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CHAPITRE XIV

l'alliance austro-turque et les projets de démembrement de la turquie

(Janvier-octobre 1771)

Le rôle du résident autrichien à Gonstantinople était des plus délicats : il exigeait une dextérité singulière et un aplomb à toute épreuve. C'est à cette école que se forma le diplomate aventureux et subtil qui devait plus tard succéder à Kaunitz dans la direction de la chancellerie de Vienne et dépasser singulièrement son maître dans l'art de concilier les contradictions, et d'accommoder avec les principes les plus sévères la politique la plus équivoque qui fut jamais. Ce personnage était parti de bas, s'était élevé par des chemins très tortueux et se trouvait à Gonstantinople même dans une situation beaucoup plus qu'ambiguë. Né en 1736, fils d'un petit employé, élevé par les Jésuites, admis en 1754 à étudier à Vienne les langues orientales, il était devenu drogman à Gonstantinople. Kaunitz, qui l'avait distingué, le rappela à Vienne en 1766 et lui donna, avec le titre d'interprète de la Cour, une place de secrétaire à la chancellerie d'Etat. Ghoiseul, alors dans toute son ardeur polonaise, se méfiait de Kaunitz. Il envoya à Vienne un sieur Barth et le chargea de lui procurer quelqu'un qui observerait pour son compte le chancelier de Marie-Thérèse. ïhugut était en bon poste pour cet emploi ; il était besogneux, cupide et ambitieux. Le sieur

Barth le distingua. Thugut se laissa distinguer, et, pour j

employer l'euphémisme d'un ambassadeur qui devint <

son collègue à Gonstantinople, M. de Saint-Priest, « il •

entra au service du roi en l'année 1767 » . Il faut croire 1

que le roi fut content des services de Thugut, car il lui $,

accorda en 1768 une pension et un brevet de lieutenant- ]

colonel, en tout 13,000 livres par an, avec la promesse l

d'un asile en France dans le cas où le secret serait j

découvert. Thugut continua de « servir » à Vienne, ^

jusqu'à l'époque où Kaunitz l'envoya à Gonstantinople |

en qualité de résident. « Gomme il demeure inébranlable dans son dévouement » , écrivait le sieur Barth en juillet 1769, il demande la conduite qu'il doit tenir envers M. de Saint-Priest. Cet ambassadeur était dans tous les secrets, ceux de Ghoiseul et ceux du roi. On répondit à Barth : « Mandez à M. Freund (Monsieur l'Ami, c'était le nom de guerre de Thugut) de se borner à établir une confiance personnelle avec notre ambassadeur. » C'est ce que fit Thugut, qui continua d'écrire à Paris directement. M. de Saint-Priest ne se douta point que Thugut « servait » le roi, et en cela il se montra perspicace. Thugut ne servait et ne servit jamais que la maison d'Autriche, et s'il recevait sans scrupules l'argent du roi de France, c'est qu'il avait le sentiment intime de soigner sa propre fortune sans nuire aux intérêts de ses maîtres. Il se mit dans les secrets de Louis XV, mais il n'eut garde de mettre ce libertin trop crédule dans les secrets de la cour de Vienne. Il y fallait d'ailleurs de la dextérité, et il en déploya beaucoup, dans les mois de l'hiver de 1770-1771 *. ^

1 Voir Revue historique, t. XVII, l'étude intitulée : l'Autriche et le Comité de salut public, p. 37 et suiv.

Il devait à la fois endormir Saint- Priest, occuper Choiseul, distraire Louis XV, encourager la Porte à la résistance et la détourner d'accepter l'appui d'une puissance étrangère. Choiseul, qui le payait vraisemblablement pour conduire les Turcs à rechercher l'appui de la France, lui fournit l'occasion d'exercer son habileté. Les Turcs avaient sollicité l'alliance de la France; l'offre avait été déclinée: mais le ministère français avait suggéré l'idée de fournir aux Turcs, moyennant un subside, le secours d'une flotte française, laissant entendre qu'elle serait suivie d'une flotte espagnole. Ce qui séduisit le plus les Turcs dans ce sujet, c'est qu'ils y virent un moyen d'entraîner à la guerre l'Autriche, alliée de la France. Thugut, qui sut, au mois de janvier 1771, se faire confier par les ministres ottomans les propositions de la France, ne leur permit pas de conserver cet espoir. Il leur démontra qu'une flotte ne leur servirait à rien contre les armées russes; il leur peignit l'inconsistance et la faiblesse du ministère français; il persuada le divan que cette alliance, au lieu d'abréger la guerre, la prolongerait au contraire, qu'elle exaspérerait la Russie et que la Porte payerait en définitive la satisfaction que M. de Choiseul se serait donnée d'embarrasser un instant la tsarine. Le ministre prussien Zegelin seconda son collègue autrichien dans cette entreprise, et le projet français semblait abandonné par les Turcs, lorsque la chute de M. de Choiseul mit fin à la négociation.

Thugut apprit la disgrâce de cet allié, que sa cour traitait en rival et que lui-même traitait en dupe, dans le même temps qu'il recevait l'ordre de reprendre dans le plus grand secret la négociation d'alliance entre la Porte et l'Autriche. Après avoir fait échouer la combi-

naison de Ghoiseul, sous le prétexte que l'Autriche ne la soutiendrait pas, il devait offrir aux Turcs ce qu'il avait mission de leur refuser quelques semaines auparavant. C'est que le terrain était déblayé. L'Autriche entendait se réserver le bénéfice de la médiation et les avantages de la guerre ; elle négociait à la fois avec la Russie et avec la Porte. En traitant seule avec les Turcs, elle j demeurait libre de les soutenir ou de les abandonner, selon l'intérêt du moment; au contraire, une intervention commune avec la France n'aurait permis à la cour de Vienne ni de nouer partie avec la Russie ni de s'indemniser soit aux dépens de la Turquie, soit aux dépens de la Pologne, qui étaient l'une et l'autre alliées de la France. Thugut pour changer de rôle ne changeait point de caractère, et il dut dans sa négociation nouvelle contrecarrer sous main son collègue prussien comme il contrecarrait naguère l'ambassadeur de France. L'Autriche en agissait avec l'ami de Neustadt comme avec l'allié de Versailles, et elle interprétait le catéchisme politique de 1770 avec la même liberté que le traité de 1756.

Les circonstances parurent la servir. La campagne qui s'ouvrit au printemps de 1771 confirma la défaite des Turcs ; s'ils n'éprouvèrent point de grands désastres, c'est qu'ils évitèrent les grands combats. Les généraux russes comprirent qu'en passant le Danube ils s'exposeraient à être pris à revers par une armée autrichienne et qu'ils s'aventureraient inutilement dans un pays dépourvu de ressources. Ils se bornèrent à conserver le territoire conquis sur la rive gauche et à tenir les Turcs en échec sur la rive droite du fleuve. Ils tournèrent tous leurs efforts du côté de la Grimée:

Le I ar juillet les Tartares de Crimée se soumirent, et le

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traité qu'ils conclurent les déclara, comme les Tartares de Bessarabie, indépendants, sous le protectorat russe. Consternés par des succès si rapides, les Turcs se dirent que s'ils voulaient sauver une partie des territoires conquis par les Russes, ils n'avaient plus qu'à se jeter dans les bras de l'Autriche et à souscrire aveuglément aux désirs de Thugut.

