CHAPITRE XII
LES PRÉLIMINAIRES DU PARTAGE DE LA POLOGNE (Novembre 1770-janvier 1771)
La conduite à tenir à l'égard du roi de Prusse était alors la grande préoccupation de la cour de Vienne. Cette cour en délibéra longuement dans les derniers jours de novembre et au commencement de décembre 1770. L'essentiel eût été de décider Frédéric à soutenir la médiation par les armes et par suite de le détacher de la] Russie. Kaunitz proposait de lui promettre, en casi de succès, la Courlande et la Semigalle; l'Autriche, en compensation, garderait le Zips et les territoires moldaves qu'elle avait occupés sur la frontière de Transylvanie. La Pologne achèterait bien volontiers sa délivrance à ce prix. Ce serait un partage, mais un partage modéré, puisque la Courlande n'était qu'un fief de la couronne de Pologne, et le Zips, un gage sur lequel l'Autriche avait des « droits anciens » . Marie-Thérèse n'approuva point. « Le plan de partage est pensé grandement, mais pas à ma portée, » répondit-elle à Kaunitz. Les divergences d'opinions entre elle et l'empereur provoquaient à tout propos des discussions dont elle était profondément affectée. Il y avait d'ailleurs un point sur lequel elle paraissait inébranlable : elle ne voulait point la guerre. « J'aime trop mes peuples, ma;\ tranquillité, et au moins de me la procurer au dehors,*
n'en jouissant pas dans ma famille, écrivait-elle le 27 novembre 1770 au maréchal Lascy... Continuez vos conseils à mon fils, mais n'animez pas à la guerre, vous me trouveriez en chemin, et jamais, au grand jamais, contre mes musulmans. » L'Autriche finit par s'arrêter à un parti moyen qui n'était ni la paix ni la guerre. Elle arma, moins pour être en mesure de combattre que pour intimider la Russie et peser sur les résolutions de la Prusse. M. de Swieten fut envoyé à Berlin pour démêler les vues de Frédéric.
Les instructions de Swieten sont datées du 8 décembre 1770; Kaunitz avait «jugé devoir les coucher en français, parce que c'est dans cette langue qu'il est d'usage de parler au roi de Prusse » . Elles prescrivaient à Swieten de s'enquérir des intentions du roi, dans le cas où la tsarine persisterait dans ses conditions de paix ; de l'instruire des desseins secrets que la Russie poursuivait sur l'Orient et auxquels elle avait proposé à l'Autriche de participer; de représenter à Frédéric les dangers d'un agrandissement de la puissance russe et de lui offrir de s'y opposer. Joseph II résumait dans une lettre adressée le 18 décembre à son frère, Léopold de Toscane, les pensées qui, malgré l'opposition de l'impératrice, dirigeaient la politique autrichienne. Il déterminait les circonstances dans lesquelles l'Autriche serait dans le cas d'agir et de s'indemniser aux dépens de la Turquie. « Ce cas, disait-il, peut être double : 1° Si les Russes passent en force le Danube et marchent vers Andrinople, le temps est venu de nous porter avec un corps sur le Danube et leur couper les derrières et les obliger par conséquent à une retraite précipitée, dans laquelle leur armée pourrait être détruite, et les Turcs, sauvés de leur destruction, se porteraient plus facile-
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ment à un dédommagement de nos dépenses réelles. I Celui-ci serait la portion de la Valachie qui a été cédée à la paix de Belgrade, et qui est entre le Banat, la Transylvanie, le Danube et l'Altfluss (Aluta). — 2° Si ' par mer, en forçant les Dardanelles, Constantinople, par une révolution ou autrement, pourrait menacer ruine et par conséquent tout l'empire, car il faudrait nécessairement occuper les provinces qui seraient à notre gré, avant de les laisser aux Russes. Pour ces deux seuls cas, Sa Majesté a résolu de préparer l'assemblage d'un corps de cinquante mille hommes... Voilà, cher frère, à quoi nous en sommes, et je crois néanmoins tout cela pour rien, parce que les Russes ne passeront jamais le Danube et ne s'occuperont qu'à garder le Danube et à couvrir par là leurs opérations sur Otchakof et sur la Grimée, qui seront les vrais objets de leur prochaine campagne. »
