CHAPITRE XVIII
LÀ CONSÉCRATION DE l' ALLIANCE : LE TRAITÉ DE PARTAGE
(Mai-août 1772)
« Je crois bien, écrivait Marie-Thérèse à Mercy, le 1 er juin 1772, je crois bien que le parti que nous venons de prendre à l'égard de la Pologne aura fait de la sensation en France. Quelque persuadée que je sois des sentiments du Roi, je ne saurais me déterminer à lui écrire sur ce sujet; mais je vous laisse entière liberté de lui en dire de ma part tout ce que vous trouverez à propos. » Kaumtz avait catéchisé Mercy : l'Autriche avait tout fait pour éviter le partage de la Pologne, mais elle avait été seule à résister; toutes les puissances, la France et l'Angleterre surtout, l'avaient abandonnée. Elle avait dû se résigner à laisser aller les choses. C'est alors qu'elle avait appris le traité du partage conclu entre la Prusse et la Russie, et que, pour maintenir l'équilibre, elle s'était décidée à entrer en Pologne et à faire valoir à son tour d'anciens droits qu'elle pouvait avoir sur quelques provinces de ce royaume, très inférieures, du reste, en étendue, à celles que s'étaient attribuées la Russie et la Prusse. Il convenait, disait Kaunitz, d'insister sur le traité passé en 1412 entre la Hongrie et la Pologne, car c'est sur ce traité que l'on fonderait les revendications de l'Autriche sur la Russie
Rouge et la Podolie '. C'était le dernier mot de l'affaire du Zips, et l'on voit que si mince opinion que l'Autriche eût de ses titres sur ce comitat, elle les croyait cependant assez solides pour les étendre à la Galicie tout entière. D'Aiguillon parut médiocrement touché de ces « déductions savantes, » et montra quelques velléités d'opposition. Il tenta même d'émouvoir les Anglais et de les engager à protester. Vanœ sine viribus irœl répondit Kaunitz lorsque Mercy l'avertit de la mauvaise humeur .du ministre français*. Le fait est que la France ne n pouvait rien faire. Ce n'était pas à coup sûr chez le roi de Prusse qu'elle trouverait de quoi sauver la Pologne. Bon gré, mal gré, il lui fallait s'en tenir, en* fait d'alliance, à la portion congrue que lui réservait l'Autriche. Vioménil fut rappelé. « La France, disait Vergennes en 1775, a cessé de s'occuper du salut de la Pologne; elle a même cessé de donner des conseilsjnix patriotes, par la raison qu'elle n'était pas en mesure de les soutenir, ni par son influence ni par la force de ses armes 3 , » Louis XV, d'ailleurs, avait son siège fait. « Je vois clairement, écrivit Mercy à l'impératrice, le 15 mai 1772, que les arrangements projetés en Pologne n'ont point personnellement affecté le Roi; qu'il croit que Votre Majesté ne pouvait pas se dispenser de donner la main aux arrangements susdits, et qu'ils sont une suite incontestable des circonstances. La seule chose qui pourrait peiner le monarque serait d'être dans le cas de croire que l'amitié de Votre Majesté s'est refroidie pour lui. »
1 Kaunitz à Mercy, 29 avril, 15 mai, 31 mai 1772. Arreth, t. VIII, p. 428-429. Correspondance de Mercy, 1. 1, p. 315, note.
* Mercy à Kaunitz, 15 mai ; Kaunitz à Mercy, 31 mai 1772.
* Vergennes à M. de Pons, résident a Danzig, Instructions de Pologne, t. II, p. 310.
