CHAPITRE PREMIER
g I. — Causes dos iiiosiircs prises par l'i^uropo nu (lonj^rrs île licrlin : 1. Évolution du droit d'intervention. — "1. L'intérêt des puissances leur commande d'intervenir en Orient. — %\\. — Nature des mesures prises par l'Kurope. — g III. — Elîet de ces mesures.
Les traités qui précèdent le traité de Berlin respectent Jes droits de souveraineté du Sultan. Le traité de Berlin, au contraire, met en tutelle l'Empire ottoman impuissant à s'administrer.
Il admet la légitimité de Tintervention des puissances en faveur des nationalités chrétiennes opprimées par la Turquie, il les aide à recouvrer leur indépendance. Ce changement dans l'attitude de l'Europe en Orient vient d'une transformation totale du droit puhlic et des intérêts des puissances, dabord d'accord pour repousser toute intervention dans les affaires de la Tur(|uie, daccord ensuite pour l'exiger.
I. Une des conséquences essentielles de la souveraineté que le droit international reconnaît à chaque Etat, est le devoir pour les autres Etats de n'intervenir ni dans ses affaires intérieures, ni dans ses affaires extérieures. Cette intervention serait en effet une atteinte à la liberté absolue qui est la base même de toute souveraineté. Mais toujours on reconnut, selon l'esprit et les tendances du moment,
des exceptions à ce principe ; d'abord en faveur des gouvernements, ensuite en faveur des peuples (1).
Après avoir renversé Napoléon en qui ils voyaient le représentant de la révolution, les souverains avaient eng'ag-é une lutte acharnée contre les principes de liberté et de droit des ])euples (jui menaçaient leurs trônes. Imbus de ridée que tous les droits appartiennent aux gouvernants et tous les devoirs aux gouvernés, exaspérés par la sourde résistance qu'ils rencontraient au dessous d'eux, inquiétés par des menaces permanentes de révolutions, ils s'étaient ligués pour étouffer les idées subversives de leurs droits, partout où elles prendraient naissance. Il ne pouvait leur venir à l'esprit de trouver aucune domination illégitime, fût-ce celle des sultans, ni d'admettre aucune protestation des opprimés contre leur oppresseur, vint-elle des raïas révoltés contre le Turc. « Toute révolution, disait ironiquement M. de Broglie, est un attentat contre la civilisation ; tout peuple qui revendique ses droits, une liberté que son gouvernement lui refuse, est un peuple de forbans, de pirates, qui doit être mis au ban de l'Europe. » Aux congrès de Troj)pau, de Lavbacli, de Vérone, les puissances s'entendaient pour réprimer les insurrections de Naples, du Piémont et d'Espagne. Les armées autricliiennes soutenaient en Italie les rois de Piémont et des Deux-Siciles; une armée française entrait en Espagne pour rendre à Ferdinand VU le pouvoir absolu. Lorscjue les Grecs poussés à l)Out par les exactions et les mauvais
(i) V. Ivohoiliiv. De /'interrention. théorie ç/ènérdlc et éftu/e spéciale fie la question d'Orient ; Aiuai'i, Xoucel ej'posé du principe de non-interreation. Iterue de droit international. 1873, tome Y; Lavisso, Vue f/énérale de l'histoire politique de l'Europe : Enirolharilt, Le droit d'intervention et la Turquie; lioUeck. Das Recht der liintnischung in die innere Anf/elef/enheiten eines fremden Staates, 1843: (iefTckon, Das Recht der Intervention; T. Curti. Autonomie und Intervention : ein Worf ilber die Orientalische Fruf/e. Wiirzl)ui-ij, 1878; Rolin .lacqiieinyns, L'année 1877 et les débuts de 1878 au ji:)in( de rue du droit international. Revue de droit international public, 1878.
LA TURQUIE Wl
traitements se révoltèrent contre la Turquie, tous les gouvernements hlàmt'rent de même leur conduite; ils ne voulurent les regarder que comme des révolutionnaires et les sympathies qu'ils inspirèrent au parti libéral en France et en Angleterre ne tirent que les i-endre plus suspects. « Les « révolutionnaires, écrivait M. de Bernstoff, ne s'intéres- « sentàraiiranchissement de la Grèce qu'alin d'émanciper « et d'atï'rancliir le génie du mal dans tous les États de « l'Europe » (1).
En vain les Grecs, dans leurs proclamations, affirmaient qu'ils n'étaient point des sujets révoltés, mais un peuple qui cliercliait à reconquérir son indépendance (2). Les o-ouvernements flétrissaient « leurs combinaisons criminelles » (3) et leurs représentants, réunis en congrès à Vérone, refusaient d'entendre les délégués hellènes.
Mais les gouvernements n'étaient pas assez forts pour lutter longtemps contre leurs peuples. Ils n'avaient pu étouffer les désirs de liberté clu'z leurs sujets, et bien des symptômes aimonçaient déjà le triomphe prochain des
(J) l^nilioscli Osloii. Geschichtf des Ahfa/ls fier (iriechen, vol. III, 1). 347. — Voir é-.ilcmcnl deiir^che do M. de Nosselrode du 29 août 1821. Prokcsch, vol. 111. p. 109.
(2) l^roclainatiou de l'assemblée d'Epidaure, 15 janvier 1822. « Noire guerre contre les Turcs n'est point l'effet d'un mouvement séditieux. C'est une guerre nationale, entreprise dans le seul but de recouvrer nos droits, de sauver notre existence et notre honneur. » HikéJas. La formation de l'Etat grec et ses limites,
(3) Melternicli. Mémoires, tome 111. no 353; dépèche circulaire du 12 mai 1S21 de M. <le Metternich résumant les principes qui inspirèrent les souverains au congrès de Laybach : « Les souverains ont déclaré (pi'cn respectant les droits et l'indépendance de tout pouvoir h'gitime, ils regardaient comme légalement nulle et désavouée par les principes qui constituent le droit public de l'Europe toute prétendue réforme opérée par la révolte et la force ouverte. Ils ont agi en conséquence de cette déclaration dans les événements de Naples, dans ceux du Piémont, dans ceux même qui, dans des circonstances très <lilïorentes, mais par des combinaisons également criminelles, viennent de livrer la partie orientale de l'Europe à des convulsions si menaçantes. » V. Vieil Câstel, Histoire de la Restauration.
idées libérales. Avec elles, le principe du droit des peuples allait prévaloir dans l'opinion publique de l'Europe.
L'Angleterre blâmait énergiquement les décisions prises au congrès de Vérone. En France (1). l'opposition, cliaque jour plus forte et plus liardie, protestait avec violence contre l'intervention dans les affaires d'Espagne. Les souverains, obligés de compter avec l'opinion publique, n'osaient plus sappuver sur les seuls principes de droit divin, et affectaient de croire quils n'avaient pour but que de délivrer les populations opprimées par une poignée de factieux (2).
Le réveil de la Grèce servit puissamment la cause libérale. L'admiration qu'inspiraient les luttes héroïques soutenues par les nouveaux Hellènes, ce que leur nom représentait de grandeur et de beauté aux artistes et aux letlrés qui croyaient voir la Grèce antique renaître, la résurrection, miraculeuse après tant de siècles de servitude, de ce pays « dont autrefois, chaque plaine et chaque montagne furent un berceau de liberté ou un tombeau de gloire ); (3), tout enthousiasma l'opinion publi(iue en faveur des insurgés. En France, libéraux et royalistes s'unirent sans distinction de parti, « l'on vit Benjamin
(1) « Les nations (jui rentrent dans leur droit ne se révoltent pas », disait M. de (iirardin dans un discours à la Clianil)re le 9 janvier 1S2I. C'était presque une menace. Cf. De Vaulahelle, Histoire des deux ■restaurations.
(2) Déclaration des souverains à Jjayhach. Metternicli, Mémoires, tome m, pièce 553 : « La providence a frappé de terreur des consciences aussi coupables, et l'improbation des peuples dont les partisans de troubles avaient compromis le sort, leur a fait tomber les armas des mains.
Uni(pieinent desliui'cs à ciiiuliallre et à répriuMM- la r('li('lii(m, les forces alliées, loin de soutenir aucun int('rèt exclus! F, sont venues au secours des peuples subjujiués. et les peuples en ont considcuv' l'emploi connue un appui en laveur de leur lil>ert(M^I non connue une atla(pie contre leur ind('|)eudauc.c... »
(3) Wliose land from plain to mounlain cave Was freedom's home or glory's grave (Byi'on).
Constant et M. de Bonald, Béranger et M. de Geiioulde d'accord pour acclamer la même cause » (1).
Une semblable émotion entraîna l'Allemag-ne et l'Angleterre, elle obligea les g-ouvernements anglais et fi-ançais à s'interposer entre le Sultan et ses sujets révoltes.
Mais, en siinissant aux libéraux pour demander la délivrance d'un peuple opprimé, les royalistes avaient oublié leurs principes, ils cond)attaient contre eux-mêmes, ils accroissaient les forces de leurs adversaires. L'intervention de la France et de TAngleterre eut un immense retentissement dont profita le parti libéral, et le hasard de Navarin lut sa première victoire sur les gouvernements. La convention de Londres qui reconnut l'indépendance àb la Grèce, la révolution française de 1830, la révolution de Belgi(iue assurèrent le triomphe définitif des idées de liberté.
Désormais, les États reconnaissaient des droits aux peuples. En conséquence, ils se reconnaissaient le devoir non seulenu'nt de respecter ces droits, mais encore de les faire respecter, de soutenir ceux qui les revendiquent, toutes les fois qu'ils ne peuvent se passer de secours.
L'intervention en faveur des peuples contre les gouvernements devait logiquemtMit succéder à l'intervention en faveur des gouvernements contre les peuples.
Si la Grèce avait secoué son joug, les autres populations cln-étiennes de l'Empire souffraient t(ui jours de l'oppression que les Turcs faisaient peser sur elles; le devoir des puissances était de les secourir.
IL Ce ne fut cependant que cinquante ans après l'émancipation <le la Grèce, au traité de Berlin, que les puissances prirent pour la pi-emière fois sous leur protection les sujets du Sultan. Bien avant le traité de Berlin, elles s'étaient, il est vrai, inquiétées des dangers qui naissaient de la corruption intérieure croissante de la Turquie;
(1) Discours de M. Denys-Cochin,, Chambre des dëitutés, 23 février 1897.
30 PHE.MIKRK PAHTIE. — CHAPITRE I
elles avaient clierché à éclairer la Porte sur l'avenir qui nienaeait TEinpire ottoman sil ne tentait sérieusement de se régénérer; elles lui avaient indiqué quelles réformes étaient nécessaires et parfois même elles avaient subordonné leur ])i()leclion à leur acconjplissenient (1), mais jamais elles niniposèrent les réformes qu'elles conseillaient. Cest que si l'Europe se reconnaissait le devoir de protéger les races opprimées, son intérêt lui commandait d«! veiller à la conservation de TEinpire ottoman et de' sop])Oser, dans la mesure du possible, à tout ce qui pourrait lui porter ])iéjudice. En sinnniseant métbodi(juemenl dans ses atfaires. en prononçant sa décbéance, les puissances eussent craint de l'affaiblir encore davantage et elles ne se décidèrent à intervenir que lorsqu'elles désespérèrent de voir la Turcjuie se sauver par elle-même. Seules, la Erance et la Russie se montrèrent toujours prêtes à s'interposer entre le Sultan et ses sujets ; mais l'opposition des autres puissances paralysait leur action. D'ailleurs, elles ne protégeaient que les sujets chrétiens du Sultan, et elles les protégeaient, non pas au nom du droit des peuples, mais en vertu de titres spéciaux que leur avait depuis longtemps reconnu le droil pul)lic européen. Les capitulations et un usage plusieurs fois séculaire faisaient de la France la protectrice attitrée des chrétiens d'Orient. Le Tsar, chef de l'église orthodoxe, se réclamait du traité de Kutschuk Kainardji, habilement interprété, ])our exercer la même pi'olection sur bîs chrétiens orthodoxes de Tur(|ule.
La protection de la France était peul-êlre désintéressée, et certainement elle obéit à un pur élan de générosité dans l'expédition de Syrie de 18G0, qui ne fut d'ailleurs
(I) lùi 18H!I rKuropo senilila l'aii-c ilo la |irimnil;^ali(m du llalli clK'i'if <1(; (iiilliaïKi la eondilicii di' l'iiih'^i'iU' ili' la Tiii'.|iii(> cl rarliclc l''' du IraiUi des Dc'troils sti|Mdaiil liiiviolahilili' du Icrriloirc olloinau so relie à la [iruniulj:ali(in des halls ini|»ci-iaux. ([ui dcvaieni ndonnci'
LA TIRQUIK 31
entreprise qu'avec l'agrément du Sultan. Mais le but de la Russie était moins de défendre les opprimés que de satisfaire son ambition, ses intérêts personnels. Les Tsars, ciiefs du gouvernement le plus autocratique de l'Europe, restés plus longtemps que les autres souverains les fidèles défenseurs du pouvoir absolu (i ), n'étaient pas des protecteurs du droit des peuples, et par leurs interventions en Orient, ils continuaient seulement la lutte traditionnelle engagée entre leur pays et la Turquie.
Aussi, lorsqu'en 181)3 h tsar Nicolas exigea de la Turquie la reconnaissance de se^ droits de protection sur les chrétiens orthodoxes, et sur son refus lui déclara la guerre, Napoléon III, quoiqu'il lut partisan passionné du droit des peuples et par conséfjuent mal disposé pour la Turquie, intervint en sa faveur et s'entendit avec l'Angleterre pour traverser les projets ambitieux de la Russie.
Le traité de Paris, qui mit lin à la guerre de Crimée, proclama de nouveau la volonf' des puissances de proléger la Turquie; il reconnut solennellement les droits souverains du Sultan et il fit entrer l'Empire ottoman dans le concert européen.
Cependant b^s dispositions des puissances à l'égai'd de la Tunpiie commençaient à changer. Leui' intérêt leur commandait toujours di^ veillc»r à la conservation de l'empire, mais sa décadence croissante les inquiétait; s'il n'entrait enlin dans la voie des réformes, son existence était menacée, et elles se demandaient s'il serait capable de se régénérer lui-même, si elles ne seraient pas forcées de le m«'ttre en tutelle. Depuis une vingtaine d'années,
(1) En 1849 la lUissic intervenait poiu" soutenir rAulriche contre les Hongrois révoltes. « I^a révolte magyare a pris une extension de plus
en plus menaçante Sa Majesté l'caipereur d'Autriclie nous a invité
î'i l'assister contre l'ennemi commun nous avons ordonné à notre
armée de se mettre en marctie pour étonlTer la révolte et anc'antir les anarchistes audacieux qui menacent la tranquillité de nos provinces » Manifeste de l'empereur Nicolas du 8 mai 18i9, Ivlaczcko,
Deujc chanceliers.
32 l'REMlÈUE PARTIE. — CHAPITRE I
les ])uiss;iiu'es proJig-uaient leurs conseils à la Porte, (jui avait d'abord paru les écouter: elle avait proniulg-ué des édils dont le but apparent était de réprimer les abus, détablir la justice pour tous, d'aflirnier Tégalité entre les sujets de Tlilnipire. mais (jui ne tendaient réellement (juà tout soumettre à son autorité. Elle avait chercbé à organiser la Turquie sur le modèle des Etats européens; elle n'avait pu que détruire les (juelques institutions et gouvernements locaux qui fonctionnaient encore régulièrement, que mécontenter les peuples et qu'aCFaiblir les dernières forces vives de l'Empire. Elle avait bien réussi à briser quelques autonomies qui la gênaient, à asseoir plus solidement sur (ju(d(jurs points sa domination, mais seule l'avidité des mandataires du gouvernement en avait profité ; les impôts s'étaient accrus sans (jue le trésor public en bénéficiât ; l'adnn'nistration s'était désorganisée, les finances s'étaient obérées; le désordre et l'anarcliie des services publics et la corruption des fonctionnaires avaient augmenté jusqu à ne plus pouvoir être dépassés. Pouvaiton, malgré cet écliec lamentable. a\oir encore conliance en la vitalité de laTurcpiie; était-il possible d'espérer quel([ue cbose d'un dernier «dlort'? Les Puissances le crurent.
La France et l'Angleterre, (jni avaient pris les armes pour la défendre, ajoutaient foi aux projets du tanzimat, à l'efficacité des ordonnances que la Porte venait de promulguer. Du moment (jue la Turquie pouvait se régénérer, il eût été peu polititjue de la ti'aiter en vaincue, il valait mieux continuer à la regarder comme une anii»^ et lui accoi'der les bénélices de sa victoire, pour garder des droits à sa reconnaissance. En proclamant l'indépendance de la TiH-({uie, elles croyaient d'ailleurs porter un coup mortel à rinfiuence de la Russie (ju'elles venaient de combattre (1). (i'est pour(|uoi les l'eprésentants de l'Europe, après a\oir j)ro(damé (jue les puissances « étaient svmpa-
(1) Le Traite de l'arin. par un aiicioi (li|il(miate, M. I)es|ircz, l^aris« l.S.^(;.
llii(jiH'.s à raniélioration du sort des populations clirétii-nncs eu (Jnent » et pi'is acte des promesses du Sultan, (( reconnurent que ces promesses ne sauraient, en aucun cas, donner le droit aux dites puissances^ de s'immiscer, soit collectivement soit séparément, dans les rapports de S. M. le Sultan avec ses sujets ni dans radministration intérieure de son empire » (I).
Les puissances comptaient cependant que la Turquie remplirait les devoirs correspondant aux droits qui lui étaient reconnus, et « prêterait Toreille aux conseils désintéressés des puissances amies qui garantissaient son empire» (2). Elles n'avaient formulé dans le traité aucune restriction, de peur d'oiienser l'orgueil de la Turquie, mais elles ne s"en remettaient pas purement et simplement pour cela à la bonne volonté du Sultan (3) et elles étaient dès lors à peu près décidées, si leurs derniers espoirs étaient trompés, à arracher de force l'Empire à son incurable inertie, à lui imposer des réformes ou encore à soustraire à sa domination les populations quil était incapable de gouverner.
L'expérience tentée par l'Europe au traité de Paris démontra définitivement la faiblesse, l'incapacité et l'irrémédiable mauvais vouloir du gouvernement turc. La Porte, satisfaite des engagements qu'avait pris l'Europe à son endroit et se croyant désormais assurée de l'impunité, en profita pour enterrer les réformes ; elle montrait vis-à-vis de ses sujets plus de cruauté, et vis-à-vis des
(1) Traité dt- l»aris. art. 9.
(2) Discours du représentant de l'Angleterre à la conférence de Constantinopic de 1876, huitième protocole, Livre jaune de 1877.
(3) V. Engelhardt, Le droit d'intervention et la Turquie, Revue de droit international, 1876. « Aucun droit d'ingérence dans les rapports de Sa Majesté et de ses sujets ne fut fondé sur l'article 9 du traité de 1856. Cependant les engagements de ce lrail(' ne furent pas, ne i)eiivent pas être unilatéraux. » Discours du manpiis de Salisl)urv. V. également discours de Lord Palmerston au Parlement le 26 mai 1856, et le Livre jaune de 1877. page 136.
puissances plus d'insolence que jamais, et elle tomba bientôt dans une telle anarchie que ses meilleurs amis furent forcés de reconnaître qu'il devenait nécessaire de prendre contre elle des mesures sérieuses (1).
En l'espace de vingt ans, la France et la Russie étaient obligées d'intervenir pour lempècher d'écraser le Monténégro, puis la Serbie; en I808, un croiseur anglais devait bombarder Djeddah afin dobliger le gouvernement turc à donner réparation pour un massacre de chrétiens et pour le meurtre des consuls de France et d'Angleterre ; la France devait, en 1860, envoyer une expédition en Syrie pour empêcher les musulmans d'exterminer jusqu'au dernier les chrétiens maronites; en 1867, les Cretois, accablés de mauvais traitements, se révoltaient. Les puissances essayèrent alors une dernière fois de décider la Porte à des réformes, ce fut en vain. Devant leur accord, un moment elle céda, mais elle prohta de la première rupture du concert européen pour retourner à ses anciens errements. La guerre de 1870 et la défaite de la France, qui surveillait plus qu'aucune autre puissance l'exécution d'un programme de réformes qui était son œuvre, fut pour le Divan l'occasion attendue. Il lit de nouveau peser un régime inique sur les populations et ne voulut plus tenir compte d'aucun conseil, jusqu au jour où la Bosnie et l'Herzégovine, exaspérées par les exactions et la mauvaise administration des fonctionnaires ottonmns, se soulevèrent en entraînant dans leur révolte les principautés vassales de Serbie et de Monténégro et commencèrent une lutte qui devait se terminer par l'intervention de la Russie et la défaite complète de la Turquie.
(1) « La [ihysionoiuie de l(Jrioat prise dans son onsendile, écrivait M. de Beust au ni<jiuenl de la révolution de Crète, se luviscnte sous un aspect essentiellement dillérent de celui de 18.% et les stipulations de cette époque, aussi bien que les conventions spéciales dont elles lurent suivies, dépassées (ju'elles sont sur plus d'un point important par les événements survenus depuis, ne sulïisent plus aux nécessités de la situation actuelle. »
Il était' ilésoniiais d(; toute évidence qu'on ne pouvait abandonner la Turquie à elle-niènie. que jamais la Porte ne consentirait à réprimer les abus (jui faisaient périr le pavs. Quarante ans de réformes simulées n'avaient abouti (ju'à désorganiser à fond les services publics et qu'à ruiner complètement les finances (i). Les troubles et les désordres navaient fait que croître. Pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, la Porte ne savait plus que les accabler de mauvais traitements, et les massacrer s'ils tentaient de se révolter.
Le devoir et les intérêts des puissances étaient d'accord pour les déterminer à l'emploi de tous les moyens qui pourraient mettre fin à cette situation intolérable. Dans l'intérêt de leurs clients, les protecteurs des chrétiens d'Orient et les protecteurs de la Turquie sentaient également la nécessité d'une intervention énergique de l'Jîurope.
L'entente était complète entre les puissances; celles mêmes qui avaient en Orient les intérêts les plus opposés, la protectrice et l'ennemie traditionnelle de la Turquie, l'Angleterre et la Russie, étaient prêtes à adopter les mêmes résolutions.
Le chancelier de l'empire de Russie, le prince Gortcliakolï", dans une dépêche du 18 novembre 1876, résumait ainsi la situation de la Turquie et les mesures que, selon lui, l'Europe devait prendre. « (ietle expérience a démon- « tré, avec la dernière évidence, que l'action européenne « s'est condamnée à l'impuissance par les stipulations de « 18o6, et que la Porte en profite pour perpétuer le régime « ruineux pour elle et pour ses sujets chrétiens, désas- « treuxpourla paix générale, révoltant pour les sentiments « d'humanité et pour la conscience de l'Europe chrétienne, rt qu'elle poursuit depuis vingt ans avec la certitude d'une « complète impunité...
« Jamais l'Europe n'en a été plus troublée, plus mena-
(i) V. Loi'fl Stralford de ItedclifTe : Ttirkis/i finance, iiiomoranduin de 1874 publié à Londres en 1881.
« cée dans son repas, ses intérêts, sa sécurité. Jamais les <( violences par lesquelles les Turcs ont répondu à ses « efforts de conciliation et d'apaisement n'ont été plus « odieuses et accomplies dans de plus vastes proportions; (( jamais elles n'ont révélé avec pl«us d'évidence la profon- (( deur et le caractère incurable du mal qui ronge la « Turquie et met en péril la sécurité de l'Europe.
« Si les grandes puissances veulent faire une couvre « sérieuse et ne pas s'exposer au retour périodique et « toujours aggravé de cette crise dangereuse, il est impos- « sible qu'elles persévèrent dans le système, qui en laisse « subsister les germes et leur permet de se développer avec <( l'inflexible logique des choses.
« Il importe de sortir de ce cercle vicieux et de recon- « naître que l'indépendance el l' intégrité de la Turquie « doivent être subordonnées aux garanties réclamées par (( rhumanité, les sentiments de l'Europe chrétienne et le <( repos général (1). » Le gouvernement autrichien, qui, tant qu'il avait eu foi en la puissance de l'Empire ottoman, s'était montré le ferme défenseur de ses droits, depuis qu'il s'était convaincu de sa faiblesse, partageait l'opinion de la Russie.
