CHAPITRE II
§1. — La Bulfîarie du traité do 15erlin à 1885. — g II. — La Roiimôlie du traite de Herlin à ISSo. — ^ III. — L'union de la liulgarie et de la Rouniélie. — § IV. — La lutte contre la Russie. — 1. L'action de la Russie. — 2. La Bulgarie se délivre complètement de l'iiitjérence russe. — § V. — Réconciliation île la Rulgarie et de la Russie.
Le traité de Berlin avait, de l'un et de l'autre côté des Balkans, déçu les espérances des Bulgares, Les Rouméliotes se plaignaient de rester sous le joug- de la Turquie et ils se promettaient de transgresser les volontés de lEurope à la première occasion. Les Bulgares partageaient le mécontentement de leurs frères ; la Roumélie orientale devait, selon eux, appartenir à l'État bulgare : par sa perte, ils se trouvaient amoindris et atfaiblis et ils étaient aussi décidés que les Rouméliotes à profiter de toute occasion favorable pour travailler à l'union des deux piovinces.
Le traité de Berlin faisait de la Bulgarie la vassale de la Porte. Cette disposition ne causait qu'un léger déplaisir aux Bulgares; ils se savaient assez forts pour se refuser impunément à toutes les obligations qui en résultaient. Leurs rapports avec la Russie devaient au contraire bientôt leur peser.
La domination russe menaçait de remplacer en Bulgarie la domination turque, et l'indépendance que les Bulgares avaient rêvée se cliangeait peu à peu en une autre sujétion. Pleins de reconnaissance pour leurs libérateurs, les Bulgares auraient admis qu'ils gardassent cbez eux quelque influence, et ils auraient volontiers écouté leurs
conseils, mais la Russie no sut pas ménag-er leurs susceptibilités, l^es Bultirares se IVoisst'reiil et oublièrent les bienfaits reçus. Ils voulurent ne plus obéir quà eux-mêmes. A leur désir de rompre les derniers liens de vassalité qui les rattacliaient à lEmpire ottoman, vint s'ajouter celui de se dégag-er de toute dépendance envers la Russie. De ce jour. Bulgares et Rouméliotes n'ont pas cessé de lutter pour leur absolue indépendance. Contre laRussie et contre la Turquie ils ont soutenu un double combat, qui, après de longs efforts, s'est terminé par une double victoire.
Pendant les premiers mois qui suivirent la signature du traité de Berlin les Russes et les Bulg-ares vécurent en parfait accord. Les puissances avaient cliargé la Russie de l'administration de la principauté de lîulgarie (1) jusqu'à ce qu'elle eût élaboré sa constitution. Le gouvernement russe voulut proh'ter de la situation privilégiée que lui faisait l'Europe, pour guider ses clients dans le sens qui lui paraissait le plus favorable aux intérêts des deux pays. Les Bulgares, de leur C(Hé, se montrèrent entièrement disposésà accepter la tutelle de leurs libérateurs; ils écoutèrent leurs conseils avec la plus parfaite déférence, et ils s'v conformèrent absolument dans l'élaboration de la constitution qui devait régir la Bulgarie.
La tàcbe des notables bulgares, cliargés par l'Europe de ce travail, conjointement avec des commissaires du gouvernement russe, était difficile. Il s'agissait de satisfaire les aspirations démocratiques des Bulgares (jui ne comprenaient d'autre gouvernement que le gouvernement par le peuple. Il s'agissait d'assurer aussi le bon fonctionnement d'un gouvernement stable et régulier, (jui resterait un peu indépendant des trop brusques variations et des caprices toujours à redouter de la ])art d'un peuple sans aucune
(1) Traite de lierlin, art. IG.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA XATD^^X BLLdARE 205
îwpérioucf' d(! la vie politi<iue et à peiue sorti <le la bar- Jnirie.
Le commissaire du gouvernement russe, priuee Doudoukoif eut lidée de s'inspirer de la constitution qui fonctionnait en Serbie à la satisfaction générale, et il présenta aux notables bulgares, réunis à Tirnova en assendjlée nationale pour l'élaboration d'une constitution, un piojel qui donnait le gouvernement de la Bulgarie à un prince élu et héi-éditaire, assisté d'une Chambre dont les membres seraient nommés, partie par le suffrage direct (un député par 20.000 habilanls) et partie parle prince, et qui comprendrait en outre les plus hauts fonctionnaires de la princij)aulé. A])i-ès de longues discussions, les députés bulgares adoptèrent le projet, mais ils le modilièrent dans un sens plus libéral, en décidant que tous les députés seraient élus par le peuple (1). Leur but, en donnant plus de part à la nation dans h' gouvernement du pays, était autant d'assurer leur indépendance extérieure que leur indépendance intérieure. Cette résolution ne satisfaisait pas entièrement la Russie, elle consentit cependant à l'approuver.
La constitution votée, restait à faire choix d'un prince. Les Bulgares, encore tout chauds de reconnaissance, eussent voulu à leur tète un de leurs libérateurs, et ils pressèrent le prince Dondoukoff d'accepter la couronne. Celui-ci répondit aux députés bulgares qu'un russe ne pouvait être prince de Bulg-arie, mais que le Tsar les verrait avec plaisir offrir le trône h un de ses neveux, de nationalité allemande, le prince Alexandre de Battenberg(2).Trop heureuse de déférer aux désirs du Tsar. 1 assemblée des notables de Tirnova nommait, le 29 avril 1879, Alexandre de Battenberg prince de liulgarie.
Le choix du gouvernement russe était heureux et sage.
(1) Texte (le la ronslilulion. Archires diplomatiques, 1. X, p. 61.
(2) Cf. Gopsevies, Biil(jarien und Ost Ihimelien. Drandur, Cinq ans de règne en Bulgarie.
206 DEUXlÈNfE PARTIE. — CIIAPITHK II
Les irrandes puissances avaient bien implicitement permis à la Russie d'intervenir. jus(ju"à un certain point, dans les affaires intérieures de Bulgarie, mais elles n'auraient pas aduïis qu'un ])rince de la maison régnante de Russie gouvernât la principauté. La nomination d'Alexandre de Battenberg-, de nationalité allemande, ne devait pas soulever les mêmes oppositions en Europe. Son père, Alexandre de Hesse. était prince réglant de llesse-Darmstadt, et le gouvernement russe espérait avec raison que cette considération déciderait le gouvernement allemand, dont il importait surtout d'obtenir l'acceptation, à approuver son cboix. Le prince de Battenberg était, d'autre part, tout dévoué à la Russie. Neveu et favori du Tsar (1), il avait servi dans l'armée russe, il avait pris part à la tète d'un régiment à la campag-ne des Balkans ; le Tsar espérait trouver en lui un second fidèle et docile,
Protégé de la Russie, assuré de la sympathie des grandes puissances, ce fut sous les plus heureux auspices que le nouveau prince entra en Bulgarie. Ses sujets l'accueillirent avec enthousiasme ; ils saluaient en lui non seulement leur souverain, mais encore l'ami du Tsar, le libérateur qui avait condiattu pour l'émancipation du pays qu'il venait gouverner, et aussi, et surtout, le premier souverain (jui remontait sur le trône bulgare, vide depuis le temps de leur grandeur passée, le successeur dii'ect de leurs anciens rois, celui avec (pii s'ouvrait pour leur pays une ère nouvelle (jui devait lui rendre son antique puissance et sa prospérité.
Tout, en apparence, souriait donc au prince Alexandre, mais la réalité devaitètre moins ainuible. Dès les premiei's jours, le nouveau souveiain se heurta aux plus sérieuses (liflicultés. « Acceptez toujours, cida laisse des souvenirs » lui avait conseillé .M. de Bismai'ck. alors (ju'il hésitait encore à prendre le trône qui lui était ollrrt. Le prince
(1) Ui'i avait épuuaë la sn-ur «le son père, Maxiiniiicmio W'illielmiae de liesse.
LE DÉVELOPPEMKNT DE LA NATION BULGARK 207
fut biontùt à même de comprendre combien la prédiction railleuse que contenait ce conseil avait ciiance de se réaliser ; jeune, ignorant des lionnnes et des choses, transporté au milieu d'un peuple avec lequel il navait pas dattaches ni d'afdnités, dont il ne comprenait ni la langue, ni le caractère, ni les mœurs, il se trouvait en présence d'une tâche qui eût fait reculer le plus habile «'l le plus expérimenté. 11 lui fallait satisfaire les vœux et les désirs dun peu])le jaloux de son indépendance intérieure et extérieure et, tout en restant le roi aimé de ses sujets, il devait vivre en bons rapports avec son suzerain, l'Empereur de Russie, qui se croyait doublement le droit de le diriger, lui prince arrivé au trône par son appui, lui chef dun peuple que la Russie tenait en tutelle. Tant qu'entre Russes et Bulg;ares les rapports demeureraient cordiaux, tant que les Bulgares sauraient garder leur reconnaissance et (jue les Russes sauraient n'en pas abuser, le prince de Jiulgarie pouvait contenter à la fois le Tsar et son peuple, mais le premier désaccord devait le jeter dans de graves embarras.
Le gouvernement russe traitait la Bulg-arie comme une province de son empire. A l'arrivée du prince de Battenberg-, ses troupes avaient évacué le pays, mais il était resté une foule de fonctionnaires et dofiiciers qui occupaient les plus hauts postes administratifs et tous les grades supérieurs de l'armée. Par la volonté du Tsar, dans chaque ministère, plusieurs portefeudles et notamment celui de la guerre, étaient attribués à des officiers russes, et l'autorité suprême appartenait aux ministres ({ui représentaient la toute-puissante Russie, non à ceux qui ne représentaient que le peuple bulgare.
Cette ingérence excessive de la Russie devait forcément lui aliéner les Bulgares, et, le prince Alexandre qui écoutait docilement les conseils du g:ouvernement russe, subit le contre-ooup de cette impopularité.
Du jour où la Russie avait pris en main la cause bul-
208 itEi;\ii;Mi-; PAinii:. — chapitre h
ijaic. (le bons esprits a\aieiil reJoulé (|ii elle ne s ;iliénàl. par ignorance de son caractère et de ses besoins, b; peuple fju'eUe «léfendait (1). Le gouvernement russe ne sut pas tenir compte de ces avertiss*'nients.
Les Bulg-ai'es se croyaient capabb's (b,' se dirigei- euxmêmes. Les ag-ents du Tsar b^ir tirent (hirement sentir qu'ils n'avaient quà obéir. Là où ils auraient dû montrer inliniment de doigté et de délicalesse, les représentants de la Russie furent impérieux et arrogants (2). Au lieu de conseiller ils donnèrent des ordres ; pour les faire exécuter, ils emplovèrent la menace : à tout propos ils endossèrent le paletot de Menlscbikoll".
Représentants diin grand empire, ils méprisaient le petit peuple bulgare. Habitués dans leur pays à voir tout plier sous une administration toute-puissante, ils conservaient leurs allures impéralives. Ils tentèrent d'introduire
(1) « I^a nation russe prend en inain la eause des Slaves des Balkans cl ne recule pas devant les {dus lounls sacrilices : bien des faits ont i)rouvc' ccpen<lanl. au milieu nn'-me des derniers c-vi-nenienls. qu"ol]e eonnait Inen mal la eause qu'elle secourt et le peuple qu'elle
défend Les hommes surtout, à (lui lient à c(Fur le trioniplie de
l'idée nationale, doivent se préoccuper de rapprocher les deux peuples, (juclle sera l'attitude des tinsses vis-à-vis des IJuljiares ? Suivant que sera résolue celte question, la Hid^jarie ol)éissanl à ses intérêts et à ses traditions slaves, loruiera avec la llussie une libre et féconde alliance, ou les sacrilicci île la llussie n'aboutiront qu'à livrer ceux qu'elle aura affranchis à l'exijloitalion de l'Europe occidentale. Le moment est décisif, il s'agit de se concilier ou de s'aliéner un peuple qui nait. » Pypineet Spasovic, Histoire des littératures slaves.
(2) Cf. Huhn. Der Kampf der liuh/aren um ihrc Xationaleinheit; Minchin, The (/roirfh of freedom in tlie Balkan /'c/ti/istila ; Drandar, Ci/ui ans de rèç/ne en Bul<iarie : Mincliin. Lettre au Morniny Advertiser du 20 sei»tembrc I<S7'.»: Aiipleton. liiissia. Turkeij and Biihfaria. Huhn raconte une anecilole assez caracttu-islique. k Un préfet rouuK'liote me l'apportait un jour le discours suivant que lui avait tenu un consul russe : «' Vous êtes préfet? Ircs l»ien. mais vous savez jjourtant 1res l)ien que vous n'êtes pas seulement les oldigés de la Ihissie et (pie vous avez le devoir de vous considérer comme un préfet russe. Vous autres Bulgares. »'ous croyez souvent rpie nous ne sommes chez vous qu'en visite, mais vous devez vous iiiellre dans la tête que nous sommes ici parfaitement chez nous. »
LH DÉVELOri'EMKNT DE LA NATION IJULiiARK 209
en liulgarie le système autorilaire et centralisateur qui est la base de Torganisation russe. C'était aller absolument à rencontre des vœux des Bulgares. Ils ne voulaient pas d'un système de gouvernement qui eût abouti à mettre toute Fautorité entre les mains de quelques hauts fonctionnaires, c'est-à-dire entre les mains de la Russie. Au lieu d'obéir à un pouvoir central illimité, ils entendaient conserver leur entière liberté politique et administrative et instituer un svstème de gouvernements locaux (jui auraient été le premier pouvoir du pays.
En contrariant ces tendances, la Russie s'aliénait le parti libéral et patriote bulgare. C'était une faute, et qui l'amena à en commettre une autre plus grave. Au lieu de tenter de ramener à elle le parti qui devenait hostile à son influence elleessavade le combattre; elle s'ingéra dans les luttes intérieures du pays et elle crut avoir trouvé le moyen de le gouverner et d'y atfermir son autorité, en y entretenant la discorde et en soutenant d'abord les conservateurs contre les libéraux. ]»uis. j)his lard, les libéraux contre les conservateurs.
Une patrie qui n'existe que depuis peu de temps ne peut être profondément aimée à moins (ju'elle ne soit née de quel(|ue exploit de ses enfants, assez héroï(jue pour tenir lieu de tous les eiforts, qui répétés pendant des siècles, modèlent une race et en font une nation. Les Bulgares n'avaient pas eu, comme les Grecs, à soutenir une lutte acharnée pour conquérir leur indépendance; leur patriotisme n'avait pas grandi dans les combats coude à coude contre leurs oppresseurs. Nés de la veille, ils n'avaient pas eu davantage le temps d'acquérir cette connnune conception de la vie. cette unité de pensées et de souvenirs, cette même forme de l'esprit, qui, des nations font des individus, <le véritables êtres vivants dilférents de tempérament et de nature, ayant chacun leurs traditions et leur idéal. Dans la patrie, ils ne voyaient pas encore ce qu'elle est réellement : un être existant par lui-même, quelque chose
coiiiiiie une ànie. distincto de tous les systèmes dadininistratioii, de tous les modes de groupement intérieur, de tous les rouages administratifs, financiers, judiciaires, qui sont le corps de TÉlat. La patrie, pour eux, existait tout entière dans le présent, point dans le passé; ils reconnaissaient les avantages d'une entente fondée sur lunité de race, de langue et de religion ; ils la trouvaient précieuse et ils étaient prêts à la défendre, mais simplement parce quelle leur garantissait la liberté de s'administrer à leur guise, de choisir la forme du gouvernenu-nt ({ui leur convenait le plus ; ridée de patrie ne se séparait pas encore de ridée d'indépendance. Ils sinsurgeaient contre l'ingérence des Russes dans leurs affaires, non pas parce (jue le Russe était l'étranger, mais parce (juils voulaient rester libres de s'organiser à leur gré.
Si les Russes avaient consenti à leur laisser une absolue liberté dans le choix et l'établissement des règles de leur gouvernement, s'ils n'avaient trop ouvertement manifesté l'intention d'imposer, au besoin, leur volonté, si même, tout en intervenant directement dans les affaires bulgares, ils avaient su s'appuyer exclusivement sur un des partis qui se disputaient h' pouvoir, ils auraient probablement fait accepter leur tutelle. Pour triompher, chaque faction se fût volontiers apppuyée sur l'étranger; l'esprit de parti eût combattu le patriotisme. Il est probable (|ue conservateurs et libéraux eussent préféré voir la Bulgarie sous la dépendance de la Russie, j)lut(tt (jue de la voir indépendante mais gouvernée par leurs adversaires. Mais la Russie comn.'it la faute de soutenir d'abord le parti le plus faii)le, puis de se retourner vers le plus fort quand elle s'aperçut de son erreur. Elle se les aliéna ainsi tous les deux.
Lorsque le prince Alexandre prit possession de sa couronne, une lutte très vive était engagée entre les conservateurs et les libéraux ; les conservateurs avaient j)our eux l'appui de la Russie, les libéraux avaient le nondjre.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA NATION BULGARE 2ll
Le prince choisit ses ministres dans les i'anfj;s du parti conservateur ; mais le ministère ne pouvait gouverner avec une Chambre en «^'•rande majorité hhérah' ; il fut aussitôt mis en minorité.
Le prince Alexandre ne craig-nit pas d'entrer, dès la premièi-e iieure de son règne, en désaccord avec son p(^uple. Sur lavis de son conseiller le plus écouté, M. Stoïlofi, il déclara la Chambre dissoute et il ht procéder à de nouvelles élections. Malgré une forte pression administrative, la nouvelle Chandjre fut, comme la précédente, composée en grande majorité de libéraux; et le jeune prince, définitivement forcé d'accepter la démission de ses anciens ministres, se \'it dans la nécessité de constituer un cabinet libéral. 11 céda mais sans se résig-nerà son échec; il sen plaignit au cabinet de Saint-Pétersbourg et lui demanda son appui, pour tenter un coup d'État qui lui donnerait des pouvoirs plus étendus que ceux que lui reconnaissait la constitution.
Le j)rince Alexandre avait insisté sur l'état d'anarchie du pays, sur la nécessité d'un goux crnement fort: le g"Ouvei'iiement russe était symjtathi(jU(^ au parti conservateur, il n'aimait pas le gouvernement pur le peuple, il se laissa persuader et il promit son concours (1).
Soutenu par la Russie le prince agit sans crainte. Peu de jours après, une proclamation, affichée sur les murs de Soha, annonça aux Bulgares (jue : « tout en étant oblig-é par son serment cà maintenir inviolablement et religieusement les lois de la constitution le prince se considérait comme obligé, en même temps, d'avoir en vue dans tous ses actes la ])rospérité et b^ bien du pays ». En conséquence, il remerciait le cabinet libéral alors au
(1) Voir une lettre de M. de Giers du 10 mai 1880 à l'agent diplonmtique de Russie en IJulyarie. 11 y déclare que l'empereur, consulté par le prince de Hattenberg sur des changements à apporter à la constitution et qui donneraient une plus grande puissance au prince, donna son approbation. CI'. Drandar, Cbuj ans de règne en Bulffarie. Contra, M. Sobolefl", Der erste Furst Bulyarien, Leip/ig, lM6.
pouvoir et chargeait sou ministre de la guerre, le général russe Ernrolli, de former un cabinet qui surveillerait l'élection des députés à une assemblée nationale appelée à statuer sur un nouveau projet de constitution. De ce jour, les fonctionnaires et les officiers russes exercèrent sur les populations bulgares une violente pression matérielle et morale. Cincj commissaires extraordinaires, tous ofiiciers russes, furent nommés dans les cinq t^ouvernements de la Bulgarie avec pleins pouvoirs pour destituer les fonctionnaires suspects, les traduire en jugement, et surveiller les élections. La Bulgarie était mise en état de siège. Partout les populations terrifiées votèrent pour les candidats officiels, et l'assemblée réunie àSistova le 13 juin 1881 accepta le projet de revision de la constitution qui augmentait le pouvoir du prince et réduisait la représentation nationale.
On avait diminué les pouvoirs des chambres, mais on n'avait pas osé les supprimer. Leur existence restait pour le prince une menace perpétuelle, et il était évident qu'il lui serait impossible de gouverner plus longtemps malgré son peuple, même avec les pouvoirs que lui donnait la constitution nouvelle, sans un appui permanent et vigoureux de la Russie. Les libéraux sentaient leur force; ils ne désarmaient pas. Partout ils clierchaient à fomenter des troubles: ils attaquaient violemment le prince et plus violemment encore le gouvernement russe, ils se plaignaient de son intervention dans les affaires bulgares et ils dénonçaient sa mainmise sur la Bulgarie aux cabinets de Londres et de Vienne (jui semblaient prêter à ces plaintes une oreille complaisante.
