‹ La question d'Orient depuis le traité de BerlinChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'exécution du TIUITK DE BERLIN (AFFAIRES DE GRÈGE ET DE MONTÉNÉGRO DE 1878-1881)

^ \. Les affaires de.drèce jusqu'à la conférence de lifirlin de 1880. — ^3 11 Affaires du Monté/téi/ru.— $ 111. Affaires de (irèce depuis la conférence de Berlin.

Toutes les complications, qui depuis le traité de Berlin ont attiré l'attention de l'Europe sur l'Orient, n'ont cependant pas eu pour cause le développement des nationalités, soit à lintérieur, soit à l'extérieur de l'Empire ottoman.

Après avoir signé le traité, il fallait le faire exécuter; les exigences de l'Europe, le mauvais vouloir de la Turquie, le vague de certaines décisions occasionnèrent de nombreux embarras : certains tournèrent en conllits, préoccupèrent vivement les puissances et faillirent rallumer en Orient la guerre presque aussitôt qu'éteinte.

On eût pu croire que le premier soin de la Turquie, affaiblie par sa défaite, serait d'éviter, autant qu'il était en son pouvoir, toute cause de troubles et de cbercher le

calme et la paix qui lui étaient nécessaires pour réparer ses forces. Il n'en fut rien. Au lieu de payer sagement le prix de sa défaite, elle tenta d'éluder ses obligations ; elle se refusa à reconnaître les droits conférés par le traité de Berlin au Monténégro, elle repoussa les prétentions de la Grèce, le tout sans autre résultat d'ailleurs que d'attirer sur elle le mécontentement de l'Europe et d'augmenter le désarroi à liiitérieur de l'Empire.

Dès le lendemain du traité de Berlin (17 juillet 1878) {i), les Grecs, pressés d'entrer en possession des territoires qui leur avaient été promis, demandaient à la Porte de nommer des commissaires chargés de s'entendre avec les leurs au sujet de la rectification de frontières, ainsi que le traité l'avait stipulé. Mais la Porte n'avait jamais eu l'intention d'accorder aux Grecs un seul pouce de territoire ; et, sans rien répondre aux ouvertures qui lui étaient faites, elle adressait aux puissances une circulaire [2) où elle les priait « de faire parvenir au cabinet d'Athènes des conseils de droiture et de prudence qui le détourneraient d'une entreprise aussi injuste qu'impolitique » et de ne pas « sacrifier les droits d'un propriétaire légitime aux convoitises d'un ambitieux voisin ».

Les réclamations de la Porte furent mal accueillies. Le g-ouvernement ottoman faisait trop bon marché des vœux que les puissances avaient formellement exprimés au traité de Berlin, et en accusant la Grèce de vouloir la spolier, il semblait trop leur reprocher indirectement cette spoliation.

La France et la Russie spécialement témoignèrent leur mécontentement (3) et firent observer à la Turquie que (( sa circulaire ne se bornait pas à repousser le programme développé par M. Delyannis ; elle écartait, avec aussi peu

(1) Lirre jaii/w siii- la (irrco. page 20. (Irprcho du 17 juillet ISTS.

(2) Livre jaune, pai^c "lï. 8 aoiit LSTS.

(3) Lirn- rout/e aiili-ichion uni' la (iiicslioa des rronlièros liircogrocques de 188('). jiayc 13. {)i."'ce 8.

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de inénageinonts, les vœux beaucoup plus modestes exprimés par l'Europe dans un sentiment de conciliation » (1). Elles accueillirent au contraire avec bienveillance les réclamations de la (xrèce. Le cabinet d'Atbènes désespérait déjà d'obtenir satisfaction de la Turquie, il demandait avec insistance la nomination de commissaires cliarii'és de tracer la nouvelle frontière, et il réclamait des puissances la médiation prévue par le traité (2).

La France écouta ces plaintes, et, comme la Porte persistait dans ses refus, elle consulla les autres cabint'ts sur l'opportunité dune médiation. Us jugèrent quen etfet la situation rendait l'offre de leurs bons offices nécessaire, et, au mois de février 1879, une conférence, composée des représentants des puissances, de la Grèce, et de la Turquie, s'ouN'rait à Pi'eveza pour régler le différend.

Dès les premières séances, il fut évident ([uela Grèce et la Turcjuie ne sauraient s'entendre, car la Porte avait trouvé un appui en Europe et se montrait intraitable.

Fidèle encore à son anciejme politique, peut-être liée par des eng-agements récents (3), l'Angleterre soutenait la Turquie (4) ; elle n'avait admis qu'après toutes les autres puissances la nécessité d'une tentative de conciliation, elle s'était longtemps portée garante du bon vouloir du gouvernement ottoman et linalement n'avait consenti à la médiation européenne qu'en réclamant des puissances un

(1) Livre jaune, page 29. Paris. âSaoïit 1878. Nolo de M. WaiMiiiglon, luinislre des afVaires étrangères.

(2) (( La réponse du gouvernement de Constanliiiople à nos ile-

uiandes, écrit M. Delyannis, est purenienl évasive Devant cette

attitude de la Sublime Porte, qui cherche à éluder les résolutions du congrès, le gouvernement du roi croit que le moment est venu de s'adresser aux puissances et les prie d'exercer ce droit de médiation ijui leur est conféré par l'article 24 du traité de Berlin. »

(3) V. les attaques des libéraux contre le cal)inet conservateur notamment Greece abandoned pamph. publié par le Greek committee. Londres, i880.

(4) Cf. Livre rouye aiiindnen,Fro/ifières f/recques, p. iO, pièce J5.

tracé nouveau qui satisferait non seulemont la Grèce mais aussi la Porte (i).

Les Turcs se savaient protégés; ils en profitèrent. Avant même l'ouverture de la conférence, le grand vizir avait déclaré à notre ambassadeur à Constantinople « que le gouvernement turc ne partirait pas, dans les négociations à ouvrir, des limites tracées à Berlin » (2) et dès la première séance, les plénipotentiaires ottomans proposaient un tracé inacceptable et déclaraient qu'ils considéraient le traité de Berlin et les décisions de la conférence comme non obligatoires pour leur gouvernement (3).

Sur ce, les représentants des puissances se séparèrent. L'Europe n'était pas disposée à passer immédiatement de la médiation à l'intervention. Seule la Russie, dont la rancune contre la Turquie était encore mal apaisée, l'eût peutêtre vue avec satisfaction aux prises avec de nouveaux ennemis ; les autres puissances tenaient par dessus tout à la paix. L'Angleterre était favorable à la Porte, et la Grèce ne trouvait d'autres svmpathiesen Europe que celles delà France, qui était prête à l'assister de ses conseils et de son influence, mais qui n'eût pas voulu prendre l'initiative d'une mesure bostile contre la Turcjuie. Les puissances ne méconnaissaient cependant pas qu'elles avaient fait des promesses à la Grèce. Le Divan ne voulait pas les exécuter, elles tentèrent d'obtenir son consentement à une transaction.

Les négociations entre la Grèce et la Porte, rompues « Preveza, avaient été bientôt reprises. La Porte avait craint un moment que, sur une proposition de la France sollicitée par la Grèce, les puissances ne cbargeassent leurs représentants à Constantinople de régler entre eux le différend (4) ; et, pour éviter cette solution trop prompte,

(t) Lirre jaune. Frontières f/recqnes. ])age 43, dépOchc du 20 novoinl)re 1878.

(2) Livre jaune, dôpèche du 17 découdire 1878.

(3) Livre rouf/e autrirhion. 1880, paire 33. piroo 52.

(4) Livre jaune, paj^e 111. di'prflie du 21 avril 1879.

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elle avait ontamé do nouveaux pourparlers avec le cabinet d'Atiiènes. Mais le seul but du Sultan était de gagner du temps et de lasser la patience de l'Europe, car il n'y avait pas d'entente possible entre deux adversaires qui ne voulaient ni l'un ni l'autre abandonner aucune de leurs prétentions.

Les deux partis s'entêtaient également lorsque M. Waddinglon, ministre des aiFaires étrangères de France, proposa une transaction : La ville de Janina, que réclamait la Grèce, resterait entre les mains des Turcs, mais les Grecs recevraient en compensation des territoires en Tiiessalie (1),

Cette proposition écboua devant l'obstination des deux adversaires. Puisqu'ils n'acceptaient pas de bon gré une transaction, il ne restait (ju'uii nioyen de i-ésoudre la question, l'intervention active de l'Europe.

Sur ces entrefaites, le gouvernement anglais (2) qui modifiait un peu sa politique sous la pression dune importante fraction de l'opinion publique, proposait la nomination d'une commission européenne qui irait sur place délimiter la nouvelle frontière (3), etla France demanda qu'il n'entrât ni représentants de la Turquie, ni représentants de la Grèce dans cette commission (i), ce (jui semblait indi(juer son intention de donner aux décisions de la coiiMiiission la valeur d'un arbitrage. Les puissances acceptèrent ces deux projets. C'était un premier cliangement dans leur politique, elles étaient lassées par deux ans de négociations

(1) Lirre jaune, page 170, l^aris, 17 (léeeiiiljre.

(2) Caliinet Salisl)m'j. Le premier syniptùme de ce fliangement d'attitude de l'Angleterre est une dépêche de Lord Salisijury à Sir A. Layard du 12 juin 1879 où il conseille d'exercer une pression sur la Turquie pour la décider à un accord avec la (irèce. Cette dépêche fut envoyée ininiêdiateuient après le succès d'un grand meeting organisé à Willi's room par les libéraux, en faveur de la Grèce.

(:i) 2p Livre jaune sur les affaires grecques. Dépêche du âO janvier, p. 21.

(4) Journal le Temps, dépêche de Vienne, 4 avril 1880.

156 DiaXlÈiME PARTIE. — CHAPITRE I

loujoiirs vîiinos [l] cl entraînées par le gouvernement i'ranrals (jui manifestait de plus en plus vivement ses sympathies pour la Grèce (2), sans poui'tant sortir encore de sa réserve prudente (3).

Un brusque et radical changement dans la politique anglaise, qui jusqu'alors avait plus ou moins soutenu la Porte, décida rKiiro])e à imposer, s'il le fallait, sa volonté à la Turquie.

Le parti liljéral anglais était arrivé au pouvoir, et son chef M. Gladstone avait été désigné pour présider le nouveau cabinet. Quoicjue. depuis le traité de lîerlin, il eût continué à défendre la Turquie, le gouvernement anglais avait perdu son ancienne influence à Constantinople ; aussi l'opinion publique anglaise était de plus en plus défavorable à la Turquie et persuadée que continuer à la soutenir, c était sobstiner à galvaniser un cadavre. Le Ijouillant leader du parti libéral s'était d'autre part trop nettement tracé sa conduite à l'avance, il avait trop passionnément attaqué « le Turc innommable » et réclamé son expulsion d'Europe « avec armes et bagages » pour ne pas être obligé, après son arrivée au pouvoir, d'exécuter au moins en partie son programme. 11 ne le renia pas, et lié par ses promesses antérieures, poussé par l'ardeur de son caractère, par ses sentiments humanitaires et religieux, il sembla

(1) Ajoutons qu'en cctto occurrence encore, la Tiu'quie montra sa mauvaise volontt'. Elle n'osa s'opposer ouvertement à la formation de la commission arbitrale, mais elle chercha à se soustraire indirectement à ses décisions. Elle prétendit tout d'abord que tout espoir d'arranyement avec la Grèce n'était pas perdu, chose au moins étrange a[)rcs les propositions di-risoires faites par la Porte à titre dt'flnitif. l^nsiiîte elle ;ililrma (pielle ne serait pas en mesure de garantir la sécurité (les mi'nd)rcs de la commission qui opéreraient sur le terrain, ce qui est un aveu si singulier qu'on ne doit y voir qu'un des fauxfuyants coutumiers à la diplomatie orientale.

(2) Ministère de Freycinet.

(3) Circulaire de M. de Freycinet. 21 avril l(S7t). « L'Eiu-ope n'a point à se substituer aux nc'gociateurs eux-mêmes, mais siiiq)lemenl à s'interposer enirc eux pour aplanir leurs sentiments et contribuer à les rapprocher. »

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vouloir, dans k's premiers jours de son niinislrre, entraîner rEuro[)e à une véritable croisade contre la Turquie.

Lonl (rranville, ministre des affaires étrangères, envoyait au représentant de l'Angleterre à Conslantinoj)le, une note indiquant les stipulations de 1S78 (pii n'avaient pas recruteur application, et invitant les puissances à s'entendre pour obtenir satisfaction de la Porte k cet éj^ard. Dans cette note, qui visait spécialement la conduite de la Poi'te. dans les affaires pendantes de Grèce, de Monténégro et (rArménie, le gouvernement anglais numifestait sa volonté dinaugurer une politique énerg-ique contre la Turquie. Les déclarations de M. Gladstone et de lord (rranville à la Cbambre des communes et à la Gbambre des Lords, l'attitude des représentants de lAngleterrc; à l'étranger aug'mentèrent bientôt encore la portée de cette dernière démonstration (1).

Mais isolé, le gouvernement anglais n'avait pas les moyens d'imposer sa volonté à la Turquie et l'Europe n'était pas disposée à le suivre dansla politique belliqueuse qu'il semblait vouloir inaugurer. Les puissances avaient fait bon accueil à la note de lord Granville et elles avaient consenti à y apposer leur signature, parce qu'cdles considéraient que leur dignité était engagée à l'exécution du traité de

(1) Le 21 mai 1880 M. «ilarlstnne disait devant la Cliainin-e des coiiiiuunes : « .Te ne dois pas dissinniler qu'à mon sens il est deux jMiints sur les(iuels le gouvernement turc se nn'j)rend complètement, d'abord la Turquie en est venue à croire que l'Angleterre a un tel inlér(M particulier au maintien de l'Enqiire ottoman que ce dernier pourra toujours être assure en lin de com[)te de notre concours. >i VA dans \m discours à la même date, à la Cliandjre des Lords, lord Granville parlant des atïaires d'Arménie se montrait encore plus explicite sur ce (pi'il ai)[telle « les illusions de la Turquie » cl annonçait que le gouvernement de Sa Majesté avait cru (tevoir demander à rEuro[ie une action colle(-tive. Discours de MM. Gladstone et Granville, Mémorial (li/)lomafit/iie, 20 mai 1880.

« L'Angleterre, a déclaré M. Goschen. ambassadeur à Vienne, n'a aucun intérêt à détendre l'existence de l'Empire ottoman mais s'intéresse tout iiarticuliêroment à l'exécution des réformes imposées à la Turipiie jtar le traité de Berlin. )i Débats, 28 mai 1880.

