‹ La question d'Orient depuis le traité de BerlinChapitre 9 sur 27 · LA TURQUIE D EUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE · texte numérisé non relu

LA TURQUIE D EUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE

ques, l'ordre d'engager les hostilités, en même temps qu'il faisait remettre ses passeports au ministre de Grèce à Constantinople.

La guerre ne fut pas longue. Malgré le courage dont ils firent preuve dans les premiers engagements, les Grecs ne purent résister au nombre et à la discipline. Leur flotte sur laquelle ils comptaient plus que sur leur armée ne joua qu'un rôle insignifiant; la Macédoine ne fit pas mine de se soulever ; les petits Etats des Balkans, retenus par la Russie, observèrent la plus stricte neutralité (1) et les troupes ottomanes seraient parvenues jusqu'à Athènes, si, définitivement vaincue, la Grèce ne s'était enfin résignée à accepter la médiation des puissances.

Sur une proposition du gouvernement français en date du 24 avril, l'Angleterre, la Russie, puis bientôt toutes les puissances s'étaient entendues pour offrir au gouvernement hellénique leur médiation. Elles mettaient comme condition à leurs bons offices le rappel des troupes grecques de Crète et la soumission de la Grèce à leurs arrêts. Le cabinet d'Athènes, entièrement disposé à déférer au désir de l'Europe, répondait le 10 mai à la note collective des ambassadeurs des puissances en les avisant « que la Grèce remettait avec confiance entre leurs mains le soin de ses intérêts. »

Les Puissances se mirent aussitôt en devoir d'agir auprès delà Porte pour obtenir la suspension des hostilités, mais la Turquie tenait trop à profiter de sa victoire pour se laisser arrêter sans résistance. Assuré de la sympathie de l'Allemagne (2), le Sultan ne tint pas compte des injonctions de l'Europe et il n'envoya à ses troupes

(1) Ils étaient d'ailleurs heureux de récher de la Grèce. Un précédent pei'mettait de prévoir leur attitude. Lors de l'insurrection de Crète de i889, la Bulgarie assura la Porte de son amitié, mais c( à condition qu'aucune concession ne serait faite à la Grèce, ni du côté de la (Irète ni du côté de la Macédoine. » V. Débats du 5 octobre 1889.

(2) V. Livre jaune, sur les Affaires grecques du â février 1898. Dépèche de M. Cambon du 15 mai 1898.

(20 mai 1898) l'ordre de cesser les opérations que sur une lettre personnelle du Tsar et qu'après la victoire de Dhomokos et l'occupation par ses armées des dernières lignes de défense de la Grèce. Les négociations de paix entre la Turquie et les représentants des Puissances s'ouvrirent presque immédiatement à Constantinople.

La Turquie élevait des prétentions excessives, elle réclamait la Thessalie, une indemnité de guerre de 230 millions et la suppression des capitulations qui protégeaient les Grecs de Turquie. Mais l'Europe ne voulait pas de conditions qui eussent achevé la ruine de la Grèce, et après deux mois de négociations pénibles, encore compliquées par l'attitude de l'Allemagne et de l'Angleterre toujours prêtes à se séparer du concert européen, l'une pour soutenir, l'autre pour attaquer la Turquie (i), elle vint à bout des résistances de la Porte. L'accord entre les négociateurs portait sur les points suivants : La Grèce consentirait à une rectification stratégicjue des frontières de la Thessalie et paierait une indemnité de guerre de 4 millions de livres turques.

La somme était forte, elle était en disproportion avec les ressources de la Grèce, mais les puissances étaient obligées de tenir compte des intérêts des créanciers de la Turquie. Restait à assurer le paiement, restait aussi à sauvegarder les intérêts des créanciers de la Grèce. Si la Turquie n'était pas en possession d'un gage sérieux jamais elle n'obtiendrait le paiement de sa créance, si l'Europe ne venait au secours de la Grèce jamais elle ne trouverait à emprunter 3 millions de livres à un taux acceptable. La situation des anciens porteurs de fonds grecs exigeait d'autre part une protection immédiate, car abandonnée à elle-même la Grèce, déjà sur le point de faire faillite avant la guerre, démoralisée, ruinée, déchirée parla discorde (2j était inévitablement acculée à la banqueroute.

(1) V. Livre jaune, dépêches du ministre des Affaires étrangères de France du 13 et du 17 aoiit.