Le prince Alexandre n'était qu'un instrument entre les mains de la Russie: elle tenait par dessus tout au maintien de son iniluence en Bulgarie: elle voyait l'agitation croître dans le pavs ; les conservateurs ne se nuiintenaient au pouvoir que par la force et l'arbitraire et. malgré leurs elforts, les prochaines élections s'annonçaient menaçantes.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA NATION' niLOAHE 213
Elle craignit d'avoir fait fausse route en soutenant le jeune souverain malg-ré la majorité de son peuple, et elle se décida à changer de politique.
Sur ces entrefaites. le prince Alexandre qui avait à lutter chaque jour davantage contre les résistances de ses sujets, sollicita de la Russie un appui encore plus énergique et réclama l'envoi d'un ministre qui « conserverait en Bulgarie les vrais intérêts de la Kussie ». Le cahinet de Saint- Pétershourg- répondit à cette demande en envoyant au prince les généraux Soholelf et Kaulhars (l). mais munis d'instructions qui en faisaient plutôt des juges que des soutiens dociles de sa politi(iue. Nommés dès leur arrivée, l'un ministre de Tintérieur, l'autre ministre de la guerre, les généraux russes manifestèrent, en présence de leurs collègues conservateurs, leur volonté de rétablir le calme en Bulgarie, de ne pas tenir compte des dissensions de parti et de se conduire moins en ministres du prince Alexandre qu'en représentants de l'Empereur de Russie.
Il était un peu tard pour tenir ainsi la balance ég'ale entre les partis. Le g-ouvernement russe s'était compromis avec les conservateurs et brouillé avec les libéraux. L'attitude nouvelle des envoyés de l'Empereur ne servit qu'à rompre leur accord avec tout le parti conservateur, sans les réconcilier avec leurs anciens adversaires. Les g-énéraux russes eurent contre eux, à partir de ce jour, le peuple, le gouvernement bulgare et le prince Alexandre luimême. Celui-ci leur demanda bientôt une démission qu'ils refusèrent formellement de lui donner, en lui répondant qu'ils n'avaient à obéir qu'au Tsar, qu'ils étaient en Bulgarie par son ordre et qu'ils ne la quitteraient que par son ordre.
Les conservateurs, abandonnés par les Russes, manifestaient leur colère ; les libéraux se souvenaient de l'op-
(4) Ce général était le fi'rre do celui qui l'ut envoyé en mission en Bulgarie en 1883. Cf.Mincliin. Theijrowth of freedom in fhe Balkan Penitisula.
pression que la Russie avait fait peser sur eux, ils se méfiaient dune alliance incertaine; ils avaient d'ailleurs trop reproché à leurs adversaires politi(jues de pactiser avec létranger pour oser imiter leur conduite. La liulgarie entière oublia quen somme c'était à la Russie quelle devait son indépendance, que depuis lors c'était elle qui, non seulement, administrait la Bulgarie, mais la soutenait de son crédit, instruisait son armée et l'équipait à ses frais (1). Elle ne son<.;ea })lus qu'à se débarrasser d'un contrôle gênant. Les envoyés de l'empereur Alexandre avaient pour mission de rétablir le calme en Bulgarie; le meilleur moyen d'obtenir leur rappel était de rendre leur présence inutile, c'est-à-dire de se réconcilier, au moins en apparence ; ainsi firent libéraux et conservateurs. Le prince Alexandre de son côté, froissé par les mesures vexatoires de l'empereur de Russie à son égard (2), se décidait à gouverner avec son peuple contre la Russie au lieu de gouverner avec la Russie contre son peuple, il se rapprochait résolument du parti radical nationaliste et recherchait la protection de l'Autriche et de l'Ang-leterre (3). Devant cette coalition, le g'ouvernement russe, à moins de recourir à la force, était impuissant. Il avait jusqu'alors profité des dissensions intérieures pour établir son autorité dans le pays. Ces dissensions cessant, il s'y trouvait sans appui et sans prétexte pour légitimer son intervention auprès des puissances qui ne voulaient pas voir la Russie gouverner à Sofia, l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre. Il se résigna à une inaction momentanée.
Le prince Alexandre voulut profiter du répit que lui laissait la Russie pour s'assurer le concours du pays tout
(1) Kianconi, La vériff- sur la crise biih/are, Revue Française de 4885. tome V.
(2) Voir récit détaille : Drandar, Cinq ans de rèr/ne en Bulf/arie.
(3) Le 27 juillet 1885. le frère d'Alexandre de liallenljerg épousait la princesse IJéatrix, tille de la Reine Victoria.
entier pour le jour où elle recommencerait la lutte. Il chercha à surexciter autant que possihle le sentiment patriotique et à augmenter les forces de l'État. Il favorisait en même temps le développement du parti radical nationaliste, il choisissait son chef, M. Karavelolf, comme premier ministre et fermait les yeux sur les menées des comités hulgares en Roumélie. Enfin, en 1885. averti du complot qui devait avoir pour résultat la révolte de la Roumélie et sa réunion définitive à la principauté, il y prêtait les mains et en assurait le succès.
Peu de jours après la clôture du congrès de Berlin, M. Bluntscldi appréciait en ces termes le régime auquel le traité soumettait la Roumélie Orientale : « Cette décision, on peut hautement Taflirmer, ne saura se maintenir longtemps ; un temps viendra où s'accomplira en un seul peuple la réunion des memhres disjoints, tout comme se sont faites Tunité allemande et Tunité italienne. »
L'article 22 du traité de Rerlin stipulait que dans un délai de neuf mois les troupes russes devaient évacuer la Bulgarie et la Roumélie Orientale et être remplacées par les troupes turques auxquelles le traité accordait le droit d'occuper et de fortifier les passes des Balkans. La présence des troupes ottomanes aux frontières de la Roumélie déplaisait également aux Bulgares et aux Russes (1). Les Bulgares y voyaient un obstacle à toute tentative d'union avec la Roumélie, la Russie était mécontente de l'occupation par la Turquie d'une frontière stratégique puissante, qui lui fermait la route de Constantinople (2). D'accord
(1) Au congrès de Berlin, les représentants de la liussie s'étaient en vain eirorces de Caire rejeter cette clause.
(2) Sur l"inii)orlance de la ligne des IJalkans au point de vue stratégique. V. ISaratieri, La situasione mi/ if are in Oriente, Naoïm Àntoiof/ia. 1878. lievue militaire de l'étranger. 1878 : La campagne de 1877 ; la traversée des Balkans : et colonel Wood The passes of the Dalkan, Londres, 1878.
pour protester contre les décisions du traité, Russes, Bulgares et Uouniéliotes furent aussi d'accord pour en empêcher Inexécution.
La Russie était charg-ée de ladministration provisoire de la Roumélie : elle profita de l'inertie de la Turquie et de l'Europe pour procéder en outre à l'org-anisation de cette province, tâche que le traité de Berlin réservait à une commission européenne. L'organisation que la Russie donna à hi Roumélie était conçue de manière à faciliter sa réunion à la liulgarie. « (Iràce à votre concours, disait à la lin d'oclohre le prince Dondoukolf aux autorités et notahles de Philippopoli, j'ai pu en peu de temps introduire dans toutes les hranches de l'organisation de la Roumélie un ordre de choses identique à celui qui existe dans la Bulgarie du Nord... » et il ajoutait : « cette organisation temporaire a hieii des chances de devenir définitive, parce que le courant de l'histoire est plus fort (jue toutes les comhinaisons humaines ». Ces paroles et bien d'autres entretenaient l'agitation en Roumélie (1). Ses habitants mettaient leur confiance dans la Russie qui encourageait leurs espoirs. Aussi, lorsqu'au mois de mai 1879, les troupes russes commencèrent à évacuer la Roumélie et que la Turquie manifesta son intention d'envoyer dans les Balkans, dès leur départ, les garnisons (jui devaient occuper les passes des montagnes, l'agitation fut très vive dans toute la province.
Les Bulgares, de leur côté, manifestaient leur intention de s'opposer par la force, s'il le fallait, à l'envoi des troupes turques. Depuis un an, la Russie avait réorganisé leur armée; elle avait également créé une milice dans la Roumélie Orientale ; Bulg-ares et Rouméliotes avaient con-
(1) Le Tsar, il est vrai, sur les réclamations inqiiii-tos de fAnglotorro, blâma le prince t)on(loukofT et la hardiesse de ses discours ; mais ils avaient produit leur efTet, et les populations de Roumélie ne virent dans ce l)Iiuiio qu'une condescendance aux protestations anglaises.
liance dans leurs jeunes forces; ils paraissaient peu disposés à céder: un conilit élait possible.
L'Europe voulait la paix, la Kussie chercha à la persuader de la gravité des événements qui pourraient se produire si la Turquie s'ohstinail à vouloir exécuter le traité de Berlin. Elle informa les puissances des sentiments belliqueux des Buli^arcîS et des Uouniéliotes (1) et elle leur proposa de icvenir à une motion du comte Andrassy qui, au traité de Berlin, avait (h'mandé loccupation de la Roumélie Orientale, pendant une année, par un corps de irj.OOO hommes, conqjosé de contingents fournis par les puissances signataires : ce corps aurait eu pour mission de nui intenir Tordre dans cette province tandis (jue la commission européenne travaillerait à sa réorganisation. La Turquie prolesta vivement ; ni la France, ni l'Autriche, ni ITtalie ne voulurent même prendre ce projet en considération. Mais la Russie ne désirait pas (ju'on l'adoptât. Son but en le présentant avait été surtout de faire sentir à TEurope la gravité de la situation et de la persuader de la volonté de résistance des populations, ce but était atteint.
D'autre part, les puissances, qui réclamaient en vain de la Turquie l'exécution des clauses du traité concernant la Grèce et le Monténégro, étaient peu disposées à lui accorder leur secours; elles nintervinrent point en sa faveur. La Tur(juie ne comptait pas sur l'appui de l'Europe, elle redoutait une intervention de la Russie ; elle crut plus sage d'éviter le contlit. Elle ne donna pas à ses troupes l'ordre de pénétrer en Roumélie et se contenta d'envoyer à Philippopoli un gouverneur que les habitants rouméliotes consentirent à recevoir.
La Turquie était ainsi privée de la seule garantie qui lui donnât quelque sécurité; il ne lui restait aucun moyen de réduire les Rouméliotes à l'obéissance. La Roumélie
(1) Voir cette circulaire de la Russie. Livre vert italien de 1880 sur les ail'aires d'Orient. Portefeuille diplomatique de 1880.
était désormais libre de se révolter, de recevoir des secours de la Bulgarie, d'organiser sa défense sans que la Turquie fût capable de l'en empêcher. La révolution de Roumélie était devenue inévitable; elle se fût même probablement produite sur-le-champ, si les populations dos Balkans n'avaient écouté les conseils modérateurs delà Russie dont la politique changeait alors de caractère.
L'attitude de jour en jour moins soumise des Bulg-ares, la mauvaise immeur avec laquelle ils accueillaient l'intervention de la Russie dans leurs affaires intérieures, éclairaient le g-ouvernement russe sur les dangers que le développement des instincts de nationalité et du désir de Findépendance chez les peuples des Balkans faisaient courir à son influence; après avoir aidé les Bulgares et les Rouméliotes à s'émanciper, il craignait d'avoir été trop loin et il se demandait s'il serait sage d'augmenter avec les forces de la Bulgarie ses désirs d'absolue indépendance. C'est pourquoi la Russie tenta d'enraver le mouvement nalionalisle quelle avait tout d'abord encouragé et par un revirement soudain elle le combattit autant qu'il fut en son pouvoir, en Roumélie et en Macédoine (1).
(1) Cf. Proclamation du Tsar adrcsst'O aux lioumeliotos après la rësolulion <lo la Tunjuic «le no pas envoyer de troupes dans les IJalkans : « Je sais ((uil y a plusieurs d'entre vous qui sont mécontents de la situation dans laquelle le traité a plac«' votre pays et qui désirent, par un cliuni^ement violent, atteindre un but contraire aux décisions des puissances.
Je ne puis pas approuver une telle intention, parce que sa réalisation est impossible sans la volonté et le consentement des puissances, et pourra attirer sur votre pays de nouvelles calamités. Tâchez donc de réagir contre de telles aspirations illégales, qui peuvent saper dans la racine même, l'œuvre à peine commencéo de la régénération de votre nationalité ».
Le général^ commandant les trou[ies russes en Hulgarie. ajoutait : « Le sultan a bien voulu renoncer poiu- le moment à l'entrée des troupes ottomanes dans le pays, atln que toute méfiance de la part des habitants puisse disparaître totalement.
L'Europe a compris que l'occupation des Balkans t'iait pour le moment inutile dans un but militaire ; c'est à vous de prouver que cette
Mais il était trop tard; il est dos courants que Tonne remonte point; la Russie pouvait ralentir le mouvement qui emportait la Roumélie, mais non l'arrêter. Les Rouméliotes trouvaient en Bulgarie des encouragements et des secours (1); avec l'aide des Jiulgares, ils constituèrent des comités agitateurs, qui avaient pour but de propager les idées nationalistes dans la province et de seconder la formation de bandes armées qui tentaient de soulever la Macédoine. Par la suite, lorsque les conservateurs et les libéraux bulgares se coalisèrent contre la Russie, la surexcitation des sentiments d'indépendance en Bulgarie eut son contre-coup en Roumélie et il s'y forma également un parti bostile aux Russes comme aux Turcs et qui ne cbercbait (|ue la libération complète du pays.
En vain la Porte, sur la demande de la Russie, destitua le gouvei-neur de Roumélie, Aleko-Paclia Yogoridès. (jui était tout dévoué aux Bulgares ; elle ne put empècber le parti national détendre peu à peu son action sur le pays tout entier. Partout se tenaient des réunions populaires où ses délégués prècbaient ouvertement la révolte (2). Le peuple était mûr pour une révolution.
C'est de Solia que vint le signal. Il s'y était formé un comité secret pour la réunion des deux Bulgaries ; les membres les plus considérables du parti national bulgare en faisaient partie. Pendant les mois d'août et septembre 188"), ses agents parcoururent la Roumélie, préparèrent et organisèrent un vaste complot. Dans la nuit du
ol)ligalion osl égalenienl inutile dans un l)iil politique. Aiilez. [lar une conduite digne, à l'etablisseuienl de l'administration de la province, administration qui est la vôtre et dirigée par vous-mêmes, et chassez de vos esprits toute idée de révolte contre les décisions du traité de Berlin. Je vous le dis rranchement : M la Russie, ni l'Europe ne veulent plus verser une f/oufte de sang pour i^ous ».
(1) Cf. Buh/arien und Osf Rumelien, (iopsevics, page 275. l.a lîulgarie au printemps de 1880, envoyait 800.000 francs aux comités agitateurs rouméliotes. Daniel, Année politique.
(2) Cf. IJonghi, // principe Alessandro e la Bulgaria. Naova Antologin, aoi'it 1880.
17 au 18 septembre, au signal parti du siège du comité, linsurrectioii éclata dans toute la Roumélie. Elle réussit sans coup férir, et le gouverneur ottoman Gavril Pacha saisi dans son palais de Pliilippopoli, fut immédiatement reconduit à la frontière.
Après ce premier succès les insurgég constituaient un gouvernement provisoire (jui organisait la défense de la province, mobilisait les troupes, faisait partir les milices rouméliotes pour la frontière turque (1) et proclamait Funion de la Roumélie à la Bulg-arie. Le prince Alexandre était en même temps prévenu et prié de venir remplacer le gouvernement provisoire. Il accepta aussitôt et partit pour Pliilippopoli.
La Bulg-arie était prête à profiter du complot. Son armée, mobilisée peu de jours avant, sous prétexte de manœuvres, venait d'être disloquée, mais elle pouvait opérer en quelques heures une nouvelle concentration.
La promptitude de décision du prince Alexandre mettait l'Europe en présence du fait accompli (2). Dès son arrivée à Pliilippopoli, il avisait les puissances de sa détermination d'accepter le titre de prince de l'état nouveau et il les priait de vouloir bien reconnaître le nouvel ordre de choses (3). La révolution était faite (4).
(1) Cf. Cliaiios Rov. Souvenirs politiques et militaires de Bulf/arie, et le journal le Temps des 20 et 21 .septembre 1883.
(2) Livre jaune, [lage 11, no 1 i. teh-iji-aninie du prince Alexandre à M. de Frevcinet, et Unsere Zeit. Leipzig;, 188(î, 2'' et :5» livraisons, die Ereif/nisse im Buigarien, 1883.
(3) Le prince Alexandre était-il prévenu du complot? la promptitude de ses déterminations en une circonstance où l'hésitation était plus que naturelle, le choix des ministres qui composaient alors son cabinet, ses tendances manifestement favorables à un mouvement nationaliste, la mobilisation préalable de l'armée bulgare, tout permet de l'atTirmer.
(4) Outre les ouvrages (h'jà cités. V. sur la révolution île Bulgarie. Louis Léger, La Crise Bulgare, Revue politique. 3 octobre 1883; Leroy- IJeaulieu, La Bulgarie. Bévue politique, 3 décembre 1885; Henouard, les Deux Bulgaries (extrait du Bulletin de géographie de
LK DÉVELOPPEMKNT DE LA NATION BUL(iARE 221
La surprise de rEurnpe fut exirènie. La soumission avec laquelle le premier ministre du prince Alexandre, M. Karaveloff, avait, depuis sa nomination, écouté les conseils des puissances, l'empressement qu'il avait mis, quelque mois auparavant, à tenir compte de leurs représentations et à prendre des mesures pour dissoudre les comités insurrectionnisles bulgares qui fonctionnaient en Macédoine lui avaient assuré la pleine confiance des représentants de l'Europe en Bulgarie, et ils n'avaient pas niàme soupçonné l'existence du complot dont il était le principal organisateur.
Le gouvernenKuit russe même, (|ui pourtant était ])lus qu'aucun autre en position de savoir ce qui se tranuiit à Sofia, manifesta ouvertement l'étonnement que lui avait causé la nouvelle de la l'évolution (1).
Les autres puissances n'accordèrent tout d'abord aucune créance à ces marques d'étonnement. La Russie a\ait trop longtemps encouragé les aspirations des Bulgares et des Rouméliotes pour que l'on ne fût pas tenté de voir en elle l'inspiratrice du complot. La réunion de la Bulgarie à la Roumélie orientale, c'était le traité de Berlin déchiré et le traité de San-Stefano ressuscité.
Les soupçons de l'Europe n'étaient cependant pas fondés. Le complot bulgare avait été organisé justement par des ennemis de l'influence russe (2). Sans doute la Russie aurait secondé le gouvernement Bulgare dans ses tentatives d'union s'il était resté soumis au Tsar et peut-être mènn; un moment promit-elle aux Bulgares de leur abandonner la Roumélie, s'ils consentaient à chasser un prince
Lille) ; ll.Lan,l,^ Routnelian coup d'état, Serco-Balf/arian irar. Londres, 1886.
(1) Livre Bleu. 1886. p. 3. Dépêche de sir A. l'iiget du 20 septeiHl)ro.
(2) Livre Bleu. 1886. p. 49. Déclaration du D'' Straiisky au Consul iréiiéral an^dais Faweelt.
(jui la Jtravail (Ij. (ierlaineinent elle ne voulut rien faire poui' un rebelle à sa puissance.
Dans les conditions où elle s'effectuait, la révolution de Rouniélie qui augmentait la puissance de la Bulgarie, était un échec pour la politique moscovite. Le Tsar, qui était irrité de voir le prince Alexandre se soustraire de plus en plus à sa tutelle et (jui tenait en outre, à bien montrer à l'Europe (ju'il n'avait pas encouragé la révolution se lit le champion <lu droit \i(»lé el fut le premier à rappeler la Bulgarie au respect des traités.
11 avait, dès lespremiers jours, manifesté son mécontentement par sa réponse aux adresses que lui envovait le gouvernement bulgare pour invoquer sa protection (2). 11 donna bientôt à la Uulgarie des preu\ es plus sensibles de son irritation.
Une convention militaire. j)assée en 18S3 entre la Bulgarie et la Russie {',]). stipulait (jue h- ministre de laguerre bulgare, (jui toujours devait èli-e un oflicier russe, dépendrait, ainsi (jue les autres officiers russes au serN'ice de la Bulgarie, non du gou\ernement bulgare, mais de raient russe àSolia; ce qui mettait l'armée bulgare dans les mains de la Russie. Usant du droil (jui lui était reconnu par celte con\ention. le Tsar donna l'ordre à tous les officiers russes d'envoyer leur démission au prince Alexandre (4). Cette mesure plaçait la Bulgarie dans une
{[) JjCs iipiiiions nnlionalislcs de .M. IvaravelolT eussent di'i faire soupronner ses projels. On rapporte (Cf. Lirre bleu. 1880, sur les alTaii-es de llouiiK'lie et de 13ulgarie, i)artic I. uo (îo. (io|)sevi(s. Ihilf/arien ii/id OstRumelien. Mincliin, The (froirfli of freedom in tint Balhan j)eiiinsiila). (pie six semaines avant la révolution, l'airent russe à Sofia aurait |iro[)os(' à divers membres de l'Assemblée nationale buli;are : «de soutenir un niouvenient pour l'union, à condition que le princ(> Alexandre IVil drlniui' el IVd r(^ni|ilar(' par (piel(pf\m qui aiiirait plus d'accord avec les inli'rctsde la Uussie. »
(2) Lirre jaune, page 13. pièce 17.
