‹ La question d'Orient depuis le traité de BerlinChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LA TURQUIE d' EUROPE

(questions grecque et macédonienne).

§ I. — La Macédoine et les compétitions des petits États des Balkans. — § H. — Les alfaires grecques de 1883. — § 111. — Conséipiences pour riiellënisme des affaires grecrpies de 1883. — L'état de la Macédoine. — § IV. — La question Cretoise. - | V. — Le conflit gréco-turc de 1897. — § VI. - Toujoui's la question Cretoise.

Les provinces de la Turquie dEurope que le traité de Berlin avait laissées sous Tautorité directe du Sultan lui sont depuis restées fidèles. Unies dans la révolte, elles auraient souvent pu secouer le joug- ottoman ; il ne paraît pas qu'elles aient jamais eu même le dessein de tenter une action commune. « Les habitants de la partie occidentale de la péninsule balkanique, écrivait un historien bvzantin du xiii« siècle, sont tels qu'ils se livrent facilement à tout maître parce qu'ils ne désirent pas exposer au danger leur vie et leurs biens (1). » Ils ont depuis gardé cette prudence que leur avaient cnseig-née leurs malheurs.

La domination ottomane pèse moins lourdement sur eux, d'ailleurs, qu'elle n'a pesé sur les Grecs, les Serbes etlesBulg-ares. La Porte, avertie par la succession des révoltes, a un peu amélioré leur sort : elle a respecté leurs autonomies; évèques g-recs ou bulg-ares, métropolites serbes, consuls européens protègent dans une certaine mesure leurs administrés. Les chrétiens de la Turquie d'Europe souffrent moins de la misère que les autres sujets

(1) Georges Acropolite (1257). Cf. OfeicotV : La Macédoine au point de vue ethnographique, historique et philologique.

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(lu Sultan, leur pays est fertile, ils reçoivent des secours des petits peuples voisins qui veulent s'annexer leur pays ; avec plus de ressources que les Turcs, ils n'ont pas à supporter plus d'impôts ; ils sont exemptés du service militaire, et ces avantages leur ont jusqu'à présent fait supporter la domination ottomane. i

La propagande même des petits États des Balkans ^. servi la Turquie. Les clirétiens de Macédoine se sont divisés en Hellènes, Bulgares, Serbes, Roumains, qui tous aspirent à leur indépendance, mais qui tous, jusqu'à aujourd'hui tout au moins, aiment encore mieux supporter l'oppression, l'incurie, les vices du régime turc, que de tomber entre les mains des (Irecs, Serbes ou Bulgares qui auraient vite fait de supprimer les distinctions de nationalités (jue l'indolence du Turc a laissé subsister.

Mais ces mômes ambitions qui, jusqu'à un certain point, assurent la domination de la Turquie sur la Macédoine, exposent d'autre part l'Empire ottoman à un grave danger. Il est sans cesse menacé dans sa sécurité par les voisins qui l'entourent, qui convoitent ses dernières provinces en Europe et toujours complotent pour les lui enlever. Jeunes, ils sont ambitieux « il leur faut bien agir puisqu'ils existent » et la possession de la Macédoine est le but principal de leurs efforts.

Marins et commerçants, les Grecs, s'ils s'emparaient de la Macédoine, deviendraient aussi agriculteurs, et dans ses plaines fertiles ils trouveraient les richesses du sol qui leur manquent aujourd'hui. Ils déplorent leur petit nombre, qui, malgré toute leur industrie, ne leur permet pas de faire de leur pays une nation puissante : s'ils s'incorporaient la Macédoine, ils grandiraient en force en même temps qu'en nombre, et n'auraient plus à craindre pour l'hellénisme le développement des États slaves leurs concurrents.

Ce que les Serbes et les Bulgares voient dans la Macédoine, c'est d'abord leur prépondérance politique assurée .

dans la péninsule des Balkans ; cest peut-être même la création, sous leur hég-émonie. d'une confédération slave du sud ; c'est aussi le débouché maritime nécessaire à leur commerce. S ils parvenaient à la mer, ils s afi'rancliiraient de la tutelle économique de l'Autriche et de lAllemag-ne ; plus forts, ils pourraient aussi se soustraire à la tutelle politi(jue de la Russie.

Leur ami)ition cause à la Turquie de sérieux embarras tantôt intérieurs, tantôt extérieurs, selon qu'ils agitent la Macédoine et cherchent à y fomenter des insurrections, ou (ju'ils tentent de la conquérir par la force des armes. Chacun d'eux a, depuis le traité de Bei'lin, mis en (euvre l'un ou l'autre de ces deux moyens pour faire triompher ses droits, ou plutôt ses prétentions.