Ils se rendirent, et le traité fut signé dans la nuit du 6 au 7 juillet 1771. L'Autriche s'engageait à s'unir à la Turquie « pour délivrer des mains de la Russie, par la voie des négociations ou par la voie des armes, et à faire restituer les forteresses, provinces, territoires qui, se trouvant dans la possession de la Sublime Porte, ont été envahis par les Russes » . Elle promettait de hâter la conclusion de la paix, qui devait se faire « sans que l'indépendance et les libertés de la république de Pologne, sujet de la présente guerre, souffrissent la moindre altération » , et d'une manière satisfaisante pour la dignité et les intérêts de la Turquie. Pour prix de cette alliance, la Turquie promettait un subside de 20,000 bourses de 500 piastres chacune, soit 11,250,000 florins; 4,000 bourses seraient payées immédiatement, le reste serait payé par quarts, de mois en mois. Un fonds secret de 2 à 3,000 bourses serait, au besoin, mis à la disposition de l'Autriche. La Porte accorderait aux sujets autrichiens le traitement commercial de la nation la plus favorisée; elle réglerait la question litigieuse des frontières de Transylvanie, de façon à satisfaire la cour impériale. Enfin, et c'était l'article capital, elle céderait à l'Autriche le territoire de fia Valachie compris entre la Transylvanie, le banat de Temesvar, le Danube et l'Aluta. Le traité devait être tenu rigoureusement secret, surtout à l'égard de la

France. Thugut s'empressa d'annoncer à Vienne ce grand succès de sa diplomatie et de demander les ratifications de la cour impériale.

Kaunitz suivait pas à pas la 'négociation, et l'espoir qu'il avait de la voir promptement arriver à bonne fin décidait toute sa conduite. Il déclarait à Pétersbourg et à Berlin que l'Autriche prendrait les armes si les Russes passaient le Danube, et qu'elle ne voulait en aucun cas entendre parler du partage de laJPologne. L'impératrice confirmait avec une entière bonne foi ces déclarations, sous lesquelles son ministre dissimulait tant d'arrière pensées et de sous-entendus. Le jour même où Kaunitz expédiait ces dépêches, le I er juillet 1771, elle disait au ministre anglais, lord Stormond : » Je ne veux pour ma part conserver aucun village qui ne m'appartienne pas. Je ne veux entreprendre sur les droits de personne. Je ne le permettrai pas à d'autres, autant que je le pourrai. Aucun plan de partage, si avantageux qu'il fût, ne pourrait me tenter un instant... Je ne m'en fais point un mérite, car en agissant ainsi, j'obéirai autant aux conseils de la prudence et de la politique, qu'aux principes de la justice et du droit . »

Tandis que la diplomatie autrichienne s'entravait elle-même dans le réseau compliqué de ses combinaisons, le roi de Prusse poursuivait avec l'audace méthodique qui était le propre de son caractère, l'exécution de son plan. Dès qu'il avait vu les Russes disposés au partage, il s'était hâté d'envoyer à Solms des pouvoirs pour conclure. Il lui mandait, le 14 juin 1771, après avoir déterminé la part qu'il s'était réservée depuis longtemps, qu'il laissait table rase à la Russie pour choisir sa portion suivant ses intérêts et son bon plaisir. L'Autriche n'avait rien à dire puisqu'on se fondait sur

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l'exemple qu'elle avait donné; si elle trouvait sa part trop faible, on lui offrirait, pour la mettre en repos, la lisière de l'État de Venise qui la coupait de Tri este. « Et quand même ils feraient les méchants, je vous réponds sur ma tête que notre union bien constituée avec la Russie la fera passer par tout ce qu'on voudra. » — u Si cela est une fois conclu, écrivait-il deux jours après au prince Henri, je me moque des Autrichiens. >A^

Tout conspirait au succès de son dessein. En Pologne^, les Russes, impuissants à soumettre les confédérés, commençaient àdésespérerd'envenirà bout sans le secours de Frédéric. Ce secours, Frédéric n'était nullement disposé à le leur fournir. Lorsque, le 19 juillet, il connut le refus formel que les Autrichiens opposaient aux conditions de paix de la Russie, il en conclut que, dans l'embarras où ils allaient se trouver, les Russes consentiraient à tout ce qu'il voudrait. Il ne se trompait pas. Il écrivit le 21 juillet 1771 à son frère : « J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Russie touchant notre convention; ma portion consistera, à ce que je crois, dans la Pomérellie jusqu'à la Netze, Kulm, Marienbourg et Elbing. Cela est fort honnête et vaut la peine des subsides payés et d'autres dépenses inévitables que cette guerre des Turcs m'a causées. On m'écrit de Vienne que le prince Kaunitz continue d'être de très mauvaise humeur. Comme je ne crois pas qu'il puisse compter sur les Français, cela pourrait bien y contribuer. »

Kaunitz ne comptait guère avec la France et s'en souciait fort peu; mais il faisait son possible pour la mettre dans son jeu. Ce jeu était, en ce moment- là, d'afficher le désintéressement le plus complet à l'égard de la Pologne ; il s'en faisait un mérite auprès du ministère français. Il pensait bien que le cabinet de Versailles

en instruirait la cour de Prusse, et il y trouvait ce dernier avantage de rassurer entièrement la France, de sorte que si l'Autriche jugeait opportun d'adhérer au plan de partage, la France n'en aurait point de soupçon et ne s'y opposerait pas. Le ministère français, où M. d'Aiguillon avait, le 6 juin, remplacé M. de Ghoiseul, continuait de montrer pour les Polonais un zèle plus bruyant qu'efficace '. Il avait jusqu'alors vainement sollicité la cour de Vienne de faciliter, au moins sous le manteau, les secours qu'il envoyait aux confédérés. L'Autriche parut tout à coup changer de conduite. M. d'Aiguillon, sur les rapports du chargé d'affaires de France à Vienne, écrivit, le 1° août, à M. de Saint- Priest, à Constantinophe : « L'attente où on est à Vienne de recourir aux armes a déjà opéré un changement dans les dispositions de l'Autriche relativement aux confédérés. Elle vient de nous faire témoigner qu'elle sait gré au Roi des secoursjqu'il leur accorde, et leur promet de donner de son côté toute l'assistance possible, en ne leur fournissant néanmoins ni troupes ni argent. »

Kaunitz comptait abuser le roi de Prusse avec la même facilité qu'il décevait le ministère français. Il adressait, le 5 avril, à Swieten, une longue dépêche destinée à inquiéter Frédéric et à l'engager à suspendre l'exécution de son plan. L'infatuation du diplomate autrichien s'y peint au vif. Lue à distance, cette dépêche semble plus étrange encore quand on considère que l'homme qui l'écrivait n'a su, malgré toutes ses prétentions à la prévoyance, que préparer la dissolution et l'abaissement de

1 Farces, Instructions de Pologne, instruction de Vioménil, juillet 1771, t. II, p. 298. — Duc de Broclie, le Secret du roi, t. II, p. 293, 377 et suiv. Voir l'épisode fantasque et romanesque de l'enlèvement de Stanislas- Auguste.

l'État autrichien, tandis que le prince auquel elle était adressée fondait, malgré son affectation d'inconséquence et son goût pour les expédients, l'établissement le plus solide qu'ait vu l'Europe depuis un siècle. « Il importe, dans ce moment-ci, écrivait Kaunitz, de guérir le roi de l'idée que nous pourrions peut-être bien encore nous laisser entraîner par l'appât d'un misérable avantage momentané à perdre de vue, ainsi qu'il le fait, le seul et le vrai intérêt politique des grands États, qui consiste à tout sacrifier, même à tout risquer pour assurer, de préférence à toute autre considération, la sûreté et la tranquillité à ceux qui doivent venir après nous. Il m'importe en même temps de le tenir dans une sorte d'inquiétude sur la possibilité d'un arrangement- avec la Porte, au cas que la Russie osât s'obstiner sur des conditions de paix que nous ne pourrions admettre. Ce sont là mes vues sur ce que je vous mande aujourd'hui d'office, je n'y ajouterai rien, parce que sapienti pan ca. »