Herlinct parco (jircllcs étaient lasses des ateriiioieinentset (les échappatoires du o()uvei'neinent turc; mais il nétait [)asdaiis lintention de la plupartd'entre elles de rien faire (jui alfaiblit encore la Tur(juie. En France et en Autriciie surtout, les déclarations de M. (lladstontî furent fort mal accueillies; la France aimait la (Irèce, mais elle craignait toute complication pouvant aboutir à une guerre (l). L'Autriche consentait à exiger de la Turquie l'exécution des réformes, mais (die était déterminée à sdpposer énergi(juenu'nt à toute mesure ayant chance dahoutir à un nouveau démembrement de TEmpire ottoman. Abus (juil était chef de l'opposition, M. Gladstone s'était livré à des atta(jues violentes contre b' g-ouv(M'nenient aulriciiien, auquel il reprochait de jircn<lrc la défense de la Turijuieet (lu « gi'and assassin ». LAutriciie s'en souvenait (2), elle se méliait des projets du nouveau premier ministre d'Ang^leterre et se tenait prête à proléger la Turquie contre tout acte d'hostilité (3).

Ces réserves de l'Europe rendaient impossible le succès (le la note anglaise. Il était à ])révoir (jue bi Turquie ne redouterait pas une action ;i main ar'inée des ])uissances

(1) Voir rorros[>i)n(lancos ol articlos du Trmjis cl îles Débats des i:{ et 14 imii 1880.

(2) Le j.'oiiv(M-iieiiionl aiitricliien exijjfu iiiTMiie de M. (lladsloiie. lireiiiier iiiiiiisli-e, une rt'lraclalidii des attaques sorties de la Ixtuidie de .M. Gladstoiif, liuiunie privé. Mais les promesses de ne pasatta([uer de propos d('lili('ré la Tunpiie. que dut alors l'aire .M. (lladslone, ne parurent pas une {.^arantie sul'lisante de sa conduite. Voir la lettre de M. (iladstonean comte KnvoU'i.Mémorin/ (lij)/omfifii/n<' i\n !•» niai 1880.

(3) « Il est cei'tain. ccrivait la Xi'iie freie Priasse, journal ol'licieux du cabinet de Vienne, que lAntrii lie-Honirrie n"a aucun intérct à co ipic la ([iieslion d'Orient soit remise sur le tapis: car celle éventualité nous inq)oserait de nouvelles cliarj^es (pii eni.'aireraient et [)aralvseraient nos l'orces pour des années. Notre [tolitiipie ne ihmiI se mouvoir dans une direction parallMe à celle de M. Gladstone, si tant est qu'il l'aille prend l'e au sérieux ses déclarations au jiarlcment anglais. Si Ton se décidait réellement à elTectuer rex(-culion du traité de lîerlin dans le sens d'une croisade c(uitrela Tnvqn'w, a/ors. es/téroiis-/t'. nous troucerio/is dans ïatlianre allnmandc. (e ronfri'/joiifs /ii'ct'ssaire. »

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sii^nalaires du traité dr IJerlin. arrêtées par la divergence de leurs intérêts, et (juelle re<^anlerait également comme impossible une action isolée de lAngleterre.

Devant un refus de la Turquie d'obtempérer à ses injonctions, (jue pouvait en etl'et FiVngleterre? ce n'est pas une démonstration navale (jui eût suffi à faire céder la Turcjuie. et le peuple anglais n'était pas disposé à courir les aventures d une expédition pour lacjuelle les forces dont il disposait eussent été insuffisantes (1).

Le gouvernement turc pouvait, sans crainte, refuser d"obéir aux puissances. Il le fit. Ce refus était un échec surtout pour l'iVngleterre, qui avait commis la maladresse de trop s'avancer et (jui était plus que toute autre puissance intéressée au succès des négocialions (ju'elle avait entreprises.

Elle reconnut son erreur et dès lors elle s'ingénia à sortir de rimpass(! on elle était entrée. Pour un refus, les négociations de 1 Europe avec la Turquie n'étaient pas rompues. Ceci permit à TAngleterre d'éviter tout au moins Ibumiliation de l'insuccès définitif. Elle continua en apparence la même politi(jue, puis insensiblement elle quitta son attitude belli(jueus(' à l'égard de la Turquie pour rentrer dans le concert eui'opéen, afin de partager l'échec linal qu'elle prévoyait, avec toutes les autres puissances. Elle n'abandonnait cependant la Crèce qu'avec peine, et elle aurait persisté peut-être dans ses premiers projets, si elle eût seulement trouvé en Europe un auxiliaire prêt à la seconder jusqu'au bout. Un moment elle espéra trouver cet allié dans la France. Le cabinet français manifestait chaque jour plus ouvertement ses sympathies pour la Grèce ; un nouveau ministère était arrivé aux affaires, il avait abandonné les projets de transaction proposés à l'Europe par M. Waddington, et il accueillait au contraire avec satisfaction le projet d'une conférence européenne

(I) Voir correspondance de I^ondres aux Débats. \',\ mai 1880. Sur l'état de l'année anglaise cl les derniers événements, V. discours de M. Gladstone du 22 juillet 1880.

j)()ui' résoudre la question grecque, dont rAngleterre avait ])ris l'initiative.

Cet accord de la France et de l'Angleterre influa sur les dispositions des autres puissances. Quoiqu'elles fussent pour la plupart hostiles à l'emploi de mesures coercitives contre la Turquie, toutes consentirent à s'ériger en arbitres du procès, sans se soucier de savoir comment leur jugement serait exécuté.

L'Autriche. rAllemag-ne, l'Italie acceptèrent le principe d'une conférence; quant à la Russie, elle espérait trouver là, prétexte pour une intervention nouvelle et non seulement elle applaudissait à la proposition de l'Angleterre, mais encore elle demandait à étendre les discussions des plénipotentiaires à « toutes les questions orientales demeurées en soull'rance depuis le cong-rès » (1).

Le 7 juin 188U les ambassadeurs d'Allemag-ne informaient les cabinets étrang-ers que, suivant la proposition du gouvernement anglais, le g-ouvernement allemand, « désirant amener l'exécution pleine et entière de l'œuvre commune consacrée par le traité de lierlin, avait l'honneur de proposer aux puissances dont la médiation est prévue par l'article 2i de ce traité, de vouloir bien chai'ger leurs ambassadeurs à Berlin de s'y réunir en conférence. » Le 10 juin 1880, les ambassadeurs de toutes les puissances à Constantinople remettaient à la Porte une note 011 ils l'avisaient que, devant son attitude et son refus d'arriver à une solution dans l'affaire de rectification des frontières g-réco-turques, les puissances avaient « décidé que leurs représentants se réuniraient en conférence à

(l) « Ln l\ussio vouilrait, paraît-il. (jne la conféronoo qui se tiendra à lîerlin. iVit investie d'un mandat iri'neral pour régler toutes lesqueslions orientales (tcnieurees en souIVranee depuis le(]oni;r("'S... >■> '•i'' Lirre jaune sur les affaires de (irèce. pai^e 34, n" ,33. 21 mai 1880.

« l^a Itiissie ademandé que la conférence, pour la «juestion grecque, soit également chargce de régler toutes les autres questions pendantes en Orient. )i

l)<q)èc!ie riu comte de ?»[(»nlel)(dlo à M. de Frevciuet. :21 mai 1880.

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Jierlin pour déterminer, à la majorité des voix, la ligne de frontières qu'il convient d'adopter » (1).

Huit jours plus tard la conférence s'ouvrait. A la première séance, les représentants des autres puissances, demandaient au représentant de la France, d'exposer le projet sui- lequel l'Europe avait à statuer. 11 accepta et il détermina ainsi la tâche de la conféi'ence : « rester fidèle, non seulement à 1 esprit mais en (juelcjue soi'te à la lettre du traité de Berlin ; se conformer aux intentions du (congrès contenues dans le protocole 13 ». Dans l'espi'it des représentants des puissances, la conférence de lierlin où l'on n'avait voulu admettre ni délég-ués grecs, ni délég-ués turcs, devait décider entre la Grèce et la Turquie et non simplement offrir une fois de plus son inutile médiation (2). Ils ne protestèrent donc pas contre l'interpréta lion du rôle de la conféi'ence qui devenait un lrij)nnal chargé de prononcer entre la Grèce el la Tur([uie (^n s appuyant sur le texte du traité de lierlin.

Le plénipotentiaii'c français passa ensuite à l'examen des tracés de frontières présentés par la Grèce et la Turquie et les repoussa également pour en proposer un troi-

(1) Se JÀive jaune, iv 48. page '\i.

(2) La l^oi'te clle-mr'iiie avait bien coiiipi-js (|iio Ici i-tail iiMai'acti'TC de la fonlV'i-eiice. A la note <les i)uissanees l'avisant de sa réunion, elle ri'pondail : « La Sidiliine l*orte n'aurait rien à oltjefter à la con- IVrcnce i>i'()jel(>e si les iuroi'nialions lournies à ce sujet par la noie de Votre l<]xcellcnce ne scudilaicnt indi(iuer ([ue les reprc'senlants des puiiisanccs soûl appelés à prendre des décisions qui seraient incompatibles avec lidi'e et le caractère d'une nu'diation. » dette protestation de la l*orte était absolument léiiilime. Uien. au point de vue du droit international, ne justifiait l'intervention des [luissances. Le traité de Berlin faisait des promesses à la Grèce, il ne lui donnait aucun titre positif; il prévoyait la médiation des puissances, non leur arbitrage. Les puissances ne pouvaient arguer d'aucun droit pour dèpouilller la ïurqiue au profit de la (Jrèce, si ce n'est de l'axiome allemand : « das llecht ist die l^olitik der (lewalt o.

Elles ont usé il'un expédient étrange en torturant, pour se retranclier derrière les dispositions du traité de Merlin, le sens du mot médiation, en n'emplovant Jamais que luielen affectant <le croire que des médiateurs avaient le droit dimiioser leurs décisions par la force.

siènio qui, tout en réduisant les prétentions exagérées de la Grèce, était encore tout en sa faveur et lui accordait plulnt plus que le traité de lierlin dans son 13" piolocole ne l'avait prévu, (iliaudeinent appuyé ])ar la llussie qui défendit le principe des nationalités devant la conférence, le tracé français fut, après quelques discussions, accepté à Tunanirnité.

Restait à notifier cette décision à la Turquie : les puissances le firent dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur leur volonté de Tiinposer. s'il était nécessaire. Leurs ambassadeurs remirent, le 15 juillet 1880, au g-ouvernement turc la note collective suivant*» : «... Le con- (( grès de Berlin ayant indiqué dans son V.V protocole les « points principaux de la ligne frontière, qu'il jugeait néces- « saire d'établir entre la Turquie et la Grèce, les puissances « ont fait appel d'abord aux négociations directes, sur (( cette base, entre les deux États. A deux reprises, dans « les conférences de Prevezaetde Constantinople, les com- « missaires turcs et grecs, après de longes pourparlers, n'ont « abouti qu'à constater leurs divergences ; en présence de (( ces tentatives infructueuses, les puissances désig-néespar « le traité de Berlin ont jugé nécessaire d'imposer leur mé- « diation. (iCtte médiation, pour être efficace, devra s'exerce cer dans toute sa plénitude et les cabinets, en présence des « dispositions réciproques des deux États intéressés, ont « prescrit à leurs représentants réunis en conférence à Berlin « de fixer, en se conformant aux indications g-énérales du « protocole 13, une ligne qui constituât entre la Grèce et la « Turquie une bonne et solide frontière défensive. Les pièce nipolentiaires, après la discussionlaplus attentive, éclairés ce d'ailleurs par les avis des commissaires t(^cimiques dé- (( légués par leurs gouvernements, ont voté à l'unanimité, ce suivant les termes de leur mandat, le tracé contenu dans ce l'acte suivant qui résume leurs délibérations, ce Les ])0urcc paliers engagés entre la Turquie et la Grèce pour la rectiee (icalion de leurs frontières n'ayant point amené de ré-

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« sultats. les soussignés plénipotentiaires des puissances « appelées, par les prévisions de l'acte du 13 juillet 1878, à « exercer la médiation entre les deux Etats, se sont réunis (( en conférence à 13erlin, conforniénienl aux instructions de (( leurs gouvernements, et après une mûre délibération, « sinspirant de l'esprit et des termes du protocole 13 du « cong-rès de Hei'Iin, ont adopté à l'unanimité le tracé sui- « vant : « La frontière suivra le Thalweg- du Kahunas, « depuis l'embouchure de cette rivière dans la Mer Ionienne « jusqu'à sa source dans le voisinage de Han Kalabaki, puis « les crêtes (jui forment la ligne de séparation entre les bas- (( sinsau nord(h' la Wonitza, de rilaliacmon, et du Mavro- « neri et leui's tributaires : au sud du Kalamas, de l'Arta, « de l'Aspi'opotamos et du Salambryas (Pénée ancien) et « leurs tributaires pour aboutir à l'Olympe dont elle suivra a la crête jus(}u"à son extrémité orientale sur la Mer Egée. « Cette ligne laisse au sud Janina ainsi que Metzovo, qui « resteront acquis à la Grèce.

(( En conséquence, les g-ouvernements de l'Allemagne, de « l'Autriche-IIontrrie. de la Erance, de la Grande-Bretagne, « de ITtahe et de la Russie invitent le gouvernement de la « Sublime Porte musuhnane, l'empereur des Ottomans et « celui de Sa Majesté le roi des Hellènes à accepter la ligne « frontière indicjuée dans le document ci-dessus et que les (( puissances médiatrices, réunies en conférence, ont una- « nimement reconnue conforme à l'esprit et aux termes du « congrès de Berlin et du protocole 13 du congrès (1). »

Au reçu de cette note, le gouvernement turc tenta de discuter sa teneur en affectant de ne toujours considérer les décisions de la conférence que comme de simples propositions émanant de médiateurs obligeants. Les gouvernements de l'Europe ne l'entendaient pas ainsi: ils étaient

(1) Voii- le r;i|iiKirt de In comiiiissioii tccliiiicjiio sur le [vM-r île la nouvelle Iruntière et une carte des frontières proposee-s par la conh'rence ainsi que les traeès yrees et turcs, annexée nu Lirre bleu, Grèce, no 3, 1880.

