CHAPITRE II
LA TUHnUIE PEUT-ELLE PAR ELLE-MÊME ASSURER SON EXISTENCE?
Si. — i^liit ;iotuel (le la Turquie. — § 11. — La Turquie esl-cllc suscej)til)lc (lo rrloriucs ? I. — Projets de réforme de la Turquie. — 2. — Orf/anisation de l'Etat /nusulman.
La Tiir(niie csl enloiirro (rcnnemis. Elle a à craiudro la révolte de ses siijols chrétiens qui. un jour ou 1 autre, essaieront (le conijuérir 1 indépenflance à latjuelle ils aspirent et pour ia(|uelle ils sont faits; elle a à craindre aussi les ambitions des petits États des Balkans qui, depuis le traité de Berlin, consolident leur constitution intérieure, org'anisent leurs linances, développent leur richesse, leur force militaire, et se mettent en état de lutter sans trop de désavantage avec l'Empire ottoman (i). Leur désunion seule
(1) Grèce en 1877. l'iipulalion : 1.437.89i habitants. iMnancos : re.-eltcs:?8.82(i..S0(l. dépenses au. OtJH.Hit de (lraclunes.(::ouinien-e(187i): inqjurlalion 120.;{(J7. ex|i()i-laUon 7r).i8ri de drachmes. .\rnu!'e : l'as (l'arnide active oi'iranisee. en cas de guerre 2'.t.(HtO hommes sous les armes, i monitor, 2 frétfales.
(îrèce en 18'J7. l'opulalion : 2.187.208 liabitants. Finances : recettes 95.202. 19ti, dépenses 90.923.540. Commerce : importation 106,822, ex[)orlalion 71.150. Année : paix. 23.453^ guerre 138.925, Hotte de guen-e 09 l)Alimenls, 27.493 tonneaux.
Serbie 1877. l'oi)ulation : 1.377.008 liahitanls. Finances : recettes 35.256.092, dépenses 34. 800.884. Ciunmerce (1873) : importation 27.201.509, exi)ortation27.381 .381. Armée permanente : 4.212 Innumes, guerre 150.000 hommes.
Serbie 1897. l'opulatiiui : 2.314.153 liahitanls. Finances : recettes 03.059.720, dépenses 03.3.55.007. Commerce ; importati(Ui 28.240.000, exportation 43.!t90.000. Armée : paix 21.200. guerre 337.323.
Bulgarie lSS^i{ii\iin{h\ révolution de Koumélie).Populalion2. 007.919
418 TRoisiKMF, PAinii:. — r.nAPiTm: ii
fail Inii- laihh'ssc ; ils Ir cMniijjrcmieiit. (lf])iiis (juelqiios aiiiu'cs ihs chercluMit sur quel terrain baser une entenle commune, s'ils parviennent à sunir. si par exemple ils acceptent le patronage <le la Kussie. et (jue le Tsar leur accorde son ap|>ui. à la première occasion favoraitle, ils accableront la Turcjuie sous leurs forces coalisées (1).
liahilanls. Comnierce : iiiiporlalion iLTifiUriori, oxiiortalion :?i.22t.'.tSi. AniH'O : jiaix 17.070 lioiiiinos. i,mi(mt(> r'):2.()()() Ikhiiiiios.
/{iih/fii'if ISIXI. l'oiiiilalioii : :{. 1^011. Sld tiahilanls. l''inanco.s : rccollos lll.l i'.i.'.XKI. (lr|ionscs '.tO.Hriit.GO!!. CdiimiPiTO : iinp:»i'latinn (W. 0^0. (MM), cxporlatiiiii 77.<t.S'.t.(MH». Aruu'c : paix ;{ll.;iO<S. iiiK'rre (cliilIVc imlrlerminé).
.]f<)/ifrn/'i/ro 1X77. l'oimlation : l'.ID.lKMt liahilants. Année : jias tl'aniM'O. :20.0(M) lioiimii's poiivoiil pnricr les aniios.
Monlcncf/ro tSU7. l*opiilali(iii ïJoU.IMM) hahilaiils. Arim'o : pas (1 iirmi'c. il». (MM) hniuiiifs peiiveni porlci- li\s ai-inos.
RoiiiiKuiif 1877. I^lpllIaUnn : r).()7:{.(M)() liahilaiils. l-'inanccs : reccllcs *.)7.Kl)i.iâ7. (léponses 97.8i)i.4:27 icii loi). Aniii'i- : [lorinanenlc. paix l(J.;2^:2. fxueiM-c i2. iW avoc ((M-ritorialc lii.dGS. (ioiiimeroe : iiii|M)i-larKin 92. 3():^. oxpoi'talioii l^ri.oHri (en Ici).
Itoiiniduie lSt)7. t'opiilation : Ti.OIW.^i^ liahilants. Finances : rorettcs l99.G20.i()o. ih-ponscs 209. 98"). 905. Coiiiniercc : iinpnriaiion 304.574. oxporlalion 2H5.0i8 (en loi). .\rin('o porinanonle : jiaix ii.OOO. puoiTO OS.OOO. aver lerrilorialc 140.032.
Almanacli de (ioth/i. années 1877, 1883. 1897 (Il iniiiorlo de l'aire roniaripicf ([uc les olïocUrs d'années en temps do irnorre sont pni-onicnt tlii'oriqucs. et on iK'néral no soraionl pas atteints).
(1) La Hulgario et le Monténégro ont, il y a un an. conclu une convention dont les clauses sont resli-os secrètes mais dont l'existence n'a alors ("té mise en doute par iiersonne. lu texte ipio l'on prétondit être celui de cette convention a circule à Solia. 11 stipulait un enga^zemont solidaire de dérendre rint('f.M-ité du territoire des contractants, uuounion douanière entre la Sorltio et la Bulirario à l'expiration des traités existants, un engagement d'agir en comuum poiu' l'émancipation des nationaux Serbes et Bulgares sujets de la Turipiie. ou soumis (Bosnie et Herzégovine) à la domination auli'icliicune : le tout sous la |irotoction du Tsar. Voir texte cit(' Revue îles ({iieslions i/i/)/()//ififi(/iies l'I roloiiidles. 1'''" mai 18!)7. Sur les rapports cuire Serbie et Bulgarie, voir le Teiiijis du 28 mars 1897. Sur rallilinle do la Serbie vis-àvis de l'Autriche, voir ].,oiseau : Le conflit aerho-crorite, Revue des Deu.r-Mondes, 1897. l'no alliance des petits peuplesdes Balkansccnitre la Turquie no serait pas chose nouvelle. Va\ 18()8 un traité d'alliance otTcnsive et défonsive vis-à-vis de la Turquie (-lail pass(' outre la Serbie et la Boumanie: cette alliance reçut au moins rajiprobation de la (Irèce et du Montént'gro. t'no même entente réunit en 1878 tous les
LA TURuUIE PEUT-ELLE ASSURER SON EXISTENCE 449
Ce no sont cependant là que les moindres parmi les dangers qui la menacent ; ses ressources actuelles, la valeur de ses soldats lui permettraient peut-être encore de tenir tète' à la fois à ses sujets et à ses voisins, mais, au contraire, elle mourra immanquablement de sa corruption.