(3) CI". (jt)im'\ivs: Pester Lhi/il il janvier 188(1: M. SdlxdcIV. i/er erste Fiirat ron Bulf/arien.
(4) Lirre jaune, n" (»i, p. -43. Imi mcnic leoi|i.s. il faisait raver le priu<.-e des earlres de larmee russe.
sil nation périlleuse, elle désorganisait son armée au moment où elle avait à redouter une i^uerre avec la Turquie.
Le prince Alexandre comprit, alors (jiiels dangers une rupture ouverte avec la Russie risquait d'attirer sur son pays. Il envoya au Tsar une nouvelle députation pour le prier de lui conserver son appui. Mais à cette prière, le Tsar lit simplement répondre par son ministre des affaires étrangères: <( les sentiments de la Russie vis-à-vis de la (( nation bulgare, malgré la fausse direction prise par le « gouvernement princier, restent les mêmes (juauparavanl. « Le V(eu pour Tiinion des deux parties de la Bulgarie est « légitinu> et la Russie la désii'e aussi, mais Sa Majesté ne f( saui-ait jamais approuver les moyens auxquels les Rul- (• yares ont recouru contre sa volonté. Par la démarche (( actuelle, ils se sont jetés dans une position extrêmement « dangereuse. L(^ gouvernement fera son possible pour pré- « server la Bulgarie de ce péril menaçant et dans Tintérèt (( du pavs jiour lui procurer une organisation durable. On « ne pourra y atteindre (jue si les Bulgares restent tran- « quilles et attendent (jue la question soit complètement « résolue (1) ».
Dans cette réponse, le Tsar ne manifestait peut-être plus la même irritation contre la nation bulgare, mais il adressait des menaces peu déguisées au « gouvernement princier » et il devenait visible que. s"il consentait à reconnaître l'union de la Bulgarie et de la Roumélie, il ne pardonnerait jamais au j)rince Alexandre sa conduite.
Sans avoir les mêmes raisons de mécontentement que la Russie, les autres puissances n'approuvaient pas davantage la violation ouverte d'un traité où elles avaient solennellement consigné leurs volontés. Elles envoyèrent au prince Alexandre une note (lo octobre) qui désapprouvait linsurrection et le blâmait de la part qu'il y avait prise.
(1) Cf. (:(i\illiaull, f'ne phase de /a t/iiesfio/i hii/f/cu-e. Herue i/énéraie de Droit international jniblic, 5" livraison. 18%.
224 DKUXlÈiMK PARTIE. CHAPITRE II
Mais (le simples uianireslatioiis de inécoiUeiiloiiicnl ne changeaient rien au fait accompli. Les Bulgares avaient pris possession de la Roumélie, il fallait, ou renoncer à rétablir l'ordre de choses cpiils avaient bouleversé, ou se décider à les déloger par la force.
La Turcjuie et les puissances, avaient également le droit de leur imposer le respect du traité de Berlin [>ar lemploi de mesures de coercition matérielle. Lartich; 16 du traité (1) donnait à la Turquie le droit de faire pénétrer ses troupes en Koiimélie. poui'Mi (ju'elle obthil lassentiment préalable des puissances. Le droit international ])ermeltail de même aux puissances d inter\'enir : le traité de Berlin était leiii' (euvre, elles étaient en droit d user de tous les moyens pour le faire i-es])eclei' et pour exiger du gouvernement bulgare la restitution dune province (juil détenait illégalement, puisqu'elles s'étaient refusées, en 1878, à reconnaître la légitimité de ses prétentions.
La Turquie eût pu. dès le premier jour, mobiliser son armée et la jeter surla Roumélie ; elle s'abstint et déclara s'en remettre aux décisions de l'Europe. (î'est (ju'à une action violente elle avait beaucoup à ris(juer et rien à gagner. l'^lIe perdait peu en perdant une pro\ince (jui ne lui appartenait guère (jue nominalement, dont les soldats ne renforçaient pas ses armées et dont les revenus n'augmentaient pas ses richesses. Aussi elle abandonnait sans regrets l'ombre d'autorité (jui lui l'estail sur un [)avs où elle n'avait plus pu gou\erner. du joui- où elle n'avait plus pu contraindre.
Dès la proclamation de 1 union, le gouv(M'nement bulgare avait fait savoir à la Sublime Porte qu'il continuerait
(I) Art. ]6 : I.r» ^^oiivornour i;(''aerat aura le droit (la|i|iclri' les Irouitcs olliimanos dans le cas où la s(''cMril(' inlrriciiro on exlrriouro do la i»i'ovince so trouverait inonaei'o. Dans rovontiialit(' iirévuo. la Sulilinic l'orto devra dniuier connaissanee de cette d('i-ision. ainsi (|ue des n('cessil('s ([ui la inslifienl. aux représentants des imissances à (Jonslantinople ». <'A'. \UA\n .lae(]uoniyns, La (/uestio/i d'Orient en I^6'5; Revue de droit international, 1880.
à reconnaître la suzeraineté do la Turquie : il lui avait promis le paiement du tribut, stipulé en 1878, dont elle n'avait pas encore louché une seule annuité, et il sétait engagé à ne rien faire pour susciter des troubles en Macédoine (1).
La Turcjuie, aimait mieux accepter l'union de la Roumélie et de la Bulgari*; à ces conditions, que de courir la chance des combats. Elle aurait sans doute eu facilement raison des seuls Bulgares (2), mais elle ne savait si elle n'aurait pas à faire l'ace à d'autres ennemis : la Macédoine agitée, mécontente de n'avoir obtenu encore aucune des réformes stipulées par le traité de lîerlin, menaçait de se soulever (3), la (irèce prenait une attitude incpiiétante. La nécessité de veiller à la tran(juillité intérieure île l'empire, réduisait considérablement les forces disponibles de Tarmée turque. La Porte craignait aussi les agissements de l'Angleterre qui se montrait favorable à la Bulgarie. Tout la décidait à la paix.
Mais, si la Porte n'osait déclarer la guerre à la Bulgarie, elle comptait sur les puissances pour assurer la défense de ses droits et elle leur remit le soin de ses intérêts.
Le 23 septembre 1886, dans une première circulaire, le gouvernement ottoman déclare que : « fort de ses droits « naturels et pénétré de ses devoirs, il se voit dans l'obliga-
(1) Le f^ouvernomont provisoire rouiuolioto avait un instant pense ;ï appeler la Macédoine aux armes, mais la eerlitude d'ime guerre avec la Turquie l'avait arrèti-. 11 prêtera placer la Porte en présence de la révolution de la RouméJie et lui demander de reconnaître ft-tat nouveau en la menaçant d'une insurrection en Macédoine, si elle n'acceptait pas.
(2) V. Livre bleu, 1886, p. 18. Dépêche du Consul g('néral anglais au marquis de Salisburv sur l'armée rouuKdiote.
(3) Livre bleu, p. 8. dép. du 22 sept. 1885. En 1880 (cf. llolland, The european Concert in the eastern questioyi). la Porte avait invité la commission de réformes de la Roumélie orientale à se réunir et lui avait pri'senté ses projets de réformes. La commission (acte du 23 août 1881) approuva les projets qui lui avaient été présentés; mais de ces projets, en 188.'), personne n'avait encore entendu parler. Cf. Rolin Jaetiuemyns. I^a question d'Orient en 1885, Revue de droit international, 1886.
« lion dvisfren fait de la faculté que lui confère Tarticle 10 (( (lu traité de lierlin pour fain; cesser le désordre et « rétablir la pi-ovince dans la position (jui lui a été faite « par cet acte international.
« Cependant, comme le prince sécartant des devoirs qui « ont été tracés par les puissances signataires, a mis le pays (( dans une situation périlleuse en se rendant à Pliilippopoli, « le gouvernement impérial croit nécessaire de recourir aux « cabinets pour demander leur intervention bienveillante en (( vue de rappeler et de ramener Son Altesse au respect de « ses véritables devoirs ».
La Porte menacjait la Bulgarie (rintervenir, mais elle ne parlait ainsi que pour ne pas paraître abdiquer ses droits: la seconde partie de la dépècbe indique seule ses véritables intentions, sa volonté évidente de s'en remettre entièrement aux puissances.
Les puissances n'étaient pas plus (jue la Turquie disposées à intervenir en Roumélie ; des considérations d'immanité, le respect qu'elles étaient susceptibles d'éprouver pour les volontés d'un peuple qui s'émancipait, le désir de conserver la paix, contribuaient à les éloigner de toute mesure de coercition. Leurs intérêts d'ailleurs, se combattaient et il leur eût été difficile de s'entendre sur les moyens à employer pour rétablir l'ordre dans la péninsub'.
Elles se contentèrent tout d'abord (lo octobre) de répondre à la circulaire turcpie par une note assez vague (1), où après avoir blâmé les événements de Roumélie, elles recommandaient aux parties de ne pas susciter de nouveaux troubles. Puis elles cbercbèrent sur quel terrain il leur serait possible d'établir une entente commune.
La Russie, puis la Porte, proposèrent l'ouverture d'une conférence entre les représentants des grandes puissances à
(1) Lirre jaime, 1885. A/J'aires de lioumélie et de Grèce, n» 432, p. 102. Celte note des ]nnssanr,es n'était (tailleurs que la répétition (l'une précédente note collective qu'elles avaient, sans l'ésultal, fait parvenir au gouvernement ottoman.
ConstaïUiuople (1). Cette idée fut adoptée aussitùl qu'émise. Restait à savoir par quelles concessious réciproques les difiereiits cabinets parviendraient à se mettre d'accord.
Lantagonisme entre la politicjue russe et la politique britannique était complet. Tandis que le gouvernement russe se montrait prêt à secourir en toutes cboses la Turquie, le cabinet de Saint-James se faisait le protecteur des Bulgares.
Depuis sa mésintelligence avec le Tsar, le prince Alexandre avait recherché l'appui de TAngleterre et de l'Autriche, et l'influence de Vienne et de Londres avait remplacé à Sotia celle de Saint-Pétersbourg. Les Anglais avaient vu avec satisfaction les Bulgares entrer dans leur clientèle. Prendre leur défense, c'était répondre à des complications graves que les Russes leur suscitaient à ce même moment sur la frontière afghane. Le Foreign Office obéissait d'ailleurs à d'autres raisons plus sérieuses. Lors du traité de Berlin, les Anglais avaient combattu le projet d'une grande Bulgarie, parce qu'ils craignaient (ju'elle ne devint un instrument entre les mains de leurs puissants voisins ; du moment au contraire que la Bulgarie s'afTranciiissait de l'inlluence russe, ils avaient tout intérêt à aider à l'accroissement de forces qui se retournaient contre la Russie au lieu de la servir dans ses projets. « Ce n'est pas « nous, disait Lord Salisbury, qui avons changé, mais les « circonstances ; notre but est resté le môme, arrêter la « marche des Russes sur Constantinople. Autant une Bul- (( garie attachée à la Russie par la reconnaissance avait paru « dangereuse, autant une Bulgarie unie, sous un prince « docile à l'inlluence de l'Europe et fidèle alliée du sultan, « offre une garantie solide contre une agression russe » (2).
L'Angleterre était enraiement satisfaite de trouver une occasion d'affermir son influence chez les petits peuples des Balkans. Elle avait rompu avec la Turquie, et elle avait perdu son ancien crédit à Constantinople. Le gou-
(1) Voir Livre jaune, 1885, no 54, page 37 et n" 150, pago 131.
(2) Discours de lord Salisbury au l^arlement, du 7 ôctol)re 1885.
vcrneincnt ottoman lui en voulait, de son attitude lors des aflaires de Grèce et du Monténrg-ro de 1880, de la déinonstralion navale de Dulcigno, de ses représentations en faveur des Arméniens, et enfin et surtout de loceupation de TÉg-ypte ; il se refusait à la seconder plus longtemps dans ses projets. L"Anj<leterre n'avait donc rien à perdre en se posant en ennemie de la Turquie, elle avait, au contraire, beaucoup à gagner en attirant les petits peuples des Balkans dans sa clientèle ; elle accroissait ainsi son ascendant et son prestige politique ; elle espérait aussi sauvegarder ses intérêts commerciaux, gravement menacés dans la péninsule par la concurrence austro-allemande.
Elle manifesta <lonc toute sa sympathie aux Bulgares. Le représentant de la Heine en Bulgarie avait, lors de Tinsurrection de Koumélie. fait prévoir les intentions de lAngleterre en accompagnant le prince Alexandre à Philippopoli, ce qui, de sa part, était en quelque sorte admettre la réunion de la Koumélie à la Bulgarie, puisque le représentant dune puissance ne saurait suivre à Tétranger. sans contrevenir à tous les usages qui font loi en matière diplomatique, le prince auprès duquel il est accrédité. L'attitude des chefs du gouvernement anglais donna bientôt tout son sens à cette première manifestation.
Dans leurs instructions aux représentants de Sa Majesté la Reine, dans leurs discours au parlement, les ministres d'Angleterre manifestèrent leur intention « de placer, conformément à leur désir, les habitants de la Koumélie sous l'administration du prince de Bulgarie (1) » . Ils s'appuyaient, pour expliquer une politique qui tendait à sanctionner la
(1) Discours de la reine d'Angleterre à l'ouverture du i>arlement. 21 janvier 1886. « Dans les négociations qui ont eu lieu relativement au soulèvement de la Roumelie orientale, mon but a été de placer (onformiMnent à leur désir les habitants de la Roumelie sous l'administration du prince de Bulgarie, tout en maintenant dans leur intégrité les tlroits essentiels de Sa Majesté impériale le Sultan. » — Voir aussi, discours de lord Salisbury du 7 octobre 1883. et discours de lord G. llamilton du 15 septembre 1883.
LE DKVELOPPEMKNT DE LA NATION BULCARE 229
violation d un traité dont ils avaient été les principaux artisans, sur la nécessité qui, selon eux, obligeait les puissances à tenir compte dans leurs décisions des vœux des populations. (( 11 ne m'appartient pas, disait le 9 novembre « lord Salisbury au banquet annuel du Lord Maire, de pré- « juger quelle sera la déclaration de la conférence, mais je « suis parfaitement d avis (jue tout édilice élevé en contra- (( diction flagrante avec le vœu des populations auxquelles « il doit servir ne saurait avoir une bien longue durée » (1) ; ce (jui revenait à dire quil fallait sincliner devant le fait accompli et reconnaître l'existence de l'État nouveau.
Les autres puissances étaient moins favorables aux Bulgares et, sans réclamer, comme la llussie, une sévère répression de la révolte, (dles n'étaient pas d'avis, connne l'Angleterre, d'ajjjtrouver sans réserves le nouvel ordre de choses.
La France était plutôt sympathique aux insurgés. Elle prenait part à la conférence avec le désir de faire respecter le traité de Berlin et de soutenir la thèse de la nécessité de la conservaiion de l'Empire Ottoman ; mais sa volonté d'écarter toute solution qui aurait eu chance de troubler la jsaix de l'Europe, ses craintes devant un conflit de nature à amener une intervention armée des puissances en Roumélie, et aussi les sentiments amicaux qu'elle avait toujours manifestés aux peuples qui s'émancipent, lui faisaient préférer à toute ;iutre solution le maintien du .'<fatn quo ante, pourvu que la sécurité de lEmpire ottoman ne s'en trouvât pas menacée. M. de Freycinet, ministre des affaires étrangères, envoyait au représentant de la France à Constanlinople des instructions qui précisaient sur tous ces points l'attitude qu'entendait conserver le gouvernement français : « Je n'ai pas à insister sur le regret avec « lequel nous avons vu la révolution survenue en Roumélie. « Partisans décidés du maintien de l'Empire ottoman, nous
(1) Cf. Rolin Jaequemyns, Chronique des faits internationaux. La Question d'Orient en 1885. Revue de droit international, 1886.
(( sommes d'avance hostiles à tout ce qui peut laliaililir. « Mais non moins drsireux de la consei-valion de la paix « européenne, nous devons nous demander si aujoui-diiui (( un brusque retour à l'état de choses aniérieur est possible « sans faire courir à cette paix d(i séi'ieux dangers. Les « jours écoulés depuis la première nouvelle de l'insurrec- <( tion. le temps (juia été laissé pour prendre des racines et « coiHjuérir des appuis au dehors, tout concourt pour faire « douter du succès paciii(|ue qu'aurait une tentative tendant « à annuler les elfels des derniers événements.
« Dans ces conditions et sans prendre vous-même « aucune initiative, que dans 1 intérêt de la France cette « question ne comporte pas. vous vous rallierez à la majorité « de vos collègues si cette majorité opine pour reconnaître « le fait accompli. Toutefois vous accompagnerez votre « adhésion delà réserve formelle (jue le nouveau régime sera « entouré de toutes les garanties nécessaires pour la sécurité « del'Fmpire ottoman. Dans le cas où, contre mon attente, « la majorité de vos collègues se prononcerait dès le début « contre le principe de la réunion de la Roumélie à la Bul- « garie, vous m'en référeriez avant de prendre parti défini- « tivement » (1).
L'Italie manifestait de même son désir de conserver la paix en Europe (2). P]Ue eut pourtant consenti à participer à toute action commune des puissances, dans quehjue sens qu'elle s"exer(;àt. Sans intérêts directs dans la question, elle se contentait de suivre les indications qui lui venaient des cabinets de Vienne, de Jierlin et de Londres
(1) Tt')('j,'rainine du 29 sepleiribre 188.J. Lirre jaune. Affaires de Roumélie et de Grèce, page 54, n" 77.
(2) Voir Livre vert, Affaires de Roumélie. (li'pi'M-hc du 13 novoiHi)ro 1883. en tète du recueil. Le ministre des alVaires étrangères d'Italie donne pour instruction à l'ambassadeur d'Italie à Conslantinople de s'associer ù l'action commune de rAutriclic. de la Russie, de l'Allemagne pour le maintien de la paix. — Voir aussi les dépèches du 49 novembre du chargé d'affaires de Vienne au ministre des affaires étrangères; il déclare son intention d'agir de concert avec les puissances pour tout ce qui touche le respect de la i)aix et des traités.
avec qui elle entretenait alors des relations d'amitié, et les divergences de vues qui existaient entre TAutriclie et l'Angleterre rendaient sa politique indécise et hésitante. Dans Tobscurilé de ses correspondances diplomatiques, il semble par moments apparaître qu'elle était peu favorable aux Bulgares; ses hommes politiques se montrent hostiles à toute modilication du traité de Berlin; plus loin ils se déclarent prêts à suivre dans leur politique de conciliation les trois empires, l'Autriche, l'Allemagne et la Russie avec qui l'AUemag-ne était alors en coquetterie ; ils assurent d'autre part l'Anghsterre de leurs sympathies ; ils semblent se réjouir de l'échec de linlluence russe dans les Balkans (I). puis craindre que cette inlluence ne soit reniplacée par l'inlluence autrichienne; bref, comme l'écrivait alors l'ambassadeur de France à Rome, « les réponses du gouvernement italien pouvaient s'aj)pliquer aux démarches
delà Russie, delà France, de l'Autriche, de l'Angleterre
et ce qu'il y a de plus explicite dans les déclarations de M. Depretis, c'est qu'il se propose de marcher d'accord avec toutes les puissances (2) ».
L'Autriche au contraire avait franchement pris place dès les premiers jours aux côtés de la Turquie, sans pourtant être décidée, comme la Russie, à recourir à des mesures coercitives contre la Bulgarie (3). M. Tisza exposait aux Délégations, le 3 octobre 1885, que le gouvernement austrohongrois regardait la réunion de la Roumélie orientale à la Bulgarie comme une violation formelle des traités et il ajoutait : « Nous reconnaissons à la Turquie le droit de « rétablir par tous les moyens possibles le statti quo ante et « nous ne l'empêcherons pas de le faire. Si cela n'arrive pas,
(1) Voir corresponilance entre le minislre des allaii-es elrangi-res et !e représentant de l'Italie à Sofia. Zirre*- verts sur les allaires de liouniélie du 18 janvier au 12 juin 18H(;.
(2) Livre jaune. Affaires de Roumélie et de Grèce.
(3) Si ce n'est peut-être dans le cas où le mouvement révolutionnaire aurait gaiini' la Macédoine. Livre bleu. Affaires de Roumélie, p. 8. Conversation du 22 sept, entre Sir A. Paget et le comte Kalnoky.
232 DEUXIKME PARTIE. — CHAPITRE H
a nous considérons quil est do notre devoir dagir avec (( toutes les puissances signataires du traité de Berlin, de « façon (jue lous les rapports soient réglés, autant que pos- ({ sihle, conformément au traité el quune conflagration « généi'ale puisse être évitée
« Mais tout en réservant, je le répète, les droits de la (( Tur(juie. nous ne reconnaissons à aucune autre puissance « le droit d'inlervcnir à main armée » (1).