(iéterniinés à appli<{ucr les décisions de la conférence, cette ; « manifestation solennelle de la volonté de l'Enrope » disait le prince de Hohenlohe, cette : « décision' obligatoire pour la Turcjuif comme pour la Grèce », selon les [)aroles de lord Salisbury, ce : « verdict européen, cet arrêt des gouvernements en faveur du peuple grec », selon celles de M. de Freycinet et ils faisaient remettre à la Porte par leurs ambassadeurs à (^onstantinople, le 25 avril 1880, une note où il était déclaré « que la décision de la confé- « rence de Berlin ayant été prise après mûre délibération et (< k la suite d'un examen attentif des diilërcnts ti'acés suc- (( cessivement proposés par les gouvernements ottoman et (( grec, les puissances mrdidlriees 7ie saurnient consentir à « ce que ladiscussion fût ourerleà cet éc/<ird... Les gouver- « nements se trouvent, par suite, dans Timpossibilité d"auot- « riser leurs représentants à accepter aucune discussion sur « le tracé de la frontière. Ils ne peuvenlijue leur laisser la « faculté d'examiner toute proposition que la Porte aura à « leur communiquer en ce qui concerne la meilleure ma- « nière d'effectuer Tévacualion. parles autorités ottomanes, « des territoires que vise la décision de la conférence, ainsi « que leur remise au gouvernement Iiellénique ».

A ces nouvelles injonctions, la Turquie résista encore.

Elb' lit bien, car en gagnant du temps elle gagnait la partie. Qucbjues mois plus tard, le concert européen était rompu et les puissances abandonnaient la (Irèce.

La cause principale de cette volte-face fut le demi-insuccès d'autres négociations qu'elles avaient entamées avec la Porte en faveur du Monténéii^ro.

Le Monténégro n'avait pas attendu })lus (jue la Grèce, pour ])resser le Sultan de lui remettre les territoires que lui accordait le ti'aité de Berlin. Quelques jours après la clôture du congrès, le prince Danilo rappela à la Turquie

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ses eii2:ae:ements et lui demanda une cession immédiate, de peur que tout retard n'amenât des dil'licullés. « 11 importe, disait-il, de ne pas laisser s'aggraver l'esprit de résistance (jui est fomenté par les fonctionnaires du g'ouvernement bien plus qu'il ne lest par l'espril spontané des habitants (1). »

A ces demandes, appuyées énergiquement par les cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg-, la Porte donna une première satisfaction en février 1879, par la cession des villes de Pouz et de Podgorilza; mais elle s'en tint à cette premièi'e preuve de sa bonne volonté et elle refusa soudain par la note suivante, de continuer les cessions : « les commissaires monténégrins ayant soumis la (juestion de la remise de Gussinié et de Plava, les commissaires ottomans déclarent n'avoir pas d'instructions à ce sujet, mais qu'ils sont seulement autorisés à s'entendre sur la remise des territoires cédés au Monténégro et sis dans le vilayet de Scutari d'Albanie ».

Les diflicultés soulevées par la Porte avaient une raison et un prétexte. Le gouvernement ottoman prétextait que la géographie des régions qu'il devait céder était imparfaitement connue. Les représentants des g-randes puissances, réunis à Berlin, n'avaient pu selon lui qu'indiquer de fa(;on approximative et défectueuse la nouvelle frontière, et, par conséquent, il fallait la déterminer de façon plus exacte avant de procéder à la remise des territoires. En réalité, la Porte ne cherchait ainsi (|u"à gagner le temps nécessaire pour fomenter, parmi les populations albanaises qui devaient changer de maître, une révolte qui rendrait leur cession au Monténégro impossible.

D'origine inconnue, descendants, croit-on, des anciens lllyriens (2), les Albanais peuplent au nombre d'environ

(i) Cf. Lii-re. vert (italien) sur le MonteiK'firo. Poi-lffemUe, diplomatiiiue, 1880.

(2) Cf. De llahn, Albanesische S/udien. Les lllyriens sont ainsi que les Hellènes un rameau de la race l^élasgique.

l.oOO.OOO (1) la côte orientali' de l'Adriatique. Qiiehiuesuns sont restés chrétiens, mais la plupart se sont convertis à rislaniisme; les uns, après la conquête de leur pays par les Turcs, d'autres à des dates plus récentes, et principalement sous le gouvernement d'Ali de Ttdxdcn. pacha de Janina (2). Ils ne sont point musulmans t'anati(|ues (3); comme les Kurdes avec les(|U(ds ils stwnhlent avoir de nomhreuses ressemhlances de mœurs, ils ont adopté l'islamisme surtout alin de jouir des avantages qui y sont attachés, afin d'avoir le droit de porter des armes, de se livrer au hri-iandaee et de commander aux chrétiens.

Ils ne sont pas plus lidèles sujets du Sultan qu'ils ne sont croyants lidèles ; toujours ils ont entendu être leurs seuls maîtres et n'ohéir (ju'à leurs heys ; ils hravent la Porte dans leurs montag'nes, et chaque fois qu'elle a voulu leur imposer une administration régulière, ils se sont révoltés. Lorsque, vers 1830, le gouvernement ottoman chercha à hriser dans tout l'Empire les autonomies locales, il se heurta à une résistance acharnée des Alhanais qui tenaient à rester indépendants du pouvoir central, et les fonctionnaires que la Porte parvint depuis à étahlir dans leur pays durent se contenter d'y exercer une autorité plus nominale qu'etfective.

Malgré leur esprit d'indiscipline, les Alhanais restaient attachés au Sultan qui appelait les principaux d'entre eux aux ])lus hautes fonctions de l'Empire et leur laissait leur liherlé. Ceux d'entre eux que le traité de Berlin cédait au Monténégro repoussaient ce changement dans la crainte

(1) Vivien de Saint-Mnrtin. (Movenne des cliitVros cités par les divers géoyi'îiiilies) IliiiiJies, Trare/s in Sicilij Greece and Albania: Wassa ICffcndi. La vérité sur /'Albanie et les Albanais, i'aris, I87!>.

(2) cr. lOngelIiardl, La Turquie et le Tanzimat.

(3) ils révèrent, nous dit M. Bérard (La Macédoine), saint Nicolas aulanl (jue Mahomet. La devise inscrite sur la lame de leurs sahres : u Où est le sabre, là est la foi » est, ajoute-t-il, leur première règle de conduite. Voir également M. Hughes, Trax^els in Sicili/ Greece and Albania.

, l'exécution du traité DR BERLIN 167

(le tomber sous une (lomiiiation plus sévère. Ceux qui restaient sous la domination turque ne voulaient pas davantage se voir séparés de leurs frères; un vague sentiment national, le désir de conserver leur force en restant unis, les poussait à sopposer vivement à tout partage de l'Albanie. Il était aisé au gouvernement ottoman d'exploiter ces sentiments, et de persuader à des populations aussi belliqueuses et jalouses de leur unité deladéfendre à coups de fusils.

La Porte avait poussé les Albanais à protester énergiquement, au moment du traité de San-Stefano (i) et pendant le congrès <le Berlin, contre toute annexion, d'une partie de l'Albanie au Monténég-ro.

Elle continua à attiser leur mécontentement après la clôture du congrès, et elle les excita ouvertement à la rébellion.

Elle encouragea la formation d'une ligue albanaise ayant pour but la défense et l'administration autonome de lAIbanie; elle présida à sa constitution, et elle augmenta ses moyens d'action en lui faisant des envois continuels d'armes, de vivres et de nmnitions (2). La ligue qui s'organisa ainsi, malg-ré les protestations du Monténégro et ses appels à l'Europe (3), unissait dans une entente commune les Albanais chrétiens et musulmans et elle profitait de la liberté que la Porte lui laissait pour devenir une

(1) Lifre bleu, Turquie, no 31 (1878). Rapport de M. Layard du 1er avril 1878.

(2) Voir lei- Livre jaune, Monténégro, page 30, n» 13, dépèche de Cettinië du 20 janvier 1880.

(3) Dépèclic ilu 22 août 1879. du i)rin('o Nicolas au Grand Vizir. « Je dois exprimer à Votre Altesse la crainte (jue les fonctionnaires de la Suljlime Porte n'aient pris des mesures peu propres à préparer les esprits dans les localités intéressées <-i un changement de régime inévital)le. Votre Altesse conviendra que des envois fréquents en honunes et en argent et la construction de nouveaux ouvrages fortifiés ne sont pas faits [lour disposer les habitants à la souuiission. (l'est pourtant ce qui se fait chaque jour, n Portefeuille diplomatique, 1880, tome II, page 31-4.

vôrilablo puissanco. Elle se sul)stituait aux fonctionnaires ottomans dans l'administration du pays, percevait et employait les impôts, bref, elle agissait comme pourrait le faire le gouvernement dun pays indépendant et se montrait disposée à défendre contre tous cette indépendance, avec le secours de la Porte, et même au besoin malg^ré elle.

C'est avec cette nouvelle puissance ([ue le Monténégro, et lEurope même, allaient avoir à compter. Lorsque la Porte avait objecté aux puissances que, devant l'imprécision des termes de l'article 24 du traité de Berlin, il était nécessaire de déterminer avec plus d'exactitude la ligne frontière, elles avaient décidé l'enNoi à (^etfipiié dune commission cbargée de fixer définitivement les limites de la Turquie et du Monténégro. La commission s'était mise en devoir d'élaborer le nouveau tracé, lorsqu'une notification d'avoir à suspendre ses travaux, venue des cliefs de la ligue albanaise, l'avisa de leur volonté de ne tenir aucunement compte de rectifications de frontières (ju'ils n'auraient pas approuvées et l'arrêta dans son feuvre (1).

Devant tous ces retards, les Monténéirrins irrités et convaincus de la connivence de la Porte avec la lig-ue albanaise, la menacèrent de recourir à la force, s'il le fallait, pour s'emparer des districts (ju'elle devait leur céder et rompirent avec elle toute relation diplomatique. Ces menaces furent vaincs. LeMonténégi'o envova alors aux puissances un mémoire où il leur exposait sa situation, dénonçait la nuiuvaise foi du gouvt'rnenumt musulman, et leur annonçait sa volonté de se faire justice s'il le fallait par les armes (2).

Les puissances redoutaient pai'-dcssus tout une rupture;

(i) \'()ii' i'' A/r/v /-oiif/t' ii\i\vir\\\('i\ lie 1,S8(». (h^prclic du 1.") iioiil 187!l, }i.'ii:o 20."). (. 'l'diilc l'cclilicjiliiiii di^ iVoiilii^-ros s'opcraiit sans ihmis pI siiivniit les vd'iix cl les iiiti-'iLMics du Moiili'iii'^ro sora nulle. »

(4) i''i' Lirre jaiow. Montriu'ffro. pai^o 7, iuincxc au t(''l('';j:raiiiMie 1. — Temps du i lovrier l«t;0.

l'exécution du traité de BERLIN 169

elles agirent auprès du Divan; l'Aulriche-Hongrie surlout, (jue sa situation encore mal atl'erinie en Bosnie et en Herzégovine intéressait particulièrement au maintien de la paix en Orient, chercha à persuader la Porte de son intérêt à évitei" tout conllit et lui conseilla de remettre au plus tôt au Monténégro les districts qu'il réclamait (1). Mais la Porte ne voulait pas céder. Elle protestait de son impuissance à calmer les Alhanais, elle aflirmait n'avoir jamais participé à la constitution de la ligue all)anaise, ni n'avoir jamais approuvé ses projets ; elle rappelait à rEuroj)e la lin tragique de Méhémet-Ali, un des deux plénipotentiaires ottomans au congrès de Berlin, qui, envoyé quelques mois auparavant par le Divan en Alhanie avec mission d'engager la ligue à se dissoudre, y avait été massacré avec son escorte. Elle prétendait ainsi établir que les insurgés alhanais n'entendaient pas o])éir à ses ordres plus (|u"à ceux de l'Europe, et que par C()nsé({uent sa responsahililé était complètement dégagée.

Devant l'exaspération croissante des Monténégrins et l'ohslination de la Porte (2), les puissances cherchèrent si une transaction ne serait pas possible. L'Italie redoutait toute intervention de l'Autriche (|ui eût développé son intluence dans les pays qui confinent à la côte orientale de la mer Adriatique. Alin de prévenir ce danger, elle prit l'initiative dune proposition d'arrangement. Elle proposa

(i) Voir lo Temps ilii ih IV'vricr 1880, le Lirre rouf/c auti-icliien. liircos :^0 ol 'M). Voir (lépAclio du t3 (l('ceinl)rc 1879. « Grâce aux relards conlinuels de la l^orle, les choses sont arrivi-es au point iiu'un conllit est devenu inévitable si elle ne se (h'cide [las dans la dernière heure à faire droit aux engagements ([u'elle a contract('s envers riMU'o[)e et envers nous en particulier, (juaut à nous, nos elTorts auprès du M()ntènègro sont l'puisès. (Jue la Porte r('llèclusse aux coMii)lications ijii'un conllit peut faire naître et dont la portée pourrai! hien dépasser riiiiporlance des deux districts en litige. ))

(2) Voir dépèches et note turque, le Temps, i février 1880. Livre rouf/e, dépêche du 10 ilécenibre 1879. pièce 41, ot le Temps du 5 mars 1880.

à ]a Turquie de céder au Monténégro d'autres districts presque exclusivement peuplés dAlbanais chrétiens, en échange de ceux que les Albanais se refusaient à évacuer. Le Monténégro approuva ce projet. Les bons offices de la France et de rAlleinagne, une menace de recourir aux armes, faite par le prince de Monténégro, décidèrent la Turquie à l'accepter aussi (1).

Mais en même temps, les fonctionnaires ottomans organisaient la résistance dans ces nouveaux districts (2) et leurs habitants, chrétiens comme musulmans, se préparaient à s'opposer par la force, comme l'avaient fait les habilunls des districts de Gussinié et de Plava, à la remise de leui's territoires au Monténégi'o.

Sur la demande du Monténégro et alin d'éviter un conflit, la Porte s'était engagée à faire avertir le commandant des troupes monténégrines, vingt-quatre heures avant l'évacuation par les troupes ottomanes des localités cédées, afin (ju il eût le temps d'occuper les plus importants des points stratégiques avant qu'ils ne tombassent aux mains des Albanais massés en armes à la fi'ontière (3j.

La mauvaise foi de la Porte déjoua cette précaution ; au lieu de prévenir le Monténégro 2i heures à l'avance, elle ne l'avisa de l'évacuation des troupes ottomanes que quelques heures avant leur départ; si bien que les Albanais eurent tout h^ temps de s'installer dans des postes inexpugnables et de s'y fortifier (4) avant l'arrivée du

(1) Lirre Jatow, juigc 72. ii" 51. I)('1h''i-1ic du 4 avril 1880.

(2) Lir/'p Jaune, no S9, p. 77. Dépêche (lu6 avril 1880, iio67, pageSG, 1:2 avril 1880 ot annexe 2 à la (l(>pèclie du 3 avril no 72, page 9S snr nne ri'iinion de chefs albanais, musulmans et catholiques, à Scutari, ri'union favorisée par le gouvernement ottoman.

