‹ La question d'Orient au XVIIIe siècle: le partage de la Pologne et le traitéChapitre 8 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

RAPPROCHEMENT ENTRE LA PRUSSE ET L'AUTRICHE (Octobre 1768-janvier 1769)

La déclaration de guerre surprit et déconcerta tout le monde : les Turcs, qui l'avaient faite; les Russes, qui l'avaient provoquée ; les Français, qui l'avaient suscitée ; les Prussiens, qui l'avaient déconseillée ; les Autrichiens, qui n'avaient pas cessé de la redouter, et jusqu'aux Anglais, qui prétendaient y rester indifférents. C'est que personne n'était préparé à cette guerre, ni les belligérants ni les neutres. Les Turcs, qui avaient été si lents à se mettre en colère, s'étaient emportés six mois trop tôt. 11 leur était impossible de combattre avant le printemps. Ils donnèrent ainsi à la Russie le temps de se préparer. La guerre prenait Catherine au dépourvu ; elle n'imaginait pas que les Turcs en viendraient là. Elle comptait sur sa diplomatie pour les mettre en échec. La guerre de Pologne absorbait ses forces militaires, et, toute préoccupée de réformes civiles et sociales, elle avait négligé l'armée. L'organisation militaire avait été réformée d'après le type prussien, mais les soldats russes n'avaient des troupes de Frédéric que le dehors ; la discipline, l'instruction, le commandement, étaient inférieurs ; il n'existait ni magasins ni trésor de guerre. C'étaient, en apparence, la même faiblesse et le même désordre que chez les Turcs ; mais en Turquie

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cette désorganisation était le symptôme d'une irrémédiable décadence; en Russie, au contraire, elle n'était que le résultat naturel des efforts incohérents d'une nation qui s'élève. Catherine s'en rendait compte, et la fameuse allégorie de V homme malade était déjà pour elle un principe de gouvernement. L'Anglais Elphinston, qui la servait en qualité d'amiral, lui disait un jour que la décadence et l'impéritie de la marine turque pouvaient seules donner l'idée de ce qu'on voyait à Pétersbourg. « L'ignorance, chez les Russes, lui répondit Catherine, est celle de la première jeunesse, et l'ignorance, chez les Turcs, est celle d'une vieillesse imbécile. »

La tsarine fit un emprunt en Hollande, ordonna des levées d'hommes et poussa de toute son ardeur les armements. C'était le moment de soulever la Grèce. Elle envoya à Venise Alexis et Théodore Orlof : Alexis, le plus beau, le plus fort, le plus ardent des cinq frères, et qui méritait à tous égards le titre que lui décerne finement Rulhière de chef de la faction des favoris; Théodore, plus instruit, plus intelligent et aussi brave, l'esprit tout plein des légendes de l'histoire grecque, avec une teinture de V Encyclopédie, et qui mêlait dans son imagination romanesque « le merveilleux des contes orientaux aux prodiges de l'ancienne liberté » ; deux hommes admirablement faits pour réveiller la Grèce et l'affranchir, si elle était capable d'être affranchie. Mais, tout en se préparant à prendre la Turquie à revers par la Grèce, Catherine devait, et sans tarder, se mettre en mesure de faire face aux Turcs sur sa propre frontière : la flotte russe ne pourrait pas accomplir son mouvement tournant par la Méditerranée avant un an ou dix-huit mois, et, au printemps, les Turcs pouvaient

être en Pologne. (Tétait le cas de s'adresser à Frédéric et de réclamer l'exécution des traités. La tsarine lui écrivit le 14 novembre 1768 : « Je dois me préparer à la guerre contre les Turcs : je me tiens pour assurée que Votre Majesté reste fidèle à notre alliance. »

