CHAPITRE II
LA RÉVOLUTION DE POLOGNE ET LA GUERRE d'oRIENT
Ce n'était pas seulement l'asservissement de la république que redoutaient les patriotes polonais et leurs amis, c'étaient la ruine et le démembrement de la Pologne. L'idée de se débarrasser par ce moyen d'un voisin turbulent et de régler, aux dépens d'un tiers, des conflits d'ambition que l'on ne parvenait à trancher autrement ni . par la guerre ni par les négociations, n'était point une idée nouvelle. Le partage d'un État semblait une conséquence légitime de la guerre, puisque la conquête en était l'objet 1 . Le système de l'équilibre, qui était en ce temps-là le fondement du droit des gens, conduisait, par une logique rigoureuse, à morceler les héritages et à en exproprier les propriétaires afin d'établir, par une juste balance des forces, la paix et la tranquillité du monde. La Pologne, qui n'avait point doj frontières et qui s'étendait sur de grandes plaines, entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, semblait un champ préparé par la nature pour ces opérations politiques. Les vices de sa constitution, les factions qui la divisaient, favorisaient ces calculs, et bien avant que l'équi-
1 Voir L'Europe et la Révolution, t. I, liv. I, ch. i : Le système de l'équilibre, les démembrement* y p. 30 et suiv.
libre eût été érigé en doctrine, on avait songé à en appliquer le principe à cette république.
r Lorsqu'il avait été question de placer Henri de Valois ; sur le trône de Pologne, l'empereur Maximilien II et le ( tsar de Moscou, qui ne voulaient point de cette candidature, s'unirent pour l'empêcher. L'empereur était d'avis que le moyen le meilleur et le plus sûr de mettre fin à des compétitions gênantes serait de confisquer l'objet du litige et, cette cause de rivalité supprimée, de s'unir pour chasser les Turcs d'Europe. « L'empereur, dit un protocole de\ 1573, témoigna le désir que le royaume (c'est-à-dire la Pologne) fût partagé : la couronne de Pologne à l'empereur et la grande principauté de Lithuanie au tsar de Moscou, et que tous • deux s'unissent contre le souverain de la Turquie et contre les souverains tatars >. » En 1657, Charles X Gustave de Suède reprît à son compte ce dessein; il n'aboutit point. Lionne écrivait à l'envoyé de Louis XI V : « Les bons Polonais qui aiment véritablement leur patrie ne sont pas sans appréhension, et avec beaucoup de fondement, qu'il n'y ait un concert secret et peut-être déjà un traité exprès entre l'empereur, l'électeur de Brandebourg et le tsar pour partager entre eux la Pologne à la mort du roi et s'approprier chacun les pièces de ce royaume-là et du grand-duché qui se trouveraient le plus à leur bienséance pour la proximité de leurs États*. » Charles XI revint à la charge en 1667 et fit proposer à l'empereur et au margrave de Brandebourg de diviser les territoires polonais entre eux, à leur convenance. En 1710, un plan de partage, attribué par les uns au
1 Martels, t. I, cb. xu.
1 Instructions de Bonsy, décembre 1664. Pologne, t. I, p. 81.
rv
ministre prussien Ugen, par les autres à un homme d'État russe, fut agité entre Pierre le Grand et Frédéric I*, margrave de Brandebourg. Au dix-huitième siècle, c'était presque un lieu commun en fait de conjectures politiques. Le dernier des Jagellons avait prédit le partage en 1661 ; Stanislas Leczinski renouvela cette prédiction. « Nous serons la proie de quelque fameux conquérant, disait-il en 1749; peut-être même les puissances voisines s'accorderont-elles à se partager nos Etats. » C'est que les Polonais n'avaient pas seulement J à craindre la conquête de leur patrie par des ennemis ambitieux ; ils avaient à en redouter le trafic de la part de leurs chefs et de leurs propres souverains.
