CHAPITRE PREMIER
LA TURQUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR LA PROTECTION DE l'EUROPE POUR ASSURER SON EXISTENCE ?
Le dogme de rintëgrilë de rEiiipire ottoman. - — l. La Russie. — H. L'Angleterre. — UL L'Autric/ie. — IV. L^' Allemagne. — V. La France. — Conclusion.
Mais la question d'Orient n'est pas insoluble et si les puissances ne protègent pas eflîcacement l'Empire ottoman, s'il ne parvient pas à se régénérer, il partagera probablement le sort de tous les royaumes vieillis, devenus incapables de se défendre contre les vices du dedans et les ennemis du dehors. Ce qui a été est, dans une certaine mesure, limage de ce qui sera. Outre les causes particulières, les événements naissent de causes générales qui ne passent pas avec eux et continuent à engendrer dans l'avenir des faits semblables à ceux qu'elles ont déterminés dans le passé. Si l'affaiblissement progressif de la Turquie et l'insuffisance de l'Europe à la protéger sont dus, non pas à un simple caprice du hasard, ni à des causes accidentelles qui demain ne seront plus, mais à des raisons profondes qui continuent à agir, alors la Turquie est perdue et sa chute prochaine.
Il est un dogme sacré pour tous les diplomates : leprin-
cipo de lintégrité de lEiiipire ottoman. Encore plus souvent invoqué (jue violé il a légitimé bien des interventions en faveur de la Turquie et quelques-unes même contre .die (1).
Les chefs d'Etat en 1830 parlaient ainsi (2): « Tous les cabinets veulent l'intégrité et l'indépendance de la monarcbie ottomane sous la dynastie actuellement rég-nante ; tous sont disposés à faire usage de leurs moyens d'action et d'inlluence pour assurer le maintien de cet équilibre essentiel de l'Empire ottoman » (Maréchal Soult, 17 juillet 1839).
« Le cabinet anglais, comme le cabinet français, désire soutenir lintég^rité et l'indépendance de l'Empire ottoman» (Lord Palmerston, 23 juillet 1839).
(( S. M. L a déclaré qu'elle était décidée à ne point s'écarter de la décision quelle avait prise de vouer tous ses soins et tous ses eiforts à la conservation intacte de l'Empire ottoman, partons les moyens d'inlluence et d'action dont elle pourra disposer » (Prince de Metternich, 2t juillet 1839).
(( Comme le roi, mon aug-uste maître, est persuadé que l'Empire ottoman forme l'un des éléments les plus essentiels de ré(|uilibre politique de l'Europe, la Prusse usera de toute l'inlluence dont elle dispose pour préserver de toute atteinte l'intégrité et l'indépendance de cet empire et l'autorité souveraine du Sultan » (Baron de Werther, 16 août 1839).
« Ma dépêche du 13 juillet vous a fait connaître itérativement l'intention invariable de notre auguste maître de consolider de plus en plus la paix de l'Orient et de contribuer à fonder l'affranchissement de l'Empire ottoman. Le système de l'Empereur ne i-epose point sur de simples
f 1 ) T,a France l'invoquait pour soulf nir Mt'liémet Ali contre le Sultan. (2) Cf. Emile de (iiranlin. Qu/'sfions de mon temps, 1. IX. politique de riMiropc.
lA TURnUIK PI:LT-KLLE COMPTER SLR l'eIROPI': 397
apjjarcnccs. il s"appuie sur des faits dont le témoignage est irrévocable » (Comte deNesselrode, 25 juillet 1839).
Berryer entendait et répondait : « Maintenir la stabilité et l'indépendance de l'Empire ottoman, mais il y a quinze ans que je l'entends dire. Mais la France et l'Angleterre n'ont pas tenu un autre langage, mais tous les actes diplomatiques, tous les traités ont sans cesse renfermé des articles stipulant qu'il s'agissait pour les nobles Etals contractants de maintenir et de garantir la stabilité et l'indépendance de l'Empire ottoman, d'empècber qu'aucune autre puissance ne tirât en conséquence du traité des nrioyens d'intluencc particulière. Et qu'en est-il résulté ? C'est, que de chacune des négociations diplomatiques, c'est, que de chacun des traités, il est résulté un affaiblissement, un démembrement de l'Empire ottoman, et avec ces garanties données solennellement, depuis quinze ans on n'a pas fait autre chose que de consacrer, de cimenter les actes successifs qui ont décomposé, démantelé, affaibli et conduit presque à la mort l'Empire ottoman (1). »
Ce (jue Berryer disait en 1839 on l'eût aussi justement répété en 18b6 et plus justement encore en 1878. Au principe d'intégrité, substituera-t-on le principe plus modeste de conservation de l'Empire ottoman ? mais il n'est guère plus respecté, car, si l'Europe à la vérité ne veut pas que la Turquie périsse brusquement dans quelque convulsion violente, elle ne s'est pas jusqu'à présent opposée à ce qu'elle meure lentement de démembrements successifs. Le but des puissances parait être de retarder et d'adoucir, non d'empêcher la chute de la Turquie et si elles ne veulent pas d'un anéantissement brusque, qui les laisserait en présence de difficultés inextricables, elles consentent à diminuer leurs embarras futurs en soulageant de temps en temps de quelques parcelles la succession du moribond.
(1) Discours à la Ctiambrc des députés du 2 juillet 1839.
Depuis que le principe de rinlégrité de l'Empire a été posé, la Turquie a perdu ses droits de suzeraineté sur la 3Ioldo-Yalachie et la Serbie; en 1878 elle sest vu enlever la Bulgarie, la liosnie et IHerzégovine, elle a satisfait en outre à ses dépens, la Russie et la Perse en Asie Mineure ; le Monténégro, la Serbie et la Grèce en Europe. Les puissances ont laissé l'Angleterre mettre la main sur Cbypre, puis sur l'Egypte ; elles ont permis à la J3ulgarie de s'annexer la Roumélie orientale ; elles accordent en ce moment à la Crète une autonomie qui se cbangera un jour ou l'autre en complète indépendance et si, lors de la dernière guerre, la Grèce avait vaincu la Turcjuie, elles l'auraient probablement autorisée à prendre quelques portions des territoires occupés par ses armées victorieuses.
C'est que, si une ou deux puissances ont un intérêt direct à sauvegarder l'existence de la Turquie, une ou deux autres désirent toujours aussi sa fin ; leurs forces à peu près s'équilibrent, se neutralisent, elles décisions qui finissent par prévaloir dans le concert européen sont des décisions intermédiaires, acceptables comme une transaction par les puissances dont les intérêts sont les plus opposés, mais qui satisfont surtout les puissances moins directement intéressées dans la question et qui ne tiennent à l'existence de la Turquie (ju'autant que cette existence est nécessaire au maintien de la paix et à la conservation de l'équilibre européen. Il en résulte que toutes les fois (jue, pour assurer la paix, la Turquie doit être sacrifiée, l'Europe malgré le dogme de la conservation de l'Empire ottoman^ n'bésite pas à le faire.
Pour que l'avenir ressemblât moins au passé, il faudrait que cet équilibre entre les puissances fût rompu et que la Turquie se fît de nouveaux amis sans perdre ceux qu'elle a déjà. Or, un examen attentif de la politique et des intérêts des puissances ne permet pas de supposer qu'il sera possible à l'Empire ottoman de se créer de nouveaux défenseurs, ni même de conserver ses protecteurs actuels.
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I. — Depuis quinze ans.laRussie entretient aveclaTurquie les plus cordiales relations. L'Empire moscovite a rompu en apparence avec ses anciennes traditions et a cessé de menacer le Sultan de ses armes. Mais la Russie n'a pas abandonné pour cela le but (ju'elle poursuit depuis des siècles; elle a simplement chang-é de moyen pour y atteindre. Pour soutenir momentanément les sultans, elle n'a pas renoncé au désir de recueillir leur héritage, et, si elle protège aujourd'liui lEmpire ottoman contre ses ennemis, c'est alin de le trouver encore entier le jour où elle aura la force de s'en emparer.
La Russie se croit Ibéritière de l'ancien empire de Byzance, elle veut recueillir cet liéritage ; elle se croit la fille de la civilisation grecque, elle veut perpétuer ses traditions et elle persistera toujours dans ce double désir, parce qu'il n'est pas seulement né dans le cerveau de ses hommes politiques mais parce (juil est le vœu du peuple tout entier. Sa politique est immuable parce qu'elle s'appuie sur l'ùme môme du peuple russe ; si les gouvernements renoncent pour un temps à trava^ler vers le but que leurs prédécesseurs ont fixé, la nation n'y renonce point et bientôt le leur rappelle.
Constanlinople est le rêve de la Russie, elle est l'ambition du lettré, du croyant, du patriote: elle les attire et les fascine. Elle est posée entre deux océans, dit le poète arabe, «comme un diamant enchâssé entre deux saphirs ». Elle s'est appelée Byzance et elle est encore parée des magnifiques souvenirs qu'évoque le nom de la ville d'or et de poui'pre qui réunit et conserva dans son enceinte toutes les richesses et toutes les sciences de l'univers. Elle a régné sur deux civilisations; deux grands Empires l'ont eue pour capitale ; elle a abrité la majesté des Césars et des Khalifes. Aujourd'hui, sa grandeur éclatante s'est évanouie, son importance politique, militaire et commerciale a décru ; mais son prestige reste entier,
Napoléon a dit que qui la posséderait serait maître du monde (1).
Pour les Russes, Constantinople est plus encore que tout cela, elle est le berceau de leur religion, comme Moscou et comme Jérusalem elle est « la ville sainte ». et le noble et le moujick ne seront satisfaits que le jour où la croix remplacera le croissant sur le dôme de Sainte-Sopbie.
La Russie est profondément religieuse, ses soldats, ses généraux vont à la guerre comme à la croisade. «Je suis, disait le général Kiréeff, le lils de mon église avant d'être le lils de ma patrie |2) ». Dans la guerre contre le Turc le patriotisme et la foi se confondent, les Russes combattent à la fois pour leur relig-ion et pour la grandeur de leur pays ; ils servent en même temps Dieu et le Tsar. Le « Père blanc », le « Tsar libérateur » est sin'du concours entliousiaste de tous ses enfants chaque fois qu'il s'ag-ira de combattre contre linlidèle, que ce soit pour secourir les chrétiens opprimés, les frères slaves, ou simplement pour chasser les musulmans du sol qu'ils profanent. — « Nous voulons gag-ner la couronne du martyre », disaient les volontaires russes, qui, pendant la guerre de 1876, partaient pour secourir la Serbie (3); et lorsque la Russie entra à son tour dans la lutte, le grand-duc Nicolas dans son premier ordre du jour enflammait le courage de ses soldats en leur rappelant qu'ils luttaient « pour la foi du ('christ, pour défendre leurs frères opj)rimés (4) ». Tant que les
(1) Tliicrs, Histoire du Consulat et de l'Einjtire. A Sainte-Héh'ne « mesurant avec un compas dos distances sur la carte. l'Empereur dit : « Constantinople est placée pour être le centre et le siège de la domination universelle >^. k L'idée de chasser les Turcs de l'Europe, ajoulel-il dans un autre passage, me sourit, mais je savais ce que valait la possession de Constantinople et j'ai ahandonnc l'Empire de la moitié du monde, plulùl que de donner à la Russie ce mince détroit. Et j'ajoute aujourd'hui que je ne regrette pas ce que j'ai fait». Las Cases, Méinoridl de Sainte-Hélène. V. aussi Vandal. .\(//Joléon et Alexandre, tome I, p. 268.
(2) M'iip Olga XovicotT, The Eastern question.
(3) M""' Olga Novicolï, Russia and Enaland.
(i) Ordre du jour du grand-duc Nicolas : « Le joug turc pèse de-
LA TLlinllIK l'KLT-ELLI': COMPTIIH SUR l'eLROPE 401
Turcs nt' seront pas chassés dEiiiopc, la Russie ne croira pas sa mission relig^ieuse remplie.
Son inlérèt aussi la pousse vers Constantinople. Depuis ({uelle peut prétendre au rang- de nation, la Russie a toujours cliei'clié à étendre sa puissance au détrinient de la Turquie. Sa patience a parfois trompé les lionunes d'État de rOccident qui clierclient davantage les succès immédiats, dussent-ils être éphémères, et leur a fait croire qu'elle renonçait à ses projets, mais jamais elle ne les a réellement ahandonnés. Ce n'est pas une génération que ses diplomates veulent faire triompher; serviteurs d'un gouvernement immuahle et qui lui-même connaît d'autres intérêts que ceux du moment ils nont pas besoin des acclamations populaires, ils peuvent emplover toutes leurs forces à faire la grandeur du peuple russe dans l'avenir, ils ont une foi profonde en la mission de leur race, le temps n'existe pas pour eux et leur persévérance fait leur force.
« La vigilance à l'égard de la Russie, écrivait en 1760 un de nos ministres, est d'autant plus nécessaire qu'il y a longtemps que la cour de Saint-Pétersbourg a un plan de politi(jue tout formé, dont elle ne s'écarte pas, et qui parait bien lié dans toutes ses parties, mais qu'elle ne développe (|ue successivement et à mesure que les événements et les circonstances lui en fournissent l'occasion, et que ses mi-
puis des années sur des chrétiens, nos frères. Cruelle est leur oppression... La guerre est déclarée à la Turquie, ce n'est pas poiu* ries conijucles que nous marchons, i-'est pour défendre nos frères insultés et opprinu's, pour défendre la foi ilu Christ. Kn avant ! notre cause est sainte et Dieu est avec nous n.
Note du prince (iortch.ikotV. 20 mai 1877 : « Lintr-rét de la Itussie est de mettre tin à la situation déplorahlc des chrétiens soumis à la domination russe et à l'étal de trouhle chronique dont elle esl la cause... car cet état de choses et les actes de violence qui en résultent, répandent en Russie une agitation provoquée par le sentiment chrétien si profondément enraciné dans le peu[tle russe et par les liens de race et <le religion qui rattachent ce peuple à une grande partie de la population chrétienne de la Turquie ».
nistrps (Irfianls et souprouncux joi<;nont à la dissiniulalioii nalurelk' à leur iialion. la suite la |)lus inélluMliquc dans leurs propos et dans leurs déinarclies (1). »
Ce plan est formulé dans le testanientde Pierre le Grand qui, pour être une pièce apocryphe, n'en résunne pas moins fidèlement les intérêts et la politique de la Russie (2).
Il faut à la Russie des côtes : posséder les rivages de la mer est un élément nécessaire à toute puissance militaire et commerciale ; la Russie, Ihéritière des anciens Rois de la Mer Scandinaves, maîtresse aujourd'hui de la septième partie du glohe, ne peut rester privée de la plus essentielle des voies de communication. Il lui faut d'autres mers que des océans glacés où la navigation est presque toujours impossible, Si elle possédait les détroits des Dardanelles, de la Mer Noire qu'en cas de guerre ses ennemis peuvent aujourd'hui facilement bloquer, elle ferait un immense port où sa marine militaire et sa marine marchande se développeraient en sûreté. Dans la Mer Noire aboutissent, sauf le Volga, les principaux fleuves de son empire, elle deviendrait le grand entrepôt de son commerce. Pour l'Angleterre qui tient Suez, pour l'Autriche qui convoite Salonique, les Dardanelles ont perdu une partie de leur importance politique et économique ; pour la Russie ils l'ont gardée tout entière. Constantinople, les Détroits, sont les « clefs de sa maison », elle ne peut les laisser entre des mains étrangères.
