CHAPITRE PREMIER
L'année 1756 vit une révolution complète dans le système fédératif de l'Europe Le traité du 1 M mai, que le chancelier autrichien, le comte de Kaunitz, considérait, avec raison, comme son chef-d'œuvre politique, suspendit le cours d'une rivalité séculaire entre la maison de France et la maison d'Autriche. 11 y substitua une alliance dirigée contre les adversaires respectifs de ces deux maisons : l'Angleterre et la Prusse. La Prusse avait pris le parti de l'Angleterre : elle la soutint dans sa guerre contre la France et l'Espagne. La Russie se tourna contre la Prusse. Les deux impératrices, Elisabeth et Marie-Thérèse, se liguèrent contre Frédéric II. « Le repos de l'Europe, disaient-elles, ne pouvant jamais être assuré, à moins qu'on ne parvienne à ôter au roi de Prusse les moyens de le troubler, Leurs Majestés
Impériales feront tous leurs efforts pour rendre ce service à l'humanité l . »
On décida de réduire la Prusse à l'impuissance, et Ton fit de ses dépouilles un grand marché qui changeait la carte de l'Europe.
Louis XV promit à Marie-Thérèse laSilésie et le comté de Glatz; la Saxe reçut en attribution Magdebourg et Halberstadt; la Suède, la Poméranie. L'Autriche promit à la France une partie des Pays-Bas ; le reste à l'infant de Parme; elle se dédommageait avec le duché de Parme. Ces arrangements, conclus en 1757, furent annulés en 1758 : les deux alliés ne se garantirent plus que leurs conquêtes éventuelles. L'Autriche s'engagea ^ à fournir à la France un équivalent au cas où elle obtiendrait « quelques avantages considérables aux! dépens du roi de Prusse » . Quant à la Russie, elle se ' fit promettre par l'Autriche la cession de la Prusse . orientale, la province prussienne par excellence, celle qui avait donné son nom à la monarchie *.
Les trois plus grandes puissances du continent s'étaient coalisées contre Frédéric. Il tint tête à l'orage, i 11 avait été jusqu'alors audacieux, heureux et habile; gi mais il restait du parvenu dans ce conquérant sans
|" scrupules et du cynique dans ce philosophe couronné. •,
1 Art. VI de la convention du 22 janvier 1757, entre l'Àu- t i triche et la Russie. Martens, t. I, p. 207. t, i
* Traité du 1* mai 1757 entre la France et l'Autriche, publié I par Frédéric Massow, Mémoires de Bertiis, t. I, p. 469. — '! f-j Traité du 30 décembre 1753 entre la France et l'Autriche.
Martens, Traités de la Russie, t. I, p. 226. — - Traité du 31 <"- . cembre 1753 entre la France et l'Autriche, Instructions, A utric; , \* p. 388, note. —Traité du 21 ma» 1760 entre la Russie et Y à - . triche. Martens, id.> p. 253. ;
ir
Par sa constance dans la défaite, par les merveilleuses ressources que déploya son génie dans cette lutte inée gale de sept années, le roi de Prusse força l'admiration de ses contemporains; pour ses amis comme pour ses ennemis, il devint le grand Frédéric. Cependant t< arriva un moment où il se sentit perdu. Les Russes avaient conquis la Prusse orientale, c'est-à-dire le lot qui leur était attribué dans le partage. Frédéric n'avait, u que 30,000 hommes; son frère, le prince Henri, n'en le avait guère davantage, et le pays était absolument ruiné it en hommes, en chevaux, en argent et en vivres. « Si •s tout secours venait à nous manquer, malgré l'espérance a que nous avons, écrivait Frédéric, le 9 janvier 1762, au e prince Henri, je vous avoue que je ne vois pas ce qui k pourra éloigner ou conjurer notre perte, n
L'espérance qu'il conservait, c'était une diversion des Turcs. Il se trompait; M. de Vergennes, alors ambassadeur de France à la Porte, travaillait contre lui, et les Turcs ne marchèrent pas. Le secours vint d'ailleurs, et du lieu certes où Frédéric l'attendait le moins. Dix jours après qu'il écrivait à son frère cette lettre alarmante, le 19 janvier, il apprit que la tsarine Elisabeth était morte. Pierre III, le nouveau tsar, était un admirateur fervent du roi de Prusse. A peine fut-il maitre du pouvoir, qu'il retira ses troupes de la coalition, restitua à Frédéric la province qu'Elisabeth lui avait prise et signa avec lui un traité de paix et d'amitié avec promesse d'alliance, le 5 mai 1762 1 .