Le gouvernement anglais affectait trop de toujours se poser en défenseur des droits du Sultan pour demander ouvertement une réforme qui était peut-être conçue dans l'intérêt de la Turquie, mais que l'on serait certainement obligé de lui imposer par la force. Toutefois, il reconnaissait, lui aussi, l'absolue nécessité de l'intervention de l'Europe dans les affaires de l'Empire (2), et
(1) D'Avril, Négocia/ions i^elatii^es au traité de Berlin.
(2) « On peut, écrivait au Times le 31 dërembre 1875 Lord Stratford de Redclifïe, qui avait été autrefois un des plus fermes soutiens de l'absolue intégrité intérieiu-e et extérieure de l'Empire ottoman, élever des objections contre les mesures nécessaires, mais leur caractère de nécessité fait qu'elles font partie du moindre mal, et doivent par conséquent être acceptées avec lui. Les mesures en question sont ime surveillance d'organisation mixte à l'intérieur, et une pression stipulée
LA TrRQUIK 37
il était pi'èt à approuver toutes les mesures tendant à l'établissement d'un contrôle qui permettrait aux puissances de surveiller et même de réformer son organisation intérieure.
D'accord sur la nécessité d'agir, les puissances n'avaient plus qu'à s'entendre sur les moyens à employer. Tous les plans de réforme se ramenaient à deux types. Les puissances pouvaient laisser l'autorité entre les mains des Turcs et leur conserver leur domination sur les autres races de l'Empire ; il fallait alors réformer les services publics, veiller à ce qu'ils acquissent plus d'ordre et de régularité, et créer une organisation administrative puissante, un système de centralisation semblable à celui des grands États de l'Europe qui briserait toutes les autonomies encore subsistantes. On espérait ainsi rendre à la Turquie son ancienne puissance, fondre et unilier toutes les races de l'Empire, ce qui revenait à les assujettir absolument aux Turcs, en donnant à ces derniers, pour remplacer leur ancienne suprématie militaire disparue, tous les moyens d'oppression que comporte une administration régulière qui eût enserré les peuples dans des liens plus étroits.
Ce premier svstème eût été accueilli avec faveur par le gouvernement ottoman et principalement par les hommes d'Etat Jeunes Turcs. La Porte y voyait moins, en effet, le moyen de se régénérer que celui de saisir avec l'appui de
par couvenlion du (icliurs. I^es ditricultrs de ce. double ni'rangement seraient loin d'être insurmontables, et les inconvénients seraient compensés par les résultats. Ces mesures, réduites en système, équivaudraient sans doute à une tutelle; mais l'empire turc est virtuellement depuis longtemps dans cet état, qui, s'il avait été fermement imposé comme un droit, aurait sauvé la Porte de ses embarras actuels. » Stratford de Redclitîe, The Eastern question. Londres 1881. V. aussi sa lettre au Times du 10 mai 187(J.
TEurope la puissance absolue, de briser toutes les résistances qui s'élevaient autour d'elle et de soumettre à une domination plus impérieuse les peuples de l'Empire qui avaient réussi à conserver encore quelques vestiges de leur ancienne indépendance ou avaient profité de la décadence des Osmanlis pour se délivrer partiellement de la servitude qui pesait sur eux.
Les puissances pouvaient au contraire tenir compte des vœux des populations, reconnaître que la diversité des races et des religions et leur antagonisme plusieurs fois séculaire einpècbaient une fusion à laquelle répugnaient également vain(jueurs et vaincus, augmenter au lieu de les réduire les privilèges spéciaux dont jouissaient déjà chrétiens et nmsulmaiis. donner à chacun des peuples qui composent l'Empire un self government, une demi-autonomie sous la suzeraineté du Sultan, et, en supprimant à peu près l'ancienne Turquie, établira sa place une sorte de confédération d'États.
Dejjuis (ju'elle était convaincue de la nécessité de réorganiser la Turquie, l'Europe hésitait entre ces deux systèmes. Lorsque en 1867 la révolte de la Crète attira l'attention des gouvernements sur la situation déplorable de la Turquie, ils agitèrent entre eux la question de savoir s'il ne conviendrait pas de lui imposer une réforme générale ; et une conférence se réunit à Paris en 18(39 pour examiner quel plan il conviendrait d'adopter.
Le gouvernement français, encore confiant en l'avenir de la Turquie et désireux de maintenir l'œuvre du traité de Paris, demandait que l'on concentrât entre les mains des Turcs toute l'autorité, car ce système lui paraissait à juste titre le seul de nature à se concilier avec le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman.
« Il y a aujourd'Imi dans l'Empire ottoman, disait M. de <( Moustier, ministre des affaires étrangères, un élément « sérieux d'ordrf cl de gouvernement, c'est l'élément turc « qui seul sait maintenir la paix et l'ordre au milieu de
<( toutes les populations diverses et qui est disposé à les « traiter sur le pied d'une juste et équitable égalité » (1).
En conséquence, le gouvernement français proposait à l'Europe de procéder à la consolidation de l'autorité absolue du Sultan sur tous les sujets de son empire par « une série de réformes ayant pour base essentielle leur « avènement à une égalité réelle, ainsi que leur émancipa- « tion par la bonne organisation de la justice, de Tadmi- « nistralion et do renseignement » (2).
Animé de lesprit contraire, le gouvernement russe qui faisait peu cas de la puissance et de l'intégrité de la Turquie et préférait se concilier l'amitié des populations cbrétiennes, préconisait une réforme basée sur le développement des libertés locales, système qu'il avait déjà proposé à l'Europe, sans réussir à le faire adopter, aux conférences de Vienne de 183u (3). « Ou autonomie, ou analomie » disait le général Ignatieff, représentant du gouvernement russe et porte-parole du prince Gortcliakoft'.
Tel était également le sentiment du gouvernement autricliien, inquiet de l'affaiblissement de la Turquie, qui lui avait été révélé par la peine qu'elle avait eue à vaincre l'insurrection Cretoise (4). Il se demandait si la Turquie
(1) Discours de M. de Moustier à la Chambre, séance du 8 juillet 1868, Moniteur universel du 9 juillet.
(2) Exposé de la situation de l'Empire, novembre 1867. D'Avril, Négociations relatives au traité de Berlin.
(3) « La diversité des nations, religions et rites, les us, franchises et immunités locales devant être pris en considération dans l'organisation administrative particulière de chaiiue jirovince de l'empire ottoman, le gouvernement s'appliquera à puiser dans chaque province les éléments administratifs, en se conformant aux vœux des populations et de manière à préserver chaque nation ou communion de l'oppression d'une autre nation dans l'ordre civil aussi bien que dans l'ordre religieux. » Cf. D'Avril.
(-4) c( La marche des événements qui ont ensanglanté l'ile de Crète semble dénoter un certain amoindrissement dans la force de résistance dont dispose le gouvernement du Sultan puisqu'un territoire d'une étendue peu considérable est en état de tenir en échec la puissance musulmane. » DépècdiedeM. de Beust à M. deMetternich, Vienne, 1er janvier 1868. — Mémoires de M. de lieust, tome II, Paris, 1888.
était encore capable d'opposer une résistance suffisante à ramI)ition russe, s"il ne serait pas plus conforme aux intérêts autrichiens d'abandonner un empire décrépit et de se ménager la reconnaissance des populations chrétiennes qui un jour ou l'autre pouvaient secouer leur joug-. Elles étaient restées jus(iue-là sous l'influence exclusive de la Russie, TAutriclie avait tout avantage à combattre le prestige de leur unique protectrice, « en en faisant les obligées de l'Europe entii-re » (1).
LWutridie avait alors de sérieuses raisons de chercher à plaire à la Russie. En soutenant les droits des chrétiens d'Orient, elle savait devoir lui être ag-réable : cette dernière considération la décida ; elle se déclara disposée à seconder les vues du g-ouvernement impérial et à « favoriser parmi les chrétiens le développement de l'autonomie et l'établissement d'un self goremmcnf limité par un lien de vassalité » [2).
Le cabinet de Saint-Pétersbourg: avait accueilli avec joie cette communication (3) et il crut un moment que l'Europe a<lopterait le système de réformes qu'il avaitprésenté. Mais, à la suite d'un refroidissement survenu entre l'Autriche et la Russie, les idées du cabinet de Vienne se modifièrent brusquement et il se rallia au projet français qui fut définitivement adopté par toutes les puissances.
La mauvaise volonté de la Porte, dont le concours était nécessaire, avait empêché l'application du plan de réformes élaboré par les puissances en 1867. Elles n'étaient pas disposées en 1878 à recommencer l'expérience qui avait une première fois piteusement échoué. Elles comprirent que chercher à établir dans l'Empire, l'unité de races, l'ég-alité de relig-ions, était absolument contraire
(1) M. «lo Beust, (1.''ii(m1m- ,|ii i>2 j.uivicr m\l.
(2j Dépèche ;'i Slackclhcri; ilii 1() iiovcinljro I8(>S.
(;-l) V. Dépr-cho <lu l'rincc (iortchakoirau chargé d'alîaires à Londres, %\ novenihrc '186(5, el Heer, Die nrifntalischc Politik Oesfprreichs, rhnn. \lll. V. ('jialoineiil Mémoires lU' M. de IîimisI. lomo 11, (di;ii). VI.
aux inslllu'lions, aux mœurs et aux croyances de ses sujets chrétiens et musulmans. Les chrétiens haïssaient les musulmans et ne voulaient pas entretenir avec eux des rapports plus intimes; ils les redoutaient plus encore, et ils nauraii'nt (jue difficilement consenti à accepter un régime qui les mettrait sous l'autorité, c'est-à-dire sous l'exploitation, des Turcs. Les musulmans de leur côté se regardaient par droit de conquête comme les maîtres du pays; leur religion leur enseig-nant leur al)solue supériorité sur tous les infidèles, il était certain <ju"ils ne consentiraient jamais à reconnaître dans les rd'ius leurs égaux. Les puissances ne voulaient pas dune union qui n'aurait été (jue l'oppression de tous sous un même maître; ce résultat eût été ahsolument contraire aux principes d'humanité et de respect des droits de chacun sur lesquels elles entendaient haser la réforme.
Elles abandonnèrent un projet, à la fois contraire à la justice et de réalisation presque impossible, pour adopter les plans autrefois présentés par la Russie : s'attaclier à reconstituer les autonomies, donner aux différentes races de l'Empire une administration propre sous l'autorité suprême du Sultan, exaucer dans la limite du possible les d'sirs d'indépendance des populations, substituer au système de centralisation administrative un régime de décentralisation (1). Les puissances au traité de Berlin élabo-
(I) Pour plus (le dtMnils voir le chaiiilre suivant. — Les puissances décidèrent (jne de nouveaux règlemenls seraient ('lahorés i)Our cliacane des provinces de l'iMupire. De plus, w côté des anciennes administrations semi-autonomes, telles celles du Liban et de Samos, l'tMu-ope en créait de nouvelles. î^lle reconnnandait à la Turquie d'execuler les en<;agenients qu'elle avait pris vis-à-vis des Cretois, à la suite de la révolte de 1867 et (lui leur donnaient une demi-liberté. Elle constituait au centre delà Turquie d"l:]urope, sous le nom de lîoumélie orientale, une province, où seul un gouverneur nonnné par le Sultan repri'sentait le gouvernement central et elle lui donnait une administration locale presque entièrement ind('i)endante.
L'Europe se chargeait d'élaborer elle-même la constitution de la Roumélie orientale (art. 18). l^our d'autres parties de l'Empire, les réformes
42 PRHMIÈRE PARTI!-:. — CHAPITRE I
rèrent sur ce plan un projet Je réformes pour toutes les provinces de l'Empire. Partout, elles se réservaieut le droit den surveiller l'exécution. Elles intervenaient entre le Sultan et ses sujets et méconnaissaient les droits de souveraineté de la Turquie.
La nécessité d'une action énerg-ique, (jue commandait l'intérêt g-énéral de l'Europe, des populations de l'Orient et de l'Empire turc, suflisait pour légitimer cette intervention. Quelque rig-oureuses d'ailleurs pour la Turquie que fussent les obligations qui lui étaient imposées, les mesures qu'on la forçait de prendre vis-à-vis de ses sujets semblaient devoir lui être en même temps profitables ; et peut-être en eût-elle en effet réellement bénéficié, si l'Europe s'en fût tenue à ces seules décisions.
Malheureusement pour la Turquie, s'il était des points où ses intérêts et ceux des populations qu'elle opprimait paraissaient se concilier, il en était d'autres où l'Europe devait opter entre son désir de sauvegarder l'intégrité de l'Empire ottoman et son devoir envers les nationalités.
Les petits peuples vassaux de la Turquie qui s'étaient révoltés contre elle, ses sujets Bulgares et Rouméliotes également insurgés, réclamaient la récompense de leur victoire et voulaient (jue les puissances reconnussent leur indépendance. L'Europe admit en grande partie leurs prétentions. Elle se montrait ainsi conséquente avec ellemême ; elle cherchait, selon les cas et dans la mesure du possible, à satisfaire aux deux principes (jui depuis quelques années dirigeaient sa politique : conservation de la puissance de l'Empire ottoman, mais aussi respect du
ilevaionl être k cuiiiiiniiiiquées poriodiquenient aux puissances ([ui on siii'VL'illorout rapiilicatiou » (art. GI). Pour d'aulros, au contraire, l'Kurope se reservait seuleuicnt le droit de (•(julrùler les projets établis par les conuiiisslons (art. 23).
droit des peuples (1). Malheureusement pour la réussite de SCS plans, les populations ne comprirent pas qu'elle avait une double intention. Les clauses du traité de Berlin qui concernaient les petits États des Balkans, la Bulgarie et la Roumélie, n'étaient manifestement pas inspirées par le respect des intérêts de la Turquie. Ses sujets en conclurent que, lorsqu'ils étaient en conflit, aux intérêts du Sultan l'Europe préférait les leurs. Ils ne comprirent pas le vrai caractère de ces autres clauses où, pour opérer la réforme, l'Europe avait su concilier l'avenir de la Turquie et l'amélioration du sort de ses sujets; ils n'y virent plus (ju'un commencement démancipalion, une promesse d'indépendance pour l'avenir. Leur désir de liberté leur fit mettre dans le traité de lîerlin une unité de conception qui ne s'y trouvait pas réellement. Il devint pour elles une proclamation absolue des droits des nationalités. Chacune leur jtarut y être traitée selon ses v(j:'Ux et son état du moment. A toutes, il semblait faire faire un pas sur la route de la liberté, il la donnait absolue à celles qui étaient déjà presque libres et avaient pris conscience d'elles-mêmes, il la rendait plus accessible aux autres.
11 n'était certainement pas dans la volonté des représentants de l'Europe de sacrifier aussi complètement la Turquie; et alors qu'ils développaient les autonomies et accordaient à (juehjues provinces leur selff/orerrunent, ils ne .songeaient pas à les préparer à une prochaine et complète indépendance.
C'est pourtant sous cet aspect que les clauses du traité de Berlin nous apparaissent, à nous aussi, aujourd'hui, car nous ne les voyons plus qu'au travers des événements qu'elles ont engendrés. L'impérilie du gouvernement ottoman, les désirs d'indépendance qui agitent les nations qui lui sont soumises, ont retourné contre lui les dispo-
(1) Hlunlschli. Le congrès de Berlin et sa portée au point de vue du droit international. Revue de droit international puhlic. 1871).
sillons qui étaient jirises pour le sauver. Là, où ces décisions du traité, qui devaient donner plus de bien-être et de liberté aux populations et par conséquent les réconcilier avec la domination ottomane, ont été exécutées, les populations ont profité de leur force nouvelle pour se retourner contre leurs maîtres: Là, au contraire, où le gouvernement ottoman put se soustraire à ses obligations et ne pas accorder aux peuples les avantages que le traité leur reconnaissait, ceux-ci s'irritèrent pour avoir espéré en vain ; leur haine s'augmenta do toute la rancune de leurs espoirs déçus ; ce fut une des principales raisons des insurrections de Crète et d'Arménie.
Dans son ensemble, partie par la volonté de l'Europe qui se montra respectueuse du droit des peuples, partie par la logique des événements qui modifièrent le caractère de plus d'une de ses dispositions, le traité de Berlin devint une éclatante proclamation du principe des nationalités. Non pas de ce principe chiméri(jue et vague qui, sous des prétextes de similitude de langue et de race, cherche à grouper des éléments parfois môme réfractaires, et qui n'est alors qu'une excuse à commettre des iniquités, mais d'un principe plus noble et plus juste, fondé sur le respect de la liberté et de la volonté des peuples, de leur droit à n'être gouvernés que par le pouvoir qu'ils ont une fois accepté.
C'est par là que le traité de Berlin ouvre une ère nouvelle dans la question d'Orient. Souvent depuis, le principe qu'il a posé a été méconnu. On ne peut s'en étonner, car la complexité des événements ne permet pas toujours à ceux qui ont le souci des intérêts des nations, de se conformer aux règles absolues sur lesquelles la raison pure voudrait les voir se régler. Mais souvent aussi, ce princijjea eu la plus grande influence sur les événements qui depuis vingt ans se précipitent en Orient.
Les décisions du traité de Berlin n'ont pas eu qu'une inlluence purement morale; elles ont nui matériellement
LA TDRoUIE 45
à la Turquie. Elles ont accru les forces des petits peuples des J3alkans ; dans l'intérieur de l'Empire, elles ont donné des moyens de résistance aux peuples encore soumis au Sultan et, sur le développement de presque toutes les nationalités qui composaient alors l'Empire ottoman, elles ont eu une action immédiate et eirective.
CHAIMTUE II
LKS NATIONALITES
>^ I. — AdViinchissoiiiput ilps pi'lits |)eiiples vassaux. — 1. Le Monté- \ luhjro. — "1. L(i Serbie. — M. La Roumanie . — 4. La (îrèce. — ' ^ II. — CiN'aliou iriin nouvel illat vassal. — La Hulgario. — § III. — (ionstituiion <le provinces i)i'ivili'giées. — Uoumëlic orientale. Bosnie et Herzégovine. — {. La Rouméiie orientale. — 2. L^a Bosnie. — g IV. — Privilèges acconlés aux nationalités restant soumises à la Turquie. — 4. Populations de la Turquie d'Europe. — 2. Cretois. — :i Arménie.
Quoiqu'ils neussent plus rien à redouter de la Turquie, les petits États des Balkans, ses vassaux, se souvenaient toujours de l'oppression qui autrefois avait pesé sur eux. Ils n'en avaient que plus de pitié pour le sort des populations chrétiennes qui gémissaient encore sous la domination des Turcs. C'est pourquoi, lorscjue prestjue en même temps la Bosnie et l'Herzégovine se révoltèrent, un même enthousiasme unit les Serbes et les Monténégrins aux insurgés et leur fit déclarer la guerre à la Turijuie.
Plus tard les Roumains, sollicités par la Russie, entrèrent également en campagne.
L'aide (jue les armées de ces pcitits peuples aj)portèrent à la Russie, ne fut pas sans importance. Ils avaient partagé les périls de la guerre, il était juste qu'ils eussent leur part des bénéfices de la victoire. Au traité de San- Stefano la Russie avait tenu compte de leurs vœux ; l'Europe au traité de Berlin n(î les oublia pas.
I. Avant tous les autres Slaves des Balkans, les 3ïonténégrins avaient reconquis leur indépendance ; jamais même ils n'avaient vraiment connu la domination turque. Lors-
LES nationalités] 47
qu'au xiv" siècle les Turcs se rendirent maîtres de Fenipire de Serbie, dont le Monténégro faisait partie, ils ne purent vaincre sa résistance. Retranchés dans les délilés des montagnes et dans les forets de sapins qui donnent son nom à leur pays (1), les Monténégrins bravèrent pendant des siècles les armées ottomanes, rivalisant avec elles de courage et de férocité (2) et compensant le désavantage du nombre par les avantages de la position.
Un de leurs princes disait : « Nous sommes petits par le nombre mais grands par la volonté ». La lutte qu'ils soutinrent contre les Turcs en 1876 devait démontrer une fois de plus la vérité de ces héroïques paroles. Jusqu'au jour où la Serbie fut complètement réduite à l'impuissance ils furent victorieux; après qu'elle eut été écrasée par ses adversaires, ils durent rester sur la défensive, mais ils parvinrent à résister à l'elfort des armées ottomanes jusqu'à l'ouverture de la trêve imposée par l'Europe à la Turquie. Lorsque quelques mois plus tard la Russie eut déclaré la guerre à la Turquie, les Monténégrins reprirent part à la lutte et immobilisèrent un corps darmée ottoman de 50.000 hommes.
Au traité de San-Stefano, la Russie récompensa largement leur concours. Elle obtint pour eux de la Turquie la reconnaissance de leur indépendance (3), la cession des
(1) Cf. Maton. Histoire du Monténéyro: C-oquelIe, Histoire du Monténégro et de la Bosnie depuis les ori y i nés ;Yi\ien de Saint-Martin, Dicf. de géof/raphie. Montenogro, Tserna (lora. MnntaLme noire est le même nom donne au pays à cause des Ibrrls de pins ijui le i-ouvrent.
(2) « En temps de guerre eonlre les Turcs, dit une loi rendue à Tsettinie en 148-4, aucun Monti-négrin ne pourra snns Tordre de son chef quitter le champ de bataille; celui qui prendrait la fuite serait déshonore à tout jamais, méprisé et banni des siens qui lui donneraient un vèteujent de femme et un fuseau: les femmes le chasseraient comme lâche et traître à la patrie. » De la .Jonquicre. Histoire de l'empire ottoman.
(.3) Toutes les puissances sauf l'Angleterre avaient d'ailleurs depuis longtemps reconnu cette indépendance (\ . Attilio Hrunialti, LaServia e il Monténégro, Xuova antologia, i88()); la Porte elle-même avait
places fortes occupées lors de la si,i*nature de la paix par leurs Iroupes, le port dAntivari qui leur donnait accès sur l'Adriatique et le territoire qui s"étend du lac de Scutari à la Jioiana.
C'était d'ailleurs l'intérêt de la Russie de favoriser le Monténégro. Depuis le xviii'' siècle, elle lui avait toujours accoi'dé son appui contre la Porte et toujours il lui était resté fidèle (1). Slaves et chrétiens orthodoxes, les Monténégrins voyaient dans le Tsar leur père spirituel et le protecteur de leur race ; ils lui étaient d'autant plus attachés qu'ils n'avaient pas à craindre son ambition et réclamaient au contraire son appui contre celle de l'Autriche, qui semblait, depuis Sadowa, vouloir, peut-être à leurs dépens, s'étendre vers l'Orient.
Les puissances réunies à Berlin n'avaient pas les mêmes raisons que la Russie de favoriser le développement du Monténégro, et elles restreignirent considérablement les avantages (jui lui avaient été faits par le traité de San-Stefano (2).
Elles reconnurent, il est vrai, son indépendance, en n'y mettant comme condition que l'absolu respect de la liberté religieuse chez ses sujets'(3), mais elles lui retirèrent la majeure partie des territoires qui lui avaient été accordés.
dû plusieurs luis la rcconnaîlre. « >ious Sullau Seliiii-Eiuir-Khan régnant du fiel à la terre, de l'orient à roccident, donnons à la connaissance de nos vizirs, pachas et cadisen Bosnie. Herzégovine, Albanie et Macédoine qui sont les provinces voisines du Monténégro, que les Monténc'grins n'ont jamais été sujets de notre Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à nos frontières, et nous espérons qu'ils agiront de la même manière envers nos sujets. » lieinach. La Stirbie et le Mont(''>u'ijvo.
V. également l'article 5 du traité de 1838 entre le Mouténi'gro et les paclialiks de Bosnie et d'Herzégovine qui j)arle du « gouvernement indéjiondant flu Monténi'gro « cl le mémorandum du prince Dauilo du 19 mai 18."j(i protestant contre les assertions impri-vues de in l'urtc qui prétend en taire son vassal.
(1) V. Alexis .\n<lric, lieschichto dcr Vurstentlium Moutcni'ijro.
i'i) Traité de Berlin, articles 26 à 33.
(3) Traité de Berlin^ article 27.
Si les puissances avaient tenu compte dans leurs décisions Je Tethnographie et de la géographie du pays qu'elles délimitaient, elles eussent étendu les frontières du Monténégro du côté de l'Herzégovine qui appartient au même système de montagnes (i) que le Monténégro et est peuplée d'habitants de même race. Malheureusement, les puissances devaient tenir compte des intérêts de l'Autriche qui convoitait la Bosnie et l'Herzégovine et ne pouvait permettre au Monténégro de s'en emparer (2).