L'Autriche aflirmait sa résolution de ne })as tolérer une intervention de la Russie en Bulgarie, ce qui eût été un échec grave pour sa politique, mais on s'étonne que là se soit bornée sa sympathie pour les Bulgares. L'Europe s'attendait plutôt à la voir prendre leur défense aux côtés de l'Angleterre, son alliée naturelle dans toute lutte contre la Russie.
Peut-être rAJlemagne aurait-elle vu avec déplaisir l'Autriche se montrer nettement hostile à la Russie. M. de Bismark semblait alors animé du désir de g^agner la con- Hance et l'amitié de la Russie et il aurait sans doute désapprouvé une action de son alliée (jui aurait contrecarré trop ouvertement la politique de Saint-Pétersbourg-. Mais il faut chercher autre part les vraies causes de l'attitude de l'Autriche : en agissant autrement elle se serait aliéné la Turquie avec laquelle elle tenait à entretenir des rapports cordiaux et elle aurait mécontenté ses clients, les Serbes, qui se montraient très excités contre les Bulgares et réclamaient le retour au sfafit //iw anfe comme si la révolution de Roumélie les eût personnellement lésés ; l'Autriche craignait encore que l'ag-itation des petits États des Balkans ne les entraînât « à réclamer des compensations dans le cas où l'union bulgare serait sanctionnée par l'Europe..., ce qui aurait réveillé la question d'Orient dans tout son
{{'• 11 expose ensuite que le gouvernement nustro-hongrois regarde la réunion de la tiulgarie et de la I\ouni('lie ooniuie une violation formelle dos traités. V. Mémorial diplomatique, 10 octol)re 1883.
eiisemI)U' ( 1 ) ». Plutôt (juc do risquer dv si graves complications. rAutrichc préférait soutenir la Turquie contre les lUilgares. Ce parti était d'autant plus sage qu'elle ignorait après tout jusqu'à quel point le désaccord entre la liul- «arie et la Russie était délinitif : l'avenir rétablirait peutêtre l'entente entre ces frères de race, et le plus sûr pour le iTOuvernement autricliien était encore de donner la préférence à ses intérêts immédiats.
L'Allemagne, comme toujours, manifestait son intention de se guider d'après les mêmes principes que son alliée l'Autriche ; si bien qu'au total les puissances, sauf l'Angleterre franchement favorable aux liulgares, étaient d'accord [»our blâmer Tinsurreclion de Roumélie et pour clierclier à donner satisfaction aux réclamations du Sultan.
Mais si les puissances étaient évidemment prêtes, au moment où elles se réunirent en conférence, à s'employer dans la mesure du possible au rétablissement de l'ancien état de ciioses en Roumélie, elles étaient, excepté la Russie, peu disposées à recourir à la force.
Au cours de la première séance de la conférence de Constantinople, les représentants des puissances exposèrent les vues de leurs gouvernements respectifs. Le premier, le représentant de la Turquie, demanda, au nom de son gouvernement, le retour au traité de Berlin (2). Il fut chaudement appuyé par les représentants de l'Ralie,
(1) Le 31 octobre, le comte Kalnoky, ministre des affaires étrangères (l'Autriche, (b'clare à la tribune (jue : « I^'union de la lîulgai'ie avec la lioumélie orientale ne serait pas contraire aux. int('rèls de l'Autriche, mais que, dans le cas pr('sent, il faut surtout tenir compte des objections que fornnilenl les autres ÈUiis des lialkans dont les intérêts seraient lést's par la création d'une grande puissance bulgare à leurs côtés. D'autre part les prétentions que soulèvent ces r.tats, qui demandent des compensations dans le cas où l'union bulgare serait sanctionnée par l'I'^urope, ne peuvent aucunement recevoir satisfaction, sans porter atteinte aux itroits territoriaux de la Turquie, et porter atteinte à ces droits, ce serait réveiller la question d'Orient dans tout son eusendde. » Mémorial diplomatique, 7 novembre 1885.
(2) l'rotocoles delà conférence de Constantinople, Archives diplomatit/ues, tome XIX, pages 216 à 230.
de rAutricIie, et surtout de la Russie. Celui-ci tint une fois de plus à établir que son pays n'était pour rien dans la révolution bulgare, puis il loua ladniinistration du Sultan en Roumélie, blània vivement la conduite de la Bulgarie etlinit en demandant « le retour formel AMslatit quo anto).
Les représentants de TAIlemagne et de la France accueillirent au contraire avec beaucoup de réserve les déclarations de Tenvové du Sultan, tout en se montrant favorables aux intérêts de la Tur(|uie. L'ambassadeur allemand insista surtout sur le désir de son gouvernement de maintenir la paix, et sans parler du retour hm statu (/uo ante, il protesta seulement de « son respect des droits du Sultan w. Le représentant de la France, de même, fît passer avant toute autre considération la nécessité de conserver la paix en Euroj)e ; il employa, comme son collègue, l'expression vague et peu compromettante « de droits du Sultan » et, s'engageant encore moins que lui, il ne promit pas autre chose (jue de faire part à son gouvernement des propositions turques.
Le représentant de l'Angleterre, enlin. n'eut pas un mot d'approbation pour la proposition de la Porte, il se contenta de demander des améliorations au sort des populations de la Roumélie orientale et il exprima l'avis que le», puissances devaient tenir compte de leur volonté (1).
Si, par la suite, les puissances persévéraient, comme cela était probable, dans les intentions que les déclarations de leurs représentants réciproques venaient de faire connaître, il était loisible d'espérer qu'elles parviendraient à se mettre d'accord, soit pour demander aux Bulgares d'évacuer la Roumélie, soit plutôt pour proposer aux intéressés des mesures intermédiaires; mais si la Bulgarie se refusait à toute conc(;ssion, il étaitàcraindre ({ue cet accord ne cessât
(i) « Le gouvernement de la reine désire que l'œuvre de la conférence contribue d'une manit're ellicace à la séciu-ilé de l'Empire ottoman, en tenant compte du passi' et fies vœux des populations du sort desquelles nous nous occupons y^. [Protocole de la conférence.
et que les puissances ne se trouvassent absolument divisées dès qu'il s'agirait de chercher par quels moyens faire exécuter leurs résolutions.
Suivant une proposition des plénij)Oteutiaires ottomans (21 octobre), la conférence avait décidé l'envoi par la Porte d'un message aux populations rouméliotes ponrleur promettre une anniistie générale, si elles voulaient rentrer dans le devoir et faire leur soumission à la Turquie.
Les rouméliotes reçurent avec une telle indignation ce messag-e et y opposèrent un fm de non-recevoir si catégori(jue que les puissances se demandèrent quelle solution pourrait bien avoir ])lus de chance de succès. Elles conimeneaient à agiter sérieusement la (juestion du recours à des mesures coercitives (i), lorsqu'une subite déclaration de g-uerre de la Serbie à la Bulgarie les lira momentanément d'embarras {2). Avant de prendre une résolution nouvelle, elles attendirent la fin de la lutte, avec l'espoir que les Serbes seraient les exécuteurs des volontés de rp]urope.
Les Serbes prenaient contre les Bulgares la défense de la Turtjuie. L'entente, qui toujours aurait dû unir les petits peuples (dirétiens des Balkans contre leurs anciens oppresseurs, était rompue et ils donnaient à l'Europe le spectacle dune véritable guerre civile en présence de l'ennemi, événement malheureux qui remplit de joie les défenseurs du principe de l'intégrité de l'Empire ottoman autant qu'il attrista ceux qui avaient vu dans une confédération des petits États des Balkans la solution possible de la question d'Orient (3).
(1) L^t^re Jaune, pnge d<)7, n» 187. l'irce concernant los intentions de la l'^rance, de rAlIcaiagne et de la Miissie.
(â) Les Roumains senibl(''i'eul un moment aussi vouloir profiler de la circonstance pour obtenir de la Bulgarie rexëculion des clauses du ti-aité de Berlin qui intéressaient la Roumanie (V. T. de Berlin, art. ri2). mais le gouvernement calma l'effervescence populaire et sut observer une sage neutralité. V. Archives diplomatiques, tome XVIII, p. 122, discours de M. Bratiano au parlement roumain.
(3) M. (lladstone, entre autres, qualifia l'intervention de la Serbie
Pour justilier leur iiUervontlon, les Serbes déclaraient « ([u'uii agrandissement considérable de la Bulgarie, sans compensation correspondante au prolit du territoire de la Serbie, mettait ce pays à même de devenir une menace permanente contre la Serbie », qu'il y avait •( une question de vie et de mort pour la Serbie à ce que l'équilibre soit maintenu dans les Balkans » (1) et que par conséquent ils avaient le droit de s'opposer à tout accroissement de force de leurs voisins.
Mais, s'ils craignaient un accroissement de la puissance bulgare, pour({uoi n'essayaient-ils ])as de rétablir l'équilibre en auginenlanl leur propre puissance au détriment de l'ennemi connnun ! Ils venaient à j)eine de naître à la liberté et ils attaquaient un peuple de même race qu'eux, qui se soulevait contre le même oppresseur. Se jeter sur la Turquie eût été plus excusable, plus conforme à leurs traditions et plus conforme aussi aux vieilles tliéories de 1 é({uilibre (2). Ils se faisaient au contraire les défenseurs
d' « evi'uenienl deploralile ». Voir aussi : discours de lortt Salisi)ury à la Cliaml)re dos lords du 21 janvier 188G. Depuis 188.^), les délenseurs de l'intégrité de IKinitire oitoinan ont souvent reproché aux Serlics cette lutte fratricide, ils l'ont invoquée comme un puissant argument pour démontrer que seuls les Turcs avec leur esprit de douceur et de justice, sont capables de jouer le rôle de médiateurs entre les populations ennemies de la péninsule et que si un jour, par malheur, ils (iis[)araissaient d'Europe, la péninsule des Balkans serait le théâtre de perpétuelles guerres civiles.
(1) Lettre du consul de Serbie au Standard du 13 octobre 188.^; Rolin Jaequeniyns, Berne de droit international 188,'). chronique des faits internationaux. Voir également dans le Sundai/ Times du 23 novembre 18S.-), interview de M. .Mijalovics, ministre de Serbie à Londres, où il soutient la thèse de la nécessité d'un étpiililire politique dans les Balkans et altlrme que l'établissement de cet équiliiire a été une des préoccupations des représentants de l'Kurope au congres de Berlin. En même sens, discours du comte Kahioky du 7 novembre 1883. à la dé'h^gation autrichienne : « Le traité de Beidin avait certainement pour but d'établir une sorte d'équilibre dans les États des Balkans ; celé(piilibre ne pourrait pas être détruit par un des États à son avantage exclusif, sans causer des susceptibilités chez ses voisins >■>.
(2) Voir Sorel. L'Europe et la Révolution française, livre 1. chap. ler. ^ 0. Le système de l'équilibre.
(le l'EiiipiiT otloinaii et déclaraieiU vouloir (( non seiiloinont rétablir, mais encore raliermir raulorité <le S. M. I. le Sultan. »
A côté (le la raison qu'ils invoquaient, les Serbes a\aient, il est vrai, dauti-es niotils pour se déclarer contre les Bulgares plutôt que contre la Turquie. Libérés les premiers du iouir turc, ils avaient, avant la constitution de la Bulgarie, espéré réunir à leur royaume les populations de liulsrarie et de Macédoine au fur et à mesure (luelles s'émanciperaient, et c'est dans cet espoir qu'ils avaient cond)attuaux côtés de la Russie pendant la guerre de 1877. Mais la Ilussie d'abord, puis l'Europe, avaient tronqié leurs espérances. Non seulement les Bulgares s'étaient constitués en Etat indépendant, mais le traité de Berlin leur avait attribué les districts de Yidin, Samakov et Bresnik que les Serbes avaient enlevés aux Turcs pendant la guerre et que. de ce fait, ils considéraient comme leur appartenant légitimement.
De ce jour, les Serbes prirent en liaine les Bulgares, et leur mécontentement, leur rancune, sans cesse avivés par des rapports de mauvais voisinage ne tirent que croître. Lors(jué éclata la révolution de 1885, les relations diplomatiques entre les deux pays avaient été rompues à la suite de réclamations du gouvernement serbe qui se plaignait que le gouvernement bulgare encourageât les menées des réfugiés politicjues serbes, et de contestations violentes entre les deux gouvernements au sujet d'une question de délimitation de frontières (i).
Ainsi animés contre les Bulgares, les Serbes avaient accueilli avec colère la nouvelle d'un événement (jui non seulement accroissait la puissance de leurs rivaux, mais encore et surtout étendait leur frontière jusqu'à la Macédoine, leur permettait d'y exercer une plus active propa-
(1) Voir Archives diplomatiqut's. t. Xlll, pages 11 à G2. l.e territoire contesté était un lopin de terre de quelques hectares.
gande (1) cl incnarait d'avoir un jour ou rautre pour conséquence, la réunion à la Jiulg-arie de cette province que la Serl»ie regardai! comme nn héritage qui devait lui revenir (2).
Pour arrêter la iiulg-arie dans son essor et pour sauveg-arder ses droils sur la Macédoine, une autre solution se présentait à la Serbie, c était denvahir les provinces qu'elle convoitait; mais affronter la Turquie était une entreprise téméraire, tandis que tout semblait promettre le succès dans une lutle contre les liulgares.
Larmée bulg-are était bien inférieure en nombre à l'armée serbe (3), elle était désorganisée par le départ des ofliciers russes qui la commandaient, diminuée de forces par la nécessité où le gouvernement se trouvait d'entretenir des troupes à la frontière de la lloumélie et de la Turquie. La Serbie avait d'ailleurs à tenir compte des dispositions (lu cabinet de Vienne qui se serait opposé à une g-uerre contre la Turquie dont le résultat, en cas de victoire des Serbes, eût élé de couper à rAutriclie la route de Salonique: (jui verrait au contraire sans déplaisir ses clients s'attaquer aux Bulgrares et se faire les exécuteurs des volontés de l'Europe (4).
Le roi Milan, assuré de la sympathi(^ de rAutriche (o)
(1) [ n des griefs de la Serbie tUait (jne déjà elle ne {louvait s'opposer à la hulgarisaiion de la Macédoine. Voir Mathias Han. Solution de la question d'Orient, fielgrade, imprimerie de Tl^lat, 1885.
(2) Voir Sunday Times, 25 novembre 1885, interview de M. Mijalovics, minisire de .Serbie ; La jiropaifande biilirare en Macédoine.
(3) ce. Sur l'organisation respective des arnu-es serbes et bulgares, Colburns united service magazine, 1883; The militari/ forces of the Balkan peninsula. t. I. p. 700. Serbie ; t. il, p. 10. liulgarie, et Handhook of armies of the minor Bulhan states. Londres, War office, 1891 .
(i) Cf. Onze articles du Pester Lloiid réunis sous ce litre : Der serhische-bulgarische Streit. Vienne, 1880. et Freeman. Servia and Hulf/aria, Contemporary revieir, vol. 48, 1885.
(5) Le gouvernement autrichien permit à la Lànder Mank de Vienne de prêter 25 millions au gouvernement serbe i)our les frais de la guerre, liolin .laequemyns, Revue de droit international. 188(). V. aussi les discours devant les délégations, Archives diplomatiques (chroniiiues) année 1886.
et (le la neutralité de la Turquie, prit prétexte d'une prétendue agression connnise par les avant-postes bulgares (1) pour déclarer brusquement la guerre à la Bulgarie et il lit passer la frontière à ses armées, avant même que la déclaration de guerre eût eu le temps de parvenir à Solia (14 novembre 1886).
Non seulement la Serbie fut blâmée pour l'irrégularité de celte déclaration de guerre et pour la précipitation avec laquelle elb> lit entrer ses troupes sur le territoire bulgare, mais encore on lui reprocba d'avoir déclaré la guerre à la Bulgarie sans même avoir mis en cause la Tur(juie, suzeraine des Bulg-ares, et sans l'avoir avertie que, si satisfaction ne lui était donnée, elle exigerait par les armes ré})aration des Bulgares pour les griefs qu'elle leur re])rocbait.
11 y avait là un manque de formes réprébensible et en droit, la Turquie eut été recevable à se plaindre d'une agression si soudaine contre ses vassaux. Mais en fait, le Sultan était peu disposé à soutenir la Bulgarie rebelle et il pardonnait volontiers à la Serbie son incorrection à son égard, parce qu'en déclarant la guerre à la Bulgarie les Serbes agissaient en <( soutiens de sa puissance » et se constituaient ses gendarmes.
La nouvelle de la déclaration de guerre causa une vive émotion en Europe. Tandis (|ue les amis de la Turquie attendaient avec conliance le résultat de la lutte, l'Angleterre (2) (jui désirait l'accord de la Serbie et de la Bulgarie (3). la Russie (4) ({ui au fond en voulait au gouvernement, mais non au peuplt; bulgare, et enfin la France (o)
(1) Voir Arc/iives diplnwatiqufs, volume XI.VllI, 488^).
(2) Voir les discours do MM. Chamborlain, (iladstone, et celui de Sir Hicks lilack, ministre du cabinet^ à Bristol, le 10 octobre 1883.
(3) V. Livre hleu, dépr-chos de M. Lascollcs. pages 22 et 127 et Ih-andar, Les événements politiques t^n Bultjarie depuis 188.^).
(4) Voir correspondance de Saint-Pétersbourg au Temps, octobre 1883.
(5) Livre jaune, no 192, page 173.
240 DE.IXIÈMI-: PARTIE. CIIAPITUK 11
([uc SCS sviiipalllics t'iilraiiiaiciil \ers la Jiiilg-ario. manifeslaient leur iiiéconlentnneiit vi It-iir inquiéliule.
Lt\s événeinoiils IroniptTcnt toutes les prévisions. Les Serbes espéraient remporter une facile vicloire: ils battirent en effet, en plusieurs rencontres, les milices mal encadrées qui défendaient la frontière bulgare et savancèrenl sur Solia. Mais le prince Alexandre, alors à la frontière turque, se liàla daccourir au Nord avec ses meilleures troupes renforcées des contingents rouméliotes. A son arrivée, les événements clianp:èrent de face (1). Après un combat acliarné (2). il battit les Serbes à Slivnitza, puis les poursuivit en Serbie et ne fut arrêté dans le cours de ses succès (|ue par rintervenlion de lAutriclie.
Le comte Kevenluiller. représentant deTAutricbe à Belgrade, se rendit au (juarlier général du prince Alexandre, campé devant Pirot, et l'avertit (jue lAutriciie s'opposerait, au besoin par la force, à toute nouvelle marciie en avant des troupes bulgares. ]^e prince Alexandre céda et par les bons oflices des puissances {',]) un armistice fut conclu entre les belligérants.
Les Bulgares étaient prêts à traiter sans rien réclamer pour prix de leur Nictoire. nuiis les Serbes étaient moins conciliants et leur gouvernement, quils accusaient de leur défaite, n'osait affronter le mécontentement public en signant une paix peu bonorable.
Une première intervention de TEurope qui demandait à la Bulgarie et à la Serbie de désarmer resta sans résul-
(I) Les troupes du prince Alexandre auraient fait près de 200 kilomètres en trois jours. Cf. Cliarles lioy, Soure/iirs politiques et militaires Je Bulgarie.
{■2) I.a l)ataille dura trois jours (17, 18 et 49 noveinl)re). Les pertes des troupes engagées furent inouïes, c'est ainsi que du 7^ régiment d'infanterie serbe, engage- contre la droite l)ulgare, il ne resta que 3 olficiers et iOO hommes sur 22 otïiciers et 2.400 liommes.
(:?) Cï. Livre Jaune, iii'ce 230. page 217 et page 300. note collective de désarmement remise à la Bulgarie et à la Serbie, le 11 janvier 1880.
LE DÉVELOPrEiMK.NT DE LA NATION BULGARE 241
tat (1). Mais au reru d'une nouvelle noie plus énergique (31 janvier 1886) manifestant lintention des puissances « de se déclarer catégoriquement, en cas de reprise des hostilités, contre la partie assaillante quelle (ju'elle soit, pour prendre les intérêts de la partie attaquée et de ne consentir à aucune modification territoriale quelle que soit d'ailleurs l'issue de la guerre (2) », le roi Milan qui comprenait qu'une guerre nouvelle serait probablement une nouvelle défaite pour la Serbie, inquiété peut-être aussi par un voyage dans les cours d'Europe du prince de Monténégro dont le gendre, le prince Karageorgevitch, revendiquait sa couronne, se résigna à prendre une attitude plus conciliante et le 11) février 1886 il signait la paix avec la Bulgarie.
Le traité remettait les choses en l'état oi'i elles étaient avant la guerre et n'accordait aucun avantage ni à l'un ni à l'autre des deux adversaires (3).