La défection de Pierre III avait sauvé Frédéric. L'alliance qui, sauf de courtes intermittences de rivalité et quelques conflits transitoires, devait, pendant
1 Mabtehs, Traités delà Russie, t. VI, p. 367 et suiv.
an siècle, unir la. Prusse et la Russie, était foule avait des causes plus sérieuses que les caprices 'uverain ou les exigences passagères d'une comu politique. Elle était la condition nécessaire du des vastes desseins que leurs ambitions respecispiraient à la dynastie des Romanof et à celle ilienzollern. Ce qu'un prince fantasque avait la politique devait le maintenir, et l'on en eut la preuve. Il y eut un coup d'Ëtat, ou, comme it alors, une révolution de palais à Pétersbourg. III fut arrêté, enfermé, déposé par l'ordre de la , et assassiné par ses complices. La nouvelle de ntat fut accueillie à Vienne avec la joie la plus Je m'incline devant la divine Providence qui a lux l'Autriche, l'empire de Russie et la chré- , écrivait Marie-Thérèse à son ambassadeur en le 29 juillet 1762. « Cette nouvelle fut un coup ire pour le roi ", rapporte Frédéric dans ses ■es. La tsarine s'était, en effet, montrée fort hosl'alliance prussienne. De part et d'autre, on se trop, et l'on comptait sans Catherine II. Elle it fort poliment aux pieuses félicitations de Marie-- :, et ne changea rien au traité de Pierre 111 avec e Prusse '.
que Catherine, qui couvait un très grand règne, en vite discerné qu'elle ne pouvait alors trouver 'russe le point d'appui dont elle avait besoin. uerre de Sept ans était finie. La France traita Angleterre à Paris, le 10 février 1762; l'Autriche vec la Prusse à Hubertsbourg, le 15 du même Cette sanglante échauffourée laissait l'Europe
IBM, t. VI, p. 8.
dans le plus profond désarroi. « La paix que nous venons de faire n'est pas bonne ni glorieuse», disait Louis XV. La France se sentait affaiblie et Humiliée. Une antipathie invincible éloignait Louis XV du roi de Prusse. Avec l'Angleterre, c'était une rivalité nationale toujours flagrante, des velléités de revanche, une haine séculaire attisée sans cesse par les blessures d'amourpropre. L'Angleterre était Cennetni héréditaire; les publicistes du temps comparaient ses rapports avec la France à ceux de Rome avec Carthage, entre la seconde et la troisième guerre punique. « Elle a adopté le même principe de ne pas nous laisser relever, de veiller sans cesse sur nos ports, sur nos chantiers, sur nos arsenaux, de guetter nos projets, nos préparatifs, nos moindres mouvements, et de les arrêter tout court par des insinuations hautaines ou des démonstrations menaçantes 1 . » Avec la Russie, c'était une hostilité latente, à peine dissimulée sous les dehors de la courtoisie officielle. « Cette princesse, écrivit Choiseul, en parlant de Catherine II, cette princesse qui, à la honte du siècle, après les forfaits les plus inouïs, gouverne tranquillement, et j'ose dire insolemment un empire, soit par ses alliances, soit par son personnel, est notre ennemie jurée. L'éloignement des États est le seul motif qui empêche que l'inimitié réciproque ne fasse une sensation éclatante •. » Le traité de 1756 assurait à la France la neutralité de l'Autriche sur le continent, en cas de guerre maritime avec l'Angleterre; c'était quelque chose, sans doute, mais ce n'était pas assez, et l'on venait de le voir. Par-
1 Mémoire sur la politique étrangère, remis au roi en 1773, par le comte de Broglie, et rédigé par Favier. Boutaric, Correspondance secrète de Louis XV, t. II, p. 183.
