‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 27 sur 55 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LB PRINCIPE DE LA TRIPLE ALLIANCE l'égalité DES PARTS

(Janvier-février 1772)

Le grand Frédéric enseignait à ses contemporains la politique à la prussienne ; mais il ne se souciait nullement d'apprendre d'eux à garder les apparences de l'honnêteté. Il ne perdait pas son temps à ces « bagatelles » . La réponse des Russes ne le satisfaisait point : ils demandaient trop et ne promettaient pas assez. Il refusa péremptoirement d'envoyer son armée sur le Danube ; par compensation, il renonça à annexer la ville de Danzig, considérant « que le possesseur de la Vistule et du port de Danzig assujettirait cette ville avec le temps, et qu'il ne fallait pas arrêter une négociation aussi importante pour un avantage qui, proprement, n'était que différé » . Il ajouta comme une condition sine quâ non qu'il se mettrait en possession de la Prusse polonaise et de la Warmie dès que le traité serait signé. C'est le 4 janvier 1772 qu'il envoya à Solms cet ultimatum. Ce n'était qu'à son corps défendant qu'il s'était décidé à promettre à la Russie de la soutenir de toutes ses forces, dans le cas où elle serait attaquée par l'Autriche. Il employa dès lors toute son activité à rendre cette clause inutile et à décider l'Autriche à la paix et au partage. L'Autriche vint au-devant de ses désirs.

Swieten reçut les instructions que Kaunitz lui avait adressées le 25 janvier, et se présenta chez le roi de Prusse le 4 février 1772. Frédéric n'attendait pas que les choses iraient aussi vite et aussi bien. « Vous serez aussi étonné que je l'ai été moi-même, écrivait-il à son frère, lorsque nous connaîtrez les propositions de Swieten. » Le diplomate autrichien posa d'abord la question de principe, c'est-à-dire la parfaite égalité dans les acquisitions respectives des trois cours. «Cette proposition, qui était juste, fut reçue sans empêchement » , dit Frédéric en ses Mémoires. C'était le moment de « se confier à cœur ouvert ce que l'on désirait de part et d'autre » . Frédéric parla le premier et déclara quelle serait sa part. L'Autriche, ajoutait-il, peut trouver une portion équivalente dans les palatinats voisins de la Hongrie, y compris Cracovie. Swieten objecta qu'entre la Hongrie et la Pologne, il y avait les Karpathes, et que ces montagnes empêchaient l'Autriche de s'étendre de ce côté. — Cependant, dit Frédéric, vous seriez fort vexés si l'on voulait vous prendre le Milanais, malgré les Alpes qui le séparent de vos États. Swieten repartit qu'il y aurait un meilleur moyen de satisfaire sa cour, et que ce serait un échange. « Lequel? demanda le roi. — Nous vous donnerions toute notre part de la Pologne pour le comté de Glatz et la Silésie. — Comment? comment? » s'écria Frédéric. Il fallut que Swieten répétât sa proposition. Il s'efforça de démontrer que la Prusse s'arrondirait bien mieux en doublant ses acquisitions en Pologne. « Non, monsieur, dit Frédéric, cela ne me convient point. J'ai la goutte dans les pieds, et ce serait une proposition à me faire si je l'avais dans la tête. Il s'agit de la Pologne et non de mes États. Je ne réclame et n'exige rien d'autre que la Prusse polo-