Si la Bulgarie ne retirait aucun avantage direct de sa victoire, elle devait pourtant en bénéhcier indirectement. Bulgares et Bouméliotes avaient combattu et vaincu côte à côte, ils avaient versé ensemble leur sang sur les champs de bataille, ilsa\aientainsi prouvé que dans le soulèvement de la Roumélie, il y avait autre chose qu'un complot fomenté par un parti, il y avait la réalisation des vœux de tout un peuple. Jusque-là l'Europe pouvait ignorer ou feindre d'ignorer leurs véritables sentiments : maintenant
(1) Noie collective des puissances du 11 iaiwicv ISHli, Licre Jaune, page 3(i0.
(2) Livre Jaii/te. noie du 'M janvier ISXO.
(3) Le traite signé à Bucharest porte sinipleinenl que « la paix est rétablie entre le royaume de Serbie et la principautt- de Bulgarie ». Le texte préalablement pro[)Osé jtar les puissances [lorlail, en outre du mol paix, les mois <.< l)onnes relations >). ils furent su]t|>rimés sur le refus de la Serbie, qui voulut une fois de plus protester ainsi contre l'annexion de la liotunélie. Celle mauvaise bumeur de la Serbie dura peu, et lorsque le prince Alexandre revint dans ses tUats, après le complot de Sofia, il fut félicité par le roi Milan qui demanda et obtint de renouer avec la Bulgarie des relations diplomatiques.
elle les connaissait et partout, même en Russie (1), un irrésistible mouvement de Topinion publique s'accentuait en leur faveur.
Ils avaient conquis cette sympathie que donne le succès, ils s'étaient montrés forts, disciplinés, capables de défendre leur indépendance. Un État, disent les publicistes(2), a droit à Texistence lorsqu'il est capable de la défendre, ils avaient acquis le droit d'exister. Enfin une des principales raisons qui avaient attiré sur eux la sévérité de l'Europe n'existait plus. Les puissances avaient craint, en reconnaissant l'union de la Bulgarie et de la Roumélie, de susciter les réclamations violentes de la Serbie et de la Grèce. Tout au moins du côté de la Serbie, battue et humiliée, il n'y avait plus de troubles à redouter.
Néanmoins les représentants des puissances à Constantinople, retenus par la Russie, hésitaient encore à reconnaître l'union de la Roumélie et de la Bulgarie. Un revirement de l'opinion publique était toujours possible. Le gouvernement bulgare pensa (jue la solution la plus prompte assurerait le mieux sa sécurité et il ht à la Porte des offres directes de conciliation.
La Porte accueillit favorablement ces ouvertures. Elle n'avait plus d'espoir de reprendre la Roumélie, elle sen, tait que celles des puissances sur lesquelles elle comptait un peu avant la guerre de Serbie lui retiraient leur appui. L'Autriche n'avait plus, depuis la défaite de ses clients les Serbes, les mêmes raisons de s'opposer aux ambitions bulgares et se réconciliait avec la conception d'une Bulgarie indépendante, assez forte pour repousser la domination russe (3). L'Italie profitait de ce changement d'atti-
(1) iiiilin, Der Kam/ifdcr Ihi/f/ai'e/i uni ihrpXntionatfiiifu'it. ^\'cs1minslerreview, 1887, vol. 128, T/ie Jiu((j(iria/i struijfile for cristence.
(2) (If. Kolin Jaeiiueniyns. 11 cite parmi les partisans de celte thèse p<Mi(M-aleineni reconnue : lleffter. Hlunlschli. (^alvo, iXeuniann, De Martens, IJulmerincq, etc.
(3) « l'n discours de vendredi à la chambre liongroise par le comte Andrassy a fait grande impression. 11 déclare qu'il est partisan d'une
tude pour suivre plus librement ses sympathies anglaises (il ; quant à rAllemagne, à la France, à l'Ang-leterre. elles avaient applaudi au succès des Bulgares et semblaient encore moins disposées à remettre la Roumélie entre les mains de la Porte. La Russie restait à peu près seule à demander le retour au statu quo ante. Le Sultan n'eut pas confiance dans l'efficacité de ce seul appui. Du moment que la Roumélie était définitivement perdue, il avait tout avantage à se faire de la Bulgarie un allié plutôt qu'un ennemi : il se dit qu'il valait mieux pour la Turcjuie avoir à ses portes une Bulgarie plus forte, qu'une Bulgarie plus faible mais soumise à l'influence russe (2) et il consentit à entrer en pourparlers avec le prince Alexandre. Vers la fin de janvier 1886, un arrangement fut signé qui mettait fin à toutes les difficultés.
La Bulgarie reconnaissait la suzeraineté de la Porte, qui, de son côté, conférait au prince Alexandre le titre de gouverneur de la Roumélie orientale. Les pouvoirs du gouverneur devaient être renouvelés par la Porte tous les cinq ans. La Turquie et la Bulgarie contractaient de plus une alliance défensive et se promettaient leur appui réciproque contre toute puissance étrangère (3). Le 2 février
Bulgarie forte et indépendante, non telle (pie Ta consliluëe le traité de San-Stefano. mais inoins étendue, plus concentrée, partant plus puissante, et surtout délivrée du double vasselage de la Russie et de la Porte, car un Etat vassal, remarque le comte Andrassy, est aujourd'hui un anachronisme ». dppcche fie Vienne. Times, du ±1 janvier 1886.
(1) Voir Bonghi, La politica èsfera dellTtalia. Xuova Antoloyia, septembre 188G.
(2; V. Times du 29 jfinvicr 1886. I^a presse curopc'enne affirma qu'en agissant ainsi, le sultan suivîiit les conseils de lord Salisbury.
(3) K Dans le cas oii une agression etrangrrc aurait lieu contre la principauté de Ihjlgarie ou contre la lioumélie orientale, qui font partie intégrante de l'Empire, il y sera expédié le nombre nécessaire de troupes ottomanes, qui seront placées sous le commandement en chef du prince et opéreront avec les troupes l)ulgares et rouméliotes pour la défense de ces territoires. Si une agression venait à se produire contre d'autres provinces de la Turquie d'Europe, le prince mettra au service de S. M. le Sultan le nombre nécessaire de troupes bulgares, etc.. »
1886 la Turcjuie notifiait cet arranfi^einent à rEurope(l>.
Accueillio. somblo-t-il. avec jx'u de satisfaction par les Bulgares (|ui eonsidérait'nt l'union persoinielle connue insuflisante. la note turcjue reriit au contraire un accueil favorable de la part des cabinets européens (2). Seul le o-ouvenuMnent russe ne désarma pas; il regardait l'union persoinielle comme un simple subterfuge destiné à tromper l'Europe et il prévoyait (|u'elle se cliangerait vite en union réelle. La convention passée entre la Bulgarie et la Turquie lui fournissait d'autres motifs d'irritation. Contre qui. sinon contre la Russie, avait été conclu le traité d'alliance défensive entre la Turquie et la iiulgarie? Il attaqua vivement ce traité en feignant d'y voir une menace qui froisserait la Serbie et la Grèce.
Conseillée par TAUemagne, la Turquie comprit qu'elle s'était rendue coupable dune provocation gratuite àl'égard de la Russie et elle consentit à biffer la disposition qui l'irritait (3). Mais ce n'était pas assez pour satisfaire le ressentiment de la Russie ; elle rappela à la conférence que le traité de Berlin ne reconnaissait au Sultan le droit de nommer le gouverneur de Roumélie qu'avec le consentement de l'Europe (4) et pour un délai de cinq ans ; elle demanda en conséquence que la même règle fut appliquée au prince Alexandre, et qu'à l'expiration de cliaque délai de cinq années, l'Europe eût à approuver sa réélection. C'était condamner le système inauguré entre la Tur(|uie et la Bulgarie à l'instabilité ; c'était se donner le moyen d'intriguer contre le prince et de réduire, si possible, son triompbe à un succès de peu de durée.
Pourtant quoi(jue l'Europe eut clairement vu quel était le but du cabinet de Saint-Pétersbourg, elle ne voulut j)as
(1) V. Lirrc jaune, (iii-cuiairo de Saïd-I'actia. paire -419, n" 399.
(2) Kn sens contraire (jnelipies docnuienls oinciels. Livre jaune, 1886, pièces 3!)-i. ]iai:e il-4 et 39<i. page 41(3.
(3) Livre jaune, page 4(19, n» 45-i et page 479. n'i 4()8.
(4) JAvre jaune, 4886. Buhjarie, page 445, télégramme de M. Ilanolaux au luinislre des affaires étrangères, n" 430.
lui refuser satisfaction. Les représentants des puissances n'écoutèrent pas les protestations de la lîulg^arie et il se mirent d'accord pour reconnaître le traité passé entre la Bulgarie et la Porte en y apportant les cliangeinents proposés par la Russie (1).
L'Europe n'avait pas voulu s'incliner sans réserve devant le fait accompli, elle n'avait pas voulu (ju'une des clauses du traité de Berlin fût complètement déchirée, mais les restrictions qu'elle mettait à l'union des deux Bulg-aries étaient de celles qui tombent d'elles-mêmes par la force des choses. Le mouvement d'union, qui avait été assez fort pour faire la révolution, devait fatalement transformer Tunion personnelle en union réelle et lier indissolublement l'une à l'autre la Bulgarie et la Roumélie.
Cette union que les puissances attendaient de l'avenir, le prince Alexandre trouva de son intérêt de la faire sans délai.
Rouméliotes et Bulg^ares lui reprochaient de n'avoir servi qu'à demi la cause de la nation. Pour calmer le ressentiment de ses sujets il ne trouva d'autre moyen que de violer le traité qu'il venait de signer. Il réunit à Sofia en une seule et même assemblée les députés rouméliotes et bulgares et, dans son discours du trône (li juin 1886), il proclama l'union bulgare à la face de l'Europe.
« Les exploits héroïques des armes bulgares et les sacri- « fices énormes supportés par la nation ont acquis à laBul- « garie la sympathie du monde civilisé, ont fait disparaître « les obstacles et les difficultés et ont pesé de toute leur « influence pour la satisfaction de ses/désirs et aspirations « légitimes. Aussi, aujourd'hui, est-Ce avec une joie pro- (( fonde que nous constatons devant vous, Messieurs, que' « l'union si longtemps attendue et si sincèrement désirée « est faite. La preuve en est qu'aujourd'hui une assemblée
(1) Voir le texte dans De Clerc, annexe au protocole n» 8 de la conférence de Conslantinople, Recueildes traités de laFrance, tome XVIII. page 63.
« srénérale nationale bul2:are examinera et décidera les « affaires concernant la patrie commune ».
Aucune puissance nintervint : aucune, sauf la Russie, ne protesta. L'union de la liulg-arie et de la Roumélie était désormais un fait accompli et reconnu. La Bulgarie avait fait son premier et son plus grand pas vers sa complète émancipation.
L La Bulg-arie était dorénavant assez forte pour se comporter à l'égard de la Turquie, en État complètement indépendant. Mais la Russie ne se résignait pas encore à la perte de son semi-protectorat sur les Bulgares. Le Tsar rendait le prince Alexandre particulièrement responsable de la brouille survenue entre les deux nations ; il vovait dans sa présence à la tète du gouvernement bulgare l'impossibilité d'un rapprocbement entre la Bulgarie et la Russie.
Les Bulgares restés partisans de l'alliance russe, presque tous officiers de l'armée, partageaient ce sentiment; ils voului-ent profiter du refroidissement passager de la popularité du prince Alexandre, pour tenter un pronunciamiento, détrôner le prince et lui donner un successeur plus docile à l'influence ru«se. Les agents russes à Sofia, soit qu'un zèle imprudent les ait poussés à prendre d'eux-mêmes cette initiative, soit qu'ils fussent assurés de n'encourir aucun blâme de leur gouvernement, ne semblent pas avoir découragé celte tentative (1). Les conjurés crurent pouvoir au besoin compter sur leur appui et enhardis par l'espoir de ce soutien, ils se décidèrent à l'action. Ils surprirent, le 21 août 1886, le prince Alexandre dans son palais de Sofia et le transportèrent sur le territoire russe, puis sur le territoire autrichien.
Le jour même, un gouvernement provisoire se consti-
(i) L'attaclië mililaire de Russie à Solia aurait même pris une part active au complot.
tuait et faisait aflieher dans les rues de Sofia la proclamation suivante : « Le prince de liattenberg a adopté une « politique européenne ne convenant pas à notre race slave ; « nous ne pouvons suivre quune politique russe, et cela par « reconnaissance envers la Russie pour le sang qu'elle a « versé et l'argent qu'elle a dépensé pour nous. Le prince « Alexandre de Balleid)erg a renoncé pour toujours au trône « de Bulgarie... (1), la nation bulgare peut être assurée que « le tsar de Russie, protecteur de la Bulgarie, accordera au « pavs sa puissante protection » (2).
La nouvelle de cet attentat ne causa aucune surprise à l'étranger (3), il était presque attendu. Il ne souleva non plus aucune protestation, sauf en Angleterre (4). Le gouvernement austro-hongrois, même, qui avait quelque raison de se montrer mécontent d'un événement qui rétablissait la puissance russe en Bulgarie, ne manifesta aucune mauvaise humeur (o) et sembla ne voir dans la déposition du prince Alexandre qu'un échec pour la politique anglaise. Le gouvernement allemand affecta d'applaudir au succès de la conspiration, le prince de Battenberg représentait pour lui l'influence de l'Angleterre avec qui l'Allemagne était en froid, elle tenait au contraire à affirmer ses bons sentiments à l'égard de la Russie (6).
Mais le peuple bulgare accueillit avec moins d'indifférence la nouvelle du coup de main (jui le privait de son prince. La seule raison invoquée par les conspirateurs
(1) Les conjurés avaient fait alors courir le bruit que, sous la menace, le prince Alexandre avait consenti à signer son abdication. Cette nouvelle l'ut par la suite dcnientio. Sur le papier (pii lui fut présenté, le prince n'avait écrit que ces mots : Dieu sauve la Bulgarie, Alexandre.
(2) Rolin .laequemyns. Chronique, Revue de droit international, 1889. page 418.
(3) Voir la série des dépêches de l'agence Havas aux Débats, 23 août 188<5.
(4) V. art. du Times du 24 août qui présente le coup d'l<:tat comme une annexion do la Bulgarie par la Russie.
(5) V. .lournaldes/>e6a/'sdu24aoùtl886.
(6) V. (iacette de Cologne du 22 août 1886.
248 DKLXIÈME PARTIR. — CHAPITRE H
pour expliquer leur conduite était que le prince Alexandre déplaisait à la Russie (1). La majorité des Hulgares n'était plus assez russophile pour se; payer dune send)lahle raison: un(» contre-révolution se produisit immédiatement à Pliilippopoli. ses chefs rappelèrent le prince Alexandre, et (|uel(|ues joui's après il renli'ait à Sofia aux acclamations de son peuple.
La déposition du prince Alexandre avait eu le caractère d une manifestation pour la Kussie. Loi'sque les nouvelles dune contre-l'évolution parvinrent en Europe, on ne crut point tout dahord (|ue le prince Alexandre oserait répondre à lajipel qui lui était fait de reprendre son trône, ni qu'il braverait la colère du Tsar (2). Le prince ne pouvait compter que sur lappui de lAnsleterre et ce n"était pas une protection sui'lisante.
Aussi lors(|u"il accepta de revenir en Bulg'arie, il le fit, non dans l'espoir de gouverner malgré le Tsar, mais en se ilattant qu'il parviendrait à le fléchir. A peine réintégré dans ses États, il essaya d'apaiser l'Empereur Alexandre par des mar((ues de complète soumission : il lui adressa un télésramme où il l'assurait de « son désir de «ouverner
(t) l'ii (les conspirât eiu's. le prince Dimitrieir adressait à un journal (le Saint-Pctershoury la lettre suivante : « Le patriotisme le plus pur nous a inspirés. Nous consiilcrons la Hussie couinie la seule puissance à laquelle nous lussions redevables de notre indépendance et la seule ([ui IVit capable de nous la garantir et de consolider elTectivenient notre union avec les I{oinnéliotes.
Notre rêve était de placer notre IVdc'ralion slave sous la garde duTsar.
Tout marclia bien, tant qu'il nous fut jjossible de considérer le prince Alexandre coniuie un simple reprt'sentanl de la llussie. Quand le prince fit sa rt'volution rouméliote, nous crûmes cet acte inspiré par le gouvernement de Saint-l*étersbourg et nous y applaudîmes.
Mais peu à peu nos yeux se sont dessillés, c'est avec horreur (jue nous avons appris aprcs la guerre serbo-bulgare, qti'au lieu d'un rapprochement avec la Hussie, le prince avait négocié avec la Turquie une entente en vertu de laquelle il mettait ses services et ceux de la lîulgarie à la disposition du Sultan contre tout ennemi étranger, donc contre les Itusses ».
(2) V. passim, .lournal le Temps septembre 1886.
conformément aux volontés do la Russie », où il protestait (le son dévouement à rEmpereur et se déclarait prêt à agir selon ses ordres, (|iuds qu'ils fussent : « La Russie ma donné la couronne, c'est entre les mains de son souverain que je suis prêt à la remettre ». Mais le Tsar iVavait pas conliance en la sincérité de cette soumission ; il se sentait pour le moment en mesure d'imposer sa volonté, il agit en conséquence et répondit au prince Alexandre : « J"ai reçu le télég-ramme de Votre Altesse, « je ne j)uis approuver votre retour en Bulgarie en en préce voyant les conséquences sinistres pour un pays déjà si (( éprouvé.... Je m'abstiendrai de toute innnixtion dans le « triste état de choses auquel la liulgarie a été réduite, tant '( que vous v resterez. Votre Altesse appréciera ce qu'elle a « à faire: je nie réserve de juger ce que me commandent la « mémoire vénérée de mon père, l'intérêt delà Russie et la « paix de l'Orient. »
C'était un ultimatum. On peut le trouver peu conforme aux principes du droit ; car, nommé par les populations, approuvé par les puissances, ce n'était pas du tsar qu'Alexandre de Battenberg tenait sa couronne; mais la Russie était maîtresse de la situation.
Le prince Alexandre vit dans la dernière phrase de la réponse du Tsar une menace de guerre ; les organes officieux russes réclamaient déjà l'occupation de la Bulgarie (1); la presse de l'Europe entière prédisait une nouvelle guerre (2), en rendait le prince responsable et blâmait son retour. Il ne recevait aucun encouragement des puissances, car aucune ne voulait contrarier les vues de la Russie. L'Angleterre, quoiqu'elle eût vu avec plaisir les deux Bulgaries réunies sous le sceptre d'un prince à sa dévotion, ne voulait pas courir le risque d'entrer seule en lutte avec la Russie, et impuissante à entraîner à sa suite
i) l^eprches au journal des Débats. 26 août 1886. [•1) Voir Débats, dépèches du 26 aoiil 1886.
TAutriclie contenue par TAlIemagne ( 1) elle n'offrait au prince Alexandre que ses « sympatliies inactives » (2). La Tunjuie oliéissait plus à l'inlluence russe qu'à l'inlluence anglaise et entendait conserver dans des événements qui la louchaient si peu la plus stricte neutralité (3). Abandonné de lEurope. le prince Alexandre prit le parti de se soumettre et, plutôt que d'exposer son pays à une guerre civile qui sans doute aurait eu pour issue l'occupation de la Bulg-arie parles troupes russes, il se résigna à abdiquer.
Mais il voulut, en quittant le trône, donner une dernière mar(jue de sollicitude à son peuple ; il demanda et obtint du consul général russe à Sofia lassurance que l'indépendance de la Bulgarie serait sauve, et, dans son acte d'abdication, après avoir déclaré qu'il croyait sa résolution bonne pour son pays et qu'elle contribuerait à sa libération, il fit connaître en ces termes les promesses de la Russie : « Ayant re(;u l'assurance de Son Impériale Majesté l'Empereur de Russie que l'indépendance, la liberté et les droits du pays resteraient intacts et que personne n'interviendrait dans nos affaires intérieures, je déclare à mon peuple bien-aimé que je renonce au trône de Bulgarie. )>
La Bulg-arie accueillit cette abdication av^ec douleur (4). Le prince lui-même fut-il reg-retté ? peut-être, mais les manifestations qu'occasionna son départ étaient surtout une protestation de la majorité du peuple bulgare contre ce qu'ils appelaient l'intolérable tyrannie de la Russie.
(1) Cf. Preiiasische Jalirhiicher, année 1886, ohroniiiue politique, Débats 3 septembre 1886 et un article du Times dans Daniel, Année politique, 1886. ]iage 232.
(2) V. discours de sir .lames Fergussonà la chainl)re des communes, 6 seplemljrc 188G.
(3) Voir ime circulaire du niinislrrc turc (7 septembre 1886) où cette politi(pie est exposée, Daniel. Année politique. 1886. page 238.
