CHAPITRE X
l'entrevue de neustadt
(Septembre 1770)
L'empereur et le roi de Prusse se rencontrèrent à Neustadt le 3 septembre 1770; mais l'empereur, cette fois, était accompagné de Kaunitz. Le vieux chancelier . occupa seul le devant de la scène, se réservant toutes les affaires, ne laissant à Joseph que les revues, les défilés, les propos de table, le traitant enfin, dit Frédéric, « avec beaucoup de fierté et plutôt en subalterne qu'en maître » . Frédéric et Kaunitz causèrent le premier jour, un instant, après le dîner, « comme on dit, sur deux pieds, près de l'embrasure d'une fenêtre de la salle à manger » . Ces conversations à bâtons rompus, où l'on effleurait tous les sujets et qui convenaient à l'esprit alerte du roi de Prusse, à sa manière incisive, aux effets de surprise qu'il aimait à produire, déconcertaient la pédanterie de Kaunitz. « lia causé assez longtemps sur la guerre présente et sur la future pacification, écrivait-il à Marie-Thérèse, mais avec assez peu de tenue et de suite dans l'arrangement de ses idées. » \ Frédéric dit que c'était surtout pour l'Autriche qu'il ' désirait la paix. Si la Russie passe le Danube, ajoutait-il, 1 l'Autriche ne le pourra souffrir, et il pourra s'ensuivre une guerre générale; il importe de la prévenir et de faire la paix dans le courant de l'hiver. Il est à croire
que les Russes se contenteront de la Grimée, d'Azof et de l'indépendance de la Moldavie et de la Valachie. Les Turcs, dans l'état de délabrement où sont leurs affaires, accepteront probablement ces conditions : l'Autriche devrait les appuyer de tout son poids. Kaunitz tenait cette politique du roi de Prusse pour peu lumineuse, « très petite et très inconséquente » . Il lui demanda un rendez-vous pour le lendemain ; il se promettait de lui montrer comment on enchaîne de belles idées et de lui apprendre à traiter doctement les grandes affaires. Il fallait avant tout, écrivit-il à Marie- Thérèse, « le faire voir, en matière d'affaires, plus grandement et mieux qu'il ne voyait, lui donner quelque opinion de nos lumières et une entière confiance dans nos intentions » .
Dans la nuit, arrivèrent des courriers, l'un pour l'empereur, l'autre pour le roi do Prusse : ils apportaient la demande de médiation des Turcs. Kaunitz tenait à poser ses principes et à placer son discours. Ces courriers ne changèrent donc rien à son plan.
Le 4 septembre, à l'heure dite, il se rendit chez le roi, qui l'invita à s'asseoir. A peine assis, et sans donner le temps à Frédéric de commencer la conversation, il le pria d'écouter tranquillement, sans interrompre, les explications qu'il avait à lui donner. C'était un discours en huit points : il avait pour objet de démontrer que la politique de l'Autriche était à la fois la plus sage, la plus habile, la plus loyale et la plus pacifique qui se pût concevoir. C'est par suite de ce système que la cour de Vienne avait évité de prendre aucune part aux troubles de la Pologne, refusé de s'unir à la Russie pour détruire et partager l'empire ottoman, « ce qui, en ce cas, n'aurait peut-être pas été bien difficile à faire » , et cherché à vivre sincèrement en paix et en
bonne intelligence avec la Prusse. Elle attendait du roi de Prusse les mêmes sentiments. Son alliance avec la Russie formait le pendant de l'alliance de l'Autriche avec la France; elle donnait à la Prusse « l'avantage d'avoir dorénavant le dos libre; celle de la France rendait à l'Autriche le même office » . Une alliance avec la Russie était contraire au système pacifique de l'Autriche, « depuis qu'elle avait renoncé à toute idée de reconquérir la Silésie » , à moins que la Prusse ne lui fît une nouvelle guerre. En coquetant avec la Russie, l'Autriche n'arriverait qu'à fortifier cette puissance contre la Prusse et à la rendre plus exigeante ; il en serait de même si le roi s'avisait de coqueter avec la France. Il serait donc plus sage de s'abstenir respectivement et « d'être l'un à l'égard de l'allié de l'autre, honnêtement, mais rien de plus » . Rien ne s'opposait à la bonne entente de la Prusse et de l'Autriche ; pour la consacrer, il n'était pas besoin de recourir à des traités qu'on ne pourrait faire d'ailleurs sans la participation des alliés. "Il suffisait de s'entendre sur les principes. Ces principes, Kaunitz les avait « minutés », sous la forme d'un Catéchisri^e politique : on se promettrait de s'y conformer, et cela, disait-il, serait infiniment plus utile que tous les traités du monde. Le Catéchisme résumait les déclarations de Kaunitz, en faisait l'objet d'un engagement réciproque et établissait qu'en toutes choses les deux cours devaient en user l'une à l'égard de l'autre avec la plus entière confiance et la plus grande loyauté.
