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médiation de l'Autriche, qui était le pivot de toutes ses combinaisons, Frédéric pensait avec raison que l'Autriche ne s'y déciderait que quand les prétentions de la Russie lui en feraient une nécessité. Il s'attacha donc à découvrir ces prétentions et à préparer en même temps la tsarine à la médiation. Le 21 mai, il écrivit à Solms que les Turcs l'avaient prié de demandera Pétersbourg quelles seraient les conditions de paix de la Russie. Panine répondit, le 15 juin, qu'il y avait une condition préalable, c'était l'élargissement d'Obreskof; que la tsarine n'avait pas entrepris la guerre par ambition, qu'elle ne prétendait point faire de conquêtes, mais que son honneur exigeait qu'elle obtînt des garanties pour ses coreligionnaires. La réponse était évasive ; Frédéric insista. Les armements de l'Autriche lui fournissaient un argument. Il ne pouvait décider l'Autriche et la Russie à négocier ensemble qu'en les persuadant qu'elles étaient l'une et l'autre décidées à la guerre. «Les Autrichiens forment des magasins sur leurs frontières de la Hongrie, écrivait-il le 17 juin au prince Henri; à vous dire la vérité, je ne les crois pas bien considérables, mais je les fais valoir à Pétersbourg le mieux qu'il m'est possible. »
La tsarine attendait pour se prononcer les résultats de la campagne. Ces résultats comblèrent ses espérances. Le 5 juillet 1770, la flotte russe détruisit à Tchesmé la flotte ottomane. Le I er août, la petite armée de Roumantsof remporta sur les masses turques commandées par le grand vizir la victoire du Kagoul. La terreur régnait à Constant inople. Les Turcs ne pouvaient plus songer à disputer à la Russie les principautés du Danube. Si justement fière qu'elle fût de ces succès, la tsarine ne s'en laissa pas éblouir. Elle savait
08 LA QrESTIOS D'ORIENT Al- DIX-HUITIÈME SIÈCLE
qu'il est difficile de se faire pardonner de grandes conquêtes, et qu'en pareil cas ce sont les amis qui se mon- , trent les moins indulgents. Elle s'inquiétait des menées ,' du roi de Prusse, de son activité à Gonstantinople et de son intimité récente avec Joseph, qu'il devait rencontrer ' dans quelques semaines. La Suède l'agitait aussi ; Frédéric s'était engagé à y travailler d'accord avec elle, et il venait d'y envoyer son frère Henri l . La tsarine avait intérêt à se renseigner exactement sur la politique de la Prusse en Suède $ il lui importait aussi qu'un prince prussien parût à sa cour au moment où Frédéric et l'empereur allaient, par une nouvelle entrevue, provoquer la curiosité des diplomates et exciter l'imagination des nouvellistes. La tsarine écrivit, le 19 juillet 1770, au roi de Prusse et lui demanda que le prince Henri, en revenant de Stockholm, passât par Pétersbourg* L'invitation n'était pas de celles qu'on décline. La princesse de Prusse venait d'accoucher d'un fils ; c'était l'aîné de cette Ugnée d'amis que la tsarine attendait du mariage de l'héritier présomptif, Frédéric l'en fit marraine, puis il écrivit, le 12 août, au prince Henri : « Vous comprenez, mon cher frère, comme il faut ménager cette femme... Vous apprendrez à connaître là bien des gens dont nous avons besoin. Vous ferez, s'il vous plaît, l«s compliments les plus flatteurs à l'impératrice de ma part, et vous direz tout ce que vous pourrez de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde, enfin tout ce qu'il faut. » Au moment où le roi de Prusse écrivait ces lignes, les événements allaient transformer cette visite de courtoisie en une mission diplo-