9 Choiseul à Raunitz, 18 juillet 1766. Arneth, t. VIII, p. 539.
tout ailleurs, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne, ien' Orient, c'est-à-dire dans les plus grandes affaires dîu continent, le traité assignait à la France un rôle subalterne, en l'obligeant à concilier sa politique avec les intérêts de l'Autriche, qui étaient presque partout en opposition avec les siens. Le traité était, au contraire, tout à l'avantage de l'Autriche. Cette cour renonçait à soutenir contre la France les prétentions coloniales de l'Anglerre; elle laissait Louis XV lutter seul, à ses risques et périls, sur les deux Océans; moyennant cette concession, qui était une ironie, elle gagnait une entière liberté d'action dans le reste de l'Europe. La France promettait de ne point prendre parti contre elle, et s'engagait à la soutenir de ses armes si elle se trouvait attaquée. Garantie dans, la possession de ses territoires, sûre de n'être plus sérieusement contrariée dans ses entreprises par la diplomatie française, la Cour de Vienne vit dans les traités de 1756 un moyen de reprendre en toute sécurité, avec de plus grandes chances de succès, l'exécution du plan de domination qu'elle poursuivait depuis longtemps.
La Prusse était sortie victorieuse et intacte de la guerre de Sept ans. La coalition, qui devait la détruire, n'avait eu pour résultat que de la consacrer et de lui assurer définitivement son droit de cité en Europe. Si elle n'était encore qu'un État secondaire par l'étendue et les ressources de son territoire, elle s'était placée au premier rang des puissances par le prestige de ses armes et le succès de sa politique. Mais l'édifice prussien, si haute qu'en fût l'apparence, n'avait encore qu'une façade. L'intérieur, à peine ébauché, avait été dévasté par l'incendie. «On ne peut, a dit Frédéric, représenter cet État que sous l'image d'un homme criblé de blés-
sures, affaibli par les pertes de son sang et près de succomber sous le poids de ses souffrances ; il lui fallait du régime pour se remettre, des topiques pour lui y sndre sa vigueur et des baumes pour consolider ses pi lies. » Frédéric he songeait qu'à réparer les désastres causés par la guerre, à réformer les lois, à rétablir le gouvernement, surtout à refaire l'armée, qui avait perdu sa consistance et sa discipline. « Si jamais on négligeait l'armée, c'en serait fait de ce pays » , écrivait il à son frère. Il était vainqueur, mais il était isolé. Il était bien décidé à ne plus se mêler des querelles coloniales des Français et des Anglais : « Il n'y a qu'à ne se point allier à ces peuples et les laisser faire; que nous importent la merluche et le cap Breton l ?»
C'était parler sagement, sans doute; mais, dans j l'Europe agitée comme elle l'était, Frédéric ne pouvait pas rester sans ami. C'est alors que la Russie lui présenta la main, et qu'il la saisit 9 . Cette alliance, la plus nécessaire et la seule possible, permit à la fois à ce grand politique de compléter paisiblement son oeuvre de réparation et de porter l'État prussien à un degré de puissance que les plus ambitieux de ses souverains n'avajent pas encore rêvé d'atteindre.
La Russie avait porté les coups décisifs dans la guerre de Sept ans 3 . La vieille Europe, depuis le commencement du siècle, considérait avec une attention un peu dédaigneuse les progrès de cet empire; elle devait désor- . mais compter avec la jeune souveraine, à laquelle les événements avaient préparé un rôle digne de son sin-
1 Lettre au prince Henri, 24- février 1763. Œuvres, t. XXVI. a Martens, t. VI, p. 213.
3 Cf. L'Europe et la Révolution, t. I, liv. III, ch. vm : La Russie, la Suède, la Pologne et la question d'Orient.
Igulier génie. La Russie, en présence d'une Europe déconcertée, troublée et à bout de forces, avait le choix des alliances. Une femme de trente-trois ans. Allemande, de très vieille race, il est vrai, mais fille d'un principicule qui n'avait même pas une voix entière au collège des princes de l'Empire, allait remplir l'Europe de son nom et poser quelques-uns des plus grands problèmes qui ait agité l'histoire des États modernes. Catherine voulait gouverner la Russie et en faire une des puissances dirigeantes du continent. Il se trouva que les mêmes moyens étaient propres à gagner les Russes à leur nouvelle souveraine et à placer la Russie au rang que Catherine lui destinait parmi les grands Etats. Il n'y avait point de partis à la cour de Russie, il y avait à peine des coteries ; c'était une cour encore barbare, et les rivalités personnelles y tenaient la place qu'occupaient ailleurs les partis ou les factions. L'impératrice, belle, spirituelle, galante, pensant très librement en matière de morale privée, mais dominant toujours son cœur et sa raison, sinon ses sens, pouvait aisément séduire les hommes, les opposer les uns aux autres, les abaisser en paraissant les élever jusqu'à elle, et les subjuguer par l'éclat même des faveurs dont elle les accablait. Elle resta grave et imperturbable en ses désordres; mais ses désordres furent excessifs et firent éclat, même en un siècle qui, s'il se piquait de libertinage, avait conservé du moins la notion du goût et de la mesure. Comme on l'a dit ingénieusement : a Elle eut trop de Cléopàtre, et trop longtemps 1 . » Ce fut, avec moins de raffinement, sans le fard, sans la politesse et sans les grâces, tout le scandale de la cour de