Frédéric laissa Kaunitz disserter tout à son aise; quand le vieux chancelier eut fini, le roi se leva, l'embrassa et lui déclara qu'il était impossible de mieux dire; que le Catéchisme était un chef-d'œuvre, et qu'il serait heureux de l'avoir toujours sous les yeux. Puis il
en vint aux affaires, c'est-à-dire à la médiation. « Cette maudite guerre des Turcs m'alarme et m'inquiète, dit-il; je serais au désespoir de me voir entraîné malgré moi dans une nouvelle guerre contre vous, et je sens que si les Russes passent le Danube, comme vous ne pourrez guère rester spectateurs tranquilles de cet événement et de leurs progrès ultérieurs, ce malheur pourrait m 'arriver, si, parmi les différents partis que vous avez à prendre, vous preniez celui d'aller faire la guerre en
Pologne » Kaunitz répondit que tout dépendait de
la Russie, que l'Autriche serait bien forcée de faire la guerre, si la Russie voulait garder des conquêtes un peu considérables ou exiger que les affaires de Pologne restassent sur un pied tel que ce royaume devînt une province russe. — Les affaires de Pologne s'arrangeront aisément, si l'on est d'accord sur le reste, repartit Frédéric. Il trouva, d'ailleurs, les observations de Kaunitz parfaitement lumineuses; mais, ajoutait-il, la tsarine est femme, elle est vaine, il faut la ménager. « Fournissez-moi des armes, je vous prie, dont je puisse faire usage pour lui faire peur. » Et, après avoir paru réfléchir un instant, il reprit : « Ne pourriez- vous pas, par exemple, faire signifiera Roumantsof que vous comptez qu'il ne s'avisera pas de passer le Danube? ou bien ne pourriez-vous pas engager la France à vous déclarer que si, les Russes passant le Danube, vous vouliez vous déterminer à rompre avec elle (la Russie) et à lui faire la guerre, elle (la France) vous enverrait cent mille hommes pour vous aider? Vous m'en confieriez la nouvelle, j'en ferais usage, et, sans doute, cela ferait son effet. Ayez la bonté, je vous prie, de me dire ce que vous en pensez. » Kaunitz, encore que très roué, était trop infatué de sa méthode et de ses idées pour pénétrer
le dessein profond qui se cachait sous cette insinuation lancée à la légère. Il ne soupçonnait pas de quelle façon le roi de Prusse méditait « d'arranger les affaires de Pologne » , et combien Frédéric désirait que la tsarine se sentît forcée de chercher ailleurs que sur le Danube les dédommagements de ses dépenses et le prix de ses victoires. « Je fus très étonné, rapporte Kaunitz, d'entendre sortir de la bouche d'un prince, qui a d'ailleurs beaucoup d'esprit, des idées aussi puériles. » Il se garda toutefois d'en faire rien remarquer, et par « ménagement pour un grand prince comme lui » , il se borna à dire que le moyen n'était pas bon, et qu'il conseillait au roi d'écrire à la tsarine. Il poussa l'obligeance jusqu'à donner la matière de la lettre. Frédéric écouta, fit force compliments « sur le fond et la forme de tout ce qu'il venait d'entendre ; il ajouta qu'il s'y conformerait et qu'il allait se faire des notes dès qu'il serait dans sa chambre, pour ne rien oublier. »
Avant de quitter le roi, Kaunitz jugea bon de lui dire « ingénument » ce que l'Autriche comptait écrire à la France au sujet de l'entrevue. Cette confidence est intéressante, car elle montre fort bien de quelle façon le principal auteur de l'alliance de 1756 en entendait l'exécution. Je lui dis, rapporte Kaunitz, « que nous ne laisserions certainement jamais rien à désirer à la France, notre alliée, du côté de l'exactitude dans l'accomplissement de nos engagements avec elle, ni même du côté des procédés; mais que, comme nous ne l'avions pas accoutumée à oser exiger de nous ni des complaisances qui ne seraient pas conformes à notre système de paix, ni aucune sorte de dépendance, nous nous bornerions à lui mander » : que l'entrevue entre les deux souverains, arrêtée depuis un an, s'était très
bien passée ; que, « comme les affaires n'en avaient pas été l'objet, il n'en aurait vraisemblablement pas été question, s'il n'était arrivé qu'exactement pendant que le roi était à Neustadt, il lui parvint en même temps qu'à nous des dépêcbes de Gonstantinople » 5 que la Porte avait sollicité la médiation, qu'on en avait parlé, qu'on était décidé à l'accepter si la Russie y consentait, et que, si la tsarine voulait y mêler l'Angleterre, l'Autriche exigerait que la France y prît part. Frédéric trouva naturellement que c'était à merveille. L'Autriche, dit-il, a eu des complaisances pour la France : elle lui a laissé prendre la Corse ; la Prusse doit, pour les mêmes motifs, user de complaisance