L'ENTREVUE DE FRÉDÉRIC ET DE JOSEPH A NEISSE
(Août 1769)
Les deux souverains devaient se rencontrer le 25 août à Neisse, en Silésie. Cette visite rendue au roi de Prusse par l'empereur, dans une ville de la province que les deux États s'étaient si longtemps disputée, était, de la part de l'Autriche, la plus éclatante confirmation des traités. Joseph n'y devait être accompagné que de ses aides de camp; les grandes manœuvres de l'armée prussienne servaient de prétexte au voyage 1 . Mais si Kaunitz avait dû renoncer à suivre son jeune souverain, il avait eu soin de le catéchiser de son mieux et lui avait remis une instruction en vingt-cinq articles, intitulée : Matières que vraisemblablement le roi de Prusse pourra mettre sur le tapis à l'occasion du prochain séjour de
1 Cette curieuse entrevue n'a été longtemps connue que par le récit très succinct de Frédéric {Mémoires , OEuvres, t. VI, p. 25), et par des relations de seconde main assez incertaines. On possède maintenant les documents les plus complets et les plus authentiques. Les principaux, et en particulier les instructions de Kaunitz annotées par Joseph, ont été publiés par M. Béer dans YArchiv fur œsterreischische Geschichte, t. XLVII, et dans son histoire du premier partage de la Pologne. Nous avons en outre les lettres de Joseph à sa mère publiées par M. d'Arneth, et une relation du prince Albert de Saxe (Arkkth, t. VIII, p. 566). Toutes ces pièces sont en français.
l'empereur à Neisse. Cette pièce, où le diplomate frisait le pédagogue, était rédigée en français. Muni et endoctriné de la sorte, Joseph se mit en route. Il gardait l'incognito et portait le nom de comte de Falkenstein. Il descendit à l'hôtel; le roi l'attendait sur l'escalier de sa maison : il avait avec lui son frère, le prince Henri, et son neveu, le prince de Prusse; il était entouré de nombreux officiers. Les deux souverains s'embrassèrent, puis le roi emmena l'empereur dans sa chambre. 11 lui dit « qu'il regardait ce jour comme le plus beau de sa vie, parce qu'il servirait d'époque à l'union de deux maisons trop longtemps ennemies et dont l'intérêt mutuel était de s'entre-seconde r plutôt que se détruire » . Il parla le premier de réconciliation complète et d'entente générale sur toutes les grandes affaires. « Après, rapporte Joseph, que j'eus fait sentir que cela demanderait plus mûre réflexion : — Non, dit-il, commençons dès aujourd'hui. — Il conçut l'avantage mutuel; et je lui dis que la neutralité, une fois signée par lettre entre nous, mettrait la planche à tout ce que respectivement on voudrait arranger par la suite. Je lui dis entre autres que je regardais la Silésie, pour lui, comme la Lorraine et l'Alsace pour la France, d'une nécessité absolue, et point d'amitié entre nous possible sans sa possession; que nous l'avions entièrement oubliée, et que les avantages mutuels que, sans coup férir, nous pourrions nous procurer étaient plus considérables que pour nous serait la Silésie et pour lui un morceau de Bohême. » — Cette entrée en matière avait de quoi satisfaire Frédéric. Pour achever la connaissance, il proposa d'aller diner. C'était jour d'abstinence, et, dit Joseph, « le roi par compagnie fit maigre et assura l'avoir fait par curiosité tout un carême pour voir s'il
pouvait faire son salut par l'estomac ». Ce fut, du reste, la seule pointe voltairienne qu'il se permit, u II a été très discret sur le point de la religion et saillies médisantes. » Le diner fut long : il dura trois heures; c'était l'usage à la cour de Prusse. Le prince Albert de Saxe, qui accompagnait l'empereur, trouva la chère « plus militaire qu'exquise », mais les fruits excellents et le vin très bon. Le roi parla beaucoup; l'empereur lui donnait la réplique. Les princes et les généraux prussiens n'osaient point « desserrer la bouche » : si leurs voisins les Autrichiens leur adressaient une question, ils y répondaient vite et à voix basse, ne voulant ni troubler les discours du roi, ni perdre une de ses paroles. « L'air servile que son frère et neveu ont devant lui est incroyable. » Après le repas, les princes échangèrent des visites. Le soir, le roi offrit à ses hôtes les bouffons italiens, dont les farces parurent l'amuser fort, puis on alla souper. Le roi ne mangea point, il n'en causa que davantage. « On passa au souper, dit le prince de Saxe, où il parla encore tout seul, et dura aussi, comme le dîner, trois heures d'horloge, pendant lesquelles quelques-uns de nos généraux ne manquèrent pas de s'endormir fort à loisir. » Le lendemain, on passa des revues et l'on fit manœuvrer les troupes. Le repas, les manoeuvres et les conversations se succédèrent ainsi jusqu'au 28 août au matin.