(2) La Grèce s'était jetée dans une équipée folle, elle ne voulut pas

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L'Allemagne, amie de la Turquie, principale créancière de la firèce, prit sur-le-champ l'initiative d'une double proposition. L'empereur Guillaume demanda aux puissances l'établissement d'un contrôle sur les linances grecques et le maintien des troupes turques en Thessalie jusqu'à complet paiement de l'indemnité de guerre. Ces propositions étaient trop sages pour n'être pas approuvées par les puissances et elles décidaient dans l'article 2 des préliminaires de paix, signés le 18 septembre à Tophané, que les linances grecques seraient soumises au contrôle d'une commission internationale, et qu'il serait procédé à l'évacuation de la Thessalie, non pas après l'entier paiement de l'indemnité de guerre, mais dès que les puissances jugeraient la créance de la Turquie efficacement garantie (1).

La Grèce se résigna, bien qu'à regret, à ratifier ces conditions, et, après qu'entente fut intervenue sur quelques dernières difficultés de détail, les plénipotentiaires de Grèce et de Turquie signaient à Constantinople le traité de paix définitif le 4 décembre 1897 (2).

convenir de son erreur et pour excuser une défaite qui pourtant était fatale elle s'en prit au Diadoque et au haut commandement. L'opposition grandit et le roi vit un moment son trône compromis. D'autre part de nombreux scandales, de graves révélations sur ri']thniki Hetairia et la conduite de M. Delyannis jetaient un t'-ouble profond dans le pays. V. correspondances d'Athènes au Temps. Te?nps. 27 et 31 décembre 1897. Déclarations du Diadoque, 4 février 1898.

(1) Article 2 des préliminaires : « La Grèce paiera à la Turquie une indemnité de guerre de 4 millions de livres tunpies. Un arrangement pour faciliter le paiement rapide de l'indemnité de guerre sera fait avec l'assentiment des puissances de manière à ne pas porter atteinte aux droits acquis aux anciens créanciers détenteurs de titres de la dette publique de la (irèce. A cet etfet. sera instituée à Athènes une commission internationale des représentants des puissances médiatrices, à raison d'un mendtre nommé par chaciuc puissance. Le gouvernement hellénique fera adopter une loi, agréée par les l^uissances, réglant Ip fonctionnement de la commission et d'après laquelle la perception et l'emploi des revenus suffisants au service de l'emprunt pour i'indemniti' de guerre et des autres dettes nationales seront placés sous le contrôle absolu de la dite commission. «

(2) Voir Texte, annexe B.

Depuis, les événements ont particulièrement favorisé la Grèce. Dans l'orci^anisation du contrôle sur ses finances, TEurope a respecté ses justes susceptibilités, 1 institution nouvelle ne porte en rien atteinte à son indépendance, elle assure au contraire la bonne gestion des revenus de FÉtat et augmente son crédit (i). La France, lAngleterre et la Russie ontà ce moment donné àlaGrèceune marque éclatante de leur sympathie : reprenant une proposition faite par l'Angleterre quebjues mois plus tôt, elles se sont entendues pour garantir l'emprunt que contractait l'Etat grec afin de payer la Turcjuie (2). La Grèce a pu ainsi trouver des fonds aux conditions les plus avantageuses et son emprunt émis au taux de 2.")12 fr. ,')(! par obligation de 2.500 francs rapportant 2 12 p. 0 0 a été immédiatement couvert.

Les puissances avaient décidé que les troupes turques évacueraient la Tliessalie dès le paiement du premier quart de l'indemnité de guerre. La Grèce effectua ce premier versement le 15 mai 1898; l'évacuation commença aussitôt et dans l'ordre le plus parfait. Le 6 juin le territoire grec était entièrement libéré.

Cette série d'événements iieureux, qui réparent dans une forte mesure les désastres de la guerre, a rendu aux Grecs la confiance qu'ils avaient perdue. Avec de la sagesse et du travail la Grèce peut maintenant, grâce à l'Europe,

(1) Le contrôle est exercé par une commission internationale composée lie G délégués des grandes puissances. La commission surveille l'administration et la perception des revenus atïectés au service de la dette, soit: les produits des monopoles, de Timpùl sur le tabac, le timbre, et les droits d'entrée au Pirée ; montant à environ 3i). 600. 000 draclmies. Une société, la société de régie des revenus atTectés au service de la dette, perçoit les sommes et les verse à la commission de contrôle. V. Rapport des roynmissaires du contrôle. Temps. 27 janvier 1898, et ICehedgy. Chronique des faits internationau.c. Rerue générale de droit international public. Juillet-août 1898.