Les Russes reçurent en même temps la nouvelle du succès du traité conclu avec les Tartares de Crimée et la déclaration comminatoire de l'Autriche sur les conditions de la paix. La tsarine se montra fort irritée de la résistance que lui opposait la cour de Vienne et la réponse officielle qu'elle lui adressa le 15 août 1771 ne dissimulait point ses sentiments. Elle fit entendre à Lobkowitz que, s'il y avait guerre, elle avait lieu de compter sur l'appui du roi de Prusse. Panine ne se montra pas moins mécontent que sa souveraine. La Russie, dit-il à Lobkowitz, ne peut se départir de ses conditions, mais, au surplus, si l'Autriche est si épouvantée de la pensée que les Principautés danubiennes changent- de maître, que ne les prend-elle pour elle-

même *? Ce n'était point une simple boutade ; le ministre russe ne s'engageait que contraint et forcé dans l'affaire du partage de la Pologne. Il lui répugnait fort de livrer une partie de cet État au roi de Prusse et de fortifier un voisin aussi redoutable. Sa combinaison favorite était toujours d'amener l'Autriche à régler l'affaire d'Orient d'accord avec la Russie. Comme Frédéric, il pensait que si les Autrichiens se plaignaient si fort et se montraient si menaçants, c'est qu'ils trouvaient leur portion trop faible et leur bénéfice trop précaire. Il voulut les sonder, et dans le même temps qu'il adressait par la voie officielle une réponse belliqueuse à leurs déclarations menaçantes, il leur fit insinuer par un chemin détourné une proposition de partage de la Turquie. Le comte Massin, qui avait été au service de la Russie avec le grade de contre-amiral et qui se trouvait alors à Florence, fut chargé de la confidence. Ce n'est point à titre de curiosité historique que ces propositions méritent d'être étudiées : elles sortirent bientôt de la diplomatie secrète pour passer dans le domaine de la diplomatie officielle; la cour de Vienne les discuta très sérieusement, et elles reçurent, quelques années plus tard, de la main même de Catherine, une consécration solennelle.

Les propositions secrètes du comte Massin se rapportaient à six hypothèses différentes dans lesquelles l'Autriche et la Russie pouvaient s'entendre et trouver mutuellement leur avantage. Les deux premières supposaient une alliance destinée à chasser définitivement les Turcs de l'Europe : en ce cas, le partage pourrait

1 Rapport de Lobkowitz, du 24 juillet 1771. Arneth, t. VIII, p. 319.

s'opérer de deux façons : 1* l'Autriche prendrait la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, l'Albanie et la Macédoine jusqu'à la Morée; le reste avec Gonstantinople et les Dardanelles serait attribué à la Russie ; 2° la Macédoine, l'Albanie, la Roumélie, la plus grande partie de l'Archipel avec les pays riverains de l'Asie Mineure, formeraient un royaume qui aurait Gonstantinople pour capitale et dont l'investiture appartiendrait à la Russie ; la Russie garderait pour elle la plus grande partie des territoires de la rive gauche du Danube, les rives de la mer Noire, sauf la Crimée, qui resterait indépendante sous le protectorat russe, et les deux Kabarda ; l'Autriche prendrait la Valachie entre le Danube et l'Aluta, la Serbie, la Bulgarie et l'Herzégovine ; la Morée formerait un État indépendant sous un archiduc autrichien ou serait rendue à Venise, qui céderait en ce cas à l'Autriche l'Istrie et le Frioul et conclurait avec les alliés une ligue contre les Turcs. Le troisième projet était plus modeste : ils supposait que les Turcs resteraient en possession de la rive gauche du Danube; la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine iraient à l'Autriche ; la Russie garderait ses conquêtes sur la mer Noire; les Tartares seraient indépendants; la Prusse se dédommagerait en Pologne, et les Polonais dans les Principautés danubiennes. Les trois derniers projets ne considéraient plus qu'un partage de la Pologne entre la Russie et la Prusse, et offraient à l'Autriche de prendre sa portion soit en Pologne, soit en Silésie, soit en Allemagne l .

Tandis que ces singulières propositions s'en allaient de Florence à Vienne par les chemins de traverse que

1 Rapport de Kaunitz à l'impératrice, 17 janvier 1772. Arhrth, t. VIII, p. 339-343. Beeb, t. II, p. 130. Duhcker, p. 252.

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suit la diplomatie occulte, la diplomatie officielle était tout à la guerre. Les Russes le déclaraient à Berlin; les Autrichiens le laissaient entendre en termes fort clairs. Frédéric se sentit un instant ébranlé. Le succès allaitil lui échapper? S'était-il trompé dans ses conjectures? S'était-il mépris à ce point sur les pensées et les passions de gens qu'il croyait si bien connaître? Il voulait partager la Pologne, mais il ne voyait dans ce partage qu'un moyen de rétablir la paix; si le partage devait conduire à la guerre, ou résulter de la guerre, il préférait y renoncer. Les Russes qui, décidément, étaient hors d'haleine en Pologne, le suppliaient de se mettre en possession et de venir à leur aide. Il n'en avait garde, c'eût été déchaîner l'orage. « Swieten, écrivaitil à son frère, le 14 août 1771, m'a parlé aujourd'hui de telle sorte que je dois croire que la guerre sera déclarée au commencement de l'année prochaine. Saldern 1 m'envoie un officier pour me prier d'étendre jusqu'à la Warta et Posen le cordon sanitaire que j'ai rompu depuis huit jours. Toute la Lithuanie est en insurrection. J'ai refusé. » Ses inquiétudes percent au vif dans un billet qu'il écrivait, le 13 septembre, à son ministre Finckenstein : « Je ne néglige rien pour prévenir par tous les moyens imaginables une rupture entre les deux cours impériales, et je tenterai même l'impossible pour étouffer le feu d'une guerre générale qui en serait la malheureuse suite. Mais je souhaite plus que je ne saurais espérer que mes peines soient accompagnées d'un heureux succès. »

Ainsi la face des choses semblait retournée. La fortune paraissait abandonner le roi de Prusse et servir le

1 Saldern dirigeait l'armée et la diplomatie russes en Pologne*

chancelier autrichien, tromper le calculateur et favoriser le chimérique. Mais c'était là un de ces jeux de scène qui, dans les pièces bien conçues, ne traversent un instant l'action que pour réveiller l'intérêt et préparer le dénouement. Frédéric avait vu juste, et Kaunitz avait compté sans sa souveraine. Au moment où le roi de Prusse se montrait si agité, un courrier lui apportait une dépêche qui allait en quelques instants apaiser toutes ses inquiétudes et rendre à son activité tout son ressort. Rhode, l'agent prussien à Vienne, savait entendre à demi-mot et relater en termes clairs ce qu'il avait entendu. Le 6 septembre au soir il était allé faire sa cour à l'impératrice-reine. Marie-Thérèse lui parla longuement des embarras où elle se trouvait; elle lui dit « qu'elle voulait uniquement trouver un moyen de sortir d'affaires sans recourir aux armes...; qu'elle se porterait volontiers à tous les expédients raisonnables qu'on pourrait trouver »; que, d'ailleurs, elle n'entrerait point en guerre sans s'être concertée avec le roi de Prusse; que les Turcs ne voulaient rien entendre, qu'elle priait le roi de Prusse de les mettre à la raison; qu'elle ne voyait pas comment on pourrait éviter la guerre si la Russie ne se relâchait pas sur ses demandes, et si le roi de Prusse ne voulait pas trouver bon de parler haut; que, du reste, elle n'empêcherait pas les Russes de faire les maîtres en Grimée, mais qu'elle leur défendrait d'en agir de même en Moldavie et en Valachie. Ce fut un trait de lumière pour Frédéric ; il connaissait Marie-Thérèse, il était au fait des conflits secrets qui divisaient la cour et la famille impériale à Vienne. Il jugea que toutes les démonstrations belliqueuses de Kaunitz n'avaient pour objet que d'intimider ses partenaires et de les amener à composition ; que l'impéra-

trice ne ferait pas la guerre; que Kaunitz, pour sortir j de l'impasse où il s'enfermait lui-même, consentirait à tout, et que l'Autriche, placée entre une retraite humiliante et un traité avantageux, se déciderait pour le j traité et accéderait au partage de la Pologne. Convaincu qu'il pouvait désormais s'avancer sans périls, Frédéric se montra d'autant plus belliqueux qu'il voyait la guerre moins probable.