(i) (Jf. Comte (irabinsky, Ale.randre de Btittenberf/, jirince de Bulyarie. Correspondant, "l":) décembre 1893: Salin-day review, 1887, vol. 64, Bulr/aria and Ferdinand of Saxe Cobourg ; Ciuarlerly review, 1886, vol. 163, Thebulgarian plot.
LE DIÔVELOPPEMENT DE LA NATION BULGARE 2ol
Avant de quitter la Bulgarie, le prince Alexandre avait nommé un conseil de régence provisoire composé de trois membres, MM. Stiuidjouloff, Mouklouroff et Karaveloff, ennemis déclarés tous les trois de Tinlluence russe. Hormis un parti militaire, qui chaque jour allait diminuant, la Russie ne comptait plus d'amis en Hulgarie, et le départ du prince Alexandre ne pouvait lui proliter que si elle se décidait à recourir à la force.
Reconquérir son ancienne influence sur la Bulgarie était pour la Russie d'une importance capitale. Si elle arrivait à i-efairc de la JUilgarie fortifiée et agrandie sa vassale, elle profitait île Tieuvre d'unification accomplie par le prince Alexandre, sans que personne fût en droitde lui reprocher d'y avoir prêté la main. Si au contraire la Bulgarie parvenait à affirmer son entière indépendance, la Russie voyait son influence sur les États slaves des Balkans menacée, la route de Constantinople lui était fermée et sa situation en Orient était plus mauvaise qu'avant la guerre de 1876 et la naissance de la Bulgarie.
Si l'Europe ne s'était pas intéressée à cette lutte, elle n'aurait même pas existé. La Russie, sous le premier prétexte, aurait broyé le peuple bulgare et se le serait annexé comme autrefois elle s'était annexé la (>iméc (1). Mais les autres puissances n'eussent pas permis à li Russie d'envahir la Bulgarie sans raisons légitimes et dans le duel qui s'engageait le plus faible avait chance de triompher s'il savait conserver le droit pour lui et aussi la sympathie de l'Europe.
Le gouvernement provisoire, au moment du premier départ du prince, avait fait savoir à l'empereur de Russie
(t) I.e traite de lûitscliulv Kainaiviji «le juillet 1774 entre la Porte et la Russie sti|tulait riiKh'iJendance de la Crimée. « I.a Crimée doit iMrc reconnue par les deux empires comme nation libre et entièrement indi'pendante de tout pouvoir étranger. Elle doit être gouvernée par son propre souverain de la race de (iingis Ivlian, etc. >■>
En 1783, la Crimée était occupée par les troupes russes et annexée à l'Empire.
252 DEUXIÈME PARTIE. CHAI'ITnE II
qu'il acceptait l'envoi d"un haut commissaire chargé de remettre l'ordre dans les affaires hulgares. Le gouvernement russe s'autorisa de cette demande et de l'espèce de droit d'intervention qu'elle sendjlait lui reconnaître, pour envoyer, après le départ définitif du prince, un commissaire (jui le représenterait et s'emparerait, si possihle, du pouvoir.
En agissant ainsi la Russie outrepassait la limite de ses droits. Jusqu'alors ses interventions en Bulg-arie avaient pu à la rig-ueur se justifier. Elle avait organisé la province en vertu d'un mandat <jue lui avait donné l'Europe au traité de Berlin, puis elle avait naturellement continué à se mêler de ses affaires. Par la suite, elle avait un peu ai)usé de son autorité, mais ses interventions étaient encor(> motivées par des appids du gouvernement et d'une partie du peuple hulgare : lorsque le peuple et le g-ouvernement s'étaient entendus pour repousser son ingérence, elle n'avait plus cherché à la leur imposer. Plus tard, ses agents favorisèrent le complot dont fut victime le prince Alexandre, mais rien ne prouva qu'ils eussent suivi des ordres venus de Saint-Pétershourg, leur action resta occulte, il n'y eut pas là une intervention directe et avouée. Le Tsar refusa peu après, il est vrai, d'admettre que le prince de Battenberg rentrât en possession de sa couronne ; mais ce fait que le prince sollicitait une autorisation suffit encore à expliquer un refus. Le général Kaulhars, au contraire, envoyé officiel du gouvernement russe, agit malgré le gouvernement bulgare et la grande majorité du peuple, et il devint clair (ju'il ne cherchait qu'un prétexte pour imposer par la force, à la Bulgarie, l'autorité de la Russie.
Aucun texte du traité de Berlin ne permettait à la Russie d étendre aussi loin son ingérence, et ses dispositions au contraire étaient agencées de manière à sauvegarder l'indépendance des Bulgares. Mais pas une puissance n'était disposée à s'interposer sans motifs vraiment graves entre
la Riissir et la Bulgarie (Ij ; elles conservaient exactement latlilude (|u elles avaient prise lorsqu'il s'était agi de 1 abdication du prince Alexandre.
La Russie prolitail connue aloi's, d<' lanlagonisme entre rAllemagne et la France, elle navail à craindre (jue l'opposition de l'Anglelerre el la nuiuvaise iiuineur de l'Autriche, l'jlle avait tout lieu d espérer, si les événements la servaient, arriver à ressaisir une situation prépondérante en Bulgarie : peut-être même, si cela était nécessaire, aflirmer sa suzeraineté par la force avant que les bonnes dispositions de 1 Eui'ope à son égard eussent eu le temps de changer.
Il eut pourtant été dang-ereux pour le g-ouvernement russe de tenter d'annexer la liulg-arie ainsi que l'opinion publique le lui demandait [2). L'Allemag-ne, il est vrai, avait déjà prévu cette éventualité et ses journaux ofiicieux affectaient de croire (ju'il n'y aurait dans cette annexion rien de contraire aux intérêts autrichiens (3); mais l'Autriche ne paraissait jjas être de cet avis (4). Le gouvernement russe craignait que. soutenue par l'Angleterre, elle ne s'opposât résolument à l'occupation de la Bulgarie; et, dans ce cas, il devenait impossible de préjuger quelle conduite tiendrait l'Allemagne.
Le Tsar se contenta de chercher à l'établir son influence en Bulgarie par des moyens plus pacifiques. Le général Kaulbars qu'il y envoya en qualité de commissaire impérial avait mission « d'étudier en détail la situation des
(1) V. Traité de lierlin. art. 1, 2, 3 cl suivants. Ci'. (\i;aleiiien1 : Qiiarterly roview, 1886, vol. U)3, T/w bulf/aria/i /)/of.
(2) (A. Sir Cliarlps DilliP. Kfaf de VEurope en 1SS7 .
(3) V. Nord-deufsc/te allgemeine Zeitung, 7 .soplcinbro ISSfi.
(4) A la session du Parlemont honj.?rois ouverte le 18 septembre 188(3, M. Tisza, président du conseil, avait, dans son diseours d'ouverture. en réponse à diverses interpellations sur la situation en I5uljL;arie, déclaré que l'amitié de la Bulgarie avec l'Allemagne n'était en rien troublée et qu'il considérait qu'il était impossible à toute puissance autre que la Turquie d'intervenir à main armée dans la péninsule des Balkans.
254 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITIiE II
allairos de Bulgarie et d'assister de ses conseils les J3ulg-ares, afin de les faire sortir de la crise (jue traverse leur pays (1) M.
En réalité il «levait par tous les nioyens chercher à rélahlir la suprématie de la Russie dans la [)rincipauté hulgare; il devait essayer de se concilier le gouvernement, et tenter de le renverser, sil se montrait réfractaire à ses avances, pour mettre à sa place des anns de la Russie ; si tous ces plans échouaient, il «levait faire naître dans les masses populaires un soulèvement qui légitimerait une occupât i(Mi de la Bulg-arie par les troupes russes.
Dès son arrivée en Bulgarie, le général Kaulbars porta à la connaissance du gouv(;rnement bulgare les vœux de la Russie. Elle lui demandait dajourner de deux mois les élections pour le Sobranié qui devait procéder à l'élection d'un nouveau prince, de lever Tétat de siège et enfin de mettre en libei'té tous les conspirateurs arrêtés pour avoir pris part au com])lot «le Sofia contre le prince Alexan«lre (2).
Ces exigenct's mettaient le conseil de régence bulgare dans une situation difficile. S<'s membres ne se trompaient pas à l'attitude menaçant«' de la Russie ; ils savaient «ju'ils n'avaient pas à compter sur le secours des puissances : la Russie avait encore des partisans dans le pavs et résister à ses volontés risquait d'attirer sur eux et leur patrie les plus grands dangers. Ils ne voulaient cependant i)as céder sous la menace et sacrifier une in«lép«'n«lance «jui leur devenait d'autant plus clière qu'ils avaient plus de peine à la conserver. C'est pourquoi, ag-ités par des sentiments contra«lictoires, ils conservèrent à l'égard du gouvernenient russe une attitude amicale que leur crainte de le mécontenter et ce «jui leur restait de reconnaissance suffisent à expliquer : mais en même lemj)s ils se refusèrent aux exigences russes sur les points où
(1) lArre bleu, Turquie, I, i887, annexe au n" \V.)i.
(2) Mrine Livre hleu. annexe au n" 421.
ils crunMil que riionnour et rindépendance de leur pays étaient engagés ; ils ne vouliirenl ni retarder les élections, ce qui eût été contraire à leur constitution, ni relâcher les conspirateurs, ce qui eût été contraire à Tordre public.
Le général Kaulbars, irrité de ce refus, menara le gouvernement bulgare de la colère de son maître (1); et passant dc^s paroles aux actes, il essaya de soulever le pays et seconda lui-même ses émissaires, en entreprenant au travers de la Bulgarie une tournée, dans laquelle il lui arrivait de s'adresser directement aux populations pour reconmiander par ses discours les candidatures des partisans de la Russie (2).
Le conseil de Régence ne pouvait supporter, sans déshonneur, celte ingérence illégale du représentant d'un État étranger dans les affaires bulgares, il se sentait d'ailleurs soutenu par les puissances (jui commençaient à s'étonner de la singulière attitude du commissaire impérial russe. Il se décida donc à tenir tète au général Kaulbars, et, à la veille des élections, il envoya aux représentants des puissances une note qui visait spécialement le général, et les sujets russes établis en Rulgarie qui secondaient son action. Cette note priait les représentants des puissances de ne pas intervenir dans les élections ; elle ajoutait que le gouvernement se verrait forcé d'expulser tout étranger qui tenterait de s'y immiscer. En agissant ainsi, le gouvernement bulgare ne faisait qu'user de son droit, mais le général Kaulbars en jugea autrement, il avisa le conseil de régence qu'il rompait toute relation diplomatique avec la Bulgarie et, se coni-
(1) Le 22 sc[)leml)rc 1880 à propos de In non lilx'ralion îles [irisonniers, le géni'i-al Kaiilitars écrivait ceci : c< I^a responsal)ililé des conséquences qui pourraient surgir par suite du non accomplissement des désirs susnientionnos du gouvernement iuipc'Hal retomlie entièrement sur les chefs actuels du gouvernement bulgare ».
(2) Voir, entre autres, une dépèche de Sofia aux Débats du 5 octobre 1886, au sujet d'un discours prononcf! par le général Kaulbars sur une i)lace de Solia.
porlaiil comiiif s il a\;ul eu (jiialilé pour apjirrcicr la conduite (11111 État étranger, il joignit à cet avis a un blâme énerg-ique au sujet du contenu et de la forme de la note circulaire précédente » (l).
Le gouv^ernement bulgare eût man(jU('' à sa dig-nité en supportant ce blâme, il l'épondit au g-énéral Kaulbars dans des termes tlestinés à le lui faire compj-endre (:2). De tels rapports ne pouvaient se prolonger. La Russie maintint cependant son représentant en Bulg-arie; elle attendait les élections du Sobranié qui seraient, croyait-elle, un échec pour le conseil de régence et qui lui permettraient d'imposer sans violence son autorité à la Bulgarie. Les événements trompèi-ent son espoir. Malgré la pression exercée par le généi-al Kaulbars. et ses menaces, le parti russe ne fut représenté que ])ar une faible minorité dans la nouvelle assemblée (3). et si les mendtres du Sobranié se montrèrent dès les premières séances respectueux envers la Russie, ils se montrèrent encore plus patriotes, soucieux de conserver leurs droits et leur dignité (i).
La mission du général Kaulbars avait écboué. Il n'était
(I) Livre bleu, pirce -403. annoxo.
(2j Après civoir loui'ni dos explictilions au {.'ouvcniomenl de li'issic sur la note circidaire, cause de Falgarado. le minislre des alTaircs t'ti'angères ajoutait : v l'our ce qui concerne le hlàuie énertricpie que Son Excellence le général baron de Kaulbars vous a chargé de nous exprimer de sa part à ce sujet, j'ai Ihonneur de vous prier. Monsieur le gérant, de bien vouloir informer vSon l'excellence que les ministres bulgares ne re(,^oivent de blâme que de la représentation nationale, ainsi tpi'il est établi dans les pays constitutionnels. »
(3) 1.,'opposition réunit aux élei-tions du 10 octobre 188(i cinquante sièges pour ((uatre cent cinquante ac([uis au gouvernemenl. Preussische .ialirbiichor, octobre et noveudire I88i). /tie /)i////riris(/n' Krisis iind die liiickirirkumjen.
(4) On a souvent relevé alors l'incohérence apparente des discours de cette assend)b'e bulgare, protestant à lunanimilé dans sa première séance de son attachement à la Russie et le surlendemain dé- (darant honteux et infâme le coup dKtat qui avait (diassé le prince -Vlexandre de liattenberg (Débats *\n 21 octobre 1886). La (diose j)ourtant s"ex[dique assez. De la Russie ils avaient reçu du bien et du mal el ils se souvenaient de l'un comme de l'autre.
LE DKVELOPPÎ'MKNT DE LA NATION HULdARE 257
parvenu, ni par persuasion, ni par violence, à rendre au parti russe le pouvoir en Bulgarie et il avait aliéné à la Russie un bon nombre de ses anciens partisans. La Uussie n'avait plus dautre moyen pour imposer sa tutelle à la Bulgarie que de la faire occuper par ses troupes. C'est devant cette extrémité qu'elle avait reculé quelques mois plus tôt, parce qu'elle n'avait pas la certitude d'obtenir l'approbation de l'Europe. Cette approbation, elle avait maintenant la certitude de ne pas l'obtenir. A mesure qu'une occupation de la Bulgarie par la Russsie leur paraissait davantage possible, les puissances en voyaient plus nettement tous les inconvénients et étaient moins disposées à la permettre. L'Aulricbe s'inquiétait de l'attitude conciliante que gardait l'Allemagne envers la Russie (1) et se rapprocliait de l'Angleterre, qui. menacée dans ses intérêts (2), manifestait son intention de s'opposer par la force à toute intervention armée de la Russie dans les Balkans (3). L'Allemagne, à son tour, quoique avec plus de modération, blâmait les actes du général Kaulbars (4) et se montrait bostile à l'idée d'une occupation de la Bulgarie. Tel était aussi le sentiment public en France (o) et en Italie (6).
La Russie n'abandonna pourtant pas encore tout espoir. Elle crovait que le général Kaulbars amènerait peut-être par ses arrogances un éclat qui lui serait un prétexte pour intervenir, et que l'Europe fermerait les yeux sur ce subterfuge.
La nouvelle assemblée bulgare avait en vain, dans sa
(1) V. Débats du 25 septembre 1886. Lettre de Berlin à la Gazette de Color/ne.
(2) Sur les intérêts économiques de l'Angleterre dans sa lutte avec la liussie, voir The Ecoiiomist, octobre 1891, page 1392.
(3) V. Discours de Lord Handolph (ihurcliill. Débats du 3 octobre
(4) V. Standard, 7 octobre 1880.
(5) Voiries Débats îles 15 et 16 octobre 1886.
(6) Cf. Lamberteschi, La politica italiaaa e la questione délia Bulgaria. Nuova antolof/ia, septembre 1887.
258 DEUXIÈME PAFiTIE. — CHAPITRE II
preniiiTo séance, protesté à lunaniinilé de son allachement à la Russie (i), le général Kaulbars déclarait le 26 octobre au gouvernement ])ulgare que le Tsar considérait les élections connue nulles, et qu'il ne reconnaîtrait pas les décisions de FAssemblée (2). Quelques jours plus tard, il prétextait d'agression dont les sujets russes avaient été victimes, pour exiger du gouvernement bulgare des révocations de fonctionnaires, des indenmités, et des excuses. Puis il annonçait à la régence ({ue le gouvernement russe considérerait comme une insulte à la Russie la mise en jugement des officiers arrêtés pour la conspiration de Soiia.
Ces provocations dépassaient leur but ; elles étaient trop peu jnstifiées pour ne pas faire deviner aux Bulgares le piège oij l'on voulait les attirer. Ils comprirent qu'il ne fallait pas donner à la Russie l'apparence d'un grief, et, à cliaque réclamation nouvelle ils redoublèrent de protestations de dévouement pour le Tsar. Ils essayèrent même d'apaiser sa colère en lui donnant des marques de leur soumission et le 10 novembre 1886, l'assemblée de Tirnova nommait le prince Valdemar de Danemarck, beaufrère du Tsar , prince de Bulgarie . La Russie refusa de reconnaître la validité de cette élection, et le roi de Danemarck n'accepta pas la couronne pour son fils.
La Russie avait tort de se montrer aussi intraitable, et d'obéir à une irritation qui lui faisait perdre de vue son véritabb; intérêt. EHe aurait eu tout avantage à pactiser avec ceux qu'elle considérait, non sans un peu de raison, connne des rebelles et des ingrats. Elle avait en effet définitivement perdu l'espoir d'intervenir en Bulgarie, sous quebjue prétexte que ce fût, et il n'y avait plus à se tromper devant l'attitude signilicative de l'Angleterre, de lAutricbe, de l'Allemagne et de l'Italie. Tandis que Lord
(1) V. Déhats du 21 nrtohre 1886.
(2) Livre bien, n» -4G2. annexe 2. Documents traduits dans les Archives diplomati(jnes. l. XXI.
Salisbury rappelail que, aux tenues du traité de Berlin, aucune puissance n'avait le droit de s'ing-érer exclusivement dans les affaires de la Péninsule et promettait presque formellement son appui à la cour de Vienne (1); que M. de Robilant, ministre des affaires étrangères d'Italie, promettait également à l'Autriche « son concours aussi actif et aussi énergique que les circonstances pourraient le comporter » (2); le ministre des affaires étrangères d'Autriche- Hongrie, comte Kalnoky affirmait, devant la délégation hongroise, sa ferme volonté de « prendre résolument position en face de la Russie (3), si celle-ci voulait intervenir trop directement dans les affaires intérieures bulgares » ; et, après avoir rappelé que la politique de l'Allemagne en Orient était subordonnée aux intérêts austro-hongrois, il ajoutait que l'Aulriche pouvait également compter sur le concours de l'Angleterre et de l'Itahe (4).
Cette opposition des puissances paralysait la Russie. Alors même qu'elle se fût assuré la neutralité de l'Allemagne, que la plus grande cordialité des rapports entre
(4) Discours de Lord Salisbury du 9 noveiiii)re lS8fi au banquet annuel du Lord Maire : u La iiolilique que suivrait hi cour de Vienne contribuerait puissamment à déterminer celle que l'Angleterre ellemême adopterait, n
(2) Discours de M. de Ilobilant, ministre des affaires étrangères. le 27 novembre : o Pour ce qui concerne l'Italie, i)ersonne ne saurait désormais douter que son concours aussi actif et aussi énergique que les circonstances pourraient le comporter ne soit absolument acquis à toute puissance voulant comme elle maintenir la paix et le respect des traités. »
(3) Discours prononcé [)ar le comte Kalnoky, ministre des affaires étrangères, devant la délégation bongi-oise. à l\'stli le 13 novembre 1886^ Ai'chives diplomatiques, tome XX.
(4) Il « espère fermement que l'Angleterre se trouvera également aux côtés de l'Autricbe. lejoiu- où il s'agira d'agir pour le maintien du traité de Berlin et de la situation légale qu il a créée ».
« Il y a tout lieu de croire, ajoute-t-il, en ce qui concerne fltalle, que ce royaume comprend, lui aussi, toute la gravité des intérêts que l'Europe a à défendre en Orient et que les intérêts orientaux de l'Italie coïncident sur beaucoup de points avec ceux de l'Autriche. »
OgQ DKUXIKMr: PARTIR. CHAPITRE II
Paris et Sainl-Pétorsboiirg- (1) inquiétait un peu, Tentente des cabinets de Vienne. Londres et Rome suffisait pour lui lier les mains. Elle savait leurs menaces sérieuses: et, plus encore (jue les déclaralions faites à la tribune par MM. Salisburv et Kalnoky, la surexcitation de l'opinion publique en Autriclie et en Anu:leterre (2) ne lui laissait pas de doute sur leur volonté de s'opposer par les armes à une attaque de la Bulgarie.
