CHAPITRE VIII
l'Angleterre et la question d'orient.
L'Angleterre ne s'était point mêlée aux troubles qui avaient suivi en Pologne l'élection de Stanislas- Auguste ; elle ne jouait qu'un rôle fort effacé dans la crise orientale qui en avait été la conséquence. Après avoir mis l'Europe en feu pendant sept ans, elle semblait se replier sur elle-même et se désintéresser de la politique continentale. Les politiques du continent faisaient d'elle fort peu d'état, et affectaient même de ne plus la compter dans leurs calculs. Cette indifférence respective mérite d'être expliquée. En 1770,1a question d'Orient était déjà posée par les Russes dans les termes où ils ont prétendu la résoudre en ce siècle-ci. Il n'en était pas de même pour les Anglais. La phrase si souvent citée de W. Pitt : « On nous dit : Laissez la Russie garder toutes ses conquêtes}^ laissez-la pousser jusqu'au bout et chasser les Turcs \ de l' Europe ) cela n'a point d'intérêt pour nous! Avec I ceux qui posent ce principe, je refuse de discuter » , n'était/ pas encore l'article fondamental de la grande charte diplomatique de l'Angleterre. Les idées des Anglais sur ce point n'étaient pas encore très fermes, parce que leurs intérêts du côté de l'Orient n'étaient pas encore bien déterminés. Il y avait sept ans à peine qu'ils/ avaient conquis les colonies françaises des Indes orien-
taies ; la domination de la Compagnie n'y était assise que depuis quatre ans. La Russie ne menaçait point de prendre à revers l'empire anglais des Indes. Les Russes, qui ne possédaient pas la navigation de la mer Noire, n'inquiétaient pas celle de la Méditerranée, et comme leurs flottes n'y pouvaient arriver que par la Manche et y pénétrer que par Gibraltar, les Anglais, fort sceptiques d'ailleurs sur l'article de la marine de guerre russe, s'en préoccupaient médiocrement. L'ennemi qui menaçait l'empire des Indes, c'était la France, qui pouvait rétablir ses forces et disputer encore une fois aux sucesseurs de lord Clive les établissements fondés par Dupleix. Voilà ce que les Anglais redoutaient par-dessus tout, et comme la Russie était en hostilité déclarée avec I la France, il en résultait en Angleterre une inévitable | partialité pour la Russie. L'alliance russe y semblait nécessaire, l'Autriche étant liée à la France et à l'Espagne, et la Prusse ne voulant plus se mêler des guerres coloniales.
Des motifs d'intérêt commercial se joignaient à ces considérations politiques. Un publiciste contemporain, Favier, les a très bien indiqués dans les mémoires qu'il rédigea pour le comte de Broglie et que ce diplomate remit à Louis XV ! . L'Angleterre partageait avec la France le commerce du Levant; elle faisait seule le commerce du Nord. Ce commerce avait pour l'Angleterre une importance capitale : il faisait de la Russie une cliente économique de l'Angleterre. Les Anglais, qui importaient en Russie les denrées et les produits de l'Europe et des deux Indes, en exportaient les matières
1 Article V. De la Russie. Second mémoire sépare' pour servir de supplément à l'article Russie, 1773. B ou tari g, t. II, p. 16-70.