Il manda van Swieten, le 18 septembre, et lui dit qu'il était instruit de la véritable pensée de l'impératrice, qu'il l'approuvait fort, qu'il était enchanté de connaître YuUimatum de l'Autriche, qu'il allait en informer les Turcs et faire son possible pour décider les Russes à renoncer à l'indépendance des Principautés, mais qu'il ne voyait pas quel inconvénient il y aurait pour l'Autriche à leur concéder l'indépendance des Tartares; que si, à la vérité, il n'avait point garanti les Principautés à la Russie, il ne permettrait pas cependant qu'on attaquât impunément son alliée. Il pria Swieten d'instruire au plus tôt possible Kaunitz de sa conversation 1 . Les Autrichiens ainsi avertis, il se retourna vers les Russes et envoya, le 1 er octobre, à la tsarine un plan de partage de la Pologne. Il engageait vivement Catherine à abandonner les Principautés, vu l'animosité de l'Autriche. Il ajouta qu'il était disposé à s'entendre avec son alliée pour lui fournir un secours militaire dans le cas où les Autrichiens l'attaqueraient. Il n'attendait qu'une réponse de Pétersbourg pour se mettre à l'œuvre. « Pour donner plus de poids à cette déclaration, dit-il en ses Mémoires, l'on augmenta et remonta

1 Frédéric à Solms, 25 septembre 1771, Correspondance Solms, p. 523. — Marteks, t. VI, p. 69-70.

toute la cavalerie. Les ordres donnés pour cet effet s'exécutèrent promptement et partout, a Ils firent d'autant plus d'effet que, par mesure d'économie, autant que par politique, Frédéric trouva, bon d'accomplir en Pologne cette opération. Il reforma le cordon sanitaire qu'il avait rompu, et fit entrer en Pologne un corps de 4,000 cavaliers pour protéger une remonte de 6,000 chevaux, qu'il avait décidé de faire '. « Voilà bien de la besogne à expédier, écrivait-il au prince Henri, le 27 septembre 1771; mais l'homme est né pour le travail, et trop heureux quand il peut travailler pour l'avantage de sa patrie. « Et il ajoutait, le 2 octobre : » J'ai fait partir hier le courrier avec tout ce qui est relatif à la convention de la Russie. J'ai fait une tenta - « tive pour essayer si nous pouvons mettre Danzig dans ■ la portion qui nous échoira. Il est sûr que si nous ne l'obtenons pas dans les circonstances présentes, il n'y faudrait jamais plus penser; c'est à présent le moment de terminer nos traités avec la Russie, parce que les impressions des armements autrichiens sont à présent à Pétersbourg dans leur plus grande force, et que probablement l'arrivée de 50,000 Russes en Pologne rendra les Autrichiens plus circonspects. »

1 Rapport de l'agent français, 24 septembre 1771. Bourinic, t. I, p. 167.

de l'impératrice avec Rhode 1 . » — « Sa Majesté lui a joué un bon tour, écrivait Joseph; elle a, dans une conversation qu'elle a eue avec Rhode, ministre de Prusse, renversé tout notre système... Nous voilà à cette heure jolis garçons, mais il faudra voir quel parti l'on pourra encore prendre pour en sortir; bref, mon sentiment est qu'en agissant avec fermeté, ou tout sera remis comme avant la guerre, ou, si l'un des deux partis gagne, il faudra que nous et le roi de Prusse gagnent aussi à proportion. » C'était justement le point où Frédéric voulait les amener; il n'y avait pas d'autre issue, car d'agir avec fermeté, l'empereur savait mieux que personne qu'il ne pouvait en être question. Kaunitz en devait venir bien vite à la même conclusion; mais il eut un premier mouvement de colère et de dépit, et ne sut point le dissimuler. « Le baron de Rhode attribue à Votre Majesté des propos incroyables, écrivit-il à l'impératrice, le 20 septembre; ils détruisent en un moment l'ouvrage de trois ans. . . Votre Majesté imaginera sans peine quelle doit avoir été ma consternation à la lecture de cette dépêche, et je ne saurais lui cacher que si je n'entrevoyais quelque remède, dans la persuasion que je crois devoir être, qu'il est impossible que M. de Rhode eût bien entendu, je perdrais courage pour la première fois de ma vie. » L'impératrice lui répondit que le ministre prussien avait mal rendu sa pensée au sujet de la Crimée, qu'il l'avait pressée de faire cette concession aux Russes, qu'elle ne s'était engagée à rien, mais qu'il était bien vrai qu'elle ne voulait point la guerre, parce qu'elle y répugnait en principe et qu'on n'était point en mesure de la faire. «Ainsi, ajoutait-elle,

1 Arneth, t. VIII, p. 325.

nous devons sérieusement penser à sortir de tout cela le moins mal possible. Les Turcs et cette convention m'embarrassent plus que tout le reste, et ce n'est qu'en vous que je mets toute ma confiance de m'en tirer et de sauver de la ruine totale cette monarchie qui nous a tant coûté de soucis et peines. »

Cette dernière phrase suffit à calmer l'amour-propre du susceptible chancelier. En réalité, il ne demandait qu'à recommencer la partie et à prendre sa revanche. S'il y eut peu d'hommes d'État ainsi infatués de leur génie, on en vit rarement d'aussi alertes d'esprit, d'aussi souples et d'aussi féconds en expédients. L'empereur considérait qu'il y avait trois partis à prendre l : le premier consistait à attendre que la guerre épuisât les belligérants et les forçât à traiter sur le pied de statu quo ante; le second consistait à proposer à la Russie de régler son différend avec les Turcs : on obtiendrait des Russes qu'ils se contentassent d'acquisitions modérées, et on leur offrirait de s'unir à eux pour empêcher le partage de la Pologne. La Turquie, sauvée par l'Autriche, se jetterait dans ses bras et lui céderait les territoires promis par le traité du 6 juillet; l'Autriche renoncerait aux territoires qu'elle avait occupés en Pologne, elle se bornerait à régler, d'accord avec cette république, l'affaire de ses anciens droits et à dégager le Zips. La Pologne livrée à elle-même retomberait dans son anarchie traditionnelle, c'est-à-dire sous la suprématie russe; le roi de Prusse perdrait tout crédit à Constantinople. Tandis que la Russie acquerrait des territoires turcs, tandis que l'Autriche dégagerait le Zips et recevrait un morceau de la Valachie, il serait forcé de s'en

2 Mémoire du 26 septembre- 1771. Béer, Documents, p. 26.

aller les mains vides et de renoncer à ses desseins sur la Prusse polonaise. En agissant ainsi, l'Autriche demeurerait fidèle à ses engagements envers les Turcs; mais il fallait prévoir le cas où elle aurait intérêt à les violer; c'était l'objet de la troisième hypothèse posée par l'empereur. Si l'on ne pouvait décider la Russie à se modérer, si elle prétendait opérer de vastes conquêtes et faire une part au roi de Prusse, il importait que l'équilibre fût maintenu et que l'Autriche eût sa portion. L'Autriche n'avait alors rien de mieux à faire qu'à s'entendre avec la Russie et la Prusse, mais que leur demanderait-elle? Aux dépens duquel de ses deux voisins, le Turc son allié ou la Pologne son amie, l'Autriche trouverait-elle bon de s'indemniser? Prendrait-elle la Bosnie, l'Herzégovine et la Dalmatie turque; aimeraitelle mieux la Moldavie et la Valachie ; ou bien enfin Cracovie avec les palatinats d'alentour? Joseph tenait le ; premier parti, l'attente, pour chimérique; le second, l'entente avec la Russie, pour le plus sage ; le troisième, le partage, comme le plus scabreux. Marie-Thérèse n'hésita point et se prononça pour le second plan : f elle y voyait ce triple avantage de déjouer les calculs du I roi de Prusse, de contenir les ambitions de la Russie et ^ d'exécuter les engagements pris par l'Autriche. Kaunitz se rendit à l'avis de sa souveraine, et l'accord entre les trois pouvoirs de la monarchie autrichienne parut un instant rétabli. « Je suis toute consolée sur ce que vous êtes aussi pour le numéro second, écrivait Marie-Thérèse à Kaunitz, et j'abandonne de grand cœur et avec beaucoup de tranquillité le tout entre vos mains. Je m'en suis toujours bien trouvée. Point de guerre, point de défection de notre système et point d'abandon des \ Turcs total, et point d'argent. »