Les résolutions que l'Autriche venait de prendre et les mesures militaires qui en étaient la conséquence précipitèrent le dénouement de l'affaire du Zips. Sous l'impulsion de l'empereur, très complaisamment subie par Kaunitz, on avait mené rondement cette affaire, trop rondement même, carie gouvernement de Pologne ne se montrait ni convaincu « des droits anciens » de l'Autriche, ni satisfait des mesures de précaution qu'elle avait prises. L'assentiment plus ou moins volontaire de la Pologne était le point capital de la procédure poursuivie par Kaunitz. Si la Pologne se montrait récalcitrante, la revendication se transformait en occupation brutale, et rien ne répugnait plus aux délicatesses diplomatiques de la cour de Vienne. Le chancellerie s'évertuait, à l'aide de distinctions subtiles, à sauver les apparences. « Ge n'est pas, disait un rapport
du 18 octobre 1770, ad lucrum captandum, mais seulement ad damm m vitandum que Ton a fait avancer les ailles de Votre Majesté. » Les Polonais n'en persis» taient pas moins à réclamer: tous les brocards de l'école ne faisaient rien à l'affaire, et le grand chancelier de Pologne n'avait pas besoin d'être grand jurisconsulte pour constater que le territoire de la république était envahi, ce qui, dans tous les temps, a passé pour une violation du droit des gens. Il le dit en mots propres, et Kaunitz s'en émut. « À mon grand regret, écrivait-il à l'impératrice le 31 octobre 1770, d'après ce qui me revient de toutes parts de la valeur de nos titres, j'ai bien peur que cet homme n'ait que trop raison d'appeler conquête ce que l'on a cru pouvoir entreprendre. » — J'ai très mince opinion de nos titres, lui répondit Marie-Thérèse. Mais si l'on avait à Vienne le goût du scrupule, la raison d'État l'emportait toujours sur la conscience. Lorsque, au commencement de décembre, cette cour décida de prendre une attitude plus menaçante à l'égard de la Russie, et qu'elle commença de discuter les dédommagements qu'elle pourrait réclamer si elle se mettait d'accord avec le roi de Prusse, elle jugea prudent de se nantir en Pologne d'une partie des territoires sur lesquels elle avait jeté son dévolu. Le 9 décembre 1770, la couronne de Hongrie prit définitivement possession du Zips, et le gouverneur se donna le titre très démonstratif à'administrator provinciœ reincorporatœ. L'incorporation du pays de Zips et la mission de Swieten à Berlin pouvaient à juste titre froisser le cabinet de Versailles. Cette considération ne paraît pas avoir arrêté la cour de Vienne. L'empereur, dont la volonté finissait toujours par prévaloir, ne prenait aucun souci des intérêts de la France, parce qu'il ne faisait
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aucun état de ses forcés» Il écrivait à Léopold le 18 décembre : « Les troubles entre l'Espagne et l'Angleterre, loin d'être terminés, paraissent plus sérieux que jamais, et une rupture paraît presque infaillible. On se disputera pour bien peu de chose ; en attendant, notre neutralité avec le roi de Prusse à ne pas souffrir de guerre en Allemagne est sûre, et cela nous tranquillise. En France, ils sont fort embarrassés, vu leur pitoyable état, et l'on a même parlé de rompre le Pacte de famille et de laisser l'Espagne seule se débrouiller. Le temps fera voir plus clair. » Ce que le temps fit voir, et beaucoup trop vite et beaucoup trop clairement, ce fut la ruine du crédit politique de la France. Quinze jours après \ qu'il écrivait cette lettre, Joseph apprit la chute du duc de Ghoiseul. Ce ministre, qui avait de la grandeur dans l'imagination, n'avait ni de suite dans la volonté, ni de fermeté dans les vues, ni de constance dans le caractère. Il s'était engagé partout, s'était fait partout des ennemis et ne s'était assuré de ligne de retraite nulle part. Tous ses alliés lui manquaient. La cour de Vienne, à laquelle il avait tout sacrifié, entravait toute sa politique. Les Polonais ne lui apportaient que des déceptions. Il n'espérait plus rien des Turcs. Il avait affronté l'Angleterre, et il avait pour ennemies déclarées la Prusse et la Russie. A l'intérieur, il se trouvait en lutte ouverte avec les Parlements. Il cherchait à s'appuyer du parti des philosophes; mais ce parti, par grâce d'état, était tout russe et prussien, réprouvant le fanatisme des Polonais et condamnant celui des Turcs. La « faction des maîtresses » considérait Ghoiseul comme un homme aventureux dont la politique troublait les loisirs de Versailles. La faction des dévots ne lui pardonnait ni l'expulsion des Jésuites ni l'alliance du Croissant. Ghoi-
