LES CONGRES DE FOCKTCHANY ET DE BUCHAREST
(Mai 1772-man 1773)
Les négociations qui venaient d'aboutir à Pétersbourg avaient eu leur contre-coup en Orient. Aussitôt que le principe juste et tutélaire de l'égalité dans le partage de la Pologne fut établi, on vit soudain la plus cordiale entente s'établir entre les représentants de la Prusse et de l'Autriche à Gonstantinople. Le 22 janvier, Kaunitz mandait à Thugut que, le roi de Prusse ayant pris le parti de la Russie, l'Autriche ne pouvait songer à combattre à la fois ses deux voisins; que, par conséquent, la Porte n'avait rien de mieux à faire que de signer un armistice et de négocier la paix. Le ministre prussien Zegelin tenait le même langage. Avertis par les médiateurs que la Russie renonçait à ses prétentions sur la Valachie et la Moldavie, les Turcs inclinaient à la paix : ils étaient à bout de force. Pour les décider, il ne restait plus qu'à leur déclarer, en bonne forme, que l'Autriche les abandonnait. C'est dans ces occasions scabreuses que Kaunitz déployait son génie ; il avait depuis longtemps, et avec un art consommé, préparé l'évolution qui devait, sous les apparences de l'honnêteté, conduire l'Autriche de l'alliance turque à l'alliance russe. Il avait eu ses raisons pour ne point ratifier le traité du 6 juillet 1771; l'Autriche n'ayant pas envoyé les ratifications, les Turcs avaient suspendu le payement
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des subsides ; Kaunitz n'avait pas manqué d'en prendre acte l . Le 8 avril 1772, il écrivit à Thuijut de s'expliquer nettement avec les ministres ottomans. L'Autriche avait promis d'assister la Turquie par les /négociations ou par la guerre ; elle avait été fidèle à ses^engagements ; elle avait armé, elle avait négocié, elle avait amené la Russie à renoncer aux Principautés; elle ne pouvait faire davantage. La Prusse, en effet, s'était alliée à la Russie, et cette alliance modifiait les conditions du traité. L'Autriche avait promis de soutenir les Turcs contre la Russie ; elle ne s'était nullement engagée à les soutenir contre la Prusse. Les Turcs, d'ailleurs, s'étaient placés en dehors des termes de la convention, puisqu'ils avaient cessé de fournir les subsides. Quant à la clause qui garantissait la liberté et l'indépendance de la Pologne, elle ne s'appliquait point aux conjonctures présentes : le traité de 1771 n'avait pas prévu que l'Autriche aurait, en 1772, des prétentions à faire valoir contre cette république. Dans ces conditions, Thugut devait demander aux Turcs s'ils se considéraient encore comme engagés par la convention du 6 juillet 1771 ; il devait déclarer que l'Autriche, « dans sa très haute magnanimité » , était disposée à annuler cet acte et à en restituer l'instrument; qu'elle pousserait la grandeur d'âme jusqu'à ne pas réclamer les subsides arriérés, et qu'elle aurait été même disposée à rembourser l'argent reçu, si elle n'avait pas déjà dépensé, pour les armements, six à sept millions de florins, de sorte que, tout compte fait, elle aurait encore l'honneur de la générosité *.