LEmpire turc na pas de plus cruel ennemi que luimême. 11 périt des vices de son gouvernement et, malgré les elforts incessants de l'Europe, il se refuse à les combattre. Voici dix-huit ans que les puissances se sont réunies à Berlin ; l'Empire ottoman s'est-il en rien, depuis, amélioré? les réformes qu"il avait alors solennellement promis (raccomplir, que sont-elles devenues? Il a subi celles qui lui ont été imposées, il a volontairement enterré les autres. Les mêmes troubles, les mêmes excès se sont renouvelés et. plus impuissant encore qu'autrefois, le gouvernement musulman sest fait un argument de son impuissance même : il y a trouvé une excuse à tous les maux qu'il ne songe pas à réprimer.
Il n'y a plus aujourd'hui en Turquie qu'une force qui n'ait pas été atteinte par la corruption générale : l'armée. Réorganisée après la guerre de 1870 sous la direction d'officiers instructeurs allemands (1), composée de soldats mal payés, mal nourris, mais qui ont quand même gardé toutes les vertus militaires de leurs ancêtres, elle reste la seule sauvegarde de l'Empire. Mais que pourra-t-elle faire le jour où tout tombera autour d'elle? Ce jour sendjie s'approcher ; la Turquie en est arrivée à ce point de décrépitude qu'il ne peut plus y avoir de troubles sur un point quelconque de l'Empire, [sans que son existence ne paraisse
Slaves des IJalkans. Engelliardt, Za cou fédération balkanique. Revue d'histoire diplomatique, janvier 1892. En 1894 on parla également djine alliance entre la Bnigarie el la Roumanie (voir Tlie Éconouiist, 17 février 189-i), convention militaire contre une invasion extérieure, soit de la Russie, soit de la Serhie.
(1) V. Cromie, The Tarkish army. Colburn's United service magasine, 1883, page 433.
450 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRK 11
menacée, qu'à chaque secousse nouvelle qui ladite, YEurope craint (jue sa dernière heure n'ait sonné?
Au sommet de lEmpire, le Sultan toujours pressé par le besoin darg-ent, ne cherche quà s'en procurer : il gaspille ses énormes revenus et les dépenses du palais absorbent inutilement une grosse part des revenus publics (1). Quelques grands fonctionnaires se disputent le reste ; ils rançonnent leurs inférieurs et ils ferment les yeux sur toutes leurs malversations pourvu qu'ils partag-ent leurs larcins. Les places sont à (jui les achète, les fonctionnaires ne sont pas payés (2), ou ne cherchent qu'à faire fortune, et leur incurie (3), leur négligence amoindrissent encore les ressources de l'Etat déjà appauvri par leur infidélité (4).
(1) V. Bcrard. Politique du Sut tan. « \a\ HsIp civile no i»eiit suffire aux soldes toujours tïr.'iniiissantcsde la (lomeslicite. de la hureaucralie, de la police et de la jz^aivlc impériales. » « Le .Sultan s"est d'abord efforcé d'augmenter ses revenus personnels en augmentant ses propriétés particulières. II a fait passer dans son domaine privé les terres de la couronne, de l'ICIal, des m<)S(}U('Cs et les l)iens des condamnés à mort, des exilés et des suspects. 11 est ainsi devenu le propriétaire du sixième au moins de son Kmpire. » «... l'uis il acherclié des i)énélices et comme des parts de fondateur, dans une série d'emprunts ou do concessions aux syndicats financiers, rt'gie des tabacs, quais, chemins de fer, monopoles. » «... Il a mis la main sur lertains revenus puldics. Autrefois les postes et les douanes s'administraient elles-mêmes, et les bénéfices servaient à l'entretien de la diplomatie. C'est le Palais aujourd'liui qui les exploite ; depuis six mois, le corps diplomatique n'a pas louché de traitement. » «... Aujourd'hui les fonctionnaires de la Porte ne louchent plus de traitements : les revenus de l'Etat ne vont plus ([u'aux employés du Palais, )> « .,.11 faut jiourtant que les fonctionnaires vivent, cl le Palais doit fermer les yeux sur leurs ?«««geries, d'autant plus ([ue chacun d'eux a dans, l'entourage d'Vildiz un patron qui partage ses petits bénéfices », etc., eh-.
{"2) V, par exemple sur la situation du corps diplomatifiue turc une correspondance de Constanlinople au Temps. 20 nov. 1897, insi»irée par le départ de Ghalib Hey, ex-aml)assadeur de Turquie à Berlin, qui, à bout (le ressources, venait d'abaudonuer brusquement son poste ; et lettre de (;onstanlinoi)le au Temps du 3 octobre 1898.
(3) Mémoire d'Ali l*acha du 20 mai 18(jl. Engelhard! , La Turquie et le Taiizimat.
(4) Kn 1886 les créanciers de la Turquie dont les intérêts étaient
Il ne rosto plus d'argent pour les dépenses les plus nécessaires; les travaux publics sont négligés, « les cours deau abandonnés aHluent sans prolit à la mer ; on ne les utilise ni (l^oniinc moyens de transport, ni comme moteurs industriels, ni pour l'irrigation. Nos ports sensablent de jour en jour et sont dépourvus pour la plupart de quais, de magasins et des établissements propres aux usag-es commerciaux. Des marais s'étendent jusqu'aux portes de nos villes sans qu'on songe à les assainir!... (1) » et le commerce et l'industrie souffrent de cette incurie, « le manijue de sécurité, le défaut des voies de communication, le prix des transports arrêtent tout développement »(2). Puis, connue malgré tout il faut de l'arg-ent à l'Ktat et que la détresse de l'industrie et du commerce diminue ses revenus, il les frappe de droits d'autant plus exorbitants qu'ils périclitent davantag'e. Des impôts exagérés, et aussi les malversations des fonctionnaires, les conliscalions à leur prolit des denrées supposées falsifiées ou avariées empècbent l'exploitation des richesses naturelles de la Turquie (3), arrêtent la circulation des marchandises à l'intérieur de l'Empire.