Le duc d'Aiguillon, « méfiant, ignorant des affaires, confondant les idées » , ne savait point juger les conjonctures actuelles, et faute de comprendre, blâmait et critiquait. Mais il semblait que tous ses efforts pour faire varier son maître n'aboutiraient qu'à le perdre lui-même. « Le Roi Très-Chrétien, écrivait le même ambassadeur un mois après, le 15 juin, envisagea cet objet d'un œil d'équité et de modération qui me rassure pleinement sur la stabilité de ses sentiments et de son attachement à l'alliance... Il ne restera plus qu'à calmer les effets .de l'amour-propre du duc d'Aiguillon, qui est personnellement piqué du triste rôle qu'il joue dans le début de son ministère. Je me flatte qu'il y aura des moyens efficaces à employer pour le ramener : celui des bonnes dispositions de la favorite ne me paraît pas devoir être négligé. »
Marie-Thérèse avait eu bien de la peine à se décider au partage; mais, la décision prise, elle l'exécutait sans s'arrêter aux « bagatelles». Rohan la calomniait près de d'Aiguillon, qui passait d'ailleurs pour « bon Prussien » . Elle jugea nécessaire de prouver au roi de France que son amitié était plus chaleureuse que jamais, et de couper court à l'opposition d'un ministre sans lumières excité par les insinuations d'un ambassadeur sans scrupules. Elle n'avait pas le choix des moyens de défense : comme elle avait sacrifié ses principes lorsqu'il s'agissait de prendre, elle n'hésita pas, maintenant qu'il s'agissait de garder, à sacrifier sa pruderie. Elle en appela de Rohan à la du Barry, du grand Frédéric à la maîtresse du roi, et chargea sa fille de plaider sa cause. Elle écrivit le 5 juillet 1772 à Mercy : « Pour empêcher ces maux et ces désagréments pour la monarchie et la famille, il faut employer tout, et il n'y a que ma fille,
la dauphine, assistée par vos conseils et connaissance du local, qui pourrait rendre ce service à sa famille et à sa patrie. Avant tout, il faut qu'elle cultive par ses assiduités et tendresse les bonnes grâces du roi, qu'elle tâche de deviner ses pensées, qu'elle ne le choque en rien, qu'elle traite bien la favorite. Je n'exige pas des bassesses, encore moins des intimités, mais des attentions dues en considération de son grand-père et maître, en considération du bien qui peut en rejaillir à nous et aux deux cours; peut-être l'alliance en dépend... Je m'attends de vos soins et ceux de ma chère fille que vous emploierez tous vos soins et elle tous ses agréments, en se détachant des préjugés qu'on pourrait lui suggérer contre. Il n'y en a aucun de valable en comparaison du bien qu'elle peut faire. »
Il ne faut point sourire à cette étrange lecture; ce serait méconnaître les mœurs de l'époque et le caractère des personnages. Marie-Thérèse parlait ici de la famille comme elle parlait ailleurs du droit; elle invoquait le respect dû à un vieillard pour vaincre les préjugés de sa fille, avec la même gravité mélancolique qu'elle invoquait naguère le respect dû à ses peuples pour vaincre ses propres scrupules. La fatalité voulait que depuis l'invasion du Zips, jusqu'à ces cajoleries à la du Barry, elle imitât de point en point la conduite du roi de Prusse ; mais elle ne s'en doutait point, et elle continuait à considérer ce prince comme le scandale des rois. C'est que Frédéric se vantait de sa duplicité et tirait gloire de sa rouerie; Marie-Thérèse se condamnait au contraire et demandait pardon au ciel et à la terre de chacune de ses défaillances. Elle trouvait Frédéric impudent, elle se jugeait faible; elle voyait en lui le libertin triomphant et fier de son vice, en elle la victime déplo-
rable du malheur des temps et des méchantes passions des hommes. L'intrigue de Frédéric était cynique; celle de Marie -Thérèse était trempée de larmes, et ces belles et savantes larmes, destinées à abuser le monde, l'aveuglaient toute la première. « Ma maxime est honnêteté et candeur, rien de double et d'induire les autres », écrivait-elle au mois de janvier 1771, alors qu'on commençait à parler du partage. Le partage décidé, elle se croyait certainement aussi sincère lorsqu'elle disait au prince de Saxe : « Ma seule consolation est dans la droiture de mes intentions, dans la constance de mes efforts pour empêcher un résultat auquel j'ai été forcée de prendre part 1 . »
Kaunitz ne pleurait point et ne se reprochait rien.jA Tranquille du côté de la France, il savait qu'il n'avait rien à craindre de la part de l'Angleterre. Les ministres anglais n'approuvaient point le partage de la Pologne; mais comme ils ne pouvaient ni ne voulaient rien faire, ils déclarèrent gravement que, « bien que cet événement extraordinaire et inattendu fît naître des appréhensions plausibles pour l'avenir du commerce de l'Europe, Sa Majesté, non plus que les autres puissances commerciales, ne regardait pas la chose comme d'une importance actuelle, au point de s'y opposer directement ou d'entrer en activité pour y obvier * » . Kaunitz pouvait donc hardiment pousser sa pointe. Pour la première fois depuis le commencement de cette scabreuse négociation, il se trouvait en veine de succès. Son plan réussissait.