Marie-Thérèse pensait et écrivait en bonne Autrichienne; serait-elle parvenue, par cette politique prudente en même temps qu'honnête, à sauver les Turcs et à éviter le partage de la Pologne? Il est permis d'en douter; à coup sûr l'Autriche se serait évité de grands embarras pour l'avenir et de cruelles défaillances dans le présent. Mais la simplicité n'était point le propre de Kaunitz, et l'empereur avait appris le droit des gens à l'école du roi de Prusse. Ils s'accordaient pour ruser avec l'impératrice et l'attirer subtilement à leur plan. Tout en s'arrêtant au « numéro second », ils entendaient bien se ménager les chances du « numéro troisième » ; leur diplomatie se proposait cet étrange dessein de combattre le partage de la Pologne et d'y réserver, le cas échéant, la meilleure part à l'Autriche. De là l'équivoque constante de leur langage et la duplicité de leur conduite. S'ils avaient sincèrement suivi le plan approuvé par Marie-Thérèse, ils se seraient empressés de ratifier le traité d'alliance conclu le 9 juillet avec les Turcs, ils auraient engagé la Porte à la résistance, conseillé fermement la modération aux Russes et exclu de leurs combinaisons l'hypothèse même du partage. Ils n'en eurent garde. On les vit en même temps soutenir les Turcs et se réserver les moyens de les abandonner, repousser dans leurs dépêches officielles les conditions de paix de la Russie et proposer aux Russes, dans des entretiens secrets, de transiger sur ces mêmes conditions. C'est avec les Turcs que la négociation fut le plus délicate. Les Turcs avaient scrupuleusement rempli leurs engagements. Le 25 juillet 1771, un premier convoi de deux millions était parti de Constantinople, et le : commissaire autrichien l'avait reçu àSemlin. Les Turcs, » naturellement, demandaient la ratification du traité.

Kaunitz ne se pressait point de les satisfaire. L'alliance turque, dans sa pensée, n'avait jamais été qu'un épouvantail. Si la Russie se rendait aux conseils de l'Autriche et renonçait au partage de la Pologne, le traité, encore que non ratifié, aurait produit son effet et recevrait son exécution; les Turcs n'auraient pas à se plaindre. Si, au contraire, il fallait en venir aux moyens violents et partager la Pologne, le traité devrait être abandonné ; il convenait d'éviter à la courde Vienne la douleur de violer un engagement solennel : Kaunitz se réservait le moyen de répondre aux Turcs, que d'après tous les docteurs en droit des gens, un traité non ratifié est un traité sans valeur. Cependant, tout imparfait qu'il était, les Turcs l'avaient exécuté : ils avaient payé; l'Autriche avait besoin de deux millions, ne fût-ce que pour décider les Russes par des menaces de guerre à faire la paix aux dépens de la Turquie. Il importait, d'ailleurs, que les Turcs crussent que les promesses du 9 juillet tenaient toujours, car l'Autriche pouvait être amenée à les remplir, et c'eût été une imprudence que de renvoyer l'argent. Kaunitz prit un biais et gagna du temps. Il n'envoya point les •ratifications réclamées; mais il écrivit, le 14 octobre 1771, au kaïmakan que l'impératrice demeurait fidèle à l'alliance, et notamment à l'article 5 du traité, par lequel elle s'était engagée à procurer à la Porte une paix acceptable.

Kaunitz y travaillait, sinon très loyalement, au moins très activement. Il eut, en ce mois d'octobre, de fréquents entretiens avec le ministre de Russie à Vienne, Galytzine. L'un et l'autre avaient également peur de se compromettre, et ils s'escrimèrent longtemps en feintes savantes avant d'engager la partie. Kaunitz

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connaissait-il déjà les grands projets que le comte Massin avait été chargé d'insinuer à Florence? Il ne paraît pas qu'il en ait été alors question entre Galytzine et lui. Ce qui les préoccupait le plus l'un et l'autre, c'était de savoir ce que chacun d'eux pensait de la Pologne. Galytzine engageait Kaunitz à compléter l'occupation du Zips et à faire avancer les aigles autrichiennes de manière à comprendre Gracovie dans le cordon. Kaunitz répondait que l'occupation du Zips était une question de principes, et que, sur le reste, il ne pouvait pas se prononcer, avant d'être renseigné au juste sur le plan de partage que l'on attribuait aux cours de Berlin et de Pétersbourg. Galytzine déclara catégoriquement, le 13 octobre, que tous ces bruits étaient faux 1 . Kaunitz se mit alors sur la défensive, et il n'en sortit que le 24 octobre.

Ce. jour-là, jugeant sans doute que l'heure était venue et que le temps pressait, il manda Galytzine à sa chancellerie. 11 lui communiqua une dépêche officielle qu'il envoyait à Lobkowitz : L'Autriche ne pouvait accepter la médiation aux conditions posées par la Russie ; elle considérait que la Porte ne pouvait faire la paix qu'aux conditions suivantes : l'annexion d'Àzof et des deux Kabarda, le commerce de la mer Noire et une indemnité de guerre : il fallait que la Russie renonçât à la conquête des Principautés et à l'indépendance des Tartares. Tel était le programme de la diplomatie autrichienne ; elle ne s'en écarterait pas. à moins que la cour de Russie ne se montrât disposée à entrer avec la cour de Vienne dans un échange d'idées confidentielles qui pouraient modifier singulièrement

1 Martens, t. II, p. 16.

leurs rapports 1 . C'était le moment des confidences compromettantes; avant de les entamer, Kaunitz prit ses précautions. « Je ne puis me décider à faire ce pas, dit-il, que si j'ai la certitude que votre cour tiendra dans le plus profond secret ce que je vais vous confier, que ce secret sera absolu et que ni ami, ni ennemi, ni aucune cour que ce soit au monde n'en aura la moindre révélation. Le secret doit s'étendre jusqu'à notre propre ministre à Pétersbourg, M. de Lobkowitz. Et si votre cour, contre notre attente, en ouvre la bouche, je dois vous prévenir que nous démentirons tous les propos commes des inventions, et que nous vous donnerons à vous-même, monsieur le prince, un formel démenti. » Après cet exorde insinuant, il exposa le premier projet de paix, celui qui avait pour objet d'épargner la Pologne, d'isoler la Prusse et de tout arranger entre Vienne et Pétersbourg; puis il ajouta : « II y aurait un second moyen de pacification dans le cas où la Russie serait disposée non seulement à s'agrandir elle-même d'un autre côté, mais à procurer là aussi un agrandissement à son allié, et où l'on arriverait à s'entendre et à s'accommoder de sorte que notre cour obtînt en -territoire et en population des avantages proportionnés, de telle sorte que l'équilibre ne fût pas ébranlé, mais fût au contraire maintenu. Bien que ce moyen de pacification ne doive pas être tenu pour impraticable et inadmissible, et que, par suite, notre cour ne doive pas s'opposer à l'exécution d'un plan de partage ainsi préparé et délibéré en commun, je dois vous avouer en toute sincérité de cœur que nous le

1 Voir, pour les détails, la relation de Kaunitz sur cet entretien. Béer, Documents, p. 32, et ârneth, t. VIII, p. 330.

considérons comme une œuvre extrêmement difficile, et que, aussi bien dans notre intérêt que dans celui de la Russie, nous préférerions l'autre moyen. »

Kaunitz se rendait bien compte que les Russes auraient de la peine à concilier cette offre de partage de la Pologne et d'abandon de la Turquie avec l'alliance française. Il sentit la nécessité de rassurer les Russes j sur ce point délicat. « On a répandu le bruit, dit-il, et ce bruit a trouvé créance, que tout ce que nous avons fait en Turquie et en Pologne l'a été d'accord avec la cour de France; rien n'est moins vrai, et à telles enseignes que si nous avons, à la vérité, pour cette cour tous les justes égards et toute la considération qu'il convient d'observer envers une cour alliée, nous sommes si éloignés d'être entrés avec elle dans un concert au sujet de la Turquie et de la Pologne, que nous ne lui avons jusqu'ici communiqué aucune des pièces qui ont été échangées à ce propos entre nous et la Russie. » Kaunitz comptait par cette dernière confidence produire un grand effet sur les Russes. Il produisit au moins un effet de surprise ; le fait est qu'il avait une étrange façon de démontrer la sincérité de l'Autriche. Galytzine savait son rôle; il tint son personnage et se montra fort poli. « Le ministre russe n'a pas été médiocrement étonné, dit Kaunitz en son rapport, mais il m'a assuré aussitôt qu'il accordait une entière créance à mes assertions. »