En 1733, Auguste II songeait à rendre la couronne ! héréditaire dans la maison de Saxe. « Afin de parvenir à ce but, dit le grand Frédéric, il avait imaginé le partage de cette monarchie, comme le moyen par lequel il croyait apaiser la jalousie des puissances voisines. » H s'adressa au roi de Prusse, Frédéric-Guillaume I**, et lui fit des ouvertures. La mort d'Auguste II arrêta les : négociations. Frédéric, qui n'était alors que prince) royal, pressa vivement son père de s'emparer de Ta Prusse polonaise, qui, séparant la Prusse royale du Brandebourg, lui semblait aussi facile à prendre que bonne à garder. Ce fut une de ses premières idées politiques. Dès l'année 1731, il avait composé un traité : ; De la politique actuelle de la Prusse, adressé, sous forme de lettre, à M. de Natzmer 1 . On y lisait ces lignes, où l'objet réel de la mission historique des Hohenzollern était défini avec une remarquable précision : « Ayant déjà dit que les pays prussiens sont si entrecoupés et
1 Otuvres, t. XV],
séparés, je crois que le plus nécessaire des projets que l'on doit faire est de rapprocher ou de recoudre les pièces détachées qui appartiennent aux parties que nous possédons, telles que la Prusse polonaise. » Ce pays, qui donnerait la basse Vistule à la Prusse, lui permettrait, par le commerce, de dicter des lois aux Polonais. Frédéric rappelait, pour mémoire, que ces pays avaient autrefois appartenu à la Prusse; mais la question de principe était pour lui fort secondaire. «Je ne raisonne qu'en pure politique, ajoutait-il, et sans alléguer les raisons du droit, afin de ne pas trop faire de digressions. » Ces digressions juridiques, Frédéric, devenu roi, les tint toujours pour oiseuses et pédantesques. Quant à ses vues sur la Prusse polonaise, il les dissi-
Iinulait fort peu, et lorsqu'en 1762 et en 1764 il conclut ses traités avec la Russie, tout le monde crut que les ji deux souverains avaient négocié un démembrement de la Pologne. Catherine le fit démentir par une circulaire, où elle ne s'humiliait point. « Nous n'avons jamais eu l'intention et n'avons nul besoin de chercher à étendre les limites de notre empire, qui sans cela par son étendue forme une partie considérable du globe terrestre '. » « Je suis sûr, disait Frédéric à l'envoyé d'Autriche, au mois de mai 1764, je suis sûr que votre cour est alarmée de ce traité, et que l'on croit déjà à Vienne que nous avons fait le partage de la Pologne. Mais vous verrez le contraire *. »
En France on n'en doutait pas. Le marquis de Paulmy , ministre de Louis XV à Varsovie, écrivait, le 4 mai 1763: « Il arrivera un jour, et il est étonnant que cela ne soit
1 11 novembre 1763. Màrtens, t. VI, p. 9.
8 Rapport de Ried, 25 mai 1751k Arneth, t. VIII, p. 545.
pas encore arrivé, que quelque puissance étrangère, profitant d'une division intestine, de la faiblesse et de l'anarchie du gouvernement polonais, y trouvera un prétexte plausible pour démembrer cette république. » M. de Praslin, alors ministre des affaires étrangères, y voyait un danger pour « l'équilibre du Nord », et il avait tâché de relever le parti patriotique polonais; Louis XV y travaillait, de son côté, par sa diplomatie secrète. Les deux diplomaties s'accordèrent pour ] opérer contre l'élection de Stanislas-Auguste ;gnais elles ne s'accordèrent que sur ce point, et sur les autres elles ' ne firent que se contrarier. La France, en ce temps-là, avait plus d'agents que d'idées et plus de représentants que de crédit. Il y eut jusqu'à trois envoyés à Varsovie, dont deux étaient dans le secret du roi, ce qui faisait cinq cabales. Ils excitèrent tout le monde avec confusion et brouillèrent tous les partis; ils ne réussirent qu'à u mettre tous les esprits en déroute » et à détruire le peu de considération que la France gardait encore. Après l'élection de Stanislas-Auguste, le gouvernement expulsa tous ces agents. La France n'eut plus de ministre dans la république. Tout ce qu'elle pouvait faire désormais pour conserver la Pologne consistait à émouvoir les ' Turcs. L'affaire n'allait point sans quelques difficultés, car, à Constantinople aussi bien qu'à Varsovie, ladiplo- ' matie et la contre-diplomatie de Louis XV n'avaient] guère réussi qu'à se fermer les avenues l .