(-2) Convention du 29 mars 1898, \(i\\ç Journal Officiel. 2 juin 1898. Kebedgy, Chroniifue des faits internationaux. Revue (jénérale de droit international publir. juillel-aoïil 1898,

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conquérir plus Je prospérité qu'elle nen a jamais connu et bien qu'elle soit encore profondément alFaiblie, il est presque certain aujourd'hui ([u'elle se relèvera.

Aux défauts qui ont causé son malheur, correspondent les qualités qui permettent de surmonter la mauvaise fortune : le peuple grec croit à lui-même, il a confiance dans ses destinées, il peut donc vaincre ses revers. Comme J. Ampère l'écrivait en 1839 : « Ce qui malgré toutes les difficultés du présent, répond de l'avenir, c'est que le peuple grec a un profond sentiment de nationalité, un vif et sincère amour de la patrie. Il peut faire des fautes, mais il est plein de foi et de courage. 11 se sent Grec, il veut être libre, il se rêve grand. Avec cela, on peut tâtonner, hésiter, souffrir : on ne périt pas. w

Mais si la Grèce est immortelle, l'hellénisme semble mort, et les derniers événements paraissent être la ruine de ses prétentions sur les provinces qui bornent le nord du royaume (1). Ils ont commencé par montrer sa faiblesse. Non seulement, pendant les hostilités, les chrétiens de Macédoine, qui pourtant depuis les massacres d'Arménie sont dans l'agitation et l'inquiétude et sont animés de sentiments malveillants envers la Turquie, n'ont pas voulu écouter les sollicitations qui leur venaient de Grèce et ne se sont pas révoltés, mais encore, là où l'occasion s'est présentée, ils ont pris fait et cause pour le Sultan. Aux environs de Salonique, les paysans se joi-

(1) Lorsque j'écrivais ces lignes, les dispositions du iraitë de paix, pas plus que les événements qui suivirent, n'étaient encore connus. Bien qu'elles répondent encore à mon sentiment ; je dois cependant reconnaître que la situation de l'hellénisme s'est un peu, depuis, améliorée ; la Turquie fait des avances à la Grèce (V. sur une prétendue alliance tureo-yrecque Standard, 25 août 1898 et Lettre de Grèce au Temps. 11 sei)t. 1898) et traite avec bienveillance les Grecs de Macédoine ; l'accord qui un moment, avait réuni les petits Liais des Balkans (V. Lirre jaune. Guerre turco-grecque, page 35. no 69) est rompu; à Atir'ues j'ai pu constater enfin que beaucoup de patriotes hellènes n'ont pas perdu courage et regardent toujours vers la Macédoine.

3iG DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

g-nirent aux soldais turcs pour repousser un parti hellène qui tentait de couper Tunique voie ferrée qui servait au transport des forces turques à la frontière ; en Epire, les Albanais et les Koutzo-Yalaques s'enrôlaient pour aller conihaltre la division grecijue arrêtée au siège de Preveza. d'autres suivaient les ai'inées turques en Tliessalie et prétendaient garder cette province pour le compte de la Turquie (1). La défaite de la Grèce a encore affaibli un parti déjà si faible ; son prestige se trouve amoindri auprès des populations qui crovaient à sa force et qui maintenant espèrent trouver dans la Serbie et la Bulgarie de plus puissants protecteurs. Le gouvernement grec n'est plus en état de fournir les mêmes sommes pour les frais de propagande et c'est pour Ihellénisme une infériorité grave dans une lutte oii l'argent est l'auxiliaire le plus nécessaire.