1 Dépêche à Thugut, 21 janvier 1772.
9 Arneth, t. VIII, p. 444-448. Béer, t. II, p. 259 et 252.
Thugut vit les ministres du sultan dans la nuit du 8 au 9 mai 1772. Ces infidèles eurent d'abord quelque peine à saisir les raisonnements du représentant de Marie-Thérèse et à en apprécier la délicatesse. Mais, à la réflexion, comme ils étaient trop faibles pour se fâcher, ils prirent la parti le plus sage, qui était d'accepter les déclarations de l'Autriche pour ce qu'elles valaient et d'en tirer encore tout l'avantage possible. Ils répondirent à Thugut, dans la nuit du 6 au 7 juin, qu'ils n'attendaient plus qu'une chose de la part de la cour de Vienne, c'était de les assister dans les négociations qui allaient s'ouvrir, de tâcher d'obtenir de la Russie une paix honorable, et que si l'Autriche n'y pouvait pas réussir, ils considéreraient la convention du 6 juillet comme annulée. Us s'étaient en effet décidés à négocier. Le 18 juin, l'armistice fut signé et la réunion d'un congrès décidée. « Ces gens ont agi très sensément, très amicalement, très convenablement » , écrivait Kaunitz le 7 juillet. Gomme les Turcs lui laissaient le soin d'apprécier dans quelle mesure il devait les appuyer auprès des Russes, il jugea tout naturellement qu'il devait le faire dans la mesure des intérêts autrichiens, c'est-à-dire de façon à décider les Russes à souscrire, dans le partage de la Pologne, aux prétentions de la cour de Vienne.
Il aurait voulu éviter de mentionner la Turquie dans le traité de partage ; mais les Russes insistèrent, et "Kaunitz, pour avoir son lot, fut bien contraint de céder. Le traité du 25 juillet porta, en conséquence (article IV), que les Russes ayant communiqué les conditions de paix à l'Autriche et ayant, par considération pour l'Autriche, renoncé à toutes prétentions sur les Principautés, la cour de Vienne promettait « de continuer à s'employer
sincèrement au succès du congrès et conséquemment aux bons offices auxquels elle s'est engagée envers les deux parties belligérantes ». C'était tout simplement par respect des formes diplomatiques que le traité parlait de bons offices envers les deux parties belligérantes. En réalité, il ne s'agissait que d'appuyer les prétentions de la Russie, et la Russie le dit à l'Autriche en termes fort explicites. Le jour même où le traité de partage fut signé, Panine remit à Lobkowitz une Déclaration confidentielle dans laquelle la tsarine exigeait une réponse prompte et satisfaisante à cette question : Le plénipotentiaire autrichien sou tiendra- 1- il les ministres russes au congrès de la paix, et, dans le cas où les Turcs repousseraient l'ultimatun russe, l'Autriche menacerat-elle les Turcs de les abandonner à eux-mêmes 1 ? En attendant que Kaunitz fût en mesure de répondre, et pour le cas où sa réponse ne serait point satisfaisante, la Russie prit ses précautions. Elle s'arrangea de manière à faciliter singulièrement aux Autrichiens l'qccomplissement de leurs promesses envers la Tuxquie. Les plénipotentiaires se réunirent, le 19 itfiltrl772, à Focktchany. Catherine avait cru faire grand honneur aux Turcs en confiant les négociations au comte Orlof ; il était assisté d'Obreskof , que les Turcs avaient, depuis plusieurs mois, consenti à élargir, « Mes anges de paix, je pense, se trouvent maintenant face à face avec ces vilains Turcs, écrivait Catherine à madame de Bielke. Le comte Orlof, qui, sans exagération, est le plus bel homme de son temps, doit paraître réellement un ange vis-à-vis de ces rustres-là ! » Thugut et Zegelin se présentèrent pour assister aux conférences, mais les Russes