C'est en Turquie surtout que le traité de 1756 avait f dérouté la diplomatie française. Avant ce traité, M. de Vergennes, qui était ambassadeur de France à Constan-
1 Voir Le secret du roi, t. Hy p. 222-259. — Instructions de Pologne : Instructions du général de Monnet, t. II, p. 243etsuiv.
ry
pie, devait employer tousses soins à exciter la Porte re l'Autriche et la Russie; il devait s'efforcer sur-
d'obtenir que les Turcs e m pêc liassent les Russes de erser la Pologne pour se porteren Allemagne. Après aité, il fallut changer de langage : au lieu d'alarmer Turcs, il fallut les rassurer et leur démontrer que it désormais pour leur bien que les armées russes, liaires de l'Autriche, traversaient la Pologne. Les ;s, habitués à fonder tout leur système de relations
la France sur la rivalité séculaire de cette cour : la maison d'Autriche, furent entièrement décon- 5s. « Leur surprise, dit M. de Vergennes, ne tarda à dégénérer en un sentiment plus chagrin et plus e lorsque, le traité leur ayant été communiqué, ils rvèrent que la France n'avait pas cru devoir les pter du cas où elle serait obligée d'administrer des urs à son nouvel allié. •> M. de Vergennes eut ordre ombattre cette opinion ; il y réussit en partie, mais, r dissiper complètement les préventions, il aurait i une déclaration écrite de l'Autriche, et la France lit pas en mesure de la fournir 1 . «M. de Vergennes, in contemporain, n'en fut pas quitte pour ne changer ine fois de langage. » Après la défection de Pierre III, i fallut revenir à l'ancienne politique et animer de veau le divan contre les Russes. Ces revirements sucifs ne laissaient pas d'ébranler le crédit de l'ambasur de France. Vergennes trouvait d'ailleurs dans le istre de Prusse un adversaire aussi habile qu'actif. e sultan Mustapha, qui régnait depuis 1751, n'était it le personnage grotesque, le Grand Turc d'operau que Voltaire, dans sa période d'adulation pour
Mémoire de Vergenne» à Louis XV,
Catherine, a voulu faire de lui. Il était économe, réfléchi, avide de gloire; il possédait même quelques connaissances et tentait de réformer son empire. Du caractère dont il était, il devait admirer le roi de Prusse* Après la guerre de Sept ans, il lui dépêcha une ambassade avec des présents. Les Turcs ne firent que passer à Berlin, mais Frédéric eut dès lors à Constantinople un représentant permanent. Cette entrée des Prussiens sur la scène orientale et l'intervention de Frédéric dans les affaires turques ne furent pas un des moins singuliers résultats de cette guerre de Sept ans qui devait, en toute chose et en tout lieu, se retourner contre les desseins de ceux qui en avaient espéré l'anéantissement de la puissance prussienne. Dès qu'il eut pied dans le Divan, Frédéric y agit avec sa résolution et son adresse habituelles. On vit dès lors, ce que l'on a pu constater depuis en différentes circonstances, l'agent prussien et l'agent russe concerter secrètement à Constantinople une politique qui, sous des dehors souvent opposés et par des voies divergentes en apparence, conduisait cependant au même but : la Prusse tenant le langage du désintéressement et n'affectant, comme on dit aujourd'hui, que le rôle d'un « honnête Courtier » 5 la Russie tantôt insinuante, tantôt hautaine, mais exploitant toujours avec un art consommé ces faiblesses et ces passions de l'Orient que les Slaves connaissent d'autant mieux qu'ils les éprouvent eux-mêmes.