naise. Prenez la part qui vous revient en Pologne ou ailleurs, mais point dans mes États. » — C'est alors que Swieten fut conduit à exposer les « propositions graduées » du prince de Kaunitz; il parla de Belgrade, de la Bosnie et de la Serbie. Frédéric le laissa dire ; il l'encouragea même : il n'était pas fâché de connaître le fond de la pensée de Kaunitz. Instruit du traité de l'Autriche avec les Turcs, il trouvait, en bon Prussien, une satisfaction singulière à constater la duplicité de la cour de Vienne. « Je lui dis en badinant, rapporte-t-il, que j'étais bien aise d'apprendre que les Autrichiens n'étaient pas encore circoncis, comme on les avait accusés de l'être, et que c'était aux dépens de leurs bons amis les Turcs qu'il voulaient prendre leur portion. » « J'avoue, écrivait-il à son frère, que c'est une perfidie de la part de cette cour de vouloir prendre du territoire à ceux qui se sont fiés à elle, qui l'ont choisie comme médiatrice de la paix, et de prétendre imposer aux Turcs des cessions qui les affaibliraient autant du côté de la Hongrie que la conquête de la Crimée les affaiblira du côté de la Russie 1 . »

L'Autriche s'était livrée. Frédéric avait découvert le jeu de Kaunitz. « Je vois combien ce dernier doit être embarrassé de voir son plan dérangé, écrivait-il à Finkenstein, le 7 février 1772. Mais quels que puissent être les projets qu'il roule dans sa tête, je crois cependant entrevoir assez qu'il n'en veut point découdre, et cette persuasion me suffit pour me tranquilliser... En effet, pourvu que nous tenions ferme, la Russie et moi, et

1 Frédéric au prince Henri, 8 février 1772. Duncker, p. 249. — Frédéric à Solms, 5 février 1772, Correspondance de Solms, p. 639. — Rapport de Swieten, 5 février. Béer, t. Il, p. 154.

que mon traité avec cette dernière soit signé, il faudra bien que la cour de Vienne s'accommode et qu'elle se contente à la fin, bon gré, mal gré, de la portion qui lui sera assignée de la Pologne. » Il était évident que l'Autriche aurait préféré ne point tremper dans l'affaire polonaise, prendre ses acquisitions aux dépens du Turc et laisser à ses deux voisins tout l'odieux du partage. Frédéric ne l'entendait pas ainsi. Il fallait que l'Autriche fût complice. « Si l'Autriche n'obtient rien de la PoA logne, écrivait-il à Solms, le 16 février, toute la haine J des Polonais se tournera contre nous. Ils regarderaient alors les Autrichiens comme leurs uniques protecteurs, et ces derniers y gagneraient tant de crédit et d'influence, qu'ils auront mille et mille occasions d'y faire jouer toute sorte d'intrigues. » Si l'Autriche avait respecté la Pologne en 1772, elle aurait pu, dans la suite, s'en faire la protectrice ; Frédéric, qui prévoyait qu'un partage en entraînerait nécessairement un autre, ne voulait point laisser cet embarras à ses neveux. L'histoire ne prouva que trop la sagacité de ce raisonnement. En attendant, sûr que l'Autriche « n'en voulait point découdre » , et qu'elle se laisserait forcer la main, Frédéric n'hésita plus à promettre aux Russes une assistance militaire qu'il jugeait désormais inutile, et il écrivit à Solms, le 16 février, de hâter la conclusion du traité. Son vœu se rencontra avec celui de la tsarine, et le courrier qui portait ces ordres à Solms se croisa en chemin avec celui qui portait à Frédéric l'instrument du traité. Le 15 janvier, Panine et Solms signèrent à Pétersbourg deux conventions : par la première, la Russie et la Prusse, considérant « la confusion générale où se trouve la République de Pologne par la division des grands et la perversité des esprits de tous les citoyens » , décla-

iraient la nécessité de « réunir à leurs États certains districts de ce royaume » ; elles déterminaient ces districts ; elles se promettaient de se soutenir réciproquement contre l'Autriche, le cas échéant; et par la seconde convention, elles réglaient les conditions de leurs secours respectifs. Mais Frédéric comptait bien que Ton n'en aurait pas besoin. « Je crois, écrivait-il à Solms, qu'il faudrait se borner, après avoir pris possession, de leur déclarer sèchement qu'on l'avait fait pour telles ou telles raisons... Ce ton de fermeté en imposerait à la cour de Vienne, et je mettrais bien ma tête à prix que cela n'occasionnerait aucune guerre '. »