1 Rapport de Rohan, 28 mai 1772. Saint-Priest, t. I, p. 286. * Le secrétaire d'État aux affaires étrangères à l'ambassadeur anglais en Turquie, 24 juillet 1772.
Les troupes autrichiennes s'avançaient en Pologne. « Le général d'Alton a occupé les salines et a fait prêter serment aux employés de ne plus faire aucun rapport au roi », écrivait Joseph le 17 juin 1772. Esterhazy marchait sur Lemberg. L'Autriche envahissait, prenait, gardait. Kaunitz argumentait, mesurait les districts, dénombrait les habitants, discutait « la valeur politique » des lots et démontrait que celui de l'Autriche était certainement le moins avantageux des trois. Il le prenait de haut avec les deux alliés et leur faisait la leçon. Il écrivait à Lobkowitz, le 5 juillet 1772 : « La Russie et le roi de Prusse traitent la négociation de ce partage comme s'il s'agissait ici de trois particuliers et de biens-fonds à partager, pendant qu'il s'agit ici de trois grandes cours dont l'une a adopté l'arrangement qui lui a été proposé par les deux autres, nullement par envie ou besoin d'étendre sa domination, mais uniquement pour sauver à toutes les trois le malheur d'une guerre affreuse... On pourrait à Pétersbourg et à Berlin nous faire, ce me semble, l'honneur de croire que nous savons un peu ce que c'est qu'un calcul politique... On devrait se dire que, pour la cour de Vienne, il s'agit, dans tout cet arrangement, non pas de lucro captando, mais seulement de damno vhando, et l'on devrait, ce me semble, moyennant cela, au lieu de vétiller longuement sur un peu plus ou un peu moins, envisager cette affaire dans le grand, ainsi que doivent l'être toutes celles de ce genre... » En attendant, les troupes autrichiennes marchaient toujours. « Nos opérations en Pologne vont passablement, écrivait Joseph le 9 juillet; nous avons soufflé aux Russes Tinietz; cela leur donnera de l'humeur. Reste à savoir ce qu'ils feront. »
Les Russes se seraient peut-être fâchés, mais heu reu
sèment pour l'Autriche, le grand Frédéric était là. «Les arguments munis de canons et de baïonnettes » lui semblaient logiques et pleins de conséquences. «Je vois, écrivait-il au prince Henri, le 18 juin, que l'impératrice de Russie n'est plus si contente des Autrichiens qu'elle paraissait l'être d'abord; aussi le prince Kaunitz met-il dans cette négociation tout l'esprit de chicane dont elle est susceptible. Gela me fait enrager, parce que cela arrête notre prise de possession, et que cela expose à toute sorte de désagréments, tant par les questions des Polonais que d'autres puissances étrangères auxquelles, dans cet état d'incertitude, on ne sait que répondre. » Le roi de Prusse enrageait d'autant plus de ces retards qu'il avait visité le morceau qui lui revenait, et qu'il l'avait trouvé excellent. « Convaincu qu'il importait de se hâter de conclure, et qu'en appor- . tant trop d'exactitude à évaluer les différentes portions, on donnerait prise aux ingérences des étrangers et courrait risque de perdre le fruit de tant de peines, il conseillait aux Russes d'accepter l'ultimatum de l'Autriche 1 . » La tsarine apprécia la justesse du raisonnement. Kaunitz, lorsqu'on lui concéda la portion qu'il réclamait, renonça à discuter sur la forme des actes. Les avantages qu'obtenait l'Autriche levèrent ses scrupules, et elle n'hésita plus à accéder au partage au même titre que la Prusse et la Russie. Les traités furent signés à Pétersbourg le 25 juillet 1772.
