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LES OUVERTURES OFFICIELLES DE PAIX ET DE PARTAGE

(Janvier-juin 1771)

Le roi de Prusse reçut le 22 janvier 1771 la lettre dans laquelle le prince Henri lui rendait compte de sa conversation du 8 avec la tsarine. L'idée de résoudre la question d'Orient en partageant la Pologne n'était pas faite pour surprendre le grand Frédéric, encore moins pour l'effaroucher. « Cette ouverture se fit à propos, dit-il en ses Mémoires; car, après avoir tout examiné, c'était l'unique moyen qui restait d'éviter de nouveaux troubles et de contenter tout le monde. » Mais il n'entendait point faire les choses à demi ; si l'on partageait, il fallait que l'opération fût sérieuse et qu'elle fût efficace. Il fallait qu'elle empêchât la guerre entre l'Autriche et la Russie, et que, par conséquent, la Russie renonçât à toute prétention sur la Moldavie et la Valachie, pour choisir « une province de la Pologne à sa bienséance » . Il importait peu au roi de Prusse que le partage fût injuste, pourvu qu'il fût profitable et que, « parce nivellement politique, la balance des pouvoirs entre lès trois puissances demeurât à peu près la même '. » L'Autriche, en occupant le Zips et Sandecz, avait posé un précédent dont il était expédient de prendre acte ; mais sa conduite

1 Frédéric, Œuvres, t. III, p. 36.

incertaine et timide n'était pas un exemple à suivre. L'évêché de Warmie, dont les Russes avaient parlé au prince Henri, formerait à la vérité une compensation a ce que gagnerait l'Autriche si elle gardait les deux starnsties; mais les deux starostics ne suffiraient pas à désintéresser les Autrichiens dans les affaires d'Orient et ne les dédommageraient pas de la conquête de la rive gauche du Danube parles Russes. L'objet principal, la paix, ne serait pas atteint; on en serait quitte pour avoir commis un acte de violence inutile. Ce n'était pas ainsi que l'avait entendu le comte de Lynar."

Frédéric faisait par devers lui peu de cas du « droit de la nature et des gens » ; mais il connaissait la force des idées et savait mesurer la valeur des préjugés. S'il croyait que. la raison d'État commande quelquefois aux souverains de heurter les contemporains par des actions d'éclat, il tenait pour imprudent de les aiguillonner par des taquineries. A ses yeux, la conscience des princes devait se montrer aussi accommodante pour les grandes injustices que scrupuleuse pour les petites. Les péchés véniels, pensait-il, sont ceux que l'histoire pardonne le moins à ses héros; telle méchante escarmouche où l'on brûle un village passe pour un massacre ; la bataille qui tue des milliers d'hommes et qui ruine un empire est un acte glorieux ; tout est affaire de proportion et de nuances. Qui s'illustre en prenant une province se fait traiter de fripon en prenant un district. Telle était la morale de ce grand roi : elle avait, à défaut d'autre mérite, celui d'être claire et d'être conforme à la pratique du siècle.

Frédéric écrivait à son frère le 24 janvier : « Jamais les Autrichiens ne consentiront à l'abaissement de la Porte... Ce qu'on vous fait voir en perspective, l'Erme-

land (Warmic), ne vaut pas la peine de dépenser six sous pour l'acquérir. Si les Autrichiens entrent en guerre avec les Russes, comme je le crains fort, il y aura bien entre eux d'autres choses à régler que ce cordon de la Pologne, qu'ils ont envahie; ainsi je ne me presserai pas, et j'attendrai si les événements favorisent pour faire quelque acquisition, ou bien je demeure comme je

suis Je croirais faire une faute impardonnable en

politique, ajoutait-t-il, si je travaillais à l'agrandissement d'une puissance qui pourra devenir un voisin redoutable pour toute l'Europe. » Ce qu'il désirait acquérir, il le savait fort bien, et le 31 janvier, après avoir reçu le rapport du prince Henri sur sa conversation du II avec Panine, il lui écrivit : « Je vois qu'il n'y a pas toute l'union possible dans le conseil de Pétersbourg; mais j'ose vous dire positivement qu'il y a une impossibilité manifeste dans l'exécution des idées du comte Panine relativement à l'Autriche. La haine secrète qu'on a dans ce pays pour les Russes surpasse toute imagination Et quanta l'article de prise de possession du