Pour les mêmes raisons, l'agriculture souffre des mêmes
compromis par la mauvaise administration des finances de l'Empire obtinrent que les revenus des cinq monopoles (sel, timbi'es, alcools, pêcheries, soie) fussent alTectes au paiement de la dette, puis, qu'ils fussent administrés par un comité composé des délégués des créanciers. I^es revenus qui. en 18S0, étaient de 1 i.790 francs, montèrent en dix ans à :27.88!> francs, soit près du double, simplement obtenus par une meilleure gestion et une surveillance plus atlcnlive pour empêcher les fraudes des fonctionnaires. V. Hennion, Réformes fiscales en Turquie, Viwïs. 1883; Mancard'i, Débita turco. Home, 4882; Bourke, Rapport of Turkish debt, l.ond., 1882 ; Administration of public debt, rapjjorl. Constantinople, 1887 : Gaillard. Report on revenues ceded by Turkeij to the bondholders, Londres, 1888.
(1) Itajjport du ministre Hassan-Feluui-Kircndi au grand vizir, du 6 juin 1880. ]<]ngelhardt, La Turquie et le Tanciniat.
(2) Ilapport du consul général à Constantinople du 16 juin 1892.
(3) V. énumération des gisements connus, liapport de M. Donner, consul général de Belgique à Salonique. Vivien de Saint-Martin, Dictionnaire de (jéographie universelle.
maux: dos provinces «uilières se dépeupleiil. de vastes territoires restent en friche el leurs habitants, las de se voir arraclier le fruit de leur travail, ne travaillent plus. (( L'état déplorable de la Turtjuie, dit <lans un rapport au Sultan, Mustafa-Fazil Pacha, vient dabord de ce (jue l'impôt est prélevé par les ])rocédés les plus vicieux, mais surtout de ce que la population travaillant peu et ignorant tout est arrivée au dernier deyré de la misère. L'ag-riculture décline dans l'Empire, les peuples send)lent avoir perdu le besoin et l'art de produire : ils voient leur détresse et cette détresse ne secoue pas leur létliarçie et ne les pousse à aucun eti'ort. »
L'Empire présente ainsi le spectacle de la plus profonde corruption, de la plus complète désorg-anisation à laquelle un État puisse arriver avant de périr. Partout le mal y couve le mal, l'illég-al v règne légalement : le fonctionnaire et le juge sont à qui les achète et s'associent au brigand qu'ils ont à punir. « L'administration entière est un modèle d'oppression et d'iniquité ; l'obéissance et la discipline des soldats sont entamées (1), la force de la marine est réduite à rien ; les linances sont non seulement ruinées, mais dans un état si critique qu'on ne peut le concevoir » (2) et, comme conséquence de tous ces maux, les po])ulations réduites à la misère, écrasées d'impôts, rançonnées par les fonctionnaires rapaces, pillées par les hordes indisciplinées de Kurdes, Albanais, Druses, Lazes, Tcherkesses, que l'Empire n'a plus la force de contenir, sont lasses de soulfrir et disposées à la révolte; elles sont prêtes à tout, car <dles n'ont plus rien à risquer. Les iuiines entre musulmans el chrétiens stMnblent par moments s'assoupir, en réalité elles continuent alors à couver
(1) Los soldats turcs ne sont point payi's et il arrive que pour vivre ils vendent leurs armes et leurs cartouches. Voir Moride économique, 20 sept. 1X96.
(2) liapportdlsmaïl-Kémal Bey, ancien gouverneur de Tripoli, Temps, 8 avril 1897.
sourJemc'Ut ; qu'une occasion favorable se présente et une moitié de la population d'Asie Mineure égorge l'autre, la Crète se spulève, la Macédoine se révolte. Il n'est pas un point du territoire de l'Empire oh un chrétien puisse dormir avec sécurité, pas un qui ne soit menacé d'une révolution ou d'une guerre civile et personne ne sait si demain, après quelques mois d'un calme trompeur, la Turquie ne sera pas tout entière un immense champ do carnage.
Une telle situation n'a que deux issues. Il faut que la Turquie meure ou qu'elle se régénère. Les puissances, un moment, parurent en être convaincues ; leurs ambassadeurs à Constantinople avaient dressé un plan de réformes; ils devaient le présenter au Sultan. Puis les mois ont passé, l'Empire ottoman s'est peu à peu endormi dans la torpeur qui suit les convulsions violentes, et sans doute cette tranquillité suffit à satisfaire la diplomatie européenne, puisque de réformes il n'est plus question.
On ne peut cependant croire à une renaissance réelle de la Turquie ; un jour ou l'autre le problème se posera de nouveau et tellement pressant qu'il faudra bien prendre une décision, tenter de réformer la Turquie ou la laisser périr.
Une réforme de la Turquie est-elle possible, et dans la mesure où elle est possible, suffirait-elle à sauver l'Empire ?
Lorsque, il y a de cela environ soixante-dix ans, les Sultans s'avisèrent que la Turquie perdait ses forces pendant que l'Europe augmentait les siennes, et que, figée dans sa barbarie, elle ne serait bientôt plus en état de résister aux attaques de ses ennemis, ils crurent rendre une nouvelle vigueur à l'antique Empire ottoman en empruntant à l'Europe son organisation et ses lois. Le ré-
g-ime qu'ils voulaient imposer à leur pays ne répondait en rien à ses besoins ni à ses mœurs. Les réformateurs supprimèrent les institutions qui assuraient le bon fonctionnement de l'État sans les remplacer par d'autres ; ils augmentèrent l'autori+é gouvernementale et son absolutisme; ils soumirent plus complètement l'Empire à la tyrannie du Sultan ; les populations n'en furent que plus mallieureuses. L'œuvre de réformes fut une œuvre de désorganisation et de démoralisation.
Puisque seul un régime mauvais a engendré une partie des maux dont souffre l'Empire, il est facile de le soulager de ces maux. Que l'on supprime la cause et Ton supprimera l'effet. Ainsi raisonnent les iiommes d'Etat Jeunes Turcs et les quelques publicistes qui croient encore à l'avenir de la Turcjuie. Diminuez, disent-ils, l'omnipotence du Sultan et de ses fonctionnaires, décentralisez, rétablissez les anciennes autonomies, vous rétablirez avec elles l'ordre et la prospérité. Le pays souffre, il accueillera une réforme avec joie ; quand il sera maître de ses destinées, il saura se conduire, car si les bautes classes se sont corrompues, la masse du peuple est restée bonnête (1).
