CHAPITRE IV
LA TURQUIE d'aSIB
(question arménienne)
g I. — L'Arménie du traité do Ikrlin à 1885. — Période de mauvais gouvernement. — ^ § H- — Naissance du mouvement nationaliste chez les Arméniens. — Irritation croissante des Arméniens et do la Tuniuic. — l'ériode do persécution, 1890-1897. — § III. — L'intervention des Puissances.
L'article 61 du traité de Berlin donnait aux puissances le droit de contrôler l'action de la Porte en Arménie, la Porte s'engageait par le même article à exécuter les réformes nécessaires à la sécurité et au bien-être de la race arménienne ; dix-sept ans s'écoulent, pendant ces dix-sept ans, la situation des Arméniens devient chaque jour plus déplorable et les Turcs en arrivent enfin à les exterminer en masse, à presque les anéantir.
« Que tous les Arméniens reviennent dans leur pays, « que les malheureux chassés de leurs foyers par la misère (( et par la peur des Kurdes s'empressent d"y retourner, car « désormais il n'y aura plus en Arménie ni oppression, ni « entraves au travail, ni arbitraire d'aucune sorte ; sans (( compter les améliorations qui y seront introduites». Ainsi parlait M^i" Nersès, patriarche arménien à Constantinople, en revenant du congrès de Berlin (1). Cet espoir, partagé un instant par toute l'Arménie, n'eut pas de lendemain. Les jours passèrent sans apporter aucune des réformes promises ; les Kurdes poursuivirent impunément le cours
(1) Discours de Mgr Nersés du 2 aoiU 1878. Portefeuilh: dij)lomafique, tome VI, page 21.
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de leurs déprédations et les fonctionnaires turcs, au lieu de protéger leurs administrés, continuèrent à les piller comme devant.
La situation des Arméniens devenait même pire qu'elle ne Tétait avant la guerre turco-russe. Un grand nombre de Tclierkcsses qui avaient abandonné leurs territoires, cédés par le traité de Berlin à la Russie, étaient venus renforcer les rangs des Kurdes (1) et ils avaient adopté leur moyen d'existence, le pillage et le meurtre. L'Arménie en était revenue aux plus mauvais jours de son histoire, elle endurait des bandits kurdes les mêmes maux que de ses premiers dévastateurs. Après quinze siècles de souffrances, les mêmes termes pouvaient peindre son état déplorable : « Ils tombent sur les malheureux habitants de l'Arménie et les dévorent ; trouble et désordre sont partout ; des centaines dhommes, de femmes et d'enfants sont massacrés ; les villes et les villages sont désolés ; partout on voit le sang, partout on entend le soupir des mourants et les cris de joie des vainqueurs et les sanglots et les larmes des vaincus (2) ».
Entre les pillards kurdes et les beys turcs, il y avait souvent entente. « lïadj Bey, écrit le major Trotter, a sous son patronage, comme tous les autres beys, des bandes féroces de Kurdes qu'il emploie à ses vengeances contre ceux qui osent lui résister. Ils sont, à cause de cela, la terreur des pauvres paysans, dont le sort dépend du bon plaisir du bey. En même temps, le gouvernement ottoman est souvent représenté dans ces régions par des
(1) Livre bleu, Turquie, n" A, page 26, 1880 et no 6. pages 26 cl 44, 1881. Rolin Jaequemyns, L'Arménie, tes Arméniens et les traités. Revue de droit international, 1889. Dans celte savante étude, dont nous avons tiré grand parti, M. Rolin .Taeqnemyns analyse tous les livres bleus i»arus sur rArniénie de 1878 à 1889.
(2) Lettre de S. .lean Chrysostonic sur les Isauriens qui dévastaient l'Arménie. Il y fut exih", en l'an 404, dans la ville de Gueuse, après sa querelle avec l'impératrice Eudoxie.
agents corrompus, doiil les intérêts personn«.'ls sont (raccord avec ceux du bey (1) ».
Partout dépouillés, les Arméniens nulle part n'obtenaient justice. Les autorités envoyaienl bien parfois des troujjes pour réprimer les meurtres et les pillages des Kurdes, mais celles-ci ne se souciaient nullement d'exécuter leur tâche; encore sous le coup de Firritation que leur avait causée l'issue de la guerre avec la Russie, elles ne songeaient qu'à se dédommager de leurs fatigues et à se venger de leurs défaites sur tout ce qui portait le nom de chrétien. Ces sinmlacres d'expéditions militaires n'avaient jamais d'autres résultats que d'imposer des charges écrasantes aux malheureux habitants, qui devaient entretenir et loger les troupes ; heureux encore, quand elles n'aclievaient pas l'œuvre des Kurdes en pillant et en incendiant les villages que ceux-ci avaient épargnés (2), en tuant les hommes, en enlevant les femmes pour les harems d(; Constantinople.