1 Smme-Rbuve, Nouveaux Lundis, t. II, arlicle : Catherine II.
■PIH.^— -^
Louis XV; mais si la dépravation fut plus cynique à Pétersbourg, elle fut au moins exempte de ridicule. Tandis que Ton voyait à Versailles le spectacle piteux d'un prince efféminé livrant l'Etat à ses maîtresses, on vit en Russie une femme à l'âme virile subordonner ses amours à la raison d'État.
Il fut très facile à Catherine d'assujettir les nobles; il était moins aisé de gagner le peuple. Elle le devina; elle sentit que dans cette nation à peine formée et dégrossie, les passions religieuses absorbaient et dominaient toutes les autres. Le patriotisme se confondait avec l'orthodoxie; le peuple ne séparait point ces deux idées : la propagation de la foi et l'extension de la puissance russe. Catherine, toute voltairienne qu'elle était au fond, se fit la souveraine orthodoxe par excellence. C'est la croix grecque à la main qu'elle convia son peuple aux deux grandes entreprises que ses prédécesseurs avaient préparées, et dont l'accomplissement constituait, à ses yeux, la mission historique des tsars : la conquête de la Pologne, qui ouvrait les routes de la civilisation européenne, et la conquête des ports de la mer Noire, qui ouvrait la route de cet empire de Byzance, dont les superstitions populaires et les spéculattions politiques appelaient la Sainte Russie à renouveler la grandeur.
Catherine trouva le terrain déblayé et l'idée toute mûre. C'était une tradition répandue chez les peuples de religion grecque, asservis par les Ottomans, « que l'Empire turc serait détruit par une nation blonde » . Dès que ces peuples connurent les Moscovites, ils. en attendirent leur salut; dès que la Russie s'éleva, ils se tournèrent vers elle. C'étaient des moines venus de Byzance et des émigrés du Bas-Empire qui avaient
porté en Russie, avec la religion chrétienne, les premiers rudiments d'une civilisation. Les liens qui unissaient la Russie aux grecs d'Orient s'étaient pour ainsi dire formés dés son enfance. Ils se fortifièrent à mesure qu'elle grandit, et dès qu'elle se sentit forte, elle crut faire œuvre pie en recueillant l'héritage dispersé de ses parrains. Les Byzantins, en lui donnant le baptême, lui avaient fait une destinée. Déjà, sous le règne de Catherine I r % on vit les prêtres grecs de Turquie implorer la protection et les aumônes de la Russie. La Russie les accueillit, les renvoya les mains pleines ; bientôt même des émissaires russes allèrent jusque dans les vallées du Monténégro porter aux églises les présents du tsar blanc, et fomenter la haine du Turc. Les Monténégrins, retranchés dans leurs montagnes et défendus par la république de Venise, étaient parvenus à sauvegarder leur indépendance ; ils entrèrent en relations suivies avec la Russie. Leurs prêtres allaient étudier à Pétersbourg ; leur évêque se faisait sacrer par les évêques russes. Ils portaient la bonne parole à leurs frères en orthodoxie, et répandaient parmi eux le nom de la Russie, que relevait l'éclat mystique des superstitions populaires et des légendes nationales. fk
Lorsque la guerre éclata, en 1195, entre la Russie et la Turquie, le maréchal Munich songea à profiter des espérances que les Grecs avaient conçues, et appela ces peuples aux armes. Il projetait la conquête de la Grimée et de la Moldavie, et il voyait dans une révolte des peuples de religion grecque un moyen de diversion puissant contre les Turcs. Il exposa à l'impératrice Anne « que tous les Grecs regardaient la tsarine comme leur légitime souveraine; que la disposition de ces peuples tenait à ce premier état de renommée qu'avait
maintenant la puissance russe; qu'il fallait saisir ce premier moment de leur enthousiasme et de leur espérance, marcher à Constant inople, et qu'une pareille disposition dans les esprits ne se retrouverait peut-êtje jamais ». La tsarine approuva; au printemps de 1' Munich conquit la Moldavie, qui le reçut en libérateur, Il se préparait à passer le Danube et à pousser la guerre jusqu'au cœur de la Turquie* lorsque la paix de Belgrade (18 septembre 1739J l'arrêta en chemin ! . Quelques années après, la révolution qui donna le trône à Elisabeth le déporta en Sibérie. La nouvelle impératrice se contenta d'envoyer des présents aux églises; ses émissaires pénétrèrent jusqu'au mont Athos, et un prêtre russe parut dans les montagnes du Péloponèse. C'est ainsi que les traditions des Grecs prenaient corps, et que les intelligences se formaient entre les Russes et les chrétiens d'Orient.