Les Russes veulent Constantinople. Ils ne veulent pas
(1) Instruction au Itaron de Breteuil du 16 mars 1760. Rambaud, litcueil (les instructions données aux ambassadeurs , tome IX^ paj,'el32.
(2) V. Uanihaud, Instructions, ton)e l.\, note do la page 132. Mille autres faits caractéristiques ne font-ils pas d'ailleurs éclater la merveilleuse constance de la politique russe ? « Je ne mourrai pas, disait Catherine 11, avant d'avoir chassé les Turcs de Constantinople, humilié Vorqueil de la Chine et ouvert un chemin vers les Indes. »
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en faire la capitale de la Russie, ce titre restera toujours à Moscou, à la Mère, mais elle deviendrait la capitale de la fédération panslave. Ils y rétabliraient le chef suprême de la religion orlhodoxe ; et par lunitéde race et de religion, ils grouperaient aux côtés de la Russie tous les Slaves des Balkans.
« L'extension de la Russie vers l'Orient, disait le premier des hommes d'Etat ottomans, est une loi fatale de la destinée moscovite; si moi-même j'étais un ministre russe, j'aurais bouleversé le monde pour m'emparer de Constanlinople )> (1).
Et pourtant depuis près de cinquante ans la Russie parait avoir entièrement renoncé à poursuivre ses projets de conquête de, la Tui-quie. Il y a à ce changement, en partie apparent, en partie réel, de nond)reuses causes dont les principales sontréchec du mouvement panslavisfe dans la péninsule des Balkans et l'attitude des puissances européennes à l'égard de la Russie dans la ((uestion d'Orient.
Bien que morcelés, les Slaves ont toujours continué à se considérer connue les membres d'une seule famille et ont conservé le souvenir de leur unité primitive (2). Hormis ceux d'entre eux qui se sont convertis au catholicisme, ils ont même civilisation, même race, même religion, ils pourraient ne former qu'un peuple. Fiers des vertus de la race slave, des littérateurs et des hommes politiques russes conçurent la pensée de réaliser, non son unité politique mais son unité intellectuelle et morale. Selon eux, « la civilisation slave devait rénover et en même temps rem-
(i) V. Testament politique «le Fiiad Pacha, d869 (iauthenticile de cette pièce est douteuse, mais si les paroles (}u"on lui prête n'ont été dites, elles auraient An Tctre). ICn vérité, dit M. Ivamarowskv, la Russie devrait applicjuer à la Turquie le célèbre adage de l'anlifiuité : Carttiago delenda est. V. Kamarowsky. La (/uestion d'Orient: Berne générale de droit international. juillel.-aoïU 189G.
(2) l^erwlof. Le payislarisme depuis les temps les plus reculés Jusqu'au xviiie siècle.
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placer la civilisation européeiino » fl). il (Hait certain (ju'iiii jour la lutte sengagerait entre « Ihéritière de la civilisalion byzantine et la civilisation germano-latine n (2), les Slaves étaient dignes de triompher et s'ils étaient unis, la J victoire leur resterait. ■
Lorsque les idées de droit des peuples, de principe des nationalités se répandirent en Europe, lorsque se constitua l'unité italienne, le parti libéral russe entrevit que les doctrines panslavistes étaient susceptibles dune tout autre portée qu'il ne l'avait cru tout d'abord. L'immense émotion causée par la bataille de Sadowa et la chute de l'hégémonie autrichienne, aida au développement des idées nationalistes en Russie ; ce que la France avait fait pour l'unité italienne, ce que la Prusse avait fait pour Tunité allemande, beaucoup de Russes crurent que leur pays pourrait le faire pour l'unité slave ; et le parti libéral afiirma iiautement le droit à l'existence de toute nationalité, « pourvu seulement qu'elle manifeste la conscience de cette existence et y aspire » (3).
Le gouvernement ne prit pas ombrage de ce mouvement qui cependant, par d'autres côtés, menaçait sa toute-puissance, mais il s'en empara et le dirigea dans un sens favorable à ses ambitions. Le panslavisme devint le panrussisme. Jusqu'alors, les Tsars avaient agi en Orientcomme protecteurs de la religion ortiiodoxe : dans Tidée de nalio-
(1) Danilewsky. La Russie et l'Europe, publié par La Liberté Rou- ' maine à Bucarest, 1890.
(2) Klafzko. Deu.r chanceliers, i)ago 333. article de la Gaceite de Moscou (lu 17 février 18()7.
Cf. Sku[iiewsky, La doctrine panslariste : l^ypirie et S[iasovic, ///*■toire des littératures slaves: (Jyprien Hobert. Ae monde slave et les Slaves de Turquie: Iwwmadi, Der Panslavisinus. I.eipzig, 188i; Ostrowski. Sur le panslavisme moscovite. Versailles. IS-iïJ : t:{ratiano. Le panslavisme et ses danyers pour l'Europe. Paris. 1877 ; Louis Léger, Le monde slave: I^iuis Léger, Un précurseur du panlavisme au xvnip siècle, (ieorrjes Krijanitch. Revue suisse, août 1877: Tctiernoir, Lj'idée russe et le panslavisme. Nouvelle revue, février 1889.
(3) Danilewsky, La Russie et l'Europe.
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nalilé, le gouvernement russe ti'ouva un appui nouveau. 11 ne voulut pas prêcher directement aux chrétiens des Balkans l'union à la Russie, mais il aida à la formation de comités privés dont le but était de soulever les Slaves d'Orient et de les unir sous le drapeau russe, pour constituer une inmiense confédération dont la Russie eût été la tète et (jui aurait compris tout l'est de l'Europe (1).
Les premières tentatives des comités panslavistes parurent devoir être couronnées de succès. Ils commençaient par organiser à Moscou, sous prétexte d'exposition ethnologique, une retentissante démonstration panslaviste; puis ils poussaient les dix-huit millions de Slaves de la confédération autrichienne et spécialement les Tchèques de Bohème, alors exaspérés par la pronmlgation de la constitution dualiste qui assurait la suprématie à l'élément g-ermano-magyar en Autriche-Hongrie, à protester contre l'organisation nouvelle de la monarchie, et à diriger tous leurs efforts en vue de l'union avec le grand empire slave. Dans les Balkans, leurs émissaires excitaient également les Slaves ortiiodoxes à la révolte contre la Turquie (2).
(1) l'i'ojet (le conrédération slave de Danilewsky (le livre de Danilevvsky est eonsidere en Hussie comme le code du panslavisme).
i» L'empii-e russe avec la (ialicie et la Rulhénie hongroise;
â'i Le royaume Tchèque-Moravo-Slovaque avec l'annexitm du nordouest de la Hongrie ;
3o Le royaume Serbo-Croate-Slovène (avec Serbie, Monténégro. Bosnie. Herzégovine. Vieille Serbie, Albanie du Nord. Serbie hongroise, (iroalie, Dalmatie. Istrie et Tricste):
4o Le royaume bulgare (Bulgarie, l^oumélie. Macédoine) ;
oo Le royaume roumain (lloumanie et Transylvanie);
6o Le royaume helléni(iue ((ircce, Macédoine, Crète, Chypre, VXrchipel, etc.) ;
70 Le royaume hongrois;
80 I,a pr(nincede Constanlinople.
(2) Debidour. Histoire diplomatique de l'Europe, tome IL Ivlaczlco. Deux chanceliers. « Un comité permanent pour les intérêts de l'unité slave s'était formé au lendemain du traité de Moscou sous les auspices d'un grand-duc de nombreux convois d'armes arrivaient de Russie dans les provinces danul»icnnes ». Voir Documents parlementaires anglais, français, autrichiens de 1868, notannnenl les rapports de
Ils crurent un nionicnt leurs vœux près de se réaliser. Lorsque éclata la g^uerre de 187G. ils espéraient assister à la chute de lEnipire oKoman et s'imaginaient que les Slaves des Balkans, bientôt suivis des Slaves d'Autriche, consentiraient à se réunir à l'Empire russe. L'événement trompa leurs espérances. Ils s'étaient fait illusion quand ils avaient cru les Slaves prêts à abdiquer leur indépendance au profit de la Russie. Non seulement ceux du centre de l'Europe : Polonais, Tchèques, Croates « qui n'ont des vrais Slaves ni la foi, ni la civilisation, ni les idées » (1), mais même les Slaves des Balkans se montrèrent réfractaires à tout projet d'union. Ils avaient bien accueilli avec enthousiasme les offres d'aide qui leur venaient de Russie, ils étaient prêts encore à acclamer le Tsar libérateur, mais s'ils avaient secoué le joug' de leurs oppresseurs c'était pour être libres et non pour se donner à d'autres maîtres. Ils n'acceptaient la formule panslaviste que connue un mot d'ordre, un moyen de combat contre la domination turque dans les Balkans, un programme à opposer au programme pangermain en Autriche (2).
Les Russes panslavistes avaient oublié que ce qui fait un peuple ce n'est pas seulement l'iiomogénéité des éléments ethniques qui le composent, mais l'unité de sentiments, de mœurs et de souvenirs, et que cette unité
l'agent aulricliion à Bucarest, « des proclaniaiions nitpelaienl les
Bulgares à la guerre (dépêche ilu consul auirichien au tiaron de Prokesch. 24 aoiit 18G8). « il est de fait, écrit à M. de Beusl le reitrcsenlant de l'Autriche en Roumanie, <iu"il existe descouiités bulgares dont le but est de provoquer des troubles en Bulgarie qui periuettraienl à la Russie de déclarer la guerre à la Turquie etc. ».
(1) Skupiewskv. La iloctrifie panslavisfe. Bucarest, 1890.
(2) Dehn, Deutschland nach Osten. « Notre souci actuel^ écrivait en 1889 le l)r (iregr, le cheidu parti jeune Tchèque^ doit être de nous soustraire au joug allemand et magyar; comment la famille slave s'organisera-t-elle quand elle se sera délivrée du joug étranger, que décidera-l-elle au sujet de sa langue et de sa réorganisation religieuse, ce sont là questions qu'on ne pourra examiner de sitôt ». V. aussi Preussisr/ie Jahrbuc/ier, noveMd)re 1889. liiissland and die Balkani'dTider.
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n'existait pas entre les ditterents rameaux de la l)ranche slave. Les peuples que la Russie contribuait à émanciper étaient jaloux de leur jeune indépendance et se méfiaient ajuste titre de la protection un peu intéressée de leurs libérateurs (1) ; si bien que la Russie vit diminuer, au lieu de s'accroître, rintluence dont elle jouissait dans la Péninsule, alors qu'elle se posait en protectrice des cbrétiens ortliodoxes opprimés par les Turcs.
Cet écbec du panslavisme en dehors de Russie, la répugnance des Slaves « à voir un seul Tsar pour toutes les terres des Slaves » (2) eut pour résultat d'éteindre l'ardeur du mouvement panslaviste russe. Il est revenu à sa forme primitive, le désir démancipation des races slaves, il ne cherche plus à les annexer à la Russie, et ses anciens chefs ont reporté leur activité sur le développement intérieur de leur pays, ses progrès économiques et industriels, la mise en valeur de ses immenses territoires (3).
Du jour d'ailleurs où il devenait inutile, le mouvement panslaviste devenait suspect. Le gouvernement russe s'avisa que les panslavistes étaient presque tous des libéraux, que leur programme était sur bien des points un programme socialiste (4). Il prononça, après le traité de
(1) V. Sluipiewsky, La doctrine panslaviste. L'organisation des églises nationales conlribua aussi à arrêter les progrès du panslavisme. L'église orthodoxe n'a plus depuis l^ierre le Grand son unité primitive; le patriarche de Constantinople était autrefois le seul chef de toute l'église orthodoxe; le premier schisme vint de l^ierre le Grand: il rendit l'église russe indépendante, elle est depuis gouvernée par un synode formé de ses seuls évèques; l'église serbe dépend de Constantinople; la Bulgarie a son église nationale. Ces scissions ont favorisé le développement des autonomies particulières.
(2) Ostrowsky, Vassilissa Melenfieva.
(3) Cf. De Stieglietz. De ré(/uilibre politique, du légiti/nisme et du principe des nationalités (partie I, cliap. iv et partie 111, chap. i) et A. TchernotT, L'idée russe et le panslavisme. Nouvelle revue, ïéw'vcv
(4) u L'avenir est au moujick russe, le monde slave formera une vaste communauté socialiste où seront abolis la propriété et l'héritage rt. V. Contemporary review, aoiit 1881, Russian social panslavist proyranini.
Beilin, la dissolution de la Société Slave de bienfaisance de Moscou, (jui était le comité central de la propati-ande panslaviste, et depuis, il s'opposa à la reconstitution du parti.
Le courant populaire ne pousse donc plus aussi vivement la Russie vers TOrient et ne l'entraîne pas à une polititjue d'hostilité envers la Turquie. Les petits Etats que la Russie a aidés à se constituer des dépouilles de l'Empire ottoman ne consentent plus d'autre part à seconder sa politique que s'ils sentent leur indépendance garantie, et elle a ainsi elle-même entouré la Turquie dune couronne de défenseurs (jui deviennent un obstacle à ses propres agrandissements. Elle s'est retiré le droit d'intervenir dans la péninsule des Balkans. Les soullrances des chrétiens opprimés étaient autrefois pour la Russie une raison d'atla(juer le Turc et de le dépouiller ; si elle voulait aujourd'hui poursuivre ses idées de conquête, elle serait o])lig^ée de violer ouvertement le droit à l'existence de la Roumanie et de la Bulgarie ; elle aurait aussi à surmonter leur résistance acharnée et ils se laisseraient peut-être moins facilement absorber qu'une Pologne énervée et vieillie.
D'ailleurs si la Russie peut gagner des batailles, la prudence lui interdit pour le moment de faire des conquêtes. Ce n'est pas tout de vaincre les peuples, il faut se les assimiler, et à cela la force militaire ne suffit pas. Le gouvernement russe le sait; il n'oserait entreprendre aujourd'hui une conquête difficile pour un peuple qui règne déjà sur de trop vastes étendues, dont la population n'est pas assez dense, dont la vigueur n'est pas assez concentrée. S'emparer prématurément de la péninsule des Balkans ou de l'Asie Mineure serait pour la Russie une cause de faiblesse et une source de dangers.
Peut-être, cependant, la Russie evit-elle quand même tenté l'aventure, si dans l'opposition de TF^urope elle n'eût trouvé un obstacle encore plus sérieux. Depuis que son
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ambition menace l'Empire oKoman, les antres Étals, justement effrayés par des projets dont la réussite possible accroîtrait assez les forces de lEmpire russe pour rompre à son profit léquilibre européen, protègent la Turcjuie contre son puissant voisin.
L'Empire moscovite n'est pas assez fort pour résister à l'Europe et le gouvernement de Saint-Pétei'sbourg sait que, sans exception, les puissances sont absolument déterminées à ne pas laisser la Ilussie s'emparer de Constantinople. ])evant cette volonté évidente il s'est résigné, et à maintes reprises, il a affirmé en toute sincérité qu'il n'avait pas Tintention de prendre ce qu'il était bien certain de ne pouvoir garder. Avant toutes clioses il veut rester en paix avec l'Eui'ope.
