CHAPITRE V
LA GUERRE d'oRIENT ET LES PRÉCAUTIONS MILITAIRES
de l'Autriche
(Janvier-août 1769)
Le calcul de Frédéric était juste, et, dans ce moment même, l'Autriche, loin de songer à former avec les Russes une sainte alliance, était plutôt en voie de se. brouiller avec eux. L'Autriche avait fait son possible; pour empêcher la guerre; mais les Turcs ne voulaient rien entendre, et le 21 février 1769, l'internonce Brognard reçut l'ordre de suspendre ses démarches pacifique». L'Autriche prit alors ses précautions pour n'avoiii point à souffrir des hostilités. De forts cordons de troupes furent rassemblés sur les frontières, du côté de la Turquie et du côté de la Pologne. Gomme en plusieurs endroits ces frontières étaient fort incertaines, la chancellerie de Vienne donna, au commencement de février 1769, l'ordre de planter des aigles dans les terrains vagues et de marquer par là des limites que les belligérants ne devaient point dépasser. Il n'eût point été juste que cette opération tournât au détriment de l'Autriche. Partout où il y avait doute sur la propriété, les Autrichiens eurent soin, pour arrêter la prescription, de planter leurs aigles au delà des points en litige. 11 y avait un de ces points où la plantation des aigles était particulièrement scabreuse et difficile. C'était, par une
assez singulière rencontre de circonstances, ce comitat de Zips dont il était question dans le projet Lynar. VLeZ^ps, petit pays montagneux qui formait au sud de la Galicie une sorte d'enclave de la Hongrie dans la frontière polonaise, avait été engagé, en 1412, à Wladislas Jagellon par Sigismond de Luxembourg. La couronne de Hongrie prétendait en avoir conservé la souveraineté. Les confédérés polonais s'y réfugiaient, et le roi de Pologne avait, paraît-il, été le premier à demander aux Autrichiens de faire occuper ce comitat par leurs troupes.
Kaunitz tenait qu'il n'y avait point de petites conquêtes. Forcé de subordonner ses projets d'agrandissement aux volontés de Marie-Thérèse, qui avait, au moins en principe, le respect des droits établis et répugnait à employer des procédés dont elle avait eu trop à souffrir, Kaunitz essayait de gagner par le menu, à petits coups, et par les moyens de procédure, ce qu'il ne pouvoit obtenir d'ensemble et par la grande diplomatie. 11 suivait ainsi son penchant et la tradition de l'Autriche, , en même temps qu'il calmait l'impatience d'ambition .' dont l'empereur était agité. « Confident de la mère et , complaisant du fils 1 », Kaunitz imagina un système d'envahissements pacifiques qui devait doucement conduire l'Autriche à ses fins. L'affaire de Zips fut le premier pas dans cette voie compromettante. Lors donc que la cour de Vienne fit planter des aigles dans le comitat de Zips, elle était déjà bien décidée à ne point abandonner ce pays aussi facilement qu'elle y entrait. Elle pensa tout naturellement à rendre à la Hongrie ce territoire qui en avait été détaché. Toutefois, elle n'entendait
1 Mot de M. de Saint- Pries t.
ly
point appliquer à la reprise du Zips les moyens déloyaux auxquels Frédéric avait eu recours pour s'emparer de laSilésie. Sans doute elle invoquerait, comme ce roi l'avait fait, « des droits anciens », mais elle ne les ferait prévaloir que par les voies pacifiques et d'accord avec la Pologne; elle inviterait, en bonne forme, cette république à restituer son gage ; elle ne contesterait ni ne violerait le droit des Polonais.