À Vienne, les perplexités redoublaient. Lorsque Marie-Thérèse connut l'entretien que le roi de Prusse avait eu le 4 février avec Swieten, elle commença par se désoler. Elle protesta de sa vertu et invoqua le droit public. « Je ne comprends pas, disait-elle dans un écrit qu'elle qualifie elle-même de jérémiades, je ne comprends pas la politique qui permet qu'en cas que deux se servent de leur supériorité pour opprimer un innocent, le troisième peut et doit, à titre de pure précaution pour l'avenir et de convenances pour le présent, imiter et faire la même injustice... Un prince n'a d'autres droits que tout autre particulier : la grandeur et le soutien de son État n'entreront pas en ligne de compte quand nous devrons tous comparaître à le rendre. » La conscience de l'impératrice condamnait ces injustes spéculations ; sa pudeur politique en était froissée : « Que diront la France, l'Espagne, l'Angleterre, si tout d'un

1 Martbrs, t. VI, p. 70 et suiv. ; Texte des deux conventions. — Frédéric à Solms, 8 décembre 1771, 4 janvier 1772, Correspondance de Solms y p. 569 et 597.

coup on se lie étroitement avec ceux auxquels nous avons tant voulu imposer et dont nous avons déclaré le procédé injuste?... Passons plutôt pour faibles que pour malhonnêtes. » C'était là, certes, un beau langage, et nul souverain ne pouvait se proposer de plus nobles résolutions. La difficulté consistait à y conformer sa conduite, et c'est ici que la politique commençait à gâter la morale. « Tâchons, poursuivait l'impératrice, de diminuer les prétentions des autres, au lieu de penser à partager avec eux à des conditions si inégales, n Ces derniers mots formaient le biais par lequel le sophisme s'insinuait subrepticement dans l'âme de l'impératrice, et la poussait, sans qu'elle s'en doutât, vers les accommodements. Elle inclinait à confondre l'équité du partage avec l'égalité des parts; elle commençait à se figurer que la justice serait satisfaite lorsque l'aiguille de la balance serait droite et que les deux plateaux pèseraient le même poids. « Nous sommes liés avec la Porte, disait-elle ; nous en avons même reçu de l'argent : les prétextes qu'on pourrait ou voudrait trouver pour faire manquer les Turcs les premiers, pour profiter après de leurs dépouilles, ne se combinent pas avec l'exacte droiture, et avec les vrais principes. Jamais je ne saurais m'y soumettre ; il ne peut donc être question de la Serbie et de la Bosnie, seules provinces qui nous conviendraient. Il ne nous reste que la Valachie et la Moldavie : pays malsains, dévastés, ouverts aux Turcs, Ta r tare s, Russes, sans aucune place; enfin, pays où il faudrait employer bien des millions et du monde pour s'y maintenir. » Que faire alors, et quel moyen restait-il pour maintenir, sans froisser la justice, le précieux équilibre de la balance? Il n'y en avait qu'un; le roi de Prusse l'avait indiqué depuis longtemps, et l'impéra-;

i trice y était amenée à son tour. C'était la Pologne; mais il était inique de dépouiller un tiers sans l'indemniser. Marie-Thérèse jugea que « les pays malsains, dévastés, ouverts aux Turcs, Tartares et Russes » , feraient parfaii tement l'affaire des Polonais. « Il faudrait, po.ursuivait-elïe, revenir à la Pologne, et lui assigner, à titre d'indemnisation, la Valachie et la Moldavie; ce serait encore le seul moyen', le moins mauvais, auquel je pouri rais me prêter. » Le fait est que les Turcs n'auraient ! rien à reprocher à leur alliée l'Autriche, puisqu'elle ne leur prendrait rien, et que les Polonais seraient bien mal venus à se plaindre de l'expropriation qu'on leur ferait subir, puisqu'on leur donnerait un si beau déi dommage m en t.

