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LES VICTOIRES DE LA RUSSIE ET LA DEMANDE

(Janvier-août 1770)

La fin de la campagne de 1769 avait été très favorable aux Russes. Leurs victoires leur avaient livré la Moldavie et la Valachie; la population orthodoxe de ces principautés les accueillait en libérateurs. Les généraux de Catherine reçurent à Jassy et à Bucharest l'hommage des boyards et installèrent une administration russe. Cependant deux flottes, commandées l'une par Spiritof , l'autre par l'anglais Elphinston, entraient dans la Méditerranée et se préparaient à affranchir la Grèce. « Je ne puis me défendre de dire encore à Votre Majesté, écrivait Voltaire le 2 janvier 1770, que son projet est le plus grand et le plus étonnant qu'on ait jamais formé; que celui d'Ànnibal n'en approchait pas. » La flotte de Spiritof prit, en passant, les deux Orlof et aborda les côtes de Grèce à la fin de février. Le contingent russe était loin de répondre aux illusions des Grecs ; les contingents fournis par les Grecs déçurent toutes les espérances des Russes. Les Turcs et les Albanais s'avancèrent; à leur approche, ces bandes s'enfuirent. L'insurrection avortait. Alexis Orlof, qui avait, le 2 mai, convié les Grecs à la liberté, dut à la fin du mois se rembarquer sur ses vaisseaux, et les amiraux russes n'eurent que le temps

de rassembler leurs forces pour se porter à la rencontre de la flotte turque. La grande Catherine était philosophe; elle conclut de cette échauffourée que les Grecs n'étaient pas mûrs pour la liberté. « Les Grecs, les Spartiates ont bien dégénéré, écrivait-elle à Voltaire ; ils aiment la rapine mieux que la liberté. Ils sont à jamais perdus s'ils ne profitent point des dispositions et des conseils du héros que je leur ai envoyé. »

L'aventure grecque avait manqué, mais elle n'était qu'un épisode dans la grande guerre que les Russes préparaient pour 1770 et qui devait leur fournir bientôt l'occasion d'une éclatante revanche. Les Turcs en espéraient une aussi, ils l'attendaient, et ils ne respiraient que la guerre. « Moustapha ne veut point entendre parler de paix, écrivait la tsarine * ; tant pis pour lui : le pauvre homme est trompé à faire pitié. » Kaunitz avait agi prudemment en invitant le résident Thugut à ne point offrir ses bons offices avant que les Turcs les demandassent. Les Turcs cherchaient non des conseillers et des conciliateurs, mais des alliés. Et comme il était écrit que la Pologne payerait les frais de la guerre, c'est en Pologne qu'ils songeaient à prendre l'appât qui devait leur assurer le secours dont ilsavaient besoin. Ils avaient déclaré la guerre à la Russie pour défendre les libertés de la Pologne : la guerre commencée, ils ne se faisaient aucun scrupule, pour en assurer le succès, de trafiquer de l'indépendance de cette république. « Vaut-il mieux que le peuple périsse ou que le prince rompe son traité? Quel serait l'imbécile qui balancerait pour décider cette question? » disait le roi de Prusse. En matière de salut public, le divan était de l'avis du grand Frédéric ; les

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1 A Mme de Bielke, 31 mars 1770.

Turcs avaient en politique une morale aussi accommo* danteque les chrétiens. Thugut écrivait le2i mars 177Q qu'il avait eu une entrevue secrète avec le reis-effendi,. | et que ce dernier lui avait offert de conclure une alliance étroite : l'abaissement des Russes en serait l'objet et la. Pologne en fournirait le prix. L'Autriche déclina l'ouver^ ture, et Kaunitz écrivit le 21 avril à Thugut que les,

i Turcs devaient rechercher la solution de leurs embarras.

I dans une intervention amicale.