Les petits États slaves des Balkans au contraire ont mis à prolit le conllit entre la Grèce et la Turquie pour affermir leur influence et augmenter leurs moyens d'action en Macédoine. Pour prix de leur neutralité, les Bulgares ont obtenu de la Porte trois nouveaux bérats : à Melnick. Koukouch et Stroumnitza; ils ont fait accréditer des agents commerciaux à Vitolia, Uskub et Salonique ; ils construisent actuellement une ligne de chemin de fer de Soha à Kustendit qui mettra directement sous leur influence tout le sud-est de la Macédoine: les Serbes de leur côté ont obtenu le droit d'ouvrir des écoles dans les vilayets de Salonique et de Monastir (2), ils ont fait rem-

(1) c( 4.000 Albanais en armes ont déclaré qu'ils ne (juitleront la Tliessalie que lorsqu'un traité de paix aura rendu cette province à la Turquie » Daily ypirs. 20 juin 1897. V. aussi dejjèches au yew-York Herald, 23 juin et au Brrli/ier Lokalanceif/er. 2.j et 27 juin 1897.

(2) Lirre Jaune, p. 315. no 394. La Serbie reçut égaleinenl alors l'avis (jue la reconnaissance de la communauté serbe sera déférée à l'examen de la Porte, et que le monastère de Kilendar au mont Athos sera reconnu comme serbe. Livre Jaune. \k 318. n" 602.

<( Le mont Atbos, écrit Bérard (La Macédoine), cause à l'hellénisme

LA TURQUIE D'fUROPE. — QUESTION MACÉDONIENXE 347

placer le métropolite grec d'Uskul) par un métropolite de race et de langue serbe.

Peu rassurants pour Tavenir de lliellénisme. ces progrès de linfluence slave en Macédoine ne sont pas moins menaçants pour la Turquie. La Macédoine est agitée et inquiète, ses habitants sont las des troubles, des pillages, et de trembler à chaque instant pour leurs intérêts et leur existence (1). « Il esta prévoir, écrivait, le 11 février 1897, (( le ministre de France à Belgrade, que l'incendie allumé « ailleurs ne tardera pas à s'étendre en Macédoine et en (( Albanie. Quelles que soient les imperfections des admi- « nistralions serbe et bulgare, la comparaison avec Tadmi- « nistration turque est toute à leur avantage. Les facilités « de communications ont permis aux habitants delà Macé- (( doine de constater cette différence. Le terrain est donc « bien préparé pour un mouvement d'émancipation que, il (( y a (juelques années encore, de bons observateurs n"au- (( raient cru possible que dans un avenir lointain » (2). La

l)ien des inquiétudes et lui causera peut-être bien des embarras. Ses couvents ont ctë, depuis la conquête turque, le refuge toujours inviolé de la foi orthodoxe... Les dis[)utes de race et d'églises ont ptinétré siuce territoire sacré. Les quatre i-inquiiMnes des moines sont russes... et sous la bin-e cachant à peine l'imiforme... Le Phanar, dévoué à Thellénisme et prévoyant en ce coin quelque Giil)niltar russe, s'etîorce de maintenir les monastères entre les mains des Grecs, n

(1) w Les renseignements qui proviennent de Iloumanova, Uskub, Prizrend, Prischtina notamment, font pn^voir des troul)les graves, surtout en cette dernière localité où les hal)itants chrétiens s'attendent Journellement à être massacrés.» Livre jaune, p. 34, no G7. Dépêche du ministre de France à Belgrade.

(2) Dépêche de M. Patrimonio, ministre île France à I^elgrade, Lii^re jaune, p. 34, n» 67. Temps du 7 avril 1897. Agitation en liulgarie et en Macédoine. Temps du 14 février 1897. Il s'est formé en Albanie [dusieurs comités qui travaillent à répandre l'idée d'une « Albanie autonome ». Ce mouvement autonomiste prenait en octobre 4897 des proportions inquiétantes, et la Porte alarmi-e ordonnait des mesures répressives. (V. Temps, 9 octobre 1897) néanmoins en décembre 1897 des insiu-rections éclataient dans les districts de Diakova, S[)ek et Prizrend. Depuis tout est rentré dans l'ordre, cependant les comités

Macédoine no s'est cependant pas soulevée pendant la guerre gréco-turque, mais n'est-ce pas parce qu'elle est soumise à riniluence bulgare et non ùrinlluence hellène? Si la Serbie et la Hulgarie. (|ui anjourdhui enlreliennenl (les rapports cordiaux avec la Porte se retournaient contre elle, la conduite des Macédoniens serait-elle la même? C'est le secret de l'avenir. La Turijuie a des raisons sérieuses de craindre. Dans tout l'empire son intérêt demande qu'elles se décide à des réformes, en Macédoine il l'exige.