Au nom de la très-sainte Trinité, l'esprit de faction qui maintenait l'anarchie en Pologne y faisant craindre la décomposition totale de l'Etat, qui pourrait troubler les intérêts des voisins de cette république, altérer la
1 Mémoires, OEuvres, t. VI, p. 46.
■ . «ilj
bonne harmonie qui existe entre eux, et allumer une guerre générale, l'Autriche, la Prusse et la Russie, ayant, d'ailleurs, à la charge de la Pologne, des prétentions et des droits aussi anciens que légitimes, avaient décidé de les faire valoir, de rétablir Tordre dans l'intérieur de la Pologne, et de donner à cet État une existence politique plus conforme aux intérêts de leur voisinage '. La théorie du partage ainsi posée, les partageants passaient à l'application. L'AuJjciche prenait le Zips, presque toute la Russie Rouge avec Galitch, Lemberg, Belz, une partie de la Podolie et de la Volhynie avec Tarnopol, la partie méridionale de la Petite Pologne sur la rive droite de la Vistule supérieure, avec les salines de Weliczka et de Bochnia : le Zips fut /réincorporé à la couronne de Hongrie ; le reste forma j le royaume de Galicie : le tout constituait pour l'Àuy triche un accroissement de 2,600,000 habitants. La Prusse acquérait toute la Prusse polonaise, c'est-à-dire Févêché de Warmie, les palatinats de Pomérellie, de Gui m et de Marienbourg (sauf les deux villes de Thorn et de Danzig) , les districts septentrionaux de la Grande Pologne et de la Cujavie avec Bromberg : en tout 600,000 habitants. La Russie s'annexait le pays entre la Dwina, le Dnieper et le Drusch, c'est-à-dire les palatinats de Polsk, Witepsk, Molihef, Mcislaf, environ 1,600,000 habitants.
L'Autriche avait de quoi apaiser ses scrupules. L'impératrice, tout en persistant à déplorer le moyen, ne pouvait se défendre de se réjouir du résultat, et les sentiments qui se partageaient son âme se traduisaient
1 Préambule des trois traités de partage. Angeberg, p. 97, 100, 103. Marteks, t. II, p. 24. . .
dans son style en propositions habilement balancées. Elle écrivait, le 23 août 1772, au maréchal Lacy : « Le courrier de Pétersbourg a rapporté signé le malheureux partage. Je vous dois à vous encore ce grand avantage, si c'en est un. Mais ce qui est certain, c'est que vous avez fait le plan et avez su demander tant et par là procurer à l'Etat ce bien, sans avoir trempé dans la question, si cela était juste ou non. »
La tsarine ne connaissait pas ces restrictions mentales. Elle avait une âme impassible, et la raison d'État gouvernait sa conscience. Rulhière avait publié un récit de la révolution de 1762 l : il n'avait rien voilé, ni les conspirations de la tsarine, ni ses intrigues, ni ses amours. Catherine avait grand désir de connaître ce livre ; elle pria Diderot de le lui procurer. La demande était embarrassante. Le philosophe prit ses précautions. u Quant à ce qui vous regarde, madame, lui dit-il, si vous faites très grand cas des bienséances et des vertus, guenilles usées de votre sexe, cet ouvrage est une satire contre vous, mais si les grandes vues, les idées mâles et patriotiques vous intéressent davantage, l'auteur vous y montre comme une grande princesse, et, à tout prendre, il vous fait plus d'honneur que de mal. — Vous me donnez plus d'envie de lire cet ouvrage », répondit Catherine f . Ces traités à la Sémiramis enchantaient les encyclopédistes. On conçoit qu'après le partage, aucun trouble secret ne vint troubler la joie de la tsarine. « Jamais je n'ai signé d'acte avec autant de satisfaction », disait-elle à Lobkowitz 3 . Elle écrivit
1 Anecdotes sur la révolution de Russie en Vannée 1762. 9 Durand à d'Aiguillon, 9 novembre 1773. Publications de la Société d'histoire de Russie, t. XVII, p. 288.