De ce côté donc, on conserva au Monténégro ses anciennes frontières, les puissances lui enlevèrent le petit district maritime de Spizza que lui donnait le traité de San- Stefano pour l'attribuer à l'Autriche, chargée de surveiller de là l'exacte observation des clauses auxquelles le traité de Berlin subordonnait la cession du port d'Antivari.
On avait limité le Monténégro à l'ouest et au nord dans son expansion naturelle ; on respecta par contre les décisions du traité de San-Stefano qui, du coté de l'est, reculait ses frontières vers les côtes d'Albanie.
Les populations (ju'on mettait ainsi sous sa puissance étaient de race albanaise, attachées à la Turquie, et désireuses de ne pas tomber sous une domination étrangère. Tous les Albanais étaient d'accord pour repousser une décision funeste à l'unité de leur race et qui les partageait entre deux maîtres: mais les représentants ottomans protestèrent en vain, au congrès, en leur nom et au nom de la Turquie, contre l'injustice qui allait être commise {'.]). Leurs représentations ne furent point écoutées,
(1) Allilio Brunialti, La Servia e il Monténégro.
(2) Annexe I au protocole 10, Congrès de Berlin.
(3) V Pour que les travaux, du congrès constituent une (puvre diirat)le de paix et de concorde, ne faudrait-il pas éviter de placer, sans nécessité absolue, des peuples de race et de religions ditïërentes, sous la domination d'une race étrangère ? Le plénipotentiaire ottoman propose, en conséquence que, pour agrandir le territoire actuel du Monténégro, il ne lui soit concédé que des contrées dont les habitants
50 PHEMlÈRi; PARTIE. — CHAPITRE II
et lEuropo attribua (lôfinitivemont au Monténégro ces territoires dont il ne put prendre possession que près de deux ans plus lard, e( avec la plus grande difficulté.
II. Quoiqu'il fût privé d'une grande partie des avantages énormes (juil retirait du traité de San-Stefano, et, quoique l'Europe ne se soit pas inspirée dune parfaite justice dans la distribution des territoires qui devaient lui revenir, le Monténégro sortait du traité de Berlin considérablement agrandi et fortifié.
Son compagnon de guerre, le petit royaume serbe, fut moins récompensé de ses efforts. Les avantages qu'il obtint au traité de San-Stefano et au traité de Berlin n'étaient pas en rapport avec ce qu'il était en droit d'attendre et encore moins avec ce qu'il espérait.
Les Serbes avaient pris une part active à la guerre ; indépendants, en fait, de la Turquie, depuis dix ans déjà, il ne leur suffisait pas d'avoir conquis leur liberté ; toutes leurs aspirations les jtoussaient à se faire les protecteurs des autres populations slaves des Balkans dans leur lutte contre la Turquie. Bs espéraient qu'un jour il n'y aurait plus « ni fleuve ni montagne entre le Serbe, le Slovène, le Croate et le Bulgare », c est-à-dire (|ue tous les Slaves des Ballians seraient Serbes (1), et pour bien affirmer leurs droits à la prépondérance dans un grand empire slave du sud, ils voulaient coopérer de toutes leurs forces à la libération de leurs frères opprimés.
Dès le début de l'insurrection de Hosnie, leurs volontaires se joignirent en masse aux révoltés : et, aux réclamations de la Turquie contre cet acte d'iiostilité du peuple serbe, le gouvernement ne répondit qu'en déclarant que
sont ilo la iiIi'muo raco ot. pour la |)lii|)ai-(, do la iin''ino rcliiiidn ([iio les .Moiiir-iK'^M'ins; il rcj/arde commi- une injustice l'annexion au Monténégro de territoires habités jtar des Albanais musulmans et cat/iolit/ues. »
(t) Discours du pi-t'Hidcnl do l'iiniversilr d'A^M'aïu. 1S78. Cf. de la Jonquit'i'c, Histoire de l'empire ottoman.
le g-ouvornernonf sorlx» éluil résolu à « mettre les forces (le la Serbie au serxice des intérêts (•oiiiinuns de leinpire et de la principauté » (1), c"esl-à-dire à faire occuper la Bosnie et rflerzégovine par ses troupes et à en chasser les g-arnisons ottomanes. La Turquie ne pouvait accepter une si étrange prétention, elle y vit une déclaration de guerre dég-uisée et les hostilités commencèrent.
Mal organisées et mal encadrées, les troupes serbes ne pouvaient lutter conti'e les armées tur(pies bien disciplinées et supérieures en nombre ; elles n'avaient pas, comme les Monténégfins, la ressource de se retrancher dans leuis montagnes ; malg^ré l'appui dun grand nombre de volontaires russes, elles lurent écrasées et ne durent leur salut (juà Tintervention de l'Europe (jui arrêta les Turcs dans leur marche sur Belgrade. Mais la défaite n'avait pas lassé leur courage et, poussée par la Jlussie, soutenue par ses subsides (2), la Serbie, après la défaite d'Osman Pacha à Plevna, envoya ses armées renforcer l'armée du Tsarévitch. Lors du traité de San-Stefano, ses troupes, enfin victorieuses, occupaient la partie de la Macédoine connue sous le nom de ^'ieille-Serbie.
Ils croyaient pouvoir compter sur la reconnaissance des Russes et déjà ils espéraient la reconstitution de l'ancien rovaume de Serbie (pii comprenait, au xiv" siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et l'Etolie (3).
Tout semblait légilinuM- leurs espérances et les désigner comme chefs des races slaves dans les Balkans, et comme successeurs de la puissance ottomane. Ils avaient été des
(1) I.otlrodu Pi-inco Milnii ;iii pi-and Vizir. IJelj^rado. 10-22 juin 1876, doc 22. lîcciieil de documents diplomatit/ues relafifts à la Serbie, Cniislaiitinoplc, 187<). V. ('■iraloniout dindai-alioiis de la INnde ot de la Serbie, doc. 20 à 25.
(2) Revue militaire île l'étranfier, 2 iV'Vi-ier 1X78. (I<) Hokoviteli, Mission du jteuple serbe.
proiiiiers à scn-ouer la doniination tur(jiie (1). et presque sans secours étrang-ers. sous le coniriiandement de deux des leurs, deux pâtres ig-norants, Karageorges et Miloscli Obrenoviteh, ils avaient eng-ag-é et soutenu pour leur indépendance, pendant 22 ans, de 18U4 à 182(i (2). une lutte oij du premier jusqu'au dernier ils mirent toute leur énerg'ie, et où leur volonté d'être libres finit par triompher de la puissance de leurs adversaires (3).
Depuis, tout en continuant à lutter pour l'accroisseinenL des privilèg'es qui leur avaient été conférés, ils avaient développé chez eux la vie publique. Comme tous les Slaves (4), sauf les Russes, ils avaient le sentiment du gouvernement par le peuple.
(1) L'insurrection avait eu pour rause des massacres coniniis par les janissaires. A la nouvelle de ces massacres, Karageorges s'enfuit dans les montagnes et lança sa première proclamation appelant les Serbes à la guerre. « Que tout homme capable de manier un t'usil se joigne à nous; cachez dans les maquis les vieillards, les femmes et les enfants. » Cf. Reinach, La Serbie et le Monténéffro.
(2) En 1812, la Serbie abandonnée par les tinsses au traité de Bidvharest retomba sous le joug ottoman. IK's 1815, elle se souleva de nouveau avec Milosch Obrenoviteh et obtint au traité d'Andrinople la reconnaissance de son indépendance, sous la suzerainet(* de la l'orte. La convention d'Akkermaun en 1826 et le traité (rAndrino{)le en 1829 ne laissèrent aux Turcs que le droit de tenir garnison dans Belgrade et dans cinq autres forteresses, avec un faible tribut (30.00Q fr.). Le traité de Paris en 1836 plaça sous la garantie collective des puissances les immunités relatives à la Serbie, et en 1867, après une nouvelle insurrection du peuple serbe, le Sultan, sur le conseil de la I-'rance et de l'Autriche, se décida à rappeler ses garnisons de Serbie. Cf. Banke. Serbien und die Tnrkei im neuncehnte/i Jahrhundert. Leipzick. 1 879 : Coquelle, Le Royaume de Serbie, Paris, 1895.
(3) Dans leur littérature populaire d'alors, qui est presque exclusivement composée de chants de guerre, on retrouve l'énergie des sentiments qui les animèrent et la joie que leur donna leur victoire. Quelipies-uns de ces chants sont d'une réelle beauté. « (Juand le vent de l'Albanie descend la montagne et s'engoufïre dans les forêts, il en sort des cris comme de l'armée des Turcs en déroute, et ce bruit est doux à l'oreille des Serbes afTi'anchis. Morts ou vivants, oh! qu'il est doux après le combat de reposer au pied du chêne qui chante la liberté. » Dozon. Marko Kralierntcli et autres poésies serbes, Paris, 1839. Sainl-Iiené-Taillandier. La Serbie au xix^ siècle.
^^) ^ ■ Cyprien Bobert, Les Slaves de Tun/uie et Le Monde slave.
D('s 1807, alors qu'ils étaient en pleine lutte contre la Turquie, ils avaient constitué des assemblées nationales dont les membres étaient nommés au sutTrage universel et qui commencèrent à org-aniser le pavs. En 1878, les institutions serbes fonctionnaient régulièrement. L'État était régi par une constitution libérale (1). Le peuple serbe avait derrière lui un passé béroïque ; seul des petits peuples des Balkans, il avait su se donner une organisation indépendante, il pouvait se regarder comme appelé à exercer sur eux son empire.
Mais les raisons même qui donnaient aux Serbes le droit d'aspirer à jouer un rôle prépondérant devaient empècber la Russie de leur servir d'appui. Elle n'avait .lUcun intérêt à les j)atronner. Elle ne pouvait exercer aucun protectorat efficace sur une nation orgueilleuse, qui lui avait déjà montré combien elle était jalouse de son indépendance (2), et (jui manifestait volontiers son dépit de voir le cabinet de Saint-Pétersbourg ne songer à se servir d'elle que comme instrument (3).
(1) La constitution serbe de 1869 organise ainsi le gouvei-nement : Monarctiie constitutionnelle. Un conseil d'Etat de 15 membres ayant à peu près les mêmes attributions que le conseil d'Etat français. Une assemblée représentative,, la Skouptcliina (1 député par 10.000 habitants) élue au sutTrage universel, avec le droit pour le ju'inre île nommer un quart de dép.ités en sus de ceux élus par le peuple; une assemblée extraordinaire pour changer la constitution. V. Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine: Morel. La Constitution Serbe, 18!tô-1894. Annales de V école des sciences politiques, janvier-février 1895.
(2) Karageorges, au début de l'insurrection, avait demandé à Napolé<m 1er son appui plutôt qu'au Tsar dont il craignait l'ambition pour son pays. Cette crainte fut toujours partagée par la majorité des Serbes. Lors de la guerre de Crimée, ils profitèrent de la protection (]ue leur accordaient les puissances européennes pour refuser à la llussie de seconder ses projets contre la Turquie, et pour obtenir de l'Autriche et de la Prusse, la reconnaissance de leur complMe indépendance vis-à-vis de la Russie.
(3) « La Serbie a regagné son indépendance par ses seuls efforts. La Russie n'a cherché qu'à faire de nous ses soldats. Que les Serbes jugent du présent par le passé, et voient l'abîme dans lequel le cabinet
11 cùl uKMiit' été (lang-ert'iix pour la Russie de reconstituer, au j)rolit des Serbes, lancien empire de Doucluin qui s'étendait sur toute la péninsule des Balkans. Un tel empire aurait été assez fort pour échapper complètement à son influence. Il valait mieux ne pas donner aux Serbes une puissance démesurée, et créer, des dépouilles de la Tur(juie, un nouvel Etat slave, qui. plus jeune, devant à la Russie seule son existence, serait tout dévoué à ses protecteurs, et prêt à servir leurs projets. Obéissant à ces calculs, la Russie, dans les préliminaires du traité de San- Stefano, se contentait d'exiger la reconnaissance de Tin dépendance de la Serbie, et ne stipulait en sa faveur l'abandon d'aucune parcelle du territoire qu'occupaient ses troupes victorieuses (1). Elle créait au contraire une i^rande Bulgarie qui s'étendait du Danube à la mer Egée et englobait à l'ouest les territoires de la Vieille-Serbie, objet ])rinc!pal des ambitions serbes.
Ainsi limitée à l'est par la Bulgarie, la Serbie, bornée au nord par lAutriche-Hongrie, n'avait plus d'expansion possible que vers l'ouest et vers le sud. A l'ouest, elle ne pouvait s'agrandir qu'au détriment de la Bosnie convoitée par lAulricbe, et, pendant la guerre, pour obéir aux vœux de la Russie (2) qui s'était secrètement entendue avec l'Autriche, elle n'avait pas porté ses efforts de ce côté (3).
lie Saiiit-l'étersl)ourg veut précipiter leur contrée, w Bystronowslci, o/i cit.; Sir E. CoUon Mincliin, T/ie groirth of Freedom in t/ie Balkan peni/isuta.
(1) Cf. Cotlon Miiicliiii. T/ie (jroirth of Frcftlom... ; Vladan (leorgevilcli, La Serbie au (loïKjrès de Berdin, Kerue d'histoire diplomatique, 1891. Ce no lui que sur les réclauuitions de la Serbie que la Russie demanda pour elle, au inouienl de la signature du traité, le (lisiricl de Nisch.
(t) « Les liusses reconnaissent qu'avant la guerre, pour s'assurer la neulralilç aulrichienne, ils ont oITerl la Bosnie à rAulriche. » Lettre de M. ilislilcli du 12 juin 1878.
(3) Discours de M. Hislitch devant la Skoiiptcliina le 13 janvier 1878, « 11 nous fut reconnuandé de la pari de la tlussie de ne rien entreprendre sur la Drina pour ne pas provoquer l'Autriclie. «
Au sud, do même, elle eût coupé la voie de Salonique que TAutriclie tenait à conserver libre ; de cette considération la Russie tint également compte ; et, lorsque fut signée la paix de San-Stefano, elle n'exigea de la Turquie pour ses alliés que le district de Nisch, en Vieille Serbie. Le traité de Berlin ne fut pas beaucoup plus généreux envers la Serbie. Les puissances ne firent aucune difficulté pour reconnaître son indépendance, aux conditions quelles avaient déjà posées pour le Monténégro; mais elles s'entendirent plus difficilement lorsqu'il s'agit de lui faire sa part dans les dépouilles de l'Empire ottoman, L'Autricbe-Uongrie repoussait toute cession de territoire qui eût menacé ses communications avec Salonique. La Russie tenait à conserver à la Bulgarie les provinces qu'elle lui avait destinées ; et la Serbie serait finalement restée dépouillée, si, désireuse d'étendre son inlluence dans la péninsule des Balkans, l'Autriche ne lui avait proposé son concours contre la Russie. Les conditions mises à ce concours inquiétaient bien un peu les hommes d'Etat serbes, car elles équivalaient à « une hypothèque autrichienne sur la Serbie » (1). Mais ils se sentaient abandonnés par la Russie, ils se décidèrent à accepter les propositions autrichiennes, et demandèrent au congrès de reconnaître leurs droits sur les territoires de la Vieille-Scbie, notamment sur les districts de Trn et de Pirot, attribués, au traité de San Stefano, à la Bulgarie (2). Grâce à l'appui de FAutriche (3), et malgré l'attitude hostile de la Russie, ils obtinrent satisfaction.
(1) Dépêche de M. Ristilch à M. Grouitch du 29 mai 1878. V. également dépèche de M. Grouitch à M. Ristilch du 29 juin 1878 (Vladan Georgevitch). Les conditions imposées par l'Autriche étaient : la conclusion d'un traité de commerce auslro-serhe et la construction de lignes de chemins de fer au travers de la Serbie par des compagnies aulrichiennes. C'était une mainmise économique sur le pays. V. aussi Delm, Les chemins de fer orientaux.
(2) Mémoire présenté par le représentant sorbe au congrès.
(3) Dépèche de M. Rislitch à M. Schwegel représentant de l'Autriche au congrès.
Mais ces maigres avantages ne suffisaient pas à les satisfaire. Le traité de Berlin les laissait mécontents et aigris contre les Russes qui leur avaient manqué Je parole, hostiles aux Bulgares qui s'étaient agrandis à leurs dépens. Ce mécontentement les fera longtemps osciller indécis entre l'influence russe et l'inlluence autrichienne et les poussera, en 1883, à faire la guerre à la Bulgarie.
III. Si la Serhie eut à se plaindre des dispositions du traité de Berlin, au moins sur quelques points elle était satisfaite ; son ambition n'était pas pleinement assouvie, mais [)Ourlanl elle avait accru ses forces, et n'avait pas perdu pour l'avenir l'espoir de nouvelles conquêtes.
Tout autre fut le sort de la Koumanie. Isolés au milieu des autres peuples des Balkans, formant un groupe ethnique nettement tranché, probablement d'origine latine(l), les Roumains, par cela seul qu'ils se différencient nettement des races slaves qui les entourent, ne peuvent avoir l'espoir d'étendre leur domination bien au delà de leurs frontières actuelles.
Leur position géographique leur défend d'ailleurs ces ambitions ; enserrés entre la Russie, la Transylvanie et la Bulgarie, ils n'ont d'expansion possible que vers la Transylvanie, en partie peuplée de Roumains (2) mais qui est enlie les mains d'un Etat trop puissant pour que la Rou-
(1) La Roumanie faisait partie de l'ancienne Dacie conquise et colonisée par Trajan. A l'époque des grandes invasions, les Roumains cherchèrent un refuge dans les Carpathes, et, quand le Ilot des barbares se fut écoulé, ils redescendirent dans la plaine où ils fondèrent les deux principautés de Moldavie et de Yalachie. V. Rosny, Les Bornai ns d'Orient, Ethnographie de la Boumanie: Xt'nopol. Une énifjme hisforiqiif; Kdgard Uuinet, Les Boumains. Bévue des iJeiux-Mondes, 15 janvier 185G.
(2) .3 millions 1/2 d'après les plus r('i'("ntes slaiisli(pies. V. Rcciisics, La question roumaine en 1897. Selon cet auteur la proportion des Roiimniiis eu Ti-ansylvanie serait de 57 O/q. — Djuvara, La lutte des nationalités hongroises et roumaines, Revue générale de dr. rnfern. jnihlic, janvier-février 1895. (iaido/. Les Boumains de Hongrie, Paris, 189.i.
manie nourrisse sérieusement l'espérance de se l'annexer un jour.
Cette situation explique le caractère de leur politique ; elle est sage, prudente, et sans ambition. Depuis, le jour, du reste, oii ils ont acquis quelque indépendance, ils ont appris qu'ils avaient assez à faire de se garder eux-mêmes contre les entreprises des Turcs et des Russes, leurs voisins. Les Russes surtout leur furent toujours redoutables.
Dès le XIV'' siècle, les Roumains jouissaient d'une semiindépendance vis-à-vis de la Porte. Des capitulations donnaient à la Moldavie et à la Valacbie le droit de s'administrer selon leurs lois sous le gouvernement du Sultan (1). Une série de capitulations postérieures conclues en 1460, 1511 et 1643 reconnaissaient l'indépendance absolue des provinces et ne permettaient môme pas aux sujets musulmans d'y voyager ou de s'y établir sans l'autorisation des princes. Cette situation privilégiée, qui donnait aux provinces Moldo-Valaques tous les avantages de la protection turque sans qu'ils eussent à en supporter les charges (2), les satisfaisait pleinement. Ce quelles redoutaient par dessus tout c'était l'ambition de la Russie ; au traité de Kainardji, elle s'était emparée dune partie de la Moldavie, après le traité de Tilsitt elle imposa aux deux provinces son protectorat, qu'elles subirent à contre-cœur jusqu'en 1812. L'invasion de la Russie les délivra, mais en 1829 elles faillirent de nouveau être annexées. Le général Kisselef, qui les avait occupées en 1828 pendant la
[i] V. Boeresco, La situation politique des ancie/ines principautés roumaines du Danube avant 1878. Leurs rapports avec la Turquie et avec les autres États. Revue de droit international public, t. IV, 1897, p. 32i.
(2) Au xviii^ sii'cle pourtant la situation <ic la Moki(j-Valachie devint plus dure. I.a Moldavie s'étant en 1711 alliée au tsar Pierre contre les Turcs, le Sidtan vainqueur imposa sa domination absolue aux deux princi[)autës et enleva l'administration aux l)oyards indig>"'nes pour la confier aux grecs du Fanar « les plus bas et les plus corrompus des serviteurs de la Porte «,
g^ucrro de l"indéj)en(l;uic«' liellénique, proposait à la Cour do Saint-Pétersbourg-, de « l'aire dépendre l'évacuation des principautés, de l'exécution pleine et entière du traité d'Andrinople (1) ». « La Kussie, disait le représentant du Tsar dans les principautés. n"a pas marché depuis plus d'un demi-siècle des i'ives du Dnieper, pour s'arrêter sur celles du Prutli (2). »
La Russie consentit néanmoins à rendre à la Turquie la Moldavie et la Yalachie, mais à condition que la Porte respecterait leur indépendance. Le traité ajoutait que désormais les principautés se trouveraient sous le double protectorat de la Ilussie et de la Porte. Cette deuxième clause menaçait plus l'indépendance des principautés que la première ne la sauvegardait (3).
Lors de la guerre de Crimée, la Russie oc-cupa les principautés ; leur existence dépendit alors tout entière du succès ou de l'échec des armes russes. Battus, les Russes se virent enlever la Bessarabie et perdirent leurs droits de protectorat sur la Moldo-Valachie (4) qui fut placée sous la g-arantie collective des puissances signataires du traité de Paris. Les puissances, sauf la France, s'étaient opposées à la réunion des deux principautés en un même Etat ; mais quelques années plus tard elles se réunissaient d'elles-
(1) Leilro (lu (il. Kisselef. Prince Bibesco, Le règne de Bibesco de 1843 à 1856, Correspondance et documents, l. 1. d'Andrinople à I3alta Liman.
(2) Id.
(3) « Aii(-\iiin loi nouvelle ne pouvait t'-lrc décrétée sans le consenlenienl de la Russie el la Chambre valaque l'ut dissoute pour avoir refusé la concession d'une mine à une compagnie russe. En 1849 après avoir supprimé dans les principautés un mouvement révolutionnaire tlont le vrai but était l'indépendance nationale, l'empereur Nicolas abolit les (Jluunbres et tous les droits électoraux., s'atlribuanl, conjointement avec la l*orte, le droit de nommer les princes ({ui devaient gouverner dcspotiquement les deux provinces. >■) Talliidiet, La politique df l'A/if/le/ern- en Orient, fievue Suisse, septembre 1878.
(i) Trail('<l(> i'aris. arl. ±2.
mêmes (1). La Porte même accepta l'union en 1861 et rÉtat roumain fut fondé.
Leur passé avait appris aux Roumains à craindre l'ambition russe. Lorsque éclata la guerre de 1876, ils cherchèrent à se retirer d'une lutte dont la Russie victorieuse pourrait profiter pour annexer leur pays. Ils s'adressèrent aux grandes puissances, leur firent observer qu'ils n'étaient plus que nominalement partie de l'Empire ottoman et en conséquence leur demandèrent (h; reconnaître et môme au besoin de garantir leur neutralité. Une telle prétention était contraire à la foi des traités. Le traité de Paris et la convention de I808 imposaient aux Roumains l'obligation de coopérer à la défense du territoire ottoman et, si les principautés n'avaient signé ni le traité ni la convention, elles avaient accepté l'un et l'autre (2). Aussi l'Europe se refusa à reconnaître la neutralité des Roumains qui, placés entre les belligérants, se virent forcés de prendre parti pour la Russie ou pour la Turquie.
(1) Une conimissiùn européenne avait été cliargée d'organiser le ]tays, avec l'assistance de deux divans, élus par la population, les Moldo-Vala([ues nommèrent à ces conseils des partisans de l'unilé; sur la demande des divans les puissances à la conférence de Paris (1858) accordèrent à la Moldavie et à la Valachie le titre de : l^rincipautés- Unies avec deux gouvernements distincts, deux hospodars et deux assend)lées. En 1859 les deux assemblées s'entendirent pour nommer le même hospodar, Gouza, qui fut le premier prince de Roumanie ; l'Etat nouveau était fondé.
