partie de ses domaines Uien nesl l'ail à cet égard En bien des
endroits, les autorités locales voudraient sinccremeni mettre lîn à cet état de choses, mais ne le iteuvenl pas. faute d'une police convenable. Malgré les assurances réitérées du Grand Vizir, aucune mesure ne \>araît avoir été prise pour l'établissement d'une gendarmerie etrective. Si encore on pouvait commencer, ne fùt-cc que dans une province^ on aurait (jnelque preuve de l'intention sérieuse de la Porte d'exécuter le traité. »
La Porte répondait jiar des promesses, mais s'en tenait aux promesses : c< Aujourd'hui que les graves soucis que la guerre laisse derrière elle, ont été en grande partie écartés, Sa Majesté a daigné ordonner de rechercher et de mettre à exécution les réformes les plus pro[)res à assurer à toutes les classes de la populalion les bienfaits d'une ('gale justice, et à développer en général la jirospérité <lupays... Lîi réalité et letlicacité des rc'formes ne tarderont pas à être pul>liquenient démontrées par des faits certains et éclatants. » \. GetTcken, T/ie Eastern question. Jineteenth Centunj, décendire 1895,
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 361
pas une mesure effective ne fut prise pour soulager les niallieureux Arméniens.
« Jai épuisé, écrivait Sir A. LayarJ à son gouvernc- (( ment, toutes les ressources diplomatiques pour faire " comprendre au Sultan et à ses conseillers le danger <( au({uel l'Empire est exposé par l'état de choses que j'ai '( décrit. J'ai employé toutes les représentations, toutes les « remontrances, je pourrais dire toutes les menaces pour « les engager à exécuter loyalement les réformes promises. . . (( Jai indiqué au Sultan les conséquences inévitables de « son indifférence aux avertissements qu'il a re(;us, la perte « delà sympathie et <le l'amitié de l'Angh'terre et peut-être « un nouveau démemhr(!ment de ses Etats, le jour où les « puissances européennes se verraient obligées d'intervenir
«pour mettre (in à l'anarchie tout jusqu'ici a été
« vain (1). »
Mais sur ces entrefaites M. Gladstone arrivait au pouvoir. Dès les premiers jours de son ministère, il affirma : « (jue si l'Angleterre n'avait aucun intérêt individuel à défendre l'existence de l'Empire ottoman, elle s'intéressait au contraire tout particulièrement à l'exécution des i-éformes imposées à la Turquie par le traité de Berlin ». En conséquence il invitait les puissances à adresser à la Turquie une note collective « la sommant de mettre à exécution les réformes promises en Arménie (2) ». Sa proposition fut acceptée et le 12 juin 1880 les représentants des puissances à Constantinople remettaient à la Porte, la sommation de l'Europe. Mais toutes les puissances n'étaient pas disposées à suivre plus loin l'Angleterre dans son action contre la Turquie. L'Autriche, puis l'Allemag'ne et la France se montrèrent hostiles à une intervention armée, et, lorsqu'il fallut passer des menaces aux actes, l'Angleterre se trouva complètement isolée. Elle ne pouvait
(1) Journal des Débats du 4 juin 1881.
(2) Voir pour ce qui concerne cette note, la conduite du cabinet anglais et des puissances, II« partie, chap. i, pages l.")7et suivantes.
intervenir, sans inanijuer à toute prudence, que d'accord avec TEurope. Après avoir encore proféré quelques menaces contre la Turquie (1). M. Gladstone dut lui-même se résigner à convenir qu'il lui était impossible de se séparer du concert européen (2); sa tentative avaitéchoué.
L'Europe ne se décidait pas à employer la force, elle voulut recourir une dernière fois aux moyens pacifiqnes. Les Arméniens avaient fait part aux puissances des réformes qu'ils jugeaient nécessaires à leur sécurité (3). Ils demandaient un gouverneur chrétien choisi sous le contrôle des puissances et qui serait nommé pour cinq ans, afin que la Porte ne le tint pas sous sa dépendance par la menace perpétuelle de sa destitution; ils voulaient en outre que leur sécurité fût assurée par la constitution d'une gendarmerie commandée par un officier chrétien et recrutée indifféremment parmi les chrétiens et les musulmans. Ils demandaient enfin l'élaboration d'un code civil, la suppression des juges ottomans, l'établissement de l'impôt foncier à la place du système des dîmes.
C'était le moment où, pressée d'exécuter ses engagements vis-à-vis du Monténégro et de lui délivrer les territoires que lui avait enlevés le traité de Berlin, la Turquie répondait par une bravade aux injonctions des puissances, reniait toutes ses promesses ultérieures et faisait fi des
(1) « Si désireux que nous soyons d'éviter les complications qui naîtraient de la destruction de ri'^mpire turc, l'accomplissement des devoirs du gouvernement turc vis-à' vis de ses sujets n'est plus la question secondaire, c'est la question primordiale, c'est le but principal vers lequel tendent nos efforts. Si la Turquie ne se décide pas à accomplir ses devoirs, son ind('pendance et son intégrité devront se tirer elles-mêmes d'alfaire comme elles pourront. » Discours à la Chambre des communes du 22 juillet 1880.
(2) Voir discussion à la (;iiand)re des communes du 2-4 juillet 1880. Discours de M. Brycc et de M. Gladstone.
(3) Voir Mémorandum de M?"" Nersès de juin 1880. Portefeuille diplomatique, tome YI, 1881, page 22. Voir le Temps du 10 août 1880 et le rapport du comité central arménien exposant la situation de l'Arménie. Temps du 16 septembre 1880. Portefeuille diplomatique, tome V, 1881. page 325.
LA TLR«^>UIE d'asIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 363
réclamations de l'Europe. La demande des ambassadeurs concernanl l'Arménie fut repoussée comme les autres. Le concert européen était entièrement disloqué par l'initiative hardie du jiouvernement ottoman ; les puissances purent à peine s'entendre pour obtenir du divan une satisfaction suffisante dans les affaires pendantes de Monténégro et de (irèce, ce dernier effort épuisa ce qui leur restait de bonne volonté et la question des réformes en Arménie fut euterrée j)Our de longues années.
De ce jour la question arménienne entre dans une phase nouvelle. Quelques maux qu'ils eussent endurés jusqu'alors, les Arméniens n'avaient que partagé le sort commun à tous les liabitants de l'Empire. « La question arménienne, en dehors de la question générale des réformes de la Tui*- (juie navait pas de raison dètre. Certes les Arméniens souffraient, mais ils n'étaient pas les seuls à souffrir» (1). 11 est probable que, sans s'améliorer, leur condition n'aurait pas empiré si l'imprudence de quelques-uns d'entre eux n'avait appelé de plus grands maux sur leur tète.
(( Lors du traité de Berlin, écrivait M. Gambon, le réveil de la nationalité arménienne ne s'était pas encore produit; l'idée de l'indépendance arménienne n'existait pas, ou, si elle existait, c'était seulement dans l'esprit de (juelques lettrés réfugiés en Europe » (2). L'Arménie était encore
{{) Mourad Bey, Le palais de Yildiz et la Sublime-Porte.
(2) LivT'e Jaune (le i891 sur les allaircs d'Arménie, page H. Lettre du correspondant du Titnes à Erzeroum, 1er octobre 1877. « L'idée de se libérer eux-mêmes et de former une Suisse d'Asie-Mineure n'entre pas dans leur tête. .J'ai entretenu nombre d'Arméniens instruits et intelligents, ils la repoussent comme impraticable et absurde. Quelques-uns de ceux qui ont voyagé en Europe, ont conçu l'idée d'un royaume dans les montagnes d'Anatolie, mais l'idée est rejelée avec dédain par les habitants de la région même. «
« la nation fidMe » (l). Mais depuis, les Arméniens avaient continué à souffrir. Ils s'étaient plaints. Loin d'écouter leurs plaintes, la Tui'c[uie s'en était irritée et ils avaient compris qu'ils ne pouvaient compter ni sur sa pitié ni sur sa justice. Ils avaient alors mis leur espoir dans l'intervention des puissances et les puissancesles abandonnaient. L'Angleterre même renonçait à les protéger (2). Il ne leur restait donc plus qu'une chance de salut, celle (jui viendrait d'eux-mêmes ; beaucoup crurent obtenir par la violence ce qu'ils n'avaient pas obtenu par leurs supplications. L'idée d'une résistance à la Turquie se fit jour dans leurs esprits, et dans les écoles et les églises on commença à parler à mots couverts de la reconstitution de l'ancien royaume d'Arménie.
L'émancipation de la Roumélie en I880, l'approbation donnée par l'Europe aux insurgés, encouragèrent ces premiers et encore timides espoirs. Tandis que les Arméniens d'Asie Mineure envoyaient aux puissances des mémoires pour réclamer les réformes que leur promettait le traité de Berlin (3), ceux d'entre eux qui avaient fui leur pays et qui s'étaient fixés dans les principales villes de l'Europe, à Londres, à Vienne, et aussi en Russie, en Perse, se constituaient en comités de propagande, lançaient des manifestes, demandaient à l'Europe de proclamer lindépendance de l'Arménie, dénonçaient l'incapacité de la Porte et conseillaient à leurs frères de travailler à la libération de leur patrie et de résister par la force à leurs oppresseurs (4).
