‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 33 sur 55 · L'ANNEXION DE LA BUKOVINE · texte numérisé non relu

L'ANNEXION DE LA BUKOVINE

essentiellement nécessaire l » . L'Autriche avait occupé ce territoire et expliqué, tant bien que mal, à Pétersbourg, que « la rivière Podorze s'étant trouvée ne pas exister, il avait fallu, par conséquent, en trouver une autre », et que les ingénieurs autrichiens avaient planté les aigles le long du Sbrucz 9 . La cour de Vienne comptait, pour convaincre la tsarine, sur la parfaite conformité de vues qui tendait à s'établir entre les deux empires au sujet de l'Orient. Joseph, toujours porté aux grandes entreprises, inclinait vers l'alliance russe; il brûlait de s'associer à la tsarine dans la tâche féconde en gloire et en bénéfices qu'elle poursuivait en Orient : la mission historique de l'Autriche s'accommodait, selon lui, à merveille avec la mission civilisatrice de la Russie. La tsarine inclinait vers cette alliance. Elle savait Frédéric trop prudent et trop avisé pour seconder d'aussi vastes desseins, elle se rappelait que, dans l'hiver de 1772, le très sagace chancelier de la cour impériale avait jugé dignes d'une discussion approfondie les propositions du comte Massin. Les deux Etats s'acheminaient ainsi vers l'alliance qu'ils devaient conclure quelques années après. « La Russie, écrivait Thugut, le 3 septembre 1774, doit s'attendre à ce que, lors du renversement de l'empire ottoman, des provinces situées aux frontières des États héréditaires deviennent le partage de la cour impériale. Le cabinet russe songera d'autant moins à s'élever contre cette prise de possession qu'il ne pourra l'empêcher. .. et que les acquisitions que l'Autriche ferait de la Bosnie, de la Serbie, etc. bien que d'une grande importance dans d'autres circon-

1 Joseph à Léopolcl, 3 octobre 1774.

» Dépêche à Lobkowitz, 16 juillet 1774.

stances, ne peuvent être d'aucune utilité pour la Russie... »

C'était l'avis de Kaunitz. Il travaillait à assurer aux armées impériales une position militaire qui leur permettrait aussi bien de seconder les Russes dans une campagne commune que de les menacer dans le cas où l'accord ne se ferait point. Le 6 septembre 1774, il écrivit à Thugut qu'aussitôt après le départ des Russes, les aigles impériales seraient plantées dans la Bukovine. L'ordre d'occupation fut donné le 20 septembre. Les Russes s'y prêtèrent le plus amicalement du monde. L'ambassadeur vénitien Contarini écrivait, le 10 décembre 1774 : « S. M. l'empereur a envoyé au général comte Roumantsof une très belle tabatière, enrichie de beaucoup de brillants, avec son portrait et une bourse de six mille ducats. »

Cette nouvelle annexion souleva quelques clameurs.

« L'on crie beaucoup contre cette opération, écrivait l'empereur l ; mais comme nous nous chargeons seuls de vider à l'amiable ce différend avec la Porte, je ne comprends pas comment d'autres auraient à le trouver mauvais.» Le fait est que personne n'avait sérieusement envie de contrarier l'Autriche. Panine dit à Lobkowitz que sa cour ne s'opposerait pas plus à l'annexion de la Bukovine qu'elle ne s'était opposée à l'annexion du territoire entre le Sereth et le Sbrucz, mais qu'il fallait prévoir que le roi de Prusse réclamerait une compensation et n'attendrait point, pour se nantir, qu'on lui en donnât la permission 9 . On voit que les froissements qui avaient un moment troublé l'amitié du roi de Prusse et

1 A Léopold, 23 novembre 1774*

* Rapport de Lobkowitz, 13 décembre 1774.

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