1 Martëns, t. II, p. 33.
s'y opposèrent; ils déclarèrent que leurs pouvoirs ne parlaient point de médiation, qu'il ne s'agissait que de bons offices, et que, dans ces conditions, l'admission des ministres de Prusse et d'Autriche aux conférences serait contraire au droit public. Zegelin se le tint pour dit, et n'insista pas. Quant à Thugut, qui était instruit des négociations du partage, il comprit que ce n'était pas le moment de soulever un conflit avec la Russie : il se renferma dans une extrême réserve et attendit des instructions. Les Turcs et les Russes restèrent entête-àtête. Us s'entendirent assez aisément sur les conditions secondaires; mais il leur fut impossible de s'accorder sur l'indépendance des Tartares. Les Russes la voulaient absolue ; les Turcs répondaient que le sultan, en qualité de chef de la religion, ne pouvait renoncer ni à la suzeraineté nominale, ni à l'investiture du khan, ni à la nomination des juges. C'était leur ultimatum. Les Russes les prirent au mot. Orlof ne désirait point la paix : il attendait de la campagne prochaine de grands avantages pour les Russes et de grands bénéfices pour sa famille. De plus, il était impatient de retourner à Pétersbourg, où il avait lieu de craindre d'être supplanté, « Le congrès est rompu uniquement par la faute d'Orlof, écrivait Joseph II ' ; son crédit baisse, et comme sa charge exigeait résidence, il est presque certain qu'un autre l'a prise en attendant. » Il répondit aux Turcs que leurs conditions étaient incompatibles avec l'indépendance des peuples tartares. « Peut-on, disait-il, regarder un peuple comme libre lorsque son chef, son prince, se trouve assujetti dans son titre, dans
1 A Léopold, 8 octobre 1772. — Frédéric, Mémoires. Œuvres, t. VI.
sa dignité, à la confirmation d'une autre puissance? » Les Turcs avaient pour instructions formelles de refuser cette concession. Ils se retirèrent, et le congrès fut rompu. Il avait duré vingt jours. Thugut eut tout lieu de s'applaudir de sa prudence. Kaunitz avait en effet adressé à la Russie une réponse qu'il était impossible, dit un historien russe, de ne pas considérer comme entièrement satisfaisante; l'Autriche s'obligeait à appuyer la Russie *. Il eût été dur pour le négociateur de l'alliance austro-turque de 1771 d'en venir à cete extrémité; la rupture des négociations en dispensa Thugut.
C'était encore la Pologne qui payait les frais. Le moment était venu d'exécuter le traité du 25 juillet. Il s'agissait de faire ratifier le partage par la diète de Pologne, de le justifier devant l'Europe et de délimiter les frontières nouvelles de la façon la plus avantageuse possible. Cette triple besogne diplomatique, juridique et géographique absorbait toute l'attention de la cour de Vienne. « Après l'exécution de nos arrangements, avait dit Marie-Thérèse, on devra alléguer des raisons au moins spécieuses pour nous justifier. » Kaunitz y donnait tous ses soins. Dès le 12 avril 1772, il écrivait à van Swieten : « Tâchez de tirer du roi de Prusse comment les Russes et lui comptent s'y prendre vis-à-vis du rai et de la république de Pologne pour lui donner la belle nouvelle du démembrement de ce royaume et pour les y faire consentir de gré ou de force, ainsi que s'ils comptent publier un manifeste et s'ils se proposent d'y exposer les titres et les droits sur lesquels les prises de possession seront établies... » Le roi de Prusse se près-
1 Martehs, t. II, p. 34*
sait médiocrement de présenter à la Pologne et à l'Europe une déduction de ses prétentions, u Voyezvous, écrivait-il le 21 av«l à son agent en Pologne, quand (es droits ne sont pas trop bons, il ne faut pas (es détailler. » Le fait lui suffisait. Kaunitz trouva les diplomates russes plus disposés à le comprendre. Ce n'est pas sans raison qu'ils se disent fils des docteurs de Byzance : ils ont eu de tout temps le goût des distinctions subtiles, et ils confondent volontiers, dans leur mysticisme pratique, les principes avec les faits, la justice avec le succès, le droit avec les lois, et la jurisprudence avec la casuistique. Il fut donc décidé que l'on composerait un manifeste. Les Russes en rédigèrent un ; il était assez clair : Joseph le trouva gauche; Kaunitz, trop explicite. Il en fit un qui ne laissait rien désirer, que l'on adopta et qui fut publié en forme solennelle. C'est un chefd'œuvre de pharisaïsme politique, qui ne trompa personne, ceux qui l'avaient signé moins encore que tous les autres. Il mérite le dédain ironique avec lequel le grand Frédéric le juge en ses Mémoires; il le signa, mais il tint à n'en point paraître dupe. « Nous ne voulons pas, dit-il, détailler ici les droits de ces trois puissances; il fallait des conjonctures singulières pour amener les esprits à ce point et les réunir pour le partage... »