Frédéric s'attendait à cette demande ; il ne la désirait pas. Ce n'était pas qu'il méconnût les grands avantages que la Prusse pourrait, le cas échéant, retirer d'une guerre entre les Turcs et les Russes. Ce grand politique avait autant de clairvoyance pour les intérêts à venir de sa monarchie que de sagacité pour les présents. C'est lui qui forma et prépara dans tous ses éléments essentiels le vaste dessein d'extension que les abstracteurs de quintessence ont plus tard appelé la mission historique de la Prusse. Là où il ne put achever le tableau, il traça au moins le cadre. Il posa les jalons de toutes les routes que devaient ouvrir ses successeurs. Dans ses projets comme dans ses actes, les scrupules ne l'arrêtèrent jamais. Le salut public était son seul principe de droit des gens; mais, s'il avait posé en maxime que C intérêt de CEtat doit servir de rèyte à la conduite du souverain, il avait pris pour devise : Festina lente, u Je sais bien me ranger dans la place qui me convient, écrivait-il à son frère, le prince Henri, au mois de juillet 1769, et je n'ai pas la vaine folie de m'attribuer une supériorité sur les autres que je n'ai point en effet. Mais vous verrez toujours que ceux qui sont dans les grandes agitations et qui remuent les plus grands ressorti de l'Europe font plus de sottises que ceux qui se tiennent dans l'inaction, parce qu'il est donné à tous les hommes de commettre des fautes, et plus ils agissent, plus ils en font. » Au moment où la crise éclatait en Orient, il était à son château de Sans-Souci, et il y

méditait à sa manière sur la philosophie de l'histoire de la Prusse. Le 7 novembre 1768, il écrivit un Testament politique. 11 y définit la tâche de son successeur. L'un des points importants de cette tâche serait « l'occupation de quelques places de la Vistule, ce qui permettra de défendre la Prusse orientale contre la Russie n . L'occupation de quelques places, c'était la conquête de Danzig et de Thorn, en un mot, l'annexion de la Prusse polonaise. Tout en reléguant cette annexion au chapitre des Rêves et projets chimériques, Frédéric ne la concevait pas avec moins de netteté. Il était précis et positif jusque dans ses imaginations, et lorsqu'il croyait spéculer, il agissait encore. « Quant à la Prusse polonaise, il me semble que le plus grand obstacle viendra du côté de la Russie; il vaudrait peut-être mieux gagner ce pays morceau à morceau, par la négociation, que de s'en emparer par le droit de la conquête. Dans un cas où la Russie aurait un besoin pressant de notre assistance, il serait peut-être possible de se faire céder Thorn, Elbing et une banlieue, et de mettre ainsi la Poméranieen communication avec la Vistule '. » Lorsqu'il écrivait ces lignes, Frédéric ne se doutait pas que le jour était proche où il pourrait lui-même accomplir Icette conquête qu'il réservait à ses neveux. Il était tout à la paix et ne songeait qu'à conserver la neutralité. Le 9 novembre 1768, il mandait à son ministre Zegelin d'offrir sa médiation à la Porte et de faire tous ses efforts pour éviter la guerre.

Sa politique s'accordait sur ce point avec celle de l'Autriche. Loin de soutenir la diplomatie française à Gonstantinople, Kaunitz l'avait contrariée autant qu'il

1 DUNCKtB, p. i76.

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l'avait pu. 11 craignait que Choiseul ne l'entraînât dans des complications européennes. 11 savait que si la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, le rôle de l'Autriche serait de contenir la Prusse, et il était bien décidé à ne la contenir que par les moyens diplomatiques. [ Ainsi la Prusse et l'Autriche, qui avaient chacune un allié, redoutaient également de se compromettre à son service. De peur d'être entraînées à se faire la guerrç. l'une pour le compte de taRussie, l'autre pour le compte \ de là France, elles furent amenées à se rapprocher et à y s'entendre. Frédéric avait fait quelques avances en 176(T et tâché de se rencontrer avec Joseph 11, qui l'admirait et, malgré lui, enviait sa gloire. Joseph était fort tenté; les répugnances de Marie-Thérèse l'arrêtèrent, et il perdit ainsi, comme il le dit « l'occasion de voir et de connaître un homme qui piquait terriblement sa curiosité» . Les affaires de Pologne et les événements d'Orient levèrent les scrupules de l'impératrice. Kaunitz jugeait nécessaire de rassurer le roi de Prusse sur les intentions de l'Autriche et de le voir de plus près. Ses conseils décidèrent Marie-Thérèse, et, le 14 octobre 1768, le ministre d'Autriche à Berlin, Nugent, reçut l'ordre d'aller trouver le roi, de lui faire des compliments et de lui déclarer que l'Autriche avait à tout jamais renoncé à la Silésie.

