‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 28 sur 55 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

LA RÉPARTITION DES LOTS (Janvier-mai 1772)

La déclaration signée à Vienne le 19 février, à Berlin le 28, à Pétersbourg le 5 mars 1772, consacrait le principe du partage de la Pologne, et, sans déterminer les portions qui reviendraient à chacun des trois copartageants, décidait que ces portions seraient parfaitement égales. Le partage résolu, l'égalité posée en principe, il restait à tracer les frontières et à préparer l'Europe à la nouvelle de cet étrange remaniement de la carte. De là, une double négociation tout aussi épineuse que la première. Il était malaisé d'exécuter le partage, plus encore de l'expliquer. L'Autriche se préoccupait beaucoup de cette explication; la Russie s'en inquiétait un peu, la Prusse pas du tout. Frédéric voulait que chacun, au plus vite, se mît en possession, sauf à délimiter ultérieurement les frontières et à instruire l'Europe du traité lorsqu'il aurait reçu son exécution. La Russie était moins pressée : elle occupait beaucoup plus de territoires qu'elle n'en prétendait garder, et elle n'avait par suite nul besoin de se nantir. Catherine espérait, d'ailleurs, induire la cour de Vienne en tentation du côté de l'Orient, la rendre sa complice à la fois en Turquie et en Pologne, et préparer ainsi une alliance des-

tinée à résoudre un jour la question orientale par le '. partage de la Turquie d'Europe entre l'Autriche et la 1 Russie. L'Autriche prétendait justifier le partage et le rendre aussi avantageux que possible pour elle, en faire une entreprise à la fois moins inique et moins inégale; et c'est pourquoi, hésitant fort à se prononcer sur ses propres désirs, elle avait demandé de connaître au préalable les intentions de la Russie.

La Russie ne fit pas attendre sa réponse. Panine dressa « un plan de concert » entre les deux cours et le communiqua au ministre autrichien dans les derniers jours de mars 1772. Panine laissait entendre qu'outre sa part de Pologne, l'Autriche pourrait, lors des négociations de la paix, se faire céder par les Turcs Belgrade, avec une partie de la Bosnie, et de la Serbie. « Sans doute, ajoutait-il, l'Autriche obtiendrait ainsi un agrandisse* ment supérieur à celui de la Prusse et de la Russie; le principe de l'égalité en serait altéré ; mais on saisirait néanmoins avec empressement cette occasion de prouver son bon vouloir envers la cour de Vienne et d'en préparer les voies à une triple alliance entre l'Autriche, la Russie et la Prusse '. »

Dans l'intervalle, Kaunitz avait réfléchi qu'il valait mieux s'en tenir purement et simplement au principe de l'égalité ; que ce principe avait été posé, qu'il convenait de l'appliquer dans toutes ses conséquences ; qu'en mêlant un projet de partage de la Turquie à l'exécution du partage de la Pologne, l'Autriche courait le risque de perdre la proie pour l'ombre. Puisqu'elle pouvait se nantir aux dépens du Polonais, c'était par là

1 Rapport de Lobkowitz, 30 mars 1772. Arubth, t. VIII, p. 599.

qu'elle devait commencer. Kaunitz fit donc connaître à Pétersbourg et à Berlin la portion que réclamait l'Autriche : c'était, bien entendu, le comitat de Zips, puis la plus grande partie de la Russie Rouge, y compris -Lemberg et la Petite Pologne jusqu'à la Vistule; ce qui embrassait les salines de Weliczka. « La cour de Vienne, écrivait Kaunitz à Lobkowitz, le 12 avril 1772, maintient sa résolution de ne faire aucun mal à la Porte tant que celle-ci n'y fournirait pas elle-même de motifs justes et fondés. » Si la Porte fournissait de justes motifs, l'Autriche réservait de s'accommoder avec elle et de lui demander de justes dédommagements ; mais ce serait affaire entre l'Autriche et la Turquie ; le partage de la Pologne n'aurait rien à démêler avec ce nouveau procès. Les bénéfices particuliers de cette opération ne préjudicieraient point au juste principe de l'égalité des parts. Joseph écrivait, en ce même mois d'avril, à son frère Léopold : « La Russie est tranquillisée de notre côté ; elle ne se soucie plus guère de faire la paix avec la Porte, et qui sait si cette dernière ne nous fournit pas encore par ses faux procédés une juste cause de nous en mêler, et que l'année qui vient, nous ne mettions en poche Belgrade et une partie de la Bosnie, tout comme nous ferons cette année des palatinats de Pologne? Il n'y a plus de mystère qu'un corps de troupes entrera au mois de juin, de nous, en Pologne ; mais sur le partage, il faut garder le secret le plus inviolable, quoiqu'il commence à percer et que les Français ont déjà eu vent de la mine à Berlin. »