En 1829. l'armée russe était aux portes de la capitale de l'Empire ottoman et elle eut pu y pénétrer avant que les puissances surprises eussent le temps de s'y opposer. L'empereur Nicolas avait constitué un comité secret composé des plus liants fonctionnaires de l'empire russe pour discuter quelle résolution le bien de l'Empire commandait. Ce comité décida « que l'existence de l'Empire ottoman était plus utile que nuisible aux vrais intérêts de la Russie et qu'aucun onlre de cboses ne saurait balancer l'avantage d'avoir pour voisin un État faible » (1).
(1) Mémoire <lu eoiule Nesselrode du i septembre 1829 ; De Martens, La politique russe dans la question d'Orient. Revue de droit international et de législation. 1877. Dans une lettre de la même époque, le comte Nesselrode. après avoir allirnK' la possibilité de s'emparer de Constantinople ajoute : w Mais un emj)irc ottoman atTaibli et sous la tutelle russe est plus avantageux à nos intérêts politiques et commerciaux que toute combinaison qui nous forcerait à étendre nos territoires par conquête et à substituer à TEmpire ottoman des Etats qui ne seraient pas longs à entrer en concurrence avec nous. C'est d'après ce principe que Sa Majesté Impériale a toujours réglé ses relations avec le Sultan «. Dans le même sens, M'"« Olga Novicotï. Russiaand England : Malcolm Mac CoU, Russia and EngkuuL Confemporari/ review, janvier t89rj ; Klaczcko, Evolution actuelle de la question d'Orient. Revue des Deux-Mondes, octobre, novembre, décembre,
410 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE î
En 1883, les troupes l'usses parurent devant (^onstantinoj)Ie pour défendre la ville contre Méliéniel-Ali. La Russie ne chercha pas davantage à eil'ectuer une occupation à lacjuelle l'Europe se fût opposée.
Plusieurs fois encore depuis., la Russie a protesté de son désintéressement dans la question d'Orient. « Si l'heure de l'Empire turc sonnait, disait en 18601e prince Gortchakoff, nous ne convoitons aucun agrandissement territorial, aucun avantage exclusif pourvu que les autres puissances fassent preuve du même désintéressement (1). » Lorsqu'en 187(! la Russie déclara la guerre à la Turquie, le Tsar, pour rassurer l'Angleterre in([uiète, aftirmait à l'amhassadeur d'Angleterre qu'il n'avait aucun projet sur Constantinople. « L'Empereur m'a donné sa parole d'honneur, « écrit Lord Loftus, de la manière la plus grave et la plus (( solennelle, qu'il n'avait aucune intention de prendre (( Constantinople et que si la nécessité l'ohligeait à occuper « une partie de la lUilgarie, ce ne serait que provisoirement ■ « et jus(ju"au moment où la paix et le salut des populations « chrétiennes seraient assurés. On attribue à la Russie, a dit « Sa Majesté, l'intention de faire la conquête de l'Inde et de « s'emparer de Constantinople. Peut-il y avoir rien de plus (( absurde? La première supposition est d'une impossibilité « parfaite et quant à la seconde, je réitère l'assurance la « plus solennelle que je n'en ai ni le désir ni rintention(2) ».
Un an plus tard, dans une dépèche du 18 mai 1877, le prince (lortchakoff ajoutait : « En ce qui concerne Gons- « lantinople, le cabinet impérial ne peut que répéter que « l'acquisition de cette capitale est en dehors des vues de Sa « Majesté l'Empereur. Nous reconnaissons qu'en tous cas « l'avenii' de G^onstantinople est une question d'intérêt
1878; Laveleye. VAngleferre et la liussie en Orient. Revue des Deux- Mondes, janvier 1880.
(1) D('|»(;('hc du prince Gorlclialvoirau baron de lîninnow, 5 août 1800.
(2) Rapport de Lord Loftus. Livre jaune de 1879, 2 novembre 187G, p. 233.
LA TLRQUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 411
« commun, qui ne peut être réglée que par une entente <( générale ; ce qui doit être admis, c'est que cette ville ne « peut appartenir à aucune des grandes puissances. »
De ce moment, la Russie s'est attachée encore davantage à mettre ses affirmalions en accord avec ses actes ; si jusqu'en 1878 elle ne cherchait pas à s'emparer de Constantinople elle restait cependant l'ennemie acharnée de la Turquie, mais depuis, elle est devenue la protectrice du Sultan et peut-être même a-t-elle repoussé des avances directes de l'Angleterre, qui paraît un moment lui avoir offert son concours pour un partage de l'Empire ottoman.
Il serait cependant dangereux pour la Turquie d'avoir une confiance trop illimitée dans l'amitié de la Russie. Depuis cinquante ans, elle affirme ne pas vouloir s'emparer de Constantinople, et il est évident que ses protestations sont sincères ; seulement, elles nontjamais engagé la Russie que pour le présent et nullement pour l'avenir ; elles constatent simplement qu'à l'iieure oij elles ont été faites, que maintenant encore, la Russie n'a aucun intérêt à combattre la Turquie, ni à affronter la colère del'Europe. Mais (jue demain la situation change, qu'une ou plusieurs alliances, que sa force accrue, lui donnent la possibilité, sans trop de risques, de s'agrandir aux dépens de ses anciens ennemis-, quelle puisse s'entendre avec les petits peuples slaves des Balkans pour partager l'Empire ottoman en leur abandonnant la Turquie d'Europe et en prenant pour sa part Constantinople et l'Asie Mineure, et la Turquie aura à faire face de nouveau à son plus terrible adversaire. Et cette supposition n'a rien d'impossible, une guerre, un nouveau groupement danp les alliances peuvent modifier les rapports des puissances européennes et laisser les maiiis libres à la Russie ; le mouvement qui depuis vingt ans la pousse vers l'Extrême-Orient et absorbe la majeure partie de ses forces vives peut se calmer aussi brusquement qu'il est né ; ses activités réclameront peut-être alors un champ nouveau où s'exercer, les petits Etats des Balkans
i-ciitreronl pcul-rlrc un jour sous sa lutcllc (1). un aexord UN'cr eux est possil)U'. La Tui'quie déjà souniiso à d'autres iullueaccs. peut repousser les avis (jui lui viennent du cahinet de Saint-Pétersbourg- et ne jilus faire participei' la liussie au\ axantages (juelle réserve à ses amis [2). Qui sait.
(1) Los limites iiiio nous nous sommes fixées ne nous ont pas permis, sauf |»our la I{ulij;ai-ie, (l'i'tudier en détail les tluetuati(jns de rinfluencc russe dans les petits Etats dos iialkans, depuis le Irailt' de Berlin. Le Monténéi,n'o est toujours resté lidMo à la Russie. En Roumanie, le parti des Boyards, uni au parti radical avanci". lit Iriomplier un moment rinfluenee russe en 1XS9 aprrs la chute du ministère Bratiano. nuiis cette victoire fut courte et quoique la question de la navigation du Danube mit la Roumanie en lidte avec l'Autriche, elle est de[)uis définitivomont entrée dans la triple alliance. La Serbie, gouvernée par les conservateurs, se jetait en 1X78 entre les bras de l'Autriclu:»: uuiis le parti conservateur privait le pays de ses lihortt's : en IKSO, (le>-ant le inck-onteniement général, il quittait le pouvoir et était remplacé par les libéraux progressistes qui recherchèrent également la protection de FAutricho ; ils entraînèrent le jiays dans des entreprises financières malheureuses dont la nuissc de la nation rendit r.Vutriche responsable (Appleton. Servia, Aus/ria. Tarkey and Russia ; Minchin. The (/roirth of freedom in the Balkun Peninsula : Miss Clarke, The slaves states of lialkan. Dublin ref/c/r. janvier i88H), En 1886. le roi Milan. im[)opulaire dei)uis la guerre serbo-bulgare, fui forcé de constituer un ministère libéral russo[)hile aux acclamations du peuple (jui criait dans les rues de Belgrade : k Vivo Ristitch et la Russie » ^Pre»6's/5(;7/eyo/i/'^/>c7/e/'. juillet et décendiro 1889; Jiusslantl u/id die Balkan-Ldnder ; Oesterreich und die Balkan Staafeii). Le parti radical cnc(U'e [dus dévoué à la Russie progressait cependant, il conibaitait le roi Milan qui, le 22 février 1889. sentant le pouvoir lui ('chapper. abdi(piait en faveur <le son fils; c'était le triomphe de la Russie. « Garder en cas de guerre la neutralité entre la Russie et l'Europe centrale, écrivait à ce moxncnWc Serbsku Nesavimost, Journal ollicieux de Belgrade, est contraire aux intérêts de l'indépendance nationale. La Serbie prendra le parti de la Russie. » Pou après la Serbie se brouillait avec l'Autriche. V. Archives diplo- 7nati</ues, 1890, tome XXXV, p. 116. Discours du comte Kalnoky. Lavisse. La vie /)olifi(/ue à l'étranger, 1889. Depuis,particulièremcnt en 1894, la Serbie s'est à plusieurs reprises rapprochée de l'Autriche, pour retourner ensuite à la Russie ; aux élections de 1897 pour la Skouptchina. les radicaux avaient une immense majorité, cependant [leu a|)rès le roi Milan retournait en Serbie, il y gouverne aujourd'liui. qui sera le mailre demain ?
(2) 11 semble que, depuis le moment où pour la première fois J'écrivais ces lignes, celte dernière hypothèse s'est pleinement réalisée.
LA TUR(ji:iE peut-eli.p: (;o.MPTr:R si n i/r:rito['K 413
Ior.s.|iic CCS évciitiialiU'S se jjrodiiii-onl. si la Kiissic ne [irolilera pas d"iine occasion favorable ])Our se retourner contre la Turcjiiie. si elle ne joue pas en ce nioniiMit avec elle comme elle a joué autrefois avec la Poloeno, et si elle ne voudrait pas la conquérir tantôt en l'attaipiant, tantôt en la protégeant (1).
II. L"éternel adversaire de la Russie en Orient. lAniileterre. s'opposerait-elle, le cas échéant, à ce que la Turquie tombât sous les coups de lEmpire moscovite? Prendraitelle de nouveau, par une évolution inverse à celle de la Russie, la défense delà Turquie?
Ce n'est pas seulement parce (jue la Russie s"est quelque temps faite la protectrice de l'Empire ottoman que l'Angleterre désire aujourd'hui sa ruine. Elle a des raisons plus sérieuses pour souhaiter la chute de la Turquie. L'une d'entre elles est capitale : sa situation en Egypte.
Avant qu'elle eût occupé l'Egypte, l'Angleterre redoutait vivement un démembrement de l'Empire ottoman qui eût donné l'Asie Mineure à la Russie et menacé ses communications avec l'Inde. Un moyen s'offrait à elle de sauveg-arder ses intérêts, qui avait en plus l'avantag-e de satisfaire ses ambitions. « Le démembrement de l'Empire, écrivait en 1877 M. Dicey, met en danger nos communications avec l'Inde par le canal de Suez; le contrôle absolu du canal doit désormais nous appartenir; et comme il ne peut être exercé par une puissance maîtresse du Delta, il faut de toute nécessité (jue l'Angleterre occupe la Basse-Egypte(2). »
(1) ÎN'oTE BiBLicxiRAPHioiE. — • Uulrc Ips ouvrages dcjà ciU's. v. pour la poliliiiue de la liiissic en Orient : liuslow, La question d'Orient. 1<S88 ; Westminster review, vol. CX. i87G, Turkci/ and future of Russia: iM'ouoinisI, 8 oct. 1889, Rusaia in the Biilkan : t>ie Nation. 26 ort. 1S89. Moshou-itisrhePolitik aufder Ba/kan: id.,7 .lec. 188it. liunsisc/ie Po/itik; Marin. Autour dea dépouilles de l'Empire ottoman, liulr/ares et Busses vis-à-vis de la trijde alliance, Paris, l.SDl : Econoinist. 31 ocl. 1891. The influence of Russia in south eastern Europa; FortnigliUy review, juillel li^^V-i, Russian intrif/ues in south eastern Europa : Die Nation. 12 sept. 1896, Russiand und die Turkei/.
(2) Dicey, Our route to India, Mneteenth century, lerjuiliet 1877.
L'Ang-lelerre, en 1882, a mis la main sur « ce chaînon essentiel (le ses communications avec 1 est (1) » et maintenant (juelle est, en taiL maîtresse du canal de Suez, (jue (( le nouveau liosphore de la nou\elle (juestion d'Orient (2) » est entre ses mains, elle désire le démembrement quelle redoutait naguère, parce quil lui assurerait sans doute sa conquête.
A conserver rÉg-ypte, TAng-leterre a un intérêt essentiel. L'anglais est surtout marcliand. et chez ce peuple fortement individualiste, lintérèl de la nation représente tro[) exaclemiMit la somme des inlérèts de chacun des particuliers qui la composent, pour cju'aux considérations commerciales la politique anglaise n'accorde pas une place prépondérante ; la possession de l'Eg^ypte c'est la sécurité de ses communications avec l'Extrême-Orient assurée, son influence dans la Méditerranée considérablement accrue et un nouveau débouché ouvert à son commerce. L'Egypte entre ses mains, c'est encore et surtout un instrument de conquête en Afrique. Depuis (juelle s'y est installée, l'Angleterre n'a cessé de diriger vers le Sud, des expéditions, parfois sanglantes et malheureuses, dans le but avéré de conquérir le Soudan et de le rattacher par la dépression des grands lacs à sa colonie du Gap. Deux grands obstacles l'arrêtaient : l'état belge du Congo et le Soudan. En 1894, l'Angleterre obtenait à bail du Congo belge une bande de territoire large de 2V) kilomètres qui lui donne passage du lac Tangangya au Mwoutan Nzighé ; en 1896, elle préparait une campagne au Soudan (jui vient de se terminer [)ar la chute de Khartoum.
Tous les obstacles à ses plans ne sont cependant pas levés, car la France a des droits sur les pays qui lui restent à conquérir, car l'Allemagne n'a pas reconnu hi convention de 1894 ; mais un succès trop brillant a jus(ju"à pré-
(1) Difey, E/if/land in Egijpt, Mnetfenth cenluru, n()voiiil)i-(' l.S<Si.
(2) Ninetccnth ccnUiry, !'•'' decciuhre 1X82, Tke. efjuptiaa question and ihe french Alliance.
LA TlHnUIK PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 415
sent couronné ses elForIs. la possession de rÉ^ypte lui assure d'autre part de trop grands avantages, enfin « trop d'or et de sang- anglais ont coulé comme de leau sur les bords du, Nil » (1). pour que l'Angleterre consente à reculer si ce n'est à la dernière extrémité, soit en Ég-ypte, soit au Soudan. Pour tout anglais, la question dÉgyptc est devenue une question nationale.
Mais les droits de l'Ang-leterre sur l'Ég-ypte ne suffisent pas à lég-itimer ses ])rétentions. En occupant cette province de i'Empire ottoman, elle lèse les droits du Sultan.
Avant l'occupation anglaise, l'Egypte s'était, il est vrai, rendue à demi indépendante. Mais si la Porte avait consenti, à plusieurs reprises, à déléguer aux Khédives ég-yptiens l'exercice d'un certain nombre de ses droits d'administration sur cette « province faisant partie intégrante de l'Empire ottoman » (2), elle a toujours pris le soin de spécifier (ju'elle n'entendait pas leur en faire l'abandon définitif. En prolongeant malgré la Porte une occupation que seule justifiait la nécessité de rétablir l'ordre un instant troublé, l'Angleterre viole les droits de souveraineté auxquels le Sultan n'a pas renoncé ; elle les viole encore plus en substituant entièrement son autorité à la sienne, et en modifiant par ses décrets les règles édictées par les firmans. Elle viole également l'engagement solennel pris d'un commun accord, par les puissances au traité de Paris, de respecter l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'Empire ottoman.