C'est ainsi que par les voies détournées et les sentiers couverts l'Autriche s'acheminait insensiblement vers le partage de la Pologne. L'impératrice y répugnait, son fils et son ministre l'y entraînaient sans qu'elle s'en doutât, et tandis qu'elle se croyait fidèle à l'alliance française, sa chancellerie traitait l'allié de Versailles

avec le même sans-façon que l'allié de Gonstantinople. Durand, le chargé d'affaires de France, avait un vague soupçon des négociations qu'on lui dissimulait. Il trouvait Kaunitz beaucoup trop rassuré lorsqu'il lui dénonçait les intrigues du roi de Prusse. Kaunitz affirmait ne rien savoir. Le 26 octobre, deux jours après l'entretien avec Galytzine, Durand le pressait de nouveau; Kaunitz lui répondit : « Quant aux engagements que le roi de Prusse peut prendre avec la Russie, nous ne pouvons supposer que Catherine II veuille travailler à son agrandissement ; les engagements que ce prince nous a formellement déclarés, ne tombent que sur la composition des troubles de la République et sur la garantie du roi de Pologne l . » Kaunitz avait dit la vérité sur un point; il trompait bien réelle- 'ment la cour de France, et Galytzine aurait eu tort de ne pas le croire lorsqu'il l'en assurait.

Le roi de Prusse était moins facile à persuader. Kaunitz n'avait eu garde de lui révéler les confidences qu'il avait faites à Galytzine, il s'était borné à lui communiquer la dépêche officielle adressée à Lobkowitz. 11 espérait qu'en voyant l'Autriche si résolue, le roi de Prusse, par peur de la guerre, pousserait les Russes aux concessions, et faciliterait ainsi entre Vienne et Pétersbourg l'entente qui devait tourner à sa confusion. C'était trop demander au grand Frédéric : il n'était point de ceux qui se prennent en leurs propres filets. Il écrivit à Finkenstein, le 18 octobre 1771 : « Le dénouement de toutes les affaires dépend, à mon avis, de la tournure que prendra notre négociation de la convention secrète avec la Russie. Si celle-ci a le succès

1 Voir Uoctàric, t. I, p. 170-171, et Ferrakd, 1. 1, p. 170-174-.

que je désire, toutes les autres difficultés qui pourront nous venir de la cour de Vienne me paraissent sans conséquence et assez faciles à écarter. » L'Autriche lui fournit, pour hâter la décision des Russes, un argument qu'il n'attendait point. Lord Murray, l'ambassadeur anglais à Constantinople, qui surveillait avec une sollicitude jalouse les menées de Thugut, avait eu connaissance du convoi d'argent envoyé en Autriche le 25 juillet. Il en informa son collègue de Paris, qui s'empressa d'en avertir le chargé de Prusse, et Frédéric envoya la nouvelle toute chaude à Pétersbourg. Il comptait que les Russes en seraient alarmés, qu'ils se jetteraient dans ses bras, et que, pour éviter la guerre avec ses deux voisins, l'Autriche n'hésiterait pas à trahir la Turquie et à démembrer la Pologne; par cette habile manœuvre, le roi de Prusse ruinerait le crédit de l'Autriche à Constantinople en même temps qu'il forcerait cette cour à devenir sa complice à Varsovie. Il écrivit à Zegelin de démontrer aux Turcs tout ce qu'il y avait de chimérique dans les espérances qu'ils fondaient suif l'Autriche. Les Turcs, selon lui, n'avaient qu'un parti à prendre : négocier directement avec la Russie l . Enfin, convaincu qu'en toute cette affaire l'Autriche agissait en arrière de la France, Frédéric n'eut garde de perdre une aussi bonne occasion de soulever de l'aigreur entre Versailles et Vienne, et de forcer Kaunitz à exclure luimême les Français de la négociation. IlmandaàSandoz, son agent à Paris, d'exprimer à M. d'Aiguillon, qui gavait succédé à Choiseul, le désir du roi de Prusse de voir les négociations pour la paix s'établir à Constantinople sous la forme d'un congrès, et de prier le

1 Béer, t. II, p. 146.

ministre français 4e faire agréer cette ouverture à Vienne 1 . On voit que le grand Frédéric n'était que sincère avec lui-même lorsqu'il avoue en ses Mémoires que c'est « à force de négocier et (f intriguer » qu'il parvint à incorporer à ses États la Prusse polonaise. Les Russes étaient à toute extrémité en Pologne; ils pressaient Frédéric de venir à leur secours. Le roi de Prusse annonça qu'il était prêt à occuper les palatinats qu'il s'était adjugés. Il insista sur la prise de possession de Danzig : l'impératrice objectait que c'était une ville libre et qu'elle en avait garanti l'indépendance. « Je regarde cette affaire comme une grande bagatelle, écrivait Frédéric. Avignon était au pape, les Français l'ont prise. Strasbourg était une ville libre, Louis XIV en fit l'acquisition. Combien de cas pareils ne fournit pas l'histoire ! et d'ailleurs, ce n'est pas d'une ville commerçante que je me soucierais. Mais. . . elle coupe toutes mes possessions... Il faut au moins qu'en faveur des risques auxquels je vais m'exposer pour la Russie, j'obtienne la continuité de mes possessions... D'ailleurs, je me garderai bien de faire marcher un chat avant que d'être nanti de mon dédom magement ' . » C'était à prendre ou à laisser : « Point de prise de possession, point de troupes 2 . » ic Si l'on veut me mettre en mouvement, ajoutait-il, il faut que ce soit à bonnes enseignes. » Les atermoiements des Russes ne le préoccupaient, d'ailleurs, qu'à demi. « Il importe peu, écrivait-il à Finkenstein, le 6 décembre 1771, que cette convention soit signée quelques semaines plus tôt ou plus tard ; bien au

1 Boutaric, 1. 1, p. 168.

1 Frédéric à Solms, 30 octobre, 6 novembre, 13 novembre 1771. Correspondance de Solms, p. 547, 554, 558.

contraire, plus elle traînera en longueur, et plus grand deviendra l'embarras de la Russie. Peut-être même ne se prêtera-t-elle à nos conditions que lorsqu'elle sentira la nécessité urgente de nous les accorder et le besoin extrême qu'elle a de mon alliance. »

Le jour même où Frédéric écrivait cette lettre, la Russie justifiait ses conjectures. Les Russes étaient victorieux, mais ils étaient épuisés. Ils n'avaient plus d'argent, les hommes commençaient à manquer, les soldats désertaient, les officiers demandaient des congés. La guerre de Pologne les avait plus abattus et fatigués encore que la guerre de Turquie. Un diplomate allemand écrivait, le 14 décembre 1771, de Pétersbourg : « Malgré les brillants avantages que l'armée a remportés en Turquie et en Pologne, partout où elle en a eu l'occasion, les conditions où elle se trouve sont loin d'être favorables. Les Russes ont perdu beaucoup de monde par la fatigue et surtout par la mauvaise organisation des ambulances. Depuis le commencement de cette guerre, on a fait cinq levées de cinquante mille hommes ; mais la moitié à peine des recrues arrive sur le théâtre de la guerre; le reste meurt en chemin ou déserte. . . Ils sont plus faibles qu'on ne peut se le figurer. On donne à l'impératrice des états falsifiés. D'après ces états, la principale armée compterait soixante mille hommes ; il est certain qu'en dehors des irréguliers, il n'y a pas plus de vingt mille hommes. Le comte Panine n'a que douze mille hommes 1 . » Dans ces conditions, si la guerre continuait et si l'Autriche y prenait part, le concours armé du roi de Prusse devenait indispen sable à Catherine. La paix lui semblait préférable ; mais

