‹ La question d'Orient depuis le traité de BerlinChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Modifications générales qu'apporte à leurs intérêts le traité de Berlin.

— Il les rend plutôt favorables à la Turquie. — I. La Russie. — II. L'Anf/leterre. — III. L'Autriche-lIoiujrie. /'Alle/ti(i;/ne, l'Italie.

— IV. La France.

« La question (rOrient n'est pas en Orient, mais en Occident. » Qu'on enlève à ce mot la part d'exag-ération sans laquelle il ne serait point un mot, il restera une vérité.

Le sort de la Turquie est intimement lié aux intérêts des Etats de l'Europe, elle n'existe que par eux; s'ils décidaient sa perte, rien ne saurait la sauver; lorsqu'elle a affaire à ({uelque ennemi puissant, c'est dans leur secours plus que dans ses propres forces qu'elle trouve son salut.

La Turquie sortait du traité de Berlin affaiblie, déchue d'une partie de ses droits et de son autorité sur ses sujets, démembrée et ruinée. Ses finances, déjà obérées avant la guerre par les gaspillages d'Abdul-Aziz. étaient écrasées parle déficit; elle avait perdu plus de 92.U0U kilomètres carrés de territoire (i) et elle était pour longtemps devenue incapable de recommencer une lutte comme celle qu'elle venait de soutenir.

Les nationalités d'Orient, ses ennemies, sortaient au contraire du traité plus prospères ; leurs forces s'étaient accrues; leur espoir grandissait.

Si le traité de Berlin avait modifié dans ce même sens les rapports de l'Empire ottoman et des puissances, si,

(I) 1503. 45;2 kilomètres avant le traili', 271.015 après.

affaiblie, en présence d'ennemis devenus plus forts, la Turquie avait en même temps perdu l'appui du concert européen, sa chute eût été définitive. Il n'en fut rien. Cette protection, qui tant de fois déjà avait sauvé la Turquie, lui resta après le traité comme avant, et de ce moment même l'Europe se montre d'autant plus attentive à la secourir quelle a plus besoin de secours.

Par le fait du traité de Berlin, l'attitude générale des puissfinces. toujours protectrices de la Tur(|uie, n'a pas subi de transformation profonde, mais les rapports particuliers de plusieurs d'entre elles avec l'Empire ottoman ont entièrement chang-é.

Ce changement n'est pas sans importance. Selon qu'il est dû à des causes plus ou moins passagères, selon que la Turquie peut plus ou moins compter sur la fidélité de ses nouveaux amis, le traité de Berlin aura affermi son existence d'une façon durable ou précaire.

1. Les deux peuples qui eurent le moins à se louer du traité de Jierlin furent certainement les principaux belligérants. La Turcjuie s'était vu dépouiller par ceux-là mêmes tpii prétendaient la défendre et elle s'apercevait que, si l'Europe avait arraché ses conquêtes au vainqueur, ce n'était pas pour les rendre au vaincu; elle apprenait à ses dépens (jue « le congrès était réuni, non pour sauvegarder ses intérêts, mais pour préserver la paix de l'Europe dans le présent et dans l'avenir » (1).

La situation de la Russie était meilleure, mais l'Europe l'arrêtait dans sa victoire.

Le gouvernement russe, lorsqu'il déclara la guerre à la Turquie, se croyait assuré, en cas de succès, de la neuti-alité bienveilhmte des puissances (2). Moyennant l'abandon

(1) Protocole 8, séance du 28 Juin 1878. discours de M. de liismarck.

(2) Si le cabinet de Sainl-Pélcrsboui-g In'sila longtemps avant de déclarer la guerre à la Turquie, son indécision venait seulement des inquic'tudes que lui insiiirait Fétat île rarmi'e. alors en iileine p(>riode de réorganisation.

de la Bosnie et de THerzégovine, il avait obtenu de l'Autriche (ju'elle ne défendrait pas la Turquie. Dans le cas où cette convention n'aurait point été, au dernier moment, ratifiée par la niasse de la nation austro-hongroise (i), il comptait sur la coopération de l'Allemagne pour calmer les velléités d'intervention de son alliée, Les Russes avaient en 1870 empêché par leur attitude l'Autriche de prendre parti pour la France contre l'Allemagne, un tel service méritait de nètre pas oublié et ils espéraient que l'Allemagne ferait pour eux ce qu'ils avaient fait pour elle. Du coté de l'Angleterre ils étaient également rassurés. L'attitude pacifique du cabinet de Saint-James (2), les avertissements qu'il donnait à la Porte de ne pas avoir en cas de guerre à compter sur son appui, écartaient l'idée d'une intervention armée de sa part (3). Le gouvernement anglais avait en outre, dès la déclaration de guerre, proclamé sa neutralité (4) et spécifié les conditions auxquelles

(i) Jusqu'en 1889. par crainte du mécontentement du parti hongrois, le pacte anciennement pass(' entre les cal)inets d(> Vienne et de Saint-Pélersboiu-g ne lut pas r('vëlé. Ueer, Die orienia/ische Politik Oesferreic/is. 1885.

« La Russie n'a-t-elle pas acheté la neutralité de rAulriche par la promesse de la réunion de la Bosnie et de l'Herzégovine ? Le sentiment général en Autriche est que le comte Andrassv ne pouvait se jeter dans une telle aventure et marcher la main dans la main avec la Russie. Sa situation vis-à-vis du parti hongrois lui rendait cette politique impossible. » Ce ne fut qu'en 4889 que les révélations de M. de Bismarck amenèrent le gouvernement austro-hongrois à reconnaître qu'il avait en effet passé cette convention.

(2) De TchitchahefT. Le traité de Berlin, Revue hrifannique, aoiit 1879. « La guerre la plus Juste et la plus nV.essaire de notre temps a commencé. » Spectafor, 29 avril 1877.

('■ii) Lord Derby faisiiit remanpier à l'ambassadeur ottoman « <]u"il s'agissait en cas de guerre avec la Russie de l'existence même de rKmpire ottoman ».

il) " Le gouvernement de S. M. la Reine... n'a pas |iei-du de tem|)s pour i)r()clamer sa neutralit('. Il a, dés le premier jour, averti la Porte qu'elle ne devait pas compter sur son (U)ncours et il est bien tlt'cidé à poursuivre avec imparlialit(' la ligne politi(pie ainsi annoncée, tant qTi'il n'y aura d'engagi's (pie les seuls inti-rèts turcs. » Dt'claration du cabinet de Londres du ti mai 1877.

il s'abstenait Je prendre part à la lutte (1). Ces clauses avaient été scrupuleusement observées par la Russie ; et il n'y avait pas lieu de croire (|ue l'Angleterre se départitirait de ses dispositions pacifiques, lorsqu'il sagirait de régler les conditions de la paix.

Malbeureusement pour la Russie, l'attitude menaçante de l'Autricbe-Hongrie, en qui lAnglelerre eut dès lors la certitude de trouver un appui, l'émotion qui se manifesta dans les deux pavs à l'annonce des conditions imposées à la Turquie vaincue, rindifférence de l'Allemagne qui manifesta sa volonté de ne pas prendre part au conilit, tout détermina l'Angleterre et l'Autriche à changer soudain de politique et à s'interposer en faveur de la Turquie.

L'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche et l'Ralie furent bientôt d'accord. La Russie, isolée en face de la coalition européenne, vit son œuvre détruite et ses clients dépouillés; la Tur<[uie fut reconstituée, la Bulgarie, resserrée entre le Danube et les Balkans, amoindrie encore au profit de la Roumanie (2) et de la Serbie devenues hostiles à l'influence russe, le Monténégro, privé d'une partie de ses conquêtes et forcé de subir le contrôle de l'Autriche.

Au traité de San-Stefano, la Russie avait obtenu de la Turquie, en Europe la Bessarabie; en Asie Mineure, en payement de l'indemnité de guerre, le port de Batoum

(I) « L"iini)ortaiice de Gonstantinoplc, tant au point de vue militaire qu'au point de vue politique et counnorcial. est trop généralement reconnue, pour avoir besoin d'être démontrée. Il est. par conséquent, inutile de vous signaler que le gouvernement de Sa Majesté ne verrait pas d'un ceil indifférent passer en d'autres mains que celles de ses possesseurs actuels une capitale aans une situation aussi importante. Les dispositions actuellement existantes prises sous la sanction de l'Europe, réglant la navigation du Bos|)liore et des Dardanelles, lui paraissent sages et salutaires, et. à son avis, il y aiu-ail de graves inconvénients à y introduire la moindre modification... »

{2} Les territoires de la 'Jobroutcha accordés à la Roimianie sui' la demande de la France faisaient partie du territoire bulgare.

sur la Mer Noire, et les villes de Kars, Ardahan, Alachkert et Bayazid. Kars dominait rArrnénie ; Bayazid coupait la roule d'Asie Mineure en Perse par Trébizonde, Erzeroum et Tabriz.

Le traité de San-Stefano stipulait en outre une indemnité de guerre d'un milliard quatre cent dix millions de roubles.

Après défalcation de la valeur des territoires d"Asie Mineure qui payaient la plus grande partie de cette indemnité, la Russie restait encore créancière d'une somme de trois cent dix millions de roubles.