Ni les puissances, ni le Sultan n'ont consenti à reconnaître la légitimité de l'occupation de l'Egypte. L'Angleterre, en 1884, s'engageait à évacuer le pays dès que les troupes anglaises pourraient le faire sans que l'ordre intérieur en fût troublé (3). C'est en vain qu'elle cherche depuis à se
(1) Discours lie Lord Salislniry. Cf. Selini l'aris, T/ie décline of the british prestifje in the East. Londres, 1887.
(2) Noie rolleciivo des [)uissances à la l'orle, du 13 mars 18 il.
(3) Lors de la Conlërencc de Londres, réunie par le niinislère Gladstone en avril 1884, pour régler les questions relatives à la dette ëgyp-
ilG TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE I
faire rclcvei' decet engagenu'nl parla Tiir(|iii(' ( I): les réclanialioiis de diverses puissances européennes (jui onl des intéi'tHs aux bords du Nil. de la Franee. de lAUeniagne etde la Russie, lui rappellent, pei-péluellenient ses promesses.
Jusqu'à présent, lAnglelt'rre a fait peu de cas de ces prolestalions ])urenient platoniques, elle sendile bien délinitivement établie sur les bords du Nil; mais une ent(;nte plus étroite, engendrée par la conmmnaulé d'intérêts, entre la Turquie, la France, FAllemagne et la Russie est encore possible. La Turquie, qui dans ses anciens protecteurs voit aujourdbui ses ennenjis les plus acliarnés, est toujours prête à s'élever contre les ag-issements de l'Angleterre et c'est tout ce qu'elle peut faii'e. nuiis la France, lAllemagne et la Russie ont des moyens d'action plus efficaces.
La France qui, jusqu'à l'occupation anglaise, avait une situation prédominante en Egypte (2), est lésée par cette
lionno, la possession de l'I\i:y|)to no st'iiil)lail pas devoir rapporter de l)ien grands avantages à rAnglelerre cl j'espère démontrer dans nn procliain iravail, que jusqu'à l'éidiec de la convention Druinniond WolIT elle aurait vcdonliers consenti à l'évacuatidn.
(1) le 2:2 mai t.S87, une convention était signi'C entre la Turquie et l'Angleterre à ju-opos de l'Egvpte. k Les troufies anglaises, disait cette convention, quitteront l'Egypte dans trois ans: si à l'expiration du délai doccupalion il exi^^le un danger intérieur, le séjour des Anglais se prolongera justpi'à la disparition de ce danger. Si après l'évacuation, il était nécessaire d'envoyer des troupes, les deux gouvernements s'entendront pour les envoyer. Les grandes |tuissances seront invitées il adhérer à celte convention. Si une seule des puissances méditerranéennes, à l'expiration des trois ans. refuse de donner son adhésion, l'occupation anglaise continuera. Cette convention donnait toute liberté à l'Angleterre de s'établir détinitivemeni au Caire ; les vives représentations de la France et de la Russie déterminèrent le Sultan à la repousser au dernier uKunent. En 1889, l'Angleterre proposa aux puissances intéressi-es une conversion de la dette égyptienne ayant pour l)ul de diminuer les charges (pii pès(>nl sur le pays. Le gouvernement franeais saisit celte occasion de protester à nouveau contre l'occupation anglaise (Journal o///V2eZ <tu 10 juin 181)8. discours de M. Ril)ot. nunistrc des atTaires étrangères), de rappeler au gouvernement anglais ses engagemenls et de lui faire observer (pie le meilleur moyen de (timinuer les charges cpii pesaient sur ri'igypie c'était (te la faire évacuer par les troupes anglaises.
(2) En 1882, 326 i''ran(;ais touclianl 1>.812 livres étaient au service de
LA TUH(jLII-; PEIT-ELUi; CO.MI'TLIH SUli l/iaiiUl'K 4l7
occupation qui la frappe dans ses intérêts politiques, liuanciers et commerciaux ; elle est inquiète d'une situation qui assure à rAn^leterre la prépondérance dans la Méditerranée et qui lui permettrait, en cas de conflit, de lui fermer la route de ses possessions de rExtrème-Orient et de TAfrique australe. Mécontente enfin de voir le marché ég^yptien se fermer à ses produits, la France a fait <le l'évacuation de lÉyypte un des huts de sa politique extérieure. L'Allemagne, qui en 1««1 déjà avait conseillé à la Turquie de ne pas laisser lAnglelerre agir seule en Egypte (1), peut prendre encore plus ombrag-e aujourd'hui
r('lat i'jj;y[»tion : I(^s lonclionnairos ("Irangors los plus nomltroux apiN's piix étaient les Anglais au nombre rie 115. La langue tVanraise était et ilu reste est encore, avec l'arabe, la langue usuelle du pays; la colonie française était la plus ricbe sinon la plus nombreuse: elle est aujourilhui encore, «laprcs le dernier recensement de 1897, forle de 1 i.OOO âmes, les Anglais, armée dOccupalion mise à part, sont environ 8.000. Les Tonds égy[»tiens étaient enfin en grande partie entre des mains françaises.
(1) Cf. Selim i"ai-is. The décline of the hritish prestige in the east. Lorsque Saadullah l'acUa. alors and)assadeur à Berlin, demanda au prince de Bismarck ce qu'il pensait de la coopération des troupes tunpies et anglaises en Kgvpte alors demandée par l'Angleterre, le prince ré[tondit que les Turcs ne devaient [)as perdre un instant et envoyer leurs soldais sur les bords du Ml. Mais la Sublime Porte fit observer que les troupes du Sultan seraient exposées en l']gypte i\ des complications fâcheuses et que les mahoim'tans ne voyaient pas d'un bon œil cette <'oo[iération.
M. de Bisman-k répondit qu'une fois les troujies turques en Egy[»le, elles pourraient y rester le temps qu'elles voudraient. Le gouvernement trouverait toujours un prétexte pour ne pas évacuer le pays. La Sublime I^irte ne prit pas ces avis en considération, s'imaginant à tort que le Prince n'était pas franc avec elle et avait une arrière-pensée. Elle i-efusa donc d'envoyer ses troupes avec celles de l'Angleterre et refusa également de les envoyer seules, bien qu'elle en eût étif longtemps sollicitée.
Uuebiue temps après l'occupation, Lord Granville, alors secrétaire d'Etat aux alTaires étrangères, déclara au parlement ;inglais queM.de Bismarck avait conseillé à l'Angleterre d'aller en Egypte. Cette révélation fut amèrement commentée par la presse allemande et les organes de Berlin en exprimèrent leur étonnement. M. de Bismarck contredit ces atïirmations devant le Reichstag; il dit avoir déclaré au ministre anglais que, s'il était un des membres de leur cabinet, il voudrait dans la question égyptienne agir de concert avec le Sultan.
dune occupalion qui menace ses colonies de lEsl-Africain. Si les Anglais ])arvenaient à occuper les IciTitoires qui séparent lÉg^yple du Cap, les Allemands seraient jetés à la mer: quoique ce ne soit là qu"un danger éloigné, l'Allemagne s'en préoccu])e. Partout sur le terrain économi(jue, elle est la concurrente de lAngleterre et cherche à ruiner sa puissance commerciale ; les deux peuples, de rivaux, sont devenus ennemis; il se peut qu'un jour l'hostilité latente éclate ; si l'Allemagne n"aj)prouve la présence de l'Angleterre en Egypte que parce (ju'elle a intérêt à la tenir brouillée avec la France, si par hasard un accord entre la France et l'Allemagne devenait possible, TAngleterre serait menacée sur les bords du Nil.
La Russie enfin, qui partout est l'ennemie de l'Angleterre, qui depuis un siècle l'a toujours trouvée sur son chemin, qui un jour ou l'autre engagera avec elle une lutte décisive dans l'Inde ; qui, elle aussi, a des possessions dans l'Extrême-Orient et tient à la neutralité du canal de Suez; qui peut-être projette d'arriver un jour par l'Asie Mineure à l'Egypte et doit désirer la trouver sans défense, peut se prêter aux projets, soit de Tune soit des deux nations (jui sollicitent son alliance et consentir à agir avec elles contre son ennemie héréditaire.
La situation de l'Angleterre en Egypte n'est donc pas absolument assurée ; elle le sait et, malgré l'affectation que mettent ses hommes d'État à peu se soucier des réclamations de l'Europe, ils cherchent le moven de s'en débarrasser. L'Angleterre voudrait provoquer une nouvelle déchéance de l'Empire ottoman, qui affaiblirait les droits du Sultan sur les parties qui lui resteraient de son empire et légitimerait indirectement l'occupation anglaise, un démembrement nouveau de la Turquie oij chaque puissance prendrait son lot et oii la part de l'Angleterre serait au moins l'Egypte.
Pour conserver l'Egypte, elle abandonnerait même, s'il le fallait, Constantinople à la Russie. « Gonstantinople,
LA TUHQUIE PEUT-ELLI': COMPTER SUR LEUROPE 419
(Ht Loid S;ilisl)urv. présente iiiaintenanl moins d'inlérèt pour nous (juautrefois : cest en Egypte, c'est à Suez (ju"est pour nous la porte de l'Orient; et, si la Russie veut reconnaître notre occupation en Egypte, nous ne voyons pas (robstacle à son établissement, un jour non éloigné, à Constantinople. » L'Angleterre ne craint pas la suprématie militaire de la Russie sur la Méditerranée. Quand même la Russie posséderait les Dardanelles, il lui faudrait bien des années avant d'être capable de construire une Hotte de guerre assez puissante pour tenir tète à la Hotte anglaise. Elle ne craint pas davantage sa concurrence conmierciale; si la Russie s'emparait de Constantinople, de nouveaux déboucbés seraient, il est vrai, ouverts à son commerce, mais il ne suffit pas de posséder les déboucbés, il faut les utiliser et le commerce russe aurait fort à faire, avant de rivaliser pour le bon marclié et pour la (jualité, avec les produits ang-lais ; l'Angleterre ne perdrait que les marciiés du Danube et l'Allemagne les lui a déjà presque entièrement enlevés. Enfin elle n'a plus à redouter comme autrefois que les Russes se tracent, par l'Asie Mineure, une route jusqu'à l'Inde, puisque de ce côté le mal est sans remède et que la construction du cbemin de fer transcaucasien met la Russie aux portes de l'Inde, à Samarkand, en plein Afgbanistan (1).
C'est pourquoi rx\ngleterre, si elle se sentait sérieusement menacée dans l'Egypte, aclièterait volontiers l'appui de la Russie et conclurait avec plaisir une alliance peu probable, mais que cependant « croient impossible ceux-là seuls qui sont encore indjus des superstitions dune diplomatie vitïillie » (2).
(i) Cf. Curzon. Biissia in central Asia. Colonel llanna, Can Russia invade India ? Capitaine de iJovle, L'Inde sera-t-elle russe ou anr/Za/se ^ l*aris, 1884 ; Major von Haymerlë, England und Russland in central Asien. Vienne, 1885.
(2) Discours de Lord Salisburv. Kn même sens . Malrolin Mac Coll, Turkey or Russia. Fortnightly revietr.. ilecenibre 1893. Mme oiga NovikolT, Russia and England. Gaptain Gainbier, The foreign po-
420 TliOISIKMK l'AnTIK. — CIIAPITRK 1
Jus(ju à présent. la Russie na pas répondu aux invitations de lAngleterre ; elle espère sans doute assez pouvoir prendre un jour tout l'Empire ollonian pour ne pas tenir à le partager.
m. L'appui de TAulriclie n'est pas plus assurée à la Tun|uie (jue celui de la Russie. Dej)uis plus d un siècle cependanl. l'Autriclie s'est faite la j)rotectrice de l'Empire ottoman. Cette polili(|ue lui a été inspirée d'abord par le dang-er qu il y aurait pour elle à laisser prendi'c au.\ Russes l'embouchure du Danube, sa g'rande artère lluviale, ensuite par le rôle prépondérant, dans l'Empire austrohong'rois. de l'élément mag^yar hostile au développement des nationalités slaves, mais il est ])robable (ju'elle serait modifiée si les Slaves de lAutriche conquéraient dans la direction des aliaires intérieures et extérieures de l'Em pire, la prédominance à laquelle leur nombre leur donne droit.
« L'Autriche, disait le prince Gortchakoff, n'est point une nation, ce n'est qu'un gouvernement. » L'histoire de l'Autriche, la variété des éléments ethniques qui la composent, son manque d'unité politique et administrative et même l'absence de ces frontières naturelles qui contribuent à donner leur unité aux autres États,- tout justifie ce juge-
licy of Englund. Fortnifjhtli/ /rfjV^r, octobre 4895. Wic (rArgyll, Our respoiisdhilities for Tui'l^eij, 1876. U. Knyvet Wilsnn, Shall ire invite the Bussian to f.'oiistantinnple ? Contemporanj revieir, février 1897. Sir.V. Layard. Our relations icith Turkey ei Turkei/ and Enf/land. Contejnporanj review, 188."). Mac Coll. Easterri question- Contra, French, Russia and England. Fortnightli/ revieu\. juin 1895. Le.s intérêts de l'Angleterre en Orient ont, depuis vingt ans, inspiré une iiuiltitude de livres et articles ; en voici (}uel([ucs-uns outre ceux que nous avons déjà cités : Congrève. Anf/leterre et Turquie (1877). Lavoloye. L'Angleterre en Orient. Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1880. Revue diplomatique, 19 janvier 1889. L'Anglerre et la Russie en Perse. Fortniffhtly review, janvier 1892. Conservative foreif/n policy. Economist, 10 janvier 1891, Eoreign afj'airs and parti/ politics. Correspondant, 10 octobre 1895. Les Anglais dans la Méditerranée, Chypre ou la Crète? Saturday revieir, 12 octobre 1895, The Turk and englishdiplomacy.
LA TC ROUIE PEUT-ELLK COMPTE» SUK l'eUROPE 421
ment sévère. Les Etats dont elle est constituée; la Hongrie, la Bohème, la Styrie, le Tyrol, etc., n"ont été réunis que par le hasard des successions royales qui ont mis plusieurs couronnes sur un même front (1). Juxtaposés sans autre raison que des intérêts dynastiques, les peuples d'Aufricli(>-llong-rie ont conservé le sentiment de leur nationalité propre et chacun travaille à la faire triompher (2).
Trois grands partis sont en présence :1e parti allemand, le parti hongrois, le parti slave. Le parti allemand a été long-temps le seul maître de l'Autriche : puis il a été contraint par les événements à partager le g-ouvernement de l'Empire avec le parti hongrois et peut-être sera-t-il bientôt obligé d'agir de même avec le parti slave. Chacun de ces trois partis a sa politique particulière dans la question d'Orient. Les Allemands sont attachés par dessus tout au sol allemand, leurs vraies aspirations les poussent à l'ouest vers l'Allemagne, mais les événements politiques les ont rejetés à l'est, du côté des Balkans. Ils désirent vivre en bons rapports avec la Turquie, mais le mouvement qui entraine l'Autriche vers l'Orient amènera malgré eux un choc entre les deux empires.