Fort de la pureté de ses intentions, le gouvernement autrichien fit proclamer dans les villes du comitat de Zips et notifier aux ministres étrangers accrédités à Vienne, ainsi qu'au roi de Pologne, que l'occupation du Zips ne devait porter aucune atteinte aux droits de la Pologne sur ce comitat. Cette déclaration avait surtout pour objet de prévenir les soupçons du roi de Prusse *. La précaution était inutile. Si quelqu'un devait prendre ombrage de l'occupation du Zips, ce n'était point le grand Frédéric. En ce même mois de février 1769, tandis que les Autrichiens plantaient leurs aigles dans ce comitat, le roi de Prusse le plaçait dans le lot que le « comte Lynar» leur attribuait en Pologne. Il est vrai que Kaunitz, fat même en matière de légalité, se couvrait du prétexte des droits anciens, et que le « comte Lynar » , dépourvu, en fait de droit, de toute im-j pertinence, ne fondait son projet que sur la convenance.; Tous deux, au fond, tendaient au même but, et le fait est! qu'au moment où Frédéric concevait le plan, l'Autriche! en commençait l'exécution. Cette coïncidence forma le! nœud de l'intrigue qui amena le partage delà Pologne .1
L'Autriche ne pouvait prévoir les conséquences d'un acte très conforme d'ailleurs à ses habitudes politiques,
» Arseth, t. VIII, p. 170, 172 et 295.
et elle était trop occupée pour y prêter alors une bien sérieuse attention. Elle demandait aux Turcs de reconnaître à la paix de Belgrade le caractère d'une paix perpétuelle. Les Turcs ne s'y montraient point disposés; un incident très. grave qui survint alors leur imposa cette concession. Le 27 mars, le sultan fit déployer l'étendard du Prophète, qu'on promena dans les rues de Gonstantinople ; la vue de cet emblème sacré exalta jusqu'à la fureur le fanatisme de la population. L'internonce Brognard, avec sa légation et sa famille, voulut voir défiler le cortège. La populace se jeta sur lui, le poursuivit, pilla la maison où il s'était réfugié et massacra les chrétiens qui s'y trouvaient. Brognard et les siens n'échappèrent à la mort que par miracle. Deux jours après, l'internonce demanda son audience de congé. Le Divan lui fit des présents et lui concéda la perpétuité du traité de Belgrade : il se tint pour satisfait. L'Autriche, tout irritée qu'elle était d'une pareille injure, évita d'en faire du tapage. Comme les Turcs s'en montraient fort confus, elle jugea que le plus sage était de faire tourner leur confusion au profit de sa politique. L'aventure, quand elle s'ébruita, éveilla naturellement la verve de Catherine. Elle écrivit, le 12 mai 1769, à Mme de Bielke, qui jouait pour elle en Allemagne, comme Voltaire en France, le rôle réservé de nos jours aux correspondants officieux de la presse étrangère : « La comédie de tirer le canon à Gonstantinople a été jouée pour donner du courage aux troupes, qui n'avaient pas grand désir de marcher. Mais Dieu sait s'il vaut mieux être ami qu'ennemi des Turcs. Cet envoyé de Vienne qui a reçu cent coups de bâton à la sortie du vizir de Gonstantinople en fait foi. Nous verrons comment la fierté autrichienne s'accommodera de la bas-
tonnade, et si M. de Saint- Priest l persuadera à M. Brognard de lécher la main qui l'écorche. Voilà une aventure inouïe; on dit que l'ambassadeur d'Angleterre en a été quitte pour des coups de poing dans les côtés; mais bagatelle que tout cela; ce sont des gentillesses dont on rit en disant qu'avec les Turcs il n r y a point de point d'honneur. Si l'on n'avait pas fait ainsi, il y a longtemps qu'ils n'existeraient plus en Europe. »
Tout en raillant ainsi les Autrichiens, Catherine ne laissait pas de se préoccuper de leur attitude. L'Autriche avait fait déclarer à Pétersbourg qu'elle resterait neutre tant que ses intérêts ne seraient pas directement atteints.! Gela ne paraissait point suffisant à la tsarine, elle redoutait l'influence des « ennemis de la tranquillité publique, dont les intrigues et sourds procédés s'étaient en partie étendus jusqu'à la cour de Vienne ». « Nous ne pouvons, écrivait-elle au prince Galytzine, son ministre en Autriche, nous dispenser d'être en quelque façon inquiets pour l'avenir, par rapport aux vraies intentions de la cour de Vienne, qu'il nous importe beaucoup de connaître par voie directe. »
En conséquence, le prince Galytzine demanda, le 11 mai 1769, à Kaunitz, si l'Autriche se considérait encore comme liée par l'alliance perpétuelle qu'elle avait contractée, en 1753, avec la Russie contre la Porte, et si elle soutiendrait la maison de Saxe, dans le j cas où les confédérés polonais détrôneraient Stanislas- , Auguste 8 . Kaunitz répondit le 14 : « L'impératrice consi- '