Ces conversations étaient pour Joseph le grand intérêt de la visite. Il en était à la fois troublé et charmé. Il craignait la séduction. « Le roi nous a comblés de politesse et d'amitiés. C'est un génie et un homme qui parle à merveille, mais il n'y a pas un propos qui ne [ sente le fourbe... Je l'ai questionné sur toutes sortes de
ï choses... dire tout serait impossible, parce qu'au moins
seize heures par jour, nous nous parlions; ainsi bien des choses ont passé la revue. » — « Ce jeune prince, dit Frédéric, affectait une franchise qui lui semblait naturelle; son caractère aimable marquait de la gaieté jointe à beaucoup de vivacité. Avec le désir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire ; sa grandeur le rendait superficiel; mais ce qui dénotait son caractère plus que tout ce que nous venons de dire, c'étaient des traits qui lui échappaient malgré lui, et qui dévoilaient l'ambition démesurée dont il brûlait. » Le roi parla de sa liaison avec Voltaire, toucha quelques mots de littérature et, « sautant de branche en branche » , demanda à l'empereur ce qu'il pensait des jésuites : « Je lui dis que nous les considérions; il les loua infiniment et dit qu'il faudrait seulement réformer le livre de Busenbaum et ses propositions. » Il parait que ce père avait soutenu dans sa Me du lia théologies moralis que, pour défendre une juste cause, il était permis en certains cas d'assassiner les rois. Toute probable que semblait en casuistique cette opinion sur le régicide, le grand Frédéric la tenait pour séditieuse.
Il parla des nations et des États étrangers avec une supériorité dédaigneuse, mais il tournait ses moqueries de façon à flatter l'antipathie bien connue de Joseph pour l'Angleterre, la jalouse inimitié qu'il nourrissait secrètement contre la France, et l'orgueil allemand qui se confondait chez lui avec les ambitions dynastiques. « De la France, raconte Joseph, on ne parla presque point, que de leur militaire, qu'il méprise souverainement, disant que tout ce que les Français parlaient de guerre et de tactique lui semblait un air appris avec des paroles militaires à un perroquet : il le chante, mais ne sait pas pourquoi, encore moins exécuter en pratique.»
Frédéric, au contraire, vanta de toutes façons le prince de Kaunitz, « qu'il déclare être à son avis la première tête de l'Europe. »
Il fit de grands éloges de l'armée autrichienne. Il avait le droit d'être impartial ; il mettait de la coquetterie à relever le mérite de ses adversaires, assez sûr de sa supériorité pour trouver de la saveur à la modestie, et se louant ainsi lui-même des compliments qu'il décernait aux autres. « Il exalta la tactique du feu maréchal Traun et Daun, loua pour deux marches le maréchal Lascy, et Laudon sur l'affaire de Francfort. » Ces conversations militaires charmèrent les Autrichiens. « Quand il parle de l'art de la guerre, dont il a lu tout ce qui est possible, dit Joseph, cela enchante, et tout cela est nerveux, solide et très instructif. Point de verbiage, mais les axiomes qu'il avance, il les prouve par les faits que l'histoire, dont il a une connaissance très étendue, et une mémoire admirable lui fournissent. » « Il déploya son érudition en différentes branches de connaissances, rapporte le prince de Saxe, et surtout en matière de tactique, dans la discussion de laquelle il remonta jusqu'au temps des Hébreux et des Philistins. »
C'est à travers ces propos « sautant de branche en branche » que les deux souverains parlèrent de l'Europe et traitèrent le sujet direct de leur entrevue. Frédéric affectait le ton dégagé du philosophe revenu des gloires de ce monde et faisait le bon apôtre, « avouant sincèrement avoir eu, étant jeune, de l'ambition et même d'avoir mal agi ». — « Il m'a dit deux fois, rapporte Joseph : « Quand j'étais jeune, j'étais ambitieux; à cette « heure, je ne suis plus le même. » Et une autre fois : « Vous me croyez rempli de mauvaise foi; je le sais, je « l'ai un peu mérité; les circonstances l'exigeaient; mais