Le «rouvernement russe se résig-na enfin. 11 envova ses instructions au général Kaulbars qui prétexta, pour se retirer, d'un attentat sur la personne d'un cawass du consulat russe de Bulgarie j)Our lequel il ne put obtenir la satisfaction qu'il exigeait. 11 proclama une fois de plus tous les griefs de la Russie contre la Bulg-arie, il afiinna la volonté du gouvernement russe, de rompre irrévocablement avec le gouvernement bulgare (3) et il quitta la principauté (20 novembre 1886), suivi de tous les consuls
{{) \. passim. premifTO quinzaine do novembre 18.S6. J. (fes Débats, lémoiirnages d'une orientation amicale de la liiissie vers la France. V. également sur les inquii'tuiles causées à l'Allemagne par un rapprochemenl entre la France cl la Russie, le Times du i\\ novembre 1886.
(2) L'agitation des esprits en Angleterre et en Autriche a peut-être été pour beaucoup dans les déclarations de Lord Salisburv et surtout dans celles du comte Ivalnoky. Ce dernier avait à sauver son portefeuille. On lui reprochait sa politique trop paciflque et trop conciliante vis-à-vis de la Russie. Mais, en sui»posant même qu'il ne voulût pas recourir aux mesures extrêmes, le mouvement des esprits, surtout dans le parti hongrois, l'aurait l'atalement entraîné. V. les discours des députés Andrassj, Falk, Sturm. Apponyi réclamant tous une politique énergique vis-à-vis de la Russie. Archives diplomatiques, tome XX, page 325. voir également Journal des Débats du 7 novembre 1886. . (3) « Sa Majesté m'a onvoyt' en I5ulgaric avec mission iW l'aire connaître au peuple de Rulgaric tout entier ses sentiments. Aucun de ses conseils n'a été suivi de manière à pouvoir satisfaire l'attente légitime de la I\ussie. Fn outre, les agents di[)Iomati(pies du gouvernement impérial ont étt- témoins des attentats insolents commis sur les sujets russes, ainsi que sur des personnes ayant droit à la protection de la Russie, l^e gouvernement bulgare continue à ne prêter aucune attention à ces attentats.
Enlin la grande assemblée a été réunie pour l'élection du nouveau prince, non seulement sans entente préalable avec le représentant de
LE DÉVELOPPEMENT DE LA NATlOiN BULGARE 261
russes, apros avoir confié la protection de ses compatriotes établis en Bulgarie et en Kouniélie aux consuls de France et d" Allemagne.
Après le départ du général Kaulbars, le conseil de régence adressait aux populations bulgares une proclamation qui se terminait par ces mots : « Le général Kaulbars parti, la cause des troubles est supprimée, la question bulgare est passée entre les mains de l'Europe (1) ».
II. La Jiulgarie avait pourtant beaucoup encore à craindre de la Russie. Le g-ouvernement moscovite avait momentanément renoncé à l'exécution de ses projets, mais son irritation ne s'était pas calmée et il n'attendait qu'une occasion favorable pour satisfaire ses ambitions et ses rancunes. Tant que la liulgarie resterait agitée par des querelles intérieures, tant qu'elle manquerait d'un g-ouvernement stable, la Russie trouverait dans sa situation troublée un prétexte à interventions.
11 fallait aux Bulgares un gouvernement. Là encore une grave difficulté se présentait; le choix de leur prince était soumis à l'approbation de toutes les puissances, et certainement la Russie refuserait la sienne. La Bulgarie ne pouvait passer outre à ce refus, car l'appui de l'Europe lui eût alors manqué. Les mêmes puissances qui avaient manifesté leur ferme résolution d'empêcher la Russie de s'emparer de la Bulgarie parce qu'elle eût ainsi outrepassé ses droits et eût gravement lésé leurs intérêts, craignaient
la Russie, mais encore après sa déclaration formelle sur l'inopportunité (l'un pareil acte.
Ces faits prouvent jusqu'à l'évidence la ferme volonté de la régence d'agir en dépit des vues du gouvernement impérial. .le considère, par conséquent ma présence en Bulgarie comme inutile. Je déclare que le gouvernement actuel du pays a complètement perdu la confiance de la Russie et que le gouvernement impérial se voit dans l'impossibilité de continuer ses relations avec le gouvernement bulgare, tant qu'il se composera de ses membres actuels. >■>
Rotin Jaequemyns, Revue de droit internafional. 1886, chronique des faits internatio/iaujc, la question d'Orient.
(1) Drandar, Les événements politiques en Bulgarie depuis 1885.
cependant de mécontenter gratuitement un puissant empire et elles entendaient tenir compte de ses décisions, alors qu'elles étaient conformes à son droit absolu. Il était certain que si la Russie ne reconnaissait pas le prince choisi par les Bulgares, les autres puissances refuseraient également de le reconnaître.
Il semblait n'y avoir d'autre solution possible à cette situation qu'une réconciliation de laI3ulgarie avec la Russie, c'est-à-dire en dautres termes sa soumission. Le conseil de régence avait envoyé, après le départ du général Kaulljars, une mission auprès des puissances pour leur demander de soutenir la cause bulgare et de désigner un prince qui accepterait le trône, vacant depuis l'abdication d'Alexandre. En France, en Allemagne (1), en Autriche, en Italie, les délégués ne reçurent que ce conseil, <( mettez fin à lantagonisme qui existe entre la Bulgarie et la Russie (2) ». « Tâchez de vous arranger avec les Russes (3). »
C'est que celles des puissances qui eussent volontiers soutenu les Bulgares ne se sentaient ni en nombre ni en force pour s'opposer aux vœux de la Russie; l'Autriche et l'Angleterre isolées en face de la Russie, de la France et de l'Allemagne, jugeaient inutile de manifester leurs réels sentiments devant cette presque unanimité de l'Europe.
Quelques mois plus tard, cependant, les Bulgares choi-
(1) Dépêche de Sir Edward Malet, amtiassadeur d'Anglelerre à Berlin du 18 dëceinitre 1880, Lirre bleu sur les afTaires de Bulgarie de juin 1888.
(2) Ba[)iiorl de M. Philipps au ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne du 11 décembre 188(J, Livre bleu sur les affaires de Bulgarie de juin 1888 :
« vSon Excellence le comte Kalnoky exprima à la députation bulgare la conviction que le gouvernement bulgare agirait dans son intérêt, s'il trouvait moyen de mettre tin à l'antagonisme ([ui existe entre la Bulgarie et la Russie, en adoptant une attitude conciliante vis-à-vis de cet empire «.
(3) Bapport de Lord Lvons, andiassadeur d'Angleterre en France du 10 janvier 1887 : « Le conseil qu'a donné à la délégation M. Floiu-ens est en réalité résumé ce matin par un article du Journal des Débats qui se termine par les mois suivants : « Tâchez de vous arranger avec les Russes «.
sissaient un prince malgré la Russie, puis arrivaient à le faire reconnaître par l'Europe. Ce succès inattendu des Bulgares, cette modification dans les sentiments des puissances s'explique par un changement dattitude de lAUemagne qui les encourag'ea et les soutint dans leurs projets, tout en continuant, en apparence, à marcher aux cotés de la Russie.
L'Allemagne eût volontiers laissé les mains lihres à la Russie en Bulgarie (1) au risque de mécontenter l'Autriche, mais en échange de ce sacrifice, elle réclamait le concours ou tout au moins la neutralité de la Russie, dans le cas d'une guerre franco-allemande.
Le g-ouvernement allemand était inquiet d'une renaissance des idées de revanche qui se manifestait à ce moment dans la presse et dans l'esprit puhlic français; il eût désiré définitivement écraser des voisins incommodes et dangereux. Il ne leur ménageait plus les provocations (2), mais, pour engager la lutte en toute sécurité, il lui fallait l'approbation de la Russie. En 1871, la dénonciation du traité de Paris avait été le prix de son immobilité; ne serait-il pas possible de l'acheter cette fois en lui donnant la Bulgarie?
Malheureusement pour l'Allemagne, la Russie dédai-
(1) Discours de M. de lîisiiiarcli devant le Reiclistag. dl janvier 1887 : « La IJulgarie et celui ([ui doit y gouverner me sont parfaitement
indilTércnts el nous ne nous brouillerons jamais pour celle question, avec la liussie. dont lamilic est plus importante pour nous que celle de la iiulgarie. Notre devoir est d'entretenir la paix entre l'Autriche el la Russie ; la mission est diilicile à cause des intérêts divergents et parce que je cours le danger d'être pris en Autriche pour Russe, en Russie pour Autrichien. Mais nous continuerons nos olforts dans l'iutéi'èt de la paix. »
(2) Décembre 1886. Discours de M. de Bismarck au Reichstag qui dénonce à flMu-ope les désirs de revanche de la France cl obtient un renforcement d'armements de 30.000 liommes. Le général Boulanger était alors en l'rance ministre de la guerre. On se crut en Eurojie à la veille d'une guerre ; en France, le '.\ 0/0 baissa du jour au lendemain de 3 francs.
264 DEL'Xli:MK partie. — chapitre 11
giiait ces avances (1), et elle manifestait de plus en plus au contraire ses sentiments amicaux pour la France. Elle comprenait trop bien le danger que ferait courir à l'Europe récrasemcnt délinitif de cette puissance, elle redoutait trop létablissemenl de l'hégémonie allemande et elle appréciait trop les avantages du rôle d'arbitre que lui avaient donné les circonstances pour se laisser acheter par quelques maigres avantages en Orient. Son irritation contre la Bulg-arie s'était en outre calmée (2), et elle n'était plus en disposition de sacrifier ses intérêts au simple plaisir de châtier des rebelles.
« La Russie, écrivait le 28 février 1887 /e Nord, jourci nal ofiicieux du gouvernement russe, comprend tous les « avantages de la situation. Elle voit à n'en pas douter que « le sort de l'Europe est entre ses mains, qu'aucune puis- « sance n'v saurait rien entreprendre, sans savoir préalable- (( ment de quel côté se rangera la Russie, et que, loin de se « sentir menacée d'une coalition, celle-ci constitue au conte traire le précieux appoint dont chacun voudrait s'assurer « la possession en cas de conflit. Ceci explique son attitude (( en Orient. Elle n'aurait qu'un mot à dire aujourd'hui à « Berlin pour que l'omnipotence du prince de Bismarck dé- « terminât aussitiM, une profonde évolution en sa faveur « dans les affaires d'Orient, mais ce mot-là conduirait à « prendre des eng-agements vis-à-vis de l'Allemagne, tandis « qu'elle veut au contraire conserver sa pleine liberté d'ac- « tion : et c'est pourquoi aucune démarche en ce sens ne « sera faite par le gouvernement russe. En d'autres termes,
(1) La Russie lémoignail à ce moment son eloignement pour TAllemairne en persécutant ses sujets allemands des provinces balliques.
(2) (;r. liappoi-t de sir A. Paget, ambassadeur d'Angleterre à Vienne du 19 janvier 1887. Livre bleu de juin 188G. u Mylord, dans une entrevue que j'ai eue avec le comte Kalnoky cette après-midi, son Excellence m'a informé (ju'elle avait entendu dire de Saint-Pétersbourg que la Russie était maintenant sérieusement désireuse dune solution pacifi(juo de la question bulgare, conformément au traité de Berlin et d'accord avec les autres puissances. »
« la Russie iiaura pas la naïveté de se faire simple auxi- « liaire, (juand elle peut devenir arbitre. »
Lorsqu'elle vit quelle ne réussirait pas à attacher la Russie à sa politique. rAllemag-ne se dit-elle quelle ne devait pas sacrifier ses autres intérêts à un but qui lui paraissait chaque jour plus difficile à atteindre, voulut-elle, tout enconlinuant à rechercher oslensiblenient Tamitié de ses voisins, sauvegarder sous main ses intérêts en Orient, alors même qu'ils seraient contraires aux intérêts russes?
La décision énergique que prit la Bulgarie, sur ces entrefaites, donne tout lieu de le supposer.
L'attention de l'Europe avait été distraite des affaires bulgares par les différends graves survenus entre la France et l'AUemag-ne (1). les puissances n'avaient plus écouté ni les demandes du conseil de régence ni celles de la Porte qui, elle aussi, réclamait la régularisation de la situation de la principauté dont elle était suzeraine. Le conseil de régence comprit que la question s'éterniserait s'il ne prenait une décision hardie, et, secrètement encouragé peutêtre, il tenta de forcer la main à l'Europe en la mettant en présence du fait accompli. Il convoqua le Sobranié qui, le 7 juillet 1887, nonmiait, sans l'assentiment des puissances, Ferdinand de Saxe-Gobourg prince de Bulgarie (2),
Le prince de Saxe-Cobourg n'attendit pas davantage le consentement des puissances pour accepter le trône qui lui était offert ; il partit immédiatement pour la Bulgarie et, dès son arrivée, il constitua un ministère composé exclusivement d'ennemis de la Russie.
A l'unanimité, les puissances blâmèrent cette violation du traité de Berlin; elles ne pouvaient agir autrement. Mais ce blâme nécessaire, commandé par le respect du traité, n'excluait pas des syn)pathies à peine secrètes. En
(1) Affaire Schnaebelé.
(2) V. (h'pr'ches antérieures à cette élection. Archives diplomatiques, vol. X\IX. p. 302 à 3:>2 (tirées du Livre bleu de juin 1888) et relatives à l'élection, Arch. dipl., vol. X.\X, p. 22 à 117.
réalité, les puissances se souciaient peu des conditions du traité de Berlin; et, sans le mécontentement qu'elle provoquait en Russie, elles eussent toutes approuvé une solution qui dénouait enfin une situation inextricable. Mais la Russie était bravée, et ses amis, ceux qui voulaient qu'elle crût à leur amitié, protestaient énerg-iquement avec elle. Tandis que la Turquie, indifférente, était prête à admettre toute décision des puissances, deux groupes se formaient en Europe. L"un comprenait les adversaires avérés de linlluence russe dans les Balkans : TAutricbe directement intéressée par la nomination d'un prince appartetenant à l'armée autrichienne, TAngleterre, et l'Italie qui se montrait nettement agressive (1) : ces trois puissances ne cherchaient qu'un prétexie pour reconnaître le prince Ferdinand. L'autre groupe, outre la Russie, comprenait la France et 1" Allemagne. L'Allemagne protestait bruyam-
(1) Livre vert italien de mai 1890 sur les événements de iJulgarie du 15 novembre 1886 au 11 novembre 1889.
« Nous n"avons. écrit M. Crispi. dans une dépêche du 8 aoiit 1887, nous n'avons pas de prédilection personnelle pour tel prince plutôt que pour tel autre; mais le prince Ferdinand, par le lait de son élection, représente à nos yeux, jusqu'à preuve du contraire, l'expression de la volonté du peuple bulgare. I>ltalie qui s'est iiolitiquement constituée par des pb'hiscites. ne peut méconnaître la haute valeur de celte manilestation, qui satisfait à la première et à la plus im[iortante à nos yeux des trois conditions stipulées dans le traité de Berlin. Convaincu qu'il est de l'intérêt général que la question bulgare, continuelle menace pour la paix générale, soit résolue le plus tôt possible, le gouvernement royal s'est toujours déclaré prêt à s'employer i)our le succès de toute combinaison qui, sur la base des traités et le respectde la volonté des populations, pourrait assurer à la nation bulgare un gouvernement stable. Or, l'élection acquise du prince de Cobourg, laquelle représente pour nous un commencement de solution, nous parait justement une combinaison (jui, favorisée par le bon vouloir des [tuissances, réussirait, en maintenant fixes les deux bases susdites, à atteindre le but. Aussi devons-nous désirer que les puissances qui sont avec nous en communauté de fin et d'intentions pacitiipies, lui prêtent, comme nous sommes disposés à le lui prêter nous-mêmes, un appui moral énergique. »
l/agent d'Italie recevait en outre la recommandation de ne pas rompre les rapports diplomatiques et d'observer vis-à-vis du prince les plus grands égards.
ment de son attachement à la politique russe (1), elle coopérait, ainsi (jue la France, à une note remise par la Russie au gouvernement turc pour notifier à la Bulgarie l'illégalité de lélection de Ferdinand (2), et elle menaçait même la liulgarie de son intervention (3). Etait-elle sincère? De là dépendait toute la polititjue de la Russie; sûre de cet appui, elle pouvait sans crainte rappeler la Bulgarie au respect des traités.
Mais la Russie avait bien des causes de soupçons ; TAllemagne semblait jouer la même partie qu'en 1877. Ses protestations d'amitié à l'Autriche et à la Russie paraissaient habilement combinées pour conserver l'amitié des deux empires, mais il était certain (jue tous ses intérêts la portaient du côté de l'Autriche. L'attitude de l'Autriche et de iRalie était également de nature à inspirer des doutes sur la sincérité de T Allemagne. Il était encore possible d'admettre que l'Autriche suivît dans les aff'aires d'Orient une politique absolument distincte de celle de son alliée, mais comment s'expliquer l'attitude de l'Italie ? Elle n'avait dans la question aucun intérêt direct à sauvegarder; elle devait par conséquent conformer ses vues aux désirs de ses alliés. Il était manifeste qu'elle prenait d'ordinaire ses inspirations à Berlin plus qu'à Vienne. On se fût donc
(1) Discours de M. de Bismarck du 6 février 4887 au liciclitag.
(2) Le 2o lévrier, fanibassaiteur de liussie à ConslanUno[)]e. deconcert avec les ambassadeurs de France et d'Allemagne, remettait à la Porte la note suivante : « L'assentiment des puissances prévu par le traité de Berlin et nécessaire à la confirmation de Ferdinand de Saxe- Cobourg comme prince de 15ulgarie n'a pas étt' donné. Dès lors sa présence à la tète de la principauté vassale est illégale et contraire à ce traité. Le gouvernement de liussie demande en conséquence à la Porte de notitier otUcieltement ce qui précède au gouvernement bulgare et de porter cette notilication à la connaissance des grandes puissances. »
(3) Voir Gazette de l'Allemagne du Nord du 5 septeml)re 1887. ce journal otïicieux attaque la conduite des princes « d'Orléans-Cobourg » et semble demander à l'Europe une action contre la Bulgarie et la France. 'Voir aussi Daniel, Année politique, aoilt 1887. Menaces de l'Allemagne à la Bulgarie à propos d'une insulte faite à son consul à Routschouk.
268 DEL'XIÈMK PARTIK. — CHAPITRE II
attendu a la voir seconder la politique de rAIlcniugne, hlànier la Bulgarie (4 soutenir la Russie ; ou tout au moins, si Ion suppose (ju'elle craig^iiait de mécontenter l'Autriche, elle eût dû adopter une politique intermédiaire et servir de trait d'union entre ses deux alliés. Tout au contraire, elle prit un ton tranchant, elle se montra plus hardie et plus agressive que FAutrichi; et plus quelle encore, elle se mit en opposition apparente avec l'Allemagne (i).
Si l'Allemagne encourageait sous main. Ferdinand de Saxe-Cohourg-, la conduite de l'Italie s'explicjue. L'Alleinag'ne, en conseillant secrètement à l'Italie de soutenir le prince, donnait à celui-ci un gage de ses honnes intentions et connnençait à exécuter ses promesses.
L'événement prouva bientôt à la Russie (2) que ses méfiances étaient justifiées. Le jour où elle voulut passer des paroles aux actes, elle se heurta à l'opposition de l'Allemagne, comme à celle de l'Italie, de l'Autriche et de l'Angleterre. Une proposition d'envoi d'un représentant
(1) Di'pèclie (lu 18 aoiit 1887 de M. Crispi à <.'onslantinople : « L'ambassadeur de liussie auprès de la Sublime Porte ayant tâche d'induire la Turquie à faire des démarches ener}j;iques à Sofia dans le but d'éloigner de la Bulgarie le prince Ferdinand dont l'élection d'après M. Onon aurait été désa[iprouvëe par toutes les puissances, je vous autorise à vous mettre d'accord avec vos collègues d'Autriche-Hongrie et d'Angleterre pour exprimer l'avis que dans l'élection qui a eu lieu, nous devons jusqu'à preuve contraire et équivalente, voir un témoignage valable de la volonté du peuple bulgare. «
(2) Au mois de novembre 1887, la Russie entra en possession de pièces qui éclaireraient un peu ce mystère si leur authenticité était démontrée. Le Tsar présenta en novembre 1887 ces pièces à M. de liismarck. cpii on affirma la fausseté et qui en fit, deux mois après, le lerjanviei- 1888, publier le texte dans le Reichsanzeiger on Moniteur officiel de leinpire allemand. Elles consistent en une correspondance entre le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg et sa mère la princesse Ch'mentine (pii. avant (]u'il acceptât le trône de Bulgarie, l'assurait de l'appui de M. de Bismark qui lui promettait « do le soutenir, car cela était dans les intérêts do la ])olitique générale de l'Allemagne n.
Diverses ijob-mifiuos furent engag('es depuis sur la (piestion de la valeur à accorder à ces documents (V. Xourelle Rerue, 189i, arlicle de M'"« Adam. Archives diplomatiques, tome XXIV. page ÎJOO et tome XXV, p. 108).