(2) G. F. D'Avril, Négociations relatives au traité de Berlin. Traité de Paris. Art. 2G. — Il est convenu qu'il y am-a, dans les
principautés, une force armée nationale, organisée dans le but de maintenir la sûreté de l'intérieur et d'assurer celle des frontières. Aucune entrave ne pourra être apportée aux mesures extraordinaires de défense que, d'accord avec la Sul)lime Porte, elles seraient appelées à prendre pour repousser toute agression étrangère.
Art. 27. — Si le repos intérieur des principautés se trouvait menacé ou compromis, la Sublime Porte s'entendra avec les autres puissances contractantes sur les mesures à prendre pour maintenir ou rétablir l'ordre légal. Une intervention armée ne pourra avoir lieu sans un accord préalable entre ces puissances.
Convention de 18.58. Art. 8. — Ua cour suzeraine combinera avec les principautés les mesures de défense de leur territoire en cas
S'ils refusaient le passage aux troupes russes sur leur territoire, ils étaient forcés d'entrer en guerre avec la Russie; si, au contraire, ils permettaient aux armées russes de traverser leur pays, ils violaient leurs devoirs envers la Porte, s'exposaient à ses représailles et risquaient d'être en partie annexés par la Russie après la guerre pour prix de leurs services (1).
Incapables de résister avec leurs seules forces à la Russie, abandonnés par les troupes turques qui n'entendaient point s'aventurer de l'autre côté du Danube, portés par leurs sentiments à prendre le parti de leurs coreligionnaires, plutôt que celui de la Turquie, ils se décidèrent à signer avec la Russie une convention qui autorisait le libre passage de ses troupes à travers la Roumanie et par laquelle, en revanche, la Russie s'engageait à maintenir l'intégrité de la principauté. Les rapports entre la Turquie et la Roumanie devinrent aussitôt extrêmement tendus. La Porte somma la Roumanie de lui
d'agression extérieure, et lui appartiendra de provoquer par une entente avec les Cours garantes, les mesures nécessaires pour le rétablissement de l'ordre, s'il venait à être compromis.
Ai't. i'i. — Les milices doivent être réunies toutes les fois que la stireté de l'intérieur ou celle des frontières serait menacée.
En dehors de ces conventions, sa seule qualité d'Etat vassal eût-elle obligé la Roumanie à coopérera la défense de la Turquie? nous ne le pensons pas. La Turquie a cependant récemment émis cette prétention et dans la guerre gréco-turque de 1897, elle a invité le gouvernement bulgare à rappeler son agent d'Athènes (Y. Politis, La guerre yréco-turque au pohit de vue du droit international, Revue générale de droit international public, juillet et août 18;»7). La Bulgarie ne lit pas droit à cette demande. — c Si. eu droit, dit fort sagement à ce propos M. Polilis, on peut soutenir (pio le lien de vassalité oblige le vassal à prendre fait et cause pour son suzerain, en fait, chaque fois que le vassal vit d'une vie propre, distincte de l'iiitat suzerain, le vassal se refusera à pai-tiri[>cr à la guerre entreprise par son suzerain. »
(t) En Janvier 1.S77. M. do XeliibjtT présentait à la linumanie un projet de convention, pour le passage des troupes russes, qui garantissait son intégrité pendant la guerre. Tallichet, Politique de l'Angleterre en Orient.
i apporter son concours, et, après le refus de la Chambre roumaine, la flotte turque se livra à quel({ues agressions, entre autres le bombardement de la ville de lîraïla. ([ui décidèrent les Roumains à sortir délinitivement de leur neutralité.
Le 22 mai 1877, la Roumanie proclamait solennellement son indépendance (1 ). Bientôt après, 60.000 Roumains passaient le Danube, allaient rejoindre l'armée russe sous les murs de Plevna, arrivaient à temps pour la sauver d'une défaite et assuraient sa victoire (2).
Les Roumains avaient pris une part active à la guerre, ils n'osaient espérer retirer de la paix de grands avantages, mais, après les services qu'ils avaient rendus à la Russie, ils se croyaient au moins assurés de ne pas en pâtir. Ils se trompaient. Au traité de San-Stefano, la Russie lit reconnaître leur indépendance par la Porte, mais en même temps elle leur reprenait la Bessarabie. La Russie étendait ainsi ses frontières jusqu'au nord des bouches du Danube, depuis longtemps convoitées, et surtout elle effaçait la honte du traité de Paris. Sous prétexte de dédommagement, elle attribuait à la Roumanie une part des plateaux arides et des marécages de la Dobroutcha, presque exclusivement peuplés de musulmans. En vain la Roumanie se plaignit amèrement, la Russie ne tint pas compte de ses protestations.
Les membres du congrès de Berlin consentirent à écouter les représentants roumains (3), mais ils ne firent
(1) Déclaration du parlement roumain du 9 mai 1877. D'Avril, Le traité de Berlin.
(â) Le grand-duc Nicolas menacé par Osman Pacha aurait télégraphié au prince Charles : « Venez à notre secours, passez le Danube où vous voulez, sous quelles conditions vous voulez, mais venez à notre secours au plus vite. Les Turcs nous abuiient, la cause chrétienne est perdue. » Tallichet, La politique de l'Â/u/leterre en Orient: Le Faure, Histoire de la guerre d'Orient de 1877.
(3) Congrès de Berlin, protocole 10, séance du 18 juillet 1878, déclaration de MM. Bratiano et Colganiceano, délégués roumains.
pas davantage droit à leurs plainles. MM. Bratlano et (joli^aniceano eurent beau exposer les droits de la Ilouinani«' sur la liessarahie. ra])peler (jue dès son entrée en campag-nc la Russie sétait engagée expressément à garantir linlégrilé du territoire roumain, engagement qui eût dû redoubler de force le jour on, a sur l'appel de la (( Russie même le concours de la nation roumaine se trans- « formait en coopération militaire effective, en complète «alliance » (ij; les représentants des puissances, dont aucune n'avait d'intérêt direct à soutenir la Roumanie, ne consentirent pas à prendre sa défense. Seule, la France proposa de lui donner quelque satisfaction par « une extension de territoire au midi de la Dobroutclia, qui comprendrait Silistrie et Mangalia» (2). Cette rectification de frontières fut, après les observations des représentants de la Russie, en partie adoptée par les plénipotentiaires et Ton accorda à la Roumanie les territoires qui s'étendent « dans la direction de Silistrie jusqu'à la ville de Mangalia ». Ce n'était encore qu'une maigre compensation à la perte des terres si peuplées (jue lui enlevait la Russie, et la Roumanie sortit du traité de Rerlin, diminuée et mécontente. Le seul avantage (ju'elle en retirait était la reconnaissance de son indépendance, (jui déjà existait à peu près de fait, et sous des conditions (|ui en dimiimaient encore la valeur.
Les puissances exigeaient en ellVl de hi Roumanie, comme des autres })etits Etats des Jialkans, la reconnaissance de « l'ég'-alité des conditions religieuses et des cultes » (3j dans Tintérieur de la principauté, c'est-à-dire, dans le cas particulier de la Roumanie, l'abrogation des lois d'exception qui frappaient les Israélites, nombreux sur le sol l'oumaiu. J^endant deux ans, le gouv(U'nement roumain bé-sita à prononcer un aliVancin'ssement (|ui « lui
(Ij Drclaration «les di'Ji'i^MK's roiiiiinins.
(2) Discoiir.s (le M. W'aiidintiton, (iongrès do berliii, iti'olocolc 10,
(3) Traité (Je IJerliii, arlicle ii.
LKS NATIONALITÉS 63
semblait nicnaranl })Our sa siliialion éronoiiiiqne et pour sa puissance politique » (l) et ce ne fut (ju'en 1880, que la Roumanie céda et comj)la délinitivement au nombre des l^^tats indépendants (2).
Depuis, la Roumanie a persisté dans sa ])olilique prudente. Eclairée par Texpérience du traité de lierlin^ elle se méfie de la Russie, elle ne se laisse pas prendre à ses jiromesses et, depuis vingt ans, sous la protection de TAllemagne et de lAutricbe, elle travaille à se fortifier en silence, sans jamais être un élément de troubles dans la péninsule des Balkans.
IV. Seule des petits États des Balkans, la Grèce navait pas pris part à la g^uerre. La dilïerence de race empêchait
(1) Les repiN'seulanls do rKiirope uOnt-ils pas on celto oceiiiTonce (»iilropass(' leurs dmils f « l'n con^M-ès, dil à ce propos M. licnaull. iTosI jias couipélent pour trancher de pareilles questions, jamais on n'a inditpie une pareille comlition parmi celles qui étaient exig('es
pour la constitulion d'un nouvel IClat Kst-re que s'il i)renait l'an-
laisie à l'Espagne de supprimer la liberté religieuse (jui est de date récente chez elle, les aulres t'ials [)ourraienl lui enlever son caracléro d'I^tal souverain ? » Itenault. Introduction à Vétwlc du droit international. Ajoutons que l'intervention de l'Kurope se comprend d'autant moins que la question juive n'est pas en Roumanie une ipiestion religieuse mais une (piestion sociale et dont la solution présente, aujourd'hui encore, les diflicullés les plus ardues. W (lontra Bluntschli. Der Staat Rumanien und dus Rechtrerluwltnis der Juden in Rumanien, Berlin, 1879.
(:2) I^a ttussie, r.Vutriche-ltongrie et l'Italie avaient dc'jà reconnu la Koumanie. La tirande-Bretagne. l'Allemagne et la l''ran(e avaient ajourné l'acte de reconnaissance jusqu'à ce ([ue la lioumanie, en (-mancipanl les Israélites, eût remj)li la condition imposée pur le traite' de Berlin. Le 20 fi'vrier 1880 par une note identi(iue les trois grandes puissances reconnaissaient enfin à leur tour le gouvernement roumain. Cette note prenait acte en même temps de la nouvelle loi de naturalisation promulguée par le gouvernement roumain, qui ne naturalisait pas en masse tous les Israélites n'aiipartenant à aucune nationalité étrangère, comme le traité de I5erlin le deman<lait, mais leur accordait la qualitt- de citoyen seulement sur leur demande individuelle. Une note Taisait remarquer au gouvernement roumain cette ilitl'érencc et exprimait l'esi)oir que la loi nouvelle serait ai)i)li<piée dans un esprit conforme au traité de Berlin. V. texte de la note. Temps, 21 février 1880. Correspondant, avril-mai 1881, Un 7iouoeau royaume.
la communauté de sentiments ; jalousée par les Slaves, elle redoutait de son côté les progrès de leur influence, et il nétait pas dans son intention de rien faire pour les aider. Cependant, le jour où la Russie intervint, el oii sa victoire sur la Turquie parut assurée, la (îrèce commença à se demander si elle ne ferait pas bien dentrer, elle aussi, en campag-ne, non pour aider à l'écrasement de la Turquie, mais pour afiirmer ses droits en cas de partage de l'Empire.
La Grèce avait autant d'ambitions à satisfaire que les autres petits Etats des Balkans. Le traité d'Andrinople qui avait mis fin, en 1829, à la guerre de l'Indépendance et assuré l'existence de l'Etat grec, avait arrêté ses frontières à la Tliessalie. Ni les Cretois, ni les Epirotes, ni les Thessaliens, qui avaient combattu aux cotés de leurs fi'ôres liellènes, n'étaient compris dans le nouveau royaume. Ils n'avaient point pour cela perdu l'espoir de se réunir un jour à leur patrie, et les incessantes révoltes de Crète, le soulèvement de la Tliessalie et de l'Epire. au moment de la g-uerre de Crimée, en sont le témoiirnaire. Les Grecs, de leur côté, ne cessaient d'encourager leurs frères dans leurs tentatives, et ils espéraient bien que le jour où l'Empire ottoman s'effondrerait, la Crète, la Tliessalie. la Macédoine grossiraient leur patrimoine.
L'éveil du sentiment national cliez les Slaves de Turquie vint, particulièrement en Macédoine, menacer ses espérances. Dans les dix années qui précédèrent la g-uerre de 1878, la Grèce sentit celles des populations de Macédoine qui n'étaient pas de pure race liellène, échapper de plus en plus à son influence, sans qu'elle put arrêter la propagande des petits États slaves, soutenus par la Russie.
C'est pourquoi elle assista avec joie aux premiers échecs qu'en 1876 la Turquie infligea aux Serbes et aux Monténégrins. C'est pourijuoi aussi, alors (jue grâce à la Russie leur victoire sembla probable, elle chercha par quels moyens elle pourrait tout au moins en partager avec eux
les bénéfices. Un moyen bien simple, mais dang-ereux, se présentait à la Grèce: «léclarer la <^nerre à la Tunjiiie. Mais, sans armée permanente constituée, sans marine militaire, elle risquait d'être écrasée, puis envabie. Elle ne voulut pas courir un tel danger et elle tenta d'obtenir des puissances occidentales la garantie de l'intégrité de son territoire, en cas de délaite. Loin d'encourager ses velléités belli(|uousos, les cabinets de Londres et de Paris qui redoutaient par dessus tout de voir s'étendre la guerre, usèrent de toute leur inlluence pour dissuader les Grecs de prendre les armes. Privés de secours qu'ils avaient attendu de l'Europe, ils renoncèrent alors à entrer en campagne; mais ils cbercbèrent à allirmer (jiiand même leurs droits sur la Macédoine en y fomentant des insurrections contre le gouvernement ottoman.
Inquiétée par ces tentatives, la Porte s'adressa à l'Angleterre pour la prier de sonder les dispositions de la Grèce et d'appuyer de ses conseils les réclamations et les menaces énergicjues qu'elle adressait au cabinet d'Atbènes. La Grèce, du moment ({u'elle n'avait aucun point d'appui en S^urope, redoutait une déclaration de guerre de la Turquie; elle écouta les conseils de l'Angleterre et s'abstint de manifester ses sentiments hostiles jusqu'à la signature de l'armistice entre la Turquie et la Russie, du 12 mars 1878. Mais alors, sentant que s'il conservait plus longtemps. son attitude pacifnjue, tout espoir de profiter de la guerre allait définitivement lui échapper, le gouvernement hellène tenta de nouveau d'affermir ses droits et il informa l'Europe de sa résolution d'envoyer un corps d'armée en Thessalie, sous prétexte d'assurer le sort des habitants de cette province (i). L'intention du gouverne-
(1) « Le gouvernemeiil du vm prenait le soin de rapiieler tout ce qu'il avait fait pour prévenir le soulèvement des provinces liuiiti-ophes...
Lorsrpie d'autres peuples en Turquie recouvraient leur indépendance el leur autonomie, les Grecs ne pouvaient pas abandonuoi- les habitants des provinces insurgées, exposées à toutes les hon-curs d'une
ment grec n'était pas de déclarer réellement la guerre à la Turquie, qui même affaiblie lui était encore bien supérieure en forces. Il avait calculé que les Turcs, lassés par leur lutte avec la Russie, feraient tout pour éviter une guerre nouvelle, et par conséquent supporteraient patiemment son agression. Il espérait dautre part que la France, lAngleterre et l'Autriche, inquiètes de la situation de l'Empire ottoman, s'efforceraient d'empêcher de nouvelles complications en Orient et consentiraient, pour arrêter la Grèce, à reconnaître « les droits de rhellénisme » et à lui promettre leur soutien dans le congrès des puissances. Il marchait de l'avant, mais avec le vif espoir d'être retenu.
Aussi, lorsque les gouvernements de France et d'Angleterre lui conseillèrent de retirer ses troupes des provinces de Thessalie, le cabinet d'Athènes s'empressa de déclarer qu'il était prêt à suivre ce conseil, mais à condition « que les intérêts de ces provinces fussent l'objet des délibérations du congrès » (1). A cette condition, il était tout prêt à obéir et son plus vif désir était même de voir la France et l'Angleterre accepter ses offres. Il leur représentait qu'il était de leur intérêt de prendre en main la cause de l'Hellénisme, pour faire contrepoids au Slavisme envahissant. Mais les cabinets de Londres rt de Paris ne pouvaient ni ne voulaient s'engager par des promesses dont l'exécution ne dépendait pas d'eux seuls. Ils crurent assez promettre en assurant la Grèce de leur bonne volonté (2). Cette assurance suffît au gouvernement grec, il
répi'ession sanglante de la part des troupes indisciplinées que la Turquie employait à cet effet. Il avait donc résolu (roccui)er provisoirement ces provinces. La (irèce ne veut pas faire la guerre à la Turquie, elle veut garantir sa jiropre sécurité et faire en sorte que la condition des populations clnnUiennes qui tournent leurs regards vers elle soit détinilivcineiil améliorée. » Documents présentés au Parlement f/rec en 1878. I)t'[)éclie circulaire de M. Delyannis du 20 janvier 1878.
(1) Livre jaune. Dépêche du minisire de France à Alliènes du 4 février 1878.
(2) « Kn nous counnuniquant sa décision relative au retrait des
voyait la Tiirquio prèto à pcrdro patience, 11 avait réussi à ohlenir une senii-iiarantie de la France et Je lAnglelerre, à allunior par la présence de ses soldats une insurrection en Macédoine. Satisfait des résultats de sa politique, il manda aux puissances qu'il remettait ses intérêts entre leurs mains et il envoya à ses troupes l'ordre de repasser la frontière.
Son demi-succès lui fut un encouragement. Après comme avant le retrait des troupes, le plan du gouvernement grec resta le même : attirer sur lui par des agitations permanentes l'attention de l'Europe, continuer à mettre le marché à la main aux puissances qui tenaient au mainlien de la paix, et leur vendre, si possible, la tranquillité qu'elles désiraient, en échange de leur appui.
Mais prendre directement, à nouveau, des mesures hostiles contre la Turquie, eût été braver trop ouvertement les États aux(juels la Grèce venait de promettre de s'abstenir de toute agression. Le gouvernement grec préféra utiliser Tagitation du pays, fomenter sous main des révoltes en Macédoine, protester de son impuissance à empêcher le peuple grec de secourir les insurgés et proposer h l'Europe, comme seul remède possible aux dangers de cette situation, la reconnaissance des droits de Ihellénisme.
Dès le lendemain du retrait des troupes régulières grecques de Thessalie, des bandes d'irréguliers repassaient la frontière (1). Certaines d'entre elles étaient commandées par des membres de la Chambre des députés ou par des officiers de l'armée active (2). Elles organisèrent un soulèvement général dans la Thessalie et TÉpire. Des troupes
troupes, le gouvernement liellénuiue a exprime sa confiance dans les assurances ([u'il a reçues que les intérêts des populations grecques seraient ro])jet de la sollicitude des puissances. » Livre jaune. Dépèche du ministre de France à Athènes, (i février 1878.
(1) Livre bleu (anglais), Tun/uie 32, 1878, insurrections en Thessalie et en Epire. di-pèche du 19 février 1878, \nl'vc (î.
(2) Livre bleu, id. pièce 10 (16 février).
rég-ulicres, cliargées crarrètcr les l)andes à la frontière, se joignaient cà elles (1). Malgi'é les efforts et les cruautés sauvages (2) des Albanais et des Baclii-bouzouks turcs, les Macédoniens et les Thessaliens, armés par la Grèce, renforcés de volontaires grecs, se rendaient maîtres du pays et proclamaient leur union à la Grèce (3). A toutes les réclamations des puissances, le gouvernement répondait en prolestant de son impuissance à arrêter l'enthousiasme populaire, à empêcher les enrôlements et le départ de volontaires (4), ou encore il signalait les barbaries dont se rendaient coupables les irréguliers turcs en Thessalie, et rejetait sur eux les responsabilités de la lutte.
Les Turcs ne savaient comment venir à bout des insurgés soutenus par la Grèce. Ils hésitaient, après tous leurs sacrifices en hommes et en argent, à s'engager dans une nouvelle guerre (o). Ils sollicitèrent une intervention de l'Angleterre en leur faveur (<>).
Le gouvernement anglais était bien disposé à la fois pour la Grèce et pour la Turquie. Il craignait qu'une guerre où les deux belligérants sépuiseraient réciproquement ne profitât qu'à la Russie. Il se décida à offrir sa médiation. En même temps qu'il représentait à la Turquie sa faiblesse et lui conseillait de faire aux insurgés les quelques concessions qui avaient chance de mettre fin à une lutte inutile, conseil que la Turquie était d'ailleurs toute prête à suivre (7), il cherchait à apaiser les insurgés et la Grèce, en promettant aux premiers d'obtenir pour eux de la Porte des réformes, en offrant aux seconds de remettre leurs intérêts entre les mains des puissances et en les assurant que l'Angleterre saurait s'opposer à ce
(1) Liore hleu, id. pii'ce 52 (2 mars).
(2) Livre hkit, id. pièces 53, 7.3. 77. 78, 88, 159, etc., etc.
(3) Lirrc bleu, pièce 147 (13 mars 1878). (i) Livre bleu, pièces H et 148.
(5) Livre bleu, pièce 184 (5 avril 1878).
(6) Livre bleu, pièce 124.
(7) Livre bleu, pièce 149, annexe 4, du 30 mars.
que les Hellènes fussent absorbés par les Slaves (1). Le cabinet d'Athènes eut désiré obtenir davantage.
« Je vous prie de représenter au marquis de Salisbury, répondait M. Delyannis au chargé d'affaires de la Grèce à Londres, que les vœux et les aspirations des provinces sont pour l'annexion pure et simple au royaume hellénique (2). » Néanmoins lorsqu'il se fut bien convaincu que l'Angleterre ne le suivrait pas sur ce terrain il déclara se contenter d'une nouvelle promesse du cabinet de SaintJamesqui s'eng-ag-eait « à obtenir que la Grèce serait entendue pleinement et favorablement au congrès et à y expliquer la raison de la pacification de la Thessalie » (3).
Le gouvernement g"rec, se croyait certain d'avoir obtenu l'appui sérieux de l'Ang-leterre, il faisait fonds en outre sur l'amitié de la France ; c'est pourquoi, tout en rappelant à l'Angleterre « qu'il comptait sur sa pleine et entière sympathie » (4), il fit dès ce moment tous ses efforts pour empêcher le départ des volontaires. De leur côté, sur l'assurance « que la cause hellénique ne serait pas lésée » (o), les insurgés consentirent à se soumettre, et la Grèce, confiante en ses protecteurs, attendit en toute sécurité l'ouverture du congrès.
Dans la deuxième séance du congrès de Berlin, le plénipotentiaire anglais remarquait (6) qu'en raison du conflit qui existait en Turquie entre Slaves et Hellènes, il importait que chacune des deux races fût représentée au congrès. Les Slaves y avaient pour défenseur la Russie ; les Grecs étaient sans défenseurs ; il convenait par conséquent de les admettre à plaider leur cause eux-mêmes. Les puissances repoussèrent cette première proposition, mais elles se rangèrent aux observations de la France qui
(1) Livre bleu, dépêche du 9 avril, pièce 146 et du 20 ;ivril, pièce 210.
(2) Livre bleu, dépêche du 20 avril, pièce 213.
(3) Livre bleu, dépèche du 2 mai 1878, pièce 220.
(4) Livre bleu, id.
(5) Livre bleu, id.
(6) Congrès de Berlin, 2» protocole.
demanda que le congrès autorisât au moins les plénipotentiaires grecs à lui exposer leurs vœux.
L'Europe était disposée à faire droit dans une certaine mesure aux réclamations de la Grèce, mais ses prétentions excessives rel)utèrent les bonnes volontés. « Le gouverne- « ment grec, déclara M. Dclyannis, doit limiter ses vœux, « et voir dans Tannexion de Candie et des provinces limi- « troplies au royaume, tout ce qui dans le moment pourrait « être fait pour la Grèce (1). »
Les puissances eussent sans doute purement et simplement repoussé ces demandes qui leur paraissaient extravagantes, si le gouvernement français, fidèle à ses anciennes traditions, n'avait intercédé en faveur de la Grèce. Le premier plénipotentiaire français, M. Waddington, appuyé par les représentants de l'Italie, proposa d'adopter la résolution suivante : « Le congrès invite la Sublime Porte à s'entendre avec la Grèce pour une rectification de frontières en Thessalie et en Epire, et est d'avis que cette rectification pourrait suivre la vallée du Salamyrias (^ancien Peneus) sur le versant de la mer Egée et celle du Kalamas sur le coté de la mer Ionienne (2). » Quoique combattue par la Russie et faiblement soutenue par l'Angleterre (^3), ({ui subitement changeait d'attitude et sacrifiait la Grèce (4), cette proposition fut adoptée par le congrès. Mais il ne voulut pas donner un titre positif à la Grèce et il se contenta, dans Tarticle 24 du traité, de prévoir le cas oii la rectification de frontières entre la Grèce et la Turquie, indiquée au 13'' protocole, ne pourrait
(1) Congrès (le Berlin^ 9^ protocole. V. Jczierski, La Grèce devant le congrès. Revue Bleue, 6 juillet 1878.