Les conjonctures étaient singulières, en effet, et la plus tristement sigulière de toutes, c'était l'impuissance et l'effacement de la France. L'Autriche aurait montré moins d'audace en sa logique si elle avait eu des comptes à rendre à son alliée. Elle ne se sentait malheureusement que trop indépendante. « La confection des arrangements relatifs à la Pologne devient une nouvelle mortification pour le ministère français, écri-
vait Mercy, le 16 septembre 1772; mais je crois pouvoir affirmer que le Roi Très Chrétien envisage ces mêmes arrangements avec plus de raison et de justice, et qu'ils ne porteront aucune atteinte à ses sentiments pour le système actuel. » Mercy avait accommodé la raison et la justice aux goûts du roi de France. Madame du Barry, qui ne recevait les ministres étrangers que le dimanche, avait accordé ses "petites entrées à l'ambassadeur de Marie-Thérèse, et le recevait même en présence du roi. « L'accès que je me suis procuré auprès de la favorite, écrivait Mercy, me met à portée de l'éclairer sur les grandes vérités politiques l . » Mercy insinuait de la sorte la vérité à Versailles; Kaunitz la proclamait orgueilleusement à Vienne. A mesure que l'ambassadeur d'Autriche avançait dans les bonnes grâces de la maîtresse du roi, le chancelier autrichien redoublait . d'insolence envers l'ambassadeur de France. Il alla I jusqu'à rejeter sur les Français la responsabilité du partage. « C'est la France, dit-il un jour au prince de Rohan, qui a été la cause première de ces événements. Peut-être sommes-nous plus affligés qu'elle; mais c'est | elle qui a voulu ce qui s'est passé s . »
Montés sur ce ton-là, les Autrichiens n'avaient plus d'embarras à causer avec le roi de Prusse. C'est ce qu'ils faisaient le plus librement du monde. « La Prusse et l'Autriche, dit un célèbre historien allemand, avaient été placées, à la suite de cet événement, dans des rapports de confraternité, et elles eurent avant tout à remplir une mission civilisatrice 3 . » La mission civili-
1 Mercy à Marie-Thérèse, 16 octobre et 14 novembre 1772.
1 Saint-Priest, t. I, p. 273.
* Rànke, Die de ut se h en Mœchte, t. I, p. 21.
satrice, d'accord sur ce point avec le fameux système patriotique allemand dont il avait été si bien parlé à Neisse, voulait que la délimitation des frontières de la Prusse et de l'Autriche en Pologne embrassât le plus possible de territoires à civiliser, et qu'au besoin cette grande tâche s'étendît ailleurs qu'en Pologne. Les Russes n'oubliaient pas non plus la civilisation, et Panine jugeait le moment opportun pour reparler de la Triple Alliance. On venait de la consacrer par de belles opérations : pourquoi n'en ferait-on pas un principe de droit public? Avant de se prononcer, la Prusse et l'Autriche voulurent savoir à quoi s'en tenir sur leurs ambitions respectives. Il y eut un point sur lequel elles s'entendirent tout de suite, l'exclusion de la France de toutes les combinaisons. « Quant à la précaution que le roi juge nécessaire de prendre, écrivait le chancelier autrichien, à savoir : que cette alliance ne s'étende pas plus loin et ne devienne jamais une quadruple alliance, nous sommes bien parfaitement de votre avis à cet égard 1 . »
T C'est au milieu de ces négociations confuses que l'on reçut la nouvelle de la révolution de Suède. Par un coup d'État hardiment conçu et exécuté, Gustave III
t venait de sauver l'indépendance de sa patrie et d'arracher les Suédois au sort que les Polonais s'étaient attiré par leurs discordes civiles et par la faiblesse de leur gouvernement. C'était une déconvenue irritante et un gros échec pour la tsarine. Ce fut aussi pour le roi de
- Prusse un sérieux sujet d'inquiétude. Si la Russie faisait la guerre au roi de Suède, ses traités l'obligeaient à y prendre part, et il ne le désirait pas. Louis XV inter-