Ce mouvement commença le jour où l'Europe brisa riiég-émonie de la maison d'Autriche. La bataille d'Auslerlitz, le traité de Presbourg. ({ui la chassèrent de l'Italie et de l'Allemag-ne occidentale, le traité de Vienne qui la dépouilla au profit de la Saxe et de la Bavière, la rejetèrent
(1) Cf. Himly, Histoire de la formation territoriale des Etats de l'Europe centrale. De Sticglilz. De l'équilibre politique et des nationalités. Sir (Charles DiJke, États de l'Europe en 1887 (réunion d'articles de la Fortnif/htly revieir et de la Nouvelle Revue, Paris. i887). Louis Léger. Histoire de l'Autric/ie/fonf/rie, des orir/ines à 1894. Duc dAbranlès. Les nationalités de l'Autrichellongrie et l'alliance allemande. Nouvelle Revue, déc. 1884.
(2) Tant que la Tunjuie fut puissante, le danger extérieur les maintenait unis : ils avaient besoin de toutes leurs forces pour résister au Turc. La faiblesse de lAutriclie est la conséquence de celle de l'Empire ottoman.
vers rOrieiit (1). La bataille de Sadowa lit de la Hongrie le centre de FEmpire et, depuis, TAUemagne ne cesse de pousser ses alliés plus loin encore vers Test, vers Salonique.
Dépossédée de l'Italie, chassée de la confédération allemande, lAutriche a vu dans une expansion de sa puissance en Orient une compensation à ses pertes ; malgré les in(|uiéludes du parti iit)iigTois, elle s'est laissé entraîner en 1878 à semparer de la Bosnie et de l'Herzégovine, dont la possession assurait ses communications avec la Turquie et lui permettait de surveiller de plus près les intrigues russes dans les Balkans. Quelques mois après, elle occupait encore le Sandjak de Novi Bazar qui la rapprochait de la Macédoine.
Les Hongrois ont aujoui'd'hui la prépondérance dans l'Empire; mais longtemps ils fuient soumis à la maison d'Autriche et ce n'est que de nos jours que le succès a couronné leurs rébellions. Lorsqu'en 1848 la marche irrésistible des idées libérales eût culbuté dans Vienne le gouvernement absolu et son plus dévoué ministre, le prince de Metternich, les Hongrois profitèrent du désarroi de l'Empire pour réclamer leur autonomie. Ils se révoltèrent contre l'Autriche et proclamèrent l'indépendance de la Hongrie, mais ils furent écrasés par les armées russes, envoyées par l'empereur Nicolas P'' au secours de son frère d'Autriche, et perdirent leurs principaux privilèges. Grâce à cette victoire, l'élément allemand conserva encoi'e quelque temps la suprématie: mais en 18G() elle lui fut ravie à Sadowa.
(1) La France et l'Allemagne se trouvaient alors d'aocord ponr se débarrasser de la domination autrichienne en poussant l'Autriche vers l'est. « En 1805. Talleyrand soumettait à Napoléon un plan qui consistait à écarter l'Autriche de l'Allemagne et de l'Italie et à tourner son aud)ition vers le Danube inférieur, (ientz écrivait à Jean de Mùller que Vienne devait cesser d'être capitale, que les provinces allemandes devaient désormais être frontières et la Hongrie le centre de l'empire.» Savons, llist()>re des Hongrois. Napoléon approuva l'esjtrit de ce projet tout en jugeant son exécution immédiate impossible. Vandal, Xaj)oléo/i et Alexandre, t. 1.
LA TURQUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 423
La vicloire de la Prusso, en même temps (ju'elle enle- A'ait à rAuti'iche riiég-émonie en Allemagne, privait la race allemande de son principal moyen de domination sur les autres races de rAulriclie-Hong-i'ie; le parti allemand ne pouvait plus compter sur l'appui effectif et moral de la confédération germanique.
Plulùl que de déchoir de sa toute-puissance, il aima mieux s'entendre avec les Hongrois et partager avec eux la souveraineté. Le système dualiste, qui fut alors inauguré, est tout au prolit de la Hong-rie et lui donne la véritable direction des affaires [i). (Jr, les Tlongi'ois veulent le maintien de l'Empire ottoman et ils s'opposent à toute extension de lAutriclie vers l'Orient qui augmenterait le nombre de ses sujets slaves, parce qu'ils ont sous leur domination des peuples slaves à qui ils refusent les libertés qu'ils ont obtenues pour eux-mêmes, et qu'ils craignent le développement parallèle des nationalités slaves dans les Balkans et en Autriche.
Cependant leurs elforts sont restés vains, ils n'ont pu empêcher l'Autriche de se reporter vers l'Orient, ils n'ont pu empêcher davantage les slaves de l'Empire de se compter et de s'org-aniser.
C'est vers la fin du xviii'' siècle que les premiers, les Tchèques de Bohême commenci'rent à se souvenir d'euxmêmes et de leur parenté avec les autres Slaves. Ils reconnurent alors la nécessité de s'entendre et de se défendre s'ils ne voulaient être absorbés par l'élément allemand. De Bohême, le mouvement patriotique s'étendit peu à peu à toutes les populations slaves de l'Autriche (2).
(1) Toutes les fois, en etTet. que les (lélf'irations des parlements cisleilhan et transleitlian se trouvent en désaccord sur une des questions qui leur sont soumises par un des ministres de riùnpire, il est certain que l'intérêt des Hongrois trioin[)hera. car, très unis, ils ont toujours la majorité sur leurs adversaires slaves et allemands qui ne savent pas se mettre d'accord et restent divisés même lorsque le conllit amène la réunion des deux délégations pour un vote général.
(2) V. l'vpine et Spasovic, Histoire des littérateurs s/ayes. (Etudes
424 THOISIKMK PAHTIK. CHAPITRE I
Mais jusqu'à ces dernières années les éléments slaves, trop différents de lang^ue, de nueurs et de religion pour s'unir facilement dans une action commune contre l'oppresseur, s'étaient contentés de lui opposer une résistance passive, ils se bornaient à garder jalousement leurs traditions et leurs coutumes et à ne pas se laisser germaniser.
Aujourd'hui la lutte a changé de caractère et Tchèques, Polonais. Slovènes-Croates, unis dans uncomnmn mécontentement, fatigués de la domination austro-hongroise et las « d'être isolés en Autriche comme Israid dans Bahylone » (1), revendiquent dans les affaires de l'Empire la part (jui leur revient.
Les élections de 1896 voyaient le triomphe du parti jeune tchèque en Bohème, il se formait dans le nouveau Keichsrath un groupe de plus de cent députés autonomistes avec le(juel le gouvernement eut à compter dès les premiers jours pour constituer sa majorité (2).
LecaractèreduParlementétait ainsi hrus(juement modifié, les ministres de l'empereur Fran(;ois-Joseph avaient jusqu'alors réussi à retarder la terrible crise qui éclaterait le jour oij se poserait ouvertement dans le Reichsrath la question des nationalités, et ils avaient étouffé les luttes de races sous les luttes de partis. L'importance du nouveau
roupe slave autonomiste rendait cette politique dorénavant impossible. Le comte Badeni, forcé d'en faire le noyau de sa majorité, dut rémunérer son concours
historiiiuos etluiograpluques et linguistiques des Slaves au wiiie siècle) ; Louis I.t'ger. Histoire d'Autriche-IIonyrie, p. 414 et Revue suisse, L'Historien national de la Bohème, François Palachi/. oct . ot nov. 1876.
M) Discours de M. (Iregr, chef dos jeunes Tchèques, 23 dcceiuhre d891.
(2) Selon la carte des élections de M. Frcylag on compte actuellement au lleirhsrath: Alloniands progressistes et lihèraux. 77; nationaux, 44; chrétiens sociaux antisémites, 30 ; Alieiuands ch^-icaux et conservateurs. 31: Tchèques, 79; Slovènes, 1(>: Croates, II; Serhes. 2; Polonais. (J8; liuthènes, M: Roumains, (i ; Italiens, ti); Socialistes, 14. Y. tk'uoist, Jm monarchie Aiistro-I/onf/roise et l'équilibre européen.
LA ÏUIÎQUIE PliUT-KLLE COMPTER SUR L EUROPE 425
et l'ordonnance sur les langues satisfit les premiers vœux des Tchèques (1). Mais en même temps, elle groupait les dilférents partis allemands épouvantés contre Tennemi connnun. et par contre-coup, consolidait les liens jusque-là bien faibles qui joignaient les divers groupes delà majorité slave. La lutte des races est ainsi commencée, (juand linir-a-t-elle? Comment TAutriclie sortirat-elle de la crise qui la décbire ! Tavenir reste obscur: il est toutefois improbable que les Slaves, plus nombreux (2) et aussi unis que les Allemands, consentent à capituler. Les Tchèques veulent (jue la Bohème prenne place à coté de l'Autriche et de la Hongrie dans le gouvernement de TEmpire, les Galiciens à la tète des autres groupes slaves réclament une extension des pouvoirs des diètes locales et le développement de leurs autonomies. Petit à petit, le Reichsrath cède à ces vœux, trialisme et peut-être ensuite fédération, voilà semble-t-il, les dons de l'avenir (3).
Quel(|ue solution qu'il intervienne, la part des Hongrois
(1) Los ordoniiiuices d'avril 1897 sont au iKniibro de doux, la prciniore ('tahlil l'ogalito do la lauguc tohèque et de la langue allemande en liohèmo. dans toutes les administrations et devant les tribmiaux, la seconde règle le choix des fonctionnaires en lîohème. L'article ler de cette ordonnance est ainsi conçu : « l^es fonclionnaires des triliunaux, des parquets et de toutes les ailuiinistrations du royaume de
Uohème auront, à partir du 1er juillet 1901, à fournir la preuve de
leur capacité de parler et d'écrire correctement tes deux langues. »
(2) Sinon dans le lîeichsratti au moins dans l'Empire ; les statistiques sont difliciles à ('tablir et vagues, ilimly. Histoire de la formation (les Etats de l'Europe centrale, i-ompte : Slaves. 20 millions; Allemands. 10 millions; Magyars, 7 millions; Roumains, 3 millions.
(3) V. Correspondance <lc Vienne au Temps, 21, 2(j novembre, 11 et 20 décembre 1897. Bom-lier, Les Tchèques et la Bohème contemporaine, l^aris. 1897. Benoisl, La monarchie Austro-Hongroise et l'équilibre européen. Bévue des Deur-Mondes. 13 octobre et le'' décembre 1897, 13 juillet I89S. Lefaivre, J.e dualisme en Autriche- Hongrie. Yovi, Le compromis Austro-Hongrois et son renouvelle ment en 1897. Bévue des questions diplomatiques et coloniales, mai 1897. lieaumont, La politique intérieure de l'Autriche. Revue des questions diplomatiques et coloniales, octobre 1898, etc., etc.
42G TROISIÉMK PARTIE. — CIIAPITHE I
dans le j^ouvornomciit de IKinpire en s«'ra diminuée (1). el ce n'est plus leur influence qui suffira désormais à arrèfer l'Kmpire dans sa marche vers l'est.
Déjà, depuis le traité de Berlin, FAuti-iche obéit à la force (jui. malgré elle, la pousse vers lOrient, elle s'est l'ait un instrument de la Serl)ie, elle a construit le chemin de fer (jui réunit Vienne à Salonique. Ses marchands inond(;nt la Péninsule des lîalkans de leurs produits et seuls y peuvent faire concurrence au commerce allemand. Elle assure sa domination en lîosnie et Herzégovine, et menace chaque jour davantag'C le Monténég'ro (2), elle augmente, autant qu'il est en son pouvoir, son crédit en Macédoine ; ses consuls y font une active propagande, y combattent linfluence russe, et de Salonique à Monastir créent un parti autrichien: elle soutient les Koutzo-Valaques, elle s'attache les Albanais catholiques. Quand même les Hongrois resteraient les maîtres de Fempire. à moins qu'il ne périsse, il est à prévoir qu'un jour oii l'autre il se trouvera entraîné à rompre avec la Turquie pour s'annexer les provinces qu'il travaille aujourd'hui.
L'x'Vutriche alors s'étendra vers Salonique, elle appellera à elle les populations slaves des Balkans, elle s'incorporera définitivement la liosnie et l'Herzég-ovine, puis elle
(1) On sait que le compromis, révisable dans les dix ans] (1877, 1887, 18!)7) au iioint de vue économique^ n'a pu encore être renouvelé. Les Allemands même sont las des exigences des Hongrois, ce sont eux d'ailleurs cpii par leur obstruction systématique empêchent le liei(disrath de discuter la question. Un accord contre les Hongrois entre Slaves et Allemands n'est pas siu* ce terrain entièrement impossible.
(:2) Le gf)uvernemenl auslro-bongruis décidait en j\ùllet de celte année la construction d'ime ligne de chemin de ter reliant le réseau de la Bosnie et de rilerz('goTine aux jtorts de llaguse et Castelnuovo. Par celte ligne se com[iIête linvestissement militaire des frontières du Monténégro.
LA TUnoUlE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'EUROPE 427
cliercliera à s'annexer les populations de la Macédoine, et, dans ses protecteurs d'aujourd'iiui. lEmpii'e ottoman trouvera ses plus dangereux ennemis.
IV. Jusquà présent la politique de l'Allemagne en Orient a été simple et stable ; ses intérêts se sont toujours trouvés d'accord pour en faire la protectrice de la Tur({uie et, à moins de circonstances nouvelles, toujours possibles mais impossibles à prévoir, l'Empire ottoman doit voir en elle son plus ferme défenseur.
L'Allemagne fut d'abord indilférente au sort de la Turquie (1 ) ; sans frontières communes, sans cotes sur la Méditerranée et par conséquent sans désir d'y établir sa prépondérance maritime, sans commerce dans le Levant, elle ne se souciait pas des questions orientales, elle n'avait aucun intérêt à défendre sur le Bospbore ni aux bords du Nil. Elle ne voyait dans la question d'Orient qu'un moyen de tenir en balance l'Autricbe et la Russie et de s'assurer leur amitié.
A mesure que l'alliance entre les trois Empires devint moins étroite, l'AUemag-ne se rapprocha de l'Autriche. Au traité de Berlin elle prit parti pour elle contre la Russie et l'aida à défendre la Turquie. Tant qu'elle eut néanmoins l'espoir de conserver l'alliance de la Russie, elle ne voulut pas fixer irrévocablement son attitude enOrient et en 1868 le prince de Bismarck disait encore : « Si la crise orientale « éclate, nous n'y sommes pas engag-és au premier plan. « Sans manquer à aucun engagement, nous pouvons attendre « que les puissances intéressées dans la Méditerranée ou le « Levant prennent leur décision et se décident à un com- « promis ou à une g-uerre avec la Russie. Nous ne sommes (( pas appelés à prendre l'initiative dans un sens ou dans (( l'autre. Toute puissance ({ui cherche à peser, à agir sur la « politique des autres pays et à diriger les choses, périclite
(1) V. sur la I^russe en Orienl au xviiie siècle : Sorel, La question d'Orient au xvnie siècle ; Duncker, A us der Zeit Friedriechs des Grossen. Leipsig, 1876.