(1) Moiii-iid hey.Le jialais de Yildiz et la Suhlime Porte, u (Jiiand en Tiii'(|iiie on jimnonrait le mol : niition liilMc, toul io iiionde conilirenail : nation arménienne. »
(2) De 18SI à 1889 aucun livre bleu ne renseigne l'opinion sin- les alVaires d'Arnu'nie. Il en avait été publié fin(i (nos 1,4,7, 9, 23), en 1880 et (jualre (iv>> Ti, (î. 8. 10) en 1881.
(3) Temps du 22 novembre I880.
(i) Voir manit'esle dans le Voltaire du 13 aoiil 1887. Livre jaune •le 1890 sur les aiïaires dArmiuiie, page 10. pièce 0, et Hroussali, Rente fra/içaise de l'étranger et des colonies.. 1887.
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION AHMÉMENNE 365
Pour leur iiiallieui-, un certain nombre JArniéniens écoutèrent ces conseils: ils se firent les agents des comités révolutionnaires étrangers, ou se réunirent en 'sociétés secrètes dont le but était d'exciter contre la Turcjuie leurs coreliirionnaires. de réveiller le désir de l'indéixMidance dans le peuple ignorant des campagnes, de rompre les résistances des Arméniens aisés attachés à la Porte en les terrorisant au besoin par l'assassinat et par la bombe et de forcer par tous les moyens, même par la révolte, le gouvernement ottoman à leur accorder des réformes.
La Porte s'alarma peu d'abord de ces menées; les protestations de dévouement des notables Arméniens, banquiers, fonctionnaires, commerçants, établis à Constant inople, qui afiicbaient d'autant plus leur loyalisme que l'agitation croissait en Asie Mineure et qui présentaient les menées insurrectionnelles connue l'œuvre de (juelques rares brisrands, la rassuraient sur la fidélité de tout le peuple. Mais un commencement d'insurrection (jui eut pour cause la destitution arbitraire de rarclievè(|ue arménien de la province de Van, puis la hardiesse des manifestes que lançaient les comités, le développement du comité révolutionnaire, le Huntchak. «jui fondé à Paris en 1888 recrutait bientôt dans toute l'Asie Mineure de nombreux adhérents, inquiétèrent bientôt plus sérieusement les autorités ottomanes et ciiangèrent leurs dispositions. Il était encore temps pour le Divan de prévenir le danger d'une insurrection et de calmer toute irritation : il n'avait qu'à accorder quelques réformes. Au lifu de ramener à elle les Arméniens, la Porte préféra les écraser, au mauvais gouvernement succéda la persécution. De nombreuses écoles furent fermées, les professeurs soupçonnés d'idées indépendantes, déportés; le clergé fut privé de ses privilèges; partout les Arméniens furent soumis à une étroite surveillance et les suspects arrêtés, emprisonnés ou exilés. Les Kurdes, au contraire, jouissaient dune impunité plus complète que jamais; même lors<ju"ils étaient
convaincus Je brigandage et Je meurtres, ils échappaient à toute peine (1). Ce n'était pas un crime Je s'attaquer aux Arméniens.
Jusqu'alors pourtant, la lutte ne s'élait pas ouvertement engagée. Deux événements successifs en juin et juillet 1890 mirent lin de part et d'autre à toute espèce de ménagements, augmentèrent la haine des Arméniens et confii'mèrent le gouvernement turc dans ses soupçons. Le préfet dErzeroum avait reçu avis que les comités révolutionnaires cachaient des armes dans les églises et les écoles de la ville. Le dimanche 20 juin 1890, il ordonnait aux troupes de faire une perquisition. Les Arméniens ne voulurent pas laisser profaner leurs églises, ils en défendirent l'entrée et engagèrent un conJjat dans lequel une quinzaine des leurs furent tués (2). Quelques jours plus tard à Coum Capou, des Arméniens soupçonnés d'espionnage pour le compte de la Turquie étaient assassinés par les émissaires des comités révolutionnaires. Le gouvernement turc faisait aussitôt arrêter et mettre en jugement un grand nombre de suspects. Leur procès révéla les tendances séparatistes Je plusieurs hauts personnages Arméniens. Tous ils Jevinrent alors suspects à la Porte; elle les renJit tous responsables Je la faute Je quelques-uns J'entre eux.
Jamais les Turcs n'avaient reculé Jevant les moyens les plus sanglants pour maintenir sous leur Jomination les peuples asservis. « S'ils ne s'abstiennent pas Je vous combattre, enseigne le Koran, saisissez-les et mettez-les à mort partout où vous les trouverez, nous vous Jonnons sur eux un pouvoir absolu » (3). Les massacres Je Scio
(1) Situation de l'Aniienio. 1889. V. discmirs ilc lord Salishurv du 48 juin 1881). Discours de M. (ihanning au Parlement anglais du 10 août 1889. Un clief kurde, Moussa liey. convaincu de nombreux crimes, est mis en jugement, et malgn' les protestations de l'.Vngleterre, est acquitté.
(2) De 2 à 30 tués, de 45 à 300 blessés selon les sources.
(3) Kovan, chap. vi, verset 93.
LA TURQUIE d'aSIE. — uUESTION ARMÉNIENNE 367
t'f de Syrie,' les liorreurs bulgares attestent que jamais ces sanglants conseils ne furent oubliés; c'est par Texterinination que les Osmanlis ont établi leur domination sur b's races conquises ; c'est également à l'extermination (|uils ont recours depuis, chaque fois que la nécessité se l'ait sentir d'assurer leur autorité (1).
Les Arméniens devaient èlre victimes de cette odieuse }»oliti(iue. « Je ferai lant et si bien, disait Saïd Pacha, alors (|u'il était grand vizir, que la race arménienne disparaît l'a de la face du monde et que l'Arménie ne sera plus qu'une expression géographique (2) ». Un peuple exaspéré prête volontiers à ses persécuteurs de ces phrases cruelles, mais si celle-ci ne fut pas prononcée, elle aurait pu l'être. La Porte était décidée à les exterminer par le fer, le feu et la famine.
Déjà en 1890, le colonel Chermside, consul d'Angleterre à Erzeroum, dénonçait les cruautés des autorités ottomanes et accusait la Tur(iuie de pousser les Kurdes à exaspérer les Arméniens par leurs ravages (3) dans le but d'amener une insurrection qui servirait de prétexte à une répression sanglante (4). La création de la cavalerie llamidieh, dévoile aussi l'intention du Sultan de provoquer en même temps la révolte et de s'assurer les moyens de la réprimer. Les Kurdes, retranchés dans leurs montagnes, étaient restés jusqu'alors indépendants du gouverne-
(1) « De toutes les populalions ori^'inairos des pays soumis, dit Finlay, seids les Arabes de Syrie ont adopté iimnédiateinenl la nouvelle religion de leurs frères de race, mais la grande niasse des elircdiens en Syrie, Mésopotamie. Egypte^ Cyrénaïque et A trique restèrent tidèles à leur foi et le di'rlin du christianisme dans ces contrc-es doit être attribué à l'extermination méthodique i)lutùt qu'à la conversion des chrétiens ». Finlay, History of the (jreek révolution, et Malcolm Mac Coll, Are reforms possible u/uler musulman rule.
(2) Sémap/iore de Marseille du 12 novembre 1885 cité par Hroussali.
(3) t( Les Kurdes, dit M. ClitTord Lloyd, consul ;ï Erzeroum, (léclarent, hautement recevoir' les encouragements du gouvernement turc. » V. Dillon^ The condition of Armenia. Contemjwrari/ reinew, noùliSd^.
(4) Contemporarij reriew. Armenia and the Powers, mai 1896,
368 DELXIÈ.MI': PARTIK. CIIAIMTMK IV
mont olloman. la Porîe coiirul If })r(>j*'l do les embrigader afin de s'assurer leur concours contre les Arméniens. Le maréchal Gliakir Pacha, envoyé en Asie Mineure ahn de procéder à leur organisation, les groupa en régiments irréguliers^ constitués sur le modèle des régiments cosaques. Il créa ainsi quarante-huit régiments de oOU à (500 hommes chacun, et commandés par les ciiei's des Khans. Restait à s'assurer de leur fidélité ; le Sultan leur donna son nom afin de témoigner la haute faveur en laquelle il les tenait: à Ihonneur il joignit le profil et leur abandonna les biens de ceux (ju'iis étaient destinés à combattre.
De leurs montagnes, les Kurdes convoitaient les plaines fertiles qui appartenaient aux Arméniens : dans plusieurs districts, les autorités leur permirent de s"y installer; à Van, elles les invitaient à chasser les Arméniens et à s'établir à leur ])lace (1). Les Kurdes pour la plupart préféraient rester dans leurs nuintagnes, mais ils profilaient de la permission de descendre dans la plaine pour exéruler de vastes l'azzias et enlever tout ce qui se trouvait à leur convenance. « La situation est telle, écrivait en 18!K M. Clifïord-Lloyd. consul d'Angleterre à Erzeroum, (juc si elle persiste, elle causera la destruction de la p(quilation chrétienne dans de vastes provinces » (2).