premières dont ils avaient besoin pour leurs chantiers maritimes. Ils tenaient trop à ce trafic du Nord, pour incommoder la Russie en Orient. D'ailleurs, leur commerce en Orient n'avait rien à redouter des progrès des Russes vers le littoral de la mer Noire. Ils voyaient même une occasion de bénéfices pour eux dans l'ouverture de cette mer aux navires de la tsarine ; le pavillon britannique profiterait des avantages qui seraient accordés au pavillon russe. « On peut même, disait Favier en parlant de l'ouverture de la mer Noire, en déduire une triste conséquence : c'est que la France y perdrait seule, et beaucoup, mais que l'Angleterre pourrait y gagner considérablement. Elle s'ouvrirait sous le nom de la Russie, ou même sous son propre pavillon, un nouveau débouché moins coûteux pour ses draps, ses quincailleries, les productions de ses colonies et tout ce qu'elle tire, par la voie de Cadix, de l'Amérique espagnole. » De là l'existence d'un parti russe très puissant et très actif dans la cité de Londres, parti qui conseillait alors la paix, et qui plus tard, lorsque l'Angleterre, mieux éclairée, voulut arrêter la Russie, paralysa singulièrement l'action de sa politique. C'est en s'appuyant sur ces faits que Favier arrivait à cette conclusion qui explique toute la conduite de l'Angleterre de 1763 à 1775 dans les affaires de Pologne et dans la crise orientale : « En partant et des principes et des intérêts de l'Angleterre comme puissance maritime et commerçante, du vœu de la nation et de la clameur populaire, on ne peut guère supposer que la Russie ait à craindre quelque chose de la cour de Londres pour l'accomplissement de ses projets dans la guerre contre les Turcs. Elle n'a pas non plus à se garantir de son influence dans la négociation de la paix. L'ambassadeur d'Angleterre à Constan-
tinople y est pour ainsi dire le chargé d'affaires de la Russie. » — «Votre Seigneurie sait que je suis tout à fait Russe », écrivait, en 1773, lord Ghatham à Schelburne l . Lorsqu'à l'automne de 1769 les flottes russes, dont l'une était commandée par un ancien officier de la f marine anglaise, Elphinston, se présentèrent dans les ' ports britanniques pour y faire escale et y compléter leur armement, elles furent reçues à merveille. Les Anglais leur faisaient d'autant meilleur accueil que l'aspect des vaisseaux russes leur paraissait moins redoutable. « On représenterait difficilement, dit Rulhière, avec quelle risée les Anglais accueillirent ces vaisseaux de sapin, l'énorme poids de leurs manœuvres, leurspoupes chargées de reliques, la maladresse des matelots, l'incroyable malpropreté des équipages, véritable cause d'une contagion qui les consumait. Quelquefois cinq ou six matelots anglais s'amusaient à faire manœuvrer en un instant et avec une extrême vitesse un vaisseau de même grandeur qu'un vaisseau russe, misa peine en mouvement par deux ou trois cents matelots de cette nation. » Ghoiseul eut la velléité d'arrêter cette flotte russe au passage. Les Français et les Espagnols auraient eu vite fait de la couler à fond. Cet acte d'énergie aurait changé la face des choses en Orient aussi bien qu'en Pologne; les Turcs auraient repris confiance, l'Autriche aurait été obligée de compter davantage sur son alliée. La nation française, qui, selon le mot de Voltaire, était un peu moustapha*, aurait peut-être favorisé l'entreprise, et le prestige du gouvernement en aurait été relevé. Ghoiseul présenta au
1 S tan h ope, William Pitl et son temps, traduction Guizot, t. II r ch. xiv.
* A Catherine, 18 mai 1770.
conseil un mémoire où ce projet était développé. Le conseil le repoussa. Les Anglais, d'ailleurs, firent décla-l rer que toute mesure de guerre dirigée contre la flotte russe serait considérée par eux comme un acte d'hostilité envers l'Angleterre ! . La France recula, mais elle le fit bien plus par l'effet de sa propre faiblesse et de son parti pris d'inaction que par la crainte de l'Angleterre. L'Angleterre, en effet, avait perdu la plus grande part du prestige que lui avaient donné ses victoires maritimes dans la guerre de Sept ans. Après ce grand effort de sa politique étrangère, elle s'était absorbée dans ses affaires intérieures, dont la crise réclamait toute son attention. C'était l'âge héroïque du régime parlementaire. L'Angleterre sut alors ce qu'il en coûte de fonder le gouvernement libre. Conflits entre la couronne et le parlement, entre la Chambre des lords et la Chambre des communes, lutte entre les partis dans le parlement, entre les libéraux et la démagogie, les lettres de Junius , donnent l'image saisissante des troubles de cette époque. Le parlement avait été dissous en 1756; les élections provoquèrent un abus de la corruption tel qu'on l'ignorait jusque-là. Le comté de Middlesex nomma pour député un tribun, John Wilkes, qui subissait une condamnation. Tandis que les Communes délibéraient sur son élection, la populace le délivra. Les meetings se succédaient et dégénéraient en émeutes. Les Communes empiétaient sur l'exécutif et décrétaient des arrestations. Le peuple, en 1771, menaça d'envahir l'enceinte législative. Les partis se disputaient le pouvoir avec acharnement. A tous propos on parlait de mettre les ministres en accusation. Il y avait un siècle que la révolution
