LA PHILOSOPHIE DE FRÉDÉRIC
pressentait la Sainte-Alliance, et parlait comme les diplomates prussiens le firent au congrès de Vienne un demisiècle plus tard. « L'entente avec l'Autriche ne sera une vérité, écrivait-il le 22 novembre 1769, que le jour où vous vous partagerez l'Empire avec l'empereur, à l'exemple d'Octave et d'Antoine. » Ce n'étaient point là, au goût de Frédéric, les propos qui convenaient à un vieillard. « Ce n'est pas moi, mon cher frère, qui conduirai à maturité l'entente avec la maison d'Autriche. » Il réservait cette tâche à ses neveux, et le fait est qu'il fallut cent ans pour que l'entente se scellât à Gastein, que la maison de Hohenzollern donnât un Octave à l'Allemagne et que la Prusse eût sa bataille d'Actium. Frédéric en revenait toujours aux deux principes de sa philosophie de l'histoire : le destin que l'on ignore et l'occasion que l'on saisit. « Il y a une sorte de fatalité, ou, à défaut de fatalité, des causes secondes tout aussi inconnues, qui tournent souvent les événements d'une manière que l'on ne peut ni concevoir ni prévoir. Nous sommes des aveugles qui s'avancent en tâtonnant dans l'obscurité. Lorsqu'il se présente des circonstances favorables, il se fait une sorte d'éclaircie subite dont profitent les habiles. Tout le reste est le jouet de l'incertitude l . »
1 Cette lettre, publiée par M. Duncker et traduite par lui d'après l'original qui est aux archives de Prusse, ne se trouve point dans les OEuvres. Frédéric a souvent exprimé les mêmes pensées. Il écrivait à Voltaire, le 1 er mai 1771 : m Ce qui parait souvent en politique le plus vraisemblable l'est le moius. Nous sommes comme des aveugles, nous allons à tâtons, et nous ne sommes pas aussi adroits que les Quinze- Vingts qui connaissent, à ne s'y pas tromper, les rues et les carrefours de Paris. Ce qu'on appelle l'art conjectural n'en est pas un; c'est un jeu de hasard, où le plus habile peut perdre comme le plus ignorant, t Et le 6 décembre
Le roi de Prusse savait bien que c'était son alliance avec la Russie qui rendait l'Autriche si conciliante. Il jugea avec raison qu'un rapprochement de plus en plus intime avec l'Autriche produirait sur la Russie un effet aussi favorable. Il poussa donc la Cour de Vienne à poser sa médiation, prépara pour l'été suivant une nouvelle entrevue avec l'empereur, et manda à son ministre à Constantinople de marcher d'accord avec l'Autriche. Il écrivait à son frère Henri dans ces mois d'hiver de 1769-1770 : « J'ai trouvé moyen de suggérer à l'impératrice-reine, sans me compromettre, que si elle pouvait, avec le consentement de la Porte, prendre en main la médiation de la paix, j'emploierais toute mon influence à Pétersbourg pour faire accepter cette médiation. L'impératrice le désire; mais elle se trouve empêchée à Constantinople par les Français, de sorte que nous nous trouvons dans un réel embarras. Ce n'en sont pas moins quelques pas faits en avant. Nous verrons, lors du voyage en Moravie, ce que nous pourrons faire de plus. Il ne faut jamais oublier qu'en politique la méfiance est mère de sûreté. Je me borne à préparer le nécessaire, à entasser les moyens, à bien aiguiser le couteau, de façon que mes neveux n'aient point à se plaindre de ma négligence 1 . »
L'Autriche hésitait à s'engager. Les Français étaient pour quelque chose dans cette conduite, mais leur influence était bien moindre qu'il ne convenait à Kau-
1772 : « Tout cela dépend d'un nombre de causes secondes, obscures et impénétrables... et voilà comme le monde va. H n« se gouverne que par compère et commère. Quelquefois, quand on a assez de données, on devine l'avenir; souvent on s'y trompe. » 1 Lettres inédites du roi de Prusse, 3 décembre 1769 et 1 er février 1771. Duncker, 189-191.