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« cela a changé. » — Je me suis tu à toutes deux » , ajoute Joseph. L'empereur déclara que l'Autriche ne respirait que la paix, mais il eut soin de confier au roi tous les préparatifs qu'elle avait faits pour soutenir la guerre, s'il le fallait, et Frédéric ne laissa pas d'en être touché. « Il me parut, écrit Joseph, que l'objet essentiel qu'on se proposait dans cette entrevue était d'inspirer au roi le plus de confiance que possible, de lui lever tous les soupçons qu'il pouvait avoir de nos désirs d'agrandissement à ses dépens, afin de lui faire paraître notre désir général pour le maintien de la paix et notre parfaite indifférence pour ses liaisons avec la Russie... Dès le commencement, le roi fut le premier porté à la neutralité et à se prêter à assurer le maintien de la tranquillité de nos États respectifs. » Frédéric ne dissimulait point la difficulté qu'il avait à se fier à un ennemi réconcilié; mais avec le temps, disait-il, « le système patriotique allemand pourrait le faire». Il fut beaucoup question du patriotisme allemand, à Neisse. Ce sujet de conversation entre Prussiens et Autrichiens était assez nouveau. Joseph se montrait sur ce chapitre tout aussi chaleureux et empressé que Frédéric. « Gela, dit-il, je lui relevai deux fois avec un air affecté d'en sentir les raisons, vantant beaucoup ses désirs pour l'humanité et le patriotisme allemand qui devait faire qu'on soit amis et non qu'on s'égorgeât. » Joseph insinua que l'on pourrait couper l'Europe en deux et tirer à travers l'Allemagne un cordon, de l'Adriatique à la Baltique, pour maintenir la tranquillité : peut-être alors serait-il possible de désarmer et de soulager les peuples. Frédéric ne l'entendait pas ainsi. « Non, dit-il, le premier je ne vous le conseille pas, car on ne peut jamais répondre des événements. »
La guerre entre la France et l'Angleterre pouvait recommencer d'un jour à l'autre. — Nous ne sommes plus avec ces deux puissances dans les mêmes rapports qu'autrefois, dit Joseph : l'Angleterre et la Hollande ne doivent pas se flatter de tenir l'Autriche dans la dépendance où elles l'avaient placée dans les précédentes guerres. Quant à l'alliance avec la France,. nous y voulons rester fidèles; mais nous n'irons pas au delà de la lettre des traités. Les tendances de la politique autrichienne, très différentes de celles de la politique française à Gonstantinople, à Stockholm, en Pologne, montrent que l'Autriche n'est pas la servante de la France. Dans le cas où la guerre éclaterait entre les Français et les Anglais, l'Autriche est bien décidée à n'agir contre la Prusse que par les moyens diplomatiques, et elle préférerait s'en entendre d'avance avec Frédéric. — Le roi de Prusse n'avait point de traité avec les Anglais ; il était résolu à ne point se mêler de leurs affaires, mais il était naturellement très désireux de s'assurer que l'Autriche ne soutiendrait pas contre lui la cause des Français, si ceux-ci avaient un jour quelque velléité de prendre leur revanche de Rosbach. C'était là le fond du « système patriotique » sur lequel les deux souverains allemands étaient si disposés à s'entendre, et le résultat le plus clair de leur accord devait être d'annuler par voie détournée, dans l'une de ses clauses essentielles, l'alliance de 1756. Au lieu d'un allié contre la Prusse et les États allemands qui la soutiendraient, . la France aurait devant elle une Prusse et une Autriche décidées à ne point se combattre. Cette neutralité garantissait, il est vrai, la France contre le danger d'une nouvelle alliance de l'Angleterre et de la Prusse, mais elle ne permettait pas aux Français de faire la guerre à la
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Prusse, s'ils le jugeaient utile ou nécessaire, puisqu'en ce cas l'appui de l'Autriche leur ferait défaut. Ce n'était assurément pas là le sens du traité de 1756.