1 Boutaric, t. II, p. 176. — Zinkeisen, t. V, Hv. VI, ch. m.
était terminée : elle avait laissé des traditions de violence, des habitudes de soupçon qui agitaient encore les âmes. Les ministères s'écroulaient les uns sur les autres; en 1771, le cabinet était le septième depuis dix ans. En même temps les colonies d'Amérique se soulevaient. Le sang coula dans les rues de Boston. Une épouvantable famine désola les Indes, et l'opinion accusa l'administration de ce désastre qui menaçait la conquête à laquelle l'Angleterre avait sacrifié tant d'argent et tant d'hommes. « Une nation bouleversée par les factions, dit Macaulay, un trône assailli par les
Iplus violentes invectives, une Chambre des communes détestée et méprisée par la nation, l'Angleterre animée contre l'Ecosse, la Grande-Bretagne luttant contre l'Amérique », — telle était l'Angleterre au moment où la crise orientale occupait toute l'attention du continent. La vieille Europe assistait à ce spectacle avec un étonnement mêlé de dédain. Ces tumultes populaires, cet État incessamment bouleversé, déroutaient et effrayaient et les « ministres petits- maîtres » de Versailles, et les « pédagogues de Vienne » , et les « favoris » de Pétersbourg. Ils ne comprenaient rien aux intermittences qui sont comme la loi de l'histoire de l'Angleterre; ils y voyaient un symptôme de vieillesse et de décadence. Les plus clairvoyants s'y méprirent. A Neisse, Joseph et Frédéric avaient parlé de l'Angleterre. Joseph trouvait « qu'elle était en décadence, que le parlement excédait et que les colonies pourraient faire son malheur n . Frédéric en convint, et « gronda contre le parlement ' ». n II parla, raconte Joseph, de
■Notes lie Joseph 11 sur lel instructions de Kauniiz. BeEh,
àrehiv, I. XL VII.
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l'Angleterre avec beaucoup de mépris, pour les troubles et les insolences actuelles du contre- parti à la cour, et il dit qu'aussi petit prince d'Allemagne qu'il était, il ne voudrait pas troquer avec le roi d'Angleterre 1 . » 11! était de l'intérêt de Catherine de prodiguer aux Anglais ' les flatteries et les caresses. Elle avait besoin d'eux et . les payait de compliments *. Au fond, elle avait peu i de considération pour leur système politique et tenait S le régime parlementaire pour incompatible avec les I alliances durables. « J'aime naturellement les Anglais, écrivait-elle à madame de Bielke, mais je suis fâchée de leur voir si peu de nerfs dans un temps aussi critique que celui-ci ; on dirait qu'ils sont fort contents quand ils ont bien chamaillé dans cette Chambre basse qui, fort souvent, a sa pluralité dans sa poche et rien de plus. » En 1770, le 13 décembre, au moment où les Anglais hébergeaient ses flottes, elle leur adressait déjà le reproche banal dont se paye la jalousie des États pauvres et despotiques envers des États qui trouvent moyen d'être en même temps libres et prospères, a La maladie des Anglais, écrivait-elle à Voltaire, ne saurait être guérie que par une guerre. Ils sont trop riches et désunis : une guerre les appauvrira et réunira les esprits. Aussi la nation la veut-elle. » Catherine 11 discernait sous les défaillances