428 TUOISIKME PARTIE. CHAPITRE I
H ("Il (Icliors (lu tcnitoire (jiic le l)0[i Dieu lui a assigné, elle (( ne fuit ]»as une poiilicjue (rinlérèts. mais elle est à la chasse « (lu [ireslio-e. Nous ne ferons rien de pareil ; dans le cas où « une crise orientale viendrait à éclater, nous attendrons « l'attitude que prendront les puissances plus intéressées. « avant de fixer notre attitude à nous (1 ). »
Mais depuis. rAllemag-ne a vu diminuer de jour en jour son espérance de contracter alliance avec la Russie : son commerce pour se développer a exigé rétablissement de rapports cordiauxavec la Tur(iuie : l'empereur (juillaume, monté sur le trône (1888) a partout affirmé plus hardiment les visées et les volontés que les finesses du prince de Bismarck dissimulaient davantage. En Orient, il a franchement pris parti, il a rapproché lAUemagne de la Tur(}uie. En 1889 il est allé rendre visite au Sultan à Constantinople et Fa traité en allié (2) ; depuis, il luiatoujours témoigné son active sympathie. Ce sont des officiers allemands qui ont réorganisé l'armée turcjue. des officiers allemands Font commandée dans la guerre turco-grecque tandis que la diplomatie allemande appuyait la Turquie de toute son inlluence. Aujourd'hui dans un nouveau vovage, Fempereur Guillaume va recueillir le fruit de ses services et affermir encore la prépondérance deFAUemagne à Constantinople et dans l'Asie Mineure. Il s'assure ainsi dans l'Europe orientale un allié dont le concours accroît considéi-ahlement sa puissance et ses forces militaires.
Cette politique sert également les intérêts commerciaux du peuple allemand. L'Allemagne veut la paix en Orient, elle veut la confiance de la Turquie et des petits États des Balkans, parce qu'elle veut, par son commerce, par le développement de son inlluence. par l'expansion de la
(I) Discours au lieiclisla^' du 0 fi'Vi'ier 188G.
(i2) V. Preussiche Jalirbiirher do novembre 188'J, Revue de la presse allemande. Maxime Pelil. La Turquie et la Triple alliance. Revue hleue. noveinhrc 188".).
LA TLRnUIE PEUT- KLLIi GOMPTKU SLR l'eLHOI'E 429
lani;"U(' allciuande, sassiiiiik'r loiilc IKiiropo orii-nlalo. Si cette ambition ne paraissait déiiiesurée. on dirait (pie de ces contrées rAUeniaune veut se faire une colonie t'uropéenne.
Cest lorscjue l'adoption du système protecteur en Italie, en Autriche, en Russie et surtout aux États-Unis ferma au commerce allemand quelques-uns de ses principaux débouchés (|ue les Allemands connnencèrenl à jeter b'S veux sur la Péninsule des lialkans (1). Ils s'avisèrent (ju'elle recelait d'Importantes richesses naturelles, qu'elle olfrait de merveilleux débouchés à leur commerce. (|ue son sol pouvait nourrir bien plus d'habitants (ju'ii n en porte (2), qu'il y aurait tout avantage pour la patrie allemande et aussi pour les colons à s'établir a sur les provinces du Danube et du nord de la Turcjuie, sur les rives de la mer Noire qui offrent un terrain vaste et fécond, assez g-rand pour doubler la superdcie de l'empire allemand », au lieu d'aller se perdre dans la masse des habitants de l'Amérique du Nord (3). De ce jour, l'Allemagne travaille à germaniser l'Europe orientale. Dans cette conquête elle a pris l'Autriche pour son pionnier, elle la pousse vers Salonicjue et l'encourage dans ses plans sur la Macédoine,
En 1878 l'Allemagne apporta une attention spéciale (4) à assurer à l'Autriche et j)arconsé(juent à elle-même, des voies de connnunication vers Test. Le traité de Berlin confirma la liberté de navigation du Danube déjcà stipulée par le traité de Paris: il chargeait en outre l'Autriche
(i) Au xviiie sii-cle déjà, les grands économistes allemands el i)arliculièremcnt Roscher et Jiislus Mœser, avaient [>révu ([ue l'avenir commereial de rAllemagne éiail dans l'iMu-ope orientale.
(2) La moyenne des hahitanls en Allemajine est d'environ 79 par kilomètre carré, elle est de 30 par kilomètre carré dans la Péninsule des Balkans.
(3) Deutsches Volksblatt. de Municli, 15 février 489i. V. épilement Dehn, Deutschland nach Osten, Frary, Le péril national (diap. ler, le rêve de M. Bismarck), 1888.
(4) Voir le discours de M. <le Bismarck au Reiclislag du 19 février 1878,
i30 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
(rexéculcr les travaux iiécossaircs pour assui(.'r last^curitc •le la navlgalioii aux Poiics de l't'r. (le ii rlail j)as encore assez }K)ur- satisfaire lAutriclie et I Allenuif:;ne : les Iraus- ])()rls par le Danube sont incommodes, il n'est navigable (prune parlie de j'ann«'^e. en tout temj)S. el mali;ré les ti'avaux (ju'on peut y elleeluer, les eommunications j)ai' celte voie restt'ront longues et difliciles ; aussi les articles 10 et 30 du traité de J3erlin décidèrent qu'aussitôt après la conclusion de la |)aix, une conférence se réunii-ait entre lAutricbe. la lloni;i-ie, la Porte, la Serbie (;t la Buliiarie. alin de sentendre sur la construction de cbemins de fer (jui mettraient ItM-ient en communication avec le centre de l'Europe (1).
Le 9 juin iHH'.i. une convention signée enire l'Autriche et la Turquie permettait à TAutriche de raccorder les li£:nes autrichiennes avec le chemin de fer turc de Salonique à Mitrovitza (2).
Par la construction de la ligne Yienne-Saloni(jue, les Allemands et les Autrichiens avaient un instrument de pénétration de premier ordre. Les j)remiers surtout surent en user. Le commerce austro-allemand se développa rapidement, au détriment du commerce anglais, que les
(1) Sur les chemins de fer orientaux. V. Delin, Les chemins de fer nrientuxi.r. Vlailan (Jeorgevileli, La Serhie au co/if/rès de Berlin. Applelon, ^'ervia. Ausiria, Turkey and Riissia.
Ij'uno (les condititjns de l'appui (pie rAulriclie pnMa i'i l;i Serbie au (■on<,M'("'s de Berlin fut que rclle-ci conslruiriiit à ses frais sur son territoire des li{j:ncs de chemin de fer administrées par des com]tairnies autricliiennes el (pii devaient mettre la Serbie sous la domination cconomi(]ue de l'Autriche.
(2) l^a coidërencc slipul('e par le traité de liei'lin, avait eu lieu à Vienne en 18Si, mais c'est la convention de IS.s;{ ipii trancha (b'iinitivemeni les dernifjres dillicult('s. Vranja. le lieu où l'Autriche a obtenu que se fil le raccoi'deincnt est une position slrah'f^dque importante (pii commande les (bililes donnant accès en Tunpuc. .\ussi la Porte nt-elle (}uelques dilllcultés, mais inquiétt'e d'un autre c()té par l'Angleterre au sujet de rArnu-nie, elle Unit par c('der. Sur rimp(U'lance stratégique de la ligne Yienne-Salonique, \ . Haratieri, La situajsione milifare in Oriente.
LA TUHnUlK PKUT-KLLIO COMPTER SUU l'eUROPE 431
tronroiis de ligne conslruils depuis 1867 et reliant les grands ports à l'intérieur du pays avaient jusqu'alors seul favorisé (1 ). Les Allemands inondèrent la Tur(juie de leurs produits: partout leurs articles à bon marché (diassèrent les articles anglais. Le clnlfre de leurs exportations qui n'était en 1882 que de deux millions de francs, était monté en 1889 à seize millions (2); depuis, il n'a fait que croître. Les ingénieurs et les capitalistes allemands à Constantinople exploitent d'autre part lamitié qui unit la Turqui<' à l'Allemagne, et presque toutes les concessions avantageuses sont aujourd'liui entre leurs mains (3).
En Serbie, en Bulgarie, en Roumanie, le commerce austro-allemand a suivi la même marche ascendante, les marchés seri)es sont presque entièrement aujourd'hui entre les mains d(^ l'Autriche (4); la Koumélie appartient à
{i) Cf. Dehn, Deutschland nach Osten. 2e partie (OEsterreich- Uiigarn im Koichsiiciilschen IJclil). Miini(-h. d890. Laveleye. La Péninsule (les Balkans (interview de MM. Kalnoliy et llaymerlé). Discours du comte Andrassy aux deléirations, Archives diplomatiques, Chroniques, 188G. (Icorgiadrs. Les A/Iemandsen Orient. Ecotiomiste français, 3 nov. iKS8. Strocll, Die /fandels/)olitik der Dalkan Staafen, Leijizig, iS\)2. F\iunmermoni,L'e.r pansion de l'A Uemaqne. Paris
(2) I<]n 1898 les deux Etats signaient un traite de commerce. les capitalistes allemands obtenaient la même année dlmportanles concessions de chemins de fer à continuer en Asie-Mineure. V. Economist, 9 novembre 1881>. The (ierman emperor and the Sultan. Saturday review. 9 novendjre 1889, (iermanij and the Porte.
(W) .\pr(''s la guerre grecque notamment, leur finance, énergicpieinent soutenue par les représentants de rvilemagne à Constantino[)le. profita largement de la reconnaissance de la Turquie, la Deutsche lîanlv de (Jonstantinople faisait au gouvernement ottoman une avance de fiOU.OOO livres à des conditions ont'reuses. la compagnie allemande des chemins de fer d'Anatolie obtenait des concessions nouvelles, enfin toutes les fournitures d'armes et de matériel de guerre toinbaient entre des mains allemandes.
(•4) « La création îles cliemins de fer orientaux dans les anciennes ju-ovinces danubiennes, l'ouverture du conimerce de la Macédoine et des vilayets d'Andrinople ne nous ont apporté aucun profit,
43^ TROISIÈMK l'AMTIE. CIIAPITUr; I
I Allcmaiiiif. clk' y iinpoilc iiiainiciiniil cciit (lix-so{)t inillioris de iuai"ciiaii(Us(\s pai" an. soil dcjuiis [HH'.i une auunienlation <le cent pour cent (I): en liulgaiie Je même, l'exportation allemande de deux millions de francs en 1883 est montée à douze millions en 181)4.
En même temps qu'elle s'empare du commerce de rOricnl. l'Allemagne clierclu' à y dévelo[)per l'inlluence, la lang:ue et les habitudes allen)andes; la société scolaire pour l'expansion du g;ermanisnie à l'étranger a fondé des écoles à Constanti[iO{)le, Jassv. Hucharest, lielg^rade (2) ;
tandis quo rAII(Miiiif;iio cl lAulriclio en tiraicnl poui' Icnr inlliienee un puissant moyen de fx-nrl ration. En Hnliiaric. iioti-o cliilfro d'exportation nous a fait (lescendre au cinqnièino rani: : en Serlde. il n'est fonsaminé on 189i cpie pnin- iifî.liSl» Cranrs i\o nos prodiiils. contre une importation auslro-lioiii^i-oise de 20 millions, anjLilaise de '^ millions et allemande lie 2 millions 81i.l3;{ francs. Kn Houmanie, nos envois n'ont proiiressi- (pie de 11 millions l/'2 |>endant la dernière p('riode décennale, tandis que l'AUemajine aui^nientiut les siens de 7i millions. » Rapport de M. Raihi'rti sur le budfiet du ministère des (i/f'dires étz-ant/ères pour /'e.jercice 1H96. chapitre : La crise île nos expoiiations. V. égal, passim. Moniteur officiel du commerce, 181);) et Chousscrie, Le commerce français en Roumanie. I88i.
I.,a décadence du commerce anglais et français n'est pas seulement due au [dus (l'hahileté des marchands autrichiens ou allemands, et aux plus grandes faciiil('s que leur donnent les voies de comumnications. L'.Vutriche et l'Allemagne prolilenl dans mille circonstances de leurs rapports amicaux avec les t^lats des I3alkans et la Turquie. La réorganisation de larmée turque, l'organisation de l'armée roumaine ont valu de nomhreuses commandes à l'Allemagne. L'.Vutriche a conclu des traités de commerce avantageux avec le Monténi'gro et la Serbie qui sont entrés dans le ZoUverein austro-hongrois, (les traités ouvrent (■gaiement la I^ulgarie. qui aprc'S 1883 a (dabli une ligne de douanes entre la Honmidie et la Turquie (Voir Débats du 23 f^évrier 1886). ce ipii fra[)pe les produits anglais cl frani.ais qui ont à payer doubles droits de douane : les premiers, en (l('l)ar(]uanl dans les ports turcs, les deuxii'mes à la fronlicrc ronmeliote, taudis (pie les produits autrichiens passent en fran(diise par la Serbie.
(1) V. Statisliques dctailli'cs dans Scliwob, Le danfjer allemand, p. 47 et suivantes.
(2) Cf. Millier, Die deutscfien Schulen ini Auslande, Ureslau. 1885. L'.Mlcmagne travaille aussi à la germanisation de l'.Vulriche et surtout de la Bohème. La socii-té scolaire de Berlin est secondée par l'association allemande fondée à Vienne en 1880 et (pit en 1885 comptait déjà près de 100.000 membres.
i.v TunouiK l'KiT-ELLr-: coMi'TKi! SIM l'ki liOpl-: 43:j
le g-ouverneinent allemand esl toujours disposé de son côté à prêter ses officiers et ses fonctionnaires aux gouvernemenls des États des Balkans. Pour pouvoir continuer tranquillement cette conquête pacifique de TOrient, TAllemagne veut la paix. Il nest pas aujourdliui un commerçant de Hambourg- ou de Francfort dont les affaires ne souffrent « lorsque là-bas, dans l'Orient, les peuples se battent (1) », aussi toutes les fois que les sujets du Sultan tentent de se révolter, ([ne les petits Élats des Balkans menacent la Turquie, rAllemagiie intervient et s'efforce de maintenir le s/afu quo. Elle est en outre prête à défen<lre la Turquie contre TAng^leterre qu'elle ne veut pas laisser définitivement installée en l%ypte, et sans croire absolument comme le général Skobeleff'que h le cliemin de Constantinople conduit à Berlin (2) », elle ne voudrait pas cependant dune extension de la Kussie vers le sud ((ui accroîtrait liop considérablement la puissance moscovite.
V. Connue l'Allemagne, la France semble fidèle à sa p<ditique en Orient. Elle protégée l'Empire ottoman, mais elle met à cette protection des conditions et des réserves considérables (jui en atténuent singulièrement fa valeur.
Du xvi'^ au XVIII'' siècle, la France s'est dite l'alliée de la Tur(juie. L'amitié de la Porte lui était utile dans sa lutt<' contre la maison d'Autricbe, elle était profitable à son commerce, elle lui donnait la prépondérance sur toutes autres nations chrétiennes en Orient.
Grâce aux secours que lui apportèrent les armées de Soliman, François T'-put résister à Cbarles-Quint, Mohammed IV servit Louis XIV en investissant la ville de Vienne et en décidant ainsi l'empereur Léopold à conclure la trêve de Ratisbonne.
(1) (( Wenn dort in dom Orient die Vojker auf einandor sclilagen » (Gœlhe).
{•i) V. l'reussisrhe Jalirbiiclier, janvier i896. Politischc Trdumereien .