En faisant des Arméniens des victimes, la Porte devait fatalenu^nt en faire des rebelles. De 1891 à 189i, ils supportèrent avec une impatience croissante une oppression qui toujours allait en augmentant ; enfin, quehjues-uns d'entre eux, poussés à la dernière extrémité, secourus jtar leurs frères de Perse et de Russie, firent un premier essai de résistance. Un émissaire des comités insurrectionnistes, un certain Mourad, avait parcouru le district de Sassoun et encouragé ses habitants à la révolte en leur promettant
(1) Lirre bien, 1800, tome VI, page 140.
(2) Soyinour Stevenson, Armenia, f.'onfemporari/ rerieir, lévrier •189'").
LA TURQUIE d'aSIE. — nlESTION ARMÉNIENNE 369
le secours de la Russie. Ils écoulèrent ses conseils, ils refusèrent aux Kurdes leur tribut habituel et au gouvernenient ottoman le paiement des impôts. La Porte ne recourut pas immédiatement à la force mais il n'en fut pas de même des Kurdes : ils eurent le dessous dans quelques engagements avec les Arméniens et se plaignirent aux autorités (1) qui envoyèrent alors des troupes contre les Sassounlis. Ecrasés par les réguliers ottomans, les Arméniens furent pendant deux mois, en août et septembre 1894, partout traijués et massacrés ; deux districts furent livrés aux flammes et plus de 900 d'entre eux périrent (2).
Cette fois les puissances s'émurent, la France, l'Angleterre et la Russie intervinrent énergiquement auprès du Sultan. Devant leur volonté formellement exprimée, la Porte semblait se résigner à accepter le plan de réformes qui lui était présenté et qui garantissait la sécurité des Arméniens. Mais au moment où elle paraissait céder, une imprudence des Arméniens de Constantinople, habilement exploitée par le Palais qui y vit un moven d'empêcher les négociations d'aboutir (3), devint le signal d'un massacre en masse.
Quelques Arméniens, désireux de hâter l'action des puissances, avaient résolu de porter eux-mêmes leurs réclamations au gouvernement ottoman. Le 30 septembre 189"), ils se réunissaient au nombre de deux ou trois cents, et malgré les conseils de prudence que leur avait adressés leur patriarche, ils se dirigeaient vers la Sublime Porte. Des soldats furent envoyés pour leur barrer le passage ; le chef qui les commandait s'avançait pour engager les manifestants à se retirer, lorsqu'il tomba tué d'un coup de pistolet tiré par un Arménien. Les soldats ripostèrent aussitôt et chargèrent la foule. Cette échauf-
(1) Lirre jaune, 1898, n'i 13, pago 18.
(2) Voir rapport dos consuls. Archires (liplomatiques. 1896. Traduction (lu Livre bleu sur les massacres de Sassoun.
(3) Lirre jaune, page liO, pièce 19r).
370 dp:uxième partie. — ghapitbe iv
loiiréc excita contre les Arméniens la ])()j)ulation Je Conslantinople ; une émeute éclata le lendemain et pendant plusieurs jours la populace et les softas se ruèrent sur les Arméniens et les assommèrent sans que la police fît rien pour réprimer les troubles (1).
De Constantinople et avec la complicité des autorités, l'agitation gagna bientôt l'Asie Mineure. Le 8 octobre, le massacre commen(;ait à TrébizOnde oii, et avec laide de la troupe, les Musulmans égorgeaient les Arméniens (2).
Les populations musulmanes étaient depuis longtemps surexcitées. Dix ans de lutte et de vengeance réciproques avaient partout créé, dans les villes et les campagnes où Turcs et Arméniens vivaient cote à côte, des liaines et des rancunes personnelles qu'aggravaient la différence de relisrion et un fanatisme toujours facile à réveiller. Marcbands, préteurs d'argent, les Arméniens excitaient aussi l'envie par leur ricbesse, et l'intérêt armait contre eux leurs nombreux débiteurs.
L'annonce en Anatolie de l'exécution des réformes demandées par l'Europe coïncidant avec la nouvelle des troubles de Gonstantinople. fut le signal des massacres. Les Turcs avaient jusque-là supporté comme les Arméniens les conséquences de la mauvaise administration de l'Empire, ils ne pouvaient admettre que dei cbrétiens fussent favorisés, alors qu'ils continueraient à souffrir. Ils voyaient dans les réformes une violation du Koran qui fait de l'infidèle le serviteur des croyants, une insulte à leur souverain à (|ui l'Europe les imposait ; ils en rendaient les Arméniens responsables, ils les accusaient de complicité avec les puissances. Les affaires de Gonstantinople n'étaient pour eux (ju'un complot organisé pour arraclier par la force des concessions au Sultan. Les plaintes des Arméniens étaient « des tentatives crimi-
(1) « I/autorité, loin do mettre un terme aux oxct''s. a tout l'air de les avoir encouragés. » Livre jaune, page 14i, pièce 101.
(2) L'wre jaune. 1897 supplément, page 13, pièce 10.
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 371
nclles, nuisibles aux intérêts de la patrie commune » (1). Loin de les combattre, les fonctionnaires partageaient ces sentiments et excitaient au lieu de la calmer la fureur de leurs administrés (2).
De leur côté, les Kurdes, les Lazes, lesDruses, tous les pillards des montagnes, toujours prêts à profiter du premier mouvement populaire etde limpunité qu'il leur assurait, jetaient le filet sur les plaines, volaient et tuaient. iVprès qu'on eut tué àTrél)izonde, ce fut le tour d'Erzeroum, puis de Eznijdjian, Kliarpont, Yan, Moucb, Sassoun. Pendant trois mois, dans toutes les villes d'Asie Mineure, la populace turque, secondée par les Ilamidiés et les troupes régulières, assomma, égorgea. Les résistances partielles tentées par les Arméniens ne servirent qu'à exaspérer les meurtriers et, sauf dans quebjues rares villes oii les muftis et les autorités s'opposèrent au massacre, sauf aussi dans le district de Zeitoun, oii les Arméniens prévinrent le dessein des Turcs en s'emparant de la forteresse de la ville de Zeitoun (!t en se retrancliant assez fortement dans leurs montagnes pour repousser les troupes turques, envoyées pour châtier leur rébellion, dans toute l'Asie Mineure les Arméniens furent impitoyablement massacrés.
Tout semblait enfin terminé et la colère des égorgeurs paraissait assouvie, lorsque, en août 1896, le carnage recommença à Constantinople. Une folle tentative des membres d'un comité révolutionnaire arménien en fut le prétexte. Une vingtaine d'Arméniens, armés de bondjes et de revolvers prirent d'assaut la banque ottomane et s'y retranchèrent. En l'abandonnant sans dégâts, ils obtinrent la vie sauve, mais par cette manifestation inutile, ils donnèrent au gouvernement ottoman l'occasion de faire massacrer encore plusieurs milliers des leurs. Pendant les
(1) Mourad I3ey, Le palais de Yildiz et la Sublime Porte,
(2) Livre jaune, page 199.
372 DELXIÈ.NfE rARTIi:. — CHAPITRK IV
jours suivants, des assomiinnirs « organisés et dirigés par Ja police » (1) tuaient à coups de bâtons les Arméniens dans les rues de Péra et de Galata.
Après deux ans de tuerie, à la fin de février 1806. plus de 37.000 Arméniens avaient péri (2). Si Ton ajoute ceux qui furent massacrés depuis celte date dans le disti'ict de Van et à Constantinople, ceux qui ont péri dans les districts où l'Europe n'entretient pas de consuls et n'ont pu être comptés dans les statistiques dressées par les ambassadeurs, ceux qui dépouillés de tout ce qu'ils possédaient sont morts de misère et de faim, le cbitl're des victimes devient incalculable.
I. « L'borreur des massacres d'Arménie, dit Lord Salisburv, fit pâlir l'Europe. » Cependant elle ne sut pas les empêcher. Avant que les puissances se fussent entendues sur les moyens d'exercer leur action, l'œuvre de mort était accomplie. Lorsque toute l'Asie Mineure fut en sang, il ne leur était plus en effet possible d'agir en Arménie sans mettre en question l'existence même de l'Empire ottoman, et sans risquer une conllag-ration générale. Avant que les massacres eussent partout éclaté, alors (ju'il eût
(1) Livre jaune, page 268, n" 2-i(». V. récit des évilnemcnls et revendications des révolutionnaires. Berne f/énéra/e île droit international public, juillet 1897. Chronique, page 5.531.
(2) Tableau des massacres, Livre jaune, p. 238. Hrochure du l'ère Ctiarmetant, Le marti/rolof/e armi^nien. Beaucoup d'autres ilocuments donnent des chitTres plus rlevcs et comptent jusqu'à 300.000 victimes. Mais certains sont fortement suspects il'exagéral ion. La presse anglaise en particulier a toujours fortement enflé le noml)re des morts. Va\ ^870 les journaux de Londres annonçaient déjà le massacre de 500 Arméniens à Alep alors que le nombre des victimes, d'après le rapport du consul américain, se réduirait à 8. 'V. Richard Davey, Turkey and Armenia, Vortniffhtltj review, février 1895. Lors des massacres de Sassoun en 1804 les dépèclies de source anglaise annonçaient également plus de 10.000 morts, chifTre que le rapport détaillé des consuls réduit à 000.
