‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 9 sur 55 · VJ · texte numérisé non relu

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le traité qui expirait en 1772 et à l'approprier aux circonstances du temps. C'était faire sentir à Catherine qu'il ne se laisserait point embarquer dans la guerre sans y trouver son avantage, et l'inviter à s'expliquer sur ses intentions à l'égard de la Prusse.

Cette question des bénéfices agitait les esprits à Vienne aussi bien qu'à Berlin. En présence de la guerre qui menaçait l'orient de l'Europe, la première pensée dans ces deux cours avait été de s'en préserver ; la seconde, d'en tirer profit. Vergennes se montrait bien clairvoyant lorsque, en résumant au roi Louis XV ses impressions sur la guerre turque, il lui disait : « Qui sait même si le démembrement de ta Pologne ne pourrait pas faire le sceau de la réconciliation entre les deux parties belligérantes ? » Frédéric considérait l'acquisition de la Prusse polonaise comme une nécessité pour la Prusse ; Kaunitz ne cessait de regretter la Silésie, et songeait toujours au moyen de la reprendre. C'était, pour l'un et pour l'autre, l'idée maîtresse ; la crise orientale les y ramena tout naturellement; mais Frédéric, qui était le moins rêveur des hommes, rangea son projet au «chapitre des chimères » ; Kaunitz, qui était aussi fat de ses idées qu'un diplomate peut l'être, composa un grand mémoire officiel qu'il soumit à ses souverains, le 3 décembre 1768. « Que les Russes aient en tête l'empire grec, cela était déjà connu du temps de Pierre le Grand, et les entreprises de la présente impératrice prouvent bien qu'elle porte en tête de très vastes projets '. Il s'en est fallu de peu qu'elle ne réduisît la Pologne en province russe, à la manière de la Courlande. Ce voisinage serait d'autant plus dangereux pour la maison impériale, qu'elle compte

1 Mot à mot, <* qu'elle est grosse, » schwanger gehe.

un grand nombre de sujets de religion grecque 1 ... Il semble que notre intérêt, comme celui de la Prusse, était d'intervenir et d'amener les parties belligérantes à signer une paix convenable. Ce sont là de graves considérations; mais la plus importante de toutes, c'est que Vos Majestés pourraient arriver par là à recouvrer la Silésie, sinon tout entière, au moins en grande partie, sans grands frais et avec l'aide de la Porte. L'idée de reprendre la Silésie par le moyen des Turcs et d'accordl avec le roi de Prusse, est si extraordinaire et chimérique) en elle-même, que je me suis demandé si je la présenterais à Vos Majestés et m'exposerais à provoquer le rire. » Et cependant, selon Kaunitz, le projet n'était ni impossible ni invraisemblable. Dès le mois de juin, les Turcs avaient fait spontanément des ouvertures en ce sens ; quant au roi de Prusse, on lui donnerait la Courlande et la plus grande partie de la Prusse polonaise. Ce serait à lui de s'arranger avec la Russie au sujet de la Courlande ; mais on avait lieu de croire qu'il était fort préoccupé des progrès de la Russie, et, d'ailleurs, vingt millions de piastres que fourniraient les Turcs faciliteraient la transaction. On ferait comprendre à la Pologne qu'il était de son intérêt d'assurer son repos et son indépendance en donnant satisfaction au roi de Prusse. Kaunitz concluait qu'il fallait charger secrètement la Porte de faire, comme pour son compte, les ouvertures au roi de Prusse. Joseph examina le projet, y fit des objections graves, et l'impératrice le repoussa, doutant, avec raison, que Frédéric consentît à abandonner

1 On dirait aujourd'hui « de sujets slaves » , la nationalité ayant pris dans ces affaires la place qu'occupait, au dix-huitième siècle, la religion.

la Silésie. Cette singulière proposition n'a pas moins son intérêt. Elle prouve que dès le mois de décembre 1768 le chancelier autrichien ne répugnait nullement à l'idée d'un démembrement de la Pologne.

Kaunitz remit son projet dans son portefeuille et se contenta de négocier l'entrevue entre les deux souverains. Il fut convenu, le 8 janvier 1769, qu'elle aurait lieu au mois d'août. Frédéric protestait de son amour pour la paix; il ferait, disait-il à Nugent, tout son possible pour la rétablir, insistant seulement pour que personne ne contrariât ses efforts. C'était une allusion à la France. Il se plaignait en effet de Choiseul, le qualifiant de ministre petit-maître l , l'accusant, ce qui était exact, d'avoir poussé les Turcs à la guerre, mais prétendant, ce qui était une erreur, que les Français avaient dépensé plusieurs millions pour persuader le Divan.