(3) Livre rouf/e, pièce 127, \n\ue213: Liiv^e Jaune, piccc 97. page 119. Voir ("gaiement Journal des Débats du 28 avril sur l'agitation des Alhaiiais. Appel aux armes adressé aux [)opidations par le comilé de di'l'euse albanais.

( i) Ils y trouvcrcul des armes, des ininiilious et même des canons laissés par les Turcs. Licre rouije, pièce 139, 25 avril 1880.

l'exécution du TllAITÉ DK BERLIN 171

corps (l'occupation niontéiiégrin qui lenla, mais en vain, (le les en déloger (22-10 avril) (1).

Le Monténégro litaussitcH connaître ses nouveaux griefs aux puissances. Elles s'en émurent et par une note collective elles sommèrent le gouvernement turc d'avoir à faire réoccuper par ses troupes les positions prises par les Albanais (2), mais elles n'obtinrent en l'éponse, que de nouvelles protestations de bonne foi. La Porte réitérait toutes ses précédentes affirmations et elle se déclarait impuissante à vaincre la résistance des Albanais, cbaque jour plus nombreux (3) et plus résolus à défendre leur indépendance.

Sur ces entrefaites, s'ouvrait à Berlin la conférence ])Our la délimitation des frontières grecques. Les puissances résolurent de |ii'endre en main en même temps que la cause de la Grèce, la cause du Monténégro qui venait de s'en remettre pleinement à l'Europe (23 mai).

La situation était grave et sa solution diflicile. il était impossible de se dissimulei- (jue tout n'était plus mensonge dans les protestations de la Porte, et qu'après avoir vaincu sa mauvaise voloidé, les puissances auraient peut-être à sui-monter la résistance des Albanais. Ceux-ci avaient pris goût à la liberté ; il se pouvait (ju'ils voulussent la conserver, même malgré la Porte. Lorsque, un mois avant, le gouvernement ottoman avait avisé les cliefs de la ligue de l'échange consenti avec le Monténégro, ils lui avaient seulement répondu que « si le gouvernement ottoman les aljandonnait et les cédait au Monténégro, ils se considéreraient, par ce fait, comme délivrés de leurs devoirs de iidélité envers lui et qu'ils défendraient leurs montagnes pour leui- propre compte» (4).

(1) Livre Jaune, n" 102, p. 1^4.

(2) Lirre rouf/e, pirce 134, 25 avcil 1880.

(3) 9.000 liomines étaient iTiiiiis et 7.000 i)Ouviiicnl iiuuR'diatoincnt s'adjoiinli-e à eux, d"api-ès nu rapport du cliarjié d'nlTaircs aulricliieu à Scutari. Livre roiu/e, 1880. pirre 172. t8 mai 1880.

(4) Clu-ëtiens et musuluuius se trouvaient d'accord i)Our dt't'endre

Los puissances, résolues à éviter toute secousse qui ébranlerait trop foi'tement la puissance de l'Enipire ottoman, devaient leiiii' compte des dangers de cette situation. Elles eussent imposé une tâche difficile à la Turquie en exigeant d'elle la répression d'une révolte de lAlhanie. Les Albanais étaient forts ; un siècle plus tôt ils a\'aieiit lutté avec avantage contre toute la Turquie, ils avaient concjuis leur entière indépendanec et ils se seraient séparés de l'Empire, sils n'eussent été nmsulmans (1). L l']urope craignait le renouvellemenl d'une pareille épreuve. Bailleurs, le Sultan céderait-il aux injonctions des puissances, n"aimerait-il pas mieux, tel Louis XIV « faire la guerre à ses ennemis (|u'à ses enfants », consent irait-il à châtier chez ses sujets une désobéissance qui n'était pas pour lui déplaire, violerait-il la loi de Mahomet qui défend aux croyants d'abandonner, à moins d'être réduits à la dernière extrémité, la terre conquise sur l'infidèle, braveraitil les reproches de ses ulémas (2), mécontenterait-il tout son peuple, risquerait-il son trône pour se dépouiller d'une partie de son royaume? Kien n'était plus douteux. Les puissances seraient alors mises dans la nécessité de

leur iii(l(''|iciiilaiii-(' et hMir aiildiioiuie : c< les chel's callioluiues et inusiiliDiuis (le la ligue onl ([('ciilt' de se rendre cliez le i)aclia pour lui demander si la nouvelle (jui s'est répandue depuis hier à Seutari, que le iiouvernenient ottoman avait eédé les tribus de Hofti. de (irudi et de Clemenli esl vraie... l'n des harakiars des llottis. dans le ras où Izzel l'aidia leur conlirniera celle nouvelle, doit lui di'rlarer (piils se regardent comme didies de Imile lid('lité envers le gouvernement ottoman. i)uis(prils ne sont plus ses sujets, et quils délendront leurs montagnes [)our leur pro[)re compte et pour obtenir leur indépendance. » Voir Lirre Jau/if, n" (i2, p. 82. i) avril 18S0.

(I) Imi 17S8. Ali, paidia de .laiiina. en sui-excilant riusiinci ualional el la lici'b' des Albanais gruupi's sdus sa main, se rendil maître de la Macédoine el de la (ii-i''ce el i-efiisa loule obéissance au Sultan. Mais son (Huvre, dit (iervinus, (Mail (''phémére car « un partage de l'empire qui représente l'islfimisun' c'esl une peus/'C pr('S(pie inadmissible d'après resjirit de l'Islam )i. (Jervinus, tome \1, p. 18!).

{2) Voir le Tt-mps du 13 sei)tembre 1880.

l'exécution du traité de BERLIN 173

prendre Je force, ce qu'elles auraient en vain réclamé ; elles reculaient devant une telle extrémité.

Mais riMjrope ne se résig^nait pas d'autre part à man- (juer à tous ses eng-agements et à se laisser berner par la Turquie. Klle s'élail trop eng-agée pour le Monténégro, elle avait soutenu trop longtemps ses revendications, d'abord par ses conseils, puis pai" ses menaces pour qu'il lui fùl déciMument possible de laisser en (in de compte la Turquie décbirer le traité de lierlin et reconquérir par la ruse de ses diplomates les territoires qu'elle avait perdus par la faiblesse de ses armes.

Forte de ces raisons, la Russie, protectrice du Monténégro et toujours prête à rouvrir les hostilités contre la Turquie, eût voulu entraîner l'Europe à une intervention à main armée. Elle était soutenue par l'Angleterre, sympatiiique au Monténégro, depuis l'arrivée aux affaires du parti libéral et de M. Gladstone. Le ministre anglais renchérissait sur les projets de la Russie, et demandait satisfaction non seulement pour le Monténégro, mais aussi pour l'Albanie; lidèle à ses anciens principes du droit des nationalités, il conseillait aux puissances d'accorder aux Albanais une demi-autonomie , sous la suzeraineté du Sultan (i).

Ces projets déplaisaient à tous les auti'cs cabipcts. Sous les propositions de M. Gladstone, ils dtninaient un désir mal déguisé de démendjrer la Turquie (2). Ils ne voulaient pas entendre parler de mesures coercitives. à moins qu'elles ne devinssent absolument nécessaires. L'Autriche surtout repoussait « une intervention armée, résultât-elle même d'un concert entre les puissances, celle-ci ne pouvant avoir pour résultat à ses yeux que de généraliser la conllagration ». L'Allemagne soutenait l'Autriche, les

(t) Lirn' Jaune, pirce 162, p. 129, 7 Juin 1880.

(2) La Turquie, qu elle agit avec franchise ou non, ne repoussait cependant pas ce projet. V. Livre jaune, pièce 213, pp. 248 et 249, (i juillet 1880.

174 DEUXIÈME PARTIE. — CIIAPITHE I

cabinets de Pai'is cl de Koine étaient de même opposés aux mesures extrêmes. L'Angleterre renonça à faire triompher sa politique.

Les représentants des puissances cherclièrent alors dun conniiun accord s'il ne restait aucun moyen de résoudre la (jin'slion sans contlit et ils s'entendirent pour adopter un j)rojet présenté par le cabinet de Londres (|ui pr'oposait un nouvel éciiange dans les territoires à céder. Sans tenir com])te dune pétition (jue b-ur avait adressée la ligue albanaise, et où elle protestait « conti'e tout démembrement de leur pays, ou tout é(diange les assujettissant aune domination étrangère » (1 ). ils décidèrent que le district maritime de Dulcigno, peuplé aussi d'Albanais, serait remis au Monténégro par la Tur(|uie. en écliange des territoires (juelle n'avait pas ^'oulu lui livrer (2).

Mais dès (jue la décision de la conférent'e de Berlin fut poi'tée à leur connaissance, les chefs de la ligue albanaise suivirent une Iroisièuie fois la tacti(jue (|ui deux fois déjà leur avait si bien réussi, ils s (Mupai'èrent des hauteurs (|ui commandent Dulcignoet de la ^ille même, et ils se préparèrent à V organiser la résistance. L(^ Monténéo-co et 1 Europe étaient une fois de plus joués. Proposer encore un nouvel échange eût été ridicule.

Il n'y a\ait plus à la situation (|ue deux issues : ou reconnaître à la Porte partie gagnée, ou imposer la volonté de l'Europe à la fois au Sultan et à la lig^ue albanaise. Les j)uissances ne parvenaient pas à s'entendre pour une intervention en comnmn, mais elles ne voulaient pas reconnaître leur impuissance en face de la Tur(]uie ; elles s'armèrent encore un temps de patience, et pai- trois fois (dies adressèrent à la Porte des notes colbM'tives (20 juin,

(I) I' I.o |)ctil Montt'iK'^^ri). ('ci'ivaienl tes chois de l:i ligne ;ill)iin;usp aux (l('l('i:iR's des puissances à iierlin, se veut agrandir aux dépens de 1 .\ll)anio. il deviendra iin poste avance de la lîiissie et servira à de nouvelles annexions. »> Atlilio lirnnialti. La Serbia e il Montein'f/ro.

(:2) Livre Jaune, n" lo4, p. 185, 3 juin et p. 195. no l(i7, 8 juin.

l'eXKCUTIO.X du THAITÉ de BERLIN 175

10 juillet, 3 août) pour liiiviter à céder Dulcig^no au Monténégro.

La dernière était une mise en demeure; la Porte y répondit en (( consentant en j)rincipe à la cession de Dulcigno » mais en se réservant le droit de retarder la date de cession et en sopposant à toute inler\ention européenne. Ainsi, non seulement la Turquie i-efusait de donner satisfaction à rH]urope, mais à son refus, elle joignait linsolence. La mesure était comble et a{»rès une dernière semaine de négociations, les puissances, enlin d'accord, annon(;aient au g-ouveriiement ottoman, le 3 septembre 1880, que sil s'obstinait dans ses refus, elles enverraient leurs flottes dans les eaux de Dulcigno.

Ce nétait pas sans peine (jue les puissances avaient réussi à s'entendre sur cette mesure pourtant bien bénigne et (jui n'était autre cbose (ju'une UK^nace un peu plus directe.

Le projet d'une démonstration navale remontait au mois de juillet : le cabinet anglais avait alors proposé à l'Europe de s unir dans une action connnune (1), mais 1 adoption de ce projet a\ait été retardée [lar les bésitations des puissances, (jui craignaient d'être entraînées malgré elles en cas décbec de la démonstration navale, à des actes de guerre contre la Turquie.

L'Autricbe surtout avait été longue à se décider; son intéi'èt lui connnandait de soutenir la Turquie, mais aussi de ménager l'Angleterre. Élevés à l'école des Gentz et des

(1) I.'Anf.']olorre jti-ond l'initiative d'une entente des puissances signataires du trait(' de IJerlin pour amener la Turquie par tous les niovens et notamment par une démonstration navale combinée, à taire droit aux réclamations du Monténégro, en lui laissant toutefois l'alternative d'exécuter la convention signée à Constantinople le 8 avril dernier ou de céder aux Monténégrins le port de Dulcigno et la rive dnute de la lioiana. n Lirre rouge sur Dulcigno. — PoriKffiiilli' diplomatique, tome II, 1880. p. 441, correspondance entre lord (irauville et le baron Haymerlé, et Livre rouf/e, (J juillet 1880, pièce "HA. pour les objections faites jiar l'Autriche à ce sujet.

176 dp:u\(è.me partie. — chapitre i

MelU'inicli. héritiers de leur prudence et de leur finesse, ses diplomates se réservaient habilement, sans rien refuser mais sans rien accoi'der, et longtemps leurs réponses amhigui'S Jie laissèrent voir (jue leur volonté de ne pas s'engager.

L'attitude de la France fut une autre cause de retard; elle demandait aux puissances d'étendre le bénéfice de l'intervention européenne à la (Iréce (1). Les cabinets étrangers écartèrent cette demande. Ils firent remarquer au cabinet de Paris que les revendications des Monténégrins s'appuyaient sur un texte du traité de Berlin, c'est-îi-dire sur un acte auquel la Turquie avait donné son approbation, au bas duquel elle avait apposé sa signature, tandis ((ue les demandes de la Grèce n'avaient pour fondement que les décisions de la conférence de Berlin, non encore reconnues par la Tui-quie. D'autres raisons de ])lus de poids déterminaient d'ailleurs les puissances à disjoindre la cause de la Grèce de celle du Monténégro. Restreinte au Monténégro, l'intervention européenne serait peut-être couronnée de succès; la Turquie pouvait au contraire ne pas consentir à céder à la fois sur deux points différents de ses frontières, et se refuser à donner satisfaction tant au Monténégro (|u"à la Grèce. Une démonstration suivies côtes de Macédoine, au contraire, resterait probablement sans effet et les puissances seraient forcées d'accepter leur écliec ou de débarquer un corps expéditionnaire.

Elles ne voulaient pas courir un tel ris(jue ; elles s'étaient décidées à grandpeine à envover leurs flottes sur les cotes dAlbanie, elles entendaient borner là leur intervention.