Frédéric pensait sur son alliance avec la Russie tout aussi librement que Joseph sur son alliance avec la France. Joseph affectait à l'égard de la Russie une confiance qu'il n'avait certainement pas; c'est qu'il voulait à la fois engager le roi de Prusse à se prononcer contre cette puissance et éviter, en manifestant trop de crainte, de paraître donner trop de prix à l'entente de l'Autriche avec la Prusse. Il convenait au contraire à Frédéric d'exagérer le danger que l'ambition de la Russie pourrait causer à l'Allemagne et de montrer que, de ce côté, le système patriotique avait le môme sens et la même portée que du côté de la France. Joseph louait les talents de la tsarine; elle a vraiment, disait-il, un cervello di regina. Il déclarait que l'Autriche ne désirait qu'une chose : être en paix avec tout le monde. « Cette alliance avec la Russie vous est nécessaire, ne nous ayant pas, disait-il au roi ; mais elle vous coûte cher et vous est souvent incommode. — Gela est bien vrai », répondit Frédéric. Kaunitz, dans son instruction, avait engagé l'empereur à appeler l'attention du roi sur les accroissements de la Russie, et à lui insinuer que l'Autriche s'e;a remettait à la Prusse et à la Suède du soin de la contenir, avant qu'elle pût devenir voisine de l'Autriche. « Je lui lus tout au long ce paragraphe, dont il parut frappé, raconte Joseph ; il ne répondit rien, sinon : — Avec le temps, ni vous ni moi, mais il faudra toute l'Europe pour contenir ces gens-là. Les Turcs ne sont rien à côté d'eux. » — « Vous verrez, dit-il une autre fois, je ne serai plus, mais dans vingt ans notre alliance ensemble sera nécessaire à tous deux contre le despotisme russe. » Joseph
l 68 LA QUESTION D'ORIENT AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
j* fit sentir au roi tout ce que cette alliance perdrait de
K valeur s'il n'existait plus. « J'en conviens, repartit Fré-
~* déric; mais une monarchie ne se détruit pas si vite, et
* la mienne est bien montée. S'ils veulent même, ils ne
pourront presque pas la gâter. » Il revenait sans cesse sur ce chapitre des ambitions russes. «Pour arrêter cette puissance, toute l'Europe -sera forcée de lever le bouclier, parce qu'elle envahira tout. » Frédéric conseillait à Joseph la tolérance pour ses sujets de religion orthodoxe : « Il faut les bien traiter pour qu'ils ne s'attachent pas plus et ne causent pas de troubles. » Plus le roi de Prusse se montrait inquiet, plus il convenait à l'empereur de paraître rassuré. «Sire, dans le cas d'un embrasement général, vous êtes d'avant-garde ; par conséquent nous pouvons dormir tranquillement; car, de votre côté, vous ferez des Russes tout ce que vous voudrez. » — « Il le nia et avança ingénument, raconte Joseph, qu'il les craignait, que son alliance avec eux lui était nécessaire, mais qu'elle lui était rudement incommode. »
Ces propos les conduisirent naturellement à parler de la guerre d'Orient. L'empereur déclara que sa mère et lui ne songeaient point à s'en mêler, si favorables que fussent les conjonctures pour reprendre Belgrade; mais la Porte s'était si loyalement conduite envers eux qu'ils ne sauraient rompre avec elle. Ils désiraient seulement que la guerre finît bientôt et n'altérât pas le système de l'Europe. « Il laissa entrevoir assez adroitement, dit Frédéric, que tant que sa mère vivrait, il n'osait se flatter d'avoir assez d'ascendant sur son esprit pour pouvoir exécuter ce qu'il désirait; toutefois, il ne dissimula point que, vu la position actuelle des choses en Europe, ni lui ni sa mère ne souffriraient jamais que \ les Russes demeurassent en possession de la Moldavie et
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de la Valachie. » Le roi de Prusse partit de là pour/ insinuer à Joseph l'idée de se faire solliciter par la' Porte de poser sa médiation. La médiation de l'Autriche était la clef de la combinaison de Frédéric; cette médiation irriterait la Russie, une crise nouvelle s'ensuivrait, c'est alors que « le comte de Lynar » interviendrait, comme Jupiter à la fin de la comédie tf Amphitryon, el mettrait, « en dorant la pilule » , tout le monde d'accord. Mais Joseph n'était pas préparé à cette ouverture ; il Técouta sans discuter. lien fut de même de la Pologne. Les souverains n'y touchèrent qu'en passant, légèrement et par voie de digression. C'est que tous deux sur ce point s'étaient condamnés à la réserve. Joseph avait son affaire du Zips qui était en train et dont il ne tenait pas à causer avec le roi de Prusse ; Frédéric avait son projet Lynar, qui avait été accueilli trop froidement à Pétersbourg pour qu'il jugeât opportun d'en entretenir l'empereur. Joseph s'efforçait d'expliquer l'indifférence avec laquelle l'Autriche assistait aux événements de Pologne ; Frédéric écoutait sans répondre, et comme Joseph insistait : « Ne croyez pas cela une bagatelle, lui dit-il; je vous jure qu'on s'en repentira. » Un autre jour, ils parlaient des bruits qui couraient dans la ville, u Je lui en contai un, rapporte Joseph, c'était qu'on avait dit qu'il nous donnerait laSilésie pour avoir Danzig. — Oui, répondit en riant Frédéric, pour être roi de Pologne. — Mais il s'embarrassa. »