Sûr de la complicité de la cour de Vienne, le roi de Prusse, qui ne perdait jamais une occasion de semer la discorde entre la France et l'Autriche, avait révélé à Versailles le démembrement de la Pologne et insinué

que l'Autriche y devait prendre sa part 1 . Louis XV fit communiquer ces insinuations à Mercy, qui s'empressa d'en avertir sa cour, mais n'en conçut, d'ailleurs, aucune inquiétude. « Gomme les mouvements d'intrigues absorbent ici tous les esprits et les distraient des objets du dehors, écrivait-il à l'impératrice le 15 avril 1772, il y a moins à craindre des démarches que le ministère de France aurait pu faire en tout autre temps pour gêner les opérations qu'occasionnera la prochaine pacification de la guerre, et ce qui sera arrangé relativement à la Pologne. Tout ce que, jusqu'à présent, le duc d'Aiguillon m'a dit à ce sujet ne m'a occasionné que très peu d'embarras. Ce ministre traite les affaires sans énergie, sans nerf et sans vues; son génie le porte à employer les petits moyens de fausseté ; mais cette méthode ne peut jamais être bien redoutable et n'oblige qu'à un peu de vigilance et d'observation. »

L'ambassadeur que Louis XV venait d'envoyer à Vienne ne devait pas, croyait-on, se montrer plus clairvoyant et plus exigeant sur le chapitre de l'alliance que ne l'était le ministre des affaires étrangères. D'Aiguillon écrivait à cet ambassadeur : Les résolutions de la cour de Vienne décideront de l'état de la partie orientale de l'Europe et du sort de la Pologne. « Le rôle passif est le seul qui soit assorti aux vœux et aux sentiments du roi *. » La cour de Vienne n'en demandait pas davantage. Cette déclaration la rassura, et l'homme qui la lui fit tenir acheva, par sa personne même, de la mettre à son aise. C'était le prince Louis de Rohan, coadjuteur

1 Louis XV au comte de Broglie, 12 janvier 1772. * Instruction « d'Autriche, d'Aiguillon à Rohan, 6 février 1772, p. 447.

de l'évêque de Strasbourg, prélat de cour, fastueux,, prodigue, ambitieux, brillant, spirituel, remuant; au demeurant un noble libertin, mais un diplomate médiocre, bien qu'il eût au fond plus de pénétration qu'il n'en laissât paraître. Il présenta, le 19 janvier 1772, ses lettres de créance à l'impératrice. Il lui déplut dès le premier abord. Sa conduite la révolta, c C'est un bien mauvais sujet, sans talents, sans prudence, sans mœurs; il soutient fort mal le caractère de ministre et d'ecclésiastique », écrivait-elle à Mercy. « Rohan est toujours le même, mais presque toutes nos femmes, jeunes et vieilles, belles et laides, ne sont pas moins ensorcelées de ce bien mauvais 'original d'extravagances et étourderies. » Si la dévote Marie-Thérèse était scandalisée du libertinage de l'ambassadeur, la prudente souveraine de l'Autriche ne laissait pas d'en être rassurée pour ses entreprises politiques. « L'empereur, écrivaitelle à Mercy, le 18 mars 1772, aime, à la vérité, à s'entretenir avec lui; mais c'est pour lui faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. Kaunitz paraît aussi content de lui, parce qu'il ne l'incommode pas et lui montre toute sorte de soumission. » L'alliée de Louis XV en venait, comme ses pires ennemis, à se féliciter de la faiblesse de son gouvernement et de l'incapacité de ses agents. Après avoir versé quelques larmes sur « la mort civile » de Ghoiseul et répandu à pleines mains sur la tombe de Ghanteloup les fleurs de la rhétorique allemande, Marie- Thérèse s'était promptement consolée en pensant qu'un ami de ce caractère l'aurait fort embarrassée, a Le dénouement de la scène n'obtiendra certainement pas l'applaudissement de nos alliés, écrivait-elle au mois d'avril 1772. Si le duc de Ghoiseul était encore en place, il voudrait sans doute profiter de

l'occasion pour nous enlever quelque partie des Pays- Bas, où nous ne serions pas en état de faire la plus légère résistance. »

Les luttes de la conscience et de l'intérêt n'étaient pourtant pas apaisées dans l'âme de l'impératrice et la pensée de la France réveillait toutes les anxiétés qui l'agitaient. En guerre avec elle-même, elle se répétait sans cesse, comme l'Apôtre :

Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais.