Admettons avec les défenseurs de la Turquie qu'elle n'est pas gangrenée jusqu'à la moelle (2) et qu'elle con-
(t) Cf. Mourad Bey, Le palais d'Yildic, du même : La force et la faiblesse de la Turquie, (icnève, 1897. MoulAvi Gheragh Ali, Reforms uivler musulman rule. I^nndrcs, 1897. Fuad l'acha. Testament /)olili(/ue. Ualiuddin Alimad, I/ow the Sultan can save /lis empiï'e, Nineteenth cenfury, décembre 1895. Mémoire d'Ismaïl Ki'inal Bey, Temps, du 8 avril 1897. Von der Golz, Sfdrke und Schwdche des turkischenlieic/ies, Deutsche Rundschau, octobre 1897. — « Mettez à la place de la Turquie, dit Mourad Bey, n'importe quelle puissance, exposez-la en butte aux. mêmes convoitises, aux mêmes curées extérieures et intérieures et vous jugerez de la valeur de la Turquie. Non seulement elle résiste merveilleusement, mais elle donne des signes d'une vitalité juvénile étonnante ».
(2) .fai toujours voulu, écrivait dès 1852 Lord Stratford de RedclitTe, protéger efficacement le gouvernement ottoman dans l'accomplissemenl de l'œuvre dilficile (ju'il poursuit depuis de longues années, A
serve encore quelque vitalité, sa rogénérescence ne sera encore possible quà deux conditions : il faut que le système de réformes qu'elle adoptera soit approprié à ses désirs et à ses besoins, sinon il ne fera que hâter sa ruine ; il faut en second lieu que ces réformes soient suffisantes et qu'elles soient conformes aux idées du droit public européen.
Deux systèmes de réformes sont en présence, l'un serait volontiers accepté par la masse de la nation turque, mais il est inique, l'autre respecte la justice mais il est inapplicable.
Le premier consisterait à faire rétrograder l'Empire, et à le ramener à l'état de choses antérieur aux premières tentatives de i-éformes, « N'empruntez pas, écrivait en J840 « le prince de Metternicb, n'empruntez pas à la civilisation « européenne des institutions qui ne cadrent pas avec les « vôtres, car les civilisations occidentales reposent sur des « principes différents de ceux servant de fondementà votre « Empire... Nous n'entendons pas arrêter la Porte dans « l'amélioration de son système administratif, mais nous lui (( conseillons de ne point chercher le prototype de cette amé- « lioration dans des modèles qui n'ont rien de commun avec « les conditions de l'Empire turc; de ne point imiter les États « dont la législation fondamentale est en opposition avec les « mœurs de l'Orient, de se défendre avec soin de réformes « qui ne peuvent agir sur des pays musulmans que comme « dissolvants, parce qu'elles sont privées, dans la circons- « tance donnée, de toute idée créatrice ou organisatrice. »
une autre époque, j'ai un instant espéré ie succès, mais aujourd'hui je me vois à même de déclarer que. malgré les bonnes intentions du souverain, malgré le talent d'un petit nombre d'hommes dévoués à leur pays, le succès est impossible. I.a masse de la nation est essentiellement corrompue, le gaspillage, le vol, la vénalité sont partout, l'atTaissement se trahit de tous côtés et à mes yeux le mal est désormais sans remède ». Dix ans plus tard, Lord tllarendon écrivait à Lord Straiford de Redclilïe : « Mahometan rule is incompatible with civilisation and humanitv )i. V. discours de Lord Carnevon. Chambre des Lords, 27 juillet 1879.
ioG TROISIÈMK PARTIK. CHAPITRE H
Soyez Turcs, ajoutait-il. Il poussait la Turquie à reconstituer selon ses anciennes lois son ancienne puissance, à uj^ir selon ses idées et son tempérament, à revenir à l'exacte observation du Koran. Elle reprendrait ainsi sa force, mais en même temps elle asservirait plus étroitement ses sujets chrétiens. M. de Metternich songeait plus aux intérêts de la Turquie qu'à ceux de Thumanité. il se souciait peu du droit des peuples. Les puissances s'en soucient davantag-e aujourd'hui et, alors même (juelles pourraient ainsi rendre aux Ottomans leur force et leur vertu première, elles ne voudraient pas dune réforme qui consacrerait la servitude des peuples sujets de l'Empire. Un état de choses durable en Turquie ne doit être hase que sur l'égalité absolue de tous les sujets du Sultan.
Puisque l'Europe ne doit ni ne veut rendre à la Turquie sa force avec sa barbarie, elle n'a qu'un moyen de réformer l'Empire, le civiliser. Mais, à moins que l'autorité des puissances ne se substitue entièrement à celle du Sultan et qu'elles ne gouvernent directement la Turquie, elles ne parviendront pas à y établir le seul régime qui lui assurerait le droit de vivre ; elles ne décideront pas les musulmans à entrer dans la voie du progrès ; elles ne les convertiront pas aux mœurs et aux coutumes européennes.
Quelques chefs du parti Jeune Turc s'agitent et s'effraient de la décadence de leur pays ; la masse du peuple se plaint de la misère ; tous se contenteraient cependant de quelques réformes qui assureraient quelques années d'existence à l'Empire et qui leur rendraient la vie plus supportable. Ils s'opposeraient à tout autre changement, car les plus européanisés d'entre eux, restent beaucoup plus attachés aux vieilles traditions qu'à première vue on ne le suppose ; ils veulent éclairer leur barbarie au gaz, non la supprimer.
H. La foi musulmane, la constitution de l'État musulman sont des obstacles invincibles à toute réforme.
L'Étal musulman repose sur llslam et la base même de rislam c'est son immuahilité.
Les mus^lmans ont la foi ; c'est elle qui fait leur force et leur faiblesse, elle seule les unit. Hors la foi, pas de rapports entre un Turc, un Arabe, un Tclierkesse, un Kurde, un Albanais ; ils n'ont de commun ni la langue, ni la race, ni Ibistoire, ni les mœurs, mais tous sont musulmans. Ils sont fils de la grande église de l'Islam et ils obéissent au Sultan parce qu'il est le Klialife. Le monde mahométan forme une vaste papauté plus compacte et plus organisée que celle de Rome : l'État musulman est une tbéocratie, la loi et la religion y sont confondues ; tout croyant est prêtre ; tout exercice de pouvoir un acte de prêtrise; la mosquée est l'église, l'école et le tribunal; le Koran est l'Évangile, le code et la constitution (1). Il est même plus qu'un évangile, il est le livre saint par excellence (( envoyé par Dieu puissant et sage » ; le fidèle doit croire en lui comme en la parole de Dieu même (2), il
(1) Le morcellement du monde musulman en Etats séparés est une infraction à la loi du prophMe, tous les musulmans devraient être réunis dans l'Islam. Le sultan Abdul Hamid a lait ce rêve, ses projets n'ont pu se réaliser. Khalife, il reste pour tous les musulmans le chef suprême. 11 est établi à Constantinoplc, l'Islam a ainsi deux capitales : Constantinoplc et La Mecque. D'Estournelle de Constant, Les sociétés secrètes chez les Arabes. Barthélémy Saint-Hilairo, Mahomet et le Koran. Malcolm Mac Coll, Are reforms possibles under musulman rule. Wan den Berg, Principes de droit ?nusulman selon les principes d'Abou Hanifah et de Chàfi i, Alger. 1896; Lettre d.im homme d'Etat turc auv Débats, 18 juin 1880. Engelhardt, La Turquie et le Tanzimat. Vambéry, Turkische Reformen und die Gefahr eines Weltkrief/es, Cosmopolis, mars, avril, mai 1897.