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seul se débattait dans « un défilé inextricable » ; pour en sortir, il aurait fallu être à la fois un grand diplomate et un grand réformateur : un grand homme d'État, pour tout dire. Gboiseul n'en avait que l'ambition et l'attitude. Un conflit de cour, qu'il ne laissa point de provoquer en partie, vint à propos pour le jeter hors des affaires, dont il aurait été fort empêché de sortir l . Il y eut, comme on aimait à le dire alors, une révolution de sérail à Versailles ; le harem était depuis longtemps en guerre avec le Divan; il finit par l'emporter. Mme du Barry triompha de Ghoiseul. La querelle de l'Angleterre avec l'Espagne fournit le prétexte : les ennemis de Ghoiseul prétendirent qu'il avait fomenté ce différend pour entraîner la France dans la guerre, se rendre nécessaire et se maintenir au pouvoir. Louis XV ne voulait de la guerre à aucun prix; la détestable coterie qui le gouvernait aurait sacrifié le Pacte de famille pour éviter cette extrémité. Le roi se contenta de sacrifier Ghoiseul. Le 24 décembre 1770, ce ministre fut exilé dans ses terres. La France disparut de la scène orientale et s'effaça sur la scène européenne. Elle resta six < mois sans ministre des affaires étrangères. La diplomatie officielle s'anéantit. Ge qui subsistait de la diplomatie secrète du roi ne fut plus guère, malgré les efforts, le zèle et l'invention que déploya le comte de Broglie, qu'une fantasmagorie par laquelle Louis XV cherchait à se distraire de son incurable ennui et tâchait de se dissimuler à lui-même l'humiliante impuissance à laquelle il s'était condamné *.
1 Voir le Secret du roi, t. II, p. 318 et suiv. 3 Voir le Secret du roi, t. II, ch. vin. Cf. Essais de critique et d'histoire, l'étude intitulée : la Diplomatie secrète de Louis XV,
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Ghoiseul était le seul homme qui inspirât encore/ quelque considération aux alliés de la France et quelque} crainte à ses ennemis. Sa disgrâce fut un débarras pour tous les adversaires de la politique française. Kaunitz cessa de tenir aucun compte de ce que l'on pensait à Versailles. L'ambassadeur d'Autriche en France ne fut même plus instruit des négociations. Mercy écrivait deux mois après, le 25 février 1771, dans une des lettres directes et secrètes qu'il adressait à l'impératrice : « Le prince de Stahremberg me mande que Votre Majesté a daigné l'autoriser à m'informer des résolutions prises sur ce qui concerne la paix et la guerre entre la Porte et la Russie : conséquemment il m'a instruit du point où en est cet important objet, et m'éclaircit par quelques détails ce que la chancellerie d'État m'en a marqué sommairement. » Seule peut-être Marie-Thérèse regretta sincèrement le duc de Ghoiseul. « J'avoue, écrivait-elle à Mercy le 4 janvier 1771, que la perte de Ghoiseul m'est » très sensible, et je crains que nous ne nous en ressentions que trop. . . » « J'en suis bien affectée, mandait-elle à sa fille deux jours après, je n'ai vu dans leurs procédés que du honnête et du humain, et bien attaché à l'alliance...» Les regrets de l'impératrice n'étaient que trop fondés. Elle pressentait que rien désormais n'arrêterait plus l'Autriche dans la voie périlleuse où l'entraînaient l'ambition chimérique de Joseph, l'aveugle fatuité de Kaunitz et l'habileté machiavélique avec laquelle le roi de Prusse savait exploiter les passions et les faiblesses des hommes.