duché de Warmie, je m'en suis abstenu, parce que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Cette portion est si mince qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait; mais la Prusse polonaise en vaudrait la peine quand même Danzig n'y serait pas compris, car nous aurions la Vistule et la communication libre avec le royaume (Prusse royale), ce qui ferait un article important. S'il s'agissait de dépenser de l'argent, cela en vaudrait la peine, et d'en donner même largement. Mais quand on prend des bagatelles avec empressement, cela donne un caractère d'avidité et d'insatiabilité que je ne voudrais pas qu'on m'attribuât plus qu'on ne le fait déjà en Europe. » Le point qui préoccupait le plus

, Frédéric, c'était de connaître au juste les intentions de

I la cour de Vienne. Il insinuait même au prince Henri qu'il serait bon que la Russie se chargeât de sonder le

I terrain en Autriche. L'information qu'il désirait lui vint directement, quatre jours après, et ce fut van Swieten qui se chargea de la lui fournir.

Van Swieten était arrivé à Berlin le 26décembrc 1770; il avait eu son audience du roi le 30 décembre, et le 4 janvier 1771 Frédéric lui avait parlé en termes vagues et inquiétants des conditions de paix de la Russie : elles étaient a si excessives qu'il n'oserait les communiquer n, disait-il '. On avait naturellement été fort ému à Vienne, et cette cour employa les quinze derniers jours de janvier à délibérer sur la conduite à tenir. Les dissentiments entre l'empereur et l'impératrio et s'irritaient dans ces discussions épi habitudes pédantesques de la cour de ' geaient démesurément, u Je serai toujo faut faire ou tout et agir de vive force, oi écrivait Joseph le 10 janvier. Il adressa un long mémoire a , où il exposait sa poli

. point d'avis que l'Autriche fît seule c

; guerre aux Russes. Cette guerre rend

! Prusse arbitre de la paix en Orient et *

'■ tous les avantages seraient pour lui; il

1 forces, assisterait au spectacle et impose

i ment. Joseph le soupçonnait, d'ailleurs avec la Russie pour partager le gâteai sentait le partage *. La Russie devait a

1 Joseph IV Léopold, 1.0 janvier 1771.

1 Bbeb, Documents, p. 16-53.

1 Lettre à Léopold, 31 janvier 1771 : . Il se toupçonner, comme s'il* étaient convenus de pa

jr

elle ferait tout pour conserver son alliance. « Ne lui sacrifierait-elle pas volontiers, dans ce moment de détresse, Danzig, la Prusse polonaise, enfin tout ce qu'il pourra seulement désirer pour l'engager à agir? Peut-on compter sur sa droiture, sur ses promesses, sur sa politique? La première n'a jamais été dans son caractère; les secondes, il les a toujours réglées au gré de ses désirs et de la convenance du moment. Sur sa politique, que peut-on compter sur un homme qui n'a d'autre système que de profiter d'un jour à l'autre des circonstances?... » Il fallait le compromettre et le forcer à se démasquer. Le moyen, c'était de déclarer aux Turcs que l'Autriche était prête à faire la guerre pour eux, s'ils pouvaient décider Frédéric à y prendre part. Les Turcs, que le roi de Prusse avait bercés des plus belles promesses, ne manqueraient pas de faire appel à son amitié, « En peu de mots, disait Joseph, mon idée est ) de forcer le roi de Prusse par les Turcs à des démarches f que nous ne pouvons obtenir de lui, ou de ruiner entiè- | rement son crédit et influence, ce qui, à mon avis, vaut bien politiquement une bonne bataille que nous gagnerions sur les Russes. Les Turcs seraient réduits à se jeter

entièrement entre nos bras » En tout cas, il fallait

être prêt à agir de tous côtés avec promptitude, soit pour profiter des moments de faiblesse des Russes, s'il s'en présente, soit pour se « raccrocher avec eux », au besoin tirer sa quote-part, et « trouver moyen de convertir toute notre jalousie mutuelle d'agrandissement en des communs avantages et arrondissements que nous nous procurerions » . Le roi de Prusse, encore que déçu par ce coup de partie, serait bien forcé de se soumettre pour avoir son lot. a Que peut-il que nous ne puissions faire tourner à notre profit? concluait l'empereur* Le

iU LA QUESTION D'ORIENT AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

renversement de la puissance ottomane doit nous procurer nécessairement l'accroissement de belles provinces, non, à la vérité, si considérables que les Russes auront, mais moins dévastées. »