LA TURQUIE d'ASIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 373
suffi pour garantir la sécurité des Arméniens d'obtenir des réformes et qu'une pression sur le gouvernement ottoman eût pu être efficace, la divergence des intérêts des puissances, leurs méfiances réciproques avaient paralysé leur action.
Deux puissances surtout étaient désignées pour intervenir par riinportance de leurs intérêts en Asie Mineure, la Russie et l'Angleterre ; mais leur but et leur politique étaient contraires. « Depuis longtemps, dit M. Hanotaux, la diplomalie anglaise surveille avec attention une contrée qui avoisine de si près le Caucase, la mer Noire, et dont la situation aux sources du Tigre et de l'Eupbrate peut être décisive dans les problèmes (jui touclient aux destinées de TAsie (1). » Ce qu'elle craint par-dessus tout, c'est que la Russie ne s'en empare.
Du (îaucase, la Russie menace les provinces arméniennes. Leur possession augmenterait considérablement sa puissance. Des bauts plateaux de l'Arménie, elle dominerait les côtes de la Méditerranée d'une part, la Perse et le canal de Suez de l'autre. Qui est maître des sources des ileuves est maître des fleuves mêmes. Etablie à la naissance du Tigre et de l'Eupbrate, la Russie commanderait la plaine qu'ils arrosent et qui s'étend des montagnes d'Arménie jus(ju'au golfe Persiqiie. La proie est facile à saisir, Erzerouiii, le point culminant de cette forteresse naturelle, n'est qu'à oO milles de la frontière russe. « C'est, écrit le (( colonel Niox, le point de convergence des routes qui vien- « nent du Caucase et de celles qui conduisent dans l'Asie
« Mineure, dans la Syrie et vers le golfe Persique
« C'est laligne la plus courte par laquelle les Russes peuvent « atteindre le littoral de la Méditerranée, et par conséquent, « un des objectifs principaux de leurs entreprises. Les An- « glais surveillent avec attention leurs progrès, et les entra- « vent par tous les moyens possibles. La conquête d'Alexan-
(1) Discours à la Chambre, 3 novembre 1896.
« drette parles Russes, en leur donnant un débouché sur la (< Méditerranée à peu de distance du canal de Suez, aurait (( une importance plus jj;rande peut-être que la conquête de « Constantinople(l)... Aussi l'Angleterre s'est-elle hâtée de « négocier avec la Sublime Porte loccupation de 1 île de « Chypre et s'imniisce-t-elle dans les <juestions dorganisa- « tion intérieure des provinces d'Asie Mineure (2). »
« La Russie, disait sir A. Layard en 1877, menace spécialement les intérêts anglais en Asie Mineure. L'Angleterre doit considérer l'effet de l'annexion à la Russie de cette importante province sur ses possessions de l'Inde. La Russie commanderait alors toute l'Asie Mineure et la grande vallée de l'Euphrate et du Tigre qui tomberaient inévitablement avec le temps dans ses mains. La Perse serait entièrement à sa merci (3). »
Depuis que la constitution d'une Bulgarie indéj)endante a fermé à la Russie l'accès de Constantinople par la Turquie d'Europe, son intérêt à arriver à la Méditerranée par l'Asie Mineure s'est encore accru et avec lui les craintes de l'Angleterre.
Mais la trop rapide expansion de la Russie a diminué ses forces intérieures, et elle a tout intérêt à attendre le moment où elle aura organisé les vastes territoii'es qu'elle a récemment conquis, pour s'annexer des populations tui'bulentes qui passeraient avec mécontentement sous son autorité et qu'elle gouvernerait avec peine. Seulement, il n'est pas probable que pour différer l'exécution de ses pro-
(J) Lorsque le colonel Niox écrivait ces lignes, lAngleterre n'occupait pas encore l'Egypte.
(2) Colonel Niox. (ièof/raphie miliffiire, tome V, 2e i)artie, pages 18 et 19.
L'opinion du colonel Niox sur la valeur stratégique d'Erzeroum est également celle de M. de Moltke, du général MaJekotï". do Lonl Wolseley. Cf. J. Malcolm, An Armenian's crij for Armenia. Ninetconlh Century, 1896, vol. XXVIll.
(3) Lettre de sir A. Layard du 30 mai 1877, Lynch, TheArmeniaa question (1 et II, In Bussid, 111 in Turkei/). Contemporanj review, juin, juillet, septembre 1894 (élude d'un grand intérêt).
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 375
jets elle v ait renoncé, elle doit ménager l'avenir et veiller à ce que ses plans sur l'Arménie restent toujours exécutables. Si, le jour où elle sera à même de s'en emparer, l'Arménie était comme aujourd'hui dans un état instable, la Russie proliterait de quelque trouble, d'une insurrection contre la Turquie, pour intervenir en faveur des révoltés, puis se les annexer. Si d'ici là, au contraire, les Arméniens acceptaient de plein gré la domination de la Turquie, si leur condition s'améliorait assez pour (jue, satisfaits de leur sort, ils restassent attachés à leurs maîtres, ou si encore ils profitaient des libertés plus grandes qui leur seraient accordées pour se constituer en nation indépendante, le succès des ambitions de la Russie serait bien compromis.
La Russie ne doit donc pas tenir à ce que la situation des Arméniens de Turquie s'améliore et elle doit redouter également la reconstitution d'une nationalité arménienne. Non seulement l'indépendance de l'Arménie, c'est-à-dire l'existence d'une Bulgarie d'Asie Mineure lui coupant la route vers la Méditerranée, serait un obstacle presque insurmontable à ses projets, mais elle lui causerait encore de sérieux embarras intérieurs.
Un royaume d'Arménie serait un foyer d'agitations dangereuses aux lianes de son Empire. Plusieurs provinces de l'ancienne Arménie appartiennent aujourd'hui à la Russie, mais, malgré tous ses efforts, elle n'a pu s'assimiler leurs habitants. Ceux-ci écouteraient volontiers les suggestions de leurs frères indépendants de l'Asie Mineure et la paix des provinces frontières serait perpétuellement troublée (1).
(1) Voir Manifeste de l'association patriotique arménienne, le Voltaire du 13 août 1887. Broussali, La question arménienne. Ce sont surtout des écrivains anglais, un peu suspects en la circonstance, qui afTu-ment l'antagonisme des tinsses et des Arméniens. Cf. Lynch, Europe or Russia. Contemporary revieir, juin 189G; l\. K. Wilson, Shall we invite the russian ta Constantinople. Contemporary 7'eview, février 1897.
Tout autres apparaissent les intérêts Je l'Angleterre ; elle tient à ce que le calme règne en Asie Mineure ; s'il pouvait se former une Arménie indépendante qui verrait naturellement dans la Russie son plus dang-ereux ennemi, «'lie applaudirait à sa fondation. Mais il ne paraît pas «ju'elle clierciie à aider à la réalisation dun projet que le petit nombre des Arméniens rend pres(jue impossible. Elle préfère essayer de rétablir l'entente entre Arméniens et Musulmans. Si l'accord s'établissait entre eux. si les Arméniens obtenaient des libertés et des droits suflisants pour s'attaclier au régime turc. l'Angleterre en profiterait, tant au point de vue politicjue, «ju'au point de vue commercial (1). Voilà pourquoi l'Angleterre a signé la convention de Cliypre, pourquoi elle n'a pas cessé pendant les années qui suivirent le traité de Berlin de réclamer de la Turquie l'exécution des réformes nécessaires, de presser l'Europe d'intervenir, de protester contre la situation malbeureuse faite aux Arméniens. L'initiative privée même, seconda l'action du gouvernement. Des campagnes de presse furent menées par les principaux journaux anglais en faveur des Arméniens ; le Daily Netrs.^ organe du parti libéral, soutint énergiquement leur cause ; il est, depuis 1890,1e porte-parole des revendications du comité anglo-arménien, composé partie d'Arméniens, partie d'bommes politiques anglais, et dont le but est d'obtenir de la Porte l'exécution des réformes garanties par le traité de Berlin.
Lorsque les événements devinrent plus graves, lorsque la persécution contre les Arméniens commença, la Russie prit le parti de la Turquie. l'Angleterre se lit le défenseur delà race arménienne. Elle cbercha à entraîner l'Europe contre le Sultan ; elle ne voulait pas que les Arméniens disparussent, car l'Asie Mineure, débarrassée d'une race difficile à gouverner, tenterait davantage l'ambition de la Russie.
(1) Livre bleu, 6, 1896, page 193.
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 377
Le çouvernonienl russe soupronnait d'autre part l'Angleterre (le chercher à provoquer en Orient tles troubles dont elle profiterait pour atferniir sa domination sur l'Egypte, et lorsque les massacres de Sassoun rendirent nécessaire une intervention européenne, les deux puissances croyaient avoir Tune contre l'autre dejustes motifs de suspicion.