1 Successeur de M. de Vergennes; il était arrivé à Constantinople le. 13 novembre 1768. Vergennes en partit le 9 janvier
1 Articulus secretissimus, 16 juin 1753. Martehs, t. I, p. 185.
dérait le traité de 1753 comme annulé depuis 1762 par le fait de la Russie, qui était alors passée du côté de la Prusse; l'Autriche n'avait eu, dès # lors, qu'à se louer de la Porte; elle était assez heureuse pour avoir avec la Turquie un traité de paix perpétuelle ; elle se proposait de l'observer aussi longtemps que les Turcs y demeureraient fidèles ; elle ne se mêlerait pas d'élections en Pologne; mais si- le roi de Prusse y intervenait, elle se réservait de penser et d'agir comme ferait le roi de Prusse si l'Autriche y intervenait. » Le ministre de Russie fut, paraît-il, satisfait de ces explications; au moins Kaunitz le crut-il, car il écrivait le 15 mai à l'impératrice : « Le prince de Galytzine a trouvé la réponse que Votre Majesté m'a ordonné de lui donner pleine de dignité et sans réplique. » Il suffisait alors aux Russes de prendre acte des déclarations de l'Autriche, et ils attendaient, avant de pousser plus loin les choses, les nouvelles de la guerre.
Les Turcs n'avaient été en mesure qu'à la fin de mars. Au commencement de mai, ils étaient encore campés sur la rive droite du Danube, en face de Galatz. Leur armée, nombreuse, mais désorganisée, sans officiers pour la commander, sans administration pour l'approvisionner, s'avançait incertaine, inquiète et désordonnée, comme un grand troupeau égaré dans les steppes. Les Russes avaient mis à profit ces lenteurs de leur ennemi. Leur armée, si médiocre qu'elle fût, était, malgré sa grande infériorité numérique, bien plus redoutable que celle des Turcs. « Les généraux de Catherine, dit le roi de Prusse, ignoraient la castramétrie et la tactique; ceux du sultan avaient encore moins de connaissances ; de sorte que, pour se faire une idée nette de cette guerre, il faut se représenter des
borgnes qui, après avoir bien battu des aveugles, gagnent sur eux un ascendant complet. » Les hostilités commencèrent sérieusement en juillet, sur le Dniester. Les deux armées luttèrent longtemps autour de Khotin. Le 16 sep- ; tembre, les Turcs attaquèrent le camp russe, furent; repoussés et mis en déroute. Ils s'enfuirent jusqu'au Danube. Les Russes étaient maîtres de la Moldavie, et la Valachie leur était ouverte.
La joie fut grande à Pétersbourg. Catherine triomphait de l'opinion européenne, qui croyait encore à la puissance des Turcs. Elle triomphait surtout de son ennemi personnel, « le souffleur du Mustapha». «Elle plaisanta, écrivait le ministre prussien Solms, sur le remerciement qu'elle devait au duc de Ghoiseul de lui avoir procuré par ses intrigues la possession de trois forteresses, celles de Khotin, d'Azof et de Taganrog 1 .» Voltaire avait, avant la victoire, épuisé toutes les formes de l'adulation pour Catherine. Après la prise de Khotin, ce fut du délire; le patriarche de Ferney se mit à danser devant l'arche en chantant des cantiques. « Allah! Catharinal J'avais donc raison, j'étais plus prophète que Mahomet. Dieu et vos troupes victorieuses m'avaient donc exaucé quand je chantais : Te Catharinam laudamns, te dominam confitemur 2 ! » Il voyait déjà, dans la ville de Constantin, Catherine « triomphatrice de [empire ottoman et pacificatrice de la Pologne ». Il appelait les souverains aux armes ; mais, s'il les invitait à marcher contre les Turcs, ce n'était pas, comme les « fanatiques» du moyen âge, pour l'honneur du nom chrétien : c'était pour la gloire des couronnes et le profit des États.