(2) S('ance du 5 juillet, IH» protocole.
(3) Discours de lord Beaconslicld, 13e protocole.
(4) L'aliandon de la (îrèce fut peut-être une des conditions de la sii,'nature de la Convention de Chypre par la Turquie. I^e grand vizir siguiiit la convention de Chypre le l'"'' juillet et elle clait ratifiée le 4 juin. Le jour même on |)roposail rexamcn inuni'diat de la (piestion grecque qui venait le lendemain devant le Congres.
se faire à l'amiable « dans ce cas les puissances se réservent d'offrir leur médiation aux doux parties pour faciliter les négociations ».
Ainsi la Grèce n'obtenait rien qu'un gage de la bonne volonté de l'Europe, la Turquie recevait des conseils, non des ordres. Une pareille décision est étrange pour ne pas dire inexplicable, et Ton se demande à quel mobile les membres du congrès ont obéi en exprimant des va>ux qui ne devaient pas être écoutés. Il fallait bien peu connaître les liommes en général, et les Turcs en particulier, pour croire qu'ils se dépouilleraient de gaieté de cœur au profit de leurs voisins. La diplomatie dont le devoir est d'éviter et de prévenir les conflits a fait là une faute grave, elle a ouvert une série de difficultés, qui n'est pas près d'être close.
La grande œuvre du traité de Berlin, celle qui retint le plus longtemps l'attention des diplomates, fut la création de la Bulgarie.
Depuis la chute du royaume bulgare sous les coups des Turcs (1390) les nouveaux sujets du Sultan avaient patiemment supporté leur sort. Paysans, laboureurs ou bergers, ils vivaient pauvrement, disséminés dans les campagnes. Ils n'avaient ni les moyens ni l'audace de se révolter contre leurs maîtres et dans la décadence où ils étaient tombés, ils les regardaient superstitieusement comme d'une race supérieure à la leur. Mais, quoique « le ,joug de l'esclavage enlève à l'homme la moitié de la vertu virile ». il leur restait malgré tout un souvenir des jours meilleurs, une liaine inconsciente de la servitude que la moindre occasion pouvait éveiller. Un jour les occasions vinrent en foule et ce réveil fut prompt. L'oppression turque, des encouragements venus du dehors, la reconstitution de leur église nationale leur rendirent en quelques années la conscience d'eux-mêmes.
Dans tous les pays d'Orient, l'émancipation religieuse n'est que le prélude Je l'émancipation politique, 'parce qu'une église n'y est pas seulement une foi et des prêtres, elle est aussi une administration indépendante, toute une organisation de fonctionnaires, compétente non seulement au spirituel, mais encore au temporel; elle est un État dans l'État.
Les Bulgares n'avaient plus d'église nationale. Les Turcs, après les avoir vaincus, les avaient soumis à l'autorité de l'église grecque, qui les traitait avec mépris et qui usait de la puissance que le gouvernement ottoman lui reconnaissait, pour lever sur eux des impôts sou\'cnt fort lourds.
Las d'avoir à servir deux maîtres, les Bulgares, encouragés dans leurs tentatives par la Russie, demandaient vers 1857, à la Porte, de reconnaître leurs droits à posséder une église (1).
La Porte eût fait immédiatement droit à cette requête, si elle n'eût subi l'influence du patriarche grec de Constantinople et si la crainte de voir naître une nationalité nouvelle ne l'eût aussi fait hésiter.
La résistance qu'ils rencontraient ne découragea pas les Bulgares, et pour combattre les plus acharnés adversaires de leurs revendications, les prêtres orthodoxes, ils se découvrirent des forces nouvelles. Les premiers journaux bulgares furent alors créés (2), la littérature se réveilla et le peuple apprit à se reconnaître, si bien qu'en 1867, comme la Porte, effrayée de cette renaissance, se montrait de plus en plus hostile à leurs demandes, les Bulgares osèrent poser un ultimatum à la Turquie : Église et administration indépendante, sinon la révolte. Derrière la Bulgai-ie, le gouvernement turc voyait la Russie, il céda et « sous le titre d'exarchat il donna à la Bulgarie une
(t) V. Ile partio. chaii. III.
(2) Cf. Pvpine ofSpasovics, Histoire des littératures slaves. Contoniporary revicw, T/te iiew Bulgaria, juin 1879.
administration rolig-ieuse séparée (1) ». C'était un premier pas vers lindépendance.
Lorsqu'on 1867 le mouvement panslaviste commença à ag-iter la Russie (2), les comités de Moscou se prirent d'une grande sympathie pour leurs frères bulg-ares. Jusqu'en 1878, ils inondèrent la Roumélie et la Macédoine d'émissaires qui promettaient aux populations, si elles voulaient se révolter, le secours du Tsar blanc et la délivrance (3).
Les Turcs redoublaient en même temps de rigueur, et croyaient, à force de mauvais traitements, contenir les désirs de liberté croissants chez les Bulgares. La Porte, en 186b, répartissait sur les bords du Danube des hordes de montagnards, Kurdes et Tcherkesses, afin de constituer des colonies militaires qui serviraient au besoin à réprimer une insurrection. Ces peuplades barbares traitaient les Bulgares en esclaves (4).
Privés de tous leurs droits, écrasés d'impôts, exaspérés par les injustices, confiants dans les promesses de la Russie, les Bulgares ne pouvaient supporter plus longtemps une vie intolérable. L'insurrection de la Bosnie et de l'Herzégovine de 1875 fut le signal de la révolte. Les plus hardis crurent le moment venu de revendiquer leurs droits à l'indépendance : plusieurs villages se soulevèrent et les chrétiens y assassinèrent les musulmans. L'insurrection n'était pourtant pas générale et eût été facile à réprimer. Encore timides, trop longtemps asservis pour ne pas
(1) Firman du 10 mars 1870. V. le texte complet (tans Y. liërard, La Turquie et l'/iellénisme contemporain.
(2) Y. Ille partie, cliapitre I.
(3) Rapport de l'agent autrichien à Bucharest.
(-4) « Qu'ètes-vous ici, disait te Mudir de Mateliin (petite ville de la Doliroiitclia) aux liabitants du village de Gratz qui s'étaient pris de querelle avec des émigrés circassiens. Vos champs vous appartiennentils? Yos titres de propriété, je ne les reconnais pas. Vous prétendez ne pas pouvoir satisfaire aux réquisitions qui vous sont faites pour des sujets musulmans? Vendez vos maisons, vendez vos femmes, vendez vos enfants et ol)éissez, ou liien quittez le pays. >> I<"ngelhardt, La Turquie et le Tanzimat,
craindre leurs maîtres, les insurgés seraient rentrés dans lobéissance à la première menace. La répression de la Porte n'en fut pas moins sauvage, elle voulut « dompter la révolte par la terreur » (1 ) : elle lâcha sur la Bulg-arie des troupes irrégulières qui massacrèrent indistinctement les populations paisibles et les révoltés. Les rapports des ambassades de France et d'Angleterre évaluent à lo ou 20.ÛUU le chifï're des victimes (2).
La sauvagerie des Turcs avait dépassé son but. Ils avaient exterminé, selon les préceptes du Koran et selon leur habituelle politique, les infidèles qui osaient résister aux croyants, mais cette exécution sommaire n"avait pas suffi à briser la résistance des Bulgares ; ils ignoraient que par l'emploi de tels moyens on fait naître plus de haines que de craintes, et qu'on peut anéantir un peuple, mais non le soumettre. Leurs atrocités avaient indigné l'Europe ; en Angleterre, le grand leader du parti libéral, M. Gladstone, clamait les forfaits de « la race anti-humaine de l'humanité o et sommait les puissances, avec une énergie qui soulevait l'opinion, de supprimer les abus en Turquie, en supprimant les Turcs (3). La colère de l'opinion
(1) I)é[)èclie (le l'ainbassadeui' do France du 2-i juin 187G, Livre jaune de 1877, p. 169; Livre bleu, I, 187(3. rapports de M. Selmvler, dKdiht:irendi,etc,.,pagesl2,75, 156. 158,139,162. 166, 194, 234, etc., et (iopscvics : Die Tiïrken und die Ursachen der Serbisch-Rulgarisclien Erhebung. Vienne, 1878.
(2) Livre jaune, page 169 et Livre bleu pour 1877. n'> 1, page 197. Dépèche d(> rambassadour d'Angleterre.
(W) « Que noire gouvernenienl aide de toutes ses forces, d'accord avec les autres ICtats, à supprimer le pouvoir exécutil' de la Turquie en Bulgarie. Que les Turcs fassent disparaître leurs abus de la seule manière possible, (•"esl-à-dire en disparaissant eux-mêmes. » Gladstone, liulf/arians /«orrors. La question bulgare agitait itrofondcment rAnglolçM-re, elle devint i)rosque une (jueslion de poliliiiue intérieure et occasionna une vive [toléniiijue entre conservateurs el libéraux. Les paniiihlets [)ul)li('s à ce [>ro[tos sont intéressants à consulter. Voici les principaux denlre eux :
1-^ Pour lit liulgarie et contre la Tuniuie : (dadstono. Bulgarians horrors : (dadsione. Lessona in massacre: Duc d'ArgylK W'hat the Turk are (nid hou^ ire hâve been helping tliem; (Discours prononcé
publique dans les autres pays, et surtout en Russie, n'était pas moins vive (i).
Les Bulgares cherchèrent à tirer parti Je lindignation générale, ils appelèrent l'Europe à leur secours et lui demandèrent de les soustraire à la domination turque, et de
garantir leur existence « C'est juste au moment où
« l'on prônait le svslème des prétendues réformes à intro- « duire en Turcjuie qu'ont été commises, l'an passé et cet (( été, en Bulgarie, les atrocités qui ont eu un si triste reten- « tissement dans le monde entier. Sous prétexte d'une ré-
nu City Hall de Glascow le 19 sept. 1887); Jenkins, Tlie sliadoir of the Cross, Lond. 1876; John Briglit The Eastern question (discours prononcé à Hirmingham le i décemb. 1876). Lond. 1876; Tlie Turko- Serviaii icar, Lond. 1876; An English libéral, The indignation meetings of the libérais, Lond. 1876 ; Anonyme, Peace or war, Lond. 1877 ; Gladstone, Speech à la Chambre des Communes, 7 mai 1877; Vie. Strangford. The Bulgarian peasant ; H. H. S., Breahers ahead, Lond. 1878 ; Anon. An American vieir of the Eastern </uestio/i. Lond. 1878 ;
2° Pour la Turquie et contre la Russie : Lord (]am[)bell, Discours à la Chambre des Lords du 26 férrier 1877. Lond. 1877; Daly, The dutg of the cirilised Europe, Lond. 1811 \ Daly : Greater tesson in massacre, Lond. 1877; Lucien Wolif. The Russian conspiracy. Lond. 1876; Anonyme. Révélations from the seat of nxir, LomL 1876; Id., Bulgarians horrors and M. Gladstone's eastern policij, Lond. 1876; Id., The three great périls of England, Lond. 1876; Id., The correct card on the Eastern Question, Lond. 1876; Id., The remarkable hisfory of a wicked two headed bird, Lond, 1877; Id., Secret despatches of Ge Ignatieff, Lond. 1877; Id., The Russo-Turkish war, Lond. 1877; Id., Russia in Asia, Lond. 1877, \d., Russian intrigues ; Major Daad, Russian invasion of India ; B. C. S., Holg Russia and M. Gladstone; Wilson. Englands duty in relation to the Christians of Turkey ; Captain Wyatt. The Eastern Question from an english point of view, Lond. 1876 ; (iomte Grey, Discours à la Chambre des Lords, 26 février 1877, Lond. 1877 ; Anon, The russian wolf and his sacred ynission, Lond. 1877: Id.. The anti turkish crusade. Boston 1876:B(>ylc, The sympathy of England, Lond. 1877; William Charteris. Russian tessons in massacre (Letters to Lord Shaftesbury), Lond. 1878 ; Fairfield. A correspondance with M. Freeman, Lond. 1878; Anon. The Russian pjolicy in the East, Lond. 1878.
(1} Xavier Miirmier : Pétition pour la Bulgarie, Paris 1877 ; Macgaluui : Die turkischenGraeuel in Bulgarien, Stellin 1876, etc..
<( voile avant pour cause des abus inimag'inables et des « vexations incroyables, mais en tout cas adroitement gros- « sies et babilement exploitées par de prétendus réfor- « mateurs et par leurs ag-ents. on s'est rué sur la nation bul- « gare et ion a voulu, en dévastant le pays, en massacrant « sans distinction d'âge ni de sexe un grand nombre de ses (( iiabitants, en réduisant le reste à létatde misère, arriver « à une extermination totale
« Résigné et patient dans son long martyre, le peuple bul- « gare n'en peut plus ; le comble môme de ses malbeurs et « de ses souffrances a été dépassé, et il ne vit plus qu'à « moitié. (iOmme il ne voit pas que son esclavage sous le (( gouvernement turc soit une des conditions nécessaires au « maintien de l'équilibre européen ou au progrès de la civi- (( lisation du genre humain, il s'adresse aux gouvernements « chrétiens de l'Europe, représentants des peuples civilisés, « pour solliciter d'eux unétat de choses qui lui permette de « vivre, non pas en troupeaux d'animaux, bons à être tondus « ou massacrés quand il plaît à leurs maîtres, mais en hom- « mes ; jouissant de droits imprescriptibles et nécessaires « pour son développement intellectuel, moral et social. « L'expérience ayant démontré dequelle nature et de quelle (( efficacité peuvent être les réformes turques, le peuple rt bulgare, qui, par ses traditions, sa position géographique, « son importancenumérique, ses qualités de peuple agricole « et industriel possède tous les éléments voulus pour niar- « cher avec succès dans la voie du progrèspacifuiue, ne met « plus aucune confiance dans les réformes. Il prie donc les « Puissances protectrices des Chrétiens en Orient d'inter- « céder, afin de lui faire obtenir le droit de se gouverner « dorénavant lui-même,
« Jl demande, en d'autres termes, sa pleine autonomie « avec un gouvernement national garanti par les grandes « puissances jtrotectrices des chrétiens d'Orient, unicjue (( moyen de pouvoir vivre paisiblement et de se développer « graduellement
H II n'y a que cette autonomie (jui puisse empêcher, dans « l'avenir, le retour des atrocit 's qui ontjus temcnt soulevé « l'indignation du monde civilisé. Il aime à croire qu'après « les cruelles épreuves auxquelles il a été soumis par ses « maîtres, l'Europe ne voudra plus mettre de reclief ces « derniers en état de le pousser à des actes de désespoir, « au sacrifice même de son existence (1). »
En même temps qu'ils envoyaient cette pétition aux puissances, les Bulgares s'adressaient spécialement à la Russie et l'appelaient à leur aide. Tout le peuple russe entendit cet appel, et le gouvernement encore indécis fut entraîné par le mouvement populaire. Un immense courant de sympathie s'établit entre les Russes et les Bulg-ares ; aussi, lorsque les Russes eurent franchi le Danube, ils furent accueillis partout comme des frères libérateurs.
Le g'ouvernementrusse voulut mettre à profit cet enthousiasme. Il se dit que la reconnaissance attacherait définitivement les Bulgares à la Russie et que, s'il les réunissait en un État indépendant, il aurait en eux un instrument fidèle et dévoué.
Ainsi fut fait. Le traité de San-Stefano créa le royaume bulgare. Mais l'Europe intervint.
Elle était favorable au principe des nationalités, mais elle ne voulait point sacrifier ses intérêts à un principe.
Avec l'appui des Bulgares, la Russie eût été maîtresse de la Turquie. La Bulgarie du traité de San-Stefano couvrait une étendue de IGi.OOO kilomètres carrés peuplés de 4.500. 000 habitants presque tous de race bulgare, elle s'étendait du Danube à la mer Egée et isolait la province do Constantinople des provinces d'Albanie, de Vieille-Serbie, de Bosnie et d'Herzégovine, seuls restes des possessions de la Turquie en Europe. Laisser au nouvel Etat ces limites équivalait à prononcer l'arrêt de mort de l'Empire ottoman. Les puissances n'y pouvaient consentir.
(1) Livre jaune de 1878, p. \T2, pièce du U août 1876.
La création d un nouvel ('lai niarilirnc devait en outre spécialement déplaire à rAngleterre et aux autres nations (pii font le commerce de la Méditerranée. L'extension de la Uiiliiarie vers le sud était également contraire aux intérêts de lAutriclie, car elle lui barrait la route de Saloni(jue.
Mais si lEurope était d'accord pour ne pas tolérer cet accroissement de la puissance slave, elle ne pouvait, d'autre part, rendre à laTurquie sur ses anciens sujets son autorité, c'est-à-dire la possibilité de les massacrer à nouveau.
Les borreurs bulg'ares avaient excité trop d'indignation pour qu'aucun retour au régime appliqué avant la guerre fut désormais possible ; les puissances eussent cru, en remettant la iiulgarie entre les mains des Turcs, se faire les complices des bourreaux. Les populations bulgares avaient su d'ailleurs mettre à profit leurs premiers mois de liberté; elles s'étaient déjà organisées, groupées, armées, avec le secours de la Russie : et, si l'on avait voulu les rendre à la Tur(juie, il eût fallu une nouvelle guerre pour les réduire.
Les plénipotentiaires européens s'arrêtèrent à une solution intermédiaire qui devait, dans leur pensée, à la fois satisfaire les vœux des Bulgares et écarter le danger fjui menaçait la Turquie.
Ils coupèrent en trois parties la première Bulgarie, et de ses morceaux ils créèrent une Bulgarie allant du Danube aux Balkans et formant « une principauté autonome et tributaire sous la suzeraineté de S. M. L le Sultan )) avec un gouvernement cbrétien et une milice nationale; puis, une Roumélie Orientale s'étendant des Balkans au pachalik d'Andrinople et à la mer Noire, « placée sous l'autorité politique et militaire directe de S. M. L le Sultan dans des conditions d'autonomie administrative » avec un gouverneur cbrétien : enlin, une troisième province comprenant la 'l'brace et la Macédoine et s'étendant jus(ju'à la mer Egée, qui restait entièrement
LES NATIONALITKS 79
soumise au Sultan, mais dont l'Europe se proposait de réformer et de surveiller l'administration.
La Bulg-arie nouvelle, dune étendue de ()4.390 kilomètres carrés, peuplée de l.SoO.OOO lia])itants, doit recevoir un prince librement élu par les populations (1) et continué parla Porte avec rass(Miliment <les puissances. Une assemblée de notables (art. IV) est cbaryéc délaborer, avant la nomination du prince, le règ-lement or^ani(jue de la principauté, cest-à-dire sa constitution, sous la surveillance d'un gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe (art. YI). Cette <lisposition, adoptée, malgré (juelque opposition de l'Autriche et de l'Angleterre, reconnaissait dans une certaine mesure un droit de contrôle ou de proleclion sur la Bulg-arie à la Russie; elle ne doimait certainement aucun droit direct à cette puissance, mais elle montrait que lEurope prenait en considération les sacrifices faits pour l'émancipation bulgare, et qu'elle trouvait juste (jue la Russie en l'ut quelque peu récompensée.
Rien ne fixait les limites de ce droit d'immixtion, de cette sorte de protectorat, (jue l'Europe semblait reconnaître à la Russie. Armé d'un droit aussi vague, à peine existant, un État comme la Turcjuie n'eût certainement pas su en tirer parti ; il fallait s'attendre, au contraire, à voir la Russie le mettre à profit, pour s'immiscer le plus possible dans les affaires bulgares. Encore soumise, d'autre part, à la suzeraineté du Sultan, la Bulgarie n'avait pas conquis, au traité de Berlin, son entière liberté : il lui restait deux maîtres, dont le premier surtout chercherait à affirmer sa domination.
(1) « L'adminislraliou provisoire de la tîiilgarie sera dirigera jusqii'à l'achèvement du règleivicnl organique par un commissaire impérial russe. Un commissaire iuipérial ottoman, ainsi que les consuls délégués ad hoc par les autres puissances signataires du présent traité seront api)elés à l'assister, à l'elTet de contrôler le rom-tionnement de ce régime provisoire. »
Lliisioire de la Bulgarie, depuis le traité de Berlin, est riiistoire de sa seconde émancipation : après de longs efforts, elle sut, sans secours élrangei's, se délivrer à la fois de ses anciens maîtres et de ses libérateurs.
I. Les puissances laissaient les nionts des lîalkans à la Turquie pour lui conserver une bonne lig-ne stratégique de défense. Mais les Bulg-ares (]ui liabitaient au delà des Balivans ne voulaient, pas plus que leurs frères des bords du Danube, retomber sous la domination turque. Ils avaient pris la part la plus active à linsurrection et Ton eût pu craindre de nouveaux troubles si, après les avoir laissés g-oùter à la liberté, on eût voulu de nouveau les soumettre à la rig-ueur du régime turc.
L'Europe s'arrêta à une demi-mesure : elle rendit à la Turquie ses droits de souveraineté sur les Bulgares de la Roumélie orientale, mais elle élabora pour eux un régime spécial qui, s'il n'était pas l'indépendance, en avait presque tous les avantages, et devait un jour y aboutir.
La province de Roumélie orientale, telle que la créait le traité de Berlin, était limitée par la Bulgarie au nord et au nord-ouest; à l'est, par la mer Noire; par les autres provinces de l'Empire ottoman au sud et à l'est. Elle couvrait une superficie de 35.387 kilomètres carrés et était peuplée par 751. UOU babitants.
Elle devait être administrée par un gouverneur nommé par le Sultan, pour un terme de cinq ans, avec Tassentiment des puissances (art. 17).
Une commission européenne, dit le traité (art. 18), est chargée délaljorer l'organisation de la province de concert avec le gouvernement ottoman; elle doit administrer provisoirement ses finances (art. 1!)) et déterminer son régime adminislratif judiciaire et financier ainsi que les pouvoirs et les attributions du gouverneur général. L'en-
seinljle de ces dispositions fera l'objet d'un firnian impérial ([ui sera promulgué 'par la Sublime Porte, et approuvé par les puissances (1).
L"ordre dans l'intérieur devait, d'après les dispositions du traité (art. lo), être maintenu « par une gendarmerie indigène, assistée par une milice locale ». Mais la nécessité pour la Tur({uie de veiller par elle-même à la défense de ses frontières, et d'avoir les moyens, le cas échéant, de maintenir les populations dans l'obéissance, décida l'Europe à permettre à la Porte d'entretenir des troupes qui devraient rester cantonnées à la frontière, sans jamais séjourner dans l'intérieur du pays.
Seule, cette dernière disposition laissait à la Turquie le moven de veiller à la conservation de ses droits sur la Roumélie; l'opposition des habitants n'en permit pas l'exécution.
Dès la signature du traité, tous les publicistes relevaient les dangers que la situation de la Roumélie orientale faisait courir à la paix(2j. L'Europe mécontentait les Bulgares sans satisfaire la Turquie; elle remettait les Rouméliotes sous la domination de la Porte, sans leur enlever
(1) I^a coin mission nommée par l'article i8 du congrès décida que la nomination des lonctionnaires et des magistrats appartiendrait au gouverneur, sauf pour les plus importants d'entre eux, où serait en outre ni'cessaire l'approbation du Sultan.
Les lois locales seront votées par une assemblée provinciale, composée de membres élus, au scrutin secret, parla population, des hauts fonctionnaires de la province et de membres choisis par le gouvernement. Un conseil permanent, choisi dans le sein de l'assemblée, doit veiller à l'exécution des lois pendant l'intervalle des sessions.
O règlement donnait en réalité l'administration à deux pouvoirs : l'assendjli'e et le gouverneur. L'autorité du Sultan, qui consistait seulement en un droit de contrôle des plus reslreints, était î'i peu près supprimée.
(2) Cf. IJIuntschli, Congrès de Berlin, Revue (/étièrale de droit international public, 1879 ; Bonghi^ La crisi d'Orienté e il conf/resso di Berlino. Mïhxn, l88o; D'Avril, Négoriations relatives au traité de Berlin: Laveleye, La péninsule des Balkans ; i^c TdnU-\\n\icn\ IjC traité de Berlin, Bévue britannique, année 1879; La question d'Orient et le congrès de Berlin, Correspondant du 2.j septembre 1878.