Demander au roi de Prusse de rompre avec la Russie, proposer aux Turcs de s'allier avec eux, tout en se réservant sous mains les moyens de traiter directement avec la Russie, aux dépens de la Turquie dans tous les cas, et, s'il se pouvait, au détriment de la Prusse, n'était-ce pas imiter de point en point la conduite que l'on blâmait à juste titre chez Frédéric II et s'exposer aux reproches que l'on adressait au manque de bonne foi et à l'inconstance de sa politique? Marie -Thérèse . le sentit, et ses lettres montrent qu'elle fut cruellement \ affligée de découvrir chez son fils un tel manque de I scrupules et tant d'aveuglement. Elle écrivit sa réponse à l'empereur, u Cela n'a pas réussi, dit-elle à Kaunitz en lui communiquant la note; mon cœur était trop opprimé, ma tête grise n'est plus pour gouverner; je sens ma décadence; mais je tiendrai bon tant qu'il n'y aura guerre et que vous me soutenez. » — « Dans toute ma pénible carrière, écrivait-elle à l'empereur, je n'ai rien eu de plus difficile que la décision que je dois prendre ù cette heure... Mais ce qui me décide le plus, c'est que les Turcs sont les agresseurs, que les Russes onteu toujours tout le ménagement pour nous, qu'ils sont chrétiens, qu'ils souffrent une guerre injuste, qu'on les a laissés faire en Pologne, opprimer une nation libre, et qu'à cette heure on s'ouvre un secours des Turcs... Jamais et encore moins je suis capable de me mettre avec les Russes pour chasser et détruire les Turcs... Mais ce dont je ne saurais convenir jamais, aussi peu qu'à faire la guerre aux Russes, c'est la façon de vouloir faire

tES OUVERTURES DE PARTAGE

embarquer le roi de Prusse. . . Ma maxime, < prince Kaunitz et dont je me suis toujours est l'honnêteté et la candeur, rien de double les autres... On trouvera cette décision fc je l'avoue; mais je ne me sens pas asse:

décider sur une guerre que je crois inj contre ma conscience. »

Marie-Thérèse faisait trop d'honneur L'élévation de son caractère, la droiture cience, ses instincts de souveraine avai sages et belles maximes infiniment plus d> diplomate retors qui avait su capter sa c nobles scrupules, la modération, le resp sont une religion à la cour de Vienne :

autrichienne y a porté, dans la pratique, bii m ode m en ts. On a vu, dans mainte occasio:

après avoir protesté de la pureté de ses int siger avec ses principes, essayer de concili* la vertu, et se laisser décliner insensible marches équivoques jusqu'aux actes iniqu qu'après ces pénibles délibérations, Kaun de l'impératrice, déclara à Berlin comme nople que l'Autriche se prêterait à toi même les plus violents, si le roi de Prusse l'exécution. Il demanda à ce prince de s'e tement à ne point défendre la Russie, l'attaquait autre part qu'en Pologne. Il le aux Turcs que l'Autriche ferait la guerre à '. tôt que de permettre la destruction de l'en»

Il sonda le Divan pour savoir s'il serait di une alliance défensive par un subside anni quatre millions de florins, l'abandon Valachie et de Belgrade, enfin par 1

l« LA QUESTION D'ORIENT AU DIX-HUITIEME SIÈCLE

jets autrichiens des avantages commerciaux attrila nation la plus favorisée. Un armement ostenie cinquante à soixante mille hommes devait er ces propositions '.