Ces luttes tragiques et subtiles à la fois, qui déchiraient l'âme de Marie-Thérèse et dont l'histoire nous a conservé le singulier témoignage, Frédéric, incapable peut-être de s'en figurer les cruelles péripéties, n'en avait que trop justement prévu la fin: Le philosophe de Sans-Souci, qui prenait un plaisir si raffiné au spectacle des contradictions des hommes, qui persiflait si volontiers chez les autres les faiblesses dont il était exempt et qui éprouvait une si étrange volupté à dévoiler les âmes, aurait sans doute donné quelques thalers de son trésor pour lire le billet que Marie-Thérèse adressait à Kaunitz en lui envoyant ses jérémiades. La pieuse souveraine de l'Autriche en arrivait à poser, presque dans les mêmes termes, les mêmes conclusions que le parfait libertin qui régnait à Potsdam. Un an auparavant, le 21 janvier 1771, Frédéric écrivait à son frère, à propos de la Warmie : « Cette portion est si mince, qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait. » Le 18 janvier 1772, Marie-Thérèse écrivait à son chance-

lier : « Il faut savoir s'exécuter, et pour un profit mince ne pas perdre sa réputation ni droiture devant Dieu et devant les hommes. »

Kaunitz s'était imaginé, d'après le rapport de Swieten, que le roi de Prusse se prêterait volontiers à un agrandissement de l'Autriche en Turquie; il avait pris les questions de Frédéric pour des offres, et sa curiosité pour un acquiescement. Il préférait beaucoup cette combinaison, et il proposa, le 13 février, de prendre toute la Valachie, la partie sud de la Moldavie et de la Bessarabie ; le reste de ces deux provinces serait attribué aux Polonais. En dédommageant ainsi la Pologne de ce que d'autres lui enlevaient, en évitant de lui rien demander pour soi-même, en ne prenant aux Turcs que ce qu'ils avaient irrévocablement perdu, Kaunitz jugeait que l'impératrice « satisferait à la délicatesse la plus scrupuleuse et remplirait en même temps les devoirs sacrés de son état de souveraine » . Ce ne fut point l'avis de Joseph. « Qu'est-ce que la Pologne a à exiger de nous, écrivait-il, le 14 février 1772, quand nous ne lui prenons rien? Est-ce que nous avons la conscience assez délicate pour vouloir la dédommager des injustices (si c'en est une?) que les Russes et le roi de Prusse commettent en prenant quelques morceaux? Je finis, en peu de mots, par dire qu'il nous faut toute la Moldavie et la Valachie... » Le Danube et le Pruth formeraient la frontière de l'Autriche. Joseph prétendait même acquérir sur la rive droite du Danube Belgrade et le Vieil-Orsova.

On délibérait sans avancer; Joseph esquissait projets sur projets; Kaunitz préparait de savantes dépêches pour Berlin et pour Pétersbourg. L'impératrice rejetait le lendemain ce qu'elle s'était résignée à accepter la veille. Elle ne pouvait se résoudre ni à prendre aux