Devant la mauvaise vohinté du gouvernement turc, qui rejetait toute la responsabilité des massacres dErzeroum et de Sassoun sur les Arméniens, (jui se refusait à faire aucune enquête et dénaturait visiblement les faits, 1 Analeterre réclamait du Sultan la nomination d'une commission d'enquête composée de membres désignés, les uns par les puissances, les autres par la Turquie. Tant qu'elle le put, la Porte tergiversa, puis, lorsqu'elle se vit près d'être forcée de consentir à cette demande appuyée par la France, l'Italie, puis la Russie, elle l'éluda en envoyant subitement en Asie Mineure une connnission d'enquête, exclusivement turque, chargée déclaircir « la conduite criminelle des brigands arméniens » (1).
La Turquie avait cru esquiver ainsi tout contrôle européen, mais l'Angleterre était résolue d'en arriver à ses fins. Elle demanda que des délégués des trois consuls européens d'Erzeroum, c'est-à-dire des consuls d'Angleterre, de France et de Russie, allassent rejoindre la commission sur les lieux.
11 était dans les traditions de la France, qui toujours avait protégé les ciirétiens en Orient et particulièrement les Maronites contre les Druses en 1860 et les Zeitounlis contre la Porte en 18(j9, de ne pas se désintéresser de la situation des populations de l'Asie Mineure. La Russie de son côté tenait à contrôler l'action de l'Angleterre. Toutes deux soutinrent la proposition anglaise et les délégués des
(1) Livre jaune, Arménie, page 20, pièce 14.
consuls (les trois puissances, se joignirent à la commission turque (1).
Les commissaires arrivèrent à Mouchle 21 janvier 189o, mais pendant les six premiers mois de Fenquête, la mauvaise volonté de la Porte entrava de façon constante leurs travaux. Les autorités turques empêchaient les témoins de déposer, ils nonnnaient des interprètes (jui dénaturaient sciemment les dépositions et qui ne furent remplacés par un droginan arménien qu'après une énergique intervention des ambassadeurs à Constantinople. Néanmoins, les délégués de l'Europe arrivèrent à réunir un nombre suffisant de témoignages pour évaluer approximativement le nombre des victimes (2). Le résultat de leurs investigations démontrait surabondamment la nécessité de réformes qui garantiraient la sécurité des habitants de l'Anatolie. Les ambassadeurs élaborèrent un projet inspiré par les revendications (|ue leur avait adressées, au nom de ses compatriotes, le patriarche arménien de Constantinople, et le 11 mai IHDîi, ils remettaient à la Porte un plan de réformes qui visait (3) :
1° La réduction éventuelle du nombre des vilayets ;
2° Des garanties pour le choix des Yalis ;
'■^^ L'amnistie des Arméniens condamnés ou détenus pour faits politiques ;
4" La rentrée des Arméniens émigrés ou exilés ;
5° Le règlement définitif des procès pour crimes et délits de droit commun, alors en cours ;
6° L'examen de l'état des prisons et de la situation des prisonniers ;
7" La nomination d'un haut commissaire de surveillance pour la mise en application des réformes dans les provinces;
(1) Livre jaune, page 22, i)i("'ce 2i.
(2) Lhve bleu, t. 1895. Voirie rapport de la commission d'enquête du 13 août 1893. pièce annexe au n» 232, Archives diplomatiques i\q sept. 189G. Livre jaune, page 96.
(3) Livre jaune, page 45, annexe à la pièce 43.
LA TURQUIK d'aSIE. — OIESTION ARMÉNIENNE 379
8° La création d'une commission permanente Je contrôle à Constantinople;
9" La réparation des dommages subis par les Arméniens victimes des événemenls de Sassoun, de Talori, etc. :
10*' La régularisation des alfaires de conversion religieuse ;
li*^ Le maintien de la stricte application des droits et privilèges concédés aux Arméniens :
12" La situation des Arméniens dans les autres vilayets de la Turcjuie d'Asie.
« Les puissances, ajoutait le plan de réformes, attachant une grande importance au choix des Valis, dont dépendra essentiellement refficacité des réformes prévues par le traité de Berlin, sont résolues à faire à la Sublime Porte des représentations cluKjue fois que le cboix se porterait sur des personnes dont la nomination présenterait des inconvénients. » A côté de ce contrôle direct de l'Europe, le projet de réformes en créait un autre par la constitution d'une commission permanente composée de six membres dont trois musulmans et trois chrétiens, qui aurait pour mission de surveiller l'exacte exécution des réformes, de veiller à l'application des lois et règlements et d'examiner les vœux et les doléances des populations. (( Les ambassades pouvaient lui fairo parvenir, par l'intermédiaire de leurs drogmans, tous les renseignements et communications qu'elles jugeraient nécessaires. »
Le Sultan ne refusa pas péremptoirement ce qu'il ne voulait pas accorder, mais il suivit la politique traditionnelle de la Turquie et pendant cinq mois, de mai à septembre 1895, il ne répondit aux demandes des puissances que par des notes confuses, des promesses vagues, s'arrètant à tous les points de détail, soulevant sans cesse des objections, demandant des délais, affirmant puis se rétractant, cherchant par tous les moyens possibles à gagner du temps jusqu'à ce que quelque événement heureux le
débarrassât des instances des trois puissances. En vain. rAnulcterre ])rond une attitude menaçante, le Sultan compte toujours sur une rupture; il sait la Russie plus modérée dans ses revendications et liostile aux mesures de coercition (1 ).ou même de réformes a qui aboutiraient dans l'Asie Mineure à la constitution d'une province arménienne priN'ilégiée pouvant servir de noyau à un royaume arménien » ; il prolite de la situation, il remet aux ambassadeurs « un travail informe, ne contenant aucune disposition sérieuse etuollVant aucune garantie, qui ne constitue même pas une base de discussion (2) » (3 juin); puis, lorsque sur les instances de lEurope, il sendjle accéder aux réformes, il fait des réserves qui enlèvent toute valeur à sa promesse : pas de droit de représentation des puissances, pas de commission permanente de surveillance (3) (11 juin).
Les puissances, et particulièrement lAngleterre, perdaient patience ; celle-ci notilia à la Turquie (|u"elle avait l'intention d'exiger l'établissement d'une commission de surveillance composée de quatre délégués ottomans et d'un représentant de cbacune des trois puissances. La Porte, iiKjuiète de cette menace d'intervention, s'adressa aux ambassades de France et de Russie, mais les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg- étaient prêts cette fois à soutenir le cabinet de Saint- James, ils répondirent à la Porte que ses refus amèneraient bientôt de la part des trois puissances « une proposition formelle de la commission internationale » (4).
Devant l'accord des puissances, la Porte était obligée de céder. Trop à {)ropos les événements de Constantinople vim'ent alors rompre « l'accord qui paraissait sur le point
(i) Livre bleu, 189(j, I. pages 70, 73. Livre jaune, 1897, page 76, 11° G().
(2) Livre jaune, page 71, pièce 65.
(3) Livre jaune, page 79, pièce 70.
(4) Livre jaune, page 135, pièce 90.
LA TURQUir: p'asii:. — question arménienne 381
d'aboutir (1) » et Ion a (|uel({ii('s raisons de soupronncr le Sultan davoir vu dans le massacre une diversion, un moyen d«' se dispenser pendant (juelcjue temps de répondre, et de l'avoir sinon ordonné tout au moins autorisé. L'explosion du fanatisme musulman arrêta les ambassadeurs dans leur anivre, ils interrompirent toute autre action pour parer au plus pressé. Tl fallait sauver la vie aux Arméniens de Gonstantinople, réfugiés j)ar milliers dans leurs églises; assurer la sécurité des Européens; veiller à ce que les troubles ne se propageassent pas dans tout l'Empire.
Le 6 octobre, les représentants des puissances conseillèrent à la Porte de « prendre des mesures nécessaires pour mettre un terme à un état de cboses dont la conscience européenne ne manquerait pas de s'indigner, s'il devenait évident que l'inaction de l'autorité encourageait de regrettables passions » (2). Ils jugeaient en même temps plus nécessaire que jamais d'obtenir de la Porte des réformes en Asie Mineure ( 3 ) et les réclamaient sans relâche.
Le 17 octobn^ le Sultan se décidait enfin à signer le projet de réformes qui lui était présenté (4). Devant l'obstination du Sultan à repousser tout contrôle européen, obstination qu'aucun moyen pacifique ne semblait devoir vaincre, les ambassadeurs avaient renoncé à réclamer le droit de faire des représentations sur la noim'nation des Valis ; le projet accepté par le Sultan était sur tous les autres points conforme à celui que les ambassadeurs lui avaient présenté. Il admettait l'institution d'une commission de contrôle « composée d'un président musulman et par moitié de membres musulmans et non musulmans charç-és de surveiller l'exacte exécution des réformes. Les
(1) Livre jaune, pago 140.
(2) Livre Jaune, page 143, pièce 101.