Swieten vit le roi de Prusse le 10 février 1771 fit sa déclaration. Frédéric répondit, comme il fait souvent, que son traité avec la Russie ne eait à soutenir la tsarine qu'en Pologne; mais :n ne put obtenir de lui la promesse de neutralité illicitait. Le roi éluda constamment laquestion. «Le st pas encore posé, disait-il ; les gens de Pétersbourg >nt de l'eau dan» leur vin, et nous aurons la paix.» •ic avait flairé le piège; il était trop fin pour y r. Ce n'était point ce qu'on attendait à Vienne. gage que tenait le ministre russe Galytzine comla déception. La Russie déclinait poliment la tion. u Elle promet, écrivait Joseph *, de nous • tous ses désirs, et qui ne tendent aucunement à îtes, mais seulement à dédommagements pour le :t sûretés pour l'avenir, nous assurant en propres que dans ses propositions elle aura l'intérêt do che autant devant les yeux que le sien même. » ic, qui connaissait les conditions russes, les quad'exorbitantes; Galytzine déclarait qu'elles ne ent qu'à un simple dédommagement. L'empereur tavec raison que tout cela n'était qu'un jeu pour ni r l'Autriche. Le fait est que l'Autriche s'endor- ;t bien que le sommeil fût agité et traversé de Joseph s'en désespérait, h Je deviens aussi décrits à van Swieten et à Thugal, 26 et 27 janvier 1771. à Léopold, 31 janvier, .éopoltl, 21 février 1771.

d'empêcher que ce démembrement ne donne atteinte à la bàlanco entrola puissance de la maison d'Autriche et la mienne, dont le maintien est si important pour moi et si intéressant pour la cour de Russie elle-même. Je ne vois d'autre moyen pour en assurer ht eon»?. ration que d'imiter l'exemple que la cour de Vienne me donne, de faire valoir comme elle d'anciens droits, que mes archives me fournissent du reste, et de me mettre en possession de quelque petite province de Pologne, pour la rendre si les Autrichiens se désistent de leur entreprise, ou pour la garder, s'ils veulent faire valoir les prétendus titres qu'ils allèguent. »

II manda à ses ministres de rechercher les titres, et tandis qu'ils s'acquittaient de ce soin, il écrivit à Solms que si l'Autriche persistait à garder les territoires occupés, la Russie pourrait renoncer à la rive gauche du Danube, s'indemniser en Pologne et indemniser les Polonais avec un morceau de la Moldavie et de la Valachie '. Les archivistes de Berlin étaient tout aussi experts et beaucoup plus alertes que ceux de Vienne. Le 25 mars, les titres étaient en règle. « Je vous sais beaucoup de gré, écrivait Frédéric à Finkenstein, de votre promptitude à m'adresser les pièces de mes prétentions sur la Pologne. » Il se trouva que les anciens droits, fournis par tes archives de Prusse, portaient justement sur les territoires que, dès l'année 1731, Frédéric considérait comme des pièces détachées qu'il importait de recoudre à l'état prussien. C'étaient ceux aussi qu'en 1769 le comte de Lynar, sans se piquer d'érudition sur les droits anciens, avait

1 20 el 27 février, 5 mars 1771. Dukckkb, p. 235. Ahgiberg, mités de ta Pologne, p. 85-

indiqués dans son prophétique projet. Le roi de Prusse les désigna très clairement au comte de Solms, le 25 mars. « Tout dépend à présent de ma fortune, disait-il à Finkeinstein ; nous verrons comment le comte de Solms s'y prendra, et s'il sera assez intelligent et heureux pour choisir un bon canal à la réussite de cette négociation importante et délicate. »

La négociation était fort délicate en effet. Panine, qui prétendait faire de la Pologne un État vassal de la ! Russie, était opposé au partage; mais la tsarine y inclinait : une conquête aussi facile tentait son ambi-, tion. La « faction des favoris » se rangea à son sen-i timent, et le conseil rendit un avis favorable. Toutefois, avant de prendre une décision définitive, Panine obtint que l'on inviterait le roi de Prusse à s'enquérir des intentions réelles des Autrichiens sur les starosties qu'ils avaient occupées. Il pensait qu'en découvrant' aux Autrichiens les conséquences que le roi de Prusse et la tsarine prétendaient tirer de cet acte, Kaunitz reculerait et aimerait mieux renoncer aux starosties que de contribuer à fortifier d'une façon aussi redouf table la puissance prussienne.