1 Rapport de Sacken. Herrmahh, t. V, p. 702.

pour la signer à des conditions avantageuses, il fallait encore donner satisfaction à Frédéric. Catherine .lui écrivit, le 6 décembre 1771, qu'elle renonçait à ses prétentions sur la Moldavie et sur la Valachie, mais que la Turquie devrait céder Bender, Otchakof ou tout au moins Kinburn. Le roi de Prusse acquerrait la Prusse polonaise et la Warmie, mais il n'en prendrait point possession immédiatement; quant à Danzig, les engagements de la Russie avec les puissances maritimes ne permettaient pas de l'accorder. Le roi de Prusse devait faire marcher vingt mille hommes dans les Principautés si l'Autriche faisait la guerre, et, en outre, opérer une forte diversion en Pologne. Si les Autrichiens attaquaient le roi de Prusse, la Russie lui fournirait six mille fantassins et quatre mille Cosaques, sauf à l'appuyer de toutes ses forces après que la paix aurait été signée avec les Turcs. Ces propositions étaient encore loin de répondre aux désirs de Frédéric; elles lui laissaient beaucoup de risques à courir et ne lui attribuaient point, comme il l'aurait voulu, le droit de se nantir aussitôt après la signature du traité. C'est que la tsarine tenait à s'assurer que le traité serait exécuté ; elle n'entendait point que le roi de Prusse, une fois établi en Pologne, se bornât à conserver ce qu'il avait pris et laissât la Russie aux prises avec les Turcs et les Autrii chiens.

En même temps qu'elle prenait ses précautions du côté de la Prusse, la tsarine tâchait de gagner les Autrichiens et de les amener à composition. Kaunitz avait fait à la Russie une déclaration officielle et des confidences; Panine répondit dans la même forme. Il écrivit, le 5 décembre 1771, àGalytzine une dépêche officielle : il repoussait les conditions de paix proposées par

à comprendre comme de lui-même que nous avons déjà tout décidé, et que, par conséquent, il vaudrait mieux pour la cour de Vienne faire également des acquisitions, et, plutôt que de s'exposer à une guerre incertaine, agrandir sans plus tarder son territoire aux dépens de la Pologne, ce à quoi ni nous ni le roi de Prusse ne ferons aucune opposition, si seulement elle en réfère à nous et au roi en temps opportun '. »

Tous les artifices de Kaunitz se retournaient contre lui. Il se débattait dans le réseau subtil qu'il avait si (laborieusement tissé. Sa politique chancelante n'était plus que feintes, échappatoires, mouvements à contresens et propos contradictoires. Durand lui dénonçait les menées du roi de Prusse en Pologne. « Nous ne pouvons supposer, répondait Kaunitz, que la Russie consente à l'agrandissement d'un prince que, jusqu'à présent, elle a cherché à écarter des affaires de Pologne, ni qu'elle s'occupe d'un démembrement qui entraînerait une guerre générale en Pologne*. » Ce démembrement, Durand ne cessait d'en démontrer le danger. Kaunitz le prenait de très haut avec les Français : Durand sans doute osa lui parler du Zips; il écrivit le 4 décembre à Mercy : « Notre procédé pour le roi de Pologne est trop grand, trop honnête et trop raisonnable pour pouvoir plaire là où vous êtes; mais je suppose cependant qu'ils auront la prudence de ne pas le témoigner. En tout cas, nous avons fait comme nous l'entendons, et nous nous passerons fort bien de leur approbation. Je juge, d'ailleurs, comme vous de la tournure d'esprit et du caractère de M. d'Aiguillon, qui joue un jeu double auquel

1 Martens, t. II, p. 16-18.

* Lettre de Durand, 6 novembre 1771.

il pourrait bien se casser le nez, et qui pourrait bien par-dessus le marché, si bientôt il ne change pas de conduite vis-à-vis de nous et de l'Espagne, faite rester sa cour, comme on dit, le c. entre deux chaises. J'ai lâché à M. Durand, d'un tonde mépris et de persiflage, cependant que je savais de Berlin que M. d'Aiguillon cajolait beaucoup M. Sandoz, et que le roi de Prusse prétendait avoir des assurances positives du duc que la France ne mettrait aucun obstacle aux projets d'agrandissement qu'il pouvait avoir aux dépens de la Pologne. . . ; que, moyennant cela, je ne pouvais m'empêcher d'être un peu étonné toutes les fois que lui Durand s'avisait de me témoigner ses frayeurs au sujet des vues du roi de Prusse sur la Pologne... »

Durand ne fut pas mieux reçu lorsqu'il vint apporter à Kaunitz la proposition de congrès suggérée à Versailles par Sandoz. Kaunitz lui répondit, le 11 décembre 1771, que le congrès était impossible, puisque la tsarine n'en voulait point et que son but était justement d'exclure la France de la négociation; que le roi de Prusse trompait tout le monde ; que l'Autriche ne pouvait tremper dans ces intrigues ; « qu'une assemblée formée avant que d'avoir ébauché avec les parties un projet de pacification ne présentait aucune espérance de succès; que c'était tout ce qu'il pouvait en dire. . . , et qu'on pourrait craindre qu'une entrevue n'aboutît à faire la paix au préjudice d'un tiers, et qu'un démembrement de la Pologne ne pourrait qu'altérer le système de l'Europe » . Cependant, Kaunitz crut devoir se montrer un peu moins rassuré sur ce dernier point qu'il n'affectait auparavant de le paraître. Durand écrivait, le 14 décembre : « Une seule chose tempère son inquiétude; c'est qu'il ne se figure pas que les Russes puissent seconder les vues

ambitieuses d'un monarque que l'acquisition de Danzig et de la Prusse polonaise rendrait bientôt rival de son commerce et de sa puissance. » Tout autre était le langage que Kaunitz tenait aux Prussiens, et l'agent de Frédéric, Rhode, pouvait lui écrire le 1 er décembre : « L'impératrice-reine aussi bien que l'empereur ont touché quelque chose, quoique en termes généraux et à demi-mot seulement, qu'on voulait avoir sa part, en cas qu'il s'agissait d'un démembrement de la Pologne, et qu'il fallait s'entr'expliquer là-dessus. »

Cette explication qu'elle sollicitait à demi-mot, l'Autriche allait être mise en demeure de la fournir. Kaunitz connut, le 20 décembre 1771, les réponses que Panine avait adressées à Lobkowitz. L'Autriche apprit en même temps que les Russes avaient terminé la campagne par des succès décisifs ; que les Turcs réclamaient plus vivement que jamais les ratifications et l'exécution de leur traité; que, d'ailleurs, ils répugneraient médio- ! crement à un partage de la Pologne, s'ils regagnaient à ce prix les principautés du Danube; qu'enfin, la Russie et la Prusse avaient resserré leur alliance, qu'elles s'étaient mises d'accord pour le partage, et que l'Autriche avait à choisir entre une guerre plus que périlleuse et une paix féconde en bénéfices. Le premier mouvement de Marie-Thérèse fut la consternation. « Je suis dans les grandes agitations... », écrivait-elle, le 30 décembre, à Kaunitz en le mandant auprès d'elle. La délibération commença.

