‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 20 sur 55 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LA MÉDIATION (Septembre 1770-janvier 1771)

Frédéric revint de Neustadt parfaitement satisfait; mais les instructions qu'il adressa à son frère Henri furent loin d'être aussi comminatoires que Kaunitz l'aurait désiré. Le diplomate autrichien se berçait d'un vain espoir lorsqu'il se figurait avoir conduit Frédéric à faire un pas de clerc, a Je vais, écrivait ce roi le 9 septembre, expédier un courrier en Russie pour apprendre si l'impératrice approuve cette médiation ou si elle la refuse. Je crois que la cour de Vienne laissera Âzof à la Russie sans en prendre autrement jalousie, pourvu que la Valachie et la Moldavie soient restituées et que le despote de ces provinces demeure sous la domination turque. » Il insinua que si la tsarine ne se montrait modérée ni en Orient ni en Pologne, il en pourrait résulter « des troubles si considérables qu'ils engageraient toute l'Europe dans cette querelle ». C'était une allusion à la France, et Frédéric comptait beaucoup sur cet argument pour émouvoir la tsarine. Quelques jours après, le 1 er octobre, il revenait sur le même sujet et d'un ton plus pressant. « La Porte a sollicité ma médiation et celle de la cour de Vienne. Nous attendons la réponse de l'impératrice : oui ou non, accepte-t-elle cette médiation ?»

Frédéric avait ses raisons pour presser ainsi la tsa-

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rine. L'offre d'une médiation ne pouvait être accueillie avec empressement à Pétersbourg. On y était victorieux, et l'on préférait régler directement avec le sultan. Les Turcs n'avaient plus d'armée sur la rive gauche du Danube; les places où ils tenaient encore tombaient successivement au pouvoir des Russes. Roumantsof poussait vivement les sièges; il avait lieu d'espérer qu'avant six semaines les Turcs seraient délogés de toutes leurs forteresses, et que la rive gauche du Danube, conquise en réalité depuis le mois d'août, serait entièrement soumise à la Russie. Le comte Panine, de son côté, travaillait à établir la suprématie de sa souveraine sur les Tartares. Il avait le 17 août traité avec des délégués des Tartares de Bessarabie; il leur avait promis l'indépendance, et ils s'étaient engagés à faire leurs efforts pour entraîner les Tartares de Grimée à s'affranchir également de la domination ottomane.

La tsarine ne désirait pas qu'on l'arrêtât en si beau chemin. Avertie par les Anglais de la demande de médiation adressée à la Prusse et à la Russie, elle voulut la devancer et mettre les médiateurs en présence d'un fait accompli. Le 26 septembre, elle manda au général Roumantsof d'écrire au grand vizir qu'elle serait disposée à ouvrir des pourparlers de paix aussitôt que son ministreObreskof serait mis en liberté. Cette démarche dinîcte était le meilleur gage de ses intentions pacifiques, et elle ne manqua point de le faire observer auvministre prussien, Solms, lorsqu'il lui demanda, de la part de Frédéric, si elle était disposée à accepter la médiation. Elle chargea Panine défaire ressortir les inconvénients de cette proposition l . Ce ministre retourna fort adroi- 1

1 Note à Sol iBs-, â9 septembre 1770. 8eer, Documents, p. 105.

tement les arguments de Frédéric. Le roi de. Prusse proposait sa médiation pour éviter que la France ne se mêlât de la guerre; Panine répondit que, s'il y avait médiation, la France remuerait ciel et terre pour s'y ingérer; que rien ne répugnait aussi décidément à la tsarine ; que d'ailleurs cette souveraine devrait, s'il y avait médiation, y inviter l'Angleterre, qui avait eu pour la Russie de très bons procédés. Pour éviter toutes ces complications, écrivait la tsarine à Frédéric le 9 octobre, u il faut éviter le mot et la forme de la médiation. Je suis prête à accepter les bons offices de la cour de Vienne. Je réclame ceux de Votre Majesté. »

La riposte était habile ; elle ne fut point du goût du roi de Prusse. Ce grand persifleur n'aimait point qu'on le raillât, « Je suis très résolu à ne pas me mêler des affaires de Pologne et à n'être que simple spectateur des événements, écrivait-il à son frère le 26 octobre ; car ces gens-là peuvent nous accepter ou nous refuser pour médiateurs ; mais il ne faut pas qu'ils se moquent ouvertement de nous. » Ce n'était qu'une boutade; s r il renonçait facilement à la procédure de la médiation, il ne renonçait point à s'occuper delà paix. Le 30 octobre, il insista sur le danger d'une conquête ou d'un assujettissement de la Valachie ; il demanda que la Russie fit « un plan de pacification tolérable pour la Pologne », et qu'elle le communiquât à la Prusse et à l'Autriche. En même temps, il prenait ses précautions à tout événement. La Russie avait l'air de vouloir régler à elle seule les affaires de Pologne ; l'Autriche venait d'occuper le Zips. La peste régnait en Pologne; la guerre d'Orient avait aggravé le fléau. : on estimait à seize mille le nombre des Russes et des Polonais qui avaient succombé. On tremblait à Berlin comme à Vienne à

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