1 Bker, t. I, p. 256.
* Voltaire à Catherine II, 30 octobre 1769.
Chaque siècle a son langage, et Voltaire n'entendait pas, même quand il prêchait la croisade, passer pour un Pierre l'Ermite. « Les croisades ont été si ridicules qu'il n'y a pas moyen d'y revenir; mais j'avoue que si j'étais Vénitien, j'opinerais pour envoyer une armée en Candie, pendant que Votre Majesté battrait les Turcs vers Yassi ou ailleurs; si j'étais empereur des Romains, la Bosnie et la Serbie me verraient bientôt, et je viendrais ensuite vous demander à souper à Sophie ou à Philippopolis de Romanie; après quoi, nous partagerions à l'amiable *. n Voltaire comptait sans son hôte et ami, le grand Frédéric, qui ne partageait pas ses vues sur l'empire ottoman. L'empereur des Romains pouvait méditer en secret la conquête de la Bosnie et de la Serbie; Frédéric ne lui permettait pas d'y penser tout haut, et s'il se préparait en réalité « un partage à l'amiable », ce n'était point en Turquie.
La Pologne était comme une place investie dont le siège tire à sa fin; les parallèles se resserrent, et, de temps à autre, une mine qui éclate dénonce les progrès de l'ennemi et l'approche de l'assaut. Rien ne montre mieux ce qu'il y avait de fatal dans le sort réservé à cette république que la facilité avec laquelle ses amis eux-mêmes admettaient l'idée de son démembrement. Choiseul avait fait insinuer au roi de Prusse que s'il abandonnait l'alliance russe, la France lui faciliterait l'acquisition de la Courlande et de la Warmie. Il fit directement à l'ambassadeur d'Autriche une insinuation du même genre. « Il m'a dit, écrivait le comte de Mercy, le 4 août 1769, qu'il lui était venu depuis quelque temps des pensées de grande conséquence au
i Voltaire à Catherine H, 27 mai 1769.
sujet du royaume de Pologne, et qu'il voulait m'en »< faire confidence. Elles consistent surtout en ceci, qu'il ! serait peut-être plus avantageux pour le bien général que la Pologne ne fût plus gouvernée par un roi, et que notre cour s'efforçât de profiter de la situation critique de ce royaume pour en placer la meilleure partie " sous notre domination. » L'idée que poursuivait Choiseul n'était pas encore mûre, et il se réservait quand elle serait à point, de la développer sous forme de projet, surtout si le prince de Kaunitz se montrait disposé à l'appuyer auprès de ses souverains. Mercy répondit, comme il le devait faire, avec une grande réserve. Kaunitz lui écrivit, le 13 août 1769 : « L'ouverture de M. le duc de Ghoiseul au sujet de la Pologne était réellement bien inattendue. Son objet est peut-être de tâcher, par un moyen détourné, de savoir quel est le but final de l'entrevue de S. M. l'empereur avec le roi de Prusse, et si l'on ne doit pas s'y occuper surtout des affaires de Pologne. Ce que vous m'avez rapporté des déclarations de M. de Goltz au sujet des vues de son roi sur la Prusse polonaise et Danzig a peut-être éveillé dans le ministère français le soupçon que le roi de Prusse ne serait pas opposé à l'idée d'un partage de la Pologne et se déciderait à en insinuer quelque chose à S. M. l'empereur. » Kaunitz conseillait à Mercy de se tenir en observation et d'écouter sans se compromettre. Avant de pousser plus loin les choses dans aucun sens, le diplomate autrichien voulait savoir à quoi s'en tenir sur les intentions de Frédéric. L'époque fixée pour l'entrevue était arrivée ; Kaunitz considérait comme un succès de sa politique cette combinaison si laborieusement préparée, qui piquait la curiosité du duc de Ghoiseulaupointde l'entraîner à de si singulières confidences.