Le g-ouvernement grec s'était incliné devant la volonté du concert européen, il avait rappelé le colonel Vassos et avait renoncé à ses prétentions sur la Crète ; les puissances restaient donc seules chargées du règlement de la question Cretoise.

Leur tâche paraissait facile. Elles étaient d'accord sur les points essentiels, puisqu'elles avaient résolu « de doter la Crète d'un régime d'autonomie absolument etfeclif, destiné à lui assurer un g-ouvernement séparé, sous la haute suzeraineté du Sultan » et qu'elles avaient solennellement proclamé cette autonomie (1 ) ; elles n'avaient aucune résistance extérieure à vaincre puisquelles avaient la main sur la Crète, puisque la Grèce s'en remettait à leur bon plaisir, et que la Porte, seule à protester, ne pouvait rien contre leur volonté.

Les puissances ne crurent cependant pas possible de mener en même temps les négociations relatives à la Crète et à la Grèce, et, nialg-ré les insistances de la France, lors

iiiHurfoclioiiiiisles et les jonniaux Ski/icrid {{'i\\\i- en ilalic) et Alhiinia (édité à linixelles). orj,'aiies du |iai-li révoiiiliomiaiiT ailianais. cdiilinuenl à prèelier la nnolle.

(1) V. paye :{3U.

LA TURnUIE d'ecHOPE. — QUESTION MACÉDOMENNE 349

de la signature du traité gréoo-Uirc aucune niosiirc n"a\ ail encore été prise en faveur des malheureux Cretois (1).

En réalité, c'est alors (juelles n'avaient plus (juà commander pour être obéies, que les puissances se heurtaient aux plus grandes dillicultés. Leurs intérêts n avaient ])as dabord été sérieusement en contlit, et réunies dans un commun sentiment dhumanilé, elles s'étaient facilement entendues pour arracher l'île aux mains des Turcs et aux massacres. Mais maintenant ([uil s'agissait de passer des mesures de conser\ation aux décisions définitives, les intérêts, directement mis en jeu, se réveillaient et l'accord cessait. Après avoir organisé la Crète, il fallait lui donner un gouverneur. Quel serait-il et quels seraient ses pouvoirs ? Aurait-il pour nn'ssion de rendre au Sultan son autorité sur l'île, de la rapprocher de la Grèce, ou (;nfin, de la soumettre à quehjue influence étrang-ère ?

Successivement, trois candidatures échouèrent. La France, la première, avait mis en avant le nom de M. Numa Droz, ancien président de la Confédération helvétique, mais éclairé sur les difficultés de la situation, celui-ci refusa; les puissances repoussèrent ensuite la candidature du colonel Schaefer, suspect de trop grandes sympathies pour

(1) Le 25 mai 1897 le gouvernement français soumet à l'examen des puissances ses vues sur le régime à appliquer à la Crète. Il propose : La nomination d'un gouverneur, la neutralisation et l'autonomie de l'île, le retrait des troupes turques. Quoiqu'elle les acceptât en principe. l'AngleteiTe accueillit ces propositions avec une certaine froideur ; les autres puissances formulèrent des réponses favorables et l'on s'en tint là.

Après une nouvelle initiative de la France (20 septembre 1897) qui ne semido p*»s avoir été beaucoup plus heureuse, la Russie (28 octobre t897)demande aux puissances de s'entendre sur l'organisation à donner à la Crète. Un mois après les ambassadeurs des puissances à Conslanliu(q)le avaient élaboré un règlement provisoire (V. texte Standard du 20 décembre 1897) mais de la nomination d'un gouverneur il n'était toujours pas question.

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l'Anglotorre ; elles arj'rlèrciil un moment leurs vues sur le voiévcxb' monlénéi^riii Bojo Pélrovitch, mais abandonnèreiU aussi celle candidature sur le vélo de son cousin, le prince de Monlénéyro (1).

Huit mois s'étaient ainsi écoulés en nég^ociations vaines, lors(jue la Russie prit soudain un(^ initiative inattendue et iidorma les puissances de sa résolution de faire du prince Georg-es, second lils du roi de (irèce, le g-ouverneur de la Crète (2). (Vélail donner la Ci'ète à la Grèce, c'était revenir sur les solennelles aflirinations de tous les cabinets européens (pii, avant la g-uerre tui'co-grecijuc, avaient, d'un commun acccord, déclaré l'imjjossibilité absolue de satisfaire aux vœux des Grecs (3). Néanmoins, la France, puis l'Ang-leterre et l'Italie firent le meilleur accueil à ce projet. Il était en effet de nature à satisfaire les amis de la Grèce; il fallait, d'autre pari, en linir. car la situation de la Crète réclamait une prompte solution (4).