1 Sur les affaires de Suède, voir CeFFROY, Gustaire ÏÏI et la Cûur de France. Paris, 1867.
matique de la plus haute importance. Frédéric avait préparé une partie de ces événements; les autres se produisirent à son insu, et il en profita. « Plus on vieillit, disait-il souvent, et plus on se persuade que Sa Majesté le Hasard fait les trois quarts de la besogne de ce misérable univers. »
Les victoires des Russes avaient mis en émoi toute la diplomatie. C'est que la question d'Orient était désormais posée : il s'agissait de savoir si l'empire turc serait démembré et si on laisserait les Russes s'établir sur le Danube. Il y eut une velléité d'action en France. Le sultan fit proposer une alliance à Louis XV : on sait que le roi n'en voulait pas, mais il fut question de fournir aux Turcs douze ou quinze vaisseaux de guerre moyennant un subside. En même temps Choiseul envoya aux confédérés de Bar de l'argent et des officiers, parmi lesquels un aventurier qui valait à lui seul tout un état- major, Dumouriez 1 . Les Anglais euxmêmes s'agitèrent. Gomme il est arrivé souvent, leur ambassadeur à Gonstantinople, Murray, était infiniment plus turc que son gouvernement. Mieux éclairé sur les intérêts de l'Angleterre en Orient parce qu'il voyait les choses de plus près, il se démenait pour conduire les Turcs à invoquer la médiation des Anglais. Les Turcs répondirent avec beaucoup de bon sens : « Il est si extraordinaire que l'Angleterre offre sa médiation à la Porte tandis qu'elle a des vaisseaux dans la flotte russe, qu'il y a tout lieu de craindre que cette sollicitude apparente ne soit un masque déguisant des projets ennemis; que l'Angleterre s'explique donc sans détours,
1 Le duc de Broclie, Le secret du roi, t. II, p. 305-310. — Far g es, Instructions de Pologne, Instruction de Dumouriez, 30 juin 1770, t. II, p. 294.
afin que la Porte sache bien la cause qu'elle a embrassée. » L'Angleterre avait mérité cette défiance et ce dédain» Elle comprit qu'elle avait poussé trop loin les complaisances envers la Russie ; elle rappela les officiers qui servaient sur la flotte russe et suspendit les enrôlements pour le compte de la tsarine. Mais il était trop tard, et lorsque l'effet de ces mesures de prudence put se faire sentir, la médiation était demandée à d'autres. Gomment les Turcs, qui soupçonnaient les intentions de l'Angleterre, simple officieuse de la Russie, témoignèrent-ils tant de confiance à la Prusse, alliée de leur ennemi? L'art du grand Frédéric et l'habileté de son I ministre Zegelin y furent certainement pour quelque •chose. Les Turcs, d'ailleurs, se montrèrent perspicaces en préférant un allié des Russes, qui ne voulait point se battre pour eux, à un soi-disant ami des Turcs qui avait fourni à la Russie le véritable vainqueur de Tchesmé. Cependant ce n'était point pour lui seul que Frédéric voulait la médiation; il la voulait aussi, il la voulait surtout pour l'Autriche . Zegelin, « à force de réitérer les mêmes représentations », parvint à convaincre les Turcs « du poids décisif qu'une aussi grande puissance que celle de la maison d'Autriche pouvait donner à la négociation », et. le 12 août 1770, le divan se décida à adresser aux souverains de Prusse et d'Autriche une demande officielle.
Les Autrichiens, alarmés pour leurs intérêts, froissés dans leur amour-propre par les succès des Russes, attendaient cette démarche avec une grande impatience. La cour de Vienne continuait à prendre ses précautions : elle complétait ses armements en Transylvanie et étendait le cordon qui couvrait ses frontières du côté de la Pologne. L'affaire du Zips avait suivi son cours. Après»
avoir découvert qu'elle avait sur ce co mitât d'an™ droits à faire valoir, la chancellerie de Vienne, qui fessait le culte de la forme et le goût de la procéi rechercha les titres sur lesquels reposaient ces < anciens. L'étude des titres fournit naturellemei preuve que les droits étaient infiniment plus été qu'on ne se l'était imaginé d'abord. Par une heu rencontre, il se trouvait que les fameuses salini Weliczka et de Bokhnîa se trouvaient comprises dî territoire sur lequel on se croyait autorisé à élevé revendications juridiques. Le droit établi, l'Àut n'hésita pas à se nantir de l'objet en litige, en e dant l'issue du procès qu'elle se proposait d'en ta m cechef contre le gouvernement de Pologne. Le 19 ju l'ordre fut donné d'enlever les aigles que l'on plantées auparavant et de les porter aussi loin qi voulaient les droits anciens. Ainsi, au moment < prince Henri recevait l'ordre de se rendre à Pétersbt où le roi de Prusse s'acheminait vers la Moravie Joseph venait l'y attendre, deux événements bien c rents, mais également graves, la demande de m< tion par les Turcs et l'occupation des districts poh par les Autrichiens, se réunissaient pour faire de 1 et de l'autre entrevue le point de départ de nég tion s inattendues.