Le ministre d'Autriche à Berlin écrivait à Kaunitz, le 26 février 1771 : « Il y a de plus en plus lieu de croire que cette cour s'est entendue avec celle de Pétersbourg, qu'elles se sont mises d'accord sur un traité formel de partage, et qu'elles vont travailler à obtenir notre adhésion. » Les insinuations qu'il reçut ne le surprirent point. Le 28 mars, Finkenstein le manda près de lui; il lui dit que la tsarine avait été informée de la prise de possession des starosties, qu'elle avait considéré cet acte sans défiance ni jalousie, et que le roi de Prusse y trouvait l'occasion de témoigner son amitié

IjU LA QUESTION D'ORIENT AU DIX-HUITIEME SIÈCLE

i. pour la cour de Vienne en lui donnant un bon conseil.

'i u Le roi pense, dit Finkenstein, que votre cour n'a

t qu'à alléguer ou faire valoir des droits ou prétentions

¥ anciennes sur ces starosties, d'autant que les autres

t voisins de la Pologne en feront de même, n C'était en

; termes clairs proposer le partage de la république. ' L'affaire, du reste, n'était plus un secret. Le ministre

ï de Suède à Berlin disait au ministre de France, qui le

■'■ mandait, le 2 avril, à sa cour : « Tout est déjà fini; le roi

\ ■ de Prusse a tout arrangé, et la pais sera signée avant

•J' quatre mois. La Pologne sera la victime de tout : c'est

i" vous dire assez. >i

i C'était aller un peu vite en besogne et compter sans

,.V les hésitations, les scrupules et les lenteurs calculées de

Çt la chancellerie de Vienne. Panine ne se trompait pas,

i' et la confidence produisit sur Kaunitz l'effet qu'il en

y attendait. Kaunitz était alors tout entier à ses négocia-

*~~~-' t'ions avec les Turcs; il espérait obtenir d'eux plus

d'avantages qu'il n'en obtiendrait de la Russie, et

\" échapper ainsi à la nécessité de procurer au roi de

Prusse un accroissement de territoire. Dans le temps

même où Finkenstein faisait à van Swieten cette

ouverture toute « cordiale », au dire du roi de Prusse,

Joseph écrivait a son frère Léopold l : « C'est d'un jour

i à l'autre que nous attendons des nouvelles de Constan-

linople très intéressantes, d'une conversation que

'■ Tlrugut doit avoir avec le Reis et Osman-Effendi, qui

en partie décidera notre parti à prendre, a En attendant,

la cour de Vienne n'avait rien de mieux à faire qu'à se

1 réserver le bénéfice « de la candeur et de l'honnêteté n.

L'impératrice ordonna, le 16 mars, au gouverneur des

I 1* mm 1771.

starosties de changer son titre trop compromettant en celui de : « administrator districtuum... qui linea cœserea includuntur », et écrivit deux jours après à l'archiviste de compléter le précis des « anciens droits ». L'occupation se transformait en un cordon militaire, à la manière de celui du roi de Prusse, et les apparences étaient de nouveau sauvées. Cette précaution prise, Kaunitz manda le 10 avril à Swieten de répondre au gouvernement prussien que l'Autriche n'avait occupé les districts qu'à titre de prise de gage; quant aux droits anciens, elle n'avait jamais prétendu les faire i prévaloir que par les voies pacifiques et juridiques, d'accord avec le gouvernement de Pologne; la paix rétablie, elle évacuerait les territoires occupés, si la Russie et la Prusse retiraient aussi les troupes qu'elles avaient en Pologne.