Le traité de Berlin réduisit ces avantages. Sur la demande de TAngleterre, qui tenait à conserver libre à ses marcbandises la route de Perse, le district de Bayazid fut rétrocédé à la Turquie ; la Russie ne conserva le port de Batoum que sur sa promesse (1) d'en faire un « port franc, essentiellement commercial » (art. LIX) ; enfin le congrès priva également la Russie de toute cliance d'obtenir avant bien longtemps le paiement de l'indemnité de guerre quelle réclamait. Les membres du congrès ne s'occupèrent en effet de cette question que pour refuser à la Russie le droit d'exiger de la Turquie aucune garantie de paiement (2) et que pour établir les droits de priorité de tous les porteurs de titres ottomans sur la créance russe. Hors ces deux points, ils laissèrent la question de l'indeinnilé tout entière à débattre entre la Turquie et la Russie, sur une proposition du prince de Bismarck qui fit décider que « les stipulations relatives à l'indemnité de guerre ne seraient pas insérées dans le nouveau traité » (3).

(1) Toi csl ail moins le sens implicite de rarticle du traité dans lequel la lUis.sie « aftlrme son intention de faire de Batoum, etc. ». (]et engagement n'est cependant pas exprès. Aussi en 1885 la lUissie fortifia JJatomn, malgré quel(pies protestations de rAngleterre. V. liaker cl Vamhci-y. Russia and En(fla)id, lintoum and Cijprus. Fortniqhtbf rerieir, se[iteml)re 188G.

("1) (>ongrcs de I3erlin, séance du 8 juillet, il'' protocole.

(:ij CongW's de Merlin. Scance du 8 juillet il'' protocole. Le ii mai

L'attitude hostile de l'Europe et surtout la trahison de rAllemagne avaient profondément irrité le peuple et le gouvernement russes (1). La Russie sortait épuisée d'une guerre où elle avait prodigué l'or et le sang de ses sujets (2) ; et, pour prix de tous ses sacrifices et de ses éclatantes victoires, elle n'obtenait (jue quelques lieues de terre en Bessarabie et en Asie Mineure.

Dans la masse de la nation surtout la déception fut profonde; on avait cru un moment à la victoire complète de la Russie. Le traité de San-Stefano avait été une première désillusion, mais le traité de Berlin « hi trahison de Berlin » (3), qui anéantissait la grande Bulgarie, fut regardé par tous comme un désastre. « Nous sommes réunis ici pour célébrer les funérailles de nos espérances », déclai'ait. dans un discours aux membres du comité panslaviste de Moscou, un des chefs du parti panslaviste russe, quelques jours après la signature du traité de Berlin. Et en effet, pour ceux qui avaient espéré assister à la chute définitive de la Turquie, et c'était la grande majorité du peuple russe, les décisions de l'Europe ruinaient toute espérance.

Le gouvernement partageait le mécontentement général.

1882, une convention signée à Constanlinople entre li Russie et la Porte réglait définitivement la question de l'indemnité. Le gouvernement ottoman s'engageait à payer annuellement la somme de 330.000 livres turques jusqu'à complète libération de sa dette. V. Texte : IloUanfl. The European concert in the Eastern question, p. 350.

(1) Cf. I>e Tcliitchahetr, Le traité de Berlin; U. K.. Russia and England, etc.

(2) Le mauvais (Mat des finances russes obligeait le gouvernement à décréter un emprunt de 300 millions, afin « de fournir au trésor les moyens de couvrir les dépenses extraordinaires nécessitées par la dernière guerre » ukase impérial. Tem/w. 18 aoiit 1878.

Les pertes do rarmée russe en liommes et en olUcicrs (daicnt également considérables; elle avait grandement soutTert des fatigues de la guerre à la traversée dos Ualkans, et de ses périls au siège de l'Iewna.

(3) Kanilewsky, La Russie et l'Europe.

12Z PnKMIÈRK PARTIE. — CHAPITRK III

rt La Russie, écrivait le Messager officiel du g-ouveniement, avait le droit d'attendre d'autres résultats après les sacrifices d'une guerre victorieuse » ; et, quelques jours plus tard, il publiait le manifeste suivant, où il affirmait nettement son irritation et sa volonté de ne pas accepter sa défaite : (( Jamais occasion plus solennelle ne s'était « offerte aux grandes puissances, placées à la tète delà civi- « lisation, d'accomplir une de ces œuvres de sagesse et de (( conciliation qui mar([uent dans l'histoire en ouvrant au « monde une ère de progrès pacifique. L'histoire dira si le « congrès de Berlin a justifié cette attente pai' la largeur de « ses vues et la hauteur de ses délibérations; s'il asusepré- « server de pi'éoccuj)ations égoïstes et de mesquines riva- «lités; si, en un nmt, les sentiments généreux dont la « Russie a\ait fait j)reuve, en se dévouant à la cause de (( Ihumanité, y ont trouvé de l'écho...

« Les défiances mutuelles et la rivalité des puissances ont « paralysé, cette fois comme toujours, leur action en Orient.

« La Russie n'a pu achever sa tâche. Comme toujours elle <( a été encore arrêtée cette fois-ci dans le sanglant mais « glorieux sillon qui doit l'amener à l'accomplissement de « sa mission nationale : la délivrance de l'Orient chrétien. « Maintenant, l'Empire ottoman a fait un nouveau bail avec « l'Europe chrétienne etcivilisée.S'il entre franchementdans « la route qui lui est ouverte, en exécutant scrupuleusement « les clauses qui garantissentl'autonomiedeses populations (I chrétiennes, une existence prospère peut lui être assurée. « La Russie, (jui compte sur son vaste territoire des millions (( de sujets musulmans et (jui protège leur religion et leur « sécurité, loin de le menacer peut devenir sa meilleure « alliée. En cas contraire, il aura signé sa propre condain- (( nation. »

Mais ce n'était là (|ue l'expression d'une colère passagère. Le gouvcrnt^ment russe était trop habile pour s'obstiner dans une politique où toujours il se heurterai! à l'opposition unanime de l'Europe.

Abandonné par TAllemagne sur qui, avant le traité de Berlin, il comptait pour imposer sa volonté en Orient, il n'espérait plus réaliser ses projets contre la Turquie, soutenue par toutes les puissances.

Du moment qu'il lui était impossible de renverser par les armes lEnipire ottoman, ses intérêts lui commandaient de cesser d'en faire lenclume de son épée et de chercher au contraire, ainsi qu'il l'avait déjà fait lors de la lutte entre le sultan Mahmoud et Méhémet-Ali, à établir son influence souveraine à Conslantinople ; il lui fallait se faire le protecteur de la Turquie en attendant le jour ofi de nouveau elle deviendrait vulnérable, et profiter de cette alliance pour obtenir, le cas échéant, les bons offices du Sultan et pour déjouer les intrij^ues de ses rivaux, de l'Autriclie, de l'Allemag-ne et de 1" Angleterre.

Ce rapprochement avec les ennemis de la veille allait encore être facilité par les diflcrends qui survenaient entre les Russes et leurs obligés les Bulgares.

LÉtat nouveau entendait ne pas subir le patronage de la Russie et il se dérobait à son inlluence. Une rupture s'ensuivit qui inspira confiance à la Porte et lui fit si bien ajouter foi aux promesses damitié du cabinet de Saint- Pétersbourg que, quelques années après le traité de Berlin, la Russie se posait en amie de l'Empire ottoman face à TAngleterre qui, changement non moins surprenant, devenait son ennemie.

II. Échec pour la Russie, le traité de Berlin paraissait un triomphe pour l'Angleterre. Elle avait atteint son but principal (jui était d'humilier la Russie, elle avait sauvé la Turquie, noué des liens damitié avec l'Autriche-Hongrie et enfin, par l'acquisition de lile de Chypre, elle sétait assuré sur les côtes de l'Asie Mineure une position stratégique quelle jugeait importante.

Mais ce triomphe était plus apparent que réel.

Les négociateurs anglais avaient, au congrès de Bi'i'liii. cherché avant toute chose à combattre la puissance russe.

124 PREMIÈRE l'ARTIE. — CHAPITRE III

Ils avaient été les adversaires les plus décidés de la constitution dune g^rande Bulgarie et c'est sur leur proposition que les représentants des autres puissances avaient ramené aux monts des Halkans la frontière de l'État nouveau. Ils avaient donné la Bosnie et lllerzég-ovine à rAutriclie : ils espéraient, en lencourageant à marcher vers rOrient, créer dans la Péninsule une influence rivale de Tinfluence russe : dans la pensée de Lord Beaconsfield la Bosnie et THerzég-ovine devaient être un poste avancé doù les Autrichiens surveilleraient les menées de la Russie et seraient plus à même, le cas échéant, de défendre la Turquie. Par la convention du 4 juin, il réservait à r Angleterre, dans Chypre, un poste d'observation analogue, doù elle commanderait l'Asie xMineure. Tout paraissait bien combiné ])0ur miner le crédit de la Russie en Orient et affirmer la prépondérance de l'Angleterre. L'avenir démentit cependant presque tous les calculs du cabinet de Saint-James. Cet insuccès n'est pas dû au seul hasard; il eut pour raison principale lindécision de la politique anglaise à l'égard de la Turcjuie.

L'Angleterre, au congrès de Berlin, se servit de la Turquie plus quelle ne la servit; elle la dépouilla en même temps qu'elle la protégea; elle ne sut se résoudre, ni à rompre franchement avec ses anciennes traditions et abandonner sa politicjue de protectrice de lEmpire ottoman, ni à les suivre assez complètement pour ne pas mécontenter ses protégés.

Il en résulta qu'en protégeant la Turquie aux dépens des Bulgares et des Gr(^cs, elle ne put pas se concilier l'amitié des petits peuples des Balkans, et qu'en dépouillant la Turquie au profit de l'Aulricht'. elle perdit sa confiance, car la Porte désabusée ne vit plus de ce moment dans la convention du 4 juin (ju'un piège destiné à lui enlever CJiypreet se j)ersnada (ju'elle avait été jouée.