Accueillie avec enthousiasme à Athènes, la candidature du prince Georges souleva naturellement à Conslantinople une vive opposition (îj). L'Allemagne, par contre, dont les amis de la Grèce redoutaient l'hostilité, all'ecla de ce jour de se désintéresser entièrement de la question Cretoise (6). Cette indifférence est-elle sincère, il est permis d'en douter. Si la Turquie ne se sentait soutenue, au-

(1) Le prince Nicolas pour JMslifiei' ce veto fléclarait (pic la Crète « pays héroïque et iiiartvr » n'aspirait point à Fautononiie mais à son union avec la Grèce; il ajoutait que ses rapports (raniilié avec la Grèce ne lui permettaient ])oint d'a^iréer une caudiilature contraire aux vœux (le la dynastie helli'ni(]ue. On a soupcjonné cette d(îclaralion d'avoir ét(' l'ormuh'e sous linsli^Nition de la Russie.

(^) V. Fi-(inl:fnrter Gazette. 3 fd'vrier 1898. Texte de la note russe.

(3) V. i)age 33r,.

(4) V. Le discours de l'adresse de Lord Salishury. Il y atlirme la nècessit<3 d'un gouvernement r('gulier en Crète et dè(d;ire que. sans la présence des contingents internationaux, des troubles éclateraient dans toute l'île.

(5) \. Dépêche de Constantin^ple aux Détxits du 29 janvier 1898.

(6) V. le discours de M. de IJùlow au Reichstag du 8 février 1898.

LA TURnUIK d'eUROI'E. — QUESTION MACÉDONIENNE 351

rait-ollc résisté si longtemps, résisterait-elle encore aux volontés (les puissances ?

En établissant le blocus de Candie, les puissances avaient donné de larges pouvoirs aux amiraux, commandants de leurs forces respectives. Leur premier soin fut d'affirmer leurs droits sur 1 ile en instituant un tribunal militaire qui jugeait sans appel tout acte contraire à la sécui'ité j)ubli({ue et tout attentat aux soldats et gendarmes internationaux. Ils soccupèient ensuite de prendre les mesures nécessaires pour rétablir Tordre dans le pays, mais les intrigues de la Porte, favorisées par l'inertie des grandes puissances, paralysèrent bientôt leur action.

Le Sultan tout d'abord avait fait le sacrifice de la Crète, mais le succès de ses armées en Tliessalie augmenta sa confiance en ses forces, le désaccord de l'Europe lui rendit quelque espoir, et il entreprit de rétablir les droits auxquels il avait renoncé. En juillet 1897, bra\ antles puissances qui venaient de réclamer le retrait des troupes ottomanes de Tîle, la Porte leur annonçait le départ de Djevad Pacba comme gouverneur de la Crète au nom d'Abdul-Hamid. Laudace était forte, les puissances s'en émurent et protestèrent.;Djevad Pacba n'en partit pas moins, avec le titre plus modeste il est vrai, de commandant des forces militaires turques et dès ({uil fut débarqué, il sut si bien manœuvrer qu'il établit son autorité à côté de celle des amiraux et que de fait, sinon de droit, il devint gouverneur.

On avait promis aux cbrétiens l'autonomie complète de l'ile et sa prompte évacuation par les troupes turques; non seulement les Turcs étaient toujours là, mais les représentants du Sultan ne perdaient plus une occasion de manifester qu'ils étaient les vrais maîtres de la Crète; les amiraux représentants des puissances les laissaient faire et les puissances elles-mêmes, revenant sur leurs pre-

352 DEUXIKMK PARTIE. CIIAPITHE III

iiiièi'cs décisions, seinhlaiciil |>r("'lt's h flisciilcr à iiou\oan le (IroiL (le .souverainetéquCllcs a\aienl relire au Sul(an(i). Les chrétiens déçus s'irritaient, ils se plaiunaient des violences des irrég-uliers ottomans et réclamaient l'exécution des promesses qui leur avaient été faites.