(2) Koran, ch. xl, v. 1. « La révélation du Koran vient de Dieu puissant et sage, n
Ch. XLV, V. 1. « La révélation du livre vient de Dieu puissant et sage. »
Ch. XLvr. V. 1. « Le Koran a été envoyé par Dieu le Puissant, le Sage. ))
Ch, I.XXXI, V. 27. « Le Koran est un avertissement pour l'univers. »
ronferme la perfection absolue (1), hors de lui il n'y a pas Je vie ni de vérité (2).
<( Vous êtes, dit-il aux croyants, le peuple le plus excellent qui ait jamais surgi parmi les hommes, vous ordonnez ce qui est bon, vous défendez ce qui est mauvais et vous croyez en Dieu (3). » Depuis mille ans les croyants ont donc atteint la perfection : ils nont plus à changer; le progrès est pour eux un mot vide de sens ; ils s'enferment dans rimmuai)le de leur loi et méprisent tout ce qui n'est pas elle, au nom dune morale immuable aussi. Ils reconnaissent la force plus grande de riubdèle, non sa supériorité; quun progrès en appelle un autre, (juà un plus grand développement de la civilisation corresj)onde chez les hommes une plus grande valeur morale, que l'honmie monte en même temps que la société, l'Occident le croit, mais eux ne le croient pas et même les plus éclairés méprisent les institutions et les mceurs de l'Europe. « J'avoue, dit Midhat Pacha, qu'en tout ce qui a rapport aux arts et aux sciences, en activité industrielle et commerciale nous cédons le pas à l'Europe Mais la
grande dill'érence entre l'islamisme et le christianisme c'est que nous tâchons de vivre comme il plaît à Dieu,
(1) Koran, chap. m, v. 142. a 0 croyants ! si vous ('coulez les inlidèles ils vous feront revenir à vos erreurs et vous serez renverses et délails. »
{"i) « Le Koran est admis partout, nous dit (larlyle, comme le lypc de toute loi et de loule praticpie : la chose sur hKiuclle il faut regarder dans la spéculation et dans la vie ; le message envoyé directement du ciel au(piel la terre doit se conformer et selon lequel elle doit marcher ; la chose i lire. Leurs juges décident d'après lui ; tous les musulmans sont tenus de l'étudier, de chercher en lui la lumière de leur vie. Ils ont des mostpiées où il est lu tout entier quotidiennement. Là pendant douze cents années la voix de ce Livre, à tous moments, n'a cessé de résonner à travers les oreilles et le C(pur d'un si grand Mcnnhre d'hommes. >) Thomas Carlyle. Les Héros. t< Poiu- le musulmaTi plus encore que povu" le chrétien, dit Gœthe, la loi csl un impératif catégorique. » Gœthe. Entretiens arec Kckermann, tome II, page 24ij.
(3) Koran, chap. in, v. 406.
tandis que les chrétiens sont avant tout des égoïstes acharnés, et ne s'accordent qu'en apparence avec la morale » (1). « Ne pi^enez point, leur dit le Koran, pour amis les Juifs et les chrétiens, ils sont amis lesurmdes autres. Celui qui les prendra pour amis finira par leur ressemhler et Dieu ne sera point le g'uide des pervers » (2). S'ils pouvaient
(1) Midhat Pacha continue ainsi : « c'est le culte de l'argent et l'amour de l'ambition qui dicte leur conduite... l'infidélité n'est pas chez nous réduite en système comme chez vous... vous ne direz pas qu'une religion vraie puisse s'allier avec le polythéisme idolâtre des chrétiens... L'Iuu-ope prétentieuse nous traité de barbares... la France servile'est ameutée contre nous... la nation anglaise est dans une débâcle spirituelle, morale et politique (pii l'ait pitié... elle est corrompue jus(ju"â la moelle des os... je ne vois pas que sa justice vaille la justice turque; sa liberté assurément ne vaut pas la nôtre. La Russie aveuglée par sa haine nationale, en y mêlant le fanatisme, viole la religion et la morale. »
« On a crié haro sur nous à cause des atrocités commises en Bulgarie par les troupes asiati(iues qui devaient combattre la révolte suscitée par les émissaires russes et slaves... Qui ne sait pas que jamais insurrection armée n'a été combattue sans qu'il y ait eu des écarts d('plorables. Naguère la commune de Paris a i)rovoqué des atrocités qui faisaient pâlir les souvenirs de la Révolution. Les troupes des puissances chrétiennes offrent les mêmes exemples partout, dans les Indes, à Alger, en Chine, en Pologne, en Espagne^ à. Cuba et ailleurs... Partout et surtout en Angleterre des atrocités ont été commises (pii rivalisent avec celles dont M. Gladstone a brodé ses libelles. » Mémorial de Midhat Pacha au prince de Bismarck. La supériorité de la civilisation musulmane même apparaît à certains d'entre eux comme évidente : « La vicloire de Charles Martel sur les Sarrazins, dit Symed Amcer Ali (Spirit of Islam) a été un malheur pour la civilisation et a ouvert une des [)lus sombres périodes dans les annales du monde. Sans elle, la Renaissance, la croissance de la liberté de la pensée eiit été avancée de 600 ans. Nous n'aurions massacré ni les albigeois ni les huguenots, l'inquisition, les massacres des Aztèques et des Incas. la guerre de Trente ans et ses misères n'auraient pas existé «.
Ils jugent avec la même fantaisie les événements contemporains. Voici un récit succinct de la guerre de Grimée et du Traité <le Paris : « Abd-ul-Mcdjid força le dragon et le conquérant à implorer son pardon, il réduisit la toute-puissante Russie, le grand cauchemar de l'Etat, à la position d'un simple vali d'une province, et lui infligea une inoubliable défaite. Plus tard, par un brillant traité dont on n'a jamais vu le pareil, il contraignit les puissances à confirmer ses droits souverains. » Ismaïl Kémal Bey, Tem.ps, 8 avril 18»7.