Si le gouvei-nement anglais avait toujours et franchement défendu la Turcjuie, s'il avait renoncé à s'emparer

de Chypre, s'il n'avait pas encouragé les ambitions de l'Autriche, il naurait pas vu quelques années plus tard le commerce austro-allemand se substituer au sien dans les Balkans, ni linlluence russe remplacer la sienne à (iOnstantinople et il aurait gardé ses anciennes prérogatives d'ami attitré du Sultan. Si, au contraire, il avait définitivement reconnu l'imjjossibilité de défendre plus longtemps la Turquie et l'avait abandonnée pour prendre sous sa protection les petits peuples des Balkans, non seulement il eût eu sa part des dépouilles du mort, mais encore il se fût assuré la clientèle des petits Etats nouveaux, et peut-être eût-il trouvé un moyen plus efficace d'arrêter les Russes en leur opposant une confédération des Balkans protégée par l'Autriche et l'Angleterre, qu'en leur opposant la Turquie.

La faute oiî tomba le gouvernement anglais en n'adoptant pas résolument une de ces deux politiques s'explique un peu par la situation délicate où il se trouvait alors.

Le parti conservateur était au pouvoir, ses représentants avaient toujours été fermement attachés au principe de l'inviolabilité de l'Empire ottoman. « Avec ceux qui n'admettent pas ce principe, disait Pitt, je refuse de discuter » et cette parole, les membres du cabinet l'avaient trop longtemps faite leur, pour oser la démentir.

Et pourtant, depuis la guerre d'indépendance de la Grèce (1), les hommes politiques anglais sentaient que la décadence toujours croissante de la Turquie rendait de plus en plus difticile leur rôle de protecteurs de l'Empire ottoman.

(1) « Le duc (le Wellington admet que la Porte est frappée à mort, que nos ellbrts pour ranimer son principe vital seraient infructueux et devraient se porter vers l'objet de son remplacement parmi les puissances européennes >•> écrivait le 12 octobre 1829 le prince Eslerbazy, ambassadeur d'Autriche à Londres (').

(■) l^rokesch Osten. Geschichte des Abfalls dev Griechen, vol. VI, p. 183, cité par Bikélas, La formation de l'État grec et ses limites.

Ils comprenaient que l'Angleterre serait un jour ou l'autre forcée de changer Je politique et ils se demandaient s'il ne serait pas préférable de hâter ce moment et de se retourner résolument contre la Turquie, afin de se faire la part la plus large possible dans ses dépouilles.

Tel était bien un peu, au moment du traité de Berlin, l'avis de lord Beaconsfield.

Autour de lui, quelques chefs du parti conservateur demandaient que, sans plus se soucier des intérêts de la Turquie, l'Angleterre profitât de la circonstance pour s'emparer de l'Egypte (1) ; les libéraux conseillaient de leur coté au gouvernement de prêter son aide aux jeunes nationalités qui se constituaient au détriment de la Turquie, particulièrement aux Bulgares. Une importante fraction du parti conservateur restait cependant fidèle au vieux principe de conservation absolue de l'intégrité de l'Empire ottoman.

Satisfaire à la fois tories et vvhigs, il n'y fallait point songer. Le premier ministre savait parfaitement que, même s'il suivait la politique que lui conseillaient ses adversaires du parti libéral, il ne parviendrait point à les contenter. Il préféra tenter de se rallier les différents groupes conservateurs en respectant en apparence le principe de l'intégrité de l'Empire ottoman et en satisfaisant les ambitieux du parti, par l'acquisition de l'île de Chypre. C'est pour se conformer à ce plan qu'au traité de Berlin, sauf dans la question de l'attribution de la Bosnie et de l'Herzégovine à l'Autriche, il affecta de prendre les intérêts de la Turquie et se montra même, malgré ses promesses antérieures, peu favorable aux revendications de la Grèce.

(i) Cf. Diccy. Our route ta India, Ninetenth C'e/iiur//, juillet 1877, « Il est tout ù fait singulier, écrivait à ce propos M. Gladstone, que la propagande pour l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre paraisse venir surtout de ceux que l'on considérait comme les plus fermes partisans de rintégrilé de l'Empire ottoman et sur lesquels les malheureux Turcs comptaient le plus. » Gladstone, Agression on Egypt and f'reedom in the East, Nineteenth Century, août 1877.

C'est pourquoi aussi, rentré en Angleterre, il soutint (levant le Parlement cette thèse hardie que le traité de Berlin avait fortifié la Turquie, et qu'en lui enlevant la Hulg-aric, la Bosnie et Tllerzégovine, TEurope la débarrassait «lélémenls de troubles et concentrait ses forces (1).

D'autre part, au contraire, il avouait qu"il avait enrichi r Angleterre aux dépens de TEnipire oltonian. alors qu'il cherchait à faire ressortir les avantages qu'elle tirerait de la possession de Chypre. « Chypre, disait-il au parlement, est une position stratégifjue admirable, dont on pourrait faire une situation militaire supérieure à Malte ou à Gibraltar ; la nature y a ménagé des ports merveilleux» (2). Disraidi obtint effectivement l'approbation du parti conservateur, mais il n'échappa pas aux reproches des libéraux. Les attaques qu'il eut à repousser visaient exclusivement les dispositions du traité de Berlin oii il s'était montré favorable à la Turquie.

La convention du 4 juin surtout fut blâmée, elle engageait l'Angleterre h la défense de l'Empire ottoman, elle excitait la jalousie des autres puissances ayant des intérêts dans la Méditerranée (3), elle augmentait l'irritation de la Russie, tout cela pour de bien maigres avantages. Le parlement anglais savait parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur réelle de Chypre. Présenter Larnaca et Famagouste, petits ports à demi ensablés, comme des stations militaires merveilleuses, c'était fantaisies dignes de l'auteur de Tancred et de Lothair, mais qui étonnaient

(1) La pensée que vous avez exprimée, disait à ce propos à lord Beaconsfield M. de Beust, est ingénieuse mais elle ncsl pas neuve. On nous a tenu le même langage aprrs nous avoir débarrassés du souci de l'Italie; nous avons été quebpie temps après débarrasses du souci de rAUemagne, ce qui a complété notre délivrance. » Mémoires de M. de Beust. Cosl ainsi aussi qu'en i8-40 la France voulait proléger la Turquie en la débarrassant de l'Egypte et de la Syrie.

(2) Journal des Débats, il mai 1886.

(3) V. Lord Stralford de Redclilïe. Mémorandum on the angloturkish Convention, Lond., juillet 1878; De Ghéon, L'ile de Chypre et la République française au Congrès de Berlin, Paris, 1878.

dans la bouclie de riiomme dÉtat. L'importance slratégicjue de l'île avait été de même fort exagérée, et l'Angleterre savait très bien, que si les armées russes menaçaient Erzeroum, les troupes britanniques venant de Malte et débarquant à Trébizonde seraient plus à même de parcourir les trois cents kilomètres qui séparent cette ville d'Erzeroum et d'arriver à temps pour lui porter secours, que les troupes débarquées de Cliypre à Alexandrette, qui auraient à parcourir plus de six cents kilomètres.

L'Angleterre gagnait donc peu à s'emparer d'une île pauvre, sans grande valeur stratégique, et dont les habitants lui étaient hostiles (i). L'orgueil anglais était néanmoins assez tlatté d'une annexion nouvelle pour l'accueillir avec enthousiasme, et les adversaires du cabinet euxmêmes ne s'en seraient pas plaints, n'eussent été les obligations qu'elle imposait à l'Angleterre à l'égard de la Turquie (2).

Le parti libéral reprochait à lord Beaconsheld d'avoir promis à la Turquie de la défendre, d'avoir cru possible l'œuvre impossible de la réforme. « Vous prétendez, (( s'écriait M. Gladstone, faire sortir l'ordre et la prospérité (( du chaos et de l'anarchie, dans un pays aussi vaste que (( l'Europe occidentale, avec une population de dix-huit « millions d'àmes; la Turquie d'Asie devient un avant-poste

(1) Les Cypriotes hellènes espéraient leur réunion à la Grèce. Ils accueillirent la domination anglaise avec mécontentement. Ils manifestèrent leurs sentiments deux ans plus tard, en illuminant à la nouvelle de la chute du ministère Beaconslield (pii les avait réunis à l'Angleterre. Débats du H mai 1880. llaggard, Our position in Cyprus, Contempiorary review, juin 1887.

(2) I^a presse britannique croyait volontiers à la valeur réelle de Chypre, mais reprochait à lord Beaconstield de n'avoir pas obtenu la cession complète de Tile. V. en ce sens : lirassey , The future of Ci/prus, Lettre au Times du 26 déc. 1878 ; ihassey, Discours à la Chambre des Comftiunes, 24 mars 1879; Sir S.-W. iîaker, Cyprus as i sau) it in 1878, An ex Consul général, The occupation of Cyprus, Lond. 1878; Edward Cazalet, The Berlin conr/ress and the anyloturkish convention, Lontl., 1878; Thêta, The secret of Cyprus, Lond.. 1878.

« de l'Empire britanni(}ue ; nous assumons rénornie respon- « sahilité de défendre, au moment où il plaira à la Russie « de nous attaquer, celle frontière éloiiinée de nous de deux (( ou trois mille milles, mais limitrophe à toute la masse du « lerriloire russe... Nous aurons à changer la police, la (( magislralure, les impôts, les services civils, la nomination « des gouverneurs el nous aurons à fermer à Conslantinople « toutes les sources de corruption qui jusqu'ici ont vicié les « plus généreuses tentatives de réformes. Tel est le projet « insensé (ju"on vient trancjuillement nous proposer! »

Les orateurs de l'opposition attaquaient également les dispositions du traité de Berlin relatives à la Bulgarie. Ils reprochaient au gouvernement de n'avoir pas compris que le véritable intérêt de IWngleterre était d'abandonner la Turquie, de soutenir les Bulgares, et d'en faire les ennemis de la Russie (1). Les événements leur donnèrent raison.