L'avènement de Pierre 111 rappela Munich de son exil. Ce général soutint le tsar contre Catherine. Catherine lui pardonna, lui confia de grands travaux militaires, et mit à profit son expérience. Il l'entretenait de son dessein de soulever les Grecs d'Orient et de chasser les Turcs d'Europe. En même temps que le conseiller tenait ces discours, un agent se présentait pour les mettre en pratique. Un Grec de Larisse en Thessalie, Gregori Papaz-Ogii, qui était venu chercher fortune en Russie, était, au moment du coup d'État 1762, capitaine dans le régiment d'artillerie où servait Grégoire Orlof. Papaz-Ogli était remuant et ambitieux; il cherchait la fortune. Instruit sans doute des dispositions de
1 Voir Albert Vahdal, La mission du marquis de Villeneuve a Constantinople, 1728-1741. Paris, 1887.
ne et de la faveur que rencontraient près d'elle is de Munich, il s'ouvrit à Orlof des moyens étendait avoir de soulever la Grèce. Orlof saisit ;nt un projet qui pouvait, en flattant l'orgueil uveraine, assurer son propre crédit et faire de e le plus grand empire du monde. Le ministre trouvait tous ces desseins prématurés et chimé-
mais Orlof, devenu grand maître de l'artil- : encouragé secrètement par la tsarine, autorisa )gli,qui étaitsous ses ordres, à voyager pendant s en Grèce, sous prétexte de santé et d'affaires. : devait s'assurer par lui-même de la possibilité ter ses projets 1 .
irine, si » impatiente de grandeur et de céléju'elle fût déjà, ne se sentait point encore assez ;e de son trône et assez sûre de l'Europe pour se Uns d'aussi vastes entreprises. Elle se bornait à iter le plan et à permettre à d'obscurs serviteurs •éparer mystérieusement l'exécution, a Vous donc, disait-elle à l'envoyé de France, que e a maintenant les yeux fixés sur moi? Je pense
que la Russie mérite attention. On ne pourra :r que dans quelques années, ajoutait-elle ; il me
moins cinq ans pour rétablir l'ordre ; en atten-
suis vis-à-vis de tous ces souverains comme une ; babile. »
t tout, il lui fallait un ami solide et respecté Uiance donnât quelque assiette à sa diplomatie, vait point à hésiter : il lui suffisait de consi- !S dispositions des différentes cours et de con-
1ÈBE, Histoire de l'anarchie de Pologne, liv. III, IX
naître leurs tendances, pour juger de quel côté elle devait chercher et trouver cette alliance. Ce n'était point en Angleterre. Catherine professait « un respect particulier pour la nation anglaise » ; mais elle redoutait « l'inconsistance » du gouvernement britannique, et d'ailleurs les politiques des deux États, qui s'accordaient assez pour assurer la bonne entente des deux cabinets, les entraînaient vers des objets trop divers pour qu'une alliance effective et permanente parût alors profitable à la tsarine.
La France avait abandonné la Pologne aux convoitisesae la Russie et de l'Autriche, au temps de la triple alliance entre Louis XV et les deux impératrices. Elle ne voyait alors dans la conservation de cette république que « le préjugé d'un ancien usage ». Depuis que la Russie s'était rapprochée de la Prusse, la France se reprenait à s'intéresser à son ancienne alliée. Elle con-j tinuait aussi, au moins en théorie et dans les dépêches,! à combattre les entreprises dirigées contre l'empircj ottoman '. Catherine ne voyait en Louis XV qu'un adversaire, et elle ne dissimulait en aucune occasion l'aversion mêlée de dédain que lui inspiraient ce prince, ses maîtresses et ses ministres.