Nugent vit Frédéric le 15 novembre. Il lui présenta la neutralité de l'Allemagne comme un objet à concerter entre les deux États, une entrevue avec l'empereur comme le moyen d'assurer leur entente, et un échange de lettres comme la forme la meilleure et la plus simple pour la consacrer. « Je vois avec grand plaisir, répondit le roi de Prusse, que Leurs Majestés Impériales se rencontrent avec moi sur un point aussi

important que le maintien de la tranquillité générale en Allemagne. Je vous avouerai sincèrement que mes traités avec la Russie ne m'obligent qu'à payer quelques subsides, sans grande portée d'ailleurs. On peut se chamailler en Pologne autant que l'on voudra; je ne m'en mêlerai certainement pas, sauf dans un seul cas : si l'on songeait à renverser le roi de Pologne » Nugent insista sur cette idée, que la paix de l'Europe et surtout celle de l'Allemague dépendaient de la bonne entente entre l'Autriche et la Prusse, et que ces deux cours | devaient à l'avenir abjurer toute méfiance l'une à * Tégard de l'autre. Frédéric approuva chaleureusement ce langage : « Nous sommes Allemands, dit-il ; que nous importe que les Anglais et les Français se battent pour le Canada et les îles d'Amérique? Que Paoli occupe les Français à pleines mains en Corse? que les Turcs et les Russes se prennent aux cheveux? L'impératricereine et moi, nous avons soutenu longtemps des guerres ruineuses : que nous en reste-t-il à la fin? » Nugent aurait pu répondre qu'il restait la Silésie, mais il trouva plus sage de se taire. « Nous ne pourrions rien faire de plus sensé, poursuivit le roi, que de convenir d'une neutralité pour l'Allemagne. » Il ne se prononça point sur l'échange des lettres, ne pouvant pas, disait-il, écrire le premier; mais il accepta avec empressement l'idée d'une entrevue pour l'été. 11 parla des avantages qu'auraient des entrevues de ce genre ; il en parla « très sensément », dit Nugent, faisant observer qu'il ne pouvait y être question d'agrandissements futurs, ni de la part de la France ni d'autre part. C'était sur ce chapitre-là surtout que l'Autriche et la Prusse étaient prêtes à U'entendre ; elles étaient également désireuses que leurs 'alliances respectives ne tournassent point- à l'avantage

de leurs alliées. Nugent releva l'insinuation, et comprit ] que le roi, par ces mots : « ni d'autre part », faisait allusion à la Russie. « De cette autre part, dit-il, Votre Majesté est un peu plus exposée que nous. — C'est vrai, répondit le roi; que MM. les Russes s'étendent toujours aussi loin qu'il leur plait du côté de la mer Noire et dans les alentours de leurs fameux déserts; mais du

côté de l'Europe » Il s'arrêta sur ces mots, et se mit

à parler de l'empereur et de son caractère. Nugent savait ce qu'il voulait savoir, et il n'en demanda pas davantage 1 .

Frédéric n'était point aussi rassuré sur l'exécution de ses traités avec la Russie qu'il le montrait à Nugent. Il redoutait fort que Catherine, qu'il ne croyait pas prête, ne lui demandât des soldats au lieu d'argent. « Nous sommes, écrivit-il à son frère Henri le 3 décembre 1768, dans une grande crise, où il faudra du bonheur pour en bien sortir. La nouvelle de la guerre a surpris et consterné les Russes, parce qu'ils ne s'y attendaient pas du tout; jamais ils n'ont tenu un langage plus poli qu'à présent. Toutefois, ils exigent beaucoup, et je suis très résolu à ne point m'embarquer dans une guerre qui ne nous regarde pas et dont le fruit serait pour un autre. » Cependant, il fallait répondre à la tsarine. Tout en essayant encore de rétablir la paix ou de limiter la guerre, Frédéric tenait à s'assurer quelque compensation dans le cas où la Prusse serait forcée d'intervenir. Il écrivit à Catherine, le 15 décembre 1768, qu'elle avait raison de compter sur sa fidélité à remplir ses engagements, qu'il serait même disposé à prolonger

1 Rapport de Nugent, du 26 novembre 1768. Arwetb, t. VIII, p. 562.

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