Dès la signature du traité de Jierlin, la Porte ne perdit pas une occasion de manifester sa méfiance à l'Angleterre, elle refusa d'exécuter la convention de Chypre et elle ne voulut pas écouter les représentations du cabinet anglais impuissant à améliorer le sort des malheureux Arméniens qu'il avait pris sous sa protection. Aussi, lorsque deux ans après le traité de Berlin. un ministère libéral arriva aux affaires, il satisfit la presque unanimité de l'opinion publique, en se posant résolument en adversaire de la Turquie, et quelques

(1) «Une grande Bulgarie allantjusiiu'à la merserait nécessairement plus inili-ijendante de rintliience russe. Elle contiendrait une population mélangée, non exclusivement slave ; et, par le fait de son contact avec la mer, elle serait plus ouverte à l'influence britannique. » Lord Derby, Discours du 18 juillet 1878, op. cit. D'Avril. L'Angleterre n'eùl pas moins à regretter d'auti-e part de s'être donné, en l'Autriche, une concurrente redoutable dans les Balkans, (jui, loin de consei'ver à l'Angleterre reconnaissance des services (pi'elle lui avait rendus, la regardait comme « le grand ennemi en Orient » (Discours à la séance de la délégation du Reichsrath, 8 novembre 1884. Dehn. Deutschland nach Oaten, tome II) et la chassait de la plupart des marchés des Balkans.

années plus tard devant la Bulgarie, en lutte avec la Russie, l'Ang-leterre sans aucune distinction de partis regrettait d'avoir, au traité de Berlin, travaillé à diminuer les forces de l'Etat nouveau et applaudissait à la révolte des Uouniéliotes. Depuis lors, le gouvernement anglais, que les conservateurs ou que les libéraux aient été au pouvoir, est resté l'ennemi de l'Empire ottoman.

111. Sans transformer de manière aussi radicale la politique des autres puissances, le traité de Berlin a néanmoins profondément modilié l'attitude de l'Autriche, de l'Allemagne et de l'Italie, à l'égard de la Turquie. Il a eu pour elfet d'intéresser plus directement à la question d'Orient ces trois puissances, de rapprocher les deux premières par la similitude de leurs intérêts et d'en faire des ann'es de la Turquie.

De toutes les puissances représentées au congrès, l'Autriche avait lieu d'être la plus satisfaite. Elle obtenait, sans etforts, une province qu'elle convoitait depuis longtemps déjà(l); elle voyait s'accroître son ascendant sur les peuples slaves des Balkans et sa prépondérance dans l'Orient et elle ])Ouvait désormais compter sur l'appui de l'Allemagne, dont jusqu'alors elle avait toujours un peu douté (2).

Il y avait sans doute des ombres à ce tableau ; la reconnaissance de l'indépendance des petits États des Balkans

(1) IJeor, Oie orientaliache Polit ik (Jesferreic/is. Siir la iiolitique (le l'Aulriche : Bas Verdict der Thatsachen, Studieii iiberdie Orientpolitik des Grafen Andrassy, Leipzig, 1878 (anonyme), Graf A/idrass;/ auf der Anklagebank der J)ele<jationen, Munich, 1878 (anonyme). Oesterrich und die Orient/rane, Leipzig. 187G (anonyme); et Die projecte £ur LosuHf/ der Orientfrage, Trieste. 187(J (anonyme).

(2) Livre rouge, II, 83. Dépêche de M. de Beust au charge d'atïïiires à Londres du 5 lévrier 18G8. a Uuant à Tintenlion prêtée à M. de Bismarck de ne pas olIVii- un appui à une politique orientale contraire à la nôtre, nous souhaitons vivement qu'il en soit ainsi ; mais nous ne voyons pas encore que celte supposition soit corrohorée par des faits. »

était une proclamation Je ce principe des nationalités dont elle sera peut-être un jour victime; l'amitié allemande n'était pas désintéressée et M. de Bismarck avait ses raisons pour tenir à déplacer l'Autriche vers le sud ; l'introduction de nouvelles populations slaves dans l'Empire pouvait devenir un danger pour sa stabilité toujours menacée (1). Une portion du parti hongrois voyait dans ces annexions, selon le mot de Louis Kossuth, « comme un oiseau prophète de mort « et les troubles intérieurs que commen(;ait à susciter l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine semblaient justilier ses appréhensions; l'occupation et l'organisation de ces provinces devaient enfin lui coûter cher et lui rapporter peu (2). Mais tout cela était

(1) Les Hongrois protostrrcnl vivement en 1878 conti-e rot'cupation de la Bosnie et de rilei'zegovine par rAulriche.

u Celte occupation, disait à la délégation en 1879 le député Skenegetli, jette l'Étal dans une gramle confusion, en accroît les charges et trouble l'accord ol)tenu à grand'peine entre les deux [jartis de la monarchie. » Lorsqu'il s'agit de l'administration à donner à ces deux provinces les députés hongrois, par l'organe de M. Simonvi. déclarent que : t< l'occupation de la Bosnie et de rHerzëgovinc étant contraire au droit des gens, aux intérêts du royaume d'Autriche et en général à ceux de la monarchie, surtout au point de vue de la sécurité extérieure, de la constitution des finances publiques et de la nationalité, ils prient la Chambre de repousser les propositions du comte Andrassy ». Mais il ne manquait pas au reste de la Chambre de bons arguments pour détendre la proposition de traiter la Bosnie connue terre d'enqjire et de l'administrer connue dépendance de l'Autriche et c'est i)Ourquoi le baron llaymerlé avait l'approbation de la nuijorilé en déclarant (jue « personne ne pouvait demander à la monarchie la fin de l'occupation, parce qu'ime clause approuvée par l'Eiu-opc entière ne pouvait être dénoncée que par un autre vote unanime ». Voir Kollesberg, Der monarchische Bundestaat Oesterreich Uiigarn und der berliner Vertrag nebst der bosnichen Vorhuje. Un peut encore consulter avec avantage, Anon. Die Erlebtes in Bosnien, 'Vienne, 1878; Id.,, Die occupation Bosniens und deren Folgen, Vienne, 1878; Winzens von Uardt, Die Occupation Bosniens und der Herzegovina, Vienne, 1878 (intéressant surtout au point de vue militaire) ; Anonyme. Bosniens Gegenwart und nuchste Zukunft; du même, Bosnien als neu Oesterreich et Bosniens unter Oesterretchisch. — Ungarn Venraltang, Leipzig 188G.

(2) L'Autriche eut besoin, en 1878. d'environ 90.000 houunes poiuoccuper laBosnie et l'Herzégovine. (Militàr Zeitung <lu31 juillet 1878.

132 Pni.MlÊRE PARTIE. — CHAPITRE 111

largement compensé par Timmense avantage politique et commercial qu'elle trouvait à assurer sa route vers Test.

Nous avons déjà vu. en nous occupant <le la Bosnie et de l'Herzég-ovine, (juels avantages p(»liti(jU('s lAutriclie entendait retirer de roccuj)ation de ces deux provinces ; elle en retirait des avantages commerciaux non moins considérables. La Bosnie était riche. Quoique ses débouchés natui-els fussent les ports dalmates, qui appartenaient à l'Autriche, son commerce était resté jusqu'alors entre les mains des négociants anglais, qui trafi(}uaient par voie de terre depuis Salonique (1). L'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine devait enlever ce marché aux Anglais pour le donner aux commerçants autrichiens ; elle permettait en outre à l'Autriche d'envelopper la Serbie qui devenait presque forcément sa tributaire économique. Mais surtout, elle rapprochait l'Autriche de Salonique, le grand entrepôt commercial de lOrient. Qu'une ligne de chemin de fer réunit à Vienne cette ville, dont les plus ambitieux faisaient déjà « le plus grand port de la monarchie austro-hongroise » (2) et la voie du Danube était doublée par une autre voie plus sûre et moins longue qui permettrait à l'Autriciie et à son alliée, l'Allemagne, d'étendre leur commerce dans toute la Péninsule des Balkans.

Ces avantages ont déterminé l'Autriche à s'attacher toujoui's plus fermement, depuis le traité de Beilin. à la

V. également We/ir Zeitun;/ cite par le gëaéral liaralieri, Situazione militare in Oriente, yuovu antolof/ia, août 1878). Bogovig, Ztir hosnischer Frage, Agram, 1880.

Les dépenses que l'Autriciie eut à supporter furent en 1878 de 100.700.01)0 Oorins: 1879, 3-2.600.000 llorias; 1880. 8.000.000 florins; 1881, (i.aOO.OOO florins (Annexe au Livre rouge de 1881). Elle aurait perdu [dus de 7.000 llorins dans celle eaiapagne. Bogovig, Zur bosnischer Frage.

(1) Vladan (ieorgevilch. La Serbie au C tngrès de Berlin: Houston Slcwart Chamberlain, La Bosnie sous le protectorat de l'Autriche, Revue suisse, avril 1892; V>nc\\Q\c\\, Bosnien und seine volkswirtsckaftliche Hedeutung fiir Oesterreich Ungarn, Vienne 1879.

(2) Ualzenhoirer, Zur Beleuchtigung der Occupation Bosniens und der J/ercegovina. Vienne, 1879.

vieille politique de Metternich et à rester la protectrice fidèle de l'Empire ottoman; elle est encouragée et efficacement soutt^nue dans cette voie par son alliée rAlIemagne.