1 Instruction secrète pour le baron de Swieten, 21 janvier 1773.
viendrait peut-être en faveur de Gustave 111; l'Autriche pourrait être amenée à soutenir le parti de la France, et le système combiné avec tant d'art et tant de peines serait bouleversé. Il était donc nécessaire que la Russie restât occupée avec les Turcs, et que la tsarine ne conclût pas la paix en Orient pour se jeter sur la Suède. Le grand Frédéric se tira de cette difficulté avec sa dexrité ordinaire. Il trouva moyen de retenir les Russes en Turquie tout en paraissant les aider à en sortir, et d'empêcher la tsarine de faire la guerre aux Suédois, tout en ayant l'air de l'aider à faire la paix avec les Turcs. « Les mouvements de colère et de vengeance, dit-il, l'auraient cependant emporté dans l'esprit de l'impératrice de Russie, si les Turcs n'avaient pas résisté avec beaucoup de fermeté aux conditions dures et fâcheuses qu'on voulait leur faire accepter. » Ces conditions, le roi de Prusse les jugeait exorbitantes A onéreuses, humiliantes; mais c'était pour lui une raisons de plus de les appuyer auprès des Turcs. Il donna des instructions formelles à cet égard à son ministre Zegelin; il savait que la Porte ne céderait pas, que la France l'encourageait à résister, que plus les prétentions de la Russie seraient exagérées, plus la résistance des Turcs se montrerait tenace ; que les négociations traîneraient en longueur, que la tsarine oublierait la Suède, et qu'une fois de plus il sauverait ses États du danger de la guerre générale «.
Les événements de Suède avaient, en effet, décidé la tsarine à renouer les négociations. Il y eut suspen-
1 Frédéric, OEuvres, t. VI, p. 49, 50, 54. — Le prince Henri au Roi, 14 octobre 1772. — Arneth, t. VIII, p. 454, rapport» de Thugut, novembre.
Ksion d'armes; les plénipotentiaires russes et les turcs se réunirent à Bucharest et un armistice fut conclu jusqu'au 21 mars 1773. On reprit les choses au point où on les avait laissées, à Focktchany. Cette fois, on s'accorda, tant bien que mal, sur l'indépendance des Tartares, et sur les rapports spirituels que ce peuple devait conserver avec le sultan. Mais à peine les Turcs eurent-ils cédé sur ce point que les Russes élevèrent une nouvelle prétention. Celle-là n'avait rien à démêler avec les questions religieuses, et l'on ne voit pas clairement comment elle s'accommodait avec cette indépendance absolue que le comte Orlof réclamait naguère si fièrement pour les nouveaux clients de la Russie. Les Russes voulaient garder pour eux les deux places de Kertch et de Yéni-Kalé qui commandaient l'entrée de la mer d'Azof et donnaient pied dans la Crimée. Les Turcs, à leur tour, invoquèrent le principe de l'indépendance des Tartares et demandèrent que ces deux places fussent rendues au khan. Les Russes persistèrent. Comme on ne trouvait plus, de part et d'autre, d'arguments à fournir, le congrès se sépara dans les premiers jours de janvier 1773 et se prorogea jusqu'au milieu du mois suivant. Rien ne pouvait mieux convenir aux desseins du roi de Prusse. La combinaison avait réussi, et la Russie était forcée d'ajourner l'exécution de ses projets contre la Suède.