Les musulmans, de leur coté, entassés dans les villes, V souffraient de la misère; ils voulaient, sous la protection des troupes turques, retourner dans les campagnes et reprendre leurs biens dont les chrétiens sétaient emparés dés le début de l'insurrection (2). Les autorités turques ne cherchaient (|u à exciter les ressenlinienls de la population musulmane: elles prenaient ouvertement son parti contre les chrétiens et laissaient les hachi-hozouks. aux portes même de Candie, piller et tuer (3).

Les amiraux impuissants se concertaient en vain, élaboraient en vain des règ-lements provisoires qui n'étaient même pas exécutés; seuls le dépari des troupes turques et rétablissement d'un GTOuverneinent régulier pouvaient rendre le calme à la Crète (4).

On sait quels lamentables é\énemcnts ont enfin décidé les puissances à ag-ir. Enhardis par les hésitations de 1 Europe, par l'attitude des autorités turques, les musulmans d'Hérakléion osèrent attaquer les conting:ents ang-Iais qui

(i) V. entre autres le discours du eonife (iolucliowski ilevanl la délégation du budget de la dtdégation hongroise, du il novembre 1897.

(2) V. texte de l'Adresse des musulmans de Crète aux grandes puissances, Temps, 29 juillet 1898 et le Mémoii-e de IWssenddée générale Cretoise aux Amiraux du tri juin 18118.

(3) V. dépèches au Times du 19 décembre 1897 . au Standard ilu 25 décembre 1897 ; au Temps du 25 décembre 1897 et la Pro/es^a^io/t adressée par l'Assemblée Crèfoisfi aux Amiraux touchant les désordres de Candie. Temps, 20 janvier 1898.

(i) Les amiraux signaient le 29 juillet 1898 un nouveau règlement concernant la (]ride. Ils décidaient « la cr('a1ion d"un comité exécutif qui serait nommé par l'asseudjlée (iri'toise et à qui serait confiée la mission d'administrer les parties de l'Ile obéissant actuellement à l'Assendjb'e (j-étoise ». Ils (dablissaient en outre un projet dadminis- Iratidii provisoire par le comité exécutif et les amiraux.

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occupaiont la ville, ils les chassaient et massacraient quelques centaines de chrétiens (1).

LAnglcterre s'est montrée décidée à venger la mort de ses soldats et à en finir. avec la question Cretoise; encouragées par son exemple, peu désireuses peut-être aussi de la laisser seule en face des Cretois {2), la France, la Russie, ritalic ont pris à leur tour à Candie les mesures énergiques que la situation nécessitait. Elles agissaient en même temps à Constantinople et remettaient au Sultan un ultimatum exigeant le prompt retrait de ses troupes (3). Devant leur accord, le Sultan a cédé, et bientôt, à moins de complications imprévues, les garnisons ottomanes auront quitté la Crète.

(Jue feront ensuite les puissances ? La question Cretoise est encore loin dètre résolue, il faut rétablir l'accord entre musulmans et clu'étiens, pacilier File, lui donner un gouverneur.

Et si le concert européen vient à bout d<' toutes ces tâches, si même il va jusqu'à exaucer les derniers vceux de la majorité des Cretois et prononce leur union à la Grèce, aura-t-il enlin assuré à ce coin de l'Orient une tranquillité durable ? Les Cretois oublieront-ils toutes les haines qui les divisent, resteront-ils longtemps docilement soumis à de nouveaux maîtres?

(1) V. lettro fie (iivcc an Temps du 10 septoiiibre 1898. I.a cause de lÏMuoule fut l'installation dos agonts liscanx du pouvorncment provisoiro. (juc les uiiisuhnans ropardiTont coinino une allointo aux droits du Sultan. Les Anj^lais eurent 2o lionimes tin-s. on évalue à 400 ou TiOO le nombre des eliétiens niassacn's.

(2) V. dépèche de Constantinople au Temps. 22 sei)tend)re 1808.

(3) Lultimatum déclare que l'évacuation de la Crète doit avoir lieu ([uinze jours après la remise de la note et être terminée en un mois à flater du cinq octobre. Les [)uissanccs s'engagent à garantir la sécurité des musulmans; elles consentent à reconnaître la suzeraineté du Sultan sur la Crète, si les troupes turques évacuent l'ile de bon gré.

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