Elles en avaient limité le but, elles en limitèrent encore plus la portée. Afin, disaient-elles, d intimi(fer la Turquie, elles envoyaient sur les côtes de l'Albanie des bâtiments de guerre avec des soldats et des canons, mais elles défen-

(1) Sur la (loniamlo do (l('nionstr.'itinn navale on l'avoui' ilo la (lrè(;o. Livra bleu, iiioce 19i.

daionl aux commandants des flottes confédérées de débarquer un seul homme ou de tirer un seul coup de canon. Le gouvernement français déclarait au cabinet de Londres qu'il irentendait prendre part qu'à <( une simple démonstration navale, n'impliquant aucun fait de guerre (i) et ayant pour seul objet d'exercer une pression morale sur la Turquie ». qu'il ne participait à la démonstration devant Dulcigno qu'à la condition « que pas un coup de canon ne serait tiré » (2). Le ministre de la marine dans ses instructions à l'amiral Lafont. conmiandant la division navale française devant Dulcigno, lui indiquait en ces termes la conduite qu'il devait tenir à l'égard de la Turquie : « Lu « démonstration navale à laquelle les puissances se sont <( décidées à recourir aprincipalement sa valeur comme signe « manifeste de l'accord de tous les gouvernements, et comme « moyen de pression morale destiné à triompher des hésita- « tions de laTurcjuie : nuiis elle risquerait de rencontrer des « difficultés qui en rendraient l'eflicacité au moins douteuse « et qui par conséquent porteraient un grave préjudice à la « cause même que l'Europe a prise en main, si quelque « mesure trop précipitée venait fournir un prétexte à l'hos- « tilité ouverte de la Porte (3). »

Plus précises encore étaient les instructions du gouvernement autrichien. D'accord avec l'Allemagne, il se refusait à tout acte de guerre. L'Angletern; seule était prête à a"ir. mais elle ne pouvait se risquer à une action isolée. Les flottes étaient réduites à l'impuissance. Les cabinets espéraient néanmoins que la Turquie, ignorante des dispositions des puissances, redouterait l'effet d'un refus et n'oserait résister. C'était s'abuser étrangement que de supposer une pareille naïveté aux conseillers du Sultan.

(i) 1" Liive jaune, n» 29t, p. 327. Voir aussi flepi-che de M. de Freycinet du 31 juillet el 1" août 1880, no 294, p. 329 et dépèches du comte de Montebcllo des 28 et 31 juillet.

(2) Livre jaune, n" 292. p. 327.

(3) 2fi Lirre jaune, n" 390, p. 30.

Ils devaient être renseignés de bien des côtés sur les dispositions des puissances, dailleurs faciles à deviner, et alors même qu'ils eussent cru à l'accord absolu de l'Europe, la politique de résistance leur avait jusqu'alors trop bien réussi pour qu'ils song-eassenl à l'abandonner. Le sentiment populaire enfin, demandait au Sultan une attitude énergique, ses sujets n'admettaient pas (jue des croyants tirassent sur d'autres croyants pour les forcer à accepter la domination de l'inlidèle, et les ulémas, organes de la volonté populaire, lui enjoignaient de résister à l'Europe (1).

La ligue albanaise persistait de même dans ses résolutions de résistance (2). Les Dulcignottes surtout se montraient décidés à repousser toute attaque et à souffrir l'anéantissement de leur ville plutôt que de se soumettre (3).

(1) c( Le vendredi 3 se})(einbre le Sultan a été dénoncé, lui présent, à la Mosquée, dans un sermon de llman, comme un successeur infidèle des Khalifes. >i Correspondance de Gonstantinople au journal le Temps. 15 septembre 1880.

(2) « L'attitude des .Vlhanais est telle que le gouvernement ottoman ne se croit pas en état de s'engager à procéder à une cession à laquelle la ligue ne consentirait pas. Or la ligue parait moins que jamais disposée à abandonner une parcelle (juelconcpie du territoire albanais, et la Porte ne peut ni ne veut l'y contraindre par la force.» népéche de M. Tissol, ambassadeur de l-'rance à (lonstantinople, 27 août 1880, Ucre jaune, n» 343, p. 387.

(3) « Excellence, c'est avec beaucoup de peine que nous avons ap[)ris que lians ((uelques jom's les Hottes des {luissances européennes doivent arriver dans les eaux de Dulcigno, pour nous contraindre à livrer notre chère ville aux Monti'négrins.

Pendant bien des siècles, nous. hal)itants de Dulcigno. nouss<imme9 restés sous la domination et la protection de la puissance ottomane, il nous serait impossible d'adapter nos habitudes, nos coutumes, nos usages, notre langue cl notre religion à ceux du Monténégro qui sont tout différents et même le contraire des nôtres.

(i'est pourquoi nous sommes fermement résolus à repousser toute attaque, (pielle qu'elle soit, de la part du Monténégro cl à souffrir ranc-antissemeiit de notre ville et de noire personne plutôt (jue île nous soumettre...

Nous espérons toutefois (jue le danger ilun conllit pourra cire évité

l'exécution du traité de behlin 179

Deux mois s'écoulèrent depuis larrivée des flottes dans les eaux de Dulcig-no, sans changer les dispositions des Albanais ni du Sultan. Ce fut la Turquie qui se lassa la première de cette situation. Elle crut, par une manifestation énergique de sa volonté de ne point céder aux puissances, rompre le concert européen ; elle leur notifia soudain sa décision do ne plus tenir aucun compte de leurs représentations (1) et comme les puissances, en réponse à cette note, autorisaient le Monténégro à employer, s'il le fallait, la force pour rompre la résistance de la ligue albanaise, elle annonça par une nouvelle déclaration « qu'elle considérerait le passage de la fronlièi'c par les troupes monténégrines comme un(! déclaration de guerre et repousserait la force par la force » {2).

(iO défi ne lui suffisait pas encore, elle accentua son insolence en lançant, quelques jours plus tard, une troisième note (3) où elle affectait de ne tenir en rien compte de tout ce qui s'était passé depuis le traité de Berlin. Elle y demandait qu'on la laissât libre d'exécuter ses engagements à sa guise, sans même promettre de les exécuter. Elle réclamait le départ de la flotte européenne, dont la présence dans les eaux de Dulcigno « offensait sa dignité » et elle voulait bien, en retour, condescendre à conseiller aux Dulcignotles de se soumettre au Monténégro, mais sans prendre la responsabilité de leur refus (4).

Cette manifestation hardie eut l'eflet que la Turcjuie en attendait. Obligées de prendre une décision, les puissances

puisque nous savons que tes grandes puissances ne visent pas à la ruine mais au l»ien-èlre des peuples. » Maton, Histoire du Monténégro.

(1) Note du 16 septembre, :?e Livre jaune, i\° 401. p" 43.

(2) :?'■ Livre jaune, p. 80, pîère -428, 27 septembre 1880.

(;'.) Dailif News, 5 octobre 1880. « V('rilable deli à l'iMU-ope »), « réponse insolente comme en ferait un Napoléon au comble de sa puissance à (pielque ennemi vaincu ». — Sous toutes réserves, <l'après le même journal, l'andjassadeur de Russie à Constantinople aurait qua= lifië de K f;rotes([ue » la proposition tunjuc.

(•4) :?e Livre jaune, pièce 449, p. î)!>.

qui n'étaient d'accord (juà condition de rester innnobiles ne purent plus s'entendre (Ij.

L'Angleterre avait accueilli avec satisfaction le cou[t de tète du Sultan qui. croyait-elle, lui permettrai! de mettre à exécution ses projets contre la Turquie (2). Elle voulut proliter de l'occasion pour entraîner les puissances dans une action commune, et elle leur soumit aussitiU un projet d'occupation du golfe de Smyrne par les flottes alliées (jui le bloqueraient jusqu'à complète exécution du traité de Berlin. L'Ang-leterre comptait (jue ce projet serait accepté tout au moins par la Ilussie et l'Italie, elle espérait décider l'Autriclie et la France à apporter également leur concours (3). Les cabinets de Rome et de Saint-Pétersbourg envoyèrent en eifet bientôt leur adbésion (4i. L'Italio était lieureuse de témoigner ainsi ses svmpatliies à l'Angleterre, et la Russie de marclier contre la Turquie, « dùton aller jusqu'à Constantinople » (o).

Mais la France liésitait. il lui répugnait également de prendre les armes contre là Turquie et de se séparer du concert européen (6). Elle se décida à envoyer son adhésion, mais en la subordonnaîit à l'accord unanime des puis

(i) La note lur(]ii(', disail li' Jlrii/i/ Ti'h-(/r(tjjh, ua maniiir la lin du concert européen ».

(2) Cf. Lirre jaune. Ai'\n-r\\c de M. Challeinol-I^acdur. ambassadeur de France à Londres: du :iO sepleinhre 1880.

(3) Voir Lirre bleu. le]c-:ranuHe de M. Hengehiniller à Vienne en date du 7 oclobre. il imliiiue (jue la Ilussie et l'Italie acceptent la proposition auiilaise: que r.Mleniaifue s'en remet à l'Autriche et que l'on peut, si on d(=cido rAutriche. obtenir racceiilation de la France.

(4) Lirre jaune, d('i)cclie du 6 octobre, n" 45i. p. 112.

(5) L"anil)assadeur deLondresà Saint-l'('lersbourg('ci-il : ^ L'idi'e de i'occiqiation de Smvrne a paru e\ce]leule au baron .lomiui. à une condition pourtant, c'esl ipic les puissances, avant de procéder à cette mesure, lussent d'accord entre elles siu- la mesure subséquente à prendre, alin de peser encore jjIus sur le Sultan, dans le cas où l'occupai ion fie Smyrne ne sulllrail pas pour amener celui-ci à la raison, n

D'ailleurs le baron Joniini déclarait dès la fin de septeml)re « qu'il n'y avait plus rien à faire tpi'à aller en avant et justpi'à Constantinople, si cela était nécessaire ». l/irre bleu, n" 220.

((i) Livre jaune, ilépèchc du 10 octobre 1880. p. 121.

l'exécution du traiti'; de behlin 181

sances (10 oclobre 1880). Los dispositions de TAutriolie rendaient la promesse peu compromettanle ; le jour même où la France envoyait sa réponse, le cabinet de Vienne avisait TAng-leterre de son refus définitif! 1) :((Dans la crainte que la pression effective qui doit être exercée sur la Turquie, au moyen de la prise de possession du port de Smyrne. n'amène des actes d'hostilité directe ou des conqjlications de nature à entraîner la j;ueri'e, notre escadre ne s'associera poini h laction nouvelle ([ue l'Anolt'tern; croit devoir entreprendre. En accordant ainsi son adhésion morale, l'Autriche refuse son concours matériel (2). »

Fort de ce refus, le Ministre des affaires étrangères de France, M. Bartiiélemy St-Hilaire. transmettait à son tour à r Angleterre celui de la France. Sans le concours de l'Autriche, de l'Allemagne, de la France, le projet anglais avortait.

Mais au moment même où le concert européen était rompu, où le Sultan n'avait plus quà sapplaudir de sa victoire; ignorant de l'échec définitif du cabinet de St-James, épouvanté par la menace d'une attaque de l'Angleterre, d'une intervention isolée qu'il redoutait bien plus que faction collective des puissances, il crut qu'il n'avait plus un instant à perdre pour détourner de sa tète l'orage qui le menaçait. Dans un instant d'affolement, il perdit le calme habituel aux diplomates orientaux et il envoya sa soumission à l'Europe alors que chacun désespérait de l'obte-

(1) Lirre rouye. dépèdio du 10 oclolirc 1880. dépêche de M. Haymerlé à M. Hengelnuiller, ambassadeur d'Autriche à Ijondres. « La situation de la monarchie et l'état de l'opinion publique ne permettent pas à l'Autriche-Hongrie de faire pour d'autres intérêts que les siens propres, s'ils étaient directement menacés, une démarche qui pourrait avoir pour consériuence une guerre avec une autre puissance. » Voir également Livre bleu, dépêche de sir Elliot du 12 octobre, n^ 234. Le gouvernement autrichien ne consentait même pas à donner mandat à une autre puissance pour agir à sa place.

(2) Lirre jaune, n" 439, p. 118, dépêche du 9 octobre 1880.

nir (1). Le 9 octobre rAiigieterre reeut en môme temps les refus de rAutriclie et de la France de participer à une action contre la Turquie et la promesse du Sultan, qui s'eng-ag-eait à vaincre la résistance des Albanais et à remettre Dulcigno au Monténég-ro.

La Porte regretta vivement sa détermination lorsqu'elle apprit (juau moment même où elle croyait ne céder qu'à la force. Taccord entre les puissances était rompu. Mais sa soumission les avait réconciliées, le gouvernement ottoman d'ailleurs s'était lié par des promesses trop formelles pour pouvoir sans danger les renier. Il comprit qu'une plus longue résistance devenait impossible, et après quelques dernières tergiversations, il se décida à envoyer en Albanie un commissaire, cliargé de remettre Dulcigno entre les mains des Monténégrins et quelques troupes pour obliger, si cela était nécessaire, les Albanais à l'obéissance.

La présence des bataillons turcs sur les bauteurs de Dulcigno suffit pour décider les Albanais à abandonner l'idée dune résistance à la Turquie et seuls les Dulcignottes, malg"ré les conseils que leur firent parvenir les cbefs de la ligue (2). restèrent résolus à défendre leur ville les armes à la main (3j. Mais ils n'étaient pas en état d'opposer une défense sérieuse aux troupes ottomanes et le 24 novembre 1880 les commissaires ottomans, après un court combat, pénétraient dans Dulcigno. Deux jours plus tard, ils remettaient la place au Monténégro.

Ce résultat, si longtemps attendu, si péniblement obtenu, n'était pas un succès pour l'Europe. Deux ans de négociations infructueus(!s avaient démontré (jue les babiletés, les conseils, les menaces de la diplomatie, s'ils n'étaient appuyés par le canon, ne pouvaient rien contre les Turcs; qu'ils ne prenaient pas le cliange sur les intentions des

(1) Lirre bleu. \)('\m'c\\o. de Sir Elliot (lii.l2 oclol)ro. iv^ 234.

(2) 2e Livre jaune, pi^ce 422, p. 72.

(3) 28 Livre jaune; pièce 516, p. 167 et pièce 538, p. 191.

l'exécution du traité de BERLIN 183

puissances et savaient attendre, pour céder à leurs volontés, jusqu'au dernier niomenl. jusqu'à ce (ju'elles fussent enfin fermement décidées à recourir à la force. Ces négociations avaient aussi moniré la faiblesse de ce concert européen, fait d'intérêts contradictoires et où l'inaction seule peut maintenir l'accord. Le jour oii il avait fallu passer des menaces aux actes, l'entente s'était rompue et personne n'avait plus voulu exécuter les décisions prises en commun.

La Tur(juie avait bien lini par céder, mais elle savait maintenant jusqu'où allait la patience de l'Europe, et elle était prête à profiter de la leyon. L'affaire des frontières grecques n'était pas encore régulée; il n'y avait plus d'accord entre les puissances ; la Porte fut liabile et en bénéficia.

La conférence de Berlin close, et ses décisions connues, avant même que les puissances eussent remis au gouvernement ottoman la note qui les renfermait, un doute naissait en Europe sur la possibilité de leur exécution. On se demandait si l'Autriclie, qui maintes fois durant les séances de la conférence avait pris la défense des intérêts ottomans, se déciderait à coopérer à une action contre la Turquie, et si même elle admettrait une intervention de la Russie, sa concurrente en Orient. Si l'Autricbe s'abstenait ou intervenait en faveur de la Turquie, l'Allemagne, qui affectait avec ostentation de ne pas suivre une autre politique orientale que celle de son alliée, la seconderait probablement et cette double action rendrait impossible l'exécution des décisions de la conférence, à moins que la France et l'Angleterre ne se cbargeassent à elles seules de poursuivre jusqu'au bout le règlement de la question avec la Turquie.