G'est ainsi que Vergennes et l'internonce d'Autriche, lorsqu'ils essayèrent d'intéresser les Turcs à l'élection du roi de Pologne, trouvèrent les Turcs convaincus que cette élection ne les intéressait pas. Les Russes furent donc libres de faire l'élection comme il leur convenait. Le 7 septembre 1764, Stanislas-Auguste Po-^
i /niatowski fut nommé roi de Pologne. Le 25 novembre, Mes envoyés de Prusse et de Russie réclamèrent la liberté | religieuse et l'égalité politique pour les dissidents, et | déclarèrent s'opposer à la suppression du liberum veto. ' La Diète refusa ; les dissidents formèrent des confédérations, pour soutenir leurs réclamations par les armes, et la tsarine les appuya. « L'impératrice, écrivait Frédéric à Voltaire, le 24 mars 1767, a été sollicitée par les dissidents de leur prêter assistance, et elle a fait marcher des arguments munis de canons et de baïonnettes pour convaincre les évêques polonais des droits que ces dissidents polonais prétendent avoir. » Le ministre russe Repnine fit enlever et déporter les évêques et les députés récalcitrants. Le 19 novembre 1767, la Diète vota ce [qu'il voulut. Le 24 février 1768, un traité entre la I Russie et la Pologne consacra l'assujettissement de la ' république. La Russie s'engageait à « conserver, défendre ;)et assurer l'intégrité de la république » . La république » plaçait sa constitution, c'est-à-dire le liberum veto, sous \ la garantie de la Russie. Catherine en était venue à ses ; fins. La Pologne lui avait juré de vivre et de mourir i dans l'anarchie.
L'Europe applaudit, avec les philosophes, à cette victoire de « la tolérance ». — « Notre souveraine, dit un personnage de Voltaire *, fait marcher ses armées pour apporter la paix, pour empêcher les hommes de se nuire, pour les forcer à se rapprocher les uns des autres, et ses étendards ont été ceux de la concorde publique. » C'était le roman. La réalité se présentait sous la figure des soldats russes. Les Polonais n'étaient pas mûrs pour la tolérance telle que l'enseignaient ces soldats, et le
1 Dans la Princesse de Bnbyfonc, 1768,
bienfait que l'humanité avait reçu en leur personne les jeta dans une révolution, l'une des plus redoutables qu'ils eussent encore traversées, et qui précipita la ruine de leur nation. Les catholiques, la petite noblesse en .particulier, farouche, naïve, fanatique, se soulevèrent et formèrent, le 28 février 1768, une confédération à Bar, en Podolie. La Pologne fut bientôt en feu 1 . « Presque \ toute la Pologne est confédérée, » écrivait l'agent prussien, le 3 août 1768. Les paysans se livrèrent à d'horribles jacqueries. La répression fut sans pitié. Les Polonais massacrèrent au nom de la foi, les Russes au nom de la tolérance. Tous les partis firent appel à l'étranger. La Russie et la Prusse soutenaient les dissidents; la France essaya de soutenir les confédérés catholiques avec les armes des musulmans.
Le plus ardent des adversaires de Catherine, celui qu'en plaisantant avec ses philosophes elle appelait le .souffleur du Mustapha, Ghoiseul, avait repris la direction des affaires, étrangères depuis le mois jTavrin766. La France était affaiblie, isolée, discréditée. « Les anciens alliés s'étaient détachés d'elle, les nouveaux songeaient à l'abandonner; après avoir perdu l'empire de la mer par le traité de Paris, elle allait disparaître entièrement de la moitié du continent européen. » Ghoiseul avait poursuivi les grandes alliances et les grands politiques : il n'y avait trouvé que la déception et les revers. 11 se fit alors un revirement dans son esprit, et il revint « brus- 1 quement à la politique qu'il avait jusque-là négligée »,, la coalition des Etats secondaires *. Mais c'était bien tard, \ et Choiseul apportait à des conceptions qui auraient exigé
1 Le secret du roi, t. II, p. 292.
* Ibid., p. 278 et «uiv.