Seuls les Kurdes n'avaient rien à craindre, et si par hasard, par un semblant de justice, quelqu'un d'entre eux était arrêté, il était sur d'échapper en achetant ses juges avec une partie du produit de ses vols (3). Non contents de ces gains, les fonctionnaires ottomans trafiquaient de leurs charges^ percevaient plusieurs fois les impôts, écrasaient sous les mêmes exactions musulmans et chrétiens, vivaient comme en pays conquis et traitaient leurs administrés en vaincus (4).
(1) LIrre bleu, Turquie, n" dO, 1881, pajre {{{. Voir (''i:aloiiiont Itolia Jaoqiicmyns. Hapports <iii capilaino Clayton et ilii lieutenant Kirchener, page 307.
{i) L'n rapport du Lii^n' hha. Turt/uii'. 10. page 108. parle de 144 villages dc-triiits dont 100 par les Kurdes et le reste par les troupes envoyées pour ri'lablir Tordre.
(3) Uolin .lacqueniyns, rapport du consul Everett, page 330. l.epsius, J/Armf'/iie ei /'Europe.
(4) CI'. Vandal, Conférence sur l'Arménie. Denys Cochin, Discours ù la Chambre des députés du 3 novembre 1896, etc., de.
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En Tannée 1880 une famine atroce, conséquence de Tétat misérable auquel les Kurdes les avaient réduits, augmenta encore la misère des Arméniens (1). Privés par le pillage de leur bétail et de leurs instruments aratoires, ils n'avaient pu cultiver leurs champs. Ils ne vivaient que de leurs récoltes et la rapacité des collecteurs d'impôts ne leur permettant pas de conserver des réserves bien considérables, leurs faibles ressources furent vite épuisées. Comme s"il avait prémédité d'augmenter leur misère, le gouvernement ottoman choisit ce moment pour faire rentrer tous les impôts arriérés (2). La faim dépeupla des districts entiers; beaucoup mouraient, d'autres se décidaient à abandonner leurs biens et émigraient en Russie dans l'espoir d'y trouver du pain.
Le gouvernement, loin de soulager ces souffrances, accueillait au contraire avec satisfaction la nouvelle des calamités (jui décimaient les Arméniens, trop nondjreux à son gré. « Ne vous inquiétez pas de cela, répondait le grand Aizir au Yali d'Erzeroum qui l'avisait de la dépopulation de son district, nous remplirons les places vides avec des Circassiens (3) ». En effet, en même temps qu'il favorisait l'émiçration des liabitants de race arménienne en pays étranger (4), le gouvernement turc inondait l'Arménie de milliers d'émigranls. tcherkesses et autres, afin sans doute de diminuer la proportion des Arméniens dans le chiffre total de la population et de les noyer sous le nombre. Cette invasion de hordes sauvages, jetées sans moyen d'existence
(1) Lirir bleu. Tuniuie, n" 23. 1880, pages 12, 22, 62, 73, 76, 109. 113, 145, 317, 318, 319. Lirre bleu, n" 6. 1881, pages 134. 180.
(2) Livre bleu, 1880, j.age 320. Les iiiipùts exiges par la Turquie pesaient l)ien plus lourdement sur les Arméniens que sur les Turcs ; c'est ainsi, pour citer un fait, qu'à Erzeroum où l'on compte 8.000 maisons de maliomélans et 2.000 maisons de chrétiens, les mahométans paient 395.000 ].iastres et les chrétiens 430.000. Dillon, Cotidition of Armenia. Contemporanj retneu-, août 1895.
(3) Cf. Conlemporarv review. 1880, The situation of Armenia.
(4) Livre bleu, Turquie, n^ 4, 1880, page 113; no 6, 1881, page 89.
dans un pays déjà dévasté parla famine, rendit plus misérable encore la situation de ceux de ses habitants qui n'étaient pas morts ou qui n'avaient pas fui. Ils dui^nt pourvoir à la subsistance des immigrants et supporter leurs violences (1). « Les Turcs pillent et tuent, télégraphiaient le 6 juin 1889 les Arméniens de Van aux représentants des puissances. La terreur est générale, est-ce donc un crime que d'être Arménien? Secourez-nous! (2). » En même temps qu'ils s'adressaient ainsi à l'Europe, lesx\rméniens faisaient parvenir leurs doléances à la Porte, mais partout en vain.
La situation « déchirante » heart rending (3) des Arméniens ne laissait cependant pas les puissances indifférentes. L'Angleterre surtout était prête à prendre leur défense. Souvent, depuis le traité de Berlin, elle avait cherché à porter remède à leur malheureux sort. Elle se trouvait, en effet, directement touchée par les atfaires d'Arménie et elle considérait qu'en vertu de la convention de Chypre du 4 juin, elle avait des droits et des devoirs plus étendus que les autres puissances en Asie Mineure. Son intérêt lui commandait également de prendre en pitié les Arméniens et de veiller à ce que l'excès de leurs maux ne les poussât pas à appeler la Russie à leur secours. Si les Arméniens devaient avoir un protecteur, il convenait au cabinet de Saint-James que ce fût le peuple anglais (4).