La politique autrichienne n'était point, comme la française, en contradiction complète avec la politique russe; mais Catherine savait qu'elle rencontrerait à Vienne une opposition déclarée à ses desseins. Si l'Autriche désirait, comme la Russie, le maintien de l'anarchie qui décomposait la puissance polonaise, elle n'enten-
1 Fargbs, Instructions de Pologne, t. I, p. lzxvi; Instruction du marquis de Paulmy, 1760, t. II, p. 217; id, 9 p. 231. — Duc de Brogue, Le secret du roi 9 t. Il, p. 222 et suiv.
dait point que la Pologne devint un État vassal de la Russie ; et si les diplomates de Vienne ne répugnaient point en principe à un démembrement de l'empire turc, c'était pour en recueillir la meilleure part, et non pour livrer aux Russes le commerce des bouches du Danube et la tutelle des chrétiens d'Orient.
Tout ce qui éloignait la Russie des autres puissances la rapprochait delà Prusse. Gomme la Russie, la Prusse était une nouvelle venue sur la grande scène du monde ; elle avait à faire son avenir, et Catherine sentait là, l avec de grands moyens, de grandes dispositions. L'extenf sion de la Russie en Orient ne contrariait en rien le cabinet de Berlin, et la Prusse ne pouvait considérer qu'avec satisfaction les embarras qui en résulteraient pour l'Autriche. En Pologne, il importait également aux deux États d'anéantir l'influence autrichienne, de soutenir un roi qui fût à leur discrétion, et, sous couj leur de défendre la constitution polonaise, de maintenir j l'anarchie, qui assurait leur influence sur cette malheureuse république.
^ Le ministre de Prusse, le comte de Solms, accrédité à Pétersbourg depuis 1761, jouissait de toute la confiance de son maître. Il devint en Russie persona gratissima. Bientôt même, un commerce intime de lettres s'engagea entre les deux souverains.
La mort d'Auguste III, survenue le 5 octobre 1763, et la nécessité de s'entendre en vue de l'élection de son successeur, amenèrent Frédéric et Catherine à resserrer ^leur amitié par un traité d'alliance défensive et de garantie de leurs États, qui fut signé le 11 avril 1764 '. Il devait durer huit ans; il stipulait une garantie réci-
1 Martens, t. VI, p. 11 et suiv.
:rr :.
;fr-
proque des territoires; on ne devait faire ni paix ni trêve sans un consentement mutuel, et l'on se promettait un secours de 10,000 hommes et 2,000 chevaux; en cas de guerre du roi de Prusse sur le Rhin ou de la tsarine en Turquie ou en Grimée, le secours pouvait être remplacé par un subside annuel de 400,000 roubles ou 480,000 thalers de Prusse. Quant à la Pologne, on décidait d'y faire nommer roi Stanislas-Auguste Poniatowski, « dès longtemps connu de l'impératrice de Russie et dont la personne lui était agréable, » dit Frédéric, par un galant euphémisme. LefaitestquePoniatowski, qui avait été, du vivant de Pierre III, sinon le premier, au moins le plus cher des amants de Catherine, paraissait réunir toutes les conditions du rôle subalterne auquel on le destinait. Mais il ne suffisait pas d'imposer à la Pologne un roi incapable de la relever ; il fallait empêcher les Polonais eux-mêmes, si le patriotisme les éclairait un jour, de mettre fin à leurs discordes, et se réserver un prétexte pour intervenir dans leurs affaires. La Prusse et la Russie s'accordèrent pour ne souffrir ni l'abolition du liberum veto, ni la transformation de la royauté élective en monarchie héréditaire ; elles promettaient de mettre à néant, au besoin par la force des armes, « des principes si injustes et si dan- j gereux aux puissances voisines. » Quant au prétexte^ d'intervention, il était tout trouvé; il se prêtait merveilleusement à recevoir ce masque de religion sous lequel Catherine, avec un profond instinct de la nation qu'elle gouvernait, jugeait nécessaire de dissimuler ses projets de domination et de conquête. Il y avait en Pologne des grecs non unis et des luthériens que l'on confondait sous le nom de dissidents. Ils avaient été admis, en 1563, à jouir des mêmes privilèges que le reste de la