82 PREJMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE H
les niovoMs de se révolter. Il n'étail pas besoin d'un prophète pour prédire la révoluliou qui. en 1885 enlevait la Rouinélie à la Porte pour la joindre délinitivemenl à la Bulgarie.
II. Les dispositions du traité de Berlin concernant la Bosnie et l'ilerzég'ovine établissaient au contraire dune manière définitive la situation de ces deux provinces. EUles manquent en apparence de précision et semblent ne pas déterminer exactement la nature de leurs rapports avec la Turquie ; mais cette indécision est préméditée et ne sert qu'à masquer des ambitions auxquelles l'Europe ne voulait pas ouvertement consentir.
De même quen Bulgarie, en Serbie et en Grèce, les Turcs avaient eux-mêmes, par leurs exactions, développé chez les liosniaques et les Ilerzégoviniens le désir de 1 indépendance.
De races mêlées, de religions différentes, quoiqu'ils aient autrefois appartenu à la Serbie, et que la majorité d'entre eux fussent Serbes d'origine (1), les Bosniaques et les Herzégoviniens se seraient volontiers faits Turcs si les Turcs y avaient consenti. Ils ne désiraient ni former un État autonome, ni se rattacher à un de ceux existant déjà à côté deux : à la Serbie ou au Monténégro (2). Les rivalités, les mésintelligences inévitables entre musulmans turcs ou convertis, chrétiens orthodoxes et catholiques qui vivaient côte à côte (3), eussent du reste
(1) Spaliukovitcli. La Bosnie et l'/Iercéf/ori/ie. Vavis, 1897. lioi-likovilcii, Mission du peuple Serbe, Bruxelles, 188(i.
(2) DepT-clie du eomte Andrassy du 30 deccnilire 1875. Livre Jaune rie 1877, p. (iO.
V. ('fialeinenl les ch-prclies des consuls autricliiens. !5oer, Die orientalisrhe Politik des Ossterreichs et rapport de M. lloliuès. consul d'Aui/lelerre. « Ils ne di'sirent pas et n'ont jamais désiré leur inth'pendance ou leur annexion au Monhuiégro. mais seulement de rester sujets de la Tui-ipiie. poiu'vu qu'ils bénéficient d'une bonne a<lministi'alion j;éuérale dnnt l'exéiulion serait garantie par l'Europe. »
(.V) Avant ipie la Hosnie et l'Herzéfîovine passassent aux mains de rAutrirbe, la majorilé de la population de ces deux puissances était
permis à (oui autre gouvernciuenl (jue le fl;-ouverneinent, oUoinan de eoniiiiander dans ces provinces, en pleine sécurité. Divisés, leurs habitants fussent restés soumis ; les exactions turques les rapprochèrent pour la révolte.
Nulle part, si ce n'est en Asie-Mineure, la domination ottomane ne fut plus oppressive. C'est qu'outre la rapacité du fonctionnaire musulman, les populations chrétiennes avaient à supporter l'insolence des nobles convertis à l'islamisme, (jui soumettaient le pays aux duretés du régime féodal le plus rigoureux. Seuls, les musulmans, seigneurs des fiefs, avaient le droit de posséder la terre, et ils exig^eaient des chrétiens auxquels ils l'affermaient, le tiers et souvent même la moitié de leurs bénéfices (1). Les seigneurs levaient en outre sur les chrétiens des impôts qui venaient s'ajouter à ceux déjà si lourds qu'ils avaient à pavei' au gouvernement turc.
La Porte avait bien essayé un moment (18o9) d'améliorer la situation des fermiers et de régler la question agraire {'2), mais elle échoua dans ses premières tentatives. Sur ces entrefaites une insurrection de l'Herzégovint> dont elle ne parvint à se rendre maîtresse (ju'en 1802, chang-ea ses dispositions ; elle continua en apparence à multiplier les réformes, mais en fait, ses édits
rom|ii).si'e (le musiilinaas. 15liinlsi-lili, Le coiu/rès de yier/m. ilonnc les olulViTs suivants : iOO.OOO mulioiiK'tans, 400.000 ortliodnxes et 180.000 ratlioliques.
Kn 1881 on compte 49(5.000 orthodoxes, 448.000 niahouiétans, 290.000 catholiques. Annexe au Z/rre rouge autrichien de 1881. Rien du reste ne garantit l'exaclitude de ces statisti(iues.
(1) Sur le régime Ibncier en Bosnie cl Herzégovine. \'. Spalaïkovitcli. Dans divers districts, le paysan n'apportait que la main-d'œuvre et retenait pour lui le 1/3 de la récolte ; dans d'autres districts le propriétaire ne livrai! que la terre et le fermier lui abandonnait un ou lieux- dixièmes de la réi-olte. mais il était en outre souuis aux corvées, avait à payer un impùt d'un dixième à I'l<](al. elc
(2) Pour la loi agraire du 12 septembre 183!> réglant les rapports entre fermiers et projiriétaires. V. Anon. Bosnien tinter Oeslerreich- Ungarn Veriraltuny : et Eichler, Das Justiciresen Bosniens und der Ilercegovina.
84 rnEMiÈRE partie. — chapitre ii
restaient lettre morte et elle abandonnait Bosniaques et Herzégoviniens au bon plaisir, aux avanies et aux exactions de ses beys et des aglias.
Irrités par les mauvais traitements, ils oublièrent vite l'insuccès de leur première révolte et n'attendirent plus qu'une occasion favorable pour se soulever à nouveau. Une au,t;mentation de la dime. l'impôt qui pesait le plus lourdement sur eux, leur fit perdre patience. Les plus liardis eng'ag'èrent tous leurs compatriotes à se joindre à eux pour se soustraire aux maux qu'ils enduraient (1). Leur appel l'ut entendu et bientôt les Bosniaques et les Herzég-oviniens furent en armes et décidés à ne plus jamais retomber sous la domination turque. « Plutôt, disaient-ils, mourir les armes à la main (jue de souffrir la misère des raïas ('2). »
Rendre ces provinces à la Turquie était impossible ; leurs liabitanis. exaspérés par les atroces répressions exercées pendant la guerre par les armées turques un instant victorieuses (3), persuadés (ju'ils n'avaient à obtenir ni grâce ni merci (4), se seraient défendus désespérément. L'antagonisme entre musulmans et cbrétiens avait d'ail-
(1) « FrÎTCs, disait le manifeste appelaiil les Hosiiiaiiues aux armes, il y a longteini»s qu'a été livrée la bataille dans les plaines de Kossovo, mais depuis ce moment, la nation endure, sans trêve ni merci, les injuslicos, le pillage, les mauvais traitements. Chaque pouce de terre est arrosé du sang et des larmes de nos aïeux. Les Turcs foulent aux pieds la foi, la liberté, l'honneur et les biens des descenilants des Niemanitcli ». De la Jonquière, Histoire de l'empire ottoman.
(2) Livre vert (italien) sur la Bosnie et l'Herzégovine. Dépèche du consul italien Durando, p. 50; Id. Livre bleu, 1876, n" 2, p. iO.
(3) Rapport de M. Durando.
(4) Déjà en 1875 lorsque la coiumission consulaire exhortait les Bosniaques vaincus à faire leur soumission, ceux-ci répondaient : « Vous nous dites de rentrer dans nos maisons, où sont nos maisons? Elles ont été brûlées par le Turc. Et puis pouvons-nous exposer ainsi nos familles et nous-mêmes, qui nous garantit que nous ne serions pas tués les uns après les autres. ..)•> et, ajoute le rapport italien, en racontant ainsi leurs douleurs, ces hommes piangevano desperafamente pleuraient désespérément.
leurs, par le fait de l'insurrection, considérablement augmenté et rendait plus difficile le gouvernement du pays. Si la Turquie consentait à déposséder les musulmans d'une partie du sol qu'ils considéraient comme leur appartenant de droit, ils chercheraient à le reprendre par la force sur les chrétiens ; si les chrétiens n'obtenaient aucune concession, ils ne déposeraient pas les armes, et bientôt des rixes, entre eux et les musulmans, avec qui dans chaque village ils vivaient côte à côte, amèneraient de nouveaux troubles. Des deux côtés, les passions étaient surexcitées et la Porte n'avait ni la force, ni l'impartialité suffisantes pour empêcher les conflits.
Pour les mêmes raisons, il était également impossible de livrer le pays à lui-même, c'eût été l'abandonner à l'anarchie, aux luttes entre chrétiens et nmsulmans et même entre les chrétiens orthodoxes et les catiioliques, qui, un moment réunis pour la révolte, seraient bientôt retournés à leurs anciennes querelles.
Il semblait n'y avoir qu'un moyen de pacifier ces contrées ; les soumettre à un gouvernement étranger assez fort pour y établir et y imposer une administration intérieure puissante.
Ainsi posé, le problème était facile à résoudre ; l'Autriche était prête à se charger de la réorganisation de la Bosnie et de l'ITerzégovine. Seul, le parti hongrois eût pu s'opposer à cette acquisition mais il était hésitant. 11 avait en outre contre lui tout le parti slave, et aussi le parti militaire autrichien, le parti des lieues carrées, qui voulait trouver une compensation en Orient aux provinces perdues en Italie (1). Ce qui définitivement décida l'Autriche, c'est qu'elle avait un intérêt essentiel à occuper ces provinces. Sa sécurité lui en connnandait l'acquisition ; elles pouvaient devenir contre elles une base d'opérations excellentes, si elles tombaient entre les mains d'un de ses ennemis.
(1) Cf. Altilio Brunialti, L'Ausferia Ungheria nélla Bosnia.
« Séparant la Dalinatie de la Slavonie liong-roiso, la « Bosnie s'enfonce dans Tempire d'Autriche comme une « hache toujours prête à fendre l'arhre des Hahshoui-g- dès « qu'il se trouvera en Orient un pouvoir capable de secon- (( der la nature (1). »
Un tel pouvoir menaçait justement de se constituer, c'était la fédération slave des Balkans. L'Autriche, par l'occupation de la Bosnie et de l'Herzég-ovine, élevait un poste de défense important sur ses frontières. Elle rendait en outre plus difficile l'union qu'elle redoutait, en coupant la Serbie du Monténégro, en séparant en deux tronçons les Slaves des Balkans. Par sa position nouvelle et son prestige accru, elle se mettait en mesure de rivaliser d'influence avec la Russie. Ces raisons avaient décidé en 1876 le comte Andrassy à accepter les offres secrètes de la Russie, et à lui promettre la neutralité de l'Autriche pendant la g-uerre, en échang»; de ces deux provinces (2).
Le pacte se trouvait rompu par l'intervention de l'Europe ; mais l'Autriche-Hongrie ne désespérait pas pour cela d en arriver à ses fins. Elle s'était assuré le concours de l'Angleterre et de l'Allemagne : elle comptait sur la neutralité delà France. Elle avait bien des raisons à invoquer à l'appui de ses revendications. « L'Autriche-llon- « grie, dit le plénipotentiaire autrichien (3), se croit en « devoir d'appeler l'attention du congrès sur les dangers « qu'entraînerait toute solution dépourvue de garanties de « durée. Intéressée en première ligne comme puissance « limitrophe, l'Autriche-Hongrie a l'obligation de déclarer « franchement et ouvertement que ses intérêts les plus <( vitaux ne lui permettent d'accepter (ju'une solution delà (( question liosno-Herzégovinienne qui serait apte à amener « la pacification durable desdites provinces, et à empêcher '( le retour des événements (|ui ont fait courir de si graves
(1) Cyprieii lîobcrl. Les Slar^es <le Tur(ime. t. II. Les Bosniaques.
(2) V. Norddeutsche ullyemeine Zeiliou/, 20 et 2i avril 1887.
(3) Protocole 8, séance du 28 juin 1878.
« dangers à la paix de l'Europe et créé à l' Autriche-Hongrie, « tout en lui imposant de grands sacrifices et de graves (( pertes matérielles, une situation intolérable dont elle ne (( saurait accepterla prolongation. »
A cette invitation, le plénipotentiaire anglais répondit, comme sans doute à l'avance il en avait été convenu, qu'il n'y avait qu'un remède à la situation de la Bosnie et de IHerzégovine : leur occupation par une puissance capaide de supporter des charges trop lourdes pour la Porte ; par lAutriche-Hongrie (1).
Soutenue par l'Allemagne, cette proposition fut acceptée par la France, par la Russie et par l'Italie qui n'osa hasarder (jue (juelques timides objections : si bien que, malgré l'opposition des Bosniaques et des Herzégoviniens (2), malgré les protestations de la Turquie dépouillée de deux nouvelles provinces, l'Autriche fut chargée de la réorganisation de la Bosnie et de l'Herzégovine sur lesquelles le Sultan ne devait garder qu'une autorité purement nominale.
Le traité de Berlin donnait à l'Autriche le droit d'occuper et d'administrer la Bosnie et l'Herzégovine; il ne spécifiait ni la nature des droits cédés à l'Autriche, ni l'étendue de ceux qui restaient au Sultan, ni le temps que durerait la réorganisation ; il ne prescrivait même pas à l'Autriche de restituer les provinces au Sultan, une fois cette réorganisation terminée (3).
On a discuté depuis sur la nature du droit concédé par
(1) « La Porte ferait preuve de la plus haute sagesse si elle refusait de se charger plus longtemps d'une tâche qui dépasse ses forces. En la confiant à une puissance capable de la remplir elle détournerait de l'Empire turc des dangers formidables. Pour ces motifs, le gouvernement de la Heine propose aux puissances réunies que le congrès statue que les provinces de la Bosnie et de l'Herzégovine seront occupées et administrées par l'Autriche-Hongrie. « Congrès de Berlin, protocole 8.
(2) Bochkovitch. La mission du peuple Serbe : Gnhrw\ Chuvmcs, Laveleye, Revue des Deux-Mondes, 1er juin. d3 juin, !«'' août 1883.
(3) Traité de Berlin, art. 25.
l'Europe à rAiilriche (1), discussions inutiles. Dès le traité de Berlin toutes les puissances et même la Turquie savaient bien à quoi s'en tenir [2). Elles avaient tacitement consenti à une annexion dég-uisée, elles savaient que la Bosnie et l'Herzégovine, tombées dans les mains de l'Autriche, y resteraient, et, lorsque trois ans plus tard (en 1887), le gouvernement autrichien faisait passer une loi soumettant les Bosniaques et les Herzégoviniens au service militaire (( poui- la défense de la monarchie » (3), ce qui consacrait l'union délinitive de ces provinces à l'Autriche, personne, pas même la Turquie, dont cependant une convention du 8 avril 1879 sig-née par l'Autriche reconnaissait formelle-
(1) IJrunswiclv, Traité de Berlin annoté et commenté : Spialaikovitcli. La Bosnie et l'Hercéf/orine.
(2) V. Neuinann. L'empire austro-hongrois. La Bosnie et l'Hercéf/orine. Berne de droit international. 1879, t. XI. — En sens contraire, M. Spalaïlcovitch afïii-nie que tout en confiant l'administration de la iiosnie et de THerzegovine à l'Autriclie, l'Europe entendait sauvegarder l'intégrité de l'Empire ottoman, et pour le démontrer, il s'appuie principalement sur les déclarations de lord IJeaconstleld au l^arlement anglais ; mais, comme nous l'indiquons plus loin, la sincérité de Disraeli en celte circonstance est extrêmement suspecte. Il avait à se défendre contre ses adversaires politiques qui lui reprochaient le démembrement de la Turquie, et, pom- soutenir qu'au contraire il l'avait défendue, il ne reculait devant aucun sophisme. Il faudrait, d'autre part, lui supposer une bien grande naïveté, pour affirmer que, voulant n'autoriser l'Autriche qu'à une occupation provisoire, il n'a pas même soulevé la question de la durée de l'occupation. Au fond, sauf l'Italie, toutes les puissances consentaient à l'annexion; et la colère soulevée en Italie par les dispositions du traité de Berlin, concernant la Bosnie et l'Herzégovine, montre bien que cette puissance ne s'abusait [las plus que les autres sur leur véritable caractère.
L'Autriche cependant n'a pas, il faut bien le reconnaître, de titre formel et. si les intenlions des puissances changeaient, elles auraient le droit strict, au nom même du traité de Berlin, d'exiger l'c'vacuation de la Bosnie el de rilerzc'govino.
i-i) Depuis longtemps d('jà les journaux de Vienne réclamaient V I annexion de ces provinces auxquelles nous ne renoncerons désorinais à aucun pi-ix o. L;i i'('sislanco de la Hongrie seule empêchait l'annexion. Voir Daniel, Année politique 1.S85. Portefeuille diplo- VKttiiiui'. Iji loi militaire en liosnie et llerzéijovine, t. VI. ]). ±i\.
ment les droits de souveraineté (1), ne songea à protester et la seule opposition que rencontra l'Aulriclie vint de ses nouveaux sujets, peu satisfaits d'avoir à supporter les charges d'une domination dont ils ne connaissaient encore que les avantages.
Les régimes particuliers auxquels l'Europe avait soumis les provinces de Roumélie orientale, de Bosnie et d'Herzégovine devaient donc avoir pour conséquence directe la perte pour la Porte de ces deux provinces. L'Europe ne les lui enlevait pas de façon t)stensible, comme les territoires donnés à la Serbie et au Monténégro, ou comme ceux dont elle formait la Bulgarie, mais elle savait pourtant que jamais l'Autriche n'évacuerait la Bosnie ni l'Herzégovine, et aussi que la Uoumélie orientale, rendue semi-indépendante, profiterait de la première occasion pour s'émanciper tout à fait. La Turquie ainsi mutilée, le Sultan ne conservait d'autorité effective que sur ses sujets d'Asie Mineure et que sur une partie des populations de la Turquie d'Europe; et là encore le congrès intervenait, sinon pour su})primer. du moins pour restreindre sa puissance.
Aux nationalités de l'Empire ottoman qui avaient supporté sans se révolter la domination turque, soit parce que h'ur petit nombre ou leur position isolée au milieu de populations nmlsulmanes fidèles ne leur permettait pas d'espérer le succès de leur révolte, soit encore parce que, souffrant moins de l'oppression, elles n'avaient pas encore eu de raisons sérieuses pour tenter de se constituer en États indépendants, le traité de Berlin accorda une administration intérieure semi-autonome et des avantages
(1) Les gouTernenients (rAnlriclie-Hongrie et de Turquie sV'taienl réservés le droit de s'entendre sur les détails de l'occupation décidée par le trait(' de Ikrlinja convention du 21 avril 1879 régie ces diHails. Texte : Holland, The europeaa concert in theEastern question, p. 356.
pi'opoi'Lioimt'S H leurs désirs et h leurs besoins. Chrétiens (le la Turquie dEurope, Cretois, Arméniens obtinrent ainsi un syslènie de réformes (|ui devait assurer leur sécurité et les sousti'aire en ])arlie à l'arbitraire des fonctionnaires ottomans.
I. Le Sultan conservait ladministration directe des provinces de la Turquie dEurope. Elles comprennent la Thrace,la Macédoine, lAlbanie, l'Epire, ou plutôt, car ces noms de provinces ne correspondent à aucune division réellement existante, ni géographique, ni administrative, les sept vilayets de Constantinople. Andrinople. Salonique, Monastir, Kossovo, Scutari d'Albanie et Janina.
(Teùt été une lâche trop lourde pour les plénipotentiaires réunis à lierlin que de déterminer exactement sur l'heure le régime qui convenait à ces provinces. Tout y est confusion: dix races mêlées les peuplent: selon les districts, la religion, les mœurs et aussi les revendications et les vu'ux des habitants changent (Ij.
Les membres du congrès de Berlin résolurent de leur appliquer le système de décentralisation administrative auquel ils s'étaient arrêtés comme le plus propre à sauver laTurquie et à satisfaire partout les vœux des populations. Ils prescrivirent à la Porte d'introduire dans les diverses provinces des « règlements adaptés aux besoins locaux » qu'élaboreraient « des commissions spéciales au sein desquelles l'élément indigène sera largement représenté » (art. 23). Le congrès tenait compte ainsi de la diversité de vcjf'ux des dillerentes populations et permettait à chacune d'adopter le régime qui conviendrait le mieux à ses besoins.
Il reconnaissait ne pouvoir déterminer à l'avance quelles étaient les réformes les plus désirables, ni donner sur ce
(I) Aous avons cru devoir reporter un examen plus (tétaillé <lo la M;u'('(loine. de son ])iissii et des races qui la peuplent au cha[)itre : (Jueslion uiacéilonienne. Il est dillicilc en effet de séparer celte élude de celle des rivalilés ([ui agitent aujuurd"liui ce pays.
point aucune indication à la Turquie : c'est pourquoi il réservait à des délég-ués de l'Europe, qui auraient le temps d'accjuérir les connaissances nécessaires et de recueillir les Vd'ux des populations, le droit de contrôler le résultat des travaux des connnissions. « Les projets d'org-anisation résultant de ces travaux seront soumis à l'examen de la Sublime Porte qui, avant de promulguer les actes destinés à les mettre en vigueur, prendra l'avis de la commission européenne instituée pour la llouinélie orientale. »
En outre, les mendjres du congrès indi(juaient jusqu'à quel point ils demandaient l'mdépendance administrative pour ces provinces. Ils stipulaient de la Turijuie qu'elle leur accorderait, sauf en matière d'impôts, des privilèg-es analogues à ceux qu'avaient obtenus les Cretois après leur révolte de 18G7.
C'était la dépendance politique, mais l'absolue liberté municipale, l'égalité des religions et la diminution du nombre et de l'autorité des fonctionnaires ottomans.
11. Le traité de lierlin fut moins généreux pour la Crète, Elle forme le buitième vilayet de la Turquie d'Europe, mais toujours elle a été soumise à un régime distinct. A comparer simplement les privilèg-es que le traité accorde aux Cretois et ceux qu'obtiennent les babitants des autres provinces de la Turquie d'Europe, les Cretois semblent favorisés ; mais si l'on tient compte de la situation spéciale de la Crète, des voeux de ses babitants, des principes qui sendjlent en général avoir guidé les membres du congrès, on reconnaît que les plénipotentiaires des puissances n'ont pas traité les Cretois comme ils eussent pu s'y attendre. L'Europe n'a fait que confirmer aux Cretois des avantages que par leur énergie ils avaient depuis longtemps conquis, il eût été plus juste de les g-ratifier d'un régime analogue à celui de la Roumélie orientale.
Les Cretois, en etfet, avaient fait plus d'efforts pour reconquérir leur indépendance qu'aucune des populations dont le traité de Berlin réglait le sort.
Tls avaient (]i^j)uis long-temps exprimé leur volonté d'être libres et avaient combattu pour la liberté: ils n'obéissaient à la ïurcjuie que contraints par la force, et il eût été à la fois équitable et habile de se rendre à leurs vœux et de ne pas attendre de nouvelles révoltes pour leur donner Tindépendance. Mais les Cretois n'étaient protég-és par aucune des grandes puissances, plusieurs au contraire avaient intérêt à les maintenir sous la domination ottomane.
Montagneuse, couverte de forêts, lile de Crète, avec ses pics escarpés, ses défdés étroits, ses gorges profondes, est une citadelle naturelle presque imprenable. Retranchés dans les massifs centraux de l'ile, ses habitants ont souvent défié l'effort de troupes supérieures en nombre, mais dont les forces étaient toujours en partie paralysées par le désavantage de la position et par l'ignorance du terrain.
La race qui peuple le pays est digne de lui. Peu noml)reux. les Cretois ne sont pas aujourd'hui plus de 273.000 dont seulement 230.000 chrétiens (1), mais leur énergie supplée à leur petit nombre. Souvent asservis, ils vendirent chèrement chaque fois leur liberté et toujours, après l'avoir perdue, ils cherchèrent à la reconquérir. (( Pour défendre ses lois et sa liberté, dit Montesquieu, la Crète opposa aux Romains plus de résistance que les plus grands i-ois. » Depuis la conquête romaine, elle lutta avec le même courage contre les nmsulmans. les empereurs grecs de Constantinople, les Vénitiens (2), ses maîtres
(1) Cl", \ivien i\c Sl-Marliii. Dict. <Ie g (^of/ rapide tinirerselle : Beliiii el WagiKM-, Caslonnel des Fosses. Contra : Laurent. La question Cretoise. Renie des Deux-Mondes, 1er juin 1878, évalue les Cretois à :20(».00() environ; Ubicini, État présent de l'Empire ottoman, à 220. OUO dont 50.000 musulmans ; les recensements officiels de 1887 donnent un (diilTrc de 294.192 habitants dont 2(34.781 chrétiens orthodoxes et 88.487 musidiuans.