3 Rapport de Lobkowitz, 24 septembre 1772. Béer, t. II, p. 198.
tSO LA QUESTION D'OBIENT AU DIX- HUITIÈME SIECLE
à Marie-Thérèse le 15 septembre : u C'est avec la joie la plus vive que je vois s'établir, par le concert sur les affaires de Pologne, un nouvel intérêt si propre à s'unir à ceux qui subsistent permanemment entre nos monarchies. » Le contentement était de saison, mais le rire était forcé, et il y a de l'affectation dans le ton badin que prend Catherine II pour annoncer cette bonne nouvelle à son ami Voltaire : « Nous n'avons point trouvé d'autres moyens de garantir nos frontières des incursions des prétendus confédérés commandés par des officiers français, que de les étendre. Le cours de la Dwîna et du Borysthène, dont j'ai fait prendre possession ces jours-ci, fera cet effet : ne trouvez-vous pas raisonnable que ceux qui ferment les oreilles à la raison payent les violons? J'ai ordonné de faire venir le comédien dont vous me parlez. À propos, que ditesvous de la révolution de Suède '? »
Voltaire trouva que c'était juste, et que l'œuvre était bonne. « C'est assurément le vrai gâteau des rois, écrivait-il à Frédéric, le 16 octobre 1772, en lui citant les mauvais vers de la Guerre des confédérés; votre destin a toujours été d'étonner la terre. Je ne sais pas quand vous vous arrêterez ; mais je sais que l'aigle de Prusse va bien loin. » Il suffisait pour le moment au grand Frédéric que cette aigle se fût posée sur la Prusse polonaise. " Dieu merci, écrivait-il, le 22 août, à Finkenstein, cette affaire est terminée; il en était bien temps, car le coup aurait manqué. » Il répondit, le 1" novembre, aux compliments de Voltaire sur le ton qui convenait au savant badinagede leur correspondance. » Heureux,
disait-il en louant l'éternelle jeunesse de l'ermite de Ferney, heureux qui peut ainsi réunir l'imagination et la raison! Gela est bien supérieur à l'acquisition de quelques provinces dont on n'aperçoit pas l'existence sur le globe général, et qui, des sphères célestes, paraîtraient à peine comparables à un grain de sable. Voilà les misères dont nous autres politiques nous nous occupons si fort. Ce qui doit m'excuser, c'est que lorsqu'on entre dans un corps, il faut en prendre l'esprit. J'ai connu un jésuite qui m'assurait gravement qu'il s'exposerait au plus cruel martyre, ne pût-il convertir qu'un singe. Je n'en ferais pas autant; mais quand on peut réunir et joindre des domaines entrecoupés pour faire un tout de ses possessions, je ne connais guère de mortels qui n'y travaillassent avec plaisir. Notez toutefois que cette affaire s'est passée sans effusion de sang, et que les encyclopédistes ne pourront déclamer contre les brigands mercenaires, et employer d'autres belles phrases dont l'éloquence ne m'a jamais touché. Un peu d'encre à Caide d'une plume a tout fait, et l'Europe sera pacifiée, au moins des derniers troubles. » Frédéric prenait les devants avec la critique; précaution inutile, la critique désarmait. « On prétend, lui répondit Voltaire, le 17 novembre, que c'est vous, Sire, qui avez imaginé le partage de la Pologne ; et je le crois, parce qu'il y a du génie, et que le traité s'est fait à Potsdam. » Si flatteur que fût l'éloge, le roi de Prusse le déclina. u Je ne connais point de traités signés à Potsdam ou à Berlin. Je sais qu'il s'en est fait à Pétersbourg. » — « Je sais que l'Europe croit assez généralement que le partage qu'on a fait de la Pologne est une suite de manigances politiques qu'on m'attribue; cependant rien n'est plus faux. Après avoir proposé vainement des tem-