Kaunitz exposa l'état des affaires dans un mémoire daté du 17 janvier 1772 ! . Il était trop politique pour hésiter entre la guerre et le partage. La seule question

1 Arseth, t. VIII, p. 336-346.

qui le préoccupât sérieusement était celle de savoir si le partage devait s'opérer aux dépens de la Pologne, aux dépens de la Turquie ou aux dépens de l'une et de l'autre. « Les Russes, dit-il, ont fait insinuer par le comte Massin qu'il y avait à choisir entre plusieurs plans. » Il résuma les propositions de l'agent russe et les discuta avec une entière liberté d'esprit. La question du traité d'alliance avec la Porte ne semblait être à ses yeux qu'une question de forme. La Porte en avait usé à diverses reprises très librement avec l'Autriche ; l'Autriche pouvait agir de même. Kaunitz laissait à l'impératrice le soin de choisir entre les différentes propositions qu'il lui présentait ; il semblait cependant préférer que l'opération se fît aux frais « du barbare, ennemi héréditaire » de Gonstantinople, plutôt qu'à ceux de « l'innocente Pologne » . Marie-Thérèse communiqua le travail de Kaunitz à l'empereur. Joseph opinait pour la continuation de la guerre l . L'Autriche, selon lui, ne pouvait qu'y gagner : les deux adversaires s'épuiseraient réciproquement. On se nantirait en Pologne, sauf à restituer ce qu'on aurait occupé si tout le monde renonçait au partage, et à s'indemniser en Turquie, d'accord avec les Russes, lorsqu'on ferait la paix. Kaunitz répondit, le 20 janvier, aux observations de l'empereur, et n'eut pas de peine à démontrer que, vu l'alliance de la Prusse et de la Russie, la continuation de la guerre tournerait au détriment de l'Autriche 2 . Joseph se rendit à l'évidence, u II ne reste plus, écrivait-il à l'impératrice, le 22 janvier, qu'à décider quel est celui des projets de compensation qu'il faut choisir. MiUtariter, politice ei

1 Mémoire de Joseph, 19 janvier 1772. Béer, Documents, p. 39. 9 Mémoire de Kaunitz. Béer, Documents, p. 42.

cameraliter, rien ne nous conviendrait mieux que Glatz et Neisse; Bayreuth et Ansbach, en aucun cas; si cela n'est point considéré comme possible, ce dont malheureusement je ne doute pas, le plus avantageux serait de prendre Belgrade avec une portion de la Bosnie jusqu'au golfe de la Drina. Telle est ma faible opinion; mais comme le prince de Kaunitz ne dévoile pas les siennes et n'indique pas à laquelle des sept propositions il donne la préférence, j'ai cru nécessaire de le lui demander. » Kaunitz fit connaître son opinion le lendemain ; mais la simplicité n'était pas son fort, et il s'appliqua à marquer « les progressions » qu'il croyait devoir établir entre les « différentes propositions ». L'empereur et l'impératrice acceptèrent les « propositions graduées » qu'il leur présenta. En première ligne, l'Autriche plaçait le comté de Glatz et une portion de la Silésie ; en seconde ligne, Belgrade avec un morceau de la Bosnie ; en troisième ligne Ansbach et Bayreuth ; puis enfin, sur la ligne de retraite, l'insinuation d'une cession de la

1 Valachie et, faute de mieux, le partage de la Pologne.

\ On décida d'instruire van Swieten de ces résolutions, mais on ajouta qu'il devait laisser au roi de Prusse le soin de faire les premières avances et n'indiquer « les propositions graduées » que sous forme de suggestions toutes personnelles. C'est qu'avant de se compromettre et de découvrir ses convoitises, l'Autriche voulait être sûre de ne s'engager qu'à bon escient. Les instructions envoyées à van Swieten, le 25 janvier 1772, l'indiquaient fort clairement : « Il serait affreux de vouloir s'attirer le plus grand mal possible, qui est la guerre, lorsqu'on peut sans risques et sans dangers, et bien plus sûrement, parvenir au but qu'on se propose, et nous croyons, par conséquent, le moment arrivé dans lequel on se doit

entre bons amis de parler à cœur ouvert. . . Ce prince éclairé (le roi de Prusse) sentira que, pour prévenir toute jalousie et ne pas nous croiser dans nos mesures, il sera indispensable de commencer d'abord et au plus tôt par une promesse solennelle, foi de roi, qu'il sera observé Y égalité la plus parfaite dans les acquisitions dont il pourrait être question pour lui et pour nous, et que, tout de suite, comme il n'y a pas un moment à perdre dans les affaires de ce genre..., il faudrait incessamment se confier à cœur ouvert ce que l'on désirerait de part et d'autre. Nous proportionnerons nos demandes à celles que le roi jugera à propos de faire. »

Swieten ainsi catéchisé, Kaunitz se chargea lui-même de causer avec Galytzine. Il le vit le 27 janvier 1772. Galytzine lui exposa les considérations présentées par Panine dans ses deux dépêches du 5 décembre 1771. Le diplomate russe n'eut pas à faire de grands frais d'éloquence pour convaincre le ministre autrichien. Le parti de Kaunitz était pris. « Je vis bien, rapporte Galytzine, que le prince, contre son ordinaire, était tout oreilles ; qu'il ne se cabrait contre rien, m'avouant enfin que je n'avais pas tort en raisonnant ainsi, et que lui-même avait de la peine à se familiariser avec l'idée d'une nouvelle guerre qui pourrait facilement devenir générale. » Il déclara qu'ayant reçu sur « les détails et circonstances » des « éclaircissements » qui lui avaient manqué jusque-là, il considérait actuellement comme tout à fait justes les exigences de la Russie envers la Porte. Le lendemain, 28 janvier, il donna par écrit à Galytzine la déclaration formelle du consentement de l'Autriche aux principes des agrandissements respectifs, posés par Panine dans sa dépêche du 5 décembre. L'Autriche, disait-il, aurait préféré qu'il n'y eût point de

partage de la Pologne ; mais s'il y en avait un, elle ne pouvait rester indifférente ni à l'accroissement de la puissance de ses voisins, ni à la destruction de l'équilibre européen, et elle était disposée à entrer en négociation sur la part qui reviendrait à chacun. Kaunitz ajouta même, au cours de l'entretien, que, le principe du partage de la Pologne une fois posé, « il y aurait moyen d'enlever encore du terrain à quelque autre qui en avait de reste et qui serait obligé d'y donner les mains malgré lui, en trouvant là-dessus les trois cours d'accord. » Galytzine fit observer que ce propos ne pouvait s'appliquer qu'à la Turquie. Kaunitz ne le démentit pas 1 .

^ C'est ainsi que l'Autriche, après avoir promis, le 6 juillet 1771, de faire restituer à la Porte, par la voie des négociations ou par celle des armes, les territoires envahis par la Russie, et de faire conclure la paix sans que l'indépendance et les libertés de fa Pologne souffrissent la moindre atteinte; après avoir touché, à titre d'arrhes, une avance de deux millions de florins, en était venue, au mois de janvier 1772, à proposer à la Prusse et à la Russie le démembrement de la Pologne /et le partage de la Turquie. Triste résultat de tant de Ç subtilités ! Kaunitz pouvait s'aveugler lui-même sur la ^valeur de son œuvre, tout son art n'avait pu déguiser la cruelle vérité aux yeux de Marie-Thérèse, et le jugement qu'elle portait sur la politique de son ministre demeurera celui de l'histoire. « 11 n'est pas possible de revenir sur nos pas, écrivait-elle *. Le ton trop mena

1 Martbrs, t. II, p. 18-19.

* Le 22 ou le 25 janvier. Arrête, Joseph 11 et Marie-Thérèse, t. I, p. 362; t. VIII, p. 594, note.

çant avec les Russes, notre conduite mystérieuse tant avec nos alliés que nos adversaires, tout cela est provenu qu'on a mis pour principe à chercher à profiter de la guerre entre la Porte et la Russie pour étendre nos frontières. . . On voulait agir à la prussienne, et l'on voulait en même temps retenir les apparences de l'honnêteté. Sous ce point de vue, on s'est fait illusion sur les moyens, et l'on cherche et se flatte encore sur les apparences et sur les événements. Il se peut que je me trompe, et que ces événements soient plus favorables que je ne puis les envisager; mais dussent-ils nous procurer la première ébauche du partage,... dussent-ils nous procurer le district de la Valachie, Belgrade même, je les regarderai toujours comme achetés trop chèrement, l'étant aux dépens de l'honneur, de la gloire de la monarchie, de la bonne foi et religion de nous autres... J'avoue, j'ai peine à le soutenir, et que rien au monde ne m'a plus coûté que la perte de notre renommée. Malheureusement, je dois avouer que nous lç méritons... » *

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