L'Autriche, selon ses habitudes, continuait à servir, sans le vouloir et sans le savoir, les intérêts de Frédéric. Kaunitz avait mandé à Thugut, le 22 décembre 1772, de se tenir coi pendant le congrès, de rester à Constantinople et de ne se mêler de rien. Entre la Turquie et la Russie qui avaient, chacune de son côté, le droit de compter sur ses bons offices, l'Au-
triche jugeait prudent de s'abstenir, et préférait à une intervention qui aurait pu irriter à la fin le sultan et la Russie, une sage abstention qui permettrait d'obtenir plus tard, de l'un ou de l'autre, peut-être même de tous les deux, un nouveau bénéfice. La cour de Vienne savait de plus qu'il s'était produit un certain refroidissement entre Berlin et Pétersbourg, à la suite de l'affaire de Suède, et surtout à cause des prétentions que le roi de Prusse continuait d'élever sur Danzig. Enfin, l'opération du partage traînait. Si ingénieusement déduits que fussent les droits des trois cours copartageantes, les Polonais refusaient d'en apprécier la valeur et se montraient plus récalcitrants qu'on ne l'aurait attendu. « Ces têtes sans dialectique », comme les qualifie Frédéric, se flattaient que les affaires d'Orient diviseraient les trois alliés. C'était une illusion bien gratuite.
Les trois alliés pouvaient bien se quereller sur le mode d'application du principe de l'égalité des parts ; ils étaient parfaitement résolus à n'y point renoncer, et loin de trouver dans leurs dissentiments et dans la résistance des Polonais un motif de restreindre leurs prétentions sur la Pologne, ils cherchaient dans un nouveau partage le moyen de concilier leurs rivalités et de contraindre les Polonais à la soumission. « Je m'imagine, écrivait Frédéric le 4 novembre 1772 ! , qu'à l'aide de quelques menaces et de quelques sommes d'argent employées à propos, on fera souscrire ces gens à nos volontés... Mais s'il fallait, contre toute attente, embrasser ce dernier parti et recourir à la force pour les mettre à la raison, le pire qui en pourra résulter, ce
1 A Benoit, son agent en Pologne.
Tsera d'être obligé d'en venir à un nouveau partage et I d'étendre davantage nos portions respectives. » C'était
I la pensée de Kaunitz, et il fondait sa conviction sur un raisonnement où l'on découvre la profondeur du génie artificieux qu'il avait reçu du ciel. « Il n'est, disait-il, vraisemblablement aucun seigneur polonais qui, sur les avantages que, au détriment de l'État, trouvent des particuliers à être citoyens d'un gouvernement mal réglé, n'aimât mieux rester Polonais que de devenir sujet d'une des trois puissances. Et il est probable, par conséquent, qu'il ne se trouvera peut-être aucun de ces individus qui ne préfère son intérêt particulier à son patriotisme, et qui ne s'emploie, moyennant cela, avec chaleur, à la prochaine diète à faire accorder les cessions et renonciations demandées par les trois cours, pour ne pas se voir dans le cas de devoir passer sous une autre domination par une plus grande étendue du démembrement de la Pologne 1 . » Il proposa, en conséquence, à la Russie, de déclarer aux Polonais que si, au mois de mars 1773, ils n'avaient pas satisfait aux réclamations des trois cours, celles-ci, qui n'avaient fait
f valoir jusque-là qu'une partie de leurs prétentions, étaient résolues à les étendre « à toutes les autres pro-
; vinces polonaises à l'égard desquelles elles avaient les
l droits les plus légitimes a » . Les Russes n'étaient point précisément de cet avis. Ils voulaient conserver à leur discrétion ce qui restait de la Pologne : il ne leur convenait ni de livrer Danzig ni d'augmenter indéfiniment la portion de l'Autriche. Il leur importait surtout de tenir la cour de Vienne en haleine aussi longtemps
1 Kaunitz à Lobkowitz, 16 novembre 1772.
s Référât du 25 septembre 1772.