uîte et de la mesure unèsprit impatient et incons- 1 formait de vastes desseins, il ne put employer ; petits moyens. Il rêvait d'agir, il ne sut que r. Son idée dominante était de prendre contre sterrela revanche de la guerre de Sept ans. Pour 1 fallait neutraliser le continent, c'est-à-dire la et la Russie. Il comptait sur l'Autriche pourcona Prusse; il cherchait partout des ennemis à la : en Pologne, où il envoyait de l'argent et des offi- ;ux confédérés de Bar; en Suède, où il prenait le u roi ; en Turquie enfin, où il s'efforçait d'exciter ■es '. «Il faut tout tenter, écrivait-il à Vergennes, >mpre cette chaîne dont la Russie tient le bout et inverser le colosse de considération acquiset maînar Catherine II à la faveur de mille circonstances ibles, et qui pourraient en outre lui coûter son asurpé. L'ennemi ottoman, seul à portée d'opérer ît, est en même temps le plus intéressé à I'entree. A la vérité, la dégénération des Turcs en tous peut leur rendre funeste cet essai de leurs forces ; >us importerait, pourvu que l'objet d'une explon médiate fût rempli. » Pour appuyer les repréons de l'ambassadeur, aider les Turcs à ouvrir les t contre -balancer les tentatives de corruption que tribuait aux agents russes, Choiseul donnait carte e à M. de Vergennes et mettait à sa disposition, ) entrée en campagne, une somme de trois mil-
;ennes ne croyait pas beaucoup à l'efficacité des secrets. Il tenait avec raison que si les Turcs ivent volontiers des présents, lorsqu'on leur pro-
pose le chemin qu'ils prendraient sans cela d'euxmêmes » , il fallait, pour les arracher à l'apathie où ils se plongent si volontiers, des arguments plus directs et plus persuasifs. La Russie se chargea de les fournir. Depuis 1766, ses agents se répandaient en Grèce, en Crète, dans le Monténégro. En Grèce, ils ne parvinrent qu'à nouer des complots : ils firent des promesses, ils en reçurent, et tout se borna à de pompeux rapports qu'ils expédièrent à Pétersbourg 1 . Les Monténégrins prirent l'affaire plus au sérieux. Depuis 1765, l'évêque, qui portait sur sa poitrine un portrait de la tsarine, à j côté de la croix épiscopale, annonçait que les temps marqués pour la délivrance des Grecs étaient enfin venus. Un moine, sorte d'intrigant mystique que l'on nommait Stefano Piccolo, appela le peuple aux armes et, au mois d'octobre 1767, descendit des montagnes à la tête d'une troupe de partisans. La fermentation gagna les pays slaves. La Bosnie menaça de se soulever.
Ces révoltes, qjii éclataient au moment où la Russie dictait des lois à la Pologne, finirent par réveiller l'attention des Turcs. Vergennes excitait sans cesse leurs inquiétudes. Des négociations fort aigres s'engagèrent entre la Porte et le résident russe Obreskof, au sujet du Monténégro. Les Turcs réclamèrent l'évacuation de la Pologne i par les troupes russes. Le résident prussien Zegelin écrivait le 26 juillet 1768 : « Les affaires sont ici dans une grande crise ; si la Russie ne donne pas la satisfaction que la Porte demande et qu'elle fasse évacuer la Podolie par ses troupes, la guerre entre la Russie et la Porte est presque inévitable. C'est avoir beaucoup gagné que
1 Voir dans Rulhière, Herrmann et Zinkeisen, les curieux détails de ces négociations.
d'avoir gagné du temps dans ces circonstances. La forme du gouvernement, quoique despotique, est telle que, lorsque le peuple se met en fureur, le gouvernement n'en est plus le maître et doit céder au torrent. « La violation de la frontière turque à Balta et la prise de Cracoviepar les Russes précipitèrent le dénouement. Le 6 octobre 1768, à la suite d'une conférence très orageuse avec les ministres turcs, le résident russe fut arrêté et conduit au château des Sept-Tours. C'était, dans le droit des gens de la Turquie, la forme solennelle de la déclaration de guerre. Vergennes conseilla aux ministres du sultan d'adresser un manifeste aux puissances européennes : ils déclarèrent alors qu'ils prenaient les armes pour défendre l'indépendance de la Pologne. « La Russie, disait ce manifeste, qui est du 30 octobre 1768, a osé anéantir les libertés de la Pologne ; elle a forcé les Polonais de reconnaître pour roi un personnage qui n'était ni du sang royal, ni désigné par le vœu de la nation; eJe a fait massacrer ceux qui n'avaient pas voulu le reconnaître, piller ou dévaster leurs biens ou leurs terres... » La rhétorique des chancelleries, qui avait fait des Russes les défenseurs de la liberté de conscience, faisait des Turcs les champions de la liberté politique. « La guerre a été déclarée, disait M. de Vergennes quelques mois après, et telle était la volonté du roi, que j'ai exécutée dans tous ses points; mais je rapporte les trois millions qu'on m'avait envoyés pour cela : je n'en ai pas eu besoin. »