péraments différents, il fallut recourir à ce partage comme à Tunique moyen d'éviter une guerre générale. » Il n'y avait pas eu là de plan concerté ni de dessein mûri de longue date et poursuivi de longue main ; ce n'était qu'un expédient, et il l'avait saisi parce qu'il n'y en avait pas d'autres. « J'ai fait l'office de capucin, j'ai éteint les flammes 1 . » Si Frédéric déclinait le mérite de l'invention, ce n'était point, à coup sûr, qu'il crût avoir à rougir de sa conduite ; mais son commerce de lettres avec Voltaire était pour lui une sorte de correspondance semi-officielle ; il y présentait les choses, non telles qu'il les voyait, mais telles qu'il avait intérêt à les faire voir au public. L'opinion n'était pas pour lui un juge devant lequel on s'incline : c'était un moyen de gouvernement, une arme dont il faut se défendre quand on ne peut pas l'employer. «Je garde le silence sur des événements si récents dont il y aurait de l'indiscrétion à parler* », disait-il. En attendant, il accommodait fort dextrement la vérité aux besoins de sa politique. Il réservait les révélations pour ses Mémoires et les aveux pour ses conversations intimes. Il traitait Voltaire en diplomate; il en usait avec ses familiers comme avec la postérité, et dans les libres propos des soirées de Potsdam, il racontait les événements et les jugeait aussi crûment qu'il a mis son orgueil à le faire en ses Mémoires. D'Àlembert vint le voir après le partage et, dit un contemporain 8 , « lui parla avec franchise de cette violation du droit des gens et des souverains. » . Frédéric ne chercha pas à se justifier. « L'impératrice Gathe-
1 Frédéric à Voltaire, 6 décembre 1772, 9 octobre 1773, 19 septembre 1774.
1 A Voltaire, 19 septembre 1774.
1 Essais de Mémoires sur Suard, Paris, 1820, p. 153.
~rine et moi, répondit-il, sommes deux brigands; mais cette dévote d'impératrice-reine, comment a-t-elle arrangé cela avec son confesseur? »
Quant au prince Henri, il écrivit à Solms en rappelant qu'il avait « mis sur le tapis l'affaire » : u Je ne demande pour cela point de récompense, je n'ambitionne que la gloire, et je vous avoue que je me trouverais heureux de la tenir de la main de S. M. l'impératrice de Russie. Ce qui pourrait se faire si elle daignait, à l'occasion de la prise de possession, m'honorer d'une lettre ostensible pour me témoigner sa satisfaction, qui pût me servir de preuve d'avoir contribué à ce grand ouvrage. » « C'est ma commère l'empressée, et puis c'est tout », disait de lui Catherine. On ne sait si elle lui donna d'autre témoignage que celui-là; mais il est sûr que le prince continua de se vanter d'avoir noué cette trame perfide, que les philosophes ne lui en tinrent nulle rigueur et qu'il hérita près des révolutionnaires du crédit dont il jouissait auprès de leurs précurseurs. Il fit, en l'an V, présent à l'institut de France du manuscrit de Jacques le Fataliste; le Directoire, en récompense, lui envoya des armes d'honneur avec des exemplaires reliés de Diderot K
1 Lettre du prince Henri, Martens, t. VI, p. 98. — Récit de Ségur, Mémoires, t. I, p. 145. — Procès-verbaux du Directoire, vendémiaire an Y.