P| ■■■ I "Kl P — »"» - — "» f— -? V^9KM
l'approche de la contagion 1 . Frédéric tira un cordon sanitaire le long de ses frontières de Pologne , se réservant de le transformer en corps d'observation et de l'étendre au besoin, si la Russie devenait trop arrogante et si l'Autriche poussait trop loin ses revendications. La mesure était à deux fins : elle protégeait la santé du peuple prussien et servait la politique du roi. Cependant le prince Henri était arrivé à Pétersbourg le 12 octobre. On l'y fêtait et l'y flattait de toutes façons. La tsarine tenait à informer toute l'Allemagne de la considération qu'elle avait pour le prince et du brillant accueil qu'elle lui faisait. Elle écrivait à Mme de Bielke : « Il a demandé d'être sans gêne ; voilà ce que nous aimons aussi. Il aime la conversation, moi à jaser. Il me semble qu'il ne se déplaît pas tout à fait ici. C'est ce que je désire. Il faut lui rendre justice, ce héros ne dément pas sa grande réputation : sa naissance de côté, c'est un homme de premier mérite. » Le prince Henri était un esprit de haut vol, grand amateur de spéculations en politique et en philosophie, et toujours prêt à improviser de vastes systèmes. Il trouvait à Pétersbourg des auditeurs complaisants et des interlocuteurs disposés à lui donner la réplique. Le fait est que l'on jasa beaucoup. Panineavait naguère répondu au projet Lynar par un plan de triple alliance. C'était une idée d'avenir : l'Europe en a su quelque chose. La « ligue copartageante » de 1772, les coalitions de 1792 à 1814, la sainte
1 Mercy à Marie-Thérèse, 19 septembre; Marie-Thérèse à Mercy, 30 octobre 1770. — « Thiébault raconte que Berlin se crut pestiférée ; la ville entière se munit de vinaigre des quatre voleurs. » Saint-Pbiest, le Partage de la Pologne, ch. iv.
8 Lettre au prince Henri, 15 octobre 1770. — Duncker, 210 et 226.
alliance de 1815, l'alliance des trois empereurs en 1872, la Pologne rayée de la liste des États, Napoléon I ,r exilé à Sainte-Hélène, Napoléon III prisonnier à Sedan, la France envahie trois fois et démembrée, l'Allemagne unifiée entre les mains de la Prusse, l'empire turc entamé de toutes parts, tant et de si grandes révolutions du système européen, accomplies dans l'espace d'un siècle, ont montré toute la portée de l'idée de Panine, et placé le voyage du prince Henri de Prusse en Russie au rang des événements de l'histoire. Ce prince, en ses lettres } diplomatiques très précises et très claires, composait à sa manière ses Soirées de Saint-Pétersbourg. C'est un livre singulier; on en connaît quelques pages; elles méritent d'être étudiées.
Le prince écrivak au roi son frère, le 31 octobre : « Hier Saldern est venu me voir et m'a demandé si Panine m'avait parlé des avantages que l'Autriche aurait pu obtenir. Je répondis : Oui, et j'ajoutai : Si l'on veut s'entretenir de rêveries politiques, on pourrait, dans le cas où il serait impossible de décider les Turcs à la paix, penser à former entre la Prusse, la Russie et l'Autriche une triple alliance, qui assurerait respectivement à ces trois cours des avantages lorsque les Turcs auraient été réduits à la paix. » Saldern rapporta le propos à Panine, et le soir même, à la cour, le ministre russe se montra très disposé à reprendre, pour son compte, la conversation où le prince Henri l'avait laissée avec Saldern. On reparla donc de la triple alliance et aussi des arrangements particuliers que la Prusse et la Russie devraient prendre dans le cas où l'Autriche ne voudrait point adhérer à ce système. « Sur ce dernier point, écrivait le prince le 27 novembre, je n'ai pas voulu m'avancer davantage, ignorant encore
LA MEDIATION 1770 115
votre réponse au sujet de la triple alliance. Je vois qu'ici on la trouve très désirable, si elle est possible. Solms, à qui je n'en ai jamais parlé, est venu me dire que je pouvais compter que si l'on pouvait former une triple alliance, on la préférerait ici à tous les avantages que l'on pourrait avoir. Je répondis que je n'avais rien à répondre parce que je n'avais pas reçu d'ordre de vous. Si cette alliance se formait, ce ne pourrait être qu'à la condition qu'il vous serait tenu bon compte des avantages que l'Autriche obtiendrait sur les Turcs, car vous ne pouvez admettre que la balance des forces entre vous et l'Autriche soit modifiée... Si vous croyez cette alliance possible, je suis d'avis qu'il faudrait d'abord s'entendre avec l'Autriche. Si vous y réussissez, je puis presque vous garantir le consentement de cette cour. Dans le cas contraire, il serait toujours facile d'atteindre ici le but, s'il ne s'agissait que d'acquisitions en Allemagne. Si votre part devait être prise en Pologne, j'ai des raisons de croire que l'on se montrerait ici très difficile. L'Autriche peut obtenir aux dépens de la Porte tout ce qu'elle a perdu et davantage encore, tout ce qu'elle voudra, même si elle veut aller aux portes de Gonstantinople '. » Les faiseurs de projets ont été de tout temps très généreux du bien de leur prochain. Le droit des gens, tel que les inventeurs de la triple alliance l'ont pratiqué pour eux-mêmes et enseigné à leurs successeurs, repose sur un adage devenu proverbial dans les chancelleries : Nul ne doit s'enrichir qu'aux
1 Voir, pour cet échange d'idées sur la Pologne, Maktens, t. VI, p. 67. — Correspondance de Solms, rapports des 16 octobre et 3 novembre 1770, p. 318,320. — Précis des sentiments du comte de Panine, 2 novembre, id., p. 323. — Projet du comte de Solms sur la Pologne, 2 novembre, id. 9 p. 329.