1 Journal de Joseph II à Neisse. Akxettu, Joseph II und Maria- Theresia.
' Elle écrivait à Mme fie ftielke, le 4 janvier 1772 : « Le billet du ministre d'Angleterre qui me nomme sa chère Impératrice m'a fait plaisir ; je me suis si accoutumée à l'amitié des Anglais que je me suis accoutumée à regarder tout Anglais comme un individu qui me veut du bien, et j'agis, autant qu'il dépend de moi, en conséquence. »
passagères de l'État, la force latente de la nation. À Versailles, on s'abandonnait au vain plaisir de décrier le gouvernement d'un ennemi implacable, d'un vainqueur d' testé et toujours craint. Cboiseul écrivait à Kaunitz en décembre 1769 : « L'Angleterre est dans un état de troubles et de divisions que l'on ne peut pas calculer, car il est très possible que cette puissance fasse la guerre par le seul motif de la faiblesse de son administration... Comme les plus grandes déterminations de la cour de Londres dépendent des intérêts particuliers des différentes factions, et que ces intérêts changent tous les mois selon les craintes et quelquefois les fantaisies de ceux qui gouvernent, on ne peut répondre de rien. » Il eût été trop aisé d'opposer aux troubles intérieurs et aux crises ministérielles d'Angleterre les révolutions d'alcôve et l'inconsistance politique d'une cour où les systèmes et les ministres changeaient au gré des favorites. Kaunitz ajoutait au mépris mal dissimulé de Ghoiseul l'effarement d'un vieux diplomate élevé dans le pédantisme classique de la chancellerie autrichienne : « Pour ce qui regarde l'Angleterre, écrivait-il à Ghoiseul, il est vrai que l'état actuel des troubles et des divisions qui y régnent peut faire espérer la durée de la paix de ce côté-là ; mais je ne saurais cacher que je regarde comme plus vrai encore, ainsi que très bien l'observe M. le duc, que vis-à-vis d'une nation et d'une constitution dans laquelle souvent les partis les plus extrêmes et les plus contradictoires dépendent d'une circonstance momentanée, et quelquefois même du moindre changement parmi les gens | en place, on ne peut réellement compter sur rien, i et que, par conséquent, de fait et de propos, il pa- | raît convenir d'être constamment ,aussi attentif que
circonspect vis-à-vis d'un si singulier gouvernement 1 . »
Aux yeux de ces politiques, l'Angleterre n'était évi- * demment qu'une sorte de Pologne insulaire, une Pologne riche, réfléchie, ramassée sur elle-même, qui ne devait sa consistance apparente qu'à l'heureux hasard qui la privait de voisins, mais que son « singulier gouvernement » rendait aussi incapable de continuité dans les desseins que d'énergie dans les actes. Montesquieu pourtant avait averti ses contemporains; il leur avait montré qu'on devait « rechercher plus l'amitié de l'Angleterre, craindre plus sa haine, que l'inconstance de son gouvernement et son agitation intérieure ne sembleraient le permettre; qu'ainsi ce serait le destin de la puissance exécutrice, chez cette nation, d'être presque toujours inquiétée au dedans et respectée au dehors » ; qu'enfin « si quelque puissance étrangère menaçait l'Etat et le mettait en danger de sa fortune ou de sa gloire, les petits intérêts cédant aux plus grands, tout se réunirait en faveur de la puissance exécutrice * » . Ce fut en effet ce qui advint quelques années plus tard, lorsque l'Europe essaya de lutter contre la France soulevée par la plus terrible révolution et conduite par le plus grand homme de guerre des temps modernes. Mais en attendant qu'ils donnassent f à l'Europe ce grand spectacle et cette grande leçon, les *, Anglais se préparaient à apprendre à leurs dépens qu'il ne leur est jamais permis, même quand ils le croient habile ou le jugent nécessaire, de se désintéresser des affaires d'Orient.
1 Béer, Documents.
9 Esprit des lois, liv. XIX, ch. xxvil.