« M. de Choiseul prend le mors aux dents, » disait le comte de Broglie, qui ne goûtait point ce ministre ; il le voyait avec impatience adopter sa propre politique, convaincu qu'il la gâterait. Choiseul, par son système des grandes alliances, avait fort contribué à faire le vide autour de la France; il sentait ce vide, et il s'y agitait avec plus de passion que de conséquence. Il avait, au mois d'avril 1768, envoyé le chevalier de Taules aux confédérés polonais, avec quelque argent et beaucoup de promesses. Taules avait vu les confédérés, jugé leur faiblesse, estimé que ses discours seraient vains et rap- ' porté l'argent. Choiseul renvoya au mois de janvier 1769

1 Voir, au tome XIV des œuvres de Frédéric, la Choiseullade , petit poème très peu badin, rempli d'injures et de calomnies à l'adresse de Choiseul.

le chevalier de Châteaufort pour opérer ce que Taules n'avait pu accomplir. « Peut-être, lui mandait-il, quelques fanatiques marqueront-ils de l'éloignement » pour l'alliance de la Porte. Châteaufort fera son possible pour dissiper ces préjugés; « lorsqu'il s'agit de l'existence de la liberté et de la patrie, il n'est pas temps de consulter les différences de cultes; la religion catholique n'a rien à craindre des Turcs dans aucun cas, et tout de la Russie. » La guerre des Turcs formait en effet tout le fond de la combinaison de Ghoiseul. Il venait d'apprendre que cette guerre était déclarée, et, avec l'inconstance qui le marquait, il venait de rappeler Vergennes, qui l'avait fait déclarer. Cet ambassadeur fut remplacé par le comte de Saint-Priest. Ghoiseul tâchait, en même temps, de lier une partie infiniment subtile et hasardeuse : il adressait une invite au grand Frédéric 1 .

Ghoiseul avait cherché, sous prétexte de négocier un traité de commerce, à renouer avec la Prusse. Il s'était figuré qu'il pourrait la séparer de la Russie et piquer au jeu la cour de Vienne, dont il n'était pas satisfait. Frédéric, qui avait désiré ce rapprochement et qui l'avait fait préparer de longue main par ses amis les philosophes et les gens de lettres, s'y était prêté volontiers. Il y cherchait le même avantage que Choiseul : il voulait aussi piquer son alliée la Russie; il comptait bien que l'Autriche en concevrait de l'inquiétude et que, si elle hésitait encore à s'accommoder avec

1 Instructions de Pologne : Instructions du chevalier de Taules, 17 avril 1769; du chevalier de Châteaufort, 18 janvier 1769, t. II, p. 271 et 283. — Le secret du roi, t. II, p. 295-299. — Saint- Pbiest, Le partage de la Pologne, ch. ni. — Flassan, Histoire de la diplomatie, t. VI, ch. v.

la Prusse, la crainte d'être prévenue par la France triompherait de ses scrupules. Il avait deviné juste, et dans la lutte de finesse qu'il avait engagée, ce fut lui qui gagna la partie. « Je laisse venir les Français de pied ferme, disait-il à Finckenstein ; c'est pour découvrir leurs projets et toutes les tracasseries que Ghoiseul roule dans sa tête. Nous pouvons en tirer profit pour notre commerce, et ce sera autant de gagné ; sinon, rien de plus aisé que de couper court à ce tripotage. » Le comte de Guines, nommé ministre de France à Berlin,

.y arriva au mois de janvier 1769, c'est-à-dire au moment même où Frédéric était en train de négocier avec la Russie le renouvellement de son traité et de préparer son entrevue avec l'empereur Joseph. Les négociations dilatoires qu'il engagea avec le ministre de France contribuèrent beaucoup au succès de celles qu'il poursuivait avec Vienne et Pétersbourg, et qui étaient parfaitement sérieuses *.

La tsarine avait recueilli avec empressement l'idée de renouveler l'alliance et de l'approprier aux circonstances présentes. Elle répondit qu'elle y était disposée, pourvu que le roi fît cause commune avec elle en Turquie et en Suède. Frédéric accepta, sous la condition que la tsarine garantirait à la maison de Brandebourg la succession des margraviats d'Ànsbachet Bayreuth.En

J même temps (janvier 1769), et pour appuyer ses arguments, il ordonna «de faire de fréquentes patrouilles et de tirer un cordon fort et serré de troupes » le long de la frontière de Pologne, sous le prétexte de pro-

1 Voir, Revue historique, t. XXV, p. 69, et t. XXVII, p. 322, les études de Robert Hammond, La mission de Guines a Berlin ; La France et la Prusse en 1763-69.

téger ses États contre les incursions des confédérés'. En réalité, ces mesures militaires avaient un objet beaucoup plus important; et elles se rattachaient à un plan que Frédéric conçut alors et dont il poursuivit l'exécution sous le couvert des négociations officielles.

' Rapport de Nagent, H janvier 1769 Ausêth, t. VIII, p. 160.

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