(2) Tombée en 1204 eu Ire les mains des croises, lors de leur partage de l'Empire d'Orient, la Crète fut cëdëe par son nouveau roi, le niarquis de Montferrat, ji la république de Venise. Les Cretois, de ce jour, furent en perpétuelle révolte contre les Vénitiens qui par leurs
LES NxVTIOXALITÉS 93
successifs. Reconquise eu IGGO par les Turcs après une guerre sanglante, la Crète n'a pu depuis secouer leur domination, mais elle ne l'a jamais non plus complètement acceptée et les Turcs ont dû renoncer à forcer lîle dans tous ses obstacles et notamment à occuper les districts montagneux de Sphakliia et d'Apokorona (1).
Cependant, sauf une insurrection suscitée en 1767 par la Russie, alors en guerre avec la Porte, et qui fut sévèrement réprimée, les Cretois, jusqu'au jour de la révolte de la Grèce, ne tentèrent pas de lutter contre les forces supérieures de leurs oppresseurs. Lors même que la Grèce se révolta, isolés dans leur île, oubliés par les organisateurs de rinsurrection, laissés sans armes et sans secours, ils ne participèrent pas tout d'abord au mouvement qui entraînait la Grèce et la Macédoine. Le fanatisme musulman les lit sortir de leur torpeur. Irrités des succès des Grecs, les musulmans cherchaient partout où ils le pouvaient à se venger sur leurs coreligionnaires. Les massacres commencèrent en Crète. Plutôt que de se laisser égorger sans se défendre, les Sphakhiotes coururent aux armes ; bientôt ils furent imités de tous leurs compatriotes, et leur enthousiasme pour la guerre qui commençait devint tel qu'il surpassa celui des Grecs de la péninsule eux-mêmes (2).
Dès 1822, le gouvernement insurrectionnel grec avait envoyé en Crète un de ses représentants afin d'organiser
exactions leur faisaient regretter la domination turque. V. Daru, Histoire de Venise.
(1) Cf. De la Jonquière, Histoire de l'Empire ottoiuan : Caslonnet des Fosses. La Crète et l'hellénisme: Luciano Mariant, Nel regno di Minasse. Xuova antologia, octobre 1896; Beulë, L'île de Crète et la question d'Orient, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1867.
(2) Pour les détails, Gervinus, Histoire du xi\fi siècle, Le soulèvement des Grecs, tome XII.
Un an suffit aux Cretois pour chasser presque entièrement les Turcs de l'île et ils en restèrent à peu près maîtres jusqu'en 1821, Ibrahim descendit alors en Crète à la tète d'une année et sulgugua les Cretois, sauf les Sphakhiotes. qui continuèrent la lutte dans leurs montagnes jusqu'au traite d'Andrinople.
94 l'HK.MIKIiK PAHTIK. CHAI'ITHE II
I lie ( 1). i)"ac('()i-(l avec les (^rélois, il la rcyanlail cuiiimo faisant dorénavaul ])arlie delà (rroce. Mais, à la conférence (le Londres, les puissances prolectrices ne ratilièrent pas les désirs des insurgés. Quoi(|ue les représentants des puissances eussent promis aux Ci'étois d'intercéder en leur laveur (2). (juoi(|U(' la [''rance se fût un moment montrée disposée à recoimaitre leur indépendance, devant lOpposition de l'Angleterre, qui peut-être avait déjà des vues sur la Crète, la France et la Russie se refusèrent, malgré les représentations de (^apo d'istria. à prononcer l'union de la Crète à la Grèce (3) et elles la replacèrent sous la domination turque (4).
De ce jour, il ne devait plus v avoir de paix en Crète. De race hellène (5), les Cretois désirent revenir à la patrie connnune : les Grecs ne se résignent pas à abandonner « le plus beau rameau du tronc puissant d Ilellas » (6).
Les premiers se révoltent sans cesse, les seconds les encouragent et les soutiennent.
!)eux ans après la proclamation de rindéjiendance, lorsque les ])uissances oftVirent au prince I^éopold la couronne de Gi'èce. il mit pour condition de son accejjlation la cession de la Crète à la (irèce. Pour la seconde fois, l'Angleterre empêcha l'Europe de consentir à cette union. « Je me hasarderai à prédire, dit à cette occasion Lord Palmers-
(1) <;r. (1. IMiilai'rlos, Les i/isum'cfioiis ilr Crèfe. Revue des questions t/iplomafi'/ues et ro/o/tiii/es. niai 1897.
(2) (;r. Delonclc. La (/iiestion Cretoise. Uerue encii(l<)iié(li<me, mai 1897.
(:{) V[)silorilis. The situation in Crète. (UtntemjHrrarij review, sept. 1890; (Jci'viinis. Histoire du \i\'' siècle.
(4) Protocole (lu ï> IVvricr 18:50.
(5) Divers aulcui-s soiilieiiUL'iil (|iio les (Irelois. ayant e('lni|i|ié aux invasions slaves que snhil la (irrcc. on! seuls \\\\ conservei' li' type iiellène [)i'iniitir (V. (l;M-viniis. Laurcnl , l']iis('e lîeclns). mais en (livie, connue dans (oui le resl(> de celte partie d(> TOrienl. les invasions ont été assez nond)i-enses pour l'aire regarder cette allirmalion connue liardie.
(G) .\. Uliisos-Rhanyal)e, Jai Veille.
LKS NATIONALITÉS 95
louau parlciiiciil anglais, que si la Cr'Mo n'est pas annexée à la Grèce, nous aurons la guerre dici peu (1) ». La prédiction ne tarda pas à se réaliser et la guerre s'alluma en Crt''te i)Our ne plus s'éleindre. En 1831. une première insurrection éclata à l'occasion de la cession par la Porte de la Crèle à IKiypte; en 18.33. lors de l'avènement du roi Othon au trône de Grèce, les (irétois se soulevèrent à nouveau et ils demandèrent leur union Ti la Grèce (2): en 18iU, nouvelle insurrection soutenue vig-oureusement par la Grèce et molivée, celte fois, par la rétrocession de la (^rète faile par l'Egypte à la Turquie; en 1838, autre insurrection des Cretois (jui réclament des réformes de la Porte; en 18()7 enlin, éclate une dernière révolte, plus terrible (jue toutes les précédentes.
La Porte, (jui désespérait de venir à bout de la résistance des insurgés, s'était résignée, en 1858, à traiter avec eux; elle leur avait accordé le droit de poiler des armes, elle avait reconnu l'égalité des chrétiens et des musulmans en matièi-e religieuse et civile, et elle avait consenti à une diminution des impôts (3).
Mais les Cretois réclamèrent en vain pendant les années suivantes l'exécution des promesses qui leur avaient été faites (4). Le Divan ne répondit à leurs protestations que pour les menacer de les traiter en rebelles, c'en était trop, ils reprirent les armes.
a Animés du sentiment do la grandeur et de l'unité « nationales, disait un manifeste publié le 12 août 1866 à « Prosneron, confiants en la justice dc^ notre cause, nous « proclamons baciliment devant Uieu et devant les hommes « notre ardent désir de nous voir réunis à la Grèce notre (( mère commune ^5) ». Le peuple grec secourait les révoltés
(1) Potel. Aperçu historique des affairas d'Orient.
(2) Cf. IJilvélas, La Grèce b\icantine et tnoderne.
(3) Cf. Mariant . Nel reyno di Minasse.
(4) l'i^tilion (les Cretois au Sultan, Lirre jaune di^ 1867. n« 8. |». 284.
(5) Cf. SIroil, La question Cretoise, Revue générale de droit international pub/ir. y,\n\iQv 1897.
96 TREMIÈRE l'ARTIE. — CHAPITRE H
avec entliousiasMie. le gouvernement leur accordait ostensiblement son appui, des volontaii-es partaient en foule pour la Crète (i). Les puissances européennes elles-mêmes semblèrent un moment s'intéresser à la cause Cretoise et disposées à écouter les vœux de la Gi'èce. « Cédez aux (( Crées, disait le prince Gortchakofl", celte île que vous ne « saurez conserver..., prenez ce parti sans tergiverser car « cluKjue goutte de sang versée par vous creuse un abîme H quil vous sera impossible de combler plus tard (2) ».
La France, alors entliousiaste du principe des nationalités, et qui i-ecliercliait lamitié du cabinet de Saint- Pétersbourg-, paraissait prête à appuyer cette politique. Le ministre des affaires étrangères disait à la (.liambre des députés: « La Crète est un pays perdu pour la l\irquie. Le Sultan ferait mieux d'accepter francbement ce résultat, que daccorder des concessions et des privilèges qui ne réussiraient point à réconcilier les Cretois avec la domination ottomane (3). »
L'Autriclie se montrait non moins favorable au projet de l'annexion de la Crète à la Grèce (4). Seule 1" Angleterre, fidèle à ses traditions, soutenait le Sultan.
Mais les vues de la France et de rAutricbe cbangèrent brusquement.
La Prusse, trop forte depuis Sadowa, menaçait TAutricbe et commençait à inquiéter la France (^j). Dans le but de la contenir, Paris et Vienne faisaient des avances à Saint-Pétersbourg. La Russie, attacliée par une entente
(1) Arrh. dipL. 18o9, p. 13i4 ('iiiliiirijueniont de volunlaircs ot de fanons tires des arsenaux grées pour la (Irète, p.luiT enil)anpienicnt de mille volontaires pour la Crète, p. 1530 agissements des comilès lielli'uifjues.
(2) « Kn admellaiil ipie vous parveniez à v rétablir \nniv quelque temps faulorilé du Sidlan. disait-il dans une autre occasion, re ne serait (pie sur un las de ruines et un momeau de cadavres. »
(3) Cf. Séance de la Chambre du S juin 1808, discours de M. Jules Favre. Moniteur universel du 9 juin.
(4) V. dépèclie de M. de Beust. dans Klaczi Ivo, Deux chanceliers.
(5) Affaire du Luxembourg.
secrète (1) à la Cour Je Berlin, ne tint aucun compte de ces sollicitations et manifesta même ouvertement ses sentiments d'hostilité envers TAutriche. Cette attitude de la Russie eut pour conséquence un revirement complet dans la polili(jue des cabinets de Paris (2) et de Vienne ; ils s'unirent à rAngletei're pour soutenir la Porte, qui répondit par lin de non-i'ecevoir absolue aux demandes présentées par la Russie (^20 octobre 1867).
Quoique soutenus énerg-iquement par les Grecs, les Cretois épuisés par deux ans de lutte avaient perdu courage. Des renforts de volontaires, des envois d'armes et de nmnitions leur permirent encore quelque temps de soutenir la lutte, puis ils firent leur soumission et se rendii'enl à merci. L'Europe conseilla au Sultan Tindulg^ence.
Les cabinets se demandaient alors si une réforme générale de la Turcjuie ne devenait pas nécessaire. Le gouvernement turc craignait l'intervention européenne ; il saisit l'occasion qui s'offrait à lui de faire preuve de son bon vouloir, et le 8 janvier 18G8, il promulgua un règlement organique qui accordait aux Cretois d'importants privilèges (3). Cette charte leur refusait la liberté politique, mais par contre, leur accordait la liberté nmnicipale. Un gouverneur nommé par le Sultan (règlement organique, art. I) doit administrer l'île avec le concours do deux conseillers, l'un chrétien, Tautre musulman. Une assemblée, sorte de conseil général composé de délégués envoyés par les divers districts, doit se réunir annuellement pendant quarante jours afin d'étudier les modifications et améliorations à introduire dans l'administration intérieure ; chacun des cinq districts en lesquels l'île est divisée aura également son conseil mixte, composé de chrétiens et de musulmans. Les juges des tribu-
(1) Cf. Une très intéressante lettre de M. Benedetti du 5 janvier 1868. Klaczclvo, Deux chanceliers.
(2) V. Séance de la Chambre du 8 juin 1868.
(3) V. Livre bleu anglais, 1868^ p, 67.
naux seront élus par les habitants et seront chrétiens dans les districts peuplés exclusivement de chrétiens, chrétiens et musulmans dans les districts de population mixte. Les seuls tribunaux mixtes connaîtront des alï'aires entre clirétiens et musulmans Les Cretois nauront enhn aucun impôt direct à payer à la Turquie.
La question Cretoise ainsi réglée, la Porte se tourna du coté de la Grèce. Il lui fallait à tout prix, si elle voulait pacifier définitivement la Crète, mettre lin aux intrigues du gouvernement hellénique.
Au mépris le plus évident de toutes les règles du droit des gens, la Grèce n'avait cessé, depuis le commencement de la lutte, de secourir les insurgés et de les encourager à la résistance. La Porte avait fait de sérieuses représentations au cabinet d'Athènes, elles étaient restées sans effet. Irritée, elle se décida eniin à passer des menaces à l'action et fit bloquer le Pirée par sa flotte.
Soutenu par l'enthousiasme populaire, le gouvernement grec ne voulait pas céder ; heureusement une intervention de l'Allemagne empêcha le conflit : la Turquie et la Grèce consentirent à s'en remettre aux décisions dune conférence internationale, réunie à Paris, qui donna tort à la Grèce et lui recommanda d'observer à l'avenir un peu plus scrupuleusement les principes du droit des gens dans ses rapports avec la Crète et la Turquie.
La constitution accordée par le gouvernement turc à la Crète, si elle avait été appliquée d'une façon vraiment libérale, n'eût sans doute pas pleinement satisfait les Cretois, mais elle leur eût du moins donné une bonne administration, et elle leur aurait permis d'attendre avec patience le jour de l'indépendance.
Mais le gouvernement ottoman ne voulut pas appliijuer le règlement qu'il avait promulgué : la guerre de 1870 avait détourné l'attention de l'Europe des affaires de Turquie, les Turcs n'avaient plus à craindre son contrcMe et ils ne redoutaient pas une révolte des Cretois, trop affaiblis par
doux ans do combats pour songer à se soulever de nouveau. Le^ Cretois solliciti'rent en vain l'exécution de la nouvelle charte; jusiju'en 1876 la Porte n'écouta pas leurs réclamations.
La guerre lurco-russe de 1876, les victoires de la Russie et lallaiblissement de la Turquie, réveillèrent les espoirs des Candiotes. Ils réclamèrent l'exécution des conventions do 1867. augmentées de privilèges nouveaux; lors(|u'ils virent leurs pétitions repoussées, ils prirent immédiatement les armes et exigèrent la reconnaissance de leur autonomie sous un simple lien de vassalité. Sur le refus du Sultan, l'assemblée générale créloise promulgua, le 3 janvier 1878, un décret (jui prononçait la rupture a\ec la Porte (art. 1") et priait les puissances de « prendre en considération les déclarations solennelles des chrétiens de la Crète et les luttes liéroïques soutenues par eux en 1821, en 1841 et en 1866 ».
La Crète voulait obtenir de lEurope sa réunion à la Crèce. « La Crète ne peut jouir d'une tranquillité de (jiiehjue durée ni jamais prospérer, si elle n est réunie à la Crèce à la(|uelle la raltachentdes liens indissolubles (1). »
Le représentant de la Grèce au congrès de Berlin demandait de son côté aux plénipotentiaires de prononcer l'union. Mais l'Europe n'était pas disposée à satisfaire aux v(oux exagérés des Grecs qui réclamaient, outre la Crète, les provinces de Thessalie et d'Épire. Elle crut faire assez pour la Grèce en rectifiant sa frontière du côté de la Thessalie, et assez pour la Crète, en stipulant de la Tui'(juie(2) quelle <( appli(|uerait scrupuleusement à l'île le règlement organique de 1868, en y apportant les modifications qui seraient jugées équitables ».
Le ti'aité de lîerlin n'améliorait donc en rien la situa-
(1) Mémoire de l"iissenil)lec Cretoise iiiix repri'sentanls des puissances du 2 juin 1878.
(2) Traitii de Berlin, art. 23.
tionde la Crète; il recommandait simplement à la Tur(juie l'exécution d'anciennes promesses quelle avait déjà éludées et qu'elle éluderait sans doute encore, puisque aucune disposition spéciale ne soumettait son action en Crète à une surveillance de l'Europe semblable à celle qui avait été au contraire stipulée pour les autres provinces de l'Empire.
Quant aux demandes de réformes nouvelles, faites par les Cretois, l'Europe n'y répondait que par cette phrase vague : « en apportant au règlement organique de i8t)8 les dispositions qui y seraient jugées équitables ». Jugées équitables par qui? l'Europe ne le dit pas. Est-ce par les Cretois, est-ce par la Turquie? Si l'on s'arrête à celte dernière liypothèse, ce que les Turcs jugeaient équitable c'était sans doute de restreindre les anciennes concessions et non d'en accorder de nouvelles.
Heureusement pour les Cretois et aussi pour la tranquillité des puissances, l'Angleterre obtint de la Porte, par une convention spéciale, des conditions plus satisfaisantes. Sur la demande des insurgés, elle intervint en leur faveur; le gouvernement turc écouta ses conseils, et signa en octobre 1878, avec les Cretois, une convention connue sous le nom de « Pacte Ilalepa » qui donnait, en partie, satisfaction aux vd-ux des insurgés et qui allait l'amener la tranquillité dans l'île pour quelques années.
in. Les plus riches et les plus importantes provinces de l'ancien royaume d'Arménie, aujourd'hui partagé entre la Turquie, la Russie et la Perse, sont entre les mains des Turcs. Elles s'étendent sur les hauts plateaux qui forment la partie supérieure du bassin de l'Euphrate et le bassin du lac de Van. Situées entre la mer Noire, le golfe Persique et le golfe d'Alexandrette, les avantages de leur position, leurs richesses naturelles en feraient des pays fortunés (1), si elles étaient exploitées par un peuple
(1) (]r. Aznini, Die œkoaomische Lage der Arménien in der Turkei, Sainl-Pélersbourg, 1879.
LES NATIONALITKS 101
actif et intellig-ent. Mais leurs premiers maîtres, les Arméniens, sont aujourd'hui disséminés dans le pays^ au milieu de populations oisives. Soumis au régime écrasant de la Porte, ils ont pris les défauts qui caractérisent les races éprouvées par une trop longue servitude. Ceux d'entre eux qui habitent les villes, marchands pour la plupart, ont su gai'der leur vivacité d'intelligence et leur activité ; les paysans, cultivateurs ou pasteurs, se sont endormis dans la paresse et l'ignorance (1).
Mais ces vices, nés avec la servitude, périraient en grande pai-tie avec elle ; et, entre les autres races apathiques ou sauvages qui peuplent les provinces turques d'Asie Mineure, les Arméniens semblent bien être aujourd'hui les seuls capables de régénérer le pays et de lui rendre son ancienne prospérité. Dès que le sort leur permet de s'élever un peu au dessus de la condition inférieure oîi la conquête turque les a placés, ils retrouvent toutes les qualités de leurs ancêtres. Intellig-ents, industrieux, âpres au gain, actifs, souples et tenaces, ils sont dans l'Asie Mineure les intermédiaires oblig-és de tous les marchés, et ils réussissent à s'y constituer des fortunes, malgré les impôts exagérés qui les frappent.
Hors de leur pays, encore plus leur habileté se révèle. A Constantinople, ils se font banquiers, administrateurs, fonctionnaires ; toutes les premières places du gouvernement égyptien leur furent un moment confiées (2).
En Russie, beaucoup occupent de hautes positions et
c'est à la souplesse, à la diplomatie propres à ceux de sa
race que le plus illustre d'entre eux, le général Loris Mé-
likoff, le héros du Caucase, le vainqueur de Kars, dut
d'exercer pendant plusieurs années, sous le règ-ne
d'Alexandre II, le pouvoir suprême (3).
(i) CI'. P('i'c (le Damas. Coup d'œil sui^ l'Arménie. Lyon, 1887. Bureau des missions catlioli(iues.
(2) Cf. Selim l^^aris, The décline of t/ie british prestige intheEast.
(3) Meleliior de Vogué, Spectacles contemporains. Le général Loris-Mélikoff. Il était communément appelé « le diclateur ».
Partout à rétrangor, des Arméniens émigrés perpétuent les hautes traditions historiques et littéraires de leur patrie. Ils sont, comme leurs pères, historiens, grammairiens et poètes. A Venise, ils ont fondé le monastère des Méchitaristes qui continuent les travaux scientilicpies de leurs ancêtres et travaillent pour leur nation en gai-dant à la lanaue arménienne, son ancienne pureté.
Tous ces hommes, habiles, énergiques, instruits, ont conservé Tespoir de voir Tantique Arménie un jour renaître.
Deux obstacles les arrêtent : la domination turque qui pèse sur leur pays et leur petit nombre. Noyés au milieu des autres races qui ont successivement envahi leur sol. les Arméniens ne forment pas au total le quart de la population de lAsie Mineure (1). « Nulle part on ne discerne dans ces provinces un point où cette malheureuse population soit en majorité, et où elle puisse former un centre autour duquel s'opérerait la constitution d'une certaine autonomie (2). » Il n'y a donc plus aujourd'hui d'Arménie, et il semble impossible qu'il y en ait de nouveau une. dans l'avenir. Mais, depuis des siècles, la race arméniennt' a donné un tel exemple de vilalilé. elle a si bien résisté aux catastrophes successives qui auraient dû l'anéantir qu'on ne peut, devant son énergie, entièrement désespérer de son avenir.
C'est une histoire étrange que celle de l'Arménie. Ses historiens nationaux font remonter à l'an 2330 avant
(1) Cr. nocmnents e( slalistiquos divers. Discours de M. Hanolaux, ministre des affaires étrangères, du 3 noveinl)re 189G.
l.a l'aihle proportion de la [)npulation arménienne est reconnue d'ailleiu's par tous, il est plus dillicile de l'évaluer exactement. Les ajtpréciations sur leur nomlire loial varient de trois à six millions et en ce ipii concerne les seuls Arnu-niens de Turi[uie, île 473.000 (Lirre jaune de lf<96 sur les aiïaires d'Arménie) à 3.500.000. Jean Broussali. V. également Curlis, Lettre au Times. 0 janvier 1S77, \\ncini, l{olin-.lae(7uemyns, E. Reclus, I']ngelliardt.
(2) Discours de M. Hanolaux, ministre des alTaires élrangcres, du 3 novembre 1896.
J.-(k (1) la date de la fondation du royaume d'Arménie; et sans lui donner des origines aussi reculées, il est certain (ju'on trouve trace de son existence de toute antiquité. Converti au christianisme au m*' siècle de notre ère, il fut en partie conquis au x" siècle par les Grecs de Byzance. Quel(jues Arméniens se retirèrent en Cilicie; là, ils fondèrent un nouveau royaume indépendant dont les derniers rois, de souche française, furent des Lusignan et qui tomha lui-même, au xiv'^' siècle, sous les coups des musulmans d Egypte. De ce jour, IWrménie fut une proie que se disputèrent les Égyptiens, les Perses et les Turcs. Elle fut le champ de toutes leurs hatailles jusqu'au wii*^ siècle, oii ils se la partagèrent définitivement.
L'Arménie, en voyant naître une Russie puissante en face de la Turquie, eut un moment l'espoir de recouvrer son indépendance, elle demanda à la tsarine Catherine II son appui.
En 1828, la guerre ayant éclaté entre la Russie et la Perse, heaucoup d'Arméniens persans se révoltèrent et allèrent servir dans les armées russes ; mais la victoire du Tsar n'eut d'autre effet que de les faire partiellement changer de maîtres et de suhstituer à la domination chancelante des Perses, la domination plus méthodiquement sévère et plus étroite de la Russie (2).
Ainsi l'Arménie n'a pas même « joui de la tranquillité de la servitude » (3) ; son sol a eu à supporter les invasions de tous ceux qui convoitaient ses dépouilles. Les récits de ses historiens ne sont que lamentations (4) ; ses en-
(1) Broussali, L'Arménie, Reçue française de l'étranr/er et des colonies, mars 1<S9(); The Armenians and the Eastern question painpli. Lonil.. 1878.
(2) V. Lynch, The arnienian question, Comtemporar;/ rei'^iew, iS9i.
(3) Gil)hoii, cit. l{oliu-Jae(iueniyns.