dépens <f autrui. Cette maxime est aussi vieille que la politique, et, sans vouloir faire de tort aux Grecs et aux Romains, Plutarque nous apprend que, dès le temps de Numa, « la violence et la convoitise d'usurper à force l'autrui étaient lors louées entre les Barbares. »
Tout en poursuivant ces spéculations, les Russes n'avaient garde de préciser les conditions qu'ils prétendaient imposer aux Turcs ; ils n'en parlaient qu'en passant et en termes très vagues, ajournant toujours sur ce point leur réponse aux questions du prince Henri. C'est que l'on n'avait pas encore reçu de réponse aux ouvertures de Roumantsof, et qu'il restait quelques places à prendre pour asseoir la domination russe dans les principautés du Danube et préparer l'indépendance des Tartares de Grimée.
Frédéric s'en doutait bien, et il était aussi impatient de prévenir le fait accompli que la tsarine était désireuse de l'opposer aux médiateurs. Ce qui avait transpiré des intentions des Russes semblait assez modéré; Frédéric se plaisait à exagérer la portée de ces demiconfidences; il espérait, en louant la modération de la tsarine, la fortifier dans ses dispositions et la conduire à confirmer officiellement les insinuations de sesministres. « Il est beau de pardonner à ses ennemis et plus beau encore de ne les point opprimer lorsqu'on les peut écraser, écrivait-il au prince Henri... La clémence, l'bumanité / la générosité, partent du cœur du souverain, cette gloire est personnelle, et personne ne peut la lui disputer. Voilà ce qui rendit César le premier des Romains : son vaste génie et sa clémence; et je me réjouis de trouver les mêmes grandes qualités dans l'impératrice dont je suis le fidèle allié. Je ne finirais point sur ce sujet, mon cher frère; la matière est iné-
LA MEDIATION 1170 117
puisable... » Il célébrait et glorifiait ainsi les vertus de la tsarine, espérant qu'il en resterait quelque chose ; au fond, il attendait avec inquiétude que Panine traduisit en style de chancellerie les beaux sentiments de sa souveraine. Zegelin et Thugut avaient décidé les Turcs à parler de paix et même d'armistice. Frédéric se hâta d'en avertir son frère. « J'espère, lui écrivait-il le 11 novembre, qu'on ne passera pas le Rubicon (c'est-àdire le Danube). Les Turcs demandent la paix à cor et à cri... Ils veulent relâcher Obreskof dès qu'ils sauront sûrement que les Russes veulent la paix... Si les Russes passaient le Rubicon, il n'y aurait plus moyen d'arrêter les Autrichiens, et vous pouvez compter qu'une guerre générale s'ensuivrait infailliblement. » C'était ce qu'il redoutait par-dessus tout.
La triple alliance ne lui paraissait point une compensation suffisante aux dangers d'une nouvelle guerre. « Cette œuvre si utile pour l'humanité, » comme la qualifiait Panine, semblait à Frédéric inutile pour la Prusse, et il n'en voulait pas. Avant de spéculer sur l'avenir, il entendait régler les affaires du présent sans se laisser leurrer par de pompeuses promesses. « On verra venir le printemps, écrivait-il le 5 décembre, et l'on dira qu'on ne peut se dispenser de continuer la guerre. Je crains bien que cela en viendra là, et qu'on me traitera comme une vache à lait, pour des subsides qui sont de l'argent jeté dans la rivière. Je souhaite, mon cher frère, que je devine mal, mais je crains que ces gens-là n'aient leur système tout arrangé, et qu'ils tâcheront de vous tenir le bec dans l'eau le plus longtemps qu'ils pourront. »
Tandis que Frédéric, pour adoucir la tsarine et la persuader de compter avec la cour de Vienne, la menaçait d'une guerre générale où la France interviendrait.