(2) Koran, chap. v, verset 56.
sans violer leurs mœurs ni leurs croyances et tout, en restant eux-mêmes, profiter des inventions, s'approprier les méthodes. Torganisation, la force des inlid«des, c'est à peine s'ils consentiraient à le faire ; il n'est point de progrès sans efforts, et tous ils méprisent l'eifort, les plus nombreux par apathie naturelle, les plus sag-es par philosophie ; pourquoi disent-ils s'ag^iter pour acquérir une science qui ne donne pas le bonheur? (1). Ils tiennent au royaume du ciel plus qu'au royaume de la terre, la base de leur foi c'est qu'il faut non seulement se soumettre à la nécessité, mais l'accepter, mais révérer la volonté d'un Dieu dont l'homme n'a pas le droit de juger les desseins.
(1) Dans une cond-voncciihiSovhonna, suvïlslamisme et la Science, Kenan citait la lettre suivante d'un cadi de Mossoul à M. Lagarde qui desirait (juelques renseignements sur la ville : « Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible, bien que tous mes Jours se soient écoulés dans ce pays, je n'ai Jamais sontré à en compter les maisons ni à m'informer du nombre des habitants. I^ur l'histoire de cette cité. Dieu seul la sait et seul il pourrait dire de combien d'erreurs les habitants se sont abreuvés avant la conquête de l'islamisme; il serait dangereux à nous de vouloir le connaître. 0 mon ami ! ù ma brebis ! ne cherche pas à connaître ce qui ne te concerne pas. Selon la coutume des hommes de la nation, tu as parcouru beaucoup de contrées jusqu'à ce que tu n'aies plus trouvé nulle part le bonheur, nous (Dieu en soit béni), nous sommes nés ici et ne désirons point en partir.
Ecoute, n mon fils, il n'est point de sagesse égale à celle de croire en Dieu, il a créé le monde. Devons-nous tenter à l'égaler en cherchant à pénétrer les mystères de sa création. Vois cette étoile qui tourne làhaut autour de cette étoile, regarde cette autre étoile qui traîne une queue et met tant d'années à venir et tant d'années à s'éloigner, laissela mon fils: celui dont les mains la formèrent saura bien la conduire et la diriger.
Mais tu me diras peut-être : « 0 homme, retire-toi car je suis plus savant que toi et j'ai vu des choses que tu ignores ». Si tu penses que ces choses font rendu meilleur que Je ne le suis, sois doublement le bien-venu. Mais moi Je bénis Dieu de ne pas chercher ce dont je nai pas besoin : tu es instruit dans des choses qui ne m'intéressent pas et ce que tu as vu. Je le dédaigne. Une science plus vaste te créera-t-elle un second estomac et tes yeux, cpii vont furetant jiartout te feront-ils trouver un paradis?
0 mon ami. si tu veux être heureux, écrie-toi : Dieu seul est Dieu. » Ne fais point le mal et alors tu ne craindras ni les hommes ni la mort car ton heure viendra. »
« Il ne nous arrivera, dit le Koraii. (|uo ce (jue Di(Mi nous a desliué: il est notre maître, el ecsl en Dieu ([ue les crovanis mettent leur conliance » (1). « Dis aux inlidèles : Qaaltendt'z-vous ? que sur deux belles destinées, il vous en arrive une : la victoire ou le martvre. Quant à nous, nous attendons (jue Dieu \'0us visite de son cliàliment ou du châtiment opéré par nos mains. Ehbien, attendez, nous attendrons aussi avec vous » {"2).
Ils attendent et ne changent point. Ils changent dautant moins que non seulement les réformes que leur demande l'Europe, et qui seules pourraient les sauver, sont, en leur simple qualité de réformes, contraires à l'esprit de leur loi, mais encore sont en opposition absolue avec ses préceptes.
L'Europe veut, en elfet, la laïcisation de l'État, et l'égalité dans l'Empire entre chrétiens et musulmans (3).
Les sultans qui, d'eux-mêmes, pensèrent à une réforme n'entendaient pas affaiblir la constitution religieuse de l'Etat et la suprématie des croyants sur leurs sujets infidèles. Le sultan Mahmoud repoussait l'ingérence des puissances dans l'administration de son empire parce que. disait-il, « ses affaires sont réglées par les principes de la législation sacrée, car tous les règlements sont strictement liés aux principes de la religion » (4). Pendant l'ère du Tanzimat, malgré la pression de l'Europe, les réformateurs ne tentèrent pas davantage de séparer les alfaires civiles
(1) Koran, cliap. ix, v. 51.
(i) Koran, cliap. ix, v. r32.
(3) Dans les écoles et dans les éj,dises. les ulémas maudissent le renégat (jui eroit par le proi,H"ès pouvou* sauver sa patrie. « Je sais, écrivait l-'uad Paciia. le plus grand îles hommes d'Etat ottomans, que la plupart des musulmans me mauilissent comme giaour et ennemi de notre religion, parce que j"ai combattu pour sauver cet empire ((u'ils amèneront aune perte infaillible.)-) i'uad-Pacba. Testament politique.
(4) Malcolm Mac Coll. xire reforms j)ossibles under masulinan rule, Contemporary revieiv, août 1881.
462 TROisnhiE partie. — chapitre ii
des affaires religieuses ( l). Au inoiiieiil du li'ailé de Berlin pour sauver lEuipire àla^ouie, MidluiL Paelia proposa bien de séparer dans le gouvernement le spirituel et le temporel, mais « (juoique à ce moment Tliomme malade semblât à toute extrémité, l'on n'osa porter un tel coup à l'édilice séculaire de la puissance impériale » (2).
Depuis, la tbéocratic n"a fait que s'aifermir, le parti vieux turc (|ui aujourd'lmi triomplie ne veut pas « de cliang-enu'uts inadmissibles parce qu'ils sont opposés aux incommutables principes de la loi sacrée w (3); il veut conserver à l'État, dans son intégrité, sa forme primitive; le Sultan doit rester le Klialife. Aux injonctions de lEurope il répond ceci : « Détruisez le Klialifat, nous dit-on, et il ne restera qu'un gouvernement civil. Ce serait vrai, s'il y avait une distinction entre le gouvernement civil et l'autre; quelque étrange que cela vous paraisse, cette distinction n'existe pas. Le vrai Turc a donc horreur de vos réformes qui, selon lui, ne peuvent s'exécuter sans la chute de son empire, car cette théocratie religieuse et militaire qu'est la Turquie est condamnée à rester immuable ou à périr telle quelle est...» (4). Les musulmans ne consentiraient pas davantage à reconnaître dans les chrétiens leurs égaux. « Ne demandez pas, ajoute le même honnne d'État, l'émancipation des chrétiens, ce serait un non-sens. La société musulmane est une sorte de congrégation ndigieuse entièrement basée sur la foi musulmane: introduire dans un tel ordre des membres d'une religion hostile serait le détruire. »
Un a vanté la tolérance religieuse des musulmans, on a longtemps eu raison (5). En principe le nmsulman n'est
(i) Van den V>pvi:. Les n- formes législatives en Turquie, Heviie de droit international et de législation comparée, i<S'.)(i. (:2) lùigelhardt, La Turquie et le Tansimat. (3) Fotwa du Conseil des ulémas, en 1879. (i) Lettre «l'un homme d'Ij^tat turc aux Débats. 1<S juin 1S8G. (5) Aujourd'hui celle tolérance n'exisie plus. Le dernier livre jaune
pas convertisseur. « Point (J(^. violence en matière Je relig-ion, dit le Koran, la vérité se disting-ue assez de l'erreur » (I ). Mais si le vrai croyant autorise le culte de l'infidèle et ne cherche pas à le converti]-, il le traite avec mépris (2). Il ne reconnaît aucun droit au giaour, pas même le droit à Texistence. Lorsqu'il l'a vaincu (3), il le
sur les massacres d'Arménie est rempli du récit de conversions forcées opérées par les Turcs en Asie Mineure.