Depuis le traité de Herlin, rAllemagne prend le plus vif intérêt à toutes les atï'aires d'Oricnit et impose dans le Levant sa volonté souvent prépondérante.

Avant 1878 au contraire, l'Allemagne affectait de se désintéresse!' complètemeut de la question d'Orient, et le grand chancelier de l'Empire aflii'iuait au Ueichstag, sans soulever aucune protestation, (jue « la question d'Oj'ient ne valaitpas lesos d'un fusilier poméranien ))(1).

Ce n'est pourtant pas que, dès cette épO(jue, l'Allemagne n'eût des intérêts en Orient, mais ils étaient primés par les intéi'êts bien supérieurs de sa politique européenne.

Depuis la guerre de 1870, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance, l'Allemagne, qui se sentait menacée par les désirs de revanche de la France, avait cherché à s'assurer l'amitié et au besoin l'appui de l'Autriche et de*^la Russie. Mais, pour entretenir à la fois des relations cordiales avec ses deux amies. l'Allemagne était obligée de sacrifier ses intérêts en Orient. Elle ne pouvait manifester des sentiments qui, quels qu'ils fussent, en contentant l'un des États rivaux (2) eussent fatalement mécontenté l'autre.

Tous les efforts de la politique allemande tendaient, au contraire, à maintenir l'accord entre l'Autriche et la Russie et à reculer le jour où leur désunion mettrait l'Allemagne

(i) « Je n'ouvro jamais le courrier de Constantiaople ». disait-il encore au prince (iortcliakotï. V. lùlouard Simon. VAUemafine et la Russie au xix'' siècle. Hevue des Deux-Mondes^ 1er noiit 187G; La question d'Orient et l'Allemagne.

(2) (( La question d'Orient ne vaut pas poiu- l'Allemagne les os

d'un sini|)le fusilier poméranien Ainsi, ajoute-t-il , ai-je voulu

exprimer (pie nous étions trop économes du sang de nos compatriotes et de nos soldats, [tour l'exposer au service d'une politique arbitraire qu'aucun intérêt ne nous couunande. » Vilhelmi, Discours du prince de Bismarck. 7" volmne, page 29.

l^ir (( politique arbitraire ». M. de liismark enten.îait soutenir les intérêts de rAutriclie ou ceux de la Russie.

13i PREMIÈHE PARTIE. CHAPITRE III

dans la nécessité de se prononcer pour lun de ses alliés ou de les perdre tous les deux.

Tant (jue des intérêts trop nianifestemenl contraires n'avaient point divisé les trois empires, l'habileté et la souplesse de M. de Bismarck lui avaient suffi pour persuader aux cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg qu'elles avaient tout avantage à une alliance commune, et à chacune d'elles en particulier, (pi'elle pouvait entièrement compter sur l'Allemagne. Seule, la foi en cette promesse maintenait dans l'alliance allemande rAuti'iche. encore toute meurtrie de Sadowa et qui attendait, pour lui pardonner complètement, que l'Allemagne eût racheté sa victoire et la Russie, où un parti nombreux, soutenu par le grand chancelier de l'Empire, préconisait un accord avec la France, pour faire contrepoids à la puissance allemande dont le développement l'inquiétait.

Les événements de 1875 mirent le cabinet de Berlin dans le plus grand embarras. La guerre russo-tur(jue serait peutêtre suivie d'une brouille entre la Russie et l'Autriche, que ferait alors rAilemagne'?M. de Bismarck espéra sans doute un moment que la guerre entreprise par la Russie se terminerait sans rompre les liens qui unissaient les trois empires.

Il avait eu connaissance des conventions (jui assuraient à la Kussie la neutralité de l'Autriche (i); il dut les espérer suffisantes et il n'osa pas riscjuerde s'aliéner la Russie en la pressant de ne pas entrer en campagne. Il ne pouvait prévenir le Tsar que, si les circonstances rendaient une intervention (h- l'Allemagne en sa faveur nécessaire, l'Allemagne mancjuerait à toutes ses promesses antérieures,

(t) V. Discours de M. de nisniarck au lieichstag du d février 1888. — " V.n janvier 1877 il l'ut conclu entre l'Autriche et la Russie un arrangement concernant réventualité d"une crise orientale et qui assurait à l'Autriche dans celte éventualiti' roccupation de la Bosnie etc » Interrogé sur la véracité de cette révélation, le comte

Andrassy répondit au Keiclisrath que cette convention avait en effet été passée, et qu'il en avait Mussitùt avisé le gouvernement alJemiind.

et cela seul eût arrêté le g-ouvernement russe. C/est poui'quoi, dans l'espoir qu'une éventualité nécessitant l'intervention alleniande ne viendrait pas à se produire, il laissa la Russie déclarer la guerre à la Turquie et^ pendant toute la durée des opérations militaires, il continua à envover à ses alliés (1) des téinoignages de sympathie. Malheureusement pour l'Allemagne, les prétentions exagérées des Russes vain({ueurs, le mouvement violent de l'opinion puhlique qui entraîna les gouvernements de Londres et de Vienne à s'opposer énergiquement ;i leurs exigences vinrent tromper toutes ses prévisions.

Le conflit entre lAutriche et la Russie, (ju'elle pensait éviter, avait éclaté ; et les divergences dans les intérêts des parties en présence s'étaient de part et d'autre trop nettement affii'mées pour (ju'on pût espérer encore une transaction qui les contenterait toutes deux.

L'Allemagne se trouvait contrainte à prendre parti ; car rester immohile et neutre n'eut servi (|u"à s'aliéner les deux adversaires. (|ui. chacun dt^ leur côté, réclamaient l'exécution des promesses (jui leur avaient été faites. Dès le premier jour, la résolution du gouvernement allenuind fut prise. Lorsqu'en mars 1878 l'Autriche-Hongrie et l'Angleterre adressèrent à la Russie leur ultimatum, le cahinet de Saint-Pétershourg fit appel à Berlin. C'ét&itle moment pour l'Allemagne de rendre à la Russie le service qu'elle

(t) « Tant (\nc iidus t^iri^^erons à (?('tto place, s'ëcriail-il le Ti deeoinbi'e 1876, ri'pondanl aux plaintes de Topiiosilidn qui s"élnnnait de sa trop grande eondesceudance envers la liiissie. vous ne réussirez pas à alti'rer en (pieiipie mani're (jue ce soit nos bonnes et solides l'clations avec la llussie, ni à l'aire une hr.'chc diins l'aniilii' séculaire et éprouvi'e des deux gouvcrneuienis. Il faudrait pour cela des gens plus puissants que vous ne l'êtes, il laudrail que le gouvernement russe lui-inènie voulût celte rupture, et il en a aussi peu l'intention • que nous. Je i)arle ainsi non seulement dapr.'s ma conviction personnelle, mais aussi suivant l'intention de Sa Majesté l'Enqiei-eur luimême. Le but des ell'orts ijui m'est imposé par Sa Majesté riCmi)ereur est cehii-ci : l'aire en sorte qu'autant que possible les bons rapports où nous sommes avec les trois puissances le plus dircctemenl intéressées puissent sortir de cette crise aussi peu alli'rés que possible. »

136 fremiiIre partie. — chapitre m

en avait reru en 1870 et diniposor sa volonté à F Autriche pour reniprclier de suiiir à l'Angleterre, de même (jue la Russie lavait empêchée huit ans auparavant de se joindre à la France.

Le cahinet de lîerlin se déroha. C'était une première marque d'amitié donnée à l'Autriche. La Russie en jugea ainsi et manifesta vivement son mécontentement.

Tout j)0Lissait M. de Bismarck, alors arhitre des destinées de son pays, vers un rap])rocliement avec l'Autriche, seuls les sentiments personnels du vieux roi (1 uillaume, resté l'ami de la Russie, lui étaient un ohstacle.

L'opinion puhlique allemande était presque tout entière favorahle à l'Autriche. « Messieurs, disait M. Windthorst aux applaudissements du Reichstag (Ij. mon opinion est qu'il s'agit dans la question d'Orient de la grande tjuestion si phiine de conséquences pour l'avenir même le plus éloigné : lequel des deux, de l'élément germanique ou de l'élément slave, doit dominer le monde? Je crains qu'en raison de l'ascendant que prennent les Russes, l'élément slave n'ait, dès maintenant une avance que les nations de race germanique auront grand'peine à regagner. »

En dehors de cette rivalité entre Slaves et (lermains, une coniMumauté d'intérêts liait Autrichiens et Allemands. En poussant l'Autriche vers le sud, non seulement M. de Bismarck lui ])ayait la ranron de Sadowa et donnait à son activité un l)ut qui l'empêchait de jamais chercher à hriguer à nouveau l'hégémonie dans l'Enqjire allemand, mais encore il en faisait le pionnier de l'Allemagne. Travailhir pour la Russie eût été se créer un concurrent terrible et augmenter la force d'un rival qui eût toujours pu se transformer en adversaire redoutable ; c eût été i"is(juer de faire l(jnd)er le bas Danube, nécessaire à 1 Autriche, utile à l'Allemagne, entre des mains ennemies: risquer d accroitr-e démesurément la puissance slave: iis(|uer de

(1) Si^iiK-fMlii i{ri(lisliii;(lii i!l IVvriei' 1«7N. I)itcr|ifllii lion de M. \Nin<ltlioi-sl. Wiltieliiii. /{rcac'il des rf/^cou/^' de M. de BismarcI,-.

voir rAutriclie démembrée, puis finalement, l'Allemagne même sérieusement menacée. Travailler pour l'Autriche au contraire, c'était travailler pour lAllema^me.