la chancellerie de Vienne employait toute sa diplomatie pour détourner les Français de se mêler des affaires d'Orient. A Berlin comme à Vienne, on faisait ce que les militaires appellent de la guerre de contenance, et les prétendues velléités belliqueuses de la France servaient de prétexte pour masquer les vrais desseins que Ton poursuivait. La vivacité avec laquelle la tsarine avait repoussé l'idée d'une accession quelconque de la France à la médiation ne laissait pas de préoccuper Kaunitz. Il se rendait compte que le gouvernement français, si inconsistant et faible qu'il fût devenu, serait profondément froissé de voir l'Autriche, son alliée, prendre part à une négociation dont la France serait exclue, surtout si la tsarine y faisait intervenir l'Angleterre. L'impératrice Marie-Thérèse se déciderait difficilement à donner à Louis XV un grief aussi fondé. Kaunitz, qui tenait fort à la médiation, ne vit qu'un moyen de sortir d'embarras. Ce moyen était aussi hardi que subtil : c'était de mettre la France en demeure de résoudre la difficulté. 11 écrivit en conséquence à Mercy, le 25 octobre 1770, d'exposer l'état des choses à M. de Ghoiseul, de faire ressortir les inconvénients qu'il y aurait pour l'Autriche à refuser la médiation, d'ajouter que ces inconvénients seraient d'autant plus grands pour la France qu'elle serait elle-même exclue de la négociation, tandis que l'Angleterre y serait admise; que la cour de Vienne cependant, ne voulant en rien désobliger la cour de Versailles, s'en remettait au roi Louis XV du soin de décider quelle conduite elle devrait tenir si la tsarine persistait à inviter l'Angleterre et à exclure la France ! .
1 ÀniiETn, t. VIII, p. 238.
Ces raffinements de diplomatie alarmaient Marie- Thérèse et froissaient sa conscience. Elle tenait sincèrement à l'alliance française. Elle préférait renoncer à la médiation, u J'avoue, écrivait-elle à Mercy le 30 octobre, que je voudrais en être dehorê, et que les Russes s'entendent en droiture avec ces misérables. » Mais Kaunitz, qui possédait l'art d'endormir les scrupules de sa souveraine, ne s'était point laissé arrêter. Sans se dissimuler tout ce qu'il y avait d'équivoque et de scabreux dans la démarche qu'il avait ordonnée à Mercy, il en espérait le succès.
C'était trop présumer de la condescendance de Ghoiseul. Son goût pour l'alliance autrichienne n'allait point jusqu'à l'aveuglement, et il ne se méprit point sur les véritables intentions du ministre de Marie-Thérèse. Il écrivit à Mercy le 12 novembre 1770 : « Votre cour, monsieur, met le comble à ses procédés en s'en remettant au Roi de l'acceptation de la médiation, concurremment avec l'Angleterre et avec Sa Majesté Prussienne, ou du refus de la médiation sans l'admission de la France; nous sentons que les intérêts de la France péricliteraient entre les mains des cours de Berlin et de Londres, lorsque leur partialité ne sera pas éclairée et contenue par une médiation autrichienne; mais cette opposition même de situation, qui a fixé l'attention du Roi, lui paraît un nouveau motif pour penser que la cour impériale se trouvant, pour ainsi dire, sans intérêt dans la médiation, celui du Roi et celui de l'alliance même nous demandent que Leurs Majestés Impériales n'acceptent pas la médiation concurremment avec l'Angleterre et à l'exclusion de la France. » Il n'y avait d'après Ghoiseùl que deux partis à prendre : rejeter la médiation si la Russie persistait dans son refus, ou, si
\ l'on acceptait, donner à la France « l'assurance formelle et positive qu'il ne serait rien stipulé qui pût préjudicier à la France relativement aux deux points essentiels du commerce de la mer Noire et de l'établissement des Anglais dans ces parages » .
Mercy, qui avait tenté « tout ce que la prudence avait permis » pour, convaincre Choiseul, trouvait cette réponse « fort extraordinaire»; elle était dictée, disait-il, « par l'esprit de méfiance et de jalousie ; » elle prouvait u combien on abusait à Versailles des bons procédés et de la complaisance que Sa Majesté avait bien voulu montrer au Roi Très Chrétien l » ... Kaunitz y vit « une sorte de persiflage », et il ne se trompait pas. Le ressentiment qu'il en éprouva fortifia naturellement en lui le désir de s'entendre avec le roi de Prusse. Frédéric avait su le flatter; il avait eu l'adresse d'admirer ses subtilités; il l'attirait ainsi doucement dans son jeu; il enchaînait peu à peu l'Autriche à sa politique et l'assujettissait en ayant l'air de se laisser séduire.
Le prince Henri s'évertuait à convaincre les Russes. Il eut beau faire, la tsarine ne se décida qu'à la fin de décembre à révéler ses conditions de paix. C'est que la campagne était terminée ; Bender avait été prise après un siège de deux mois. Ackermann eut bientôt le môme sort; Braïla succomba le 22 novembre. Les Turcs ne conservaient plus sur la rive gauche du Danube que la petite forteresse de Giurgewo. A l'est, le général Tottleben, après avoir soumis la Géorgie, s'était avancé jusqu'à la mer Noire. Roumantsof ne croyait pas sage de passer le Danube et de poursuivre les Turcs sur la rive droite. L'armée russe prit ses quartiers d'hiver. Cette
Mercy à Marie-Thérèse, 16 novembre 1770.