Grecs, Bulgai'es et Serbes sont ég-alement convaincus que leurs revendications reposent sur des droits incontestables. Tous s'appuient sur les mêmes arg-uments et invo- (juent pour démontrer la justice de leur cause l'histoire et l'ethnographie.

Il convient de ne pas tenir compte de leur prétention d'appuyer leurs droits sur des raisons historiques. La Macédoine a appartenu tour à tour à trop de maîtres, pour qu'y avoir autrefois rég-né soit un titre à y rég-ner aujourd'hui. Depuis le jour où Philippe réunit sous son sceptre la Macédoine et la Grèce et fonda l'Empire macédonien, jusqu'à celui où elle tomba définitivement entre les mains des Turcs, la Macédoine devint successivement romaine, grecque, serbe et bulgare. Elle fut sujette de l'Empire byzantin (1), puis, un moment soumise à une dynastie macédonienne elle fit, à la fin du x" siècle, partie de l'Empire bulgare (2). Reconquise par les Grecs, elle fut

(1) Sous Basile le Macédonien, Nicëphore Phoras, Jean Tzimiscès, Basile II (jui luttent contre les Slaves et les Bultrares. V. Bik('las, A^icép/iore Phoras.

{"1) Sous leur roi Samuel (le9<)3 à tOlS. V. OfeicolT, fM Macédoine au point de vue ethnographique, historique et philologique ,

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ensuite incorporée à l'Empire de Gonstantinople, retomba entre les mains des Bulgares de il 96 à 1241, et revint aux Grecs pour tomber au xiv*' siècle sous la domination des Serbes (1) qui la conservèrent jusqu'à la mort de leur empereur Dousclian en 13o8: en proie de ce jour aux attaques de la Turquie, elle était, à la fin du xiv'' siècle, définitivement réunie à l'Empire ottoman. Ce passé ne donne en réalité de droits sérieux sur la Macédoine à aucun des peuples qui en revendiquent la possession. La France pourrait, tout aussi bien que la Serbie ou la Bulgarie, se réclamer de ce qu'un de ses chevaliers y a régné (2), ses prétentions seraient à peine plus exagérées; si la possession donnait d'ailleurs quelques droits sur un pavs, ce serait aux Turcs plus (ju'aux Grecs ou aux Bulgares à invoquer ces droits.

Les Macédoniens sont-ils de race serbe, bulgare, roumaine ou turque? Question importante que les compétiteurs n'eurent garde d'oublier. Pour le géograpiie désintéressé, elle est presque insoluble. Il est bien des portions du sol macédonien où l'une ou l'autre race prédomine : les Hellènes sont en majorité dans la province de Salonique, les Serbes dans la province de Kossovo, les Bulgares dans la haute Macédoine sur les versants orientaux du mont Rhodope ; mais nulle part les populations encore mélangées de Koutzo-Valaques ou Roumains, d'Albanais musulmans et chrétiens, de Turcs et de Juifs, ne sont assez nettement séparées les unes des autres, ni n'ofTrent des caractères ethniques assez fortement tranchés, pour qu'il soit possible de déterminer avec certitude la race à laquelle les individus qui les composent appartiennent.

(1) Sons Dousclian, couronne en 13-(0 empereur des Grecs, des Serbes, des Bulgares et des Albanais dans sa capitale Uskub au centre de la Macédoine. V. Gopscvics, Macédonien und ait Serhien.

(2) Après la conquête de l'Empire par les croises français en 1204, la Macédoine fut attribuée à leur cbef le marquis de Montferrat couronné roi de Salonique.

On ne peut évaluer exactement le nombre des Serbes, des Bulgares et des Roumains qui peuplent la Macédoine. Les statistiques sont contradictoires ; elles ne sont d'ailleurs pas impartiales ; leurs auteurs sont presque tous serbes, grecs ou roumains et travaillent plus pour leur pays que pour la vérité. Pas un de ces petits peuples ne se contenterait des districts oiî sa race est en majorité ; cbacun entend démontrer ses droits sur le pays tout entier et c'est ainsi que, selon la nationalité de leurs auteurs, les cliiffres des documents varient assez pour que les Grecs soient évalués de 705.000 à 50.000; les Bulgares de 1.200.000 à 120.000; les Turcs de 1.300.000 à 350.000; les Valaques de 1.200.000 à 24.000. Enlin, tandis que certaines statistiques portent à 2.880.000 le nombre des Serbes en Macédoine et en Vieille Serbie, d'autres ne mentionnent même pas leur existence (1).