(4) V. Lasdivcrtsi, Histoire de l'Arménie. Paris, 18(34: .1. Calholicos, Histoire de l'Arménie. Paris, 1831 ; Mose di Clioronese (Moïso de Khorî'nc), Storia delTArmenia. « 0 dcsolatioa, ô déplorable histoire, s'écrie Moïse de Khorène, eu coininençant son livre, conunent siip-
fants ont été décimés, les uns massacrés, les autres chassés de leur pays par la terreur.
A travers toutes ces vicissitudes, le sentiment national est resté pourtant chez eux toujours fort et vivace. C'est qu'un État peut être envahi et renversé, une nation peut être subjuguée et son nom peut disparaître de la langue des hommes, les sou^■enirs glorieux des ancêtres même s'efïacer puis s'évanouir de la mémoire de leurs descendants, jamais le peuple ne périra s'il garde sa langue et sa religion.
Dominateurs cruels, les Turcs laissèrent pourtant toujours aux populations qu'ils avaient vaincues, par orgueil, par tolérance ou plutôt par impuissance, une certaine liberté.
Le système de domination des Ottomans après la conquête présente une certaine analogie avec celui qu'adoptèrent en Gaule les anciens Germains. Les uns comme les autres étaient impuissants à s'assimiler les peuples vaincus en leur imposant une administration régulière qu'ils auraient été incapables d'organiser ; ils préférèrent s'établir au dessus des vaincus, et les maintenir dans l'obéissance par leur seule supériorité militaire en leur laissant leur organisation religieuse et sociale.
Ce système répondait aux idées politiques et religieuses des musulmans qui forment, en leur qualité de croyants, moins une nation qu'une caste religieuse fermée, où ils ne cherchent pas à faire entrer linfidèle, fût-ce en le convertissant ({). Ils ne savent établir leur domination que par la force ; ils ne veulent pas, par mépris pour ceux qu'ils ont conquis, procéder au travail d'assimilation (|ui seul assure la conijuête, et ils sont satisfaits lorsqu'ils
portci';ii-jo la viio ilo ios donloiirs! je pleure sur toi, Arinenio, je pleure sur loi! ,, Venise. tMlilion des Mécliitarisies, t844.
(I) Cctie règle giuu'rale comporle ni'annioins. il l'aul le reconnaître, de nombreuses exceptions.
obtiennent de leurs sujets l'obéissance et des tributs suffisants pour assouvir leur rapacité (1).
Lorsqu'en lolo l'Arménie tomba définitivement entre les mains de la Turquie et fut organisée en province, les Turcs lui laissèrent une constitution religieuse analogue à celle de Téglise grecque. Un patriarcbe siégeant à Constantinople a pour mission de représenter, au temporel, la communauté arménienne et de défendre ses droits vis-à-vis du gouvernement dont elle dépend. Ses attributions sur ce point sont semblables à celles du patriarcbe à la fois cbef national (rououça i niilel) des Grecs orthodoxes et chef suprême de l'église grecque. Mais, à la différence de ce dernier, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ne sont pas concentrés dans ses mains. Il est à côté de lui un autre pati'iarche, cbef spirituel de l'église arménienne, qui seul a le droit de consacrer les évèques; il siège au monastère d'Echmiadzin dans la ville de Yag-artchabad dans la province d'Ararat, aujourd'hui soumise à la Russie, et est le chef suprême de l'église arménienne (2).
A cette organisation religieuse qui garantissait déjà aux Arméniens une certaine autonomie vint, en 1862, s'ajouter une constitution civile. Pris d'un accès de libéralisme, le gouvernement turc faisait promulguer la « constitution nationale arménienne ».
Les dispositions pompeuses de ce document ne doivent pas abuser sur sa valeur pratique effective. Il accorda aux Arméniens des droits presque illimités, soit : un gouvernement central, des assemblées provinciales, et le droitde reviser leur constitution; mais il ne les empêcha pas d'être
(1) As-tu vu un Turc, disait un proverlie grec antérieur à la guerre fie rindependance, il te demande de fargent, en renconircs-tu un autre, il en demande encore Toùp/.ov slrhç, o/.rnzpv. Où.ît, y.c/.l a)Jov îtoîc, y.c/.i rjjjM Qù.u. Toujours en effet ils levèrent, conlbrmenienl aux prescriptions du Koran. de lourds tributs sur les chrétiens asservis.
(2) V. Ubicini, État présent de rEtnpire ottoman.
pillés cl volés, après comme avant. Ce n'était qu'un Je ces actes de faijade destinés à abuser la crédulité de lEurope (1).
Les pouvoirs (jue la constitution donnait aux chefs élus de la nation arménienne les mettaient du même coup dans la main du Sultan ; l'assemblée générale, organe solennel des volontés de la nation, se réunissait à Constantinople sous la surveillance directe du pouvoir ottoman ; elle était composée en majorité démembres nliabitant pas l'Arménie, ne soutirant pas les mêmes maux que leurs compatriotes, fonctionnaires du gouvernement ou ayant avantage à le ménager, et qu'il était facile de gagner par l'intérêt ou de dominer par la crainte.
Aussi, loin de s'améliorer, la situation des Arméniens de l'Asie Mineure, qui jusque-là avait été en somme supportable, devenait de jour en jour plus pénible {2). Ils souflVaient cruellement de la désorganisation croissante des services publics, conséquence des tentatives malheureuses du Tanzimat. Non seulement l'avidité des fonctionnaires avait cru, mais aussi l'audace des brigands que le g-ouvernement ottoman n'avait plus la force de contenir.
Ecrasés d'impiMs par les fonctionnaires qui, toujours à la veille d'être remplacés par quelque nouvel acheteur de leur charge, tenaient à rentrer au plus vite dans leurs dépenses et cherchaient à mettre à proht leur stage dans l'administration pour édifier rapidement leur fortune, les Arméniens étaient encore la proie des Kurdes (3). Habitants
(1) V. I'"n;.'elhar(ll, La Tiin/itie et le Tanzimat; liolin-.Iaoqiiemyns, Affaires d'Arménie. (Chronique des faits internationaux. Revue de droit international, année t887 : Satli Apcar. Mémoire sur la situation actuelle des Arméniens, Constanlinople, oct. 1876.
{H) liolin-Jafqueinyns. Victor lii-rard, La politique du Sultan.
(3; V. lo Rapport sur l'oppression des Arméniens présenté à l'Assemblée .Xationale Arménienne par la commission nommée à cet effet (1870-1871). V. aussi un sccon.l rapiiort (1X7(1), Lond. 1877, Le
des montagnes, brigands cherchant toujours à vivre au détriment des ])laines, ils prenaitmt l'habitude de lever sur les Arméniens un perpétuel Iribut (1). Pour n'être pas inquiétés dans leurs déprédations, ils s'entendaient avec les beys ottomans, achetaient leur connivence en leur cédant une part du butin . puis pillaient impunément, faisaient main basse sur le bétail et incendiaient les villages (jui leur résistaient (2). Rarement cruels sans nécessité, ils devenaient féroces à la moindre résistance (3); ils massacraient, brûlaient et se montraient dignes de leur nom de « hiup » (i). Les Arméniens étaient trop faibles pour se défendre contre leurs ennemis; ils ne pouvaient ni repousser les Kurdes, ni se révolter contre les Turcs; aussi mettaient-ils tout leur espoir dans l'Europe (5).
preniiei" rapport classo ](^s siijols de plaiiili' eu (juatre catégories al)us dans la perce[)li(m îles impôts. al)us (•((iinuis jiai" les fonctionnaires, non admission du lemoignage des elnv'tieus devant les tribunaux, violences des Kurdes.
(1) J^cs Arméniens doivent payer aux Kurdes deux impùls: le Haki et le Hafir. c<I^ors([ue le cultivateur armcuiien veut rentrer ses récoltes, vendre ses moutons, il est oblige de payer à ses puissants voisins le Ilatir [)our être protc'gé. c'est-à-dire pour cesser d'être vob'. » Denys Cocbin. Discours su/' iAnyiénif . Cliambre, '^ novendire 1890. l*our détails, Bérard, La j)()Ufiquc du Sultan et la Macérloine; Osman Bey, Les hrif/ant/s kurdes, Berue suisse, mars 1873; Atbelslan lliley, Christians and Kurds, Contemporanj review. 1889 ; Mi'fi l)islio[i, The s/iadow of the Kurd, Contemporanj review, 1891.
(2) Le[)sius, Za question d'Arménie. L'interrogatoire d'un Kurde par l'auteur est caractéristique. « Avez-vous souvent tué des Arméniens, en grand nombre ? — Oui, mais ce n'était i)as notre but; nous voulions du butin, non des vies d'hommes. — Les vies d'iiommes n'ont pas de valeur pour nous, seulement il faut bien quelquefois leur là(dier une balle pour les faire tenir tranquilles, quand ils s'avisent
de résister Nousavons aussi des bestiaux, mais ils ne nous donnent
lias beaucoup de peine, nous les confions aux Arméniens qui les soignent et les nourrissent.— Mais s'ils s'y refusent? — Kb bien, nous leur enlevons leurs moulons, nous leur brûlons leurs maisons, leur foin et leur blé et alors ils préfèrent ne pas refuser » etc., etc.
(3) Enquête de 1876. — Kolin-Jaequemyns.
(4) Kurd veut dire u loup » en lartare.
(5) V. Adress of armenian résidents in London to the Eastern question association. Lond., 1877: Lettres au Times 21, 30 sept., 13 nov. 1S7(J, G, 2i janv. 1877, 20 mars 1878 (J. IJry.'c).
Pendant la campag-ne do 1876, ils eurent plus que jamais à souffrir du fanatisme des musulmans, qui, exaspérés par leurs défaites (1), en tiraient veng-eance sur eux. Sans cesse menacés dans leurs biens et dans leur existence, ils appelèrent sur leur malheureux sort les regards des puissances et implorèrent leur secours.
L'Europe ne pouvait oublier les chrétiens d'Arménie. Ses intérêts le lui commandaient autant que ses devoirs d'humanité. L'importance stratégique de l'Anatolie, qui aux mains d'un maître puissant commanderait la Méditerranée, la mer Roug-e et Gonstantinople , la richesse et la fertilité du sol. Tintellig-ence et l'activité des habitants qui sauraient tirer de leur pays de véritables trésors, s'ils étaient soumis à un l'égime moins barbare, tout attirait sur cette région l'attention des puissances qui ont des intérêts en Orient et principalement celle de la Russie et de r Angleterre.
La Russie était déjà maîtresse d'une partie de l'Arménie, elle convoitait le reste. Au ti'aité de San-Stefano, les Russes avaient su se ménager la faveur des populations arméniennes et se réserver en même temps une occasion d'intervenir entre la Turquie et ses sujets; ils avaient appliqué, en Asie, le système qui leur avait jusqu'alors si bien réussi en Europe. L'article 10 du traité de San- Stefano était ainsi conçu : « Comme l'évacuation par les troupes russes des territoires qu'elles occupent en Arménie et qui doivent être restitués à la Turquie, pouri-ait v donner lieu à des conflits et à des complications préjudiciables aux bonnes relations des deux pavs, la Sublime Porte s'engage à réaliser, sans plus de retard, les amélioi-ations et les réformes exigées par les Arméniens et à
(1) Lelli-e de Therapia au Times 12 sept. 187G sur les massacres commis par les redits eu Asie Mineure, lettres de Fera du 23 janvier, 30 sept, cl (i mars 1877 sur lincendie de l\n"a et les pillages des Kin-des, lellr(! d'Erzeroum du l'''' oct. 1877 et Livre bleu. Turquie I, 4878, annexe au n» 287. lettre ('crile en juin 1878 par un arménien de Van à l'évèque de iiitlis.
garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens. »
Ces dispositions devaient causer de réelles in(juiétudes à TAngleterre, qui avait peur que la Russie, maîtresse de l'Asie Mineure, ne lui coupât la route de l'Inde. Elle soupçonnait les Russes de n'être pas étrangers aux manifestations de mécontentement des populations arméniennes, et elle craignait que le cabinet de Saint-Pétersljourg n'inaugurât en Asie une politique d'agitation semblable à celle qu'il avait suivie vis-à-vis des populations cbrétiennes de la Turquie d'Europe, et que par la suite il ne suscitât, à son jour, en Arménie, un mouvement insurrectionnel dont il lui serait aisé de tirer parti.
Elle savait que les populations de la Tui'cjuie d'Asie étaient en général peu attachées au Sultan et que ni Arméniens, ni Kurdes n'étaient de bien fidèles sujets. Les Arméniens auraient vu avec joie la chute de l'Empire ottoman ; les Kurdes ne songeaient (juau pilhige ; ci'oyants peu zélés, attachés à l'Empire seulement par de fragiles liens, ils ne seraient pas pour lui des défenseurs héroïques.
Le traité de San-Stefano enlevait à la Turquie les villes de Kars, le principal boulevard de l'Arménie, d'Ardahan et de Batoum. Le cabinet britannique appréhendait que ces villes ne devinssent des centres d'agitation d'où partiraient les émissaires destinés à soulever l'Arménie ; il redoutait aussi la plus grande proximité des nouveaux postes militaires russes; en quelques jours, les troupes concentrées à Kars pouvaient envahir l'Asie Mineure avant que les Turcs aient eu le temps d'organiser aucune résistance (1). Il n'était pas jusqu'au prestige moral qu'une conquête donnait à la Russie aux yeux d^s populations de l'Asie Mineure qui ne vint redoubler les inquiétudes de
(1) Y. Lynch. T lie armejiian question. Confemporarij revieiv,i89i; Wlieeler, Russians m Armenia, Fortniglahj revieir, 1877; Tallichet, La paix de Berlin, Revue suisse, août 1878 et La politique de l'Angleterre en Orient, Revue suisse, septembre et octobre 1878.
110 PHEMIÈRE l'ARTir:. CHAPITRE II
rAnglcU'iTe. « Alors mèine (1) quil serait certain que « lialoum, Ardahan et Kars ne deviendront pas la base d"où « parlii'onl des émissaires d'inlrii^ue. (jui sei'ont sui\is en « temps oj)porlnn par des ai-mées d'invasion, leur simple c( possession par la llussie exercera une puissante inlluenee « sur la désintégration des possessions asiatiques de la Porte. (( Étant un monument de la faiblesse de la défense d'un coté « et de l'agression couronnée du succès de l'autre, ces court quêtes seront considérées par les populations asiatiques « comme présageant la marche de Tliisloire politique dans « un avenir immédiat et stimuleront, par l'action combinée (( di' l'espoir et de la crainte, le dévouement à la puissance rt (jui s'élève et la désertion du pouvoir (jui est considéré (( comme tombant en décadence (2) ».
Aussi le premier soin de l'Angleterre, dans les négociations qui précédèrent l'ouverture du congrès de Bei'lin, fut de s'assurer (jue la Russie lui laisserait les moyens de contrebalancer son inlluenee en Asie Mineure. Dans l'entente amicale (jui intervint alors entre les deux parties, le cabinet de Londres ol)tint du gouvernement russe la promesse qu'à l'intervention de la Russie jiourrait t(nijours se joindre l'intervention de l'Angleterre.
« Les promesses pour l'Arménie, stipulées }iai" le traité préliminaire de San-Stefano , ne doiNcnt pas être faites exclusivement à la Russie mais à l'Angleterre aussi (3). »
Mais un tel engagement n'était pas pour l'Angleterre une garantie suffisante de ses intérêts, il lui fallait encore trouver le moyen d'en surveiller l'exécution.
Le gouvernement anglais entama des négociations
(1) Mémoire de LordSalislniry^ iMirei.un Olli(H\ 30 mai 1878, DAvi'il. Le Traitt' de Berlin.
(2) Ln liussie poun-ait en outre user eu Armt'uie de l'iiiilueuce du palriarclie d'[Mdunia(tzin ({u'elle lient sons sa di-pendance. V. l'èi'c Vernier, Le patriardiat arménien ; histoire religieuse de l\\rménie.
(3) Mémorandum précisant les points sur lesr/uels une entente a été établie entre les f/ouvernements de la llussie et de la (irandeliretafine, % 7.
LES NATIONALITÉS Ml
secrètes avec la Porte. Frappés d'épouvantes par leurs dernières défaites, les Turcs voyaient alors dans la Russie l'ennenii terrible et irréconciliai)le; ils étaient prêts à tout pour obtenir dans l'avenir une sauvegarde contre ses coups. L'Angleterre oft'rait sa protection, ils l'acceptèrent.
Lord Beaconslield remontra aux membres du DiNancjue (( la seule mesure (jui pourrait fournir un(^ garantie a substantielle jiour la domination ottomane dans laTurcjuie « d'Asie, et qui serait aussi essentielle après la reprise des « annexions russes, telles qu'(dles sont maintenant, serait un « engagement, de la part d'une puissance assez forte pour « l'accomplir, que tout nouvel empiétement par la Russie sur (( le territoire turc en Asie sera empêché par la force des (( armes... »
L'Angleterre consentait à être cette puissance : en ^change de ses loyaux services, elle ne demandait à la Porte (jue de souscrire à deux conditions : la ])remière était que le gouvernement anglais reçût <( l'assurance formelle de l'intention du Sultan d'introduire les réformes nécessaires dans le gouvernement des sujets chrétiens et autres de la Porte dans ces régions » : la seconde était la cession d'une position voisine de l'Asie Mineure dont l'occupation ])ar les forces anglaises « permettrait au g-ouvernement de Sa Majesté d'exécuter efficacement les engagements proposés ». L'ile de Chypre, ajoutait loi'd Salisbury, « })araît être sous tous les rapports la mieux appropriée à cette iin » (1).
La Turquie accepta ces conditions et le 4 juin une convention était signée secrètement entre la Porte et le g'ou-
(1) Trente ans avant, Disraeli dans Tancrcd (■(•rivait : « Les Anglais ont liesoin de Chypre et ils la [irendront connue compensalion, ils ne feront pas les affaires des Tares de nouvean poui' rien. Ils ont besoin d'un nouvean marché pour leurs cotons. I^'Angleterrc ne sera jamais satisfaite jusi^u'à ce que la population de Jérusalem porte des turbans en calicot. » D'Avril. Le traité de Berlin.
vcrnoiiient anglais, par laquelle celui-ci s'engageait à « sunir à S. M. I. le Sultan pour la défense des teri'itoires en Asie de S. M. I. le Sultan, par la force des armes » (1), à charge pour la Porte de consentir à roccupation de lile de Chypre par l'Angleterre et de s'engager à effectuer « les réformes nécessaires (à être arrêtées plus tard par les deux puissances) ayant trait à la honne administration et à la protection des sujets chrétiens et autres de la Porte qui se trouvent sur les territoires en question » (2).
Les Arméniens étaient ainsi protégés contre la Turquie par deux puissances. Dans le traité de San-Sfefano et dans la convention de Chypre, la Russie et l'Angleterre les prenaient concurremment sous leur sauvegarde. Ces garanties ne leur somhlèrent pourtant pas suffisantes. Ils se méfiaient de l'ainhition des Russes. Etre protég-és par eux, c'était ris(|u(ïr de tomher un jour entre leurs mains, et ils redoutaient une annexion (jui leur eût assuré la tranquillité, mais (|ui, par contre, leur eût enlevé le peu de liherté dont ils jouissaient encore.
D'autre part, ils n'avaient pas une conliancc ahsolue dans la protection ang-laise. Connaissaient-ils même, avant les discussions du congrès de Berlin, la convention de Chypre ? Ceci est déjà fort douteux, la convention entre l'Ang-leterre et laTur(|uie devait rester secrète et il semhle que ce secret a été gardé. Mais quand hien même les notables de la nation arménienne auraient été avisés des dispositions de cette convention, ils avaient raison de n'en être pas pleinement satisfaits. Les Anglais s'étaient emparés de Chypre qu'ils reg-ardaient comme une position stratégi(jue importante dans la Méliterranée. L(>ur principal but était atteint. P(,'ut-être protégeraient-ils quand même les Arméniens contre les Russes parce (jue tel était encore leur intérêt, mais voudraient-ils risquer de se brouiller
(\) Convention du i juin, art. I.
(2) Id.
avec la Porte, en prenant contre elle leur défense ? La chose était moins certaine.
Ni dans le traité de San-Stefano, ni dans la convention de Chypre n'étaient spécifiées les réformes que le gouvernement turc s'eng-ageait à accomplir ; autre cause d'inquiétude pour les Arméniens. Aussi tentèrent-ils d'obtenir du congrès de Berlin des promesses plus précises et une plussérieuse g-arantie de leur exécution. Ils envoyèrent auprès des représentants de l'Europe, leur patriarclK^ à Constantinople, Mgr Nersès, avec la mission de leur exposer les vœux de la nation arménienne. Ces vœux étaient modestes (1), les Arméniens demandaient :
fo Un gouverneur gén-ral chrétien choisi de préférence dans la nationalité arménienne, nonnné pour cinq ans, avec l'assentiment des puissances garantes et assisté d'un conseil administratif;
2" Tous les procès civils entre chrétiens et musulmans devaient être jugés par des tribunaux composés de trois juges nommés par le g-ouverneur général :
3" La liberté des cultes ;
4'^ La constitution dune force publique composée d'une milice d'Arméniens de 4.000 hommes d'où seraient exclus les Kurdes ;
b'^ La nomination d'une commission intei'nationale, nommée pour un an par les puissances g'arantes, alin de surveiller l'exécution de ce règlement ;
6° L'impôt foncier remplaeant les dîmes et la refonte du système judiciaire (1).
Quoique ces demandes n'eussent rien d'exagéré, l'Europe ne jugea pas à propos de les exaucer de façon for-
(1) Beaucoup (fAraieniens les trouvèrent assez modestes iioiuaccuser ces délègues arméniens d'avoir agi de connivence avec la Porte et trahi les intérêts de leur pays. V. passim Portefeuille diplomatique, année 1880.
(1) V. le texte de ce programme de réformes dans Broussali, L'Arniénie, Revue française de l'étranger et des colonies, mars 1886.
'( 1-4 l'UK.MlÈRF. PARTIR. — CHAPITHK II
iiiclk'. Sans doute elle craig-nit de trop s'engager en spécifiant avec précision les réformes que la Porte aurait à accomplir en Arménie. Elle se contenta dans Tarticle (il du traité de réclamer de la Porte lengag-ement de (( réaliser sans })lus de retard les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les provinces lial)itées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes ».
L'Europe se réservait également le droit d'intervenir poui' surveiller l'exécution de ces réformes ; « la Porte donnera connaissance pé]'iodi(|uemeiit des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l'application. »
Quoiqu'ils n'eussent pas obtenu satisfaction pour toutes leurs demandes, les Arméniens étaient contents. Ils se voyaient protégés à la fois de deux côtés; car si le traité de Berlin faisait tomber le traité de San-Stefano, il laiss ait subsister la convention de Cbypre ; l'Europe entière s'était intéressée à leur sort ; la Turquie avait pris vis-à-vis des puissances à leur sujet des engagements spéciaux et elle promettait des réformes promptes et sérieuses. Ils prirent confiance et espérèrent dans l'avenir.
Ils avaient tort. Aucun des articles du traité dv lierlin stipulant de la Turquie des réformes à l'intérieur de l'Empire, ne reçut son exécution. Ni la Crète, ni la Turquie" d'Europe, ni l'Arménie ne ressentirent les heureux effets de la sollicitude des puissances. Pas un des engagements de la Turquie au traité de Berlin n'avait été pris de bonne volonté. De tous, elle se promettait d'es(juiver autant que possible 1 exécution. I']lle dut bien se résig^ner aux mesures immédiates jnises en dehors d'elle et auxquelles elle ne pouvait s'opposer : elle perdit ainsi les territoires que le traité lui enlevait ; mais à l'égard de ceux (jui restaient ses sujets directs, elle continua à agir à sa guise. Les réfoi'iiu's ne pouvaient s'opérer en un jour, elles nécessitaient des éludes préalables, il fallait le temps de procéder
à une transformation graduelle ; la Turquie avait là, devant l'Europe, bien des prétextes de retard. Elle paya de promesses, et elle attendit le jour oij l'accord passager et fragile des puissances serait rompu.
Aucune d'elles n'avait un intérêt assez direct au sort des sujets du Sultan pour se hasarder à prendre leur défense en dehors du concert européen ; d'autre part, leurs rivalités et la divergence de leurs intérêts rendirent bien vite une action collective impossible. Les populations chrétiennes se trouvèrent abandonnées de nouveau à elles-mêmes et ne retirèrent d'autre avantage du traité de Berlin qu'un plus grand désir de liberté, une plus grande énergie pour la conquérir.