Polonais, ni à prendre aux Turcs, ni à rien prendre à personne. « J'avoue, disait-elle dans une note dictée à son secrétaire Pichler ', j'avoue que dans aucune époque de ma vie je n'ai éprouvé autant d'anxiété. Lorsque tous mes Etats étaient menacés, je m'appuyais sur mon bon droit et sur l'aide de Dieu. Mais aujourd'hui, où non seulement le droit n'est pas de mon côté, mais où les engagements, l'équité et ie bon sens combattent contre mot, il ne me reste aucun repos. Je n'ai plus que l'inquiétude d'un cœur qui n'était babîtué ni à s'étourdir lui-même ni à faire passer la duplicité pour la franchise. La confiance et la foi sont pour jamais perdues, et avec elles les plus purs joyaux et la vraie force d'un souverain contre les autres. Que penseront et jugeront de nous toutes les puissances en nous voyant risquer notre réputation pour un bénéfice aussi misérable que la Valachie et la Moldavie? Deux provinces! tjui en ligne d'intérêt sont nuisibles à la monarchie, en ligne de politique nous conduiront peut-être à notre ruine après nous avoir fait perdre notre crédit... Je ne suis plus de force à conduire seule les affaires; je les laisse donc, pour mon plus grand chagrin, suivre leur cours. » Ce qui la blessait et l'abattait le plus, c'étaient les railleries de Frédéric à propos de ce malheureux projet de partage de la Turquie, qu'on avait eu l'imprudence de lui communiquer. « Le roi ne pouvait revenir de notre noirceur, écrivait-elle; nos dépêches m'ont mérité cela, et c'est ce qu'il y a de plus déplorable. »

Kaunitz, cependant, finit par l'emporter. Il établit

1 Cette noie est ci et ch. nu, le récit «

que, tout en se réservant de proposer dans l'avenir des combinaisons différentes, il convenait de prendre acte du partage de la Pologne, de se nantir dans ce pays et d'établir formellement les droits de l'Autriche à un dédommagement. L'équivoque qui subsistait dans cette proposition, le prestige décevant qu'exerçaient sur l'esprit de Marie-Thérèse les belles paroles d'équilibre et d'égalité, triomphèrent de ses scrupules. Le 19 février 1772, elle apposa sa signature au bas du projet de déclaration suivant, qui fut contre-signe par l'empereur :

u S. M. t impératrice de toutes les Russies et S. M. le roi de Prusse ayant des droits et prétentions sur quelques palatinats et districts de la Pologne, ainsi que nous en avons de notre côté; pour obvier à tout ce qui pourrait naître de difficultés à cet égard et altérer l'amitié et la bonne harmonie qui subsistent heureusement entre nous, nous nous promettons foi et parole de souverain, par le présent acte, signé de notre main : Que, quelles que puissent être l'étendue ou les bornes de nos prétentions respectives, les acquisitions qui pourront en résulter devront être parfaitement égales; que Ut portion de Hun ne pourra pas excéder la portion de l'autre, et que, bien loin de mettre des obstacles aux mesures que chacun de nous pourrait juger devoir prendre pour réaliser ses prétentions, nous nous entr aiderons au besoin, mutuellement et de bonne foi, pour nous en faciliter le succès, nous promettant, en même temps, le plus parfait secret sur le présent engagement réciproque, »

Cette déclaration fut d'abord expédiée à Berlin. Si le roi de Prusse la signait, Swieten devait l'envoyer à Pétersbourg. Il ajouterait alors que l'Autriche attendait,

pour découvrir ses prétentions, de connaître celles de ' i« B ussîe. Le roi de Prusse signa le 28 février 1772; la iration partit immédiatement pour Pétersbourg, et arme, à son tour, la signa le 5 mars. L'Autriche mouvait plus espérer de tourner la difficulté et îapper à la complicité du partage. Le 15 janvier, russe et la Russie étaient convenues à Pétersbourg artager la Pologne et d'inviter l'Autriche à accéder tartage, et, le 19 février, l'Autriche, qui ignorait re ce traité, se déclarait prête à donner son continent au partage sous la condition que l'égalité y t observée. Aussi, lorsque Galytzine communiqua unitz le traité de partage de Pétersbourg, le chanr autrichien comprit que l'affaire était irrévocalent décidée, et que c'était en Pologne que, bon mal gré, l'Autriche devait prendre sa part. Il osa, le 8 mars, à l'impératrice; Marie-Thérèse se lit. « Je trouve, répondit-elle à Kaunitz, qu'il n'y is désormais rien autre chose à faire; cette considén ne me tranquillise cependant ni sur l'agrandisnt de ces deux puissances ni, encore moins, sur :cessité où nous sommes de partager avec elles. » î attendant que l'on se fût mis d'accord sur les i respectives, chacun se nantissait. Les Russes paient les deux tiers de la Pologne depuis 1768 : tutrichiens et les Prussiens avaient, en 1769 et , tiré des cordons le long des frontières de laRépule, et ces cordons s'étaient successivement étendus anière h englober la meilleure part des lots que m de ces deux États prétendait s'attribuer. Les armées qui envahissaient ainsi le territoire polonais '■paraient, chacune à sa manière, la domination de t auquel elles appartenaient. Avant d'être assujettis