(3) Livre jaune, page 146. pièce 10."^) et i>agc 151, [)i("'cc 111.
(4) Livre jaune, pièce 153, page 113.
ambassades conservaient le seul droit de faire parvenir à la commission les avis, communications et renseignements queik's jugeraient nécessaires ». Les autres dispositions principales de ce décret sont les suivantes :
Art. i*"'. — Auprès de chaque vilayet (gouvernement général) sera nommé un Moavin non musulman.
Art. 5. — Les fonctions administratives seront confiées aux sujets impériaux musulmans et non nnisulmanS; proportionnellement aux chiffres des populations musulmane et non nmsulmane des vilayets d'Erzeroum. A'an, Billis, Diarl)él\ir, Mamouret-ul-Aziz, Sivas. Le nondjre des fonctionnaires non musulmans de ladministration de la police et de la gendarmerie, sera fixé par la connnission permanente de contnMe.
Art. 11). — Des inspecteurs judiciaires dont le nombre ne sera pas moindre de six, et ((ui seront par moitié nmsulmans et non musulmans, seront chai'gés dans chaque vilayet daccélérer le jugement de tous les procès en cours et de surveiller" l'état des prisons, conformément aux prescriptions du deuxième chapitre de la loi sur la formation des tribunaux civils. Les inspections devront être faites en même temps par deux inspecteurs, dont l'un nmsulman et Fautre non nmsulman.
Art. 22. — Les officiers, sous-officiers et soldats de la gendarmerie seront recrutés parmi les habitants musulmans et non musulmans de lEmpire, proportionnellement aux chiffres des populations musulmane et non musulmane de chaque vilayet.
Art. 27. — Les localités de migration des Kurdes seront fixées d'avance, de façon à éviter tout dommage aux habitants de la part des Achirets. Un officier, avant sous ses ordres une force armée suffisante et des gt^ndarmes, accompagnera chaque tribu dans sa migration. Un commissaire de police lui sera adjoint. Les Kui-des remettront à Tautorité certains d'entre eux pour garantir leur bonne conduite jusqu'à leur retour dans les quartiers d'iiiver. Les règle-
LA TURQUIE d'asIE. — QUESTION ARMENIExNNE 383
ments sur les feuilles do route et le port d'armes seront applifjués aux Kurdes. Les tribus nomades et errantes seront engagées à se lixer sur des terres qui leur seront concédées parle g-ouvernement.
Art. 28. — Le port d'armes et d'uniformes par les cavaliers Hamidiés, en dehors des périodes d'instruction, est prohibé. En dehors de ces périodes, les cavaliers Hamidiés seront justiciables des tribunaux ordinaires.
Art. 31. — La perception de la dîme se fera par voie d'ali'ermage. L'affermage en gros demeure aboli et est remplacé par la mise en adjudication par village et au nom des habitanis. En cas de difficulté, ceux-ci pourront recourir aux tribunaux. Dans le cas où personne ne se présenterait pour l'alfermage des dîmes de certains villages, ou bien si le prix offert était inférieur à la valeur réelle des dîmes à adjuger, ces dîmes seront administrées en régie, conformément au règlement sur la matière. La corvée étant abolie, la pj-estation en nature et en argent est maintenue pour les travaux d'utilité publicjue. Le budget de l'instruction publique dans chaque vilayet est fixé par le ministère de l'instruction publique. La vente, pour cause de dettes fiscales ou personnelles, de la demeure du contribuable, des terrains nécessaires à sa subsistance, de ses instruments de travail, de ses bètes de labour et de ses grains demeure interdite.
Le succès obtenu par les trois })uissances était plus apparent que réel et elles le reconnaissaient les premières. « Si le Sultan n'est pas résolu, disait lord Salisbury, à donner justice aux Arméniens, les constitutions les plus ingénieuses ne seront d'aucun secours » (1).
Là se termine la première période d'intervention et l'action combinée des trois puissances. Elles avaient à grand'peine arraché (juelques promesses au Sultan, mais il était à prévoir que de nouvelles luttes seraient néces-
(1) Discours <le Lord Salisbury, 10 novembre, Mémorial dijilomatique du 17 novembre.
384 DKrxiF.Mi: partir. — ciiapitrk iv
smIpcs pour les lui faire exéciiler. I^liorreur hnijours croissante des massacres el aussi la crainte dune intervention isolée de rAngleterre {2) détei-nn'nèi-ent à ce moment toutes les puissances à sentendre pour ai^ir de concert. Cette action collective de l'Europe neut pas beaucoup plus d'efficacité que celle de la France, de l'Angleterre et de la Russie.
ÏI. L'Europe était en effet désarmée. Son moyen ordinaire d'action sur la Turquie, la menace d'une intervention armée, restait inefficace. 11 n'y aviiil rien à attendre du Sultan. Les abus de pouvoir, la mauvaise administration de l'Empire avaient indisposé contre lui presque tous ses sujets musulmans; laisser massacrer les cbrétiens, c'était donner des gages de fidélité au parti vieux turc, accorder une satisfaction à ses plus fidèles sujets ; s'il la leur eût retiré*', il risquait son trône, il ne g-ouvernait qu'appuvé sur le parti fanati(jue del'Enjpire, il était oblig-c à ne pas le mécontenter. En désobéissant à l'Europe, il courait un autre dang-er; nuiis. risque pour risque, il préférait suivre son pencbant et ne pas s'incliner devant les puissances. L'Europe était impuissante si des paroles elle ne passait à l'action. Mais comment intervenir ? Si encore il ne s'était agi que de faire céder le Sultan, le blocus d'un poi't, l'occupation dune pi'ovince. une démons-
{"2) La ro(MMi(losrpui-o dos niassaciv^s avait (Mim '."npinion [nililiquo ea Ani-'lotorro, le uouvornoinent soiiiltlait prrt à piTiidi-e dos mesures hellitiueiises, il avait ri'iini une escadre de IS hàtimentsde fiiierre à Saloniqiie (]iii ])niivail se jeter hnisfpieineiit sur Cniistantinople ; il ('tait en outre assure du enneours eireclif de rilalie (Lirrcb/en, 1897. [laireslW et :?9 ; dépêche de M. (iosselin. charjLM' d'atraires du i^ouverneuient anglais à l^aris. du 4 noveiiilire IXlHî : Temj)s du 23 janvier 1S97. cl Livre Jaune, page 17(). pièce t39). I^e comte (ioluchowski. ministre des alVaires étraugci-es d'Autriche, proposa alors aux puissances de s'entendre pour agir en commun ; il appiiva sa proposition de deux arguments ; des représentations collecUves seraient plus elficaces, une inferrention isolée deriendrait impossible. I^Angletei-re n'accepta qu'à regret cette proposition. Y. Discours de I^ord Salishiu'v du t8novemhre ou il déplore que l'action collective de l'l'".uro|)e arrête l'Angleterre.
LA TURnUlK d'aSIK. — (JUESTIOX ARMKMENNE 38o
Iralion contre Conslantinople eussent peut-être suffi, mais le gouvernement turc était désorganisé, affolé; s'il eût voulu faire cesser les troubles il n'y serait probablement pas parvenu; ce n'était plus seulement à la tète que les puissances avaient aifaire, elles avaient devant elles tout un peuple qui n'obéissait plus à ses guides, la moitié de l'Empire ottoman était en feu. Attaquer Constantinople, s'en prendre au pouvoir régulier, ce n'eût pas été assez, il fallait une expédition en Asie Mineure, débarquer des troupes dans l'Aiiatolit; et le Kurdistan.
Les puissances n'auraient pas permis une autre expédition de Syrie, elles craignaient trop une intervention isolée pour autoriser aucune d'entre elles à se séparer du concert européen. Aucune, sauf l'x^ngleterre dont cbacun redoutait particulièrement les convoitises, n'était prête d'ailleurs à se jeter dans une telle aventure. Restaitlintervention collective, mais elle nécessitait la participation de toutes les puissances, condition bien difficile à obtenir, car toutes, de l'intégrité de l'Empire ottoman, avaient fait un dogme, et se refusaient par conséquent à une expédition qui aurait peut-être pour conséquence le massacre général des chrétiens dans tout l'Empire, la mort de plusieurs centaines de mille hommes, l'effondrement de la Turquie et la guerre en Europe. Ni la Erance, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Russie, ni môme l'Angleterre ne voulaient courir un tel danger. « Tant, disait Lord Salisbury exprimant la volonté générale, tant que la puissance ottomane est debout, la seule action que les puissances européennes puissent avoir, c'est l'action sur l'esprit du Sultan. »
A quoi dans ces conditions se réduisait l'action des puissances? tenter d'atténuer le mal, faire tout son possible, sans grand espoir de succès, pour effrayer la Porte, insister, menacer, et obtenir ainsi, tout au moins, quelques faibles avantages ; puis une fois la tempête passée, les
esprits calmés, s'adresser à la sagesse du Sultan elle persuader do son intérêt à consentir aux réformes.