Frédéric comprit sans peine que cette réponse de l'Autriche, transmise à Pétersbourg, fortifierait singulièrement Panine dans son opposition au projet de partage; mais il connaissait à merveille les gens/ auxquels il avait affaire : il savait que la tsarine étai^ disposée à céder à la tentation pour peu que l'Autriche lui en fournît le prétexte; il savait aussi que l'Autriche, placée devant un fait accompli, finirait par capituler, et il agit en conséquence. Lorsque, le 27 avril, il reçut ( la réponse de la cour de Vienne, il dit à Swieten : « Faites donc encore fouiller dans vos archives, et voyez si vous n'auriez pas des prétentions à élever sur quelque chose de plus que ce dont vous avez pris possession, quelque chose comme un palatinat qui serait à votre convenance. Croyez- moi, il faut profiter de l'occasion je prendrai aussi ma part, et la Russie en usera de même. » Tandis qu'il excitait ainsi les convoitises de;;

Autrichiens en leur insinuant qu'il était déjà d'accord avec la Russie, il s'efforçait d'amener les Russes à cet accord en les persuadant que l'Autriche était décidée à garder les starosties. « Ceci est clair, écrivait-il à Solms, le 28 avril, en résumant à sa manière les déclarations de Swieten ; ces gens donnent l'exemple ; ainsi les Russes et moi, nous sommes autorisés à en faire autant. » Ce n'était point là précisément ce que Panme avait attendu de lui lorsqu'il l'avait prié de sonder la cour de Vienne; c'était encore moins ce que Kaunitz pouvait attendre après la déclaration dont il avait chargé van Swieten, mais Frédéric avait son parti pris. « Dans une affaire de cette importance, dit-il en ses Mémoires, il ne fallait pas se laisser décourager par des bagatelles. » Il écrivait le 15 mai à son ministre Finkenstein : « J'avoue, mon cher comte, qu'il n'y a guère moyen d'être satisfait de la réponse de M. van Swieten... Ces gens craignent que leur portion du partage soit trop mince, et, plutôt que de voir notre avantage, ils renonceront au leur. Voilà... une conduite anticatéchismatiqite, car il est dit dans ce catéchisme kaunitzien que les puissances ne s'envieront pas réciproquement des petits avantages. Mais qu'importe que la cour de Vienne consente ou ne consente pas à cette acquisition : si nous nous entendons avec les Russes, ils seront bien forcés de consentir en rechignant à des choses qu'ils ne peuvent changer, et pour lesquelles ils ne feront pas de guerre. Sans doute qu'alors ils augmenteront leur portion et prendront le parti de se taire... Une circonstance qui mérite quelque attention, ajoutait-il, c'est d'insinuer à M. van Swieten que le projet de partager quelques districts de la Pologne vient directement de la cour de Russie et non de ma boutique. Quand ces

gens sauront cette circonstance, ils y penseront plus d'une fois avant que de se heurter à deux puissances qui s'accordent dans leur plan, et il me semble qu'ils finiront par faire ce que les Russes et nous projetons. »

Frédéric ne voyait qu'un obstacle au succès de ce »/ plan, c'était la France qui serait sans aucun doute : opposée au partage et dont la résistance pourrait peut-), être arrêter l'Autriche. Mais le roi de Prusse savait depuis Neisse et Neustadt comment l'Autriche entendait l'alliance; il se rappelait ces mots de Kaunitz, que l'Autriche n'avait pas accoutumé son alliée « à oser exiger d'elle ni des complaisances qui ne seraient pas conformes à son système de paix ni aucune sorte de dépendance. » Il savait aussi que Choiseul n'était plus au pouvoir. Ne le redoutant plus, il ne songeait qu'à se moquer de lui en attendant qu'il le calomniât. « L'idée que vous avez d'un dialogue des morts entre Alberoni et Choiseul est admirable, écrivait- il à son frère Henri; c'étaient des esprits à peu près de même trempe, inquiets, vastes et superficiels. » Mais au moment même où il se donnait ce plaisir peu royal de persifler un adversaire tombé, il était forcé de lui I rendre encore hommage : « C'est un bonheur, disait-il j à Finckenstein, que cette France soit dans l'état d'épui- ( sèment où elle est actuellement; les Autrichiens privés de son assistance en seront plus traitables et plus doux. » j