à leurs voisins, les Polonais apprenaient à en connaître les mœurs, les habitudes, les traditions et le caractère.

La guerre que les Polonais se faisaient entre eux et faisaient avec les Russes était une guerre atroce et sauvage. Les soldats de Catherine rivalisaient de violences avec les confédérés ; ils les dépassèrent bientôt. De part et d'autre on tuait, pillait, brûlait, violait et rançonnait au nom de la religion ; on se convertissait mutuellement à coups de sabre et à coups de fouet. « Les confiscations, dit Herrmann ', rapportèrent au trésor russe plus d'un million de ducats. » « La Pologne est précisément aujourd'hui ce que l'Allemagne était du temps où le Faust-Recht y était reçu », écrivait le résident de Saxe à Varsovie. Divisant les partis, les excitant les uns contre les autres, semant les discordes, fomentant les haines dans la nation, écrasant ceux qu'ils ne pouvaient corrompre, artificieux et fanatiques, rusant et frappant tour à tour, les Russes agissaient à la manière des conquérants tartares. Leur ministre à Varsovie, le baron de Saldern, était, au dire d'un témoin, « un enragé auquel on a donné un sabre. — Il parle continuelle ment de faire brûler, pendre, ravaler. Il dit des sottises et des grossièretés à tous les ministres étrangers*. »

Les Autrichiens, plus cultivés, s'inspiraient des exemples du Bas-Empire. Ils délimitaient gravement et minutieusement, plantaient, déplantaient et replantaient leurs aigles, fouillaient les archives, compilaient et placardaient de méthodiques déductions de leurs titres et droits anciens, verbalisaient, dressaient des protocoles, signaient des passeports, instrumentaient,

1 Hehrmann, t. V, p. 496.

* Rapport du résident de Saxe, Essen, 25 mai 1771.

rendaient la justice et paraient d'un long titre, en latin juridique, l'agent chargé de lever les contributions et d'appliquer aux districts « réincorporés » et occupés le rude et rigoureux gouvernement des États héréditaires de l'Autriche.

Le grand Frédéric en usait tout crânement à la prussienne, et ne perdait pas un temps inutile à se donner des apparences de légalité. Se réservant d'organiser plus tard ses possessions polonaises avec autant d'art qu'il en avait apporté à l'assimilation de la Silésie, il traitait alors en pays conquis, taillable et corvéable à merci, les territoires enserrés dans son cordon. Il y formait des magasins, s'y ravitaillait en vivres et en fourrages, remontait sa cavalerie, faisait vivre ses troupes sur le pays et payait tout ce qu'il prenait avec une fausse monnaie qu'il refusait ensuite de recevoir dans ses caisses. Le roi philosophe reproduisait dans la Pologne du nord les procédés que naguère le Tartare Krim-Guéray, qui se piquait aussi de philosophie, appliquait à la Pologne du sud. Le khan des Tartares abandonnait les esclaves mâles et enlevait les femmes afin de les convertir, d'en peupler les harems de Grimée et d'en faire souche de musulmans 1 . «Le roi de Prusse, écrivait le résident de Saxe, le 18 mars 1771, a fait emporter de la Pologne presque sept mille filles de seize à