11 n'est pas jusqu'aux considérations personnelles qui n'aient poussé M. de Bismarck à se montrer plus favorable à l'Autriche qu'à la Russie.

Lorsqu'on 1875, eti'rayé de la rapide renaissance de la France, il avait voulu à nouveau et définitivement cette fois l'écraser, le prince Gortchakoff s'était interposé et avait fait échec à ses projets. C'était une raison de se défier d'un allié aussi indépendant. M. de Hismarck avait déplus conservé une rancune contre son rival heureux qm s'était trop ouvertement vanté de sa victoire, et il saisissait avec plaisir l'occasion de prendre sa revanche. Les petites raisons appuyaient les g-randes.

Mais, (juelque décidé (jue fût M. de Bismarck à donner des gag-es de son amitié à l'Autriche, il cherchait quand même à ne pas se brouillei- avec la Russie. Il aurait voulu satisfaire les uns sans mécontenter les autres ; donner à son allié préféré ce qu'il désirait (1) et pourtant conserver intacte ralliance entre les trois empires. S'il lui était impossible d'empêcher une rupture, il voulait tout au moins que la Russie crût à sa parfaite impartialité, et attribuât, non à une sympathie pour l'Autriche, mais à sou complet désintéressement, à sa volonté de tenir la balance égale entre les deux parties, à son amour de l'équité, les avantages dont il laisserait gratifier l'Autriche- Hongrie.

Il entendait ainsi ménager l'avenir et rendre possible un rapprocliement, qui plus tard pouvait devenir nécessaire à l'Allemagne. Ce double désir du prince de Bismarck apparaît dans les discours pleins d'humour, de pittoresque et de simplicité voulue (juil prononça devant le Reichstag et où il exjiosa, avec tous les mensonges de sa franchise, la politique qu'il entendait suivre au cong-rès.

(1) Discuurs <lii 19 tVvricr i«78,

« Suivant moi, la médiation ne consiste pas à jouer le « rôle (le jug-e de l'Europe et à dire, voici ce qui doit être, « et dei'rière cet arrêt se tient la puissance de l'empire alle- (( mand; elle consiste à remplir lotlice d'un honnête cour-

« tier{\\i\ veut mener réellement lallaire à bonne fin Nous

« sommes ainsi en situation d'épargner à une puissance qui (( a des vœux secrets. leinLarras de faire liasco près de son... « je dirai de son adversaire dans le congrès et, si nous « sommes également amis des deux adversaires, nous pourt vons les mettre d'accord. J'ai une vieille expérience de ces « choses, j'ai souvent vu (jue lorsqu'on est à deux, il arrive « que le iil tombe et par une fausse lionfe on ne le ramasse « pas. Le moment passe où l'on pourrait le reprendre ; on se rt sépare en silence, indisposé l'un contre l'autre. Mais, s'il « y a là un tiers, il peut sans faire de façons ramasser le fil. « Tel est le rôle de médiateur, ainsi que je le comprends et a qui répond aux l'elations amicales dans lesquelles nous « vivons avec, en premièreligne, nos bons voisins de fron- « tière et qui est conforme aussi à l'union qui existe entre « les trois cours inq^ériales depuis un lustre déjà...

« Nous avons toujours évité, lorsqu'il y avait divergence « d'opinion entre l'Autriche et la Russie, de former une ma- « jorité de deux contre un, en prenant positivement parti « pour 1 un (l'eux, alors même que nos vomx nous eussent « fait pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Nous nous « sommes abstenus de cela, parce que nous craignions que « le lien ne fût pas encore assez fort pour déterminer l'une « deces puissaiices à sacrifier, par complaisance pour l'une « ou pour l'autre, ses j)ropres et incontestables intérêts police tiques et nationaux. (Test là un sacrifice qu'aucune grande « puissance ne fait jiour les beaux yeux de l'autre. J-]lle h> « tait loi'squ au lieu des arguments se présente la (|uestion <( de force. Ah)rs elle peut se dire: «Faire cette concession « m est très désag-réable, mais il m'est plus désag-réable ence core de me brouiller poui' ceci avec une aussi grande rt puissance que rAlleinagnc. Toutefois je me souviendrai

« do ceci et je le porte en compte C'est de cette manière

« que pareilles choses se passent et je me trouve maintenant <( dans la nécessité de combattre ici très nettement les exi- « g-ences excessives qu'on élève à l'ég-ard de la médiation de « l'Allemag-ne. Je sais qu'à cet égard je trompe de nom- « breuses espérances qui s'attachent aux communications « que je fais aujourd'hui, mais je ne suis pas d"a\ is (jue nous « suivions la voie napoléonienne. Nous ne voulons être, je « ne dis pas même l'arbitre, mais même le maître d'école de « l'Europe. »

Et après avoir ainsi expliqué et tenté de faire passer pour légitime et nécessaire l'abstention qui coûtera à la Russie, épuisée par la lutte, abandonnée par l'Allemagne et restant seuh^ en face de l'Autriche et de l'Angleterre, la perte du fruit de ses victoires, le chancelier, qui semble alfecter de croire (jue rester neutre est tenir la balance égale et qu'il ne nuirait à ses amis les Russes que s'il prenait ouvertement parti pour ses amis les Autrichiens, repousse avec indignation cette dernière supposition et s'épanche en de nouvelles protestations d'amitié :

« Je n'assumerai jamais la responsabilité de sacrifier ■(( une amitié sûre, éprouvée depuis des générations à (( l'amitié d'une grande puissance voisine, à la démangeaison « de jouer en Europe le rôle déjuge.

« Mettre en jeu cette amitié qui heureusement nous lie en » ce moment à plusieurs États européens, mettre, dis-je, (( cette amitié enjeu avec un de nos amis dans une question a OÙ nous, Allemands, n'avons pas d'intérêt direct, acheter « au prix de notre propre paix la paix d'autrui, intervenir « pour un ami en quelque sorte comme second sur le clianq) « clos (1), je le pourrais, s'il n'v avait qu'à exposer ma per- « sonne, mais je ne le puis pas du moment (jue j'ai à con- « seiller Sa Majesté l'Empereur sur la politi(|ue d'un grand « empire de quarante millions d'àmes. placé au milieu de « l'Europe ; et c'est pourquoi, ici, à la tribune, je réponds à

(I) « A lit" (1er Mensur. » (i'esl le «•tiam|i de duel pnui- les (■ludiiinls.

140 pri:mièiœ partie. — chapitre m

(( toutes ces voix, à toutes ces demandes par un refus for-

« mel en déclarant qu'en aucune circonstance je ne me

« prêterai à pareil rôle. »

Pendant les séances du cong-rès de Berlin, le prince de Bismarck conserva la même attitude. Toujours plein d'égards et de prévenances pour les représentants de la Russie, il accueillit toujours avec bienveillance leurs demandes, mais jamais il ne savança en leur faveur: il ne prit l'initiative d'aucune proposition qui eût aidé la Russie à atténuer son échec.

« Il y a toujours un peu d'hypocrisie dans la question d'Orient», avait dit un général prussien ami de Frédéric- Guillaume lY (1). Ces paroles ne semblent pas avoir été ignorées de M. de Bismarck.

(( Je mi; suis comporté de telle façon, au congrès de « Berlin, disait-il au Reichstag, (jue lorscju'il fut terminé je « me disais : ^

« Je possède depuis longtemps l'ordre russe le plus élevé « en brillants, autrement, je devrais le recevoir aujourd'hui. « En un mot j'ai eu le sentiment d'avoir rendu à une puis- « sance étrangère un service, comme il a rarement été donné « à un ministre étranger de le rendre. »

La Russie fut-elle dupe de ces protestations ? c'est peu probable. (Jue néanmoins, M. de Bismarck ait été assez habile pour permettre à la Russie officielle au moins d'affecter de croire à ses protestations d'amitié, que. malgré une certaine déliance. le gouvernement russe ait cru de son intérêt de continuer à entretenir en secret avec TAllemagne des rapports d'amitié et liiême d'alliance (2), ce sont là mystères de la politique et l'avenir seul peut les

(1) Ividiiard Siiiidii, L' AUinnitipn' et lit Ilassic au xW" siècle.

(2) M. (le Uisiiiarck |ir<'(eiiilil n'cciiiiiicnl m voir secrMenienl idiuIii avec lii iJiissio un Irnih' (riilliMiicc qui [icrsisla JiisiiuVii JS'.II). dalc à 'ii'iui'llc il i|iiilla h- iKiiivdir. Il ilisail au rontraire .lucliiurs aniires [lins li)l ; Va\ I87S iiuiis rli(uis en l'ace (rime silualirui niMivcllc |Miis(|u(' la |{ussio nous en vinilail de iKilrc alliludc au cuiiiii-cs. » Discoin-s au Hoictislae du H février 188S.

LES PUISSAXCKS 141

élucider. iVIais ce qui est évident, ce qui est la conséquence indéniable du traité de Bei'lin, c'est que de ce jour l'AUeniagne a pris parti en Orient, c'est ([u'elle ny est plus spectatrice désintéressée, qu'elle a choisi entre les politi(jues contraires de la Russie et de l'Autriche, qu'elle s'est rapprochée de l'empire des Habsbourg- (1) etqu'enlin elle a adopté une polititjue de protection de la Turquie, conforme aux traditions de son alliée et surtout à ses propres intérêts (2).

Comme l'Allemagne. l'Italie n'avait avant 1878 aucun intérêt essentiel dans la (juestion d'Orient.