Aussitôt après la signature du traité de Berlin, Lord Salisbury avait rappelé à la Porte les engagements qu'elle avait pris par la convention de Chypre, et les obligations qu'elle avait contractées vis-à-vis de l'Angleterre de pro-
(1) Lwve bleu, Turquie, n» 6, 1880, page So; n'^ 4, 1880, page 26 ; no i4. 1880, page 112 ; no 0, 1881, page 26. (2j Journal des Débats du 6 juin 1880.
(3) Discours de Lord Granvillc au Parlement anglais du 21 niail880.
(4) V. dépêche de Sir A. Layard du 12 juin 1879. Lwre bleu, Turquie, no 18.
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cédera des réformes (l).Le Sultan ne voulait pas exécuter des promesses auxquelles il n'avait consenti que par force en faveur de sujets dont les revendications lui semblaient une rébellion ; il trouvait des raisons pour se refuser à toute réforme de la magistrature et pour repousser l'introduction d'éléments étranji;-ers dans la gendarmerie (2) et c'est tout au plus s'il promit d'améliorer dans l'avenir le système des impôts. 11 n'était pas dans la politique du j)arti conservateur, alors au pouvoir, de trop presser la Turquie, et il se serait longtemps contenté de ces réponses si, en 1879, l'opposition libérale ne lui avait vivement reproclié son inaction. Tandis que les autres dispositions du traité de Berlin étaient presque toutes exécutées, qu'en Europe la Bulgarie et lalloumélie étaient constituées, que la Bosnie et l'Herzégovine s'organisaient, la situation des provinces de l'Asie Mineure protégées de l'Angleterre restait aussi précaire. Il importait, et l'opposition le signifia au gouvernement, d'obtenir de la Turquie les réformes qu'elle avait trop longtemps différées et de sauvegarder riionneur de l'Angleterre. Lord Salisbury prit alors une attitude plus énergique ; il fit à la Porte, de concert avec les puissances, des représentations pressantes, et les appuya par l'envoi d'une flotte dans le golfe de Smyrne.
La Porte n'était pas disposée à donner sat'sfaction au cabinet britannique, car, depuis la convention de Chypre, elle craignait les empiétements de l'Angleterre sur les droits de souveraineté de la Turquie en Asie (3) ; mais elle crut sage de cacher sa mauvaise volonté, et elle répondit aux injonctions des puissances en leur annonçant l'envoi
(1) LordSalislniryà Sir A. Layard, /.frre bleu sur l'Arménie, 4881, (Icpèclie du 8 août 1878.
(2) Livre bleu. Note du 24 octobre 1878.
(3) « Il y a une opinion fortement enracinée ilans l'esprit des hommes d'Etat ottomans... c'est l'idée que l'Angleterre peut empiéter sur les droits de souveraineté de la Turquie en Asie. Celte idée est née sans doute <les dispositions de la convention anglo-turque. « Discours de M. Gladstone à la Chambre des communes du 21 mai 1880.
ù Erzerouni dune commission cliargée de dresser un plan de réformes. « Un ancien officier anglais au service du Sultan. IJaker Pacha, partit examiner en Asie ce (ju'on voudrait hien lui laisser voir, et pour (|ue la mise en scène fût complète, onpuhliaun avis ofHciel témoignant <( de la haute et constante sollicitude de S. M. Impériale pour le hien-ètre de ses sujets (1) ». A cela se hornèrent les réformes : et malg-ré les constantes représentations du Foreign Office qui faisait observer à la Porte « que si elle n'y prenait garde, il y aurait un jour en Asie une question arménienne semhlahle à la (juestion hulg-are en Europe (2) »
(1) l'Jiiiolliardt. La Turquie et le Taiicimat.
(t) l)('|»èclie lie Sii- A. Layard. Lirre h/eu, Turquie, 12 Juin 1879. (( Kn consofjucnro do riinarchie qui prc-vaut. du mauvais traitonient des fliréliens, de rahsence iiônerale de lionne administration et de récliec probable des (ommissions nommées par la Porte pour redresser les griefs dont on se plaint, j'ai cru le moment venu dadresserde ce chef de très sérieuses représentations à la Porte... Si la I^orte ny prend garde, si elle n'agit avec sagesse et prévoyance, il y aura sous peu une cpiestion arménienne en Asie; semblable à la (piestion bulgare en Europe, d'où est sortie la dernière guerre. »
Le 23 juin 1879, Sir A. Layard expose au Grand Vizir : « >"on seulement l'iniportance mais l'absolue nécessité de commencer à mettre à exécution dans la Tunpiie d'Asie les réformes qvie le Sultan s'est engagé, envers le gouveriiemenl de Sa Majesté, à introduire dans cette