envers la Russie. « Ce n'est pas, poursuivit-il, que je n'en sente les inconvénients; mais que faire? Tant qu'on est l'allié de quelqu'un, on ne peut pas faire autrement. Je comprends fort bien que cette Russie pourra peut-être nous mettre un jour dans la nécessité de nous réunir contre elle pour arrêter ce torrent dans sa course qui pourrait nous engloutir, et, pour cette raison, je vous avoue que je n'ai pas été fâché que la France lui ait fait manquer son coup à la dernière diète de Suède; mais le moment n'en est pas venu encore, et il faut prendre patience en attendant. » Cet entretien avait épuisé les grandes affaires. Il fut convenu que Frédéric écrirait « à son impératrice » , que l'Autriche agirait sur le divan, et que si la réponse de Pétersbourg était favorable, les deux cours prendraient en \ main le règlement de la..paix. Les Autrichiens partirent le 7 septembre. Au moment de quitter Kaunitz, Frédéric lui dit encore : « Ne voulez-vous donc pas me donner votre petit Catéchisme, que je trouve si raisonnable et que je voudrais bien avoir toujours sous les yeux, parce que j'ai sincèrement envie de m'y con-
former? » Kaunitz répondit qu'il en référerait à l'impératrice. Il était sous le charme; il emportait de Neustadt l'impression qu'il avait pénétré le roi de Prusse, qu'il l'avait subjugué, et que désormais il le dirigerait à sa guise. La lettre qu'il écrivit à Marie-Thérèse, le ! 7 septembre, le jour même de son départ de Neustadt, est un monument de fatuité. Je suis persuadé, disait-il, que mes conversations ont fait une très vive impression sur le roi de Prusse et modifié ses sentiments : il parlera à la Russie en son nom personnel et de manière à ne pas compromettre l'Autriche, si la Russie refuse la médiation. Il y a tout lieu de croire, ajoutait-il, que le roi de Prusse « a adopté avec beaucoup de déférence la tournure que je lui ai suggérée qu'il devait donner à cette démarche. . . ; qu'il s'est chargé aussi avec beaucoup de docilité de tenter, vis-à-vis de la Russie, l'exécution d'un moyen que je lui ai suggérée pour rendre possible l'arrangement des troubles et des dissentiments de la Pologne... ; qu'il se fiera à nous dorénavant autant qu'il lui est possible de se fier à quelqu'un, et que nous pouvons nous fier à lui beaucoup plus qu'il n'aurait été raisonnable de le faire jusqu'ici. » Quant au Catéchisme politique, Kaunitz était d'avis d'en échanger des copies avec la promesse de s'y conformer l . Ce ne fut point l'avis des souverains, et tout se borna à un échange d'autographes sans signatures et sans promesses.
Marie -Thérèse était loin de partager les passions de
1 Voir, pour l'histoire de l'entrevue de Neustadt : les rapports de Kaunitz à Marie-Thérèse, des 3, 7 et 18 septembre, publiés par Hekr, Archiu fur œstèrrehchische Geschichte, t. XL VII; — Hker, Erste TlaVung iolens, t. I, ch. vin; — Dcnck.r, p. 198- 205; — Arketh, t. VIII, p. 210-225; — Rankk, t. I, p. 9-12; — Frédéric, Œuvres, t. VI, p. 29.
son fils et les illusions de son ministre. Elle avait infiniment plus de bon sens que Joseph et plus de droiture que Kaunitz. Elle redoutait les aventures et ne comprenait rien à toutes les subtilités du nouveau système de sa chancellerie. La haine de Joseph contre la France l'inquiétait ; elle tenait à l'alliance, et y tenait plus que jamais depuis le mariage de Marie-Antoinette. « Ce levain contre les Français éclate en toutes les occasions, et à cette heure plus que jamais, écrivait-elle à Mercy, le 1 er septembre. . . J'ai le chagrin de ne pas pouvoir persuader, la plupart du temps, l'empereur de mes sentiments; il est très souvent d'un autre : cela fait grand tort aux affaires et me rend la vie insupportable. Je ne soupire qu'après la paix; tâchez qu'on pense de même chez vous; les bons musulmans sont le sacrifice des excitations de vos messieurs; la peste, la famine, tout vient, et personne ne s'en trouvera plus mal que nous. » Le 16 septembre, après avoir reçu les rapports de Kaunitz sur l'entrevue, elle lui répondit : « Je vous recommande, de préférence encore aux Prussiens, de conserver l'alliance française, qui est votre premier et seul ouvrage ; il faut les supporter et les flatter quelquefois. » On les flatta, et il leur convint de se contenter des flatteries l ; mais ce fut tout ce que l'impératrice put obtenir. Les craintes instinctives qu'elle exprimait à Mercy n'étaient que trop fondées, et le grand Frédéric allait bientôt donner, à sa manière, aux Autrichiens une leçon de prudence et de loyauté.
1 Voir le rapport de Mercy à Marie-Thérèse, du 20 octobre 1770,