L'accord établi sur le système patriotique, il restait à le consacrer. Un traité de neutralité entre les deux États eût constitué une infraction à l'alliance de l'Autriche avec la France et à celle de la Prusse avec la Russie. Ni l'un ni l'autre des souverains ne le désiraient, et tout en s'accordant pour paralyser leurs alliances respectives, ils
entendaient, à tout événement, les conserver. Kaunitz, d'ailleurs, avait prévu la difficulté. Il avait depuis longtemps suggéré l'idée d'un échange secret de lettres entre les deux souverains; l'engagement ainsi contracté aurait la même valeur qu'un traité dressé dans les formes et parafé par les ministres ; mais les convenances diplomatiques seraient respectées, et c'était tout ce qu'il fallait. « Crainte qu'il ne pensât à une stipulation formelle là-dessus, dit Joseph, je lui proposai le moyen des lettres, qu'il accepta tout de suite, n Joseph rédigea le premier « sur un chiffon de papier le brouillon des choses signifiantes » . Frédéric en rédigea un autre, et, pour se montrer leur confiance, ils échangèrent ces minutes. Joseph livra le premier la sienne. Après avoir discuté sur les termes, ils se séparèrent pour écrire les lettres officielles. Frédéric vint chez l'empereur, le soir après le spectacle, et lui demanda si sa lettre était prête, ajoutant qu'il avait la sienne en poche. Joseph, qui avait le matin livré le premier sa minute et qui regrettait cette marque d'empressement, répondit qu'il avait eu des visites et qu'il n'était pas prêt. Ce fut au tour de Frédéric de montrer de la confiance; il s'exécuta d'assez bonne grâce, remit sa lettre et s'en alla. « Le lendemain à la revue, raconte Joseph, je lui remis ma lettre, après l'avoir pourtant fait languir quelques moments, pendant lesquels je remarquai très bien l'inquiétude dans laquelle il se trouvait, mais qu'il n'osait pas faire paraître, d'avoir lâché sa lettre sans avoir encore la mienne. Il exigea que je lui donnasse cette lettre avec tout l'air du plus grand mystère. Il fit même semblant de prendre du tabac et de se moucher, pour que personne n'observât qu'il la glissait dans sa poche... Il alla la lire éloigné de tout le monde, et m'assura d'en
être très content. » Frédéric insistait beaucoup pour que l'affaire restât secrète et qu'on n'en parlât point aux alliés respectifs. « Je lui dis : Comme il voudrait, oui, ou non, écrit Joseph; que nous n'étions pas dans une telle dépendance ni tutelle pour ne pas pouvoir faire des stipulations qui ne les dérangent point et qui nous sont privatives, sans leur en devoir donner part. Il me pria alors de lui promettre de n'en rien dire, assurant et promettant qu'il n'en parlerait point aux siens, nommément aux Russes. »
La lettre de Frédéric est datée du 27 août 1769 "; f celle de Joseph, du 28*. Elles débutent et se terminent/ par des compliments ingénieusement balancés. « Il est impossible à mon cœur d'être l'ennemi d'un grand homme » , dit Frédéric. « J'ai pu, répond Joseph, faire la connaissance personnelle de quelqu'un qui dément bien complètement le proverbe, quoique très ancien, que les grands objets perdent à être vus de trop près. » Frédéric ne veut point parler de l'impression que lui laisse l'empereur : « Je respecte sa modestie; » Joseph pense que « la vérité bien pure paraîtrait une flatterie à la modestie » de Frédéric. Le roi de Prusse constate la « réconciliation parfaite entre les deux maisons » ; l'empereur déclare «qu'étant sincèrement réconciliés», rien ne les empêche d'établir entre eux la confiance et l'amitié. Entre ces effusions officielles, l'un et l'autre intercalent, dans des termes identiques, « les choses signifiantes » qui constituent l'engagement. Frédéric, en son propre nom, Joseph, au nom de sa mère et au
1 Arneth, Joseph IF und Maria-Theresia, 1. 1, p. 313. 9 Ranke, Die deutschen Macchte und der Fiïrstenbund, t. II, p. 327.
sien, promettent « foi de roi et parole d'honnête homme que si même jamais le feu de la guerre se rallume entre l'Angleterre et la maison de Bourbon, ils maintiendront la paix heure ii sèment rétablie entre eux, et même qu'en cas qu'une autre guerre survienne dont actuellement il est impossible de prrvoir la cause, ils observeront la plus exacte neutralité pour leurs possessions actuelles n .