Ce mal, elle en ressassait continuellement les causes; elle jugeait et condamnait avec une sagacité singulière « ces démarches fausses, mal combinées, inconséquentes, dangereuses et peu conformes à la droiture et à l'honnêteté », qui, d'erreur en erreur, de maladresse en maladresse, avaient conduit l'Autriche à cette humiliante extrémité de « se voir accuser avec raison, par le roi de Prusse même, de fausseté et de duplicité » . Si le complice de Berlin était en droit de qualifier ainsi la comduite de l'Autriche, quelle serait la légitime indignation de l'allié de Versailles? Cependant, la dissimulation envers lui était une nécessité ; on ne s'en pouvait plus départir désormais, et c'était l'étrange conclusion de l'examen de conscience de l'impératrice * : « Au reste, comme nous avons usé jusqu'ici de tant de réserve avec la France, il faudra déjà continuer sur le même pied jusqu'à la conclusion de la paix et l'exécution de nos arrangements avec la Russie et avec la Prusse; alors on devra alléguer des raisons au moins spécieuses pour se justifier. »

1 Voir dans Arreth, t. VIII, p. 601, pièces justificatives, le texte de ce curieux examen de conscience.

Kaunitz n'avait besoin d'aucun effort sur lui-même pour accomplir la tâche délicate de duper dans les formes l'ambassadeur de Louis XV. Rohan le pressait de questions. Ses réponses seraient dignes de servir de commentaires aux Lettres provinciales. « Pour ce qui regarde la Pologne, disait-il au mois d'avril 1772, c'està-dire au moment où il venait d'envoyer à Berlin et à Pétersbourg ses propositions de partage ; pour ce qui regarde la Pologne, ainsi que le roi de Prusse et l'impératrice de Russie, nous sommes décidés à ne point souffrir que nos voisins s'y procurent aucun agrandissement qui puisse altérer l'équilibre ou diminuer l'égalité de la balance politique du Nord. C'est en conséquence de ce principe, dont nous ne nous départirons jamais, que nous sommes résolus à faire entrer incessamment une armée en Pologne... » Rohan n'était point un profond politique ; mais, encore que prélat de cour, il avait quelque teinture de casuistique et avait effleuré au moins ces études de théologie morale qui, selon Talleyrand, sont la grande école de la diplomatie. Tout frivole qu'il était, il ne s'y trompa point et comprit que si l'Autriche, la Prusse et la Russie étaient décidées à ne point permettre aux voisins de la Pologne de s'agrandir aux dépens de l'équilibre européen, c'est qu'elles avaient résolu de s'agrandir elles-mêmes aux dépens de leur voisine, la république polonaise. Il l'écrivit, le 13 avril 1772, à d'Aiguillon, et déclara que, pour lui, le partage était d'ores et déjà une affaire réglée *.

Cependant, Frédéric, qui naguère pressait si vivement l'Autriche de consentir au partage, trouvait main-

1 Voir les rapports de Rohan dans Smht-Priest, le Partage de la Pologne, ch. v.

tenant qu'elle y mettait trop d'entrain, et que le lot qu'elle s'attribuait était sans proportion avec ceux de la Prusse et de la Russie. « Permettez-moi, dit-il en souriant à Van Swieten, le 28 avril, permettez-moi de vous le dire, vous avez bon appétit. » Ce fut aussi là l'im-