1 « Ma religion, disait Krim-Guéray à l'envoyé français, me permet de donner aux chrétiens des esclaves mâles et me prescrit de garder les femelles, afin d'en faire des prosélytes. — C'est, répondit le Français, que les jolies filles vous plaisent davantage* — Point du tout; mais j'obéis à la loi la plus raisonnable... La conversion d'un homme est toujours un miracle ; celle des femmes, au contraire, est la chose du monde la plus naturelle et la plus simple : elles sont toujours de la religion de leurs amants. » Mémoires du baron de Tott 9 t. I.

vingt ans, et il exige que, de chaque certain nombre d'arpents, il lui soit livré une pucelle ou fille avec une vache, un lit et trois ducats en argent. » Le lit devait être de plume, avec quatre oreillers; deux porcs complétaient la dot >. Ces Polonaises, avec leur bagage, étaient transportées et mariées dans la Poméranie prussienne, où l'accroissement du peuple et la propagation de la race porcine laissaient, paraît-il, quelque chose à désirer. « Cette rigueur, concluait le diplomate saxon, a poussé les habitants au désespoir. »

« À présent, mon cher frère, le gros de notre ouvrage est fait, écrivait Frédéric *... Cela réunira les trois religions grecque, catholique et calviniste; car nous communierons d'un même corps eucharistique, qui est la Pologne, et si ce n'est pas pour le bien de nos âmes, cela sera sûrement un grand objet pour le bien de nos États. » Ce grand objet, ce n'était pas tant l'acquisition de quelques provinces, œuvre assez commune en ellemême, que la solidarité d'intérêts, la complicité politique, l'alliance établie entre les trois cours du Nord ; enfin, la Prusse portée au premier rang dans cette alliance, moins par l'étendue de ses territoires et la puissance de ses ressources que par la supériorité de la position où elle avait su se placer entre l'Autriche et la Russie. « Si tout cela conduit à une alliance durable des trois puissances, avait dit le prince Henri, cette alliance fera la loi à l'Europe *. » L'Europe l'a depuis lors appris à ses dépens.

De si grands résultats obtenus à si peu de frais auraient

1 Ferrand, t. I, p. 129.

1 Au prince Henri, 9 avril 1772.

3 Lettre au roi, 5 mars 1772.

dû satisfaire le roi de Prusse ; il aurait pu se contenter d'exposer à la postérité, dans ses Mémoires, ce chefd'œuvre d'intrigue et de diplomatie. Mais il fallait toujours que chez lui le cynique, qui avait trop souvent taché le héros, vint rabaisser le politique. Jusqu'en leurs occupations privées, durant cette grande crise de l'histoire européenne, les trois souverains alliés devaient marquer l'empreinte de leurs singuliers caractères. Tandis que la grande Catherine II faisait graver des médailles en l'honneur d'Alexis Orlof, et élaborait un code de lois destinées à éclairer le genre humain en général et la nation russe en particulier; tandis que Marie-Thérèse se frappait la poitrine et s'efforçait, par une subtile direction d'intention, d'apaiser les angoisses de sa conscience, le grand Frédéric persiflait les victimes de son implacable politique et distillait, dans de petits pamphlets, parodiés de Voltaire, la mordante raillerie dont il aimait à accabler ses adversaires vaincus. « Pour vous rendre compte de mes occupations, écrivait-il à Voltaire, le 28 novembre 1771, vous saurez qu'à peine eus-je recouvré l'articulation de la main droite (il avait eu un violent accès de goutte), je m'avisai de barbouiller du papier, non pour éclairer, non pour instruire le public de l'Europe, qui a les yeux très ouverts, mais pour m'amuser. Ce ne sont pas les victoires de Catherine que j'ai chantées, mais les folies des confédérés. » Il ne lui suffisait pas de dépouiller les Polonais, il voulait leur enlever l'espèce de prestige qui s'attache toujours aux malheureux, et il prétendait les rendre ridicules :

Entants bâtards des discordes civiles, Quoique hautains, entiers dans leurs débats, Ils n'étaient point à vaincre diffici'es, Et préféraient le pillage aux combats..