Ce n'étaient point de bien grands résultats, mais c'était la réconciliation, un commencement d'entente et la voie ouverte à une politique commune. De part et d'autre, on en fut assez satisfait. « La chose est innocente et parfaitement égale, laissant les mains libres à chacun de se mêler de quelconque guerre étrangère qu'il voudra, » disait Joseph. C'était beaucoup, dans l'intérêt même de cette liberté, de n'avoir plus à se craindre l'un l'autre; d'ailleurs, la neutralité réciproque de la Prusse et de l'Autriche restreignait singulièrement le nombre des guerres étrangères auxquelles elles pourraient prendre part. Les Autrichiens jugèrent que Frédéric redoutait les Russes infiniment moins qu'il ne le voulait paraître, et que son véritable objet était de maintenir les cours de Vienne et de Pétersbourg dans l'état de suscipion mutuelle où elles se trouvaient. Au demeurant et malgré les politesses dont on les avait comblés, les Autrichiens n'étaient qu'à demi rassurés. « Chacun, dit le prince de Saxe, pensait en son particulier que ces démonstrations n'empêcheraient pas qu'un jour ou l'autre, et peut-être dans un temps peu éloigné, nous pourrions nous prendre derechef mutuellement par le collet, et c'est avec ces réflexions que nous enfilâmes le chemin de Neisse à Glatz. » Joseph, sans doute pour flatter les sentiments de sa mère et corriger les témoignages d'admiration qu'il n'avait pas refusés au roi de
Prusse, écrivait le 28 août au matin, au moment de partir : « On peut compter que l'ancienne méfiance est dans son âme encore et plutôt dans son caractère. L'objet était très curieux à voir une fois, mais Dieu préserve d'une seconde!... » Au fond, l'empereur avait été séduit et effrayé en même temps; il subissait malgré lui une sorte de fascination, et il fut dès lors partagé entre sa prudence, qui lui conseillait d'éviter les tentations, et son orgueil, qui le sollicitait à se mesurer de nouveau avec le roi de Prusse. Dans le premier moment, la prudence l'emporta, et deux lignes de ses notes résument bien l'ensemble de ses impressions : « Je croîs qu'il désire sincèrement la paix, mais qu'il voudrait que nous nous embarquassions dans quelque mauvaise affaire. » Ce jugement était plus pénétrant que l'empereur ne pouvait le croire. Joseph ne se doutait pas qu'il était justement en train, avec l'occupation du Zips, de préparer lui-même au roi de Prusse tous les éléments de la mauvaise affaire dans laquelle il le soupçonnait de vouloir embarquer l'Autriche.
Le jugement de Frédéric était beaucoup plus net. 11 écrivit, le 2 septembre, à son ministre Finckenstein : « L'empereur a l'esprit vif; sa personne est aimable et faite pour gagner. 11 a un sens sérieux des choses militaires. Il m'a assuré qu'il avait oublié la Silésie : je prends cette assurance pour ce qu'elle vaut. Il m'a alors proposé une réduction de nos armées respectives, ce que j'ai décliné aussi poliment que possible. Il est dévoré d'ambition. Je ne puis pas dire en ce moment s'il tourne ses vues sur Venise, en Bavière ou en Lorraine; mais ce qui est sûr, c'est que l'Europe sera en feu dès qu'il sera le maître. » Et quelques jours après, le 7, transmettant la lettre de Joseph à Finckenstein :
a Ceci est d'autant meilleur que je n'ai aucun traité avec l'Angleterre et que les Russes (mettant les choses au pire) ne peuvent me commettre qu'avec la Suède ou la Pologne. D'ailleurs, l'empereur est franc et rempli de candeur, et je suis presque moralement persuadé qu'il ne me veut aucun mal, au contraire, assez de bien personnel. Quant au reste, la politique entraine souvent les princes dans des engagements et des mesures qui les forcent d'agir contre leur inclination, de sorte que je ne veux rien garantir pourl'avenir. Il faut conserver toutes ces pièces religieusement dans les archives secrètes... »