Le roi de Prusse donnait les mêmes conseils ; Zegelin pressait les Turcs de réclamer les bons offices de son maître. C'est que Frédéric, qui avait tout à gagner au rétablissement de la paix, voyait avec inquiétude les symtômes de guerre s'annoncer de toutes parts. « Je voudrais, lui écrivait Voltaire, que vous vous amusassiez à battre Moustapha aussi, et que vous partageassiez avec l'impératrice de Russie. » Frédéric lui répondait en raillant, à son ordinaire : « Gomment! monsieur le Saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en Europe dont je ne sois pas ! Cela n'est pas trop canonique. Sachez donc que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique. L'impératrice de Russie peut guerroyer à son aise; elle a obtenu de Diderot, à beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les Russes contre les Turcs 1 ... » Au fond,

| ce n'était pas précisément « l'excommunication encyclopédique » que redoutait le roi de Prusse, mais la dépense sans profit et les complications sans issue. « Il semble, écrivait-il à son ministre en Russie, que l'impératrice

1 Catherine venait d'acheter la bibliothèque de Diderot. Volfaire à Frédéric, 4 mai ; Frédéric à Voltaire, Vie mai 1770.

travaille à cœur joie à entraîner toute l'Europe dans le tourbillon de la guerre. » Les sourdes ambitions de Joseph II ne l'inquiétaient pas moins que les ambitions déclarées de Catherine. Il s'imaginait, bien à tort, que la France poussait l'Autriche à se jeter dans la lutte. Ghoiseul y travaillait; mais Louis XV y répugnait, et au moment même où le roi de Prusse se préoccupait tant des menées belliqueuses de la cour de Versailles, le roi de France écrivait au comte de Broglie, 21 mars 1770: « À l'égard de la Porte, un traité avec cette puissance «est bien scabreux. Un secours (aux Polonais) pourrait •amener la guerre, ce que je ne veux pas. » Frédéric n'en était pas moins impatient de connaître la pensée des Autrichiens et de leur insinuer adroitement ses propres desseins : il lui importait dé savoir comment, le cas échéant, on accueillerait à Vienne le projet du ■comte de Lynar.

L'Autriche avait décidé de changer son ministre à Berlin. M. de Nugent, qui y était accrédité, vint prendre •congé du roi et fut reçu par lui en audience particulière à Postdam, le 6 mai 1770. La conversation, que Nugent raconte avec une bonhomie légèrement nuancée ♦de scepticisme, à l'autrichienne, montre le roi de Prusse au naturel dans son jeu diplomatique 1 . Jamais joueur ne fujt aussi intéressant à observer, car il n'en fut jamais de plus alerte, de plus hardi et de plus circonspect à la fois, de plus fécond en feintes et en expédients, de plus adroit surtout à découvrir les desseins •de son adversaire et à les décevoir. Il commença par accabler les Autrichiens d'éloges, sur ce ton de persiflage

1 « Le dernier entretien avec le roi, à son audience de congé, *à Potsdam, le 10 mai 1770. » Arneth, t. VIII, p. 573.

où il excellait, admirant dans Joseph II son " amour filial » , son u attachement respectueux pour son auguste mère », u ce fond de noble ambition qui excite aux grandes entreprises et toutes les qualités propres à former un grand homme ». " Il se retient encore, disait Frédéric, mais laissez écouler quelque temps, et vous verrez comme l'empereur éclatera. » Où se porteront les éclats? C'est ce que le roi de Prusse désirait tant savoir. Il déploya aux yeux de Nugent les royaumes du continent. Après avoir fait observer « combien il est inconvénient d'avoir ses provinces entrecoupées et séparées l'une de l'autre » , il mit le doigt sur les points où il savait que s'arrêtaient de préférence les regards de l'empereur et de son ministre, k le plus grand homme d'État qu'on ait eu depuis longtemps en Europe et dont la politique était simple, mais très profonde. » Ces points marqués d'avance pour y planter un jour ou l'autre les aigles autrichiennes, c'étaient la Bavière, dont Joseph voulut prendre la moitié en 1778; Venise, qu'il projeta de démembrer en 1782 ■; Parme, où il avait une sœur depuis 1768; Modène, où il plaça son frère en 1771 ; cette Italie enfin dont la domination fut toujours la passion et le malheur de la maison d'Autriche. Il n'était pas jusqu'aux possessions du roi de France, allié et beau-frère de l'empereur, sur lesquelles Frédéric ne crût pouvoir tenter la convoitise autrichienne, sauf à la dénoncer ensuite aux Français, n 11 revint, dit Nugent,