Dès les premières nég-ociations, il fut évident que ni

rAulriclie ni rAlleniagne ne consentiraient à seconder les autres puissances (1). Il était certain aussi que la Porte ne céderait à la Grèce que contrainte par la force. Elle navait consenti à livrer Dulcigno au Monténégro qu'à la dernière extrémité, déjà mécontente de ces premières concessions, elle ne pouvait en faire volontairement de beaucoup plus considérables, ni se montrer plus disposée à une conciliation en faveur de la Grèce, dont elle navait jamais même consenti à reconnaître les droits, qu'elle ne ra\ai( été en faveur du Monténégro.

Les Grecs navaient plus à compter pour réaliser leurs espoirs que sur l'intervention des puissances amies, la France et 1" Angle terre.

Si elles avaient voulu se faire les mandataires de l'Europe et exécuter ses décisions par les armes, les autres puissances le leur auraient sans doute permis, car leur ac-

(i) Une lotti-e de Vienne, 16 novonibro. do M. Jfavniorlé ;"i M. Hcngelnnillcr allirnie riit(''^(iri(iiiouiont sa volonté do réponsser louto mesure cooreitivc. M. tlaynierh- ooncliit : « Lord Granvillo dit (jne, si on veut ol)tonii' une action coninuino de toutes les puissances, cela dépend uniquement do nous. Je crois devoir combattre cette opinion pour les motifs déjà cités plus tiaul. Je ne puis avoir pour mission de préciser l'attitude d'autres puissances, mais il est certain ([ue l'Allemagne, par exemple, tout en prenant part à la démonstration navale devant Dnlcigno, s'est prononcée contre tout recours ultérieur à la force. Je ne sache pas que depuis lors elle ait changé de manière devoir.

Le peuple français no partage pas la tendance d'une participation aux démarches coorcitivos ; de[)uis Tété dernier, des indices importants on ont témoigné. J"en conclus que pour entraîner également le cabinet français, notre exeuq»lo ue serait pas décisif. — Je vou(h'ais once (pii me concerne personnellement exprimer aussi quehines doutes sur la certitude (pi^ui aurait, après le règlement de la question de Dnlcigno, do poiivoii- conqttor sin' la coo[)ération de la Russie et do ritalie à une action ai-iiii'0 pour rt'soudro les questions encore pondantes du traité de Horlin.

Mais, on dehors (U^ toutes ces considérations, je dois à la franchise do h)i'd (h-anviih' do déclarer ouvortemont que, pour notre part, nous ne |ini]vniis culrci- dans une action (pii nous forait courir la chance d luio guerre avec la Tur(|uio. » Lirre roucje sur Dnlcigno. Le Livre hleu donne également, à la même date, des réponses négatives de M. Hartliélemy-Saint-Hilairo, ministre des atfaires étrangères de France.

l'exécution du traitk de rerlin 185

lion, réciproquomeiit surveillée d'ailleurs, ne semblait devoir éveiller les méliances ni de l'Autriche, ni de lAllemagne, ni de la Russie. Mais elles ne poussaient pas le désintéressement jusqu'à entreprendre une expédition pénible,d'issue incertaine, dont elles ne devaient retirer aucun avaniajïe et qui donnerait peut-être naissance à de g'raves conflits.

La Bulgarie et laRoumélie s'ag'itaient. une révolte coïncidanl avec le débarquement de troupes européennes en Macédoine, aurait été funeste à l'Empire, les autres puissances pouvaient alors, à leur tour, s'interposer et se refuser à admettre qu'une guerre faite en faveur de la Grèce aboutît au renversement de la Turquie ; c'était la paix de l'Europe compromise.

L'Angleterre semblait cependant prête à intervenir, mais elle reculait devant une action isolée: il lui fallait le concours au moins de la France. « Nous ne sonuncs pas. avait dit M. Gladstone au banquet du Lord Maire, disposés à agir séparément, car nous ne croyons pas qu'il est du devoir de la Grande-Jiretag-ne de remplir seule les obligations qui incombent à l'Europe (1). » Le gouvernement français de son côté était loin de consentir à entreprendre une expédition avec le seul appui de l'Angleterre ; il supputait les frais, les dangers, il craignait les complications possibles. Il redoutait le mécontentement de l'Autriche, parce que derrière l'Autriche il voyait l'Allemagne, et de jour en jolir il devenait plus probable que non seulement le gouvernement français ne prendrait pas part à une intervention à deux, mais encore (ju'il refuserait de parti-

(t) Tinifs (lu 20 a()venil)re 1838. Hoalrer dans le concert curoi)eeii et reconnaitre l"uni)()ssihilité dune iictiun isolée contre la Turquie n'était que safjesse et [i(diti(ine conuuandée par les circonstances; le cabinet libéral se mettait [Kjurtant en contradiction avec le programme qu'il avait développé, lors de son arrivée au pouvoir. M Glailsloac, disait lord Salisbury au bampiet conservateur, en faisant allusion à ce léger cbangement d'orientation, u M. (iladstone se décide à suivre la politiq,:e de lord IJeaconslield ».

cipor à aucune opération niililain'. dùt-elle être entreprise avec la coopération de toutes les autres puissances. Cette attitude nouvelle du g'ouvernement français lui était dictée par le sentiment public. La France redoutait tout ce qui eût ressemblé, même de loin, à une intervention mexicaine. Pour toute expédition militaire, il faut de largent et des lionnnes, et elle n'était disposée à fournir ni l'un ni les autres (1).

Lorsque les dispositions de la France et de son gouvernement devinrent évidentes, FAngleterre manifesta un vif mécontentement (2). Elle reprochait à la France d'avoir créé la question grecque et de ne pas vouloir la résoudre (3) ; d'abandonner la Grèce après avoir constamment, depuis le traité de Berlin, pris sa défense ; d'avoir trahi la confiance de l'Europe en promettant d'intervenir et en se dérobant au dernier moment ; et enfin d'avoir compromis les intérêts hellènes en faisant adopter à la conférence de Berlin des décisions trop favorables à la Grèce pour être acceptées de bonne volonté par la Tur-

(1) V. les i)rinri[)aux jouriiciux politiques du nionient : Te?nps, Débais, République française, Soleil, etc.. « La Fnmce étonnera rt'urope par l'excès de son égoïsme », écrivait le Temjts. interprète du sentiment général.

(2) Un discours du comte de Motiy au roi de Grèce, où, tout en l'assurant de l'amitié de la France et de son désir de voir régler le ditTérend au mieux des intérêts grecs, il déclare que « la France exer- <-era son intluence pour amener le Ixui succès en restant fidèle aux principes de modération qui en Orient, comme partout ailleurs, ne cessent de régler sa conduite » déchaîna le premier les [ilainles de l'Anglcteri-e. Sir Charles Dilke, sous-secrétaire d'Ktat au ministère ries allaires étrangères, se lit l'écho du mécontentemeni i)uldic dans un discom's du i:{ décembre ^880 (à ses électeiu's àCHielsea) t)n il criti([m^ vivement la politique d'hésitation de la France. V. passiin : Times de la premièi'c (piiuzaine de décembre tS80.

(3) Lettre de .M. Hengelmiiller, du 24 novendjre : « I^ord (iranville me'dil : Le cal)inel de Londres n'a créé aucune des questions actuellement pendantes. La question grecque est un legs du Traité de Berlin, elle iloil son origine à l'initiative de la France et non à celle de l'Anijictcrrc. .^ /.irr^ rouf/e.

l'exécution du traité de BERLIN 187

(jiiie. cl que riùiropo n'eût pas contresig-nées, si elle n'eût cru la France disposée à les faire exécuter.

C/était rejeter sur la France la taule de l'Europe. Toutes les puissances s'étaient, à la conférence de Herlin. un peu imprudemment a\ancées en fa\eur de la Gi'èce. L'Ang'ieterre avait anlemment soutenu la cause hellénique, la Russie avait dennindé une intervention énergique. l'Autriche même n'était pas absolument éloignée de consentir à des mesures de rigueur (1). puis toutes étaient re\'enues sur l'imprudence ({uelles avaient commise et elles avaient renié leurs premières i-ésolutions. J']lles étaient heureuses de se décharger de leur responsabilité sur lune (l'entre elles, de là leurs accusations conli'e la France, on ne saurait cependant admettre que leurs décisions à la conférence de Berlin furent exclusivement dictées par la conviction ((ue la France exécuterait leurs arrêts.

Leur attitude contredit cette hypothèse (jui n'est, d'ailleurs, appuvée par aucune pièce oflicielle, ni française ni étrangère, nettement probante. Mais il est d'autre part bien difficile d'aflirmer. comme le lit alors le g-ouvernement français, « que la portée de la conférence de Berlin

(1) Lirre bleu, dép'''''"^ ''" ^'J sfptoiiihro 18X0 :

« .fai ('II' IVappé cotto apr.'s-inidi. ('ci'il sir l'Jliol. de l'i'iioi'pie avec laiiuello le l)an)n Ilayniorl*' m'a parlé de la nécessllé que la (pieslion de la IVonlière f;ree(pie l'ùl (•onvenal)lenient résolue, disant qu'il coasidéi'ait le di-veloppeuienl et l'extension de la Grèee connue un sujet de la plus lii-ande importance. Je lui répondis que j'étais entièrenienl de son avis et qu'il trouverait le gouvernement rie la Heine dans le même sentiment; mais je lui demandai (pielie lii^ne de conduite il se proposait de suivre si la Vovio refusait obstinément de se soumettre à la décision de 15erlin. 11 répondit que, la frontière monténégrine une fois arranf,a'e, cette ([ucstion devra être examinée et que les lijines [irincipales de la décision devront être maintenues et assurées à ta (irèce, mais qu'il n'était pas d'avis d'une action précipitée en pareille matière et qu'il croyait qu'on ai'riverait à des solutions satisfaisantes par une pression continue et des néjznciations. »

avait oté mal comprise » (1), « (jue les puissances n'avaient pu (lonnei- aux Gr<'cs ce qui ne leur appartenait point ». qu'elles n'entendaient conférer aucun droit à la (irrèce. que jamais la France n'avait voulu faire antre chose que donner des conseils à la Turquie et qu'elle n'avait proféré aucun mol de nature à faii'e croire à l'Europe qu'elle était disposée à intervenir en faveur de la Grèce. La vérité semble être que. comme toutes les autres puissances, la France fut un moment décidée à intervenir et si sa politique ne fut jamais assez accentuée pour permettre, plus tard, à ses (uinemis de lui reprocher un manquement formel à ses engagements, elle se laissa pourtant entraîner assez loin par son j)liilliellénisine pour prendre quelque temps la tète du mouvenu'ut en faveui' des (îrecs, et pour faire naître en (îréce de sérieuses espérances.

Jusqu'au moment de l'ouverture de la conférence de lierlin, le gouvernement français avait agi avec la plus grande prudence. A maintes reprises, il avait eu soin de spécifier qu'il n'ag-issait qu'en médiateur et d'affirmer ses sentinu'uts pacifiques.

Aux premiers refus du gouvernement turc de s'entendre avec la Cirrèce. M. NVadding^ton. ministre des affaires étrangères de France, par sa circulaire du 20 octol)re, engageait les puissances à « offrii- leur médiation ». « dans le seul but. ajoutait-il. d'amener les deux parties à une entente amiable ».

Le cabinet d'Atiiènes ayant de nouveau réclamé la médiation des puissances, le ministre des affaires étrangères (circulaire du 21 avril 187Î)) invitait les puissances signataires du traité de Hrrlm à l'éjjoudre à cet appel et il demandait (jue leurs plénipotentiaires se réunissent à Constantinople. mais il ajoutait: « L'Europe n'a point à se substituer aux négociateurs eux-mènu^s. mais simplement à s'interposer entre eux j)Oui" aplanir leurs dissentiments,

(I) 2'' Lirr." Jdii/ie, aHaires grocijues. p. 17. circulaire de M. i^artlicleiny-Saint-llitaire, ministre des alTaires eh-angcrcs, du 20 juin 1881.

l'exécution du traité de bkhlin 189

et à les rapprocher. » Trois mois plus tard, de même, pour bien spécifier quel rôle la France entendait jouer, il écrivait à M. Fournier, ambassadeur de France à Constantinople : « Quant à l'opinion que l'affaire grecque dans son ensemble serait une question française, vous avez raison de la combattre. Au congrès de Berlin, l'Furope tout entière a reconnu la nécessité de mettre un terme aux difficultés qui s'élèvent périodiquement entre la Turcjuie et la Grèce, et les négociations qui vont s'ouvrir à Constant inople répondent à un intérêt d'ordre général, dans lequel disparaissent les convenances et les intentions de chacune des puissances médiatrices. Notre initiative s'est bornée strictement à demander l'exécution totale de résolutions arrêtées en conmiun, et il n'y a et ne saurait y avoir aucune équivoque à cet égard » (4 juillet 1879).

Mais au moment de la conférence de Berlin, la France se départit un peu de cette modération, et dans les mois (h; mai, juin et juillet 1880. elle se montra plus favorable à la firèce que le gouvernement ne voulut l'avouer par la suite. Les documents diplomatiques français eux-mêmes en font foi.

A son arrivée au ministère des affaires étrangères, M. de Frevcinet envoyait une cii'culaire (1) aux représentants de la France à l'étranger, par laquelle il manifestait ses regrets de voir la proposition de transaction de M. Waddington. son prédécesseur, qui laissait Janinaà la Turquie, près d'être adoptée par les puissances. Un mois plus tard, une deuxième circulaire constatait l'échec définitif de ce projet repoussé par le cabinet anglais. Le cabinet français ne chercha pas à établir sur d'autres bases une nouvelle transaction, mais il se montra au contraire disposé à admettre toutes les revendications de la Grèce; c'était diminuer considérablement les chances d'une entente paci-

(I) Preiiiirrc circulaire de M. le ininisire des aflaires eiraiii^ères à l)i'(t|)os (les ëvéneiiieuts de Dulcij^nio. Lirre jaune, (lii'ciilaire du Ki avril 188U.

li(jue entre la Gi'èce et la Turquie, car c'était donner à la Grèce 1 espoir que Ton soutiendrait sa cause.

Sur ces entrefaites, M. Gladstone devenait premier ministre d'Angleterre ; il s'engageait alors, entre Londres et Paris, un échange de vues qui devait aboutir au projet de la conférence pour le règlement de la(|uestion grecque. Ce fui l'Angleterre (|ui patronna le projet et se chargea d'obtenir l'assentiment des autres puissances; mais il semble que le g'ouvernement français ne resta pas absolument étrang-er à son élaboration (1).