Telle fut à peu près la conduite des puissances. Sans agir de concert, elles avaient déjà fait au Sultan, à diverses reprises, des représentations identiques. Leurs représentants avaient, le 5 novembre 1895, rappelé au Sultan, la conduite de l'Europe lors des événements de Syrie de 1860, ils l'avaient averti qu'elle ne pouvait supporter une pareille anarchie, et que les gouvernements seraient obligés d'intervenir, si la Porte ne prenait immédiatement des mesures efficaces (1). A cette démarche, la Porte avait répondu, le 13 novembre, « que des instructions précises étaient données aux Yalis pour la répression des désordres et que 128 bataillons de rédifs étaient mobilisés (2) ».
Les massacres cependant continuaient ; à Constantinople même, la sécurité des sujets européens était menacée. Les représentants des puissances remirent alors, sur la proposition de M. de Nelidoff, ambassadeur de Russie (3j, une première note collective à la Porte, pour lui demander de les laisser assurer la sécurité de leurs nationaux par le doublement des stationnaires que chaque légation a le droit d'entretenir pour son service à Constantinople, Cette simple mesure ne fut pas prise sans difficulté; le Sultan qui, d'après l'article 2 de la convention annexée au traité de Paris du 30 mars 1856, a seul le droit d'autoriser l'entrée de stationnaires, se refusait avec obstination à délivrer l'autorisation demandée, en alléguant que l'arrivée de ces bâtiments de guerre surexciterait les esprits et renouvellerait les troubles (4). Après de longues négociations, le 11 décembre 1895 seulement, il consentit à l'entrée des seconds stationnaires dans les eaux de Constantinople (5). Pendant tout ce temps, les massacres avaient
(1) Liore jaune, page 173, pièce 123.
(2) Livre Jaime. page 178, pièce 135.
(3) Livre Jaune, page 163, pièce 118.
(i) Livre Jaune, page 185, pièce 152.
(.')) Livre jaune, page 190, pièce 165.
LA TURQUIE d'aSIE. — QUESTION ARMÉNIENNE 387
continué en Arménie, sans que l'intervention des puissances put les arrêter. La Porte n'écoula leurs avis que dans lalfaire de Zeitoun.
Les Zeitounlis s'étaient emparés du fort de Zeitoun, en avaient chassé la garnison, et renforcés par les Arméniens des districts voisins, avaient, au nombre d'environ 4.000 (1), repoussé les troupes envoyées contre eux. Mais les Turcs revenaient en force. Les ambassadeurs offrirent alors au Divan leur médiation (lin décembre i895, commencement de janvier 1896). A la suite probablement d'un nouvel échec, celui-ci l'accepta; et le 12 février 1890 un accord intervenait entre la Poi'te et les Zeitounlis sous les conditions suivantes : « Reddition des armes de guerre, amnistie générale, expulsion du territoire de lEmpire des cinq membres des comités révolutionnaires venus de l'étranger, abandon par la Porte des arriérés d'impôts, promesse de dégrèvement pour l'impôt foncier, application des réformes contenues dans l'acte général » (2). Ce fut pendant la période des massacres la première et la seule intervention efficace de l'Europe.
Lorsque le calme fut un peu rétabli en Asie Mineure, les puissances rappelèrent au gouvernement ottoman ses promesses de réforme. Pendant les mois de février, mars, avril et mai 1896, la France, l'Angleterre et la Russie prirent de nouveau linitiative d'une action auprès de la Porte. Elles lui rappelèrent qu'elle avait promis de constituer une commission de contrôle et la pressèrent d'autant plus detfectuer de nouvelles réformes, que l'agitation un moment calmée menaçait de renaître.
Avant que la Porte eût rien fait pour contenter les puissances, les troubles avaient recommencé. Dans le cours de la première quinzaine de juin 1896, l'Europe était successivement informée de conversions en masse à lislamisme des Arméniens qui se faisaient musulmans pour
(1) Livre jaune, page 192, pièce 169.
(2) Livre jaune, page 214, pièce 184.
iVctre pas massacrés (1), puis de la dévastation de la province de Van opérée avec la connivence des autorités et de la destruction de la ville, canonnée par larmée ottomane (2) ; enfin survenaient les massacres de Constantinoj)le où pendant trois jours la populace, embrig;adée par les autorités, recherchait et assommait métiiodiquement les Arméniens.
La patience de l'Europe était épuisée. Le 27 aoùl. les représentants des puissances « s'adressaient directement à la personne du Sultan pour lui demander instamment de donner des ordres précis et catégoriques propres à mettre fin immédiatement à un état de chose inouï qui est de nature à amener pour son empire les conséquences les plus désastreuses (3) », et le 2 septembre ils remettaient à la Porte une note collective ainsi conçue (4) :
« En se référant à leur note collective du lo/27 août, les (( représentants des grandes puissances croient devoir atti- « rer l'attention de la Sublime Porte sur un côté excep- « tionnellement grave des désordres qui ont ensanglanté « dernièrement la capitale et ses environs. C'est la cons- « tatation par des données positives du fait que les bandes « sauvages qui ont assommé les Arméniens et pillé les « maisons et les magasins où ils pénétraient, en pré- « tendant v chercher des agitateurs, n'étaient point des « ramassis accidentels de gens fanatisés, mais présen- « taient tous les indices d'une organisation spéciale connue
(1) fAvre jaune, affaires arméniennes, supplément, 1895-1890, page 90. (( A Bircdjik. écrit à M. Cambon l'ambassadeur dAnglelen-c, la populalion comptait 240 maisons le jour du massacre : aprcs que loO clu'L'liens ont été massacrés, les survivants, au noad)re de 1.500. grégoriens, jiroleslants et catholiques, se sont convertis à llslamisrne devant les cadavres saignants de leurs parents et sous la pression de la foule: pas un seul chn-tien ne reste à lîiredjik ».
(2) Voir dans 13érard. La politique du Sultan, page 3-48. liécit d'un religieux français, témoin oculaire.
(3) Livre jaune, page 280, pièce 254.
(4) Livre jaune, page 271, pièce 252.
LA TURQUIE d'aSIE, — QUESTION ARMÉNIENNE 389
« de certains agents de l'autorité, sinon dirigée par eux. (( Les circonstances suivantes le prouvent : « 1« Les bandes ont surgi simultanément sur différents « points de la ville à la première nouvelle de l'occupation (( de la Banque par les révolutionnaires arméniens, avant « même que la police et la force armée aient paru sur les « lieux du désordre; or la Sublime Porte reconnaît que des « avis étaient parvenus d'avance à la police sur les projets « criminels des agitateurs;
« 2" Une grande partie des gens qui composaient ces « bandes étaient babilles et armés de la même manière ;
« 3° Ils étaient conduits ou accompagnés par des softas, (( des soldats ou même des ofliciers de la police qui, non « seulement assistaient impassibles à leurs excès, mais y « prenaient même parfois part;
« 4" On a vu quelques-uns des cbefs de la sûreté publique « distribuer à ces bacbi-bouzoucks des gourdins et des « couteaux et leur indiquer aussi la direction à prendre (( pour trouver des victimes ;
« ")" Ils ont pu circuler librement et accomplir impuné- « ment leurs crimes sous les yeux des troupes et de leurs « ofliciers, aux environs mêmes du palais impérial ;
« 6° Un des assassins, arrêté par le drogman d'une des « ambassades, a déclaré que les soldats ne pouvaient pas « l'arrêter ; conduit au palais de Yildiz, il a été accueilli « par les gens de service comme une de leurs connais- « sances ;
« 7° Deux Turcs employés par des Européens qui avaient « disparu pendant les deux jours de massacre ont déclaré « à leur retour qu'ils avaient été réquisitionnés et armés « de couteaux et de gourdins pour tuer des Arméniens. rt Ces faits se passent de commentaires. « Les seules observations à y ajouter seraient qu'ils rap- « pellent ceux qui ont affligé l'Anatolie, et qu'une force « pareille, qui surgit sous les yeux de l'autorité et avec le (( concours de quelques-uns de ses agents, devient une
« arme extrêmement dang-ereuse, dont le tranchant dirigé « aujourd'hui contre telle ou telle nationalité du pays, peut « être employé demain contre les colonies étrang-ères ou « se retourner contre ceux-là mômes qui en ont toléré la « création.
« Les représentants des grandes puissances ne se « croient pas en droit de dissimuler ces faits à leurs gou- « vernements et estiment qu'il est de leur devoir de récla- « mer de la Sublime Porte que l'orig-ine de cette organi- « sation soit recherchée et que ses inspirateurs et ses « principaux acteurs soient découverts et punis avec la « dernière rigueur.
« Ils sont prêts, de leur côté, à faciliter l'enquête qui « devra être ouverte, en faisant connaître tous les faits « qui leur ont été rapportés par des témoins oculaires et (( qu'ils prendront soin de soumettre à une investigation « spéciale. »
Les puissances ne s'en tinrent pas là, car elles connaissaient par expérience l'insufHsance de leurs menaces, et elles ciierchèrent, avec plus d'entente qu'elles n'en avaient jusqu'alors montré, les moyens de mettre le Sultan à la raison. Après s'être mis d'accord avec l'Autriche (1), le P'oreign Office adressait aux puissances, le 20 octobre 1896, une circulaire proposant que les ambassadeurs à Constantinople fussent chargés, conformément au précédent qui avait été suivi pour la Crète, d'élaborer un projet de réformes, et, après acceptation de ce projet par leur gouvernement, que des mesures coercitives fussent adoptées au cas où le Sultan le repousserait.