Malgré les sollicitations des puissances amies, et notamment de l'Angleterre, elle n'avait pas voulu, avant le congrès, courir le risque d'être engagée dans un conllit dont elle ne tirerait aucun avantage et elle avait gardé la plus absolue neutralité (3). Au congrès, elle entendait conserver la même réserve et jouer le seul rôle d'intermédiaire et de « conciliatrice entre les puissances» (4). Ses

( I ) Le traite de <l(.iihle alliance entre rAutriche et rAlleniagne. contre toute tierce imissance qui inquiéterait l'une des deux alliées, c'est-à-dire la Russie pour rAutriche. la France pour rAlleniagne, est de 1879.

(2) V. III*' partie. Chap. 1er.

(3) Lorsque l'Angleterre intervint entre la Turquie et la Itussie, elle s'adressa à l'Italie et lui demanda son appui « pour défendre leurs intérêts communs dans la Méditerranée et la mer Noire ». (Dépèche de M. de Menahrea, and)assadeur à Londres. Bon^^hl, Lacrini d'Orienté. V. ('gaiement dépêche au comte Corti. Bonglii).

L'Italie ne voulut pas s'engager dans une lutte sans avantage pour elle, et, tout en accueillant avec bienveillance les ouvertures de l'Angleterre, lui répondit qu'elle resterait terme « dans son désir de neutralité )i (d('pêche de l'ambassadeur d'Italie à Londres, tO mai 1877, Livre vert) « que sans doute l'Angleterre et l'Italie ont des intérêts conununs pour tout ce qui concei'ne leur commerce et le régime des détroits de la mer Noire... mais que pourtant le gouvernement italien ne pom-rait s'engager à des mesures pouvant le conduire à une action » (Livre vert, réponse du comte Corti aux propositions anglaises). Doc. CDXXXI, op. cit., Bonghi.

(4) c( La politique de l'Italie doit être fondée essentiellement sur le respect de tous les intérêts légitimes et des droits des autres états cherchant à assurer le maintien de la paix en exerçant une action conciliatrice vis-à-vis des diverses puissances. » Discours du député

plénipotentiaires ne se départirent point de celte attitude un peu eiï'acée, et ne prirent aucune initiative. Dans aucune des questions agitées, d'ailleurs, les intérêts de l'Italie n'étaient directement en jeu.

Les décisions du traité de Berlin laissèrent l'Italie aussi désintéressée que jamais dans la question d'Orient ; elles ne furent pourtant pas étrangères au cliangement de sa politique extérieure, qui devait quelques années plus tard la rapprocher de T Allemagne et de l'Auti-iclie et lui faire prendre parti, à la suite de ses deux alliées, dans le concert européen pour le règlement des affaires d'Orient.

L'attitude réservée et prudente du gouvernement pendant les négociations avait été sévèrement appréciée par le peuple italien ; et la nouvelle que le pays ne retirait du traité aucun bénéfice avait été accueillie avec le plus vif désappointement.

Les peuples jeunes ont l'ambition prompte et l'espoir facile. Les Italiens avaient fondé sur le traité de Berlin de grandes espérances. Ils croyaient que, pour prix de leur concours, ils obtiendraient de l'Europe, Trieste, une partie du Tyrol italien et de laDalmatie; quelques publicistes d'imagination plus vive parlaient même de l'Albanie (l) et de la Tunisie.

Pas une de ces espérances, d'ailleurs chimériques, n'avait été réalisée et l'Italie se trouvait au contraire, au dire des mécontents, lésée par la cession du port de Spizza à l'Autriche, par la semi-annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, ({ui devait avoir pour conséquence le développe-

Molof.'ari à la Cliainl)rc italienne, 23 avril t877. Monghi, La crisi d'Oi-œnte. V. également Discours de M. Visconti Venosta du 23 avril.

(1) ce. Bonghi, La diplomasia italiana nella crisi d'Orienté, Nuova atitologia, t878, etc.: La f/iusfisia e la liherta in Oriente, Nuova antologia, 1877.

.Vvant l'ouverture du congrès, M. Crispi avait clé envoyé en mission au[)rcs des divers cabinets de l'Europe par le gouvernement italien, alin d'échanger des vues sur les questions qui devaient faire l'objet des négociations ullérieures. Le piii)lic italien avait donné pour but à cette mission la négociation des cessions mentionnées plus haut.

ment du commerce dans les ports dalmates et qui menaçait par conséquent ses intérêts dans l'Adriatique (1).

Les Italiens ne voulurent pas voir que rien ne justifiait leurs désirs, que personne en Europe, ni l'Autriche, ni l'Allemagne et l'Ang-letern' qui tenaient à rester en bons rapports avec l'Autriche, ni la France qui cherchait à éviter toute complication nouvelle, ne pensait à satisfaire leurs vœux, et qu'ils n'avaient pas plus de raisons pour demander, à propos du traité de Berlin, la cession de territoires appartenant à l'Autriche, que la France n'en eût eu pour réclamer la restitution de FAlsace-Lorraine. Ils préférèrent accuser leur gouvernement de maladresse et d'inertie.

La première conséquence de ce mécontentement général fut la chute du cabinet responsable, puis un réveil du mouvement irrédentiste {2) ; mais Tltalic avait trop d'intérêt à ménager l'Autriche et l'Allemagne, qui seules pouvaient lui donner le rang de grande puissance qu'elle ambitionnait, pour que cette irritation fût de longue durée. Bientôt les esprits se calmèrent et se consolèrent en s'attaciiant plus vivement à la réalisation des espoirs qui leur restaient. L'Italie avait d'autres ambitions que son extension territoriale vers le nord, elle tenait à devenir une grande puissance maritime.

Depuis longtemps (3), elle avait jeté les yeux sur la

(1) Cf. Ratzenhoffei-, Zur Beleuchtigung der Occupation Bosniens und der Hersef/ovina. Vienne, 1879.

(2) y .le vomirais, écrivait à ce uioinent le vieux Garihaldi, que tout Italien considérât la lutte contre l'Autriche comme une bonne fortune. Nous avons à laver en etTet cinq siècles d'outrages et de massacres. Plus de fanfaronnades, mais des faits tels que ceux que nous avons déjà accomplis ensemble. Notre guerre ne doit pas être faite comme par le passé avec des gants blancs, mais avec des couteaux... »

(3) C'est-à-dire depuis le jour de l'unité italienne. — Mais avant cette époque déjà les Italiens avaient tourné leurs convoitises vers la Tunisie. Au xim siècle, Gliarles d'Anjou, roi de Naples, cherctiait à l'adjoindre à son royaume avec l'aide de son frère saint Louis (8e croisade).

Tunisie, qui, séparée de la Sicile seulement par un étroit bras de mer, formait connne le prolongement de ses possessions européennes. Elle redoutait, comme menaçante pour ^a sécurité, loccupatioii de cette province par une puissance européenne qui aurait ainsi reconstitué Cartiiag'e aux portes de Home, et ce lui était une raison de plus pour désirer s'emparer de cette portion de la côte africaine, en partie colonisée déjà par ses nationaux^ et qui lui aurait constitué une position stratégique de premier ordre au centre de la Méditerranée (1).

C'est de ce côté que se poilèrent tous ses vœux. Mais au traité de Berlin, ou plutôt dans des négociations y afférentes, le sort de la Tunisie avait été à peu près réglé.

Comme l'Italie, la France convoitait cette province; elle avait prolité de la convention du 4 juin et de l'acquisition de Chypre par TAngleterre pour demander au cabinet de Londres, en échange de son approbation à un acte qui la lésait dans ses intérêts méditerranéens, la reconnaissance de ses droits sur la Tunisie, et l'Angleterre, qui craignait, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, la présence des Italiens à Tunis (2), avait immédiatement accueilli les propositions françaises (3). De ces négociations, il avait bien transpiré quelque chose et le gouvernement italien n'était pas sans soupçon (4). Néanmoins, lorsque trois ans

(1) V. Maldini, Bifesa délie caste e délie isole d'Italia: Caria, L(i (jaestione tunisiuaa e VEuropa. lioirie 1879 ; tiadorna. Le relacioni i lit e nuit ioaali delV Italia. Turin 1882 ; DeGubernalis, Lettere sulla Tunisia.

(2j En 1870 di'jà, l'Angleterre s'était oppost-e aux auihilioiis de l'Italie prête à {irofiter de la gueri'e pour iiiarelier sur Tunis. 1'. il. X., Politique française en Tunisie.

(3) Drpèche de i^ord Salisbiuy à Lord Lyons, 7 août 1878. « l.'Angle- Icrre continuera à reconnaître, comme elle le Hiil à pr('senl. les effets naturels du voisinage d'un pays puissant et civilisateur comme la France et elle n'a pas à mettre en avant de prclenlious contraires. »

(4) JiCs journaux ollicieux. du gouvernement français pour satisfaire une traction de l'opinion publique qui prenait ombrage de la convention de (;hypre avaient, sans préciser, atlirmi' une entente particidière de la P'rancc et de l'Angleterre et garanti l'existence de compensations

plus tard les troupes frauçaiscs (iéharquèrciit en Tunisie, sa surprise et sa ecjlère furent taraudes et il accusa la France d'avoir abusé de sa bonne foi. lors du traité de Berlin, et de s'être fait alors céder, pour prix de ses complaisances, la Tunisie que, selon lui. lAUeniagne aurait alors vobuiliers donnée à l'Italie. (Jue ces allégations soient vraies ou fausses (l), l'Italie était profondément irritée contre la France et sa déconvenue fut une des principales causes qui la portèrent à resserrer les liens d'amitié qui l'unissaient déjà à 1" Allemagne et à l'Autriclie et à s'entendre avec elles pour former la Triple Alliance.

Depuis lors, elle suivit en Orient une politi({ue conforme à celle de ses alliées, (juoi(iue un peu indépendante et modiliée parfois par ses bonnes relations avec l'Angleterre.