Lorsque la conférence de Berlin s'ouvrit, (juoique la France eut, à ce mom<'nl. manifesté son intention de ne pas prendre « la tète du mouvement » {2\. les cabinets de Vienne, de lierlin et de I^iondres considérèrent (jue la France avait plus d'intérêt (juaucune auti'e puissance au règ'lement de la question grec(jue. et se mirent d'accor<l pour (( lui demander de prendre l'initiative de la proposition qui serait fornmlée en faveur de la Grèce » (3). Le plénipotentiaire français, comte de Saint-Vallier, proposa alors à ses collègues un tracé d(> frontières entre la Grèce

(1) Toile ëtail au iiinins l'iiniiression (]iii «lomiiiail à i'i'trangor, cl (juelqiics (lociiiiif lits (li|)]oiiialique.s anf,^lais viennent encore la corroborer. JjCS allirniations contraii'cs des livres jaunes ne ]iernn'ltcnt ])as (le conclure sur ce point.

Livre Jaune : Dépêche-circulaire de M. de i'reycinet, 20 mai 1880. « Le gouvernement austro-lionjrrois parait être sous l'impression que la proposition de la conférence est due à l'initiative de ta France. .Tai déclaré à M. de Beusl que nous n'avions pris aucune initiative. »

Lirre hleii : D('pèclie de Lord Lyons, 28 avril 1880. « Mylonl. Jai riionneur de vous informer (jue M. de Freycinet m'a exprimé l'espoir que les membres de la commission internationale pour la délimitation de la (ircce, ne tarderont jias à être nomnu's et (pie la commission se mettra à l'o'uvre sans autre délai.

11 dit en (tutre (pi'il continue à croire ijui^ si la Sublime-Porte fait des difticullés pour la réunion de la commission en Tur([uie. celle-ci peut fort bien et en tout cas. pour ses débuts. sié;j;er hors de la Tur- (pue. La Porte entendrait plutôt raison si elle voyait (pie les puissances sont décidées à "agir avec ou sans son consentement. »

(i^) Livre jui(/ie. (b'péche du 12 juin 1880.

(3) Livre Jaune, dépèche du 12 juin 1880.

l'exécution du traité de BERLIN 191

ot la TuHjuie (jui était trop favorable à la Grèce, pour (Mre acce[)té sans résistance par la Porte. Le gouverne- ■ ment franeais devait le savoir et par conséquent, à moins (fun tlagrant illoi^isme, il devait être décidé à surmonter cette résistance et à imposer sa volonté à la Turquie. C'est ce que crurent les représentants des autres puissances en approuvant le tracé franrais (1).

Cependant, au mémo moment, le g-ouvernement français semblait craindre de s'être trop avancé. 11 cherchait à rentrer dans le rang des puissances, il spécifiait que la question grecque n'était pas seulement une question française mais aussi une (juestion européenne. « Après deux années de négociations, écrit M. de Freycinel, notre persévérance a été couronnée de succès. La conférence de lîerlin vient de prononcer une décision linale, en harmonie avec nos désirs. Dès lors, l'Europe nous a déchargés de noire mandai bénévole; elle s'est approprié nos vues, elle s'est donné la mission d'en poursuivre l'exécution. La

Grèce est armée désormais d'un titre irréfragable »

« Consé(juente avec elle-même, ajoutait M. de Freycinet, la France se doit et doit à ses alliés de leur rappeler (]u'elle a, dès l'origine, exclu de ses prévisions dans l'affaire grecque l'hypotiièse d'un recours à la coercition matérielle. »

Que voulait <Ionc le gouvernement franrais ? il reconnaissait à la Grèce des « titres irréfragables », il exigeait de la Turquie des concessions auxquelles il était certain

(1) Voir Livre vert italien. M. de Laiinay. l'ambassadeur d'Italie A liorlin. écrit : u Le langage du eonitc de Saint- Vallier à la conférence permettait de iirésumcr que son gouvernement était parfaitement r('solu à soutenir le tract- des nouvelles frontières. Si on avait pu prévoir un changement d'attitude, tel on tel membre de la conférence aurait peu1-(Mre suggéré d'en revenir à la dernière proposition do M. Waddington qui excluait la ville de Janina du territoire à céder à la (irèce. »

Une dépèche du IG aoiil 1880 de M. do Launay altril)ue au prince de Hohcnlohc des paroles analogues.

(ju'cllo ne consentirait pas volontairement, et puis il repoussait tout « recours à la coercition matérielle ».

Affirmer les droits de la Grèce et refuser de la soutenir, c'était risquer de graves complications et assumer une lourde responsabilité morale. Qu'eût fait la France si, lasse de réclamer les territoires sur lesquels l'Europe lui reconnaissait des droits, la Grèce avait déclaré la g-uerre à la Turquie? Après l'avoir poussée à la guerre, l'aurait-elle laissé écraser "?

La conduite du g-ouvernement français serait inexplicable, si l'on ne supposait que ses quelques déclarations pacifiques n'avaient d'autre but que de rassurer l'opinion piibli(jue, et qu'en réalité, il n'était pas absolument hostile à l'idée dune intervention armée.

Quel(jues-uns de ses actes, postérieurs à la conférence de Berlin, corroborent cette supposition.

Dès qu'elle eut appris les décisions de la conférence, la Grèce mobilisa son armée et parut pi'èle à exiger de la Turquie la remise immédiate des teriitoires sur lesquels ses droits avaient été reconnus. Le gouvernement français à vrai dire, blâma cette attitude hostile, ces « armements prématurés » (1). il conseilla à la Grèce la patience, et prétendit « donner une marque de sympathie à la Turfjuie » en lui représentant « fjtioh péri/ s lui ferait courir une résistance opiniâtre aux volontés des puissances » (2). Mais il donnait d'autre part à la Grèce des témoignages de sa sympatbie qui, même si dans l'esprit du gouvernement français (3) « ils n'avaient aucunement le caractère d'une intervention plus ou moins déguisée dans les diffé-

(1) Livre jaune, 7 juillet 1880. pièce 79.

(2) JAvre jaune, 8 juillet,

(3) « Quant à la mission militaire française en Grèce, dontle principe avait été décide longtemps avanl que la situation eût pris sa pliysionouiie actuelle, on sait également qu'elle n'a aucunement le caractère d'une intervention plus ou moins déguisée, dans les différends qui peuvent survenir entre la (Irèce et la l'orte. » Circulaire ile M. de I''rf'vciiicl du i>7 juillet.

l'exécution du thaité i)i; hkhlin 193

rends entre la Grèce et la Porte », devaient èli't^ interprétés par les Grecs comme un encouragement, une promesse de ne pas les abandonner au besoin. G est ainsi que le gouvernement avait consenti à l'envoi d'une mission dofliciers français chargés de réorganiser l'armée grecque (i); et qu'il avait tout d'abord posé connue condition de sa participation à la démonstration navale en faveur du Monténégro, l'engagement des puissances, de recourir, s'il était besoin, à des mesures semblables pour obtenir de la Turquie qu'elle fit droit aux réclamations de la Grèce. « 11 est « certain, écrivait M. deFrcycinet, que quant à nous, il nous « seraitimpossiblede justifier devant l'opinion de la France

(1) Si l'on ajoutait foi à certains (iociimonts. le fzonvprnenionf français n'aurait pas donné qno cet encouragemout à la (Iri-re. Voir Journaf officiel des -2Z, 25 lévrier et G mars 1881. Interpellations à la Chambre et au Sénat sur la politique de la France dans la (piestion f:rec([ue. V. entre autres, discours de M. Clemenceau. Un livre bleu jiaru en 1881 contient trois d('i»éi-lies du ministre d'.Vngleterre à Attiénes dont la plus importante est ainsi courue : c( Mylord, j'ai Flionneur de faire savoir à Votre l-^xccllence (jue M. Tricoupis m'a informé aujourd'hui do dilïicultés que la i'rance est en train de soulever à i)ropos de la fourniture de ItO.OOO fusils « promis par If ministre df la f/uerre fraitrais au <ioiirernnmi'nt j/rer ». Sou Excellence a ajoute qu'elle avait des raisons de craindre aussi qu'un d('lai tVit apport(' au départ de France des oiliciers français que le i;ouvernement français avait consenti à laisser emiiloyer à la réorj.'anisalioa de Famiée gre<-que »: une â"" dépèche du 19 août contient ces mots « promesse fut faite par le gouvernement français de fournir :30.0()0 fusils à la (irèce n.

Interrogé sur ces documents, le gouvernement français ré|)ondit qu'en effet, le gouvernement grec avait adressé une demande pour l'envoi de 30.000 fusils, mais (pi'après dt'libéralion au conseil des ministres (et une lettre du ministre desatTaires étrangères fut produite à l'appui) celte demande avait été refusée par le gouvernement qui ne voulait pas se c(unpromettre dans l'atfaire turco-grecque. Sans suspecter la bonne foi d'aucune de ces déclarations contradictoires, observons qu'une erreur est facilement explical)le de la part du ministre anglais à Athènes, qui a pu attribuer un sens trop prc'cis et donner une tro]» grande portée à une simple conversation avec un interlocuteur qui sans doute ne prévoyait pas l'inq)ortance qu'on donnerait à ses paroles. (Sur la politi(iue de la France en Crèce. voir également l'interpellation au Sénat du 30 novembre 1880.) V. aussi Moniteur universel. 22 et 28 fév. 1881.

194 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITHE 1

« notre coopération à des mesures d'exécution pour Tapla- « nissement du différend local qui a surgi entre la Tur(juie « elle Monténégro, si nous devions laisser le gouvernement « ottoman maître de porter impunément un défi à l'Europe « dans laftaire des frontières grecques. Avant donc de nous (( embarquer dans une entreprise du genre de celle où le « gouvernement anglais nous convie, nous avons besoin de « recevoir l'assurance que les puissances, unanimes pour « faire prévaloir leur volonté dans la question monténégrine, « agiront avec le môme accord et, s'il est nécessaire, par « des moyens semblables, pour obtenir que l'arrêt de leur (( médiation dans la question grecque soit respecté. »

Cette attitude de la France avait fait concevoir à la Grèce de vives espérances (1).

L'Angleterre et la Russie se crurent de même assurées, le cas échéant, de son concours. Aussi ces puissances furent-elles vivement surprises et contrariées (2), lorsque, devant les appréhensions de l'opinion publique à la simple nouvelle que la France participerait à la démonstration navale de Dulcigno, et devant l'éloignement absolu qu'elle

(1) Elle avait pris une attitude de plus en plus menaçante à l'égard de la Tm-quio, et le 20 juillet, elle avait appelé ses réserves sous les armes. « Ce que nous pouvons supposer, disait à ce propos M.delk'oglie, c'est que lorstpi'on excite les espérances d'un jeune peuple, d'un jeune roi, on peut s'attendre à développer des aml)iti(uis imprudentes. (Jn se dit : engageons l'action, et si nous avons le dessous, on ne nous abandonnera pas. Voilà ce qui explique la mobilisation île l'armée grecque. Je ne le lis pas dans votre livre jaune, mais je le lis dans un meilleur livre, le cœur humain » (Discours de M. de Broglie au Sénat, le mardi 30 novendn-e 18S0).

(2) V. Dépêche de Saini-l'étersbourg du 10 octobre 1880. Lirrejanne, pièce -ir»2. a II ne fauilrait pas conclure par ces quehpies paroles que l'on se félicite sans arrière-pensée de l'altitude que nous entendons garder dans les affaires européennes : les ditlicultés et les lenteurs qui retardent depuis si longtemps la recliticalion des frontières montt'négrines mont fourni à plusieurs reprises, pendant ces derniers teuqis, l'occasion de constater qu'on s'était attendu, de notre part, à une politi(pie plus accentuée. Il sen est suivi des mécomptes qui se f(mt jour dans la presse. »

l'exécution du THAITÉ de BERLIN 195

iiiHilifo.sIa pour toute démonstration belliqueuse (1), le gouvernement franeais,- sans même (laij:;ner reconnaître son revirement (2), inaugura une politi(|ue de paix à outrance.

Le refus d'ag-ir de la France faisait échouer tous leurs plans tant au Monténégro quen Grèce, et si l'Europe avait eu le tort de croire un peu facilement que la France serait son soldat bénévole, la France l'avait peut-être trop encourag"ée dans son erreur.

Après avoir péché par trop de hardiesse, la politique française péchait par trop de prudence. « Il ne suflit pas, disait un jour, M. Thiers, de ne pas vouloir la guerre, il ne faut pas suivre une politique qui compromette les relations du pays » (3).

La Grèce cependant, confiante dans l'Europe, avait mobilisé son armée, prête à soutenir par la force les revendications des puissances. Abandonnée de tous, elle ne consentait pas à renoncer à ses espérances. La Turquie, de son côté, avait envoyé des troupes en Macédoine, les deux adversaires s'épuisaient en armements excessifs; une rencontre aux frontières était à craindre.

L'Europe voulait une solution ; la Turquie se refusait à faire droit aux prétentions de la Grèce et il était impossible de l'y contraindre. Une restait donc plus qu'un moyen de sortir d'embarras : faire céder la Grèce incapable d'opposer la même résistance aux volontés des puissances ; revenir sur les décisions qui lui conféraient de trop grands

(i) Voir : le Temps, les Débats, les journaux do ropposilion, le Français, le Citoyen, et lleinach, L'opinion publique en France et la politique extérieure, lierue politique ilu 11 déceuibrc 1880.

("2) Les joui-nnux fVanrais (rahoi'fl, et surtout le rr^m/^s. sont reiii|ilis •le poléuii([ues engagées avec les gi-amls organes de la [u'esse étrangc're et pi'incipaleiiient avec les journaux anglais. Ils alliriueut. ainsi que le gouvernement, (jue la polili(]ue française, depuis le traiti- de Berlin, l'ut toujours une et pacili(jue. V. aussi BarlheloMiy Sl-llilaire. F/-af/menfs pour l'histoire de la diplomatie française. (^\ co/ttra. Collection du portefeuille diplomatique, années 18S0 et 1881.

(3) Discours à l'Assemblée nationale,, séance du 22 juillet 1871.

196 DKUXIÈ.MK PARTIi:. — CMAP1TRI-; I

avaiitclges et cliercluT à (jiu'lle transaction la Porte voudrait bien consentir.

Le nouveau ministre des affaires étrangères de France, M. Barthélémy Saint-IIilaire. proposa aux puissances une solution. 11 al'lirma (jue la conférence de Herliii nétail qu un acte de pure médiation et que ses décisions n'étaient (jue des conseils, restés malheureusement inécoutés (1); en conséquence, il était encore temps, pensait-il, d'intervenir entre les parties intéressées et de leur imposer un arbitrag-e auquel elles seraient cette fois forcées de se soumettre. L'idée, en principe, était bonne et certainement si les puissances avaient été plus disposées à faire exécuter par la force leurs nouvelles résolutions que les précédentes, si la Turquie avait dû consentir plus volontiers à les admettre, les représentants de l'Europe eussent eu tout avantage à se réunir à nouveau. Mais rien ne faisait présumer qu'il dût en être ainsi. L'Europe, fatig-uée des réclamations de la Grèce, peu disposée à lui prêter son assistance matérielle, n'écoutait, dans les déclarations de M. Barthélémy Saint-Uilaire. que celles lui apprenant qu'elle avait fait à Berlin seulement œuvre de médiatrice, et cet empressement à oublier ses anciennes obli-

(1) Circnlfiiiv do M. Barllielerriy Sniiit-llilnirodu %i dccembrc 1880. c< La Tun|iiie cl la Gi-rce n'ayant pu alloindre lein- but à Prevcza ni à Constantinople en 1879, la médiation a été invoiiuée et offerte par la conférence de Berlin an mois de juin 1880... La (irèce a pour sa part accepté le conseil des mé<lialeurs et réclame en conséquence cette Irontiére qui est désijïnée <ians les protocoles de la conférence. Mais la conférence a simplement donné un conseil, lequel, pour être ollicace, aurait dil être accepté éiialement par l'autre i)artie([ui édait également lii»re de l'accepter ou île le re[)oussor. » Cette profession de foi causa une vivo émotion en Anjjloterrc. Elle fut froidement accueillie j»ar une partie de la presse française : voir Tem/i^. /{f^piih/iqiie franraise, Revue pnlitiiiue. Débats et discours de M. Spullor à Vitry-le- François du 30 janvier 1881. Elle ne pouvait en rien imurtant aggraver le sort des Grecs, et, vu l'abandon complet où rEvu-o[)o les laissait, la i)ro[)osition d'arbitrage qui devait suivre pouf être considérée plutôt conmie une manpio de synipalbie que leur <liumait le gouvernement français.

l'exécution du TRAITK DK BERLIN 197

gâtions suflisait à montrer son peu de dispositions à en contracter de nouvelles.

Les puissances prirent néanmoins en considération la proposition émanée du cabinet français : mais elles subordonnèrent leur approbation à deux conditions : à l'unanimité de leur assentiment et à l'acceptation préalable de l'arbitrage par la Grèce et la Turquie (1).

C'était condamner à un écliec pres([ue certain le projet français. Si TEurope n'imposait pas son arbitrage, il était probable que ni la Grèce, ni la Turcjuie ne consentiraient à se soumettre à des décisions auxquelles cbacune considérait avoir tout à perdre et rien à gagner.

Dès la première nouvelle dun projet d'arbitrage, le peuple et le gouvernement grecs avaient protesté (2) et rappelé obstinément à l'Europe les promesses faites au traité de iJerlin, et la sanction {'.]) que la conférence de Berlin avait donnée à ces promesses.

(1) V. Lirre rouge aiilrifhien. Portefeuille iliplomatif/ue. t. VI, p. 207, (k'iièche du 13 dëcenibrc ù M. llavincrle et Gazette de l'Allemcif/ne du Xord, citée dans le Temps du 23 décembre 1880. Ces deux conditions furent posées tout d'abord par M. de Bismark.

(2) Dépèclie d'Atliènes au Temps, 23 d('ceiul)re 1880. Livre rour/e autricliien. Portefeuille diplomatique, t. VI, p. 20î). o A la suite des bruits qui circulent sur le i)rojet d'un arbitrage européen dans la question grecque^ le président du conseil a télégrapbié liier soir à ses représentants à l'étranger (pie la Grèce n'admettrait januiis un arbitrage qui ne maintiendrait pas dans sa totalité le tracé du traité de Berlin. »

(3) « La Grèce, écrivait M. Coumondouros, possédait au moment île la guerre russo-turque, une armée de 33 à 40.000 hommes, l'ersonne, je crois, ne contestera que son intervention dans ce contlit aurait produit en Turquie un soulèvemeut général et amené la solution radicale et définitive de la question qui occupe aujourd'hui l'Europe. J^'état où se trouvaient FEpire, la Tliessalie, la Crète nous poussaient irrésistiblement à intervenir. Sans fermer les yeux aux complications que pourrait produire en Orient et en Occident un ébranlement général de la Turquie, la Grèce se rendit aux désirs de l'Europe, préférant contribuer pour sa part à la réalisation de sa volonté d'amener une prompte pacilication en Orient; elle céda à ses conseils et réprima l'action déjà commencée <lans le but d'accomplir les aspirations séculaires des Hellènes; elle le lit après avoir reçu de l'Europe la promesse

La Porte de son côté no voulait pas abandonner sa politique de refus, alors qu'elle voyait l'Europe indécise et peu disposée à recourir aux mesures extrêmes.

Les cabinets étrangers ne croyaient pas au succès de la proposition d'arbitrage (1). Le gouvernement français se montrait cependant confiant. L'Allemagne, puis successivement toutes les autres puissances avaient envoyé leur adbésion sous les réserves précitées, et la France espérait que, devant l'accord apparent de l'Europe et les garanties d'impartialité (jue présenterait son jugement, la Grèce et la Turquie, trop épuisées par leurs armements respectifs pour ne pas désirer une prompte solution, se résigneraient à l'abandon éventuel d'une partie de leurs prétentions, et accepteraient l'arbitrage qui leur était offert. La réponse négative de la Tunjuie, pressentie la première, mit fin à ces espérances.

L'Europe se retrouvait en face de la même situation inextricable. Heureusement, la Turquie était presque aussi embarrassée que les puissances. Les rapports de la Porte avec le cabinet d'Atliènes devenaient de plus en plus tendus et elle craignait une guerre (2) dont le résultat linal, mémo en cas de victoire, n<' lui eût probablement pas été favorable. En se refusant à accepter l'arbitrage de l'Europe, elle avait prouvé son indépendance ; son but principal ainsi atteint, il était de son intérêt de consentir, pour sauvegarder sa sécurité, à quelques sacrifices. C'est pourquoi, après avoir fait preuve d'une absolue intransigeance, elle revint à des sentiments plus conciliants, et

que les (Iroils do lllclli'nisme seraient [iris eu cdusideration dans le moment oi»porlun et (jue l'iusurreciiou des provinces limitroplies serait censée exister encore à flieure où l'on devrait s'occuper de l'arrangenienl définitil" des atîaires d'Orient. » Documents présentés au parlement ç/rec en t884. Dépêche à M. lîraïlas. ministre de (irèce à l^aris, (hi 27 décembre 4880. V. IJikc-las, La Grèce hi/cantine et moderne, p. 320.

(1) Les cabinets de Vienne et de Berlin notamment. Voir pièces du Livre rouge, Portefeuille diplomatique de 1881, t. Vï, p. 208.

(2) lAvre rouge, dépêche du 11 janvier 1881.

l'exécution du traité de BERLIN 199

elle se montra prèle à renouer les négociations sur une base nou\elle.

Quelques jours après avoir rejeté le projet de M. Barthélémy Saint-lïilaire, la Porte proposa aux puissances de rechercher à quelle solution il serait possible de s'arrêter d'un commun accord (1). Partout ses ouvertures reçurent un accueil favorable et l'Angleterre même, qui comprit qu'isolée elle était impuissante, se décida, malgré ses sympathies pour la Grèce, à leur donner son approbation (2). Aussitôt, les puissances convinrent, sur le conseil de M. de liismarck (3), de charger leurs représentants à Gonslanlinople d'élaborer secrètement un nouveau tracé de frontières qu'ils soumettraient après complet achèvement, à l'examen des parties.

Le règlement du différend n'était plus désormais qu'une question de jours. La conférence se mit à l'œuvre, et après avoir, non sans peine (4), obtenu de la Porte l'exposé de ses vœux, elle détermina un tracé qui donnait le plus possible satisfaction aux revendications helléniques, tout en restant acceptable pour la Turquie.

Dès que les représentanls des puissances se furent mis d'accord et eurent obtenu l'agrément du Sultan, ils notifièrent à la Grèce le résultat de leurs délibérations (26 mars), et l'avertirent que, si elle repoussait cette solution, elle se mettrait en opposition avec l'Europe et que par conséquent, elle n'aurait pas à compter sur son concours en cas d'une guerre avec la Turquie, qui, dès lors, serait presque certainement désastreuse pour elle.

La Grèce ne pouvait renoncer de gaieté de cœur aux

(1) Livre rouge, dépôche du 8 février 1881. Livre jaune, Grèce,\\, p. 3.

(2) Livre jaune, Grôce, II, pièce 9, p. 9.

(3) Livre rouge, dépèche du 8 février 1881. Livre jaune. II, dépèche du 8 février, pièce 26.

(i) V. Ultimatum du 12 mars 1881 invitant la Porte a faire connaître ses résolutions à la conférence. Livre bleu, Portefeuille diplomatique, t. V, p. 78,

200 DKUXIKME PARTIE. — CHAPITRE I

avantag-es que lui attribuait la conférence de Berlin, et quoiqu'elle dût être pleinement édiliée sur les dispositions de l'Europe à son égard, elle continuait à se préparer à la guerre.

Mais en même temps qu'elles lui l'emettaient la note collective qui l'invitait à accepter leurs décisions, les puissances avertissaient isolément la Grèce qu'elles lui retiraient leur protection.

Le gouvernement grec se trouvait dans une situation difficile: il était poussé par l'enthousiasme du pays qui voulait la guerre et il était retenu par sa connaissance des vrais intérêts de la (Iréce pour qui la g-uerre eût été la défaite.

Les puissances craignaient de voir repousser une combinaison (}ui eut eidin terminé ces interminables débats; elles re<loutaienl tout l'etard (|ui risquait de faire disparaître les bonnes dispositions de la Porte, elles redoublèrent d'elforts et elles adressèrent de nouveau au cabinet d'Athènes des représentations véhémentes (1).

Devant cette entente des puissances, la Grèce perdit enlin tout espoir; elle écouta les conseils de TAng-leterre (2) qui lui démontrait l'impossibilitéde la résistance;

(1) \. (Ic'pî'flit^s tics puissances contenues dans le Livre bleu, Poi'tefeiiille diplomatique. i881, t. Y. ji. 220. Livre jaune de 1881, p. OG, noianinient (lépèclie ani^laise du 27 mars et dépèclic russe du 1er avril.

(2) Voici ]"ex|iost' de la silualion (pTenY^vait lord (iranville, ministre des affaires étrangères d'Angleterre, à M. Corbell, minisire de la Heine i\ Athènes, le (î avril 1881 : c( ... Nous avons cru que la solution arrêtée à la conférence est conforme aujyrincipe i)osé |»ar le congrès, mais on ne peut contester qu'elle ne IVit conçue (tans un sens extrêmement favorable à la (irèce.

Le gouvernement de la Heine a soutenu le tracé, pensant ([u'il comprenait des districts où la proportion de la population nnisulmane serait très faillie et qu'it satisferait les svmpathics traditionnelles et les aspirations nationales des lialjitants parlant le grec.

Mais les événements ont prouvé que sous certains rapjiorts ces appréciations n'édaienl pas très exactes,

Los sentiments des Albanais ont créé une grande difliculté dont on ne saurait s'empêcher <le tenir compte.

l'eXKCUTION du TRAITK DE BERLIN 201

elle ne lit plus au projet qui lui était présenté que quelques objections de détail, vite résolues, et enfin, lé 2 juillet 1881, elle signa avec la Turquie une convention où les deux parties admettaient le tracé qui avait été déterminé par riuu'ope.

La Grèce cédait, mais elle ne se résignait point. Les titres que lui avait reconnus la conférence de lîerlin n'avaient pour elle rien [>erdu de leur valeur (1) : et elle comptait bien les produire à nouveau dès qu'il se présenterait une occasion lavoi'able. Pour pouvoir, au besoin, appuver elle-même efficacement ses demandas, elle songea de ce jour. I)ien plus à augmenter les forces de son armée

L'opposition du gouvernemenl iuiv ilevenait do plus en plus prononcée. Le gouvernement de la lîeino a to\ijoui's été d'avis qu'aucun i'itat européen, à moins d'cire d'une force préiiondérante, ne saurait résister à l'entente îles puissances si elles sont d'accord pour arranger ]tacili(pienient les ditlicult('s internationales, nuiis bientôt il devenait évident (pie l'Europe entière n'était i)as disposée à insister pour faire adopter le tracé (pii avait été décidé par la conférence de Berlin, etla réserve de ces gouvej'nemcnts a ét(' approuvée jiar l'opinion pultlique de leurs pays respectifs. Nous ne pouvons fermer les yeux sur ce changement de circonstances; néanmoins, aux négociations qui suivirent, nous avons insisté sur la nécessité de conserver les décisions de la conférence jusqu'à ce qu'on p\it entrevoir une solution à y substituer et pouvant être considérée connue une solution satisfaisante de la question.

Cependant le cours des événements a prouvé que les frontières tracées par la conférence de IJerlin ne sauraient, dans les circonstances présentes, être acquises à la (ii'èce ipTaprès une guerre heureuse avec la Turquie. »

Une guerre avec la Turquie, ajoute lord Granville, serait désastreuse pour la Grèce, inférieure en force et en nombre, et il continue : « Ces considérations et le désir gént-ral du maintien de la paix en Europe ont aussi exercé leur influence sur les décisions du gouvernement, relativement à la proposition nouvelle. Nous n'hésitons pas à le déclarer, nous aurions préféré une ligne frontière se rapprocdiant davantage de celle (pii a été adoptée par la conférence de lierlin : mais nous sentons qu'il est de notre devoir de nous joindre aux autres puissances et d'insister de la manière la plus pressante sur le gouvernement grec pour le projet qui lui est présenté... « Livre bleu, dépèche du(i avril,

(!) V. article de M. Saripolos sur les droits de la Grèce et réponse de M. Arniz, Revue de droit international public, i.Xlll, p. '231 eHii.

et de sa (lotte, qu'à mettre en valeur les richesses de son territoire.

Les puissances avaient réussi à retarder un conflit plutôt qu'à l'empêcher; elles avaient surexcité l'espoir de la Grèce et n'avaient pu qu'imparfaitement le satisfaire ; elles avaient aussi montré ({ue. devant une résistance énergique, elles étaient, par la faute de leurs perpétuels désaccords, presque entièrement l'éduites à l'impuissance. La Turquie ne devait pas être seule à le constater et à en profiter.

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