(i) M. Synvet, professeur au Ivceo de Galata, compte en Macédoine: oOO.ÛOO Musulmans et G50.000 Chrétiens, dont 424.000 (irecs, 176.000 Bulgares et 50.000 Gréco-Bulgares ou (irecs qui ont adopté la langue bulgare. Après le traité de San-Stet'ano, les syllogues grecs de Constantinople dressèrent un mémorandum qui évaluait la jtopulation delà Macédoine à 1.330.000 habitants dont : 349.000 Musulmans. 438.000 (irecs, 70.000 Gréco-Valaques, 197.000 Bulgarophones, 140.000 Bulgares, 100.000 sujets de races diverses et 3.5.000 étrangers. La Macédoine, d'après d'autres renseignements compterait 1.531.000 âmes qui se répartiraient comme il suit : 410.000 Bulgares chrétiens. 46.000 Bulgares musulmans ou Pomaks, 350.000 Albanais (Skipetars). 280.000 Turcs, 145.000 (irecs, 120.000 Serbes, 95.000 Zinzars ou Koutzo-Valaques et 40.000 .Tuifs espagnols; le reste se composerait de Tziganes, 15,000, et d'autres éléments étrangers. IVaprès d'autres travaux, le totail serait idus élevé : il atteindrait 2.100.000 âmes; mais les proportions ne seraient guère changées, du moins au profit des (îrecs qui seraient 220.000 contre 1.060.000 Slaves (Serbes et Bulgares) et 600.000 Musulmans. M. Saripolos, professeur à l'Université d'Athènes, estime qu'il y a en Macédoine : 500.000 (irecs. 120.000 Slaves. 100.000 Turcs, 40.000 .fuifs. M. II. Houssaye porte lenomltre des Grecs à 600.000. Une statistique dressée par le gouvernement rouméliote (Voir Laveleye, La Péninsule (les Balkans) compte 1.251.385 Slaves, 453.000 Musulmans, 57.480 Grecs. M. Bianconi.Zo Turquie d' Europe, com^iQ dans toute la Turquie d'Europe. 1.410. 000 Musulmans, 3.700.000 Grecs. 3.100.000 Bulgares, .370.000 Albanais, 10.000 Valaques (tenant à conserver leur nationalit('). Le géographe allemand Bisser estime à.

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On peut cependant affirmer que la Macédoine, liormis quelques parties où les Grecs et les Koutzo-Valaques sont en majorité, est surtout peuplée de Slaves.

On s'accorde en général à les considérer comme Bulgares (1). La question a d'ailleurs peu d'importance, car tous sont prêts à se dire, selon les moments et les influences auxquelles ils sont soumis. Bulgares, Serbes, Roumains, Hellènes et même Macédoniens (2).

Les revendications et la lutte d'influence des petits Etats des Balkans en Macédoine n'ont pris naissance qu'à une date relativement récente. Pendant longtemps les populations de la Macédoine restèrent unies, chrétiens en présence des musulmans; et qui leur eût alors demandé, à quelle nationalité ils croyaient appartenir eût reçu pour réponse qu'ils étaient Hellènes. C'est que, même avant la guerre de l'indépendance hellénique la nation grecque

4.12-4.288 le nombre des Bulgares de Macédoine. La Macédoine serait en outre peuplée de 360.026 Musulmans, 422.357 Serbes, 59.833 Grecs. Le nombre des Musulmans de Macédoine, d'après M. Stein, serait de 795.000, celui des Serbes, d'après (iopsevics, est de 2.880.420. La statistique de Nënitsescu mentionne 1.400.000 Albanais, 1.300.000 Turcs, 1.200.000 Roumains. 700.000 Bulgares, 170.000 (irecs, 175.000 Serbes, 165.000 Juifs. 190.000 babitants divers; total 5.300.000; enfin les lioumains sont évalués à 1.200.000 par Bolintineanu et 24.000 parPétersmann.

(1) Ci", Oféicoir, La Macédoine (auienv l)ulgare) ; Téplolï, J/rt/e>/aMa; pour la statistique, de la Bulgarie, de la Thraceet de la Macédoine (russe 1877). Voir dans le même sensLejean, Ethnographie de la Turquie d'Europe: Ghroutclietî, Recueil statistique: Uittidi, Le monde Slave; Heuscbling, L'Empire de Turquie; Ubicini, L'Empire Ottoman; Ami Boue, La Turquie d'Europe; Laveleye. