CHAPITRE XX
LE TRAITÉ DE KAINARDJI (Juin 1773-septembre 1774)
La tsarine avait décrété la victoire; elle ordonna à
Roumantsof de passer le Danube, de marcher à l'ennemi
et de le battre partout où il le trouverait. Roumantsof
essaya vainement de représenter à sa souveraine le
danger de l'entreprise : la tsarine ne voulut rien enten-
I dre. Le 13 juin 1773, l'armée russe traversa le Danube
I et se porta sur Silistrie. Les Turcs attaquèrent l'arrière-
K A l ; garde des Russes, la battirent et occupèrent un défilé
' ' qui leur permettait de les prendre à revers et de leur
couper la retraite. « Si le grand vizir avait su profiter
de l'occasion, dit Frédéric, il y a toute apparence qu'il
aurait détruit cette armée russienne. » Le grand
. vizir resta dans son camp. Le général russe Weismann
! attaqua les Turcs dans leur défilé, et, après de grands
! efforts, réussit à les déloger. 11 y perdit la vie, mais
1 l'armée russe fut sauvée. Elle put repasser le Danube,
et comme le grand vizir n'eut garde de la poursuivre,
elle prépara tranquillement une nouvelle campagne
pour l'arrière-saison.
Le roi de Prusse tâcha de profiter de cette sorte de suspension d'armes pour renouer les négociations. Mais de part et d'autre on refusait toutes concessions. La tsarine rassemblait ses forces et comptait bien réduire les
Turcs à merci. C'était l'opinion de tous les hommes éclairés que les Turcs ne pourraient pas résister à un nouvel effort des Russes, et qu'en cas de désastre de leur armée, les causes mêmes qui avaient jusque-là soutenu leur résistance les obligeraient à demander la paix. Favier l'indiquait dans les mémoires qu'il avait rédigés pour le comte de Broglie : « L'opposition des gens de loi, des ministres de la religion, est redoutable au sultan même, tant que la subsistance d'un peuple lâche et fanatique n'est pas absolument coupée; mais aussitôt que les convois seront interceptés, les Dardanelles bien bloquées, et les bâtiments neutres ou confisqués ou arrêtés, et forcés de rétrograder, l'uléma craindra la famine, le divan la révolte, et le sultan une révolution. La populace même viendra demander à grands cris aux portes du sérail la paix et du pain, et la tête des généraux et celle des ministres... » Le publiciste français ne se montrait pas moins clairvoyant lorsqu'il définissait la politique des trois cours du Nord à l'égard de la Porte : « La Russie l'écrase, la Prusse la trahit, et l'Autriche, après l'avoir rançonnée, guette le partage de ses dépouilles. »
« Il faut, écrivait Joseph II, le 19 juin 1773, avoir le courage d'en finir l'affaire sur le pied comme nous l'avons commencée. Convenance et en partie nécessité a été le seul mobile de tout ce partage ; il faut le finir de même et penser à soi que, dès qu'on a tant fait et pris, on prenne aussi les autres bagatelles, mais qui sont essentielles pour que ce que l'on a pris ait un vrai prix, et que l'action au moins vaille la peine de l'avoir faite ; autrement elle sera fautive, pauvre et louche dans tous les sens. » L'empereur parcourait alors ses nouveaux territoires polonais, et tout en cherchant les bagatelles qu'il
pourrait encore arracher aux Polonais pour donner son vrai prix à l'œuvre du partage, il songeait aux territoires turcs qui pourraient être à la convenance de l'Autriche. Après avoir examiné les lieux, il jeta son dévolu sur le pays situé aux sources de Sereth etdu Pruth, avec Czernovitz pour capitale, et qu'on appelle la Bukovine. « Je crois, écrivait-il, que militairement et politiquement cela vaudrait au moins la Valachie cisleithane. » Ce vovage impérial en un pays que l'on avait pris, mais que l'on ne s'était pas encore fait céder; cet empressement à se montrer aux gens que l'on venait de dépouiller, cette ardeur à convoiter de nouvelles conquêtes, désolaient Marie-Thérèse. « Vous croyez que je m'arrête trop au qu'en dira-t-on? écrivait-elle à son fils, le 20 juin 1773. J'ai fait voir le contraire dans les vingt premières années de mon règne; mais vous, vous y tenez trop peu; vous ne suivez que vos idées et volontés, lesquelles n'étant pas contredites, ayant le don de la parole et d'écrire, aidées des sophismes sans fin et du persiflage, vous réussissent la plupart du temps! » Elle prévoyait qu'elle céderait encore; elle s'en lamentait; mais, comme disait l'implacable railleur de Potsdam, a elle pleurait et prenait toujours! n Elle moralisait l'empereur sur son insatiable ambition, mais elle se félicitait que les conjonctures lui permissent de la satisfaire. Elle écrivait, le 2 août 1773, à Mercy : « Vu la situation présente des affaires, je crois qu'il est plutôt avantageux que contraire à nos intérêts que ce duc d'Aiguillon soit à son poste, du moins jusqu'au rétablissement de la paix entre la Russie et la Porte, et jusqu'à l'arrangement final des affaires de la Pologne. Doué de peu de génie et de talents, sans crédit et sans cesse harcelé par les factions, il se trouve
peu en mesure de nous susciter des embarras. Notre besogne serait bien plus difficile si le duc de Choiseul, tout bien intentionné qu'il était, se trouvait encore en place, et elle pourrait le devenir de même si Broglie venait à remplacer Aiguillon, ce qui serait peut-être un grand cpntre-temps. » Marie-Thérèse rendait involontairement hommage au ministre déchu et au conseiller secret qui s'était efforcé de réveiller dans l'âme de Louis XV le sentiment des saines traditions de la politique française ! . Le fait est que la Pologne et la Turquie avaient beaucoup à souffrir de cette alliance de 1756, qui semblait n'avoir plus pour objet que l'abaissement de la France et la ruine des États protégés par son roi.
Le comte de Broglie et son publiciste Favier n'avaient que trop pénétré les desseins de l'Autriche. Au moment où ils dénonçaient à Louis XV ces équivoques menées, Kaunitz n'était occupé que de justifier leurs conjectures. Le 20 août et le 6 septembre 1773, le chancelier autrichien écrivit à Thugut de préparer les Turcs, dès qu'ils auraient fait leur paix avec la Russie, à remercier l'Autriche de ses bons offices par la cession de la Bukovine. En attendant qu'elle pût forcer les Turcs \ à manifester ainsi leur reconnaissance, la cour de Vienne poursuivait avec les Polonais l'œuvre compliquée de la revendication de ses prétentions et de « ses droits » . L'Autriche considérait la ligne du Sbrucz comme nécessaire à son système de frontières. Il n'en était point question dans le traité de partage. L'article l ,r de ce traité portait que, du côté de l'est, la frontière suivrait
1 Voir les Mémoires cités plus haut, Boutaric, t. I et II. — Le Secret du roi, t. II.
« la petite rivière nommée Podorze jusqu'à son embouchure dans le Dniester » . Il fut aisé de constater que Podorze était une petite ville, et non une petite rivière ; mais comme le Sereth prenait non loin de là sa source pour aller se jeter dans le Dniester, l'Autriche se crut autorisée à en conclure que c'était le cours du Sereth qui avait été désigné par le traité. Kaunitz l'écrivit, le 15 septembre 1772, à Lobkowitz, ajoutant que l'Autriche avait le plus grand intérêt à ajouter à sa part le territoire compris entre le Sereth et le Sbrucz ; que les Polonais ne voulaient point le donner; que l'Autriche allait, par suite, occuper un certain nombre de districts polonais qui n'étaient point dans son lot, afin de contraindre la Pologne à lui céder, par voie d'échange, la ligne du Sbrucz.
Cette proposition ne fut point du goût de la Russie, d'autant moins que Frédéric, instruit de ces réclamatious autrichiennes, était toujours prêt à en prendre acte pour compléter son lot, et réclamait Torn et Danzig 1 . Catherine ne voulait plus de partage; elle prétendait placer sous sa suprématie ce qui restait de la Pologne; elle entendait que cette république conservât, ainsi que le prescrivait le traité, « la consistance d'une puissance intermédiaire » . Panine répondit à Lobkovitz que si l'Autriche étendait ses frontières, le roi de Prusse en ferait autant; qu'il avait planté, lui aussi, ses poteaux bien au delà des limites de son lot; qu'on avait eu grand'peineà faire déplanter et reculer ses aigles; qu'on y était parvenu cependant, et que l'Autriche, par ses prétentions, allait tout remettre en question. « Il est sans
1 Conversation de Frédéric avec Tchernichef, août 1773. Martens, t. VI, p. 98.
exemple, disait-il, que trois puissances d'un ordre supérieur aient pu s'accorder sur un point qui, relativement à chacune d'elles, offrait tant de vues et d'intérêts différents, et qu'une politique générale, qui n'a eu d'autre mobile que l'humanité et l'amour de la paix, ait triomphé de toute politique partielle et, sans coup férir, ait produit à chacune des avantages que des guerres longues et meurtrières ne donnent jamais si abondamment, quoique payés si cher. » Pourquoi compromettre de si beaux résultats? Si la rivière Podorze n'existait pas, c'était « un état physique qu'il n'était au pouvoir d'aucune des trois puissances de changer » ; mais leur intention était claire : c'était de tirer une ligne de Podorze au Dniester. Le Sereth répondait à cet objet; il n'y avait aucune raison pour porter plus loin la frontière autrichienne et pour y englober le territoire compris entre le Sereth et le Sbrucz. « Il existe, disait en terminant Panine, des points non moins intéressants sur lesquels i la convenance de la cour impériale et royale pourrait se tourner, et sur lesquels l'impératrice se trouverait les mains plus libres. » Pour que l'Autriche ne se méprit pas sur le sens et la portée de cette insinuation, Panine l'accompagnait d'une demande d'intervention amicale auprès des Turcs ',
C'est que la campagne d'automne, sur laquelle la tsarine avait fondé de si grandes espérances, se présentait mal pour les Russes. Deux corps de l'armée de Roumantsof avaient passé le Danube et s'étaient avancés sur Varna. Ils se firent battre et ramener en désordre sur le Danube, qu'ils ne purent repasser qu'après avoir éprouvé de grandes pertes. Les Tartares de Crimée s'agi-
1 Rapport de Lobkowitz, 30 octobre 1773.
taient et semblaient disposés à revenir au sultan; la révolte des mameluks d'Egypte, dont les Russes attendaient une diversion, était étouffée, et la tsarine se voyait dans son propre empire menacée par une sédition qui semblait formidable. C'était la révolte des Cosaques du Don commandés par Pougatchef ; cet aventurier se faisait passer pour Pierre III; soulevant les populations sur son passage, il venait de s'emparer d'Orenbourg et
il menaçait de marcher sur Moscou. Les Russes faisaient
naturellement appel aux bons offices de l'Autriche et se montraient disposés à payer ses complaisances par un lambeau de l'empire turc.
Kaunitz le comprit. Sans renoncer le moins du monde à ses prétentions sur la ligne du Sbrucz, il écrivit, le 7 décembre 1773, à Thugut de déclarer aux Turcs que l'Autriche ne saurait voir avec indifférence la prolongation de la guerre : elle attendait que la Porte donnerait à la Russie les garanties politiques et religieuses qu'elle était en droit d'exiger. En même temps, et comme il était dans les principes de la cour de Vienne de se nantir à tout événement, les ingénieurs autrichiens reçurent l'ordre de planter le long du Sbrucz les aigles impériales et d'étudier en Bukovine les lieux où il conviendrait, le cas échéant, d'exécuter la même opération. Kaunitz jugea prudent de s'en entendre avec le roi de Prusse. Le 22 février 1774, van Swieten eut ordre de soumettre à ce prince le système des invasions préventives destinées à faciliter, par voie d'échange, la rectification des frontières. Frédéric trouva cette théorie fort expédiente, et, au printemps de 1774, il donna à ses troupes l'ordre d'avancer ses poteaux en Cujavie : il s'empara ainsi d'environ deux cents villages. Comme les Autrichiens avaient enfreint le principe de l'égalité,
dit-il en ses Mémoires, « le roi se crut autorisé à faire de même : il étendit en conséquence ses limites et enferma la vieille et la nouvelle Netze dans la partie de la Pomérellie qu'il possédait déjà » .
La Russie n'était point en mesure de s'opposer à ces manœuvres, les alliés de Vienne et de Berlin spéculaient sur ses embarras. Ils étaient graves. Forcés par la révolte de Pougatchef de diviser leurs forces, les Russes semblaient à la veille d'un désastre. Le comte deSolms écrivait au mois de mars 1774 : « Les effectifs ne sont jamais au complet, les généraux sont pour la plupart incapables, et rarement d'accord entre eux ; les officiers et les soldats sont las et dégoûtés ; le pays est épuisé par des corvées militaires et des levées qui, en cinq ans, ont dépassé trois cent mille hommes; le gouvernement fléchit sous les charges; tout ce monde est corrompu par la licence et l'habitude de tout obtenir par la faveur. Une défaite importante pourrait être bien dangereuse pour cet empire. » Si les Turcs avaient su profiter de leurs victoires, ils auraient pu faire payer cher aux Russes l'imprudence d'une nouvelle attaque. Mais leurs revers ne leur avaient rien appris, et leurs succès leur firent oublier les plus simples précautions.
Le sultan Moustapha était mort le 14 janvier 1774. Son successeur Àbdul-Hamid ne respirait que la guerre : il la dirigea plus mal encore que son prédécesseur. Roumantsof franchit le Danube, battit les corps détachés que les Turcs lui opposèrent, défit leur avant-garde, le 16 juin 1774, à Bazardjik, les força de lever le camp qu'ils avaient formé à Kostidjé, tourna le gros de l'armée du grand vizi r à Ghoumla, l'investit et l'affama. Les troupes turques désertaient en masse. Cette campagne ne fut qu'une longue déroute. Le grand vizir
tm uk qcestios d'ouest au dix-huitième siècle
Mubsinrade n'avait pins qu'à s'en remettre à la clémence do vainqueur. Des plénipotentiaires tares se présentèrent, le 10 juillet, au quartier général de Roumantsof qui campait à quelques lieues de Silistrie. Us I furent reçus dans la tente de ce général, et, séance I tenante, en quatre heures, la paix fut convenue. L'au- Idace et la constance de Roumantsof, l'impéritie et la Idémence des Turcs avaient, en moins d'un mois, décidé, fL l'avantage de la Russie, cette guerre qui durait depuis cinq ans.
/ Ainsi fut signé, le 21 juillet 1774, le traité de Kou- / tschouk-Kaïnardji, la première et la plus célèbre des Vjrrandes transactions entre la Russie et la Porte. C'est le point de départ, la pièce fondamentale du long procès, coupé d'intermèdes sanglants, qui devait après un siècle d'efforts conduire les soldats du tsar aux portes de Gonstantinople. Le traité était conforme aux conditions posées par la Russie. La Russie prenait peu • de territoires : à part les deux Kabarda, elle restituait j toutes ses conquêtes; elle se faisait la protectrice des principautés du Danube et la garante de l'indépendance des Tartares; elle ouvrait, en gardant Azof, Kertch, I Yéni-Kalé, Kinburn, les voies à sa domination future .sur la mer Noire, où elle obtenait le droit de libre i navigation. Les stipulations essentielles du traité étaient celles qui touchaient à la religion. La Porte promettait « de protéger constamment la religion chrétienne et ses églises » en général, de « n'empêcher aucunement l'exercice libre de la religion chrétienne, et de ne mettre aucun obstacle à la construction des . nouvelles églises et à la réparation des anciennes » , 1 dans les principautés de Moldavie et de Valachie, dans ) la Grèce et les iles de l'Archipel, dans la Géorgie et
dans la Mingrélie l . Elle s'engageait à prendre en considération les représentations faites par les Russes en faveur de l'Église grecque de Constantinople et de ses desservants, et à accueillir avec les égards qui con- \ viennent à des puissances amies et respectées les dé- ) marches des ministres russes en faveur des principautés/ de Moldavie et de Valachie.
Ces stipulations, disséminées dans les divers articles du traité avec un désordre qui fait honneur à l'art des diplomates de la tsarine, constituèrent tout le fondement des obligations dont les publicistes russes ont déduit les droits juridiques de la Russie à accomplir sa mission civilisatrice en Orient et à intervenir dans les affaires intérieures de t empire ottoman. Ce droit, à la vérité, n'était écrit nulle part; il n'était question dans le traité que des droits religieux des chrétiens : les Turcs se croyaient autorisés à en conclure que, en dehors des principautés du Danube, où le droit de représentation des Russes était général, ce droit, pour le reste de l'empire, ne s'appliquait qu'à l'usage des églises, au maintien des hiérarchies et au libre exercice du culte. Le traité ne disait rien de plus. Restait à interpréter le sens de ces clauses ; c'est ici que pouvait se déployer à l'aise cette qualité précieuse et singulière que l'on appelle en diplomatie l'esprit juridique, et ailleurs, par un euphémisme ingénieux, l'art de solliciter les textes. « Est-il possible, dit un éminent historien de la Russie, de concevoir l'exercice même de ces droits religieux proprement dits, sans un certain ensemble de garanties politiques? Et la première de ces garanties ne doit-elle pas être la liberté et la sécu-
» Art. 7, 16, 17 et 23.
MJ LA 4l~ECTU» D'OUEST Ai: LUX HUITIEME SIÈCLE
rite de* personnes et de* propriété*? Est-il possible, en Orient spécialement, et dans les idées de* peuples orientaux, de faire une distinction entre la religion et la politique, le droit et la morale? » De là pour la Russie F obligation de s'immiscer dan* les affaires intérieure» de la Turquie, chaque fois que les intérêts des chrétiens l'exige. Et, « comme il est naturel que la Russie ait d'autant plus de sympathie pour ses coreligionnaires du rite grec oriental, que des liens plus forts la lient aux Slaves de l'empire ottoman », les publicistc* russes en conclurent que « si vraiment, comme l'a dit Montesquieu, la loi est l'expression des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, la loi morale et juridique s'imposait à la Russie, dans tous les cas où sa dignité et ses intérêts suprêmes demandaient une intervention efficace ' » .
Tel était, selon les Russes, le sens du traité de Kaïnardji. Ce traité réglait les rapports spirituels des Tartanes avec le sultan, et ceux des chrétiens grecs | avec les Turcs; il faisait de la Russie la protectrice de 1 l'indépendance politique des musulmans de Crimée et i du l'indépendance religieuse des chrétiens de Turquie. i Le fait est que ces dispositions enchevêtraient d'une étrange façon le spirituel et le temporel, le sacré et le profane; elles préparaient aux politiques qui auraient l'occasion d'en profiter une merveilleuse querelle des investitures : trésor inépuisable de négociations pendant la paix et prétexte toujours disponible pour déclarer la guerre.
La Russie poursuivait en Turquie et en Pologne le
1 MmTKtis, fit ii Je hi'loriijue sur la politiqu- russe dans la aucitio» d'Orient, 1877.
même dessein de domination; elle en préparait le succès par les mêmes moyens. Diviser pour régner, ' troubler pour assujettir, se faire un parti dans l'État et se faire attribuer par l'État le droit d'intervenir en faveur de ce parti, c'était la même politique à Varsovie et à Gonstantinople. La Russie avait, en Turquie comme en Pologne, sa question des dissidents. Elle devenait la garante de l'indépendance des Tartares et des privilèges des Moldaves et des Valaques, comme elle avait été la garante de la constitution polonaise et du Uberum veto. Les confédérations en Pologne, les révoltes en Turquie la servaient de la même façon et la conduisaient au même but : la dissolution de l'État qu'elle voulait dominer, en attendant qu'elle pût le conquérir ou qu'elle fût contrainte de le partager avec des puissances rivales. « On peut faire toute espèce de reproches à la Russie, a dit un Russe, sauf le reproche de manquer de suite dans sa politique '. » La politique orientale de la Russie s'enchaînait merveilleusement avec sa politique européenne, et les contemporains ne s'y méprirent pas. « Tout l'échafaudage des stipulations du traité de Kaïnardji est un modèle d'habileté de la part des diplomates russes et un rare exemple d'imbécillité de la part des négociateurs turcs, écrivait Thugut. Par l'adroite combinaison des articles de ce traité, l'empire ottoman devient dès aujourd'hui une sorte de province russe. Gomme à l'avenir la Russie est à même de lui dicter les lois, elle se contentera peut-être, pendant quelques années encore, de régner au nom du Grand Seigneur, jusqu'à ce qu'elle juge le moment favorable d'en prendre possession définiti-
1 Martens, op. cit.
veinent... Jamais, concluait-il, une nation prête à disparaître de la scène politique n'aura moins que les Ottomans mérité la compassion des autres peuples; malheureusement, les événements qui se passent en ce moment dans cet empire exerceront à l'avenir la plus grande influence sur la politique de tous les autres États, et feront naître des maux et des troubles sans fin '. n
1 Rapports de Thogut, 17 août et 3 septembre 1774.