Les Français jouissaient dans TEmpiro ottoman de privilèg-es exclusifs ; les capitulations n'accordaient quà eux U\ droit d'v faire du comnierce (1 ) et si (juelque nég^ociant étranger voulait traliquer avec la Turquie, il devait se couvrir de notre pavillon (2). Aussi, presque tout le commerce de l'Orient était entre des mains françaises et l'industrie de Lyon. Paris. Mai-seille, vivait de ses rapports avec la Turquie (3). C'était une raison pour décider la France à prendre la défense de la Porte contre ses ennemis. « L'Empire des Turcs, écrivait Montesquieu, est à présent à peu près dans le même état de faiblesse où était autrefois celui des Grecs, mais il subsistera encore longtemps, car si quelque prince que ce fût mettait cet empire en péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes de l'Europe (c'est-à-dire la France et après elle l'Angleterre et la Hollande) connaissent trop leurs affaires pour n'en pas prendre la défense sur-le-champ. »
La France était la protectrice des chrétiens dans l'Empire ottoman. Cette prérogative rehaussait considéi-ablement son prestige auprès des populations chrétiennes de l'Orient, auprès des puissances (|ui avaient (h's nationaux en Turquie et auprès de la Porte. L'ambassadeur de
{[) V. Uenoit, Etude nui- le véi/ime des capitulations coachies par l'Empire ottoman avec la France: tM-raud (liraiid. De la juridiction française dans les Echelles du Levant et de Barbarie.
i^l) Ce privilège l'iil stipiil(' |iui' un Iraih' (h^ 1."^m(1 cuire la franee el l;i Turquie, la t'raiice le riM-iania iiisquau wip' sircie avec jalousie. V. coMite (Je Saiiit-Priesl. Mémoire sur le coinmern- français dans le Levant.
(;{) Comte (Je Saint-l*riest. Mémoire sur le commerce des Français dansle Levant .-(V. dans réditiou iiuhliée par Fècole des lanuues oricnlalcs en 1877, page \\%\ un Tableau (/énéral du commerce français dans le Levant, extrait de docuuuMils oilicielsdu IJurcaudu Comuieree:) llaudmud. Recueil des instrurlio/is au. r ambassadeurs. touieMll, Russie, introduction; Vaudal, F/ie ambassade française en Orient sous Louis X \'.
LA TURuUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 435
France en Turquie y était reg-ardé comme « un vice-empereur, comme le grand Vizir des chrétiens w (1).
Ces avantag-es n'empècliaient cependant pas la France de se tourner souvent contre la Turquie. « Nous rencontrons partout dans les rangs de nos ennnemis, disait un grand Vizir à un envoyé de Louis XIV, les Français qui se disent nos amis. » Henri IV et Sully reprenant un projet autrefois caressé par Charles VIII (2) voulaient, dans le « grand dessein », expulser les Turcs d'Europe (3). Sous le règne de Louis XIV, des armateurs français a entrejirenaient une guerre privée contre la Turquie, ils se faisaient corsaires, écumaient les mers orientales » (4), tandis (jue le Grand Roi proposait au Pape, à l'Empereur et à Venise de se liguer avec lui contre l'infidèle. Il accordait en 1604 à l'empereur Léopold un secours de six mille honmies qui assurait la victoire des Autrichiens sur les troupes de Mohammed IV à la hataille de Saint-Gothard; de 1645 à 1669 il soutenait les Vénitiens assiégés par les Turcs dans Candie et leur envoyait successivement plus de 50.U0U hommes. C'est que la « nation très chrétienne » ne pouvait aimer les Turcs, elle les méprisait en se servant deux (5), et lorsqu'elle écoutait ses intérêts, elle faisait violence à ses sentiments.
(1) Vandal. Une (unbassade française en Orient.
(2) Charles Vltl qui dc-sirait s'emparer de Conslantinople avait en iili acliel(' à André l'aléolof^iie ses droits sur riunpirc (irec. Conseillt' par (lonnnines, (]ui. dans ses mémoires, présente la conquête de la Turquie d'Asie comme facile, il essaya dentrainer Venise dans une guerre contre les Turcs, rechercha le concours de Zizi'u. frère de llajazet,et tenta de con([uérir le royaume de Xnpies pour s'en faire une base d'opérations contre la Turquie. Louis Xil. son successeur, eut quelques projets analo^^ies.
(3) Faisons ce|»endant observer que Henri IV n'a jamais si'rieusenient songé à o.\éru\cr]e Grand Desaein. Les projets contre la Turquie particulièrement, n'avaient été pour lui (pic « sfiéculalion lointaine, matière de causerie avec son conlident et s'('taieut transfornK's dans l'esprit plus passionné de celui-ci en un plan d'opérations immédiates. » Henri Martin, Histoire (te France, t. X. page i9i.
(4) Vandal, Louis XIV et l'Egypte, Brocha Parie, 1889.
(Tj) « 11 est constant, Sire, écrivait le chevalier d'Arvieux, ambassa-
436 TUOisiÈMK rAmii:. — r.iiAPiTHF. i
Avoc la (lécadcncc de la maison (rAutricIie. avor lOnvcrture de la 'J'urquie au commerce étranjz:er sans distinction de nationalités, avec Icxtension aux sujets de toutes les puissances des privil<>g-es dont les Français étaient autrefois les seuls à jouir, avec laffaiblissenient de TEmpirc ottoman ({ui n'était plus en état de secourir ses amis mais au contraire réclamait pei'pétuellement leur secours, les intérêts qui liaient la France à la Tur(juie dis])arurt'nt. La France se montra dès lors jdus prête à démend)rer son alliée qu"à la défendre. Louis XIV avait un moment pris en considération le plan de Leibnitz et caressa le jtrojet d'une conquête de l'Lg-ypte (1). Louis XVI en 178!> le reprit, il voulait s'allier avec l'Aut'-iclie et la Russie pour partager l'Empire, et demandait l'Egypte pour sa part.
La Révolution fit oublier à la France ces projets de conquête, mais Jionaparte. sous le Directoire, y revint t-l il attaqua l'Empire ottoman en Egypte {:2).
Les populations sujettes de la Tunjuie espéraient toutes alors en la France. Dans la Révolution, elles avaient vu l'aftirmation du droit des peuples à l'indépendance, elles
deurde France à Conslanlinople. au roi l^ouis XIV. que les Turcs sont les plus fiers et les plus arrogants de tous les hommes. Un If." s long usage m'a convaincu qu'ils ne sont Jamais atnis que de ceur qui (es maltraitent, et qu'ils n'accordent jamais rien (jue par ta force. Ils sont incapables de goûter les meilleures raisons que <piand elles partent de la l)ouche du canon. »
(1) Leibnitz ecrivit-il réellement un mémoire sur ri']gypte.la (pieslion est douteuse, certainement il avait compris l'importance de ce pays : est isthmus mundi principatis... Orientis occidentis que vinculum (lisait-il. 11 est probable qu'il a fait part de ses idées à Louis XIV. Depuis longtemps (lolbert voulait, avec le concours de la i^orte. « ramener dans la Méditerranc-e le commerce de ri']xtrème-()rient en le taisant passer par l'Egypte, et le mettre tout entier entre nos mains. L'hostilité de la Porte fit échouer ce projet et il est certain qu'à la fin du régne de Louis XIV (piehpies-uns de nos hommes d'I^tat rêvaient de s'emparer de ri<]gypte par la force s'il le fallait ; Vandal. Louis XJ V et rh.'f/1/pte. Twiss. Leibnitc and Ef/j/pt. Sorol. L'Europe et la Révolution Française, tome t. chap. n. j$ d2.
[t) Commentaires de Naj)oléon. tomes II et \\\. Expédition d' Egypte ;. Boulay de la Meurthe. Le Directoire et ierpédition d'Egypte.
LA TURQUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 437
espéraient que les Franrais viendraient les sauver puisque, après avoir su conquérir leur liberté, ils proclamaient que I dans toute' l'Europe ils secoueraient le joug- des tyrans. La Grèce, la Serbie appelèrent Bonaparte à leur secours (1). Il avait d'abord écouté ces appels ; il rêvait de conquérir l'Empire ottoman avec l'aide de ses sujets soulevés, d'aller écraser la puissance anglaise dans les Indes, puis de se retourner vers l'Eur-ope et de la prendre à revers pour revenir clierclier les Irônes de France et d'Italie (2) ; mais bientôt il fut Irop absorbé par son duel avec l'Europe pour poursuivre ses projets de jeunesse et il ne regarda plus vers l'Orient. Plus tard, selon les besoins de sa politique et les intérêts du moment, il s'unit à la Turquie, l'abandonna à la Russie, l'cclierclia encore son alliance, mais elle n'entrait plus (jui; comme appoint dans ses combinaisons : tantôt il s en servait pour se concilier l'Autricbe en lui montrant les dangers de l'ambition russe, tantôt il la présentait comme appât à la Russie (3), mais jamais les circonstances ne lui permirent de travailler à la idéalisation d'un rêve qui ne l'abandonna pas (4).
(1) Cf. Biltt'lns. Con/ere/ire au Cercle Sdint-Shnoii sur la Grèce, 1883. Nouvelle reçue. IS se[)(eiiibre 1889. Annales des sciences politiques. La France et le développemenf du principe des nationalités, 13 mai 1893.
Lorsque Bonaparte, en Egypte, porta les premiers coups <à l'antique Empire ottoman, les (irecs jaloux déjà de recouvrer leur indépendance tournèrent les yeux vers lui. Le porte Rij^^as s'adressait au général français victorieux et lui demandait do l'aider à fairi triompher le mouvement dont il était le chef, t^n 1797. fJonaparte avait envoyé en Grèce deux (iorses, les frères Stephanopoli pour préparer une révolte. Karageorge s'adressa de même à Napoléon.
(2) c( Sans le corsaire anglais et l'émigré fran«;ais qui dirigèrent le feu des Turcs, et qui joints à la peste me tirent abandonner le siège de Saiut-.leau d'Acre, jaurais aciievé <le compiérir une moitié de l'Asie et j'aurais pris l'Europe à revers pour revenir cliercher les trônes de France et d'Italie. » Entrelien de Xa[)oléon avec M. de Narbonne, Villemain. Souvenirs Contemporains.
(3) Vandal, Xapoléoa et Ale-randre de Tilsit a Erfurt.
(4) La conduite qu'evil tenue Napoléon à l'égard de la Tunpiie. s'il avait été libre d'agir à sa guise, ne reste pas douteuse, il eut détruit
Ce fut lors d«î la révolution grecque, sous la Restauration, (jue la France conimenea à fixer sa politi(juo orientale. Malgré lOpposilion du gouvcr'iieinenl. (jui nenlendait en rien se faire le protecteur de la Turquie mais qui craignait le développement des idées libéi'ales, l'opinion jiublicpie se prononça dune manière irrésistible en faveur delà Grèce. Depuis Navarin, la France est restée en Orient la protectrice des nations opprimées.
La France ne se borne pas à protéger les nationalités contre la Turquie ; elle protège aussi la Turcjuie contre les ambitions des g-randes puissances, (^'est vers 1830 (ju"elle posa cette deuxième règle de sa politique. Fn 1829 encore M. de Polignac entamait des négociations avec la Russie pour un partage de la Turquie ; la Russie aurait eu Gonstantinople ; la France, Gandie. les provinces belges et Sarrelouis (1 ). Ge projet n'aboutit pas. La France, au contraire, s'in(juiéta soudaindes progrès de la Russie en Orient qui depuis longtemps inquiétaient les autres puissances : son gouvernement adopta alors leprinci[te de conservation de lEmpire ottoman. A M. Guizot revient l'iionneur de l'avoir le premier formulé avec netteté, et en indiquantes restrictions cjuil comporte.
La France soutenait alors Méliémet Ali, pacbad'Égvple, contre le Sultan et cliercliait à détaclier l'Egypte de l'Empire ottoman (2). Invité à s'expliquer sur sa politique, M. Guizot parla ainsi : « La politique qui convient à la « France consiste dans le maintien de l'équilibre européen « par le maintien de l'Empire ottoman selon la situation des
l'Empire oitonian. Ce gouvernement desordonné et impuissant, écrit M. Vandal, lui était odieux parce qu'il répugnait à son esprit éjtris delà Ibrceelde la règle;... pressentant pour les peuples du Levant une destini^e nouvelle, il voulaitlavancer. Vandal. Xtipoléonef Ahœandre.
(t) V. Emile de (jirardin, article du 31 décembre 18i0, Questions (lu mon temps, t. IX.
(2) i^orsquil affirmait consolider la {)uissance du Sultan en le di'livrant du fardeau de l'Egypte M. Guizot. malgré son immense talent, commellait un sophisme. Il se trom[)ait doulilemenl aussi en croyant à la i'orce de Méhéraet-Ali et à sa reconnaissance.
LA TURnUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 439
« temps et dans les limites du possible, ces deux lois du gou- « Ycrnement des Etats...
« Voici' donc la véritable (|uestion ? la politique liisto- « rique et nationale de la France, le maintien de l'équilibre « européen par le maintien de l'Empire ottoman, est-elle « encore praticable?...
(( Qu"est-il arrivé? comment TEmpire ottoman a-t-il déjà « presque perdu les principautés danubiennes, puis tout à (( fait la Grèce, puis déjà, à moitié, rEgypte'?Ce sont, perce mettez-moi cette expression, ce sont des pierres qui sont « tombées naturellement de l'édifice, (jue les ambitions et « les intrigues étrangères aient eu quelque part à ces événe- « ments, je le veux bien, mais elles ne les ont pas faits, elles « ne les auraient pas menés à fin ; ce sont des démembre- « ments naturels, sjtonlanés ; ces provinces se sontd'elles- « mêmes et par leur mouvement intérieur détacliées de (( lEmpire ottoman ijui s'est trouvé liors d'état de les retenir.
« ... Regardez bien. Messieurs, à tout ce qui s'est passé (( depuis trente ans en Orient et dans les domaines de l'Em- « pire ottoman, vous reconnaîtrez partoutle même fait, vous « verrez cet empire se démembrer naturellement sur tel ou « tel point, non au profit dételle ou telle des grandes puisée sauces européennes, mais pour commencer, pour tenter <( du moins la formation de quelque souveraineté nouvelle « et indépendante.