Les Autrichiens, en ce moment, s'efforçaient d'être habiles ; loin de se préparer à capituler entre les mains du roi de Prusse, ils se flattaient de tourner ses positions et de le surprendre à leur tour. Les /Russes les sollicitaient adroitement à se compromettre. Panine, qui ne I se fiaitpointà Frédéric, négociait directement avec eux. ! Il insinuait à Lobkowitz, leur ministre à Pétersbourg, i

t que si l'Autriche s'entendait avec la Russie, elle pourrait obtenir la Modalvie et la Valachie, soit pour elle, soit pour un archiduc, soit pour le prince de Saxe- ! Teschen 1 . Il assurait que la tsarine était décidée à conserver l'amitié de l'Autriche, qu'elle y sacrifierait au besoin celle de la Prusse; que Frédéric était le seul auteur des projets de partage de la Pologne, que la Russie n'y était pour rien et que le roi de Prusse voulait tromper tout le monde. « Ils trouvent sa conduite double, écrivait Joseph à son frère Léopold, au mois de mai 1771; ils le croient attentif à accrocher quelques lambeaux de la Pologne, ce qui ne leur conviendrait point. Voilà le roi de Prusse à découvert de nous avoir menti en nous proposant le démembrement de la Pologne comme venant de Pétersbourg. »

Kaunitz écrivit, le 7 mai 1771, à S wieten pour décliner | officiellement toute idée de partage et déclarer de nou- I veau que l'impératrice était prête à renoncer aux sta- \ rosties qu'elle avait occupées, si tout le monde en fai- \ sait autant. La cour de Vienne crut par cette déclaration avoir démasqué le roi de Prusse. Il entrait dans les calculs de Frédéric de ne rien brusquer avec les Autrichiens : il les laissa dire, convaincu qu'ils seraient amenés malgré eux à servir ses desseins. Ils n'y manquèrent pas. Alexis Orlof, qui se trouvait à Vienne le 30 avril, fit entendre que la tsarine se contenterait de l'indépendance des Tartares, et de celle des principautés. Il y avait loin de là aux séduisantes suggestions de Panine. Kaunitz se récria et déclara que ces condi-

1 Rapport de Lobkowitz, 12 avril 1771. Arneth, t. VIII, p. 310. — Le Secret du roi, t. II, p. 366, entretien de Mercy et du comte de Broglie.

tions étaient inconciliables avec les intérêts de l'Autriche. Ce langage, la nouvelle des préparatifs militaires des Autrichiens et le bruit de leurs négociations secrètes avec les Turcs, tous ces faits grossis et habilement groupés par Frédéric finirent, comme il dit en ses Mémoires, par « tirer la cour de Pétersbourg de la léthargie dans laquelle elle était plongée. » Solms manda au roi de Prusse, le 2 juin 1771, que la tsarine n'attendait, pour entrer en conférence, qu'un projet de partage. Lobkowitz annonça le même jour à Kaunitzque la Russie exigerait décidément l'indépendance des principautés, celle des Tartares, la cession d'Azof, d'une île de l'Archipel et des garanties pour les chrétiens de Turquie. Tandis que les Russes et les Prussiens se concertaient! ainsi pour imposer leur volonté à la cour de Vienne,] Kaunitz se préparait à frapper un grand coup, destiné à les surprendre et à les diviser, mais qui n'eut en réalité pour effet que de resserrer leurs liens et de hâter la con- j clusion de leur accord. Il écrivit, le 5 juin, à Swieten de ' ne plus parler du partage de la Pologne et de se borner à transmettre à Vienne ce qu'on lui dirait sur ce chapitre. Justifiant une fois de plus les conjectures du roi de Prusse, les Autrichiens gardaient sur toute cette négociation le silence le plus complet à l'égard de Versailles. « Je n'ai pas besoin de vous dire combien cette affaire doit être secrète parce que, ébruitée, elle ferait un terrible effet surtout en France, » écrivait l'empereur à son frère, au mois de mai 1771. La combinaison qui formait alors le pivot de toute la politique autrichienne, c'était la négociation que Thugut poursuivait à Con-/ stantinople, et elle était sur le point d'aboutir ; mais la/ cour de Versailles s'était accommodée de façon à en être informée par un canal que Kaunitz ne soupçonnait pas.

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