompit.

Cependant la tsarine avait fait connaître au roi de Prusse les conditions qu'elle mettait au renouvellement de leur alliance '. Elle ne voulait traiter que pour huit ans ; elle demandait que la Prusse fît cause com-

1 Martels, t. VI, p. 50.

PROJETS DE TRIPLE ALLIANCE 1760 4<l

mune avec le Danemark pour défendre la Constitution | de la Suède, combattît les Saxons s'ils essayaient de renverser Stanislas, et défendit par les armes les droits politiques des dissidents de Pologne : en compensation v elle ne promettait de garantir la succession d'Ànsbachj et Bayreuth que « dans la limite tracée par Ja Gonstitu*] tion de l'Empire ». Elle redoutait, comme Kaunitfc, de; voir la Prusse poser des jalons dans l'Allemagne du Sud. « On se moque de moi à Pétersbourg, écrivait Fr^ déric à Solms le 24 mai 1769; toute alliance repose sur' la réciprocité, on ne l'observe point ici; on demande beaucoup, et l'on ne garantit rien. » Il n'y avait qu'i point qui le satisfît : la Russie se contentait d'un subside et ne réclamait pas de soldats. C'était l'essentiel pour le présent.

Le dessein exposé par Panine n'était point du goût du roi de Prusse. Cette triple alliance lui semblait plus facile à concevoir qu'à accomplir. Dans tous les cas, elle n'était pas avantageuse pour lui. « Il n'était pas, a-t-il dit 1 , de l'intérêt de la Prusse de voir la puissance ottomane entièrement écrasée, parce qu'en cas de besoin elle pourrait être utilement employée à faire des diversions, soit dans la Hongrie, soit en Russie, selon les puissances avec lesquelles on serait en guerre. » Les affaires d'Orient devaient fournir à la diplomatie prus- f sienne un inépuisable fonds de réserve, et il importait; de le conserver avec le même soin que le trésor de guerre 1 , qui dormait à Spandau. Frédéric n'était point de ces prodigues qui s'en vont à l'aventure « dans le grand chemin que tenait Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché

1 Mémoires, Oeuvres, t. VI, p. 25.

et mangeant son blé en herbe » . Il attendit que les événements rendissent la Russie plus sage et plus accommodante. Il était convaincu que l'Autriche se tiendrait tranquille pendant la campagne de 1769; mais jusqu'où pousserait- elle la condescendance? C'était avant tout ce qu'il fallait savoir. Frédéric laissa donc traîner sa négociation avec la -Russie, et ne s'occupa plus que de son entrevue prochaine avec Joseph. 11 tenait dans sa main tous les fils de u l'intrigue », et il comptait bien que chacun des personnages auxquels il soufflerait les «répliques travaillerait à préparer le dénouement. La ™ négociation avec la France devait donner l'éveil à Vienne comme à Pétersbourg ; la négociation de l'alliance avec la Russie devait pousser les Autrichiens à l'entrevue, et la nouvelle de l'entrevue devait décider les Russes à conclure l'alliance. Les Turcs se chargeraient de mettre tout le monde en branle et de fournir les occasions.

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