(1) Koran, cliap. ii, verset 257.
(2) Koraii, chap. viii. verset 57. — « 11 n'y a point aui)rès de Dieu d'animaux plus vils que ceux qui ne croient |)as et qui restent intidMes. » Telle est toujours la conviction des vrais croyants. Canon Mac (;oll, Islam and Us crifics, donne de ce m('pris des Turcs pour le Chrétien des exemples caractéristiques. Voici l'un d'eux. C'est le permis d'inhumer d'un chrétien arménien délivré par les autorités musulmanes : « Nous certifions au prêtre de l'Eglise de Marie que l'impure, putride et puante carcasse de Sardeh, damné (c'est-à-dire dt'cédé) peut être enfouie sous terre. »
(3) Koran, chap. xvi, verset 91. — u Nous ferons suhir châtiment sur chfitiment pour prix <le leur méchanceté à ceux qui n'ont point cru et qui ont détourné les autres du chemin droit. » Chapitre xvni, verset 86. — « Nous châtierons tout homme impie; ensuite nous le livrerons à Dieu qui lui fera suhir un supplice affreux. » Chapitre ii, verset 187. — « Tuez-les partout où vous les trouverez et chassez-les d'où ils vous auront chassés. La tentation fi l'idolâtrie est pire que le carnage à la guerre. Ne leur livrez point de combat auprès de l'oratoire sacré à moins (ju'ils ne vous y attaquent. S'ils le font, tuez-les. Telle est la récompense des infidèles. »
ICt le Hédaya, ijui depuis le xiie siècle est avec le Ivoran le Code de l'Islam, ajoute : « Uuand les nmsulmans atta(juent leurs ennemis, ils doivent les inviter à embrasser la foi parce que tbn Ahbas rapporte que le prophète a ordonné « de ne tuer personne avant de l'inviter au préalable à embrasser la foi » et plus loin : « si un musulman attaque des infidèles ai)rès les avoir invités à embrasser la foi. et les tue, il ne mérite ni amende ni châtiment ». La guerre sainte est ordonnée par la [lai-ole de Dieu qui a dit dans le Koran: « tue les infidèles, etc^etc.» On aftirme généralement que les lois religieuses font une différence entre les infidèles idolâtres et ceux qui ont une révélation écrite, chrétiens et juifs. Ceci n'est vrai que dans une très faible mesure. Le Hédaya (traduction anglaise, Crady. p. 213) reconnaît en plusieurs passages les mêmes droits aux musulmans sin- tous les infidèles Kilabis (juifs et chrétiens) majooses (Persans) ou idolâtres. Le Koran de même ne fait pas de différence entre les diverses classes d'infidèles; tous «sont
464 TROISIÈME PARTIi;. — CHAPITRE II
Jaissc vivre, mais il considère que c'est de sa p;irl pure tolérance (1) et il le traite en maître absolu cIkkiik* lois (jue son intérêt le demande.
A luaiiiles reprises, pour obéir à l'Europe, les sultans ont proclamé l'ég-alité absolue de tous leurs sujets, sans distinction de religion; mais pas un musulman n'eût toléré raj)plicalion de ces édits. Les chrétiens, leurs inférieurs, sont restés les serviteurs des croyants: ils n'ont pas le droit de participer à la défense del'Emijire ; ils paient plus d'impiMs (jue les musulmans: ils ne peuvent, sauf de rares exceptions, devenir fonctionnaires de l'Etat: devant les tribunaux ils n'obtiennent pas justice ; et, malgré les édits, les juges refusent de recevoir leur témoig-nage contre le témoignage de nuisulmans. L'égalité civile leur est refusée {'2). <( Il V a, écrit un consul d'Angleterre à Lord
les plus pervers de tous les êtres créés » [Koran, clia]>. civiii. v. o) et parmi eux il range les chrétiens. Koran, chap. v. v. 76. ce Intidrleesi celui (pii dit : Dieu c'est le Messie le fils de Marie. Quiconque associe à Dieu d'autres dieux, Dieu lui interdira fentrée du jardin, et sa demeure sera le feu. Les pervers n'auront plus de secours à attendre. » Cil. V, V. 77. « Infidèle est celui qui dit :Dieu est un troisième de la Trinité. S'ils ne d(:savouen1 ce qu'ils avancent, un châtiment douloureux atteindra les infidèles. »
(1) « Le porteur de ce papier, disaient il y a encore une trentaine d'années les reçus délivrés par les porteurs d'impôts, est un chri'ticn ayant payé la contribution capitulaire. 11 lui est permis de porter sa tète s>u' ses épaules pondant un an. «
(2) Dans le halti humayoun de 1856. le .Sultan décidait (pietés témoignages de chrétiens et de nuisulmans seraient ('gaiement reçus par tes cours de justice. Les tribunaux ont cependant continué depuis à repousser le témoignage des chrétiens, lorsqu'un musulman est plaignant ou défendant. Voir Consu/ars reports. 18(57. i)ages 1, i. et 29. rapport de Sir Dalzcll. sur un cas de refus, par les tribunaux, de t('nioignage de chrétien approuve- par la Porte. Voir également Canon Mac doit, hlam (intJ ifs criiics, FortniglUly rerieir. octobre 1895. En -1860, Lord .lohn Itussel, alors ministre des atfaires étrangères, demanda au major (loxun rapport sur la situation des chrétiens en Turquie. A cette question : Les témoignages des chrétiens sont-ils admis (levant les tribunaux, le major Oix répondit : <( dans les procès entre chrétiens, oui, mais dans les procès entre chrétiens et musulmans, non ».