La chute de Ghoiseul et l'effacement de la politique française complétaient le triomphe de Catherine II. Elle montra pour le ministre de Louis XV une commisération où il y avait plus de mépris que de grandeur
d'âme. « J'ai si peu de rancune envers M. de C Loi seul, écrivait-elle à Mme de lîielke ', que je le plains d'avoir été exilé. Cet homme-là, en croyant me faire le plus grand mal, s'est toujours trompé, parce que ses flatteurs ne lui ont jamais dît que ce qui lui était agréable, et lui ont laissé éternellement ignorer la vérité; cela l'a jeté dans un labyrinthe de fausses démarches, dont, à moi, il ne m'est revenu, par contre, que de la gloire. Je n'ai aucune mauvaise volonté contre lui ; il était
I étourdi comme un hanneton... » Choiseul était le grand obstacle à une entente entre la Russie et l'Autriche sur les affaires de Pologne et sur lesaffaires d'Orient. Cette entente, la tsarine la désirait : avant de connaître la disgrâce du ministre français, elle s'efforçait de préparer l'accommodement, et quand on sait le dessein qu'elle formait en ce moment-là, on comprend la joie qu'elle ressentit en se voyant débarrassée d'un adversaire qui, sans être très redoutable en réalité, pouvait ! devenir très gênant. Panine avait à bien des reprises ! entretenu le prince Henri des avantages que l'Autriche ! pourrait retirer d'un accord avec la Russie et d'une triple alliance. Frédéric faisait une objection capitale : c'était l'alliance de l'Autriche avec la France, et l'influence : qu'il attribuait bien gratuitement au duc de Choiseul sur la cour de Vienne.
La tsarine était allée à Moscou dans les derniers jours de décembre; elle revint le 6 janvier 1771. Le prince Henri l'avait accompagnée. Elle apprit en arrivant les préparatifs militaires de l'Autriche et l'incorporation du Zips. Ces mesures étaient dirigées contre la Russie. Si l'on avait eu le moindre doute à cet égard, les lettres
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du roi de Prusse à son frère l'auraient levé* La tsarine cependant n'en parut point fort troublée, et, loin de voir là un motif d'abandonner ses plans de conquêtes, elle y découvrit un moyen d'en assurer le succès. Le roi de Prusse conseillait la modération, parce qu'autrement l'Autriche ferait la guerre, et qu'il ne voulait point y être compromis. Pour tout concilier, il fallait trouver un expédient qui fût de nature à satisfaire à la fois Je roi de Prusse et la cour de Vienne. Il fallait en même temps rassurer Frédéric, l'attacher plus étroitement que jamais à la Russie et faire en sorte qu'au lieu de s'abstenir par crainte de l'Autriche, il eût intérêt à décider lui-même cette cour à souscrire aux conditions de la Russie. La tsarine se trouvait placée dans descon-, ditions analogues à celles où était Frédéric lorsqu'il esquissait le projet du comte de Lynar; les mêmes difficultés amenèrent Catherine II à proposer la même solution.
Le prince Henri écrivait au roi le 8 janvier 1771 que si la cour de Vienne n'était pas si solidement attachée à la France, la Prusse pourrait tirer des conjonctures présentes des arrangements avantageux; que le général Bibikof, ami de Panine et fort bien vu de la tsarine, l'avait entretenu des bénéfices que le cabinet de Vienne pourrait obtenir à la paix. Bibikof avait ajouté qu'en ce cas il serait juste que la Prusse eût aussi son bénéfice ; qu'on était mal informé à Vienne des intentions de la cour de Russie ; qu'elle était disposée à se prêter à tout, pourvu qu'il ne s'agît que de dépouiller les Turcs, et qu'elle se contenterait de la plus petite part du butin *. — Cette lettre écrite, le prince se rendit à la cour, et,
1 Duncker, p. 229.