que les affaires d'Orient demeuraient en suspens. Sur l'avis de Panine, on dut se borner à manifester aux Polonais « l'étonnement et l'indignation » des trois cours alliées en présence des « séductions et des intrigues » par lesquelles le gouvernement de Pologne essayait de retarder « le terme si désirable de la paix et de la sûreté de leurs possessions ». Les trois cours ne pouvaient permettre que, « par des lenteurs insidieuses, on tâchât de commettre la légitimité de leurs droits à toutes les vicissitudes des événements ». Enj conséquence, elles étaient résolues, sans s'arrêter davantage aux objections des Polonais, «à employer tel moyen qu'elles trouveraient plus prompt et plus expédient pour se faire justice ! . »
L'Autriche signa cette déclaration, le 20 janvier 1773; mais elle n'en était qu'à demi satisfaite* Ce langage lui semblait trop vague. Elle sentait de la part des Russes une sourde opposition à ses ambitions. Le roi de Prusse élevait tant sur Danzig que sur les margraviats d'Ansbach et de Bayreuth des prétentions que les Autrichiens jugeaient inacceptables. Us convoitaient aussi la Bavière; Frédéric leur insinua de démembrer Venise * , dont ils ne voulaient point, au moins en ce moment. — Il faut, disait Kaunitz, « arranger les (j choses de façon que, comme on dit, tout le monde vive 8 » . La cour de Vienne trouvait qu'on la rationnait trop, et que l'on exposait trop longtemps son appétit aux classiques épreuves de Tantale.
C'était surtout en ces moments de jeûne que la cons-
1 Martes s, t. II, p. 35.
9 Rapports de van Swieten.
* Instruction à Swieten, 21 janvier 1773*
cîence de l'impératrice la tourmentait, et c'est sous le coup de ces irritantes incertitudes qu'elle écrivit à Mercv cette lettre inimitable du 1 er février 1773 : a Les agaceries du roi de Prusse ne sont que trop claires. Il ne démordra plus de resserrer Danzig et Thorn;... même la Russie, ce qui est incompréhensible, en est d'accord; il nous a fait perdre les bons moments en lanternant, nous cajolant, où Ton aurait pu y remédier; ils nous ont bien menés par le nez : j'en suis inconsolable. Si je pouvais me consoler, c'est que j'étais toujours contraire à ce partage inique, si inégal, et à nous lier avec ces deux monstres... » L'iniquité du partage, Marie-Thérèse en parlait volontiers; mais elle n'entendait pas que les autres, et surtout les Français, lui donnassent la réplique. Il s'était élevé, à Paris, un toile général contre l'alliance autrichienne que tout /le public accusait des humiliations subies par la France depuis 1756, et, en particulier, de ce dernier échec, moins calamiteux peut-être, mais plus offensant que les autres 1 . Il circulait à Paris une brochure sur le partage de la Pologne; cet acte était qualifié d'ouvrage de la force, d'injustice criante, d'usurpation manifeste *. « La brochure qui est sortie à cause du partage de la Pologne fait très mauvais effet, écrivait l'impératrice dans cette même lettre du 8 février, et ne sera pas oubliée en son temps; par ces petites vengeances, la France excède tout le monde. »
j Ce qui, bien plus que cette malheureuse brochure, pxcédait la patience des Autrichiens, c'étaient les efforts
1 Voir le Secret du roi, t. II, p. 399.
f Observations sur les déclarations des cours de Vienne, Berlin et Pétersbourg sur le démembrement de la Pologne, Londres, janvier 1773.