Report from fier Majesty's Consuls relating to tlie condition of
LA TIRQUIK PEUT-ELLE ASSUHEIt SON EXISTENCE 465
Lyous, un point sur l('(|uel les niahoiiiétaiis sont intraital)les : recevoir en justice le téinoignag-e (l"un elirélieii contre un musulman. J"ai interrogé là-dessus (1) des docteurs de la loi et voici leur réponse. « Ce sont là des dogmes basés sur les principes de notre religion et si Sa Majesté le Sultan voulait y déroger en rien, ses sujets inahomélans refuseraient de lui obéir et se révolteraient (2). »
Ils n'admettent pas que, fût-ce par ordre de l'Europe, fût-ce pour sauver lEmpire, le Sultan viole la loi du Prophète.
La conclusion s'impose. L'Islam est immuable, la masse des Turcs lui est fidèle, le reste est profondément corrompu : ni les uns ni les autres ne veulent sauver leur pays ; il périra plutôt que de changer. Une expérience de cinquante années ajoute son évidence à la certitude qu'en 1840 exprimait M. Guizot : « 11 n'y a rien à espérer du monde musulman, ni pour sa propre réforme, ni pour les chrétiens que le malheur des événements a placés sous ses lois i3). »
Christians in Turkcy, 4860. page 58. « Oans une cour de justice mahoiru'tano dans laqnello le Ivoran et ses commentaires sont le seul code de jnrisiirudonn^. un témoignage de musulman n'est pas accefité contre un musulman, sinon un principe fondamental de la religion nuisulmane serait détniil. » Ra|)porl de Lord Lvons, consul à Heyi-nutli. t8ti7, |)age 51, autres rapports. t8G7. [lage 3.
(1) MalcoJm Mac (ioll, Reforms uiuler inusulman raie. G. Charmes, Situation en Turt/uie.
(2) Malcolm Mac (:(dl, lîeforws u/u/er musulman rule, Contemporanj rerieir, aoiit ]887; V. également (i. Charmes. Situation en Turquie. lierue t/es Deux-Mondes, l^ od. t885. Du même : L'avenir de fa Turquie. Revue des Deux-Mondes. ocAohvQ 1881, février 1885; John Leinoiuue, L'inté'/rifé de l'Empire ottoman,
(3) Guizut, Mémoires. I. Vil. p. 240.
Les puissances ont on Orient des devoirs à ren)j)lir.
Elles n'ont pas de devoirs envers la Turquie ; leur mission nest pas de maintenir en Europe (( ces étran<^ers qui, après un millier d'années, ne sont et ne veulent être que des barbares d'Asie (1) ». Ils ne se sont acquis aucun droit à la possession du sol sur lequel ils campent. Leur domination établie par la violence ne sest maintenue que par la violence ; une conquête ne se légitime que le jour où les vainqueurs font accepter leur joug par les vaincus; le Turc qui ne s'est pas assimilé les peuples qu'il a soumis, n'a pu remplacer leurs droits par les siens. Il a toujours fait preuve au contraire d'une telle barbarie, il emploie de tels moyens pour assurer son pouvoir lorsqu'il se sent menacé, que l'existence d'un État turc est devenue un défi à l'humanité, et que si les puissances avaient un devoir envers lui, ce serait le devoir de le détruire.
Mais si l'Europe n'est pas obligée à sauver un empire justement condamné, elle doit sa protection à ses sujets. La Turquie se meurt; sa fin, depuis longtemps déjà attendue et prédite (2), peut cependant tarder encore à venir. Il ne faut pas que, d'ici au jour de leur délivrance, les populations qu'elle opprime continuent à souffrir. Les puissances, et particulièrement celles qui croient de leur intérêt de prolonger l'agonie de l'Empire et d'empêcher ses
(1) Ilerdcr, Philosophie de l'histoire de l'humanité, liv. XVI, ch.v.
(2) « I^a preinirre gramle révolution (jui arrivera probablement en Europe, écrivait <léjà le manpiis d'Argenson, sera la conquête de la Tunpiie. Gel empire devient trop faible par son mauvais gouvernement, par rim[)0ssibilil(' «[u'il devienne meilleur, [lar la sûreté (pi'il deviendra pire. Tout se soulève dans rEmjjire ottoman, tous les jours une plume de l'aile est ôtée. » Mémoires du marquis d'Argenson. 1. 1, page 301. Vandal, Une ambassade en Orient sous Louis XV.
ennemis de se précipiter à la curée, deviennent responsables des fautes commises par un gouvernement auquel elles conservent le pouvoir de les commettre.
Si l'entente existait entre toutes les puissances, si elles agissaient comme une grande association politique capable d'exécuter les décisions prises en commun et sans arrièrepensée, si quel(|ues-unes d'entre elles ne subordonnaient pas leurs devoirs envers les sujets du Sultan aux intérêts qui leur conseillent de relarder la fin de la Turquie, si surtout leurs méfiances réciproques ne les empêchaient toutes de s'engager dans une action commune qu'elles craindraient toujours de voir tourner au profit de leurs adversaires, elles imposeraient à la Porte leur volonté, elles exigeraient d'elle autre chose que des promesses, elles la forceraient à rompre avec son système de centralisation à outrance, elles donneraient à chaque province de l'Empire une demi-autonomie, politique, administrative, judiciaire et partout elles nommeraient elles-mêmes des gouverneurs qui continueraient, après leur nomination, à dépendre de leur autorité autant (jue de celle du Sultan (Ij. Elles supprimeraient ainsi lesprincipales causes
(i) Uiielques (li[)lomates et hoiumos politiques ont propose de mettre entiri-einent la Porte sous la tutelle des puissances. IClles nommeraient des fonctionnaires européens à coté des fonctionnaires musulmans et elles mettraient au service de leurs agents un corps d'occupation compose de troupes européennes (V. lîenedetti, [m question d'Orient, Revue des Deux-Mondes, 1er janv. 1897. Saint-Marc (Wrardin, Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe, Revue des Deur-Mondes, 43 nov. 1860j. Un tel système nécessiterait un accord absolu des puissances^ accord (jui n'est pas près de se réaliser, en outre et surtout, pas un nmsulman ne voudrait de cette domination directe de Tinlid'ie, il faudrait écraser la Turquie pour la lui imposer. Autant alors, de suite, se la partager.
Les projets de partage de la Turquie, nombreux au wnie siècle, sont de nos jours plus i-ares. Ils présentent tous l'inconvénient de rompre l'équilibre européen en favorisant très inégalement les diverses puissances. « Ma maison a deux côtés, disait en parlant de l'un d'eux M. Gladstone, nous allons la partager. Si vous voulez prendre le dehors?... » Les principaux projets de [larlage de la Tunpiie sont : le projet grec élaboré par Catherine II qui proposait à l'Autriche de