« Personne en Europe n'eût voulu soulfrir que la conquête « donnât à telle ou telle des anciennes puissances de tels « agrandissements ; c'est là la vraie cause du cours qu'a pris « la désorganisation progressive de l'Empire ottoman et « c'est à ces conditions et dans ces limites que la France s'y « est prêtée. Maintenir l'Empire ottoman pour maintenir « l'équilibre européen et (juandjjarla force des choses, par « le cours naturel des faits, quelque démembrement s'opère, <( quelque province se détache de cet empire en décadence, « favoriser la transformation de cette province en une souce veraineté nouvelle et indépendante qui prenne place dans
440 THOISIKMK l'AHTIK. GIIAPITUI': 1
« la famille des Klals et (jui serve un jour au nouvel é(|ui- « libre européen, à récjuilibre destiné à remplacer celui dont « les anciens éléments ne subsisteront plus, voilà la jioli- « liipie qui convient à la France, à laquelle elle a été nalu- (( rellenuml conduite et dans laquelle elle fera bien, je « crois, de persévérer (1). w
Longtemps la France resta (idèle à ce programme. Pour défendre la Turcpiie contre la Russie, elle faisait la guei're de Crimée; au traité de Paris (jui la terminait. elle])renait en main les intérêts de la Moldavie et de la Valacbie et demandait à l'Europe de prononcer leur union. Deux ans après la guerre de Crimée, elle sentendait avec la Russie pour protég-er le Monténégro eA la Serbie contre les agressions de la Turquie; en 1860, elle envoyait une expédition en Syrie au secours des Maronites égorgés par les Druses: en IHOD elle notiliait à la Port<' de respecter Tindépendance des liabitants du district de Zeitoun : au traité de Berlin, elle plaidait devant lEurope la cause de la Crèce et de la Roumanie : à la conférence de lierlin. elle prenait encore en main les intérêts gérées. Depuis, sa politicjue n"a pas varié, elle reste la protectrice des nalioruilités, elle veille à ce (jue Tintégrité de l'Empire ottoman ne soit pas menacée (2). Elle n'a pas. il est vrai, lors des événements
(1) l)is<-i»iirs «le M. (iuizol. 2») juiilot 1889. Cliiimltre «les d('|nil«'s. Y. aussi Giiizot, Mt'tnoires pour servir à l' histoire de mon temps. I. I. cliiip. XXXIII.
(2) Parmi les raisons qui font re«louter à la Fran«^,e une (lissoluti«)n trop rapi«le «le la Tur«[uie. il ne l'aul ])as oublier la raison llnancii're. Les créanciers de la Turquie sont Fran«;ais pour les deux tiers; ils ont entre les mains pour environ deux milliards 229 millions de créances. Depuis 1881, cette créance est largement -iarantie par de sérieux gages et les intéressés sont régulièrement payés. La conservation de la Turquie, c'est la conservation de cette créance; son affaiblissement, c'est une diminution de sécurité; sa chute c'est probablement la laillile. Les puissances avaient paru prendre ces inlért'ds en considtM'alion. lorsqu'elles slipulcrent en 1878 que la Bulgarie, la Serbie et le Montt'nt'gro participeraient à la dette ottomane pour leur «piote-parl. et plus tant, «pie les territoires c('dés à la Grèce en 1880 y iiarliciperaient également. Mais ni la Grèce ni la Bulgarie n'ont rien
LA TUROUIK PEIT-KLLK GOMl TEIt SUR l'kUHOPK 441
d'AniK^iiie, songea recoiiiiiienccr lexpéJilioii de Syrie; dans h's dcrnit'res affair(;s greccjues elle n"a pas, comme en I880, p,ro[)Osé au cabinet d'Afliènes sa médiation ; mais on no peut conclure de là à un changement dans sa politique, il n y a eu de changenuml (jue dans les circonstances. En ce (|ui concerne lArinénie. le concert européen était, à bon dr'oit. unanime à repousser une expédition dont les conséquences pouvaient être la chute de la Turquie et une guerre g-énérale en Europe, et en ce qui regarde la Grèce, la tentative de 1885 avait trop mal réussi pour (jue la France consentit à se séparer du concert européen pour risquer un nouvel échec.
Rien ])ar consé(iuent ne peut faii'e supposer que la France chang-e ou changera un jour de politique en Orient ; elle V a des intérêts qucdle noublie pas, (|u"il lui est impossible doublier. Depuis des siècles, la France est la protectrice des catholiques en Orient (1). Légalement, cette protection ne s'étend qu'aux ecclésiastiques, pèlerins et moines catholiques séjournant ou voyageant en Turquie, et qu'à un droit de surveillance surles Lieux-Saints ; mais dans la prati(|ue. les prérogatives de la France sont plus étendues, tous les catboliijues et même tous les chrétiens de Turquie comptent sur sa protection ; c'est pourquoi, aux yeux des Orientaux ({ui confondent la puissance religieuse et la puissance civile, la France est et sera toujours un peu la chrétienté. Par là, elle acquiert dans le Levant un prestige incomparable. Les autres puissances catholiques, l'Italie, l'Autriche, comprennent trop bien quels avantages la France tire de son droit de protection, pour ne pas tenter d'empiéter sur ses prérogatives. L'Alle-
pavé cl ne veulent rien i)a}'er à la Turquie qui reste seule à supporter son onoruie dette. Dans ces conditions, chaque deniembrenient nouveau de la Turquie est une diminution du yage de ses créanciers. v. Francis Cliarnics. (Jhroni(iae. Revue des DeiLv-Mondes, la janvier 1897. (1) Les puissances n'avaient jamais solennellement reconnu ce droit de protection avant 1878. l^article 62 du traité de tierlin te confirme expressément.
442 THOISIÈME l'AIlTlK. CHAPITRE I
magne nu-'ine aujoui'J'Imi, forte dos i-écenls succès de sa politique en Orient, travaille tant à Rome quà Constantinople à la supplanter dans la protection des chrétiens d'Orienl. La France fait bonne garde ; mais il ne lui suffira bientôt plus pour conserver sa suprématie d'exercer fidèlement les droits qui lui sont conférés par les traités. C'est en étendant sa proteclion à des peuples entiers qu elle a développé son influence ; c'est pai"ce (juelle a défendu les nations opprimées, que ])artout elle est aimée, qu'on espère toujours en elle. (]u"on se souvient de ses bienfails (1). Son intérêt lui commande de conserver cet bérilag-e dallection ac(juis au prix de tant deflorts et de
(i) L'Italie chercliait en 1870 à profitor des désastres de la France pour devenir la protccti-ice des catholiques en Orient. Le gouvernenienl italien lit alors au l'ape les promesses les plus séduisantes pour le décider à retirer à la l'^rance ses anciennes prérogatives mais ce l'ut en vain. (V. ^'alfrey, La diplomatie du ffoiirernenietit de la défense nationale.) A plusieurs reprises le gouvernement italien a [irctendu depuis se charger exclusivement de la pmtection de ses nationaux, de religion catholiipie. en Orient iV. Temps, lettre de Syrie du il juillet 1880 et do Constanlinople du 18 mars 1880). Kn 1X88 notamment, il faisait en ce sens une démarche aujjrès du Saint-Sicge. Le pajte y réitondait le 22 mai 1888 par une déclaration formelle des droits de la l'rance. L'Autriche est protectrice des chrétiens Copies en Orient. Sa sphère d'action comprend l'Albanie, la Macédoine et la Haute- Egypte, connue l'Italie elle a souvent i)roteslé contre les droits exclusifs revendiqués par la l^rance.
I^a politique de l'Allemagne est encore plus entreprenante. 11 est à remarquer (pie dujoiu" où elle est entrée dans la voie de la politique d'expansion coloniale, l'Allemagne a cherché à toujours entretenir de bons rap|)orts avec le Saint-Siège (V. Lefebvre de Béhaine, Léon XIII et M. de Bismarck, Paris, 1898). Kn même temps qu'il cherchait à gagner les bonnes gnlces de lloine, le gouvernement alienuind favorisait le développement des missions tant catholiques que protestantes. A tout propos aujourd'hui en Orient ces missions prétendent échapper à la protection des Consuls français. Il y a peu de mois, sans contredit, sur l'instigation de l'Allemagne, le Sultan annonçait son désir d'accréditer un ami)assadeur auprès du Souverain l'ontife. Si le l'ape n'avait repoussé celle idée, c'en était fait de notre rôle d'intermédiaire entre Rome et l'Orient, et avec lui de nos droits. L'Allemagne vaincue de ce côté ne se décourage pas (V. Anon, La Politique allemande et le protectorat des missions catholiques. Revue des Deux-Mondes, !<"' sept, 1808) et il est impossible de ne pas attribuer un but politi(iue
LA TURQUIE PEUT-ELLE COMPTER SUR l'eUROPE 443
dévouement (1), de continuer à protéger les clu'étiens et les nationalités en Orient.
Son devoir le lui commande aussi. Toutes les nations
et religieux au prochain voyage de l'Empereur Guillaume en Palestine. Le l'ape Va compris et il a consenti, dans une lettre publique adressée le âO août 1898 au cardinal Langenieux, à contirmer solennellemeiil une fois de plus les droits de la France « consacrés non seulement par une pratique séculaire, mais aussi i)ar les traites internationaux ». Le congri's des catholiques allemands qui se tient en ce moment àCreleld. proleste d'un autre coté [lar son attitude contre les déclarations du pape et encourage Tempercur (Guillaume dans ses idées de propagande.
(1) Lorsqu'en 1870 la (irrce apprit (pie la France était en guerre avec l'Allemagne, plus de 1.500 volontaires grecs partirent pour la France, taisant pour elle ce (pie Fabvier avait fait pour leurs iières (V. Mézières. /?erue des Deux-Mondes, juillet 1871). Un corps des Montagnards du Zeitoun que la France, quelques années avant, avait protégés contre la Turquie vint (-gaiement cond)attre sous ses drapeaux (V. Vandal. Conférence sur l'Arménie.) — Sur la France en Orient. V. Charmes. Le proterforat catholù/ue. Revue des Deux-Mondes, 15 se[tt. 1882. 15 fév.1883. Louis de IJaudicour. La France au Liban (Expédition de Si/rie). Saint-Marc Girardin. La Sijrie en 1861. ne Vogué, Les événements de Si/rie. Discours de M. Deschanel à la Chambre, i>9 ïi-wïov 1888. Discours de M. de Mun (en tète de la conn^rence de M. Vandal sur V Arménie, 1897). Seulesco. Lettre à M. Clemenceau, la question d'Orient et la France. Scudamore, France in tite East, Londres. 1882. (iasion Deschamps. L'influence de la France dans le Levant. Bévue bleue. 16 mars 1889. L'Orient, 1-4 avril 1889. Rôle de la France dans la lutte pourlinilépendance (jrectiue. Bik<'las. Le Phil hellénisme en France. Revue d'histoire diplomatique, 1891. Ghika, La France et le développement du principe des nationalités. Annales des sciences politiques. 15 mai 1895, etc.
Non seulement au point de vue politique mais même au point de vue commercial, la France pourrait tirer de grands avantages de son inlluence en Orient. Autrefois le commerce français avait la clientèle tle la Turquie. 11 l'a vite perdue. Aujourd'hui son exportation en Tunjuie ne déi)asse pas 53 millions. Mais vers 1830 le commerce françaisavail pris dans le Levant une force nouvelle due à la protection accordée par la France aux jeunes nationalités; le commerce frani;ais ne subsiste aujourd'hui en Syrie que grâce à la fidélité reconnaissante des [lopulations chn'Iiennes. V. Schwob,/,-? danger allemand, oi l'Economiste français, 27 septembre 1890. La Turquie et les intérêts français. Il est indéniable qu'en Orient les questions de sympathie politi(pie ont une influence sur les rapports commerciaux, ainsi à la suite de la dernière guerre tun-o-grecque. les marchands grecs de Smyrne refusèrent quelque temps de se fournir de produits allemands à cause de latti-
444 TROISIÈME PAHTIi:. CHAPITRE 1
ont Iriii- idéal : il il est aucun pcuph' qui nv s'abaisserait et II.' (liiiiiuucrait lui-même ses forces en ne s'altachant à obtenir (b' sa jiolilique (jue des avantages purement matériels: linlérèt ne suflit pas à gouvi.'rner le mondo et c'est une force, parce que c est une source d entliousiasme. (|ue d axcir une cause à servli'.
Il est dans le tempérament de la France ])lus (jue dans celui des autres nations de l'égler sa conduite dajirés des tliéories et des |)rinciprs. Parfois elle a souti'ert de ses idées généreuses. Elle a dépensé en des expéditions inutiles des forces qui lui eussent été nécessaires alors qu'elle a été obligée de lutter pour son existence. Une douloureuse expérience lui a appris à redouter la politique d'aventures, elle ne doit pas cependant pousser la jjrudence jusqu'à renier les traditions et les idées (|ui ont fait sa grandeur. Si elle obéissait au dépit (jui suit la défaite, si par un calcul mal compi-is, elle sacrifiait trop complètement ses dogmes généraux à des intérêts dun moment, elle se mentirait à elle-même, elle violenterait sa nature, elle se priverait d'une de ses forces essentielles. Une telle politique amènerait tôt ou tard une réaction qui la rejetterait dans l'excès opposé, et qui contrarierait tout au moins la suite et lunité de vues sans lesquelles il n est j)as de succès ])Ossible pour un pavs.
« Une nation, disait Jules Favre, se résume dans une idée. Le dogme politique qui est le nôti'e, (jui a prévalu depuis 1848, qui après avoir été le ciment avec lecjuel l'édifice social de la France s'est constitué et qui rayonnera, je l'espère, sur le monde entier, c'est le principe de la souveraineté nationale (i). »
La France a reconnu aux peuples le droit de se gouverner eux-mêmes. Elle a aidé de ses sympatbies les na-
tiide (le l'Allemafj^no, |)i-olectriro de la Turquie, pendant le conllil. V. Psichari, Les Armi'nii'us. les Cretois et /'h'iirope. .Vouvelle renie, l'^r niai 18!»7.
(i) Discuiirs du !> juillet 1X68, à la Chambre des députes.
LA TIMnUir: PHIT-ELLE r.OMPTKH SLH L^KUMOIM: A\i\
lions ()ji])i'iiii(''('s (jiii r('V<'ii(li(jU(Miî leur iiKlépciKlaitcr. Ce iiCsl pas qu'en Orient qu'elle a protégé les nationalités; même avant la Révolution, ses soldats combattaient en Améri(jue pour la cause de la liberté, elle a depuis assuré l'indépendance de la Belgique, elle a fait l'unité italienne, elle s'est émue du sort de la Pologne asservie par la Russie, elle a plaint la Hongrie écrasée par rAutricbe. Pendant tout le xix" siècle, elle a été le cbampion du droit des jjeuples, elle ne peut, aujourd'hui. I)riis(juement cliangei". les nouvelles générations ne peuvent rejeter le patrimoine d'idées (|ue leur ont légué leurs ancèti'es. 1 existence même de la Fi'ance exige quelle continue à être telle (ju'tdle a été.
C'est jiourquoi il est probable qu'elle restera en Orient la protectrice de l'Empire ottoman contre les andjitions des puissances européennes, mais que, dans la mesure où la prudence et les intérêts du moment le lui permettront, elle continuera à seconder de sa svmpatliie et peut-être même de son aide ellective les jeunes nationalités qui se fondent sur les débris de la Turcjuie. a 11 ne reste pas de plus bel espoii- à l'bumanité, éciivait un grand homme d'Etal anglais, (jue la résurrection d'une nationalité opprimée » ( 1 ). C'est ce qu'ont cru les hommes d'Etal et les historiens de la France d'bier et cette croyance a inspiré la politifjue orientale des Guizot, des Thiers, des Michelet, des Villemain. d'Edgard Quinet, de M. de lionald. de Benjamin-Constant, de Saint-Marc Girardin: c'est encore ce que croit la France d aujourd hui et il n"v a pas de raison pour que ce ne soit pas la foi de la France de demain.
En résumé, il ne parait pas que les sentiments des puissances doivent sensiblement changer en faveur de la Turquie. Au contraire, il semble que 1 amitié de (juelques-unes des protectrices actuelles de l'Empire ottoman chancelle.
(1) Disraeli. Lothaiv.
Toutes les puissances paraissent être lasses de ses forfaits, plusieurs désirent qu'il se ré2:énère ou qu'il meure. Il ne peut donc réellement compter que sur lui-même pour défendre son existence menacée. .