1 ■ ...De Belgrade, on tirerait la ligne la plus droite et la pli» courte possible ton Forme au terrain ver» la mer Adriatique, jusque s et y comprit il golfo délia Drina ; et enfin, les possessions de la terre ferme, ainsi que l'Istrie et la Dalmatie vénitiennes, fourniraient les seuls moyens de mettre en valeur les produits de mes États. * Joseph à Catherine II, 13 novembre 1782.

aux provinces qui ont appartenu à la maison d'Autriche, et en parlant de la Lorraine et de l'Alsace, il fournit un plan d'opération militaire pour la conquête de l'une et de l'autre, disant que ce serait l'affaire de deux campagnes l . » Frédéric poussait ici trop loin sa pointe, il découvrait son jeu; l'invite était trop hardie, Nugent n'eut garde d'y répondre. C'était là une question réservée au moins jusqu'au moment où l'on songerait à faire la guerre à la France, ainsi qu'il advint en 1791. «Des objections que j'ai faites à son plan, rapporte Nugent, le firent entrer-avec chaleur dans un détail circonstancié des arrangements qu'il y aurait à prendre relativement à son projet, et il finissait en disant : — Je vois bien que vous n'approuvez pas mon plan ; mais que pensezvous de l'Italie? Vous avez déjà le Mantouan, le Milanais et la Toscane; les États du duc de Modène vous reviennent. Si vous y ajoutiez Parme et Plaisance avec quelque chose de l'État de Venise, vous auriez un arrondissement très convenable. » Nugent convint qu'il n'y aurait rien de si aisé que de s'arrondir, si tout le monde y mettait de la bonne volonté. Frédéric avait soigneu-

1 Ce plan n'était pas un simple argument de conversation. Frédéric y avait sérieusement songé, et quelques années plus tard il récrivit pour se distraire de la goutte qui le travaillait. On le trouve dans ses œuvres militaires, à l'article IV, « Réflexions sur les projets de campagne » , avec cette mention : Scriptum in dolore, 1 er décembre 1775. » Il s'agissait d'attaquer la France avec deux armées, l'une en Alsace, pour contenir les Français; l'autre, plus forte, en Flandre, pour marcher sur Paris. Un seul trait suffit pour montrer combien le roi entrait dans le détail circonstancié de son plan. « Supposé, dit-il, que l'on prît Paris, il faudrait bien se garder d'y faire entrer des troupes, parce qu'elles s'amolliraient et perdraient la discipline ; il faudrait se contenter d'en tirer de grosses contributions. » OEuvres, t. XXIX, p. 75.

sèment évité de parler de la Pologne ; il lui convenait de se faire faire les avances de ce côté et d'être tenté à son tour. Nugent cette fois n'éventa pas le piège, et lassé sans doute du persiflage du roi de Prusse, il essaya de le prendre sur le même ton. « Mais, Sire, lui dit-il, je pourrais bien faire un arrondissement pour Votre Majesté (sauf toujours la complaisance de ses voisins) qui ne serait pas si difficile à exécuter. Si l'on tirait une ligne des frontières de la Prusse par Graudenz, Thorn, Posen jusqu'à Gross-GIogau, ce qui serait entre cette ligne et la mer conviendrait fort à Votre Majesté, et la communication d'une grande partie de ses États serait établie. En prenant avec cela l'évêché de Warmie, qui se trouve enclavé dans le royaume de Prusse, l'arrondissement se compléterait, n Le comte de Lynar luimême n'aurait pu mieux parler. Frédéric savait désormais que la cour de Vienne ne trouverait rien d'exagéré à ses prétentions, le jour où il serait en mesure de les faire valoir. Il s'agissait d'en venir là, et le moyen, c'était que l'Autriche posât sa médiation. Frédéric y courut tout droit. Il ne répondit rien à Nugent, demeura pensif un instant, puis reprit en souriant : « Tout cela est bon pour le discours; mais je vous dirai une ebose sur laquelle il faut me garder le secret... J'ai des avis certains de Constantinople que les Turcs soupirent après la paix, et que la Porte accepterait volontiers la médiation de votre cour... En cas qu'on voudrait se servir de moi pour la correspondance avec la cour de Russie, je m'en chargerais avec plaisir; mais il faut ménager beaucoup les termes avec cette princesse, car c'est une forte dose de vanité qui fait le fond de son caractère, n

Ces propos ne pouvaient que disposer l'empereur à l'entrevue qui devait avoir lieu dans l'été. Quant à la

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