« L'avis général des puissances européennes, écrivait Lord Salisbury, est que l'Empire turc doit être soutenu, attendu qu'aucun arrangement destiné à le remplacer ne peut être suggéré sans entraîner le risque sérieux d'un
(1) Analyse du Liiire bleu, sur les affaires d'Arménie, en 1896. Temps ilii i'i janvier 4897.
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conflit européen. » L'adoption des réformes, ajoute Lord Salisbury, pourra conjurer quelque temps le danger qui menace l'Empire ottoman et c'est l'imminence des périls qui oblig-e les puissances à s'ingérer dans l'administration de l'Empire, puis il continue : « Je propose que les six puissances donnent comme instruction à leurs représentants d'examiner et de rapporter à leurs gouvernements quels changements seraient les plus efficaces en vue de maintenir la stabilité de l'Empire... Si toutes les recommandations faites par les ambassadeurs semblaient à toutes les puissances dignes d'être adoptées, il ne saurait être admis, au point où nous en sommes maintenant, que les objections du gouvernement turc puissent être un obstacle à leur exécution. »
Toutes les puissances envoyèrent leur adhésion. Néanmoins l'Allemagne et surtout la France et la Russie témoignaient une certaine répugnance à admettre l'emploi éventuel des mesures coercitives. L'accord s'établit enfin sur un programme présenté par le gouvernement français qui posait comme « condition préalable de l'action commune une entente sur les trois points suivants ;
1° L'intégrité de l'Empire ottoman sera maintenue ;
2° Il n'y aura d'action isolée sur aucun point;
3*^ Il ne sera pas établi de condominium » (1).
Ces conditions ne répondaient pas entièrement au désir du cabinet britannique : mais les puissances étaient unanimes aies approuver. L'Angleterre ne pouvait pas sortir du concert européen et elle se décida à les accepter à son tour (2). Le 26 décembre, la conférence des ambassadeurs s'ouvrait à Constanlinople.
L'attitude de la Turquie faisait présumer que les ambas-
(i) Cliambre des députés, discours de M. Hanolaux du 3 novembre 1896. Livre bleu, note dubarondeCourcel. Tew/JS du 23 janvier 1897.
(2) Livre jaune, dépèche du ministre des affaires étrangères du ■4 novembre.
sadeurs ne trouveraient pas trop de difficultés dans leur tâche. Le Sultan avait compris qu'il ne pouvait plus repousser toute concession, que « tout le monde en Europe se tournait contre lui », que l'opinion publique em])ortail les gouvernements, qu'on ne lui j)er-meltrait jjIus « de verser une seule goutte de sang- » (1), et que toutes les puissances y compris l'Alhmiagne et la Russie se décideraient s'il était nécessaire à une intervention (2).
Le o novembre, le Sultan faisait savoir à M. Cambon, ambassadeur de France à Constantinople, « que les mesures suivantes seraient prises dans les plus brefs délais :
« Mise en liberté de tous les détenus contre lesquels il n'existe aucune charge ;
(( Publication du décret l'elatif à l'extension des réformes;
« Convocation immédiate de l'assemblée arménienne et élection du patriarche ;
(( Révocation d'Anis Pacha ;
« Envoi d'instructions à tous les Valis pour assurer la répression des désordres parles autorités. »
Quelques jours après le Sultan signait un ordre général d'amnistie pour tous les Arméniens condanmés pour cause politique (3). Le 10 février 1897, la conférence avait enfin terminé ses travaux.
Mais à la question d'Arménie une question nouvelle succédait, qui absorbait à son tour l'attention de l'Europe: la Crète se soulevait et la Grèce prenait son parti.
Tout entière à ses nouvelles préoccupations, l'Europe a
(t) Livre jaune, dëp''*''hc <1p M. Hanotaux à M. Gainl>on.
(2) Lo 21 décoinljrc, M. Cambon télé^^raphie : « M. de Nelidoff a été reru liier par le Sultan. 11 lui a iléclaré par l'ordre de son souverain qu'il s'exposerait aux plus grands dangers et même à une intervention éirangrre s'il refusait de se conformer aux conseils des ambassadeurs. Abdul Hamid a répondu qu'il espérait qu'on respecterait sa souveraineté et (pi'il ne recevrait pas de conseil trop pénible à suivre. Il a protesté de sa bonne volonté et il a parlé (le l'exécution des réformes. » Voir également /,/rre^/pu. ib-pèche du 25 novembre 1896. Tem])s di] 2;{ Janvier 1807.
(3) Livre Jaune, ])age ;U5, pièce 335,
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oublié rAnuénie. Cependant les réformes ne sont pas exécutées, chaque jour les massacres peuvent recommencer. Si ce n'est demain, ce sera plus tard, il n'est pas de réconciliation possible entre ce qui reste des Arméniens et les Turcs, il Y a entre eux trop de sang-. Le devoir de l'Europe serait de pi'évenir le retour de ces atrocités. Mais comment y j)arvenir? Enlever les provinces arméniennes à la Turquie est impossible, à qui les donnerait-on? reconstituer le rovaume d'Arménie ? autre rêve. La Russie n'y consentirait jamais, les Arméniens sont d'ailleurs trop disséminés, ils sont trop peu, au milieu de trop de musulmans.
Un moment, il eût été possible d'assurer le calme à ce malheureux pavs. L'Europe pouvait imposer à la Porte l'entretien dans l'Asie Mineure d'une gendarmerie internationale exclusivement commandée par des officiers et des sous-officiers européens, et assez forte pour maintenir l'ordre malgré la Turquie elle-même. La nature du pays, le caractère pacifique malgré tout de ses habitants, rendaient ce projet exécutable; mais il aurait fallu plus d'entente entre les puissances, une plus ferme volonté de vaincre les résistances delà Turquie, plus de désintéressement, qu'elles n'en ont jamais montré.
Depuis, la Turquie a vaincu la Grèce, soutenue par l'Allemagne, elle a repris sa place dans le concert européen, elle est redevenue une puissance avec laquelle il faut compter. Il ne saurait plus être question de lui imposer des réformes ; on ne le tentera même pas, on attendra de nouveaux troubles, de nouveaux massacres qui peut-être seront suivis de nouvelles fautes, et la question d'Arménie durera aussi longtemps que la question d'Orient ellemême (1).
(t) Note bibliographique. — Les derniers événements d'Arménie ont inspirL- dans toute l'Europe vin grand nombre d'articles de revues et de journaux. On consultera très utilement, outre ceux que nous avons déjà ou l'occasion de citer les : Chroniques des faits internatio-
naux dans la Revue générale de droit international public de janvier-février, mai-juin d896 et juillet-août 1897 qui constituent un résumé complet des atïaires arméniennes, durant ces deux dernières années. '" En Orient, Revue rfe Pa/'/s, décembre 1893 ; Engelhardt, La question arménienne et les réfor/nes projetées au traité de Berlin, Revue générale de droit international public, 1895; Y. aussi Vaiijany, La question arménienne, Paris. 1890; Des Coursons. Zo rébellion arménienne, Paris. 1895. Revue brilannii|ue. jviiilet 1895, Effondrement de la question arménienne. Revue de Paris. 1er sept. 1895. Les massacres de Sassoun ; F. de Pressensé, La question d'Arménie, Revue des Deux-Mondes, 1er fiée. 1895; Correspondant, 10 nov. 1895, La Question d'Arménie. Revue bleue, 14 déc. 1895, La vérité sur la question arménienne. Revue du monde catholique, mai 1896, Les ?nassacres d'Arménie ; Godet, Souffrances de l'Arménie (Neuchàtel. 1896j ; Saturday Keview, 24 juillet, 24 août, 31 août, 21 sept. 1889; 9 nov., 16 nov.,'l4 déc. 1895; 19 sept., 26 sept. 1896. Contemporary review, 1880 (vol. XXXVII), Question of Armenia ; sept. 1889. Christians and Kurds in eastern Turkey ; aoi'it 1895, Armenia; janv. 1897, Armenia and the forward mouvement (by C. Russel) ; Sandwith, Armenia and Turkey, Xineteent h Century, iSlO (vol. III); Renjamin. The Armenia and the Pointe, Atlantic Monthly (vol. LXVII, p. 524) ; Sevasly. The armenian question, Xew Review, 1889 (vol. I) ; ,T. Malcolm, 17 janv. An Armenian's cry for Armenia, Nineteenth Century, ocX. [890 ; Nation, lS9iS. Artnenian troubles; Statist. 25 juillet 1895. Armenia. Kconomist. 5 oct. 1895, The situation in (Jonstaniinople : Fortnigldly review, fév. 1895. Turkey and Armenia ; mars 1896. The fiasco in Armenia: Deutsche Rundschau, fév. 1896, Arménien ufid Kurden et les ouvrages cités. Ire partie, chap. II. § Arménie.
troisii^:me partie