I pression des Russes, et dès les premiers mots que dit Lobkowitz, Panine ne le dissimula point '. L'annexion de Lemberg et des salines de Weliczka lui paraissait excessive. La cour de Vienne avait une autre prétention qui ne le froissait pas moins : elle affectait de ne prendre cette part énorme que contrainte et forcée. « Gomme la Russie et la Prusse ont déjà conclu entre elles une convention de partage, disait Lobkowitz, l'essence même de l'affaire exige que l'Autriche n'accède au traité définitif qu'en qualité de pars principalis contrahens. » De même que le roi de Prusse, Panine tenait à ce que la complicité de l'Autriche fût patente et dûment constatée par les instruments diplomatiques . Il le dit en termes courtois, mais nets, à Lobkowitz, dans une conférence qu'ils eurent le 28 mai 1772. Il ajouta que le plan de l'Autriche tendait à l'anéantissement complet de la Pologne. La tsarine et son ministre ne consentaient à laisser ronger et à ronger eux-mêmes les frontières de la Pologne qu'avec l'arrière-pensée de conserver à leur discrétion le cœur de cette république. Ce fut le fond des Observations fondées sur l'amitié et la bonne foi que Panine communiqua, dans ce même entretien, au ministre d'Autriche. La Pologne, disait-il, doit rester à perpétuité une puissance intermédiaire destinée à empêcher toute collision entre les intérêts des trois cours ; il faut donc lui laisser « une force et une consistance intrin-

1 Rapports de Lobkowitz, des 28 avril et 1 er mai 1772.

sèque analogues à une telle destination. » C'est pour maintenir cette juste balance entre leurs intérêts que les trois souverains ont posé le principe de l'égalité dans le partage qu'ils se proposent d'accomplir. Mais, poursuivait Panine, « une telle égalité ne saurait être si parfaite et si stricte en tout point que chacune des trois parts comporte la même étendue de pays, la même fertilité de sol, la même population, ni enfin la même valeur politique » . Le sens de ces derniers mots peut paraître assez vague; mais il ne l'était point pour la chancellerie de Vienne. Ce sont des termes consacrés. Mëtternich, qui se piquait plus que personne d'être jurisconsulte, se chargea, un demi-siècle plus tard, de les définir avec une grande clarté. « L'évaluation des territoires se fera d'après la population, écrivait-il, le 24 décembre 1814, dans son projet d'organisation de la commission de statistique; l'évaluation de la population elle-même ne sera pas faite sous le simple rapport de quotité; elle le sera aussi sous celui de ^espèce ou qualité. » C'est ainsi que l'entendit le congrès de Vienne, c'est même de la façon que le comprenait Panine. Il établissait que le lot de la Prusse étant pris « dans un pays sablonneux et inculte, » celui de la Russie ne consistant qu'en « bois, marais et terrains sablonneux » , il y avait, tant sous le rapport des productions que sous le rapport de la population, « une différence prodigieuse entre ces lots et celui que s'attribuait l'Autriche » . Il concluait en conséquence que, pour rétablir l'équilibre, maintenir le principe de l'égalité et conserver à la Pologne « une consistance intrinsèque » suffisante, il convenait que l'Autriche renonçât aux salines de Weliczka, « seul objet certain de subsistance du roi de Pologne » , et à la ville de Lemberg, qui «de temps immémorial est et

doit être le rendez-vous général de la nation polonaise » . La cour de Vienne avait prévu ces objections. Joseph pensa qu'il était expédient de prendre ses précautions et de se nantir à tout événement. Il écrivit à Kaunitz le 2 mai : « La prise de possession d'une plus grande ou d'une moindre partie de la Pologne que celle qui nous resterait ne tirerait à aucune conséquence, et n'établirait aucun droit ; les troupes russes et prussiennes sont actuellement dans des endroits qu'ils ne comptent pas garder. . . Ne pourrions-nous pas entrer en possession de quelque palatinat? ne pourrions-nous pas entrer de même, prendre une étendue arbitraire de terrain, des positions militairement avantageuses et commodes pour la subsistance, enfin, reconnaître bien le pays et ensuite arranger la démarcation de nos limites, selon les avantages que le terrain, le pays, et selon ce que la convenance exigera et dont on conviendra mutuellement? » Ainsi fut fait : Kaunitz approuva le plan, et Marie-Thérèse donna son p lacet. Le 25 mai, le maréchal Lacy reçut un ordre autographe de l'empereur lui prescrivant d'entrer en Pologne, d'occuper Lemberg, « surtout les deux salines » , d'en faire continuer l'exploitation, mais d'en garder le produit dans une « caisse à part » , et de n'en plus laisser rien passer au roi de Pologne, « afin, disait l'empereur, que ces deux endroits (les salines et Lemberg) fussent à nous avant que des représentations nous en empêchent ou en difficultent l'exécution » . Les troupes se mirent en marche, et le ministre d'État, comte Pergen, fut chargé, en qualité de commissaire plénipotentiaire, de prendre le gouvernement des territoires polonais occupés.

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