IV. La France fut la seule des grandes puissances dont le traité de Berlin ne modifia en rien la politicjue orientale; lors du congrès, elle se conforma à ses anciennes traditions et elle ne les a pas abandonnées depuis.

Après la guerre de 1870, la France, mutilée moralement et matériellement, s'était tenue à l'écart des affaires européennes et avait travaillé dans l'isolement à réparer ses forces. Lorsque les puissances décidèrent que leurs représentants se réuniraient en congrès à Berlin, elle se demanda si, dans la circonstance, il lui était possible de persister dans sa politique d'abstention rigoureuse (2) et si elle devait continuer à se tenir à l'écart.

« qui lorsqu'elles seront connues seront aeceptees comme nne ample saiisïa^cVion >^. République Française. 12 juillet 187S. V. aussi IMf.X., citations d'articles de la Liberté et du Monfat/s Blaff ci le Lirre bleu, Tunisie de 1881.

(1) V. polemiqne à ce sujet : Estafette du 22 octobre, artiide de M. .Jules Ferry et Déljuts i\n 29 oct., arl. de M. Francis Charmes qui cherche à démontrer la fausseté des accusations ilaliennes par des citations de dépèches du comte I^aunay. ambassadeur d'Italie.

(2) En 1877 le duc Decazes écrivait : « la politique de la France

146 PREMlÈnE PARTIE. — CHAPITRE III

Sa situation en Europe ne lui permettait pas de se désintéresser complètement des affaires extérieures; elle avait d'autre part en Orient des droits qu'il lui était impossible d'abdiquer; elle n'oubliait [)as « (jue les traités de 18î")(> et de i871 avaient été revêtus de sa signature, et il lui était impossible d'admettre que ces traités pussent être modillés valablement ou mis de côté sans l'assentiment de toutes les puissances qui les avaient sio^nés » (1).

Le gouvernement de la République décida que la France participerait au congrès ; mais il ne voulut pas se départir de la prudence scrupuleuse (jui avait jusiju'alors dicté sa conduite (2). Il prit ses précautions pour éviter toute complication qui aurait pu le forcer à sortir de sa neutralité; il demanda que le but du congrès fût à l'avance nettement délimité et mit comme condition de sa participation que l'on n'y discuterait « (jue d»'s (juestions résultant naturellement et dir(ïctement de la dernière guerre... c'est-à-dire que Ton s'abstiendrait de S(mlev«'r la (juestion de l'Egypte, celle du Liban et celle des Lieux Saints » {',)).

Ll France espérait ainsi éviter tout conflit où elle pourrait être mêlée et aussi empêcber toute discussion de ses

c'est la neutralilé la iilus absolue iiaranlie par rabslentioii la i)liis scrupuleuse ».

Cf. M. (le Hroglie. Vinyt-cinq ans après, Revue des Deux-Mondes (lu 1er juillet 189G. et M. de IJroj^lie, Discours au Sénat, Journal officiel (lu !«'■ (léceiiibre 1880.

(i) Journal officiel du S juin 1878. Séance de la Cliainlire du 7 juin. Discours de M. W'addinj^'ton, ministre des alVaires t-trant^ères.

(2) « La France, disait en 1875 le duc Decazes aux ph'nipolenliaires i-har!.'<'s de reprt'senler notre pays à Constantinojtle, la France n'entend pas sortir de son recueillenienl, elle ne peut refuser à faire cnicndre sa voix dans les conseils de FFin-ope, mais elle entend n'y di' Tendre (pie les inli'rt'ds de la paix.de la concorde et de la conciliation, et, en |»r(''tant son concours le plus aclifà tous les elTorls pour en assurer les liieni'aits, elle entend toujours i;arder la jdeine possession d'ellcni(''nie ; vous ne devez donc jamais ci en aucime circonstance vous engaf.'er dans inie voie (pii }iourrait comprometlre sa neutralil(i. )i

(3) Discours de M. W'addington à la Chambre des d('put(.'s. S(}anco du 7 juin 1878.

droits avant le jour où elle aurait reconquis assez de force pour les afiirmer sans crainte.

Les puissances acceptèrent ces conditions, et la France prit part au congrès. Elle y fit entendre une voix de paix et de justice, elle y joua le rôle de médiatrice à la satisfaction g-énérale. Fidèle à ses traditions, elle ne sortit de sa réserve que pour prendre en main la cause de la Grèce (1) et celle de la Roumanie, et elle eut chaque fois la satisfaction de voir ses propositions acceptées par les autres puissances, (kdles-ci voulurent même reconnaître ses bons procédés et dans l'article (J2 du traité elles rappelèrent ses droits de protection sur les chrétiens dans l'Empire ottoman.

La France recevait d'autre part de l'Angleterre l'assurance qu'elle ne s'opposerait pas à l'exécution de ses projets concernant la Tunisie; lord Salisbury lui reconnaissait formellement, en outre, des droits égaux à ceux de l'Angleterre, en Egvpte;elle retirait donc du congrès, outre le prestige moral que lui valait la sagesse de son attitude, certains avantages matériels.

Le traité de Jierlin n'était jtourtant pas sans lui causer quelques préjudices; elle soutirait de la prépondérance

(1) Les réserves de la France dans la question rrF'^pvpte, l'initiative qu'elle prit en faveur de la (irèce ont été éfialemeut rriti(iuécs (V. de Broglie, Vi/uft-ri/iq a?is après). Nous avions pris en main la cause de la (irèce. Deux ans plus tarrl nous nous voyions presque ol)li;-'és d intervenir |)ar les armes en sa laveur. Nous enlevions la question d l'^iiypte au contrôle europt'cn, rAngleterre eu prolitait en 1882 pour s'installer en Kf:ypte et y r'taldir sa dominaliou. .Mais, 1° ce sont des hardiesses postérieures au traité «le Herlin qui mirent en 1880 la France dans une situation ilélicate vis-à-vis de la (ircce; 2o Nous (-tions au moment du cou'iTcs en droit de nous méfier des vues de M. de Bismarck sur l'FgypIe. 11 semlilait prêt à enfîai.'er lAnirleterre à ime occupation qui. pour lui, aurait présenté ravantaj;ie de la brouiller avec la France. Nous n'avions rien à j;ai.Mipr à une discussion <lans le conjurés, il valait mieux s'en tenir aux assurances amicales donm-es par Lord Salishury et Lord Beaconsfield à M. W'addington. C'est en i8Xi>, non en 1878. rpie nous avons perdu l'Egypte, et si alors vraiment notre inaction nous tut imposée, il faut remonter plus loin que leTi'aitéde IJei-liu pour retrouver la cause de notre inqtuissance, et s'arrêter aux désastres de 1870.

148 PREMIÉHK PAHUE. — CHAPITRE III

quil ménageait à rAllemagnc on Orient: comme lAngleterre, elle devait pàtir de rénorme développement du commerce austro-allemand dans les Balkans. Elle avait enfin de sérieuses raisons de regretter les satisfactions obtenues par rAulriche. car lAllemaji^ne laclietait à ce prix et la faisait entrer délinitivemenl dans une alliance dirisfée surtout contre la France. Mais pour importants et réels que fussent tous ces avantages et ces inconvénients, aucun d'entre eux ne modifiait son attitude envers la Turquie, et elle resta, après le traité de Berlin comme avant, ég-alement soucieuse de respecter les principes fondamentaux de sa polili(jue dans le Levant : protection des chrétiens, assistance aux jeunes nationalités, et enfin maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman, s'il se trouve menacé par l'ambition de quebjue grande puissance.

Peut-être seulement sa politique est-elle depuis plus réservée qu'autrefois et plus manifestement encore inspirée par la volonté de conserver la paix.

Les autres puissances aussi redoutent plus qu'autrefois tout conflit. Depuis quelles support«'nt le régime de la paix armée, que chacune s'épuise pour aug-menter ses forces militaires et toujours être prête à entrer en guerre contre ses voisines, chacune redoute cette lutte (ju'elle sait devoir être terrible, ruineuse pour le vainqueuret mortelle pour le vaincu; elles s'empressent d'étouffer toute conflagration locale susceptible d'allumer la guerre universelle.

Plus spécialement en Orient, le traité de Berlin, (jui intéresse d'une façon directe toutes les puissances au sort de la Turquie, a augmenté leur souci de conserver une paix que le moindre incident menace de compromettre. Afin d'éviter des confiits, dont le moins grave peut toujours prendre des proportions inattendues et provoquer une guerre générale en Europe, les puissances sont presque toujours d'accord pour chercher à maintenir en Orient le statu fjiw. Tel est le but essentiel de leur politique commune; elle veut le calme et limmobilité. Lorsqu'un con-

llit éclate malgré leurs efforts, elles cherchent tout au moins à le limiter, et pour éviter de nouveaux trouhles,iI arrive qu'elles ne soutiennent pas des revendications qui leur paraissent légitimes, ou qu'elles s'inclinent devant le fait accompli, même si elles le désapprouvent.

Quoique souvent, depuis dix-huit ans, l'intervention de l'Europe ait été plus efficace, quoiqu'elle ait pu ralentir la chutt' de la Turquie, protéger parfois contre elle ses sujets, calmer les ambitions trop vives des petits peuples ses voisins, et exercer presque toujours avec sagesse son action modératrice sur les événements, ce n'est plus d'elle que dépend essentiellement le sort de l'Orient. Depuis le traité de Berlin, la cause précédente des agitations, des troubles, des nouveaux démembrements de la Turquie n'est plus l'ambition des puissances ou la décadence de l'Empire ottoman, mais le développement en Orient des nationalités nouvelles.

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