incohérents et vains du ministère français pour ranimer les Turcs. La cour de Vienne se rendait bien compte que tant que la paix serait incertaine, les règlements du partage n'avanceraient point en Pologne. Panine n'avait point accepté le plan de Kaunitz pour réduire les Polonais. Loin de songer à un nouveau démembrement, il proposait de se concerter sur les moyens de rétablir « le gouvernement de la Pologne dans ses vrais principes », c'est-à-dire dans l'anarchie. Au lieu de conquérir, il offrait de corrompre, et le même ministre qui, dans les déclarations du 20 janvier, protestait contre « les séductions et les intrigues des Polonais dans les cours voisines » , proposait, le 26 février, aux alliés, d'ajouter la corruption à la menace, d'assurer un fonds pour la séduction, et de « former, dès à présent, une caisse destinée au succès des opérations présentes pour lesquelles on estime que le premier fonds pour chaque cour ne pourra pas être moins de cent cinquante à deux cent mille écus l » . C'était là-dessus que comptaient les Russes pour persuader la diète de Pologne; mais ce n'était pas l'affaire des Autrichiens, qui cherchaient moins à séduire les gens qu'à prendre du territoire Déboutés de ce côté, ils se retournèrent vers les Turcs. Sur la proposition de Kaunitz, l'impératrice décida de leur offrir cinq ou six millions de florins qui les aideraient à obtenir de la Russie des conditions meilleures, s'ils voulaient, en échange, céder à l'Autriche la petite Valachie, c'est-à-dire le territoire entre le Danube, l'Aluta et la frontière autrichienne, que l'Autriche s'était déjà fait promettre par la convention du 6 juillet
1 Projet d'un plan pour la conduite des trois ministres en Pologne. Béer, Documents 9 p. 143.
|( 1771. On espérait, à Vienne, que cette offre captieuse, présentée au moment du congrès, séduirait les Turcs. Mais lorsque, le 10 mars 1773, Thugut reçut ces nouvelles instructions, le congrès était de nouveau sur le point de se rompre, et le ministre autrichien n'avait qu'à s'abstenir.
/^ Les négociations avaient repris à Bucharest, le 15 fé- ( vrier 1773. Les Russes persistèrent dans leur prétentions, en les aggravant même. Us exigeaient, outre la libre navigation de la mer Noire, la cession de Kertch, de Yéni-Kalé et de Kinburn, le démantèlement d'Otchakof, la reconnaissance de la Russie comme garante de l'indépendance des Tartares et un droit de protection sur les sujets du sultan qui professaient la religion grecque. Les Turcs se résignaient à tout, sauf à la cession de Kertch et de Yéni-Kalé, qui livrait la mer aux Russes et leur permettait de construire une flotte et de \la lancer sur la capitale de l'empire. « La Porte, écrivait le ministre de Prusse, voit très clairement que la conquête de Gonstantinople est le dessein des Russes, et que c'est pour en préparer l'exécution qu'ils veulent j Kertch et Yéni-Kalé. » Résolus à ne céder sur ce point /"qu'à la dernière extrémité, ils offrirent aux Russes de / leur payer soixante-dix millions de piastres s'ils voulaient renoncer à ces deux places et à la navigation de \^ la mer Noire. Obreskof répondit que loin d'accepter soixante-dix millions en compensation de Kertch et de Yéni-Kalé, la Russie les payerait pour obtenir ces deux ; villes, et que, d'ailleurs, la liberté de la navigation ' était une condition sine quâ non dé la paix. L'accord ' sur ces principes fut impossible, et le congrès se rompit ! de nouveau le 22 mars 1773. La guerre recommença. La tsarine s'y était préparée; elle ne doutait pas du
succès, ne faisant aucun état des secours que le i français annonçait aux Turcs, et dont l'espoir i gulièrement soutenu leur résistance. «Si les T tinuent de suivre les bons conseils de leur s ami, écrivait-elle à Voltaire 1 , vous pourrez êtr vos souhaits de nous voir sur le Bosphore set prés de leur accomplissement. »
' 3 mar» 1773.