Il ne les peint ainsi au début de son poème que pour justifier l'étrange discours que leur tient la Paix à la fin du chant sixième :

...Vous avez à vos puissants voisins, Sans y penser, longtemps servi la nappe.

Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que ces voisins partagent le gâteau.

Tels sont les fruits de votre extravagance.

Telle est la morale de la Guerre des Confédérés. Oi* en a tiré plus tard, en Prusse, toute une philosophie de l'histoire; Frédéric se contentait, et c'est déjà trop, de délayer cette idée en un lourçl pastiche de la Guerre civile de Genève; œuvre insipide et digne en tous points de l'inspiration subalterne qui l'a dictée. L'esprit du roi se retrouve, au contraire, avec toute sa verve, dans le Dialogue des morts entre le duc de Chois eu l, le comte de Struensée et Socrate, que Frédéric écrivit également a pour s'amuser », au mois de février 1772, c'est-à-dire au moment où les porteurs du traité de partage cou-» raient la poste entre Vienne, Berlin et Pétersbourgu Inutile d'insister sur le côté odieux de ce badinage. Struensée avait été emprisonné le 17 janvier; il était sous le coup d'une condamnation capitale. « Le duc de Ghoiseul, disait le roi, peut être considéré comme civilement mort depuis son exil, et le sieur Struensée peut être considéré comme déjà condamné à mort par la sentence qu'on portera contre lui. Rien n'empêche donc un auteur peu scrupuleux sur la chronologie de les traiter comme d'anciens morts. » Le grand Frédéric faisait ici trop d'honneur à la chronologie, et il est d'autres chapitres sur lesquels il aurait pu se poser des scrupules. |1 avait beau jeu avec celui qu'il appelait dédaigneusement « le sieur Struensée » : c'était, en somme, une

bien piètre étoffe de conspirateur que ce Ruy-BIas danois. Frédéric se tire encore d'affaire avec Socrate : il fait de lui un fruit sec de l'Encyclopédie, un disciple empêtré de Wolf et de Pufféndorf, dont le sourire d'un homme du monde déroute tous les systèmes ; mais avec Choiseul, le royal pamphlétaire en est le plus souvent réduit aux injures. D'ailleurs, la force de la logique l'emporte sur ses haines, et l'on ne voit plus vraiment, 1

â la fin, de qui l'auteur veut se moquer. C'est l'intérêt piquant de cet ouvrage, c'en est aussi la leçon. Gomment admettre que le prince qui cite avec orgueil, en ses Mémoires, le démembrement de la Pologne comme « le premier exemple que l'histoire fournisse d'un partage réglé et terminé paisiblement entre trois puissances », n'ait pas fait un retour sur lui-même lorsqu'il l prête à Struensée cette maxime : « Un vaste génie se signale par des entreprises hardies; il veut du nouveau; il exécute des choses dont il n'y a pas d'exemple; il laisse les petits scrupules aux vieilles femmes, et marche droit à son but sans s'embarrasser des moyens qui l'y 4 conduisent. » Le démon littéraire est traître de sa nature et grand dénonciateur de consciences; il ne sait point garder les secrets qu'on lui confie, et ceux-là seuls ont pu dissimuler toute leur vie, qui n'avaient point d'esprit et , ne sentaient point l'aiguillon du talent. Ce n'était point le cas du roi de Prusse, et qui l'a étudié d'un peu près ne peut s'empêcher de croire qu'il plaide sa propre cause lorsqu'il fait dire à Choiseul, traité' de scélérat par Socrate : « Que votre tête pelée apprenne que les coups d'État ne sont point des crimes, et que tout ce qui donne de la gloire est grand... Monsieur le philosophe, sachez qu'il ne faut pas avoir la conscience étroite quand on gouverne le monde. »

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