Je la îlussio en liulg-arie (sepUîinljrc 1887i (juc les puissances paraissaient d'abord disposées à adopter, fut soudain repoussée sur l'initiative d'un refus prise par l'Italie, qui (1), sans doute, n'agissait pas contre le g-ré de ses alliés de Vienne et de lierlin. Sauf la France. l'Kurope entière se tournait contre la Russie.
Quelques jours plus lard, l'Italie et l'Autriche, sans reconnaître ouvertement le prince Ferdinand, permettaient à leurs agents diplomatiques d'entrer en rapport avec lui. Puis les élections du Sobranié (10 octobre 1888) manifestaient hautement l'accord du peuple bulgare (2) et de son
(i) Dans une séance à la Cliambre dos (l('pn1('s italionno du 4 niai 1894, M. (irispi dit : « Les Bulgares avaient (du jirinee P'erdinand de Saxe-Cobourg. les puissances n'avaient pas, disons les choses (dairement, le courage de le reconnaître et se retranchaient derrirre un article du traité de Berlin. On venait de décider l'envoi d'un conunissaire à Solia pour obliger le prince à partir et le peuple bulgare à se soumettre à l'Europe. Kh bien, je m'opposai à cela et mon opposition gagna l'adhi-sion de toutes les autres puissances, le commissaire ne fut pas envoyé cl le prince de Bulgarie, ipioiijue non reconnu, règne encore sur les populations qui l'avaient élu
Tandis que la Bussie faisait tout pour (jue son désir fût exaucé, nous faisions notre devoir pour (ju'elle n'oiiprimàt pas un peujde qui avait reconquis la liberté par sa pro{)re valeur
La lUissie d'accord avec les puissances voulait envoyer un commissaire à Sofia pour obliger le prince à s'éloigner de cette ville. La seule question qui s'agitât encore à ce sujet était celle de la nationaliti- du commissaire. La Russie voulait un Itusse, la Turquie un de ses sujets. Lord Salisbury acceptant l'envoi du commissaire se refusait à ce que celui-ci fiit Russe ou Turc et voulait qu'il appartint à une des autres puissances européennes, mais lidt'e de l'envoi d'un commissaire était accept('e même par l'Angleterre
Le dilemme que j'adressai aux puissances fut alors celui-ci: le commissaire que vous enverrez à Sofia n'y sera certainement pas accepté. (Jiie ferez-vous alors ? Ou le commissaire se retire en laissant les Bulgares libres de leurs délibérations, et dans ce cas l'Europe fait i)reuve d'impuissance, ou l'Europe veut imposer sa volonté à la Bulgarie et elle est obligée d'envoyer une armée, c'est-à-dire d'allumer la guerre...
Lord Salisbury le premier dit : Crispi a raison, on n'enverra jias lie commissaire, et toutes les puissances liront adhésion w. Ar^chives diplomatiques. 1894.
(â) Voir dépèches antérieures à cette élection, Arrhircf! clip., vol. XXIX, p. 302 à 332 (tirées du Livre bleu de juin 1888) el relatives à l'élection, Arch. dipL, vol. XXX, p. 22 à 117.
prince. La Russie était vaincue. M. de Giers tenta encore, l'année suivante, de rouvrir la question bulgare, mais il échoua devant Topposition de l' Autriche, de Itlalie et de r Angleterre. Ce fut le dernier effort de la politique russe.
La lîulg-arie avait triomphé de ses voisins du nord ; elle s'était débarrassée de hi tutelle qu'ils voulaientlui imposer. Cependant sa victoire n'était ])as encore complète. Les Russes avaient été ses libérateurs. La position g'éog'raphique des deux pays, la similitude de race et de relig-ion. tout tendait à les rapprocher, à faire de la Russie l'amie et la protectrice de la Bulgarie; pour (jue les Jiulgares pussent jouir en toute sécurité de leur succès, il leur fallait se rapprocher de la Russie et rétablir une entente cordiale entre les deux nations.
Il appartenait à ce petit peuple de se montrer ainsi dig-ne de l'absolue liberté politique que par sa sagesse et sa vaillance il avait conquise. Dans la lutte qui avait séparé Russes et Bulgares, les premiers avaient eu le tort de ne prévoir ni de ne comprendre le désir de liberté (|ui animait leurs protégés, d'avoir cru que les bienfaiteurs ont le droit d'exiger de la reconnaissance pour leurs bienfaits et d'avoir trop souvent parlé non en amis, mais en maîtres. Les seconds avaient trop oublié les services rendus et avaient fait preuve d'un peu d'ingratitude. Les uns comme les autres n'avaient qu'un moyen de réparer leurs torts, c'était de se réconcilier. Ainsi lirent-ils.
A la lin de l'année 1887, la Russie restait seule opposée à la reconnaissance officielle de l'union de la Rulgarie'et lie la Roumélie orientale, et à la reconnaissance du prince Ferdinand. Pour ne pas froisser le gouvernement russe par un acte qu'il eût considéré connue hostile, les autres puissances n'entretenaient avec le prince Ferdinand, par l'intermédiaire de leurs chargés. d'affaires à Sofia, (|ue des
LE DÉVELOPl'KMEXT DE LA NATION BULGARE 271
relations purement de fait. Mais, par la force des clioses, ces relations devaient se resserrer avec le temps et devenir j)eu à peu oflicielles.
La liulyarie était toujours soutenue pai* rAuti'iclie et I Angleterre. Elles ne voulaient pas violer les traités en reconnaissant le ])rince Ferdinand, avant qu'il eût obtenu I investiture de la Porte retenue par la Russie, mais elles aftirmaient ouvertement à chaque occasion leur désir de \oir la situation bulgare enfin régularisée. « Je crois, déclarait Lor'd Salisljury, })Ouvoir exprimer Tespoir que peu ;~i peu les principaux boimnes d'Etat de l'Europe en viendront à considérer que la meilleure chose à faire, c'est de laisser \n lîulgarie livrée à elle-même... Je crois qu'une pi)Iitique pareille réunira les sutirages de toutes les nations européennes. Elle conviendrai! l'Angleterre qui ne désire que la liberté et l'indépendance du peuple bulgare (1) ». L'Autriche, de son côté, donnait des preuves plus effectives de sa sympatiiie à la Bulgarie, qui entrait dans sa clientèle. Le gouvernement austro-hongrois admettait à la cote oflicielle des bourses de Vienne et de Pesth l'emprunt bulgare, ce qui était déjà une reconnaissance tacite du gouvernement du prince Ferdinand, et il manifestait ses regrets de l'obstination de la Porte à ne pas le reconnaître (2).
Pendant ce temps, le gouvernement bulgare ne restait
(1) Discours de Lord Salisbiiry le 8 août 1888 au banquet du Lord Maire.
(2) Discours de M. Fulk, rapporteur de la commission des atTaires élrangcres. à la deléualiitn hongroise le 11 Juin 1890.
(I Nous api)rcnons avec une vive satisi'action que cette l'ois encore le Ministre a déclaré que la solution de la ([uestion de la rccoimaissancc du prince de IJulgarie était désirable.
Mais nous savons que dans cette question, quand mcmc nous voudrions faire une démarche isolée, c'est seulement le deuxième pas qui peut nous incomber. Le premier pas ne peut être fait ([ue par la Sublime Porte. La Tunpiie étant une puissance absolument souveraine* nous n'avons point le droit d'exercer une pression sur ses décisions. Mais, en raison des relations cordiales qui existent entre nous et la
272 DEUXIÈME l'AUTlE. CHAPITRE II
pas iriat'lif. Sûr de la bienvcillann^ do rAllemag^ne, de l'Autriclie el de l'Angleterre, délivré des plus g-raves parmi les soucis qui avaieul un moment suspendu toute vie dans le pays, le prince Ferdinand travaillait à établir et à régulariser son pouvoir. Ses ministres laidèrent efficacement à affermir sa puissance; ils recoururent trop souvent, il est vrai, à des mesures dune telle violence quelles eussent soulevé contre eux l'opinion publique dans tout pays plus civilisé, mais ils étaient d'une race dont le sang restait un peu barbare et dont l'énergie s'accompag-nait facilement de cruauté; ils employaient contre leurs adversaires les moyens que ceux-ci eussent voulu employer contre euxmêmes. Le premier ministre du [irince Alexandre. M. Stamboulod", arriva par l'oppression et par la tyrannie à obtenir l'unité. Il mata ses compatriotes indisciplinés par une règle sévère, il leur imposa un gouvernement régulier qui fonctionna à peu près normalement, quoiqu'il fût souvent peu soucieux du droitdesgens (1). Sous ce régime, l'ordre se rétablit, le commerce et l'industrie se développèrent, l'armée fut réorganisée et, si cruels, si odieux qu'ils aient
Sul)Iiine Porte, il serait peut-r-tre j)ossil)le de présenter des oliservations amicales, atîu de porter celte question en avant ».
Ces paroles eurent rajjprcdiation du comte Ivaluolcy qui ajoute que « s'il ne prend pas l'initiative d'im projet aux puissances de la reconnaissance du prince de liulirarie. c'est dans la crainte d'un échec. La situation est lionne, qu'on laisse faire au temps )■>.
(1) Cf. entre autres faits, l'expulsion du journaliste français Ctiadourne. qui avait d('noncé à l'iùu'ope diverses cruautés de Staml)ouIoff (voir le Journal officiel du ^9 décembre 1891. The Economiste 19 d('cend)re 1891. France and Dalfjaria. Vax vertu des capitulations (pii ri'gissent nos nationaux dans la Hulgarie. toujours vassale de l'Empire ottoman. les étrangers ne relèvent que de leur consul. Cette expulsion ('tait donc illégale. Sur le refus du gouvernement bulgare de donner satisfaction à la France, le consul de France quitta Sofia et les relations diplomatiques furent rompues M/'cA.f/?yj/., tome XLl, p. 23à86). Citons aussi ime agression injustifiée de la lîulgarie vis-à-vis de la Tunpiie en 1888. La Bulgarie s'empara de force du matériel d'un chemin de fer qui appartenait à la Turquie.
lp: développement de la nation bulgare :273
parfois été, les lionnnes qui gouvernèrent alors la Bulgarie furent utiles à leur pays (1).
Mais M. Stanihoulotf avait amoncelé contre lui bien des haines et des désirs de vengeance : sa cruauté avait fait oublier (ju"il était un des auteurs principaux de la liberté de son pays. 11 était de plus Tennenii déclaré delà Russie. C'est en s'appuyant sur TAutriciie et sur rAIleniagne qu'il avait consolidé le trône ébranlé du prince Ferdinand; c'est en luttant contre la Russie qu'il avait établi sa propre puissance ; c'est aussi sa haine contre la Russie (jui fut la cause principale de sa chute.
Les Bulg-ares et le prince Ferdinand lui-même désiraient rétablir des relations d'amitié avec la Russie. De la part du prince Ferdinand c'était une politique iiabile. Il se séparait ainsi de M. StambouloiF et, en cessant de faire cause commune avec cet artisan dévoué mais peu scrupuleux de sa puissance, il évitait l'impopularité qui le menaçait. Il consolidait aussi sa situation extérieure; reconnu tacitement par toutes les puissances, sauf la Russie, il n'avait plus besoin de les courtiser pour obtenir leur concours; ce qui lui importait, c'était de gagner les bonnes grâces du seul ennemi (jui lui restât, du seul qui s'opposât encore à la conlirmation par la Porte de son élection.
Les Bulgares de leur côté étaient revenus à des sentiments plus é(juitables envers la Russie, l'irritation causée par la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre elle était tombée ; ils avaient oublié leurs griefs pour se souvenir de ses bienfaits. « Oii sont, disait l'exarque de Bulgarie, en visitant le village où mourut Nicolas KiréeiF, où sont
(1) V. sur la Ihilgarie depuis l'avt'-neiueat du prince i'>rdinand : Drandar, Les événements politiques en Bulr/arie. Salurday lieview. 1887 : Bulf/aria and Ferdinand of Sa.re-Cobourg. vol. LXIV, pages 39, 68 et 3i2. Die Nation, 26 oct. 1889, Moskovitische Politik auf der Balkan. Stallst, 11 janvier IS90, Russia and Bulgaria. Revue diplomatique, 27 aoiit 1892 : La Bulgarie et la presse française. The Economist des 23 avril et l""'' octobre 1892. Mémorial diplomatique des 8 octobre et 19 novembre 1892 et du 11 mars 1893.
274 DEUXIÈME PARTI i:. — CHAPITRE II
les Circassiens et les Turcs de qui nous avons eu a endurer tant de violences et d"outrages? Turcs, Pachas et Zaptielis ne nous troubleront plus. 11 ne nous faut pas oublier (jui nous a fait don de la liberté. C'est la Russie qui nous a faits libres. Et que n"a pas sacrifié la Russie pour nous donner cette liberté ! Combien de pères et de mères (jui pleurent leurs fils morts? Comment consolerons-nous ces inconsolables, dont les fils sont morts pour Tamour de nous , pour nous donner la liberté? Nous ne pouvons oublier ceux-là, dont le sang a coulé pour notre liberté (1) ». Après les avoir quelque temps oubliés, la Bulgarie se ressouvenait; la mémoire lui revenait du temps où, écrasée par la domination turque, elle n'attendait la iin de ses maux que de la Russie; puis des combats (jue ses libérateurs avaient eu à soutenir et des cent mille Russes restés sur les champs de bataille de Bulgarie et de Turquie. C'est pourquoi lorsqu'en 1894, le prince Ferdinand abandonna M.JStambouloff, les Bulgares accueillirent avec joie sa chute, comme un commencement de leur réconciliation avec la Russie.
« En ce qui concerne la Bulgarie, remarquait le 14 septembre 1894. le comte Kalnoky, dans un discours à la délégation, nous devons malheureusement regretter qu'il y ait eu changement à la présidence du conseil des ministres (2) ». Les successeurs de M. Slambouloff faisaient en effet tous leurs efforts pour calmer la colère du Tsar et pour remplacer à Sofia l'infiuence autriciiienne par linlluence russe. L'empereur Alexandre 111 avait été trop profondément ulcéré de l'attitude passée des Bulgares à son endroit pour accueillir leurs avances ; mais il mourut
(1) J. Cotton Mincliin, The groirth of freedom in the Balkan Peninsula, Londres, i886.
(2) Archives diplomatiques, 189 i. Chronique politique. La presse viennoise de même manifeste de vives inquiétudes. V. le Temps de septembre 1894, et Revue bleue, 9 juin 1894, Choses (l'Orient, Les coups d'Etat serbe et bulgare.
et son successeur se montra plus disposé à écouter avec bienveillance leurs protestations damitié.
Lorsque la nouvelle de la niort de l'Empereur Alexandre III parvint en Bulgarie, le peuple et le gouvernement manifestèrent publiquement leur douleur de la mort du libérateur de leur pays (1) et ils envoyèrent en Russie une députation que le nouA'eau Tsar accueillit favorablement (2). Encoui'agé par ce premier succès, le gouvernement bulgare tenta plus sérieusement de renouer des relations amicales avec la Russie sans pourtant rien sacrifier de cette indépendance que la Bulgarie avait eu tant de peine à conquérir (3).
Il était de l'intérêt de la Russie de répondre à ces
(1) Une députation bulgare partait aussitôt porter une couronne d'or sur la tombe de l'Empereur. Le prince royal ordonnait des services solennels pour le repos de l'âme de l'Empereur dans toutes les églises de Bulgarie. M. Stoïlow, [(résident du conseil des ministres, se faisait l'interprète des sentiments de ses compatriotes (Séance du Sobranié du 2 novembre 1894) en envoyant des protestations de dévouement au nouvel Empereur.
(2) V. discours du trône au Sobranié du 19 octobre 4895.
(3) Le 5 novembre 189i, dans son discours programme, M. Stoïlow, premier ministre de lîulgarie, l'appelle aux déjtutés bulgares que, « depuis la mission Kaulbars. les relations diplomatiques avec la Russie sont restées interrompues. Le prince Ferdinand, ajoute-t-il, a trouvé la situation telle qu'elle existe aujourd'hui et jamais n'a rien fait pour l'aggraver. Il déplore plus que tout autre la brouille entre les deux peuples unis par des liens de parenté, de tradition et de religion » (( La conséquence que j'ai à tirer de ces paroles et de ces
pensées, conclut M. Stoïlow, est celle-ci : Comme gouvernement, nous avons pour devoir d'agir et de faire tout ce qui dépend de nous afin de rétablir des relations normales entre la Bulgarie et la Russie (applaudissements prolongés). Et nous sommes les premiers avec vous. Messieurs les députés, qui sentons notre dette de reconnaissance envers la grande nation russe (cris retentissants, applaudissements), envers son puissant gouvernement, nous sommes les premiers (pii saluerons avec joie le jour, où du haut de cette tribune, nous pourrons vous annoncer que nous avons [lu établir des relations qui répondent aux besoins de la Bulgarie. Mais la Russie conscntira-t-elle ? Le peuple bulgare ne fait pas sa soumission sans conditions.
Notre première condition, celle que je considère comme essentielle dans notre politique, c'est le maintien de notre indépendance sous le rapport territorial et moral. «
276 DHUXIKME PAHTIK. CHAPITRE II
avances. Elle ne pouvait espérer rétablir par la force son ancienne suprématie en Bulgarie, elle avait tout avantage à entretenir des rapports de bon voisinage avec le peuple bulgare, elle reconquérait ainsi une partie de son ancienne influence sur les peuples slaves des Balkans et elle faisait échec à linlluence autrichienne. Puis(jue les Bulgares ne voulaient pas être ses sujets, il valait mieux en faire des auxiliaires de sa politique que de les traiter en ennemis.
Une concession du prince Ferdinand acheva de sceller le rapprochement. Le Tsar, chef spirituel des slaves orthodoxes, voyait avec déplaisir un prince catholique sur le trône de Bulgarie. Il lit de labjuration du (ils du prince Ferdinand, le prince Boris, la condition d'une complète réconciliation. Le prince royal consentit à donner satisfaction au Tsar et son fds entra dans léglise orthodoxe (1).
« Nous avons déclaré maintes fois, écrivait à cette
<( occasion le Messager du gouvernement, que nous n"atten- « dions que le moment où les Bulgares sentiraient la néces- « site d'un retour cà une voie meilleure pour vouer le passé « à l'oubli et procéder au rétablissement de nos rapports « avec la principauté, sur la base d'une confiance réciproque « et en dehors de toutes visées égoïstes.
<( Le premier pas dans cette direction vient d'être fait, le « prince Ferdinand, par une lettre adressée à Sa Majesté (( l'Empereur, a sollicité l'envoi à Sofia d'un représentant « spécial de la Russie pour assister à la cérémonie de la ré-
(1) Discours du prince Ferdinand au Sohranié le -4 février : « Messieurs les députés, grâce à la haute bienveillance de S. M. 1. le Sultan, la situation indéterminée de la Bulgarie au point de vue du droit international est sur le point d'être réglée. Cette heureuse issue de la crise internationale dans lacpielle notre ICtal se trouvait depuis de longues années n'est pas moins due à la bienveillance spéciale dont S. M. I. Nicolas II est animée envers la Bulgarie. Grâce à ces sentiments si précieux pour nous, l'empereur de Bussie a honoré la maison princiére de Bulgarie en acceptant d'être devant les saints autels le parrain de notre fils bien-aimé, l'héritier de la Bulgarie et a bien voulu renouer les relations politiques interrompues entre la Bussie et la Bulgarie. »
LE DÉVELOPPEMKNT DE LA NxVTIOX BULGARE 277
« ception de sou fils, le prince Boris, dans le giron de
« l'ég-lise orthodoxe Ce fait a produit dans la Russie
« entière l'impression d'une vive satisfaction.
(( L'Einpereur, sinspirant de ses sentiments magnanimes « et de sa bienveillance sincère pour le peuple bulgare, a « accédé à la demande du prince Ferdinand en déléguant à (( Sofia le Général Major de sa suite pour assister en son (( nom à la cérémonie dans laquelle le jeune prince Boris « recevra le sacrement de la sainte onction. »
Depuis ce jour, le prince Ferdinand a été admis au couronnement du Tsar, il a été reconnu par la Porte et par toutes les grandes puissances de l'Europe ; la réconciliation entre la Russie et la Bulgarie est aujourd'hui complète. En vingt ans, la Bulgarie a conquis deux fois son indépendance, elle ne se reconnaît plus vassale de la Turquie (1), (die entrelient avec la Russie des rapports, non plus de vassal à suzerain, mais de protégé à protecteur, elle a acquis une situation égale à celles des autres petits États de la péninsule des Balkans.
(i) Cf. Senlupt'ry, L'Europe politique, 1895. Bulgarie. La Bulgarie n'a pas [layé une seule fois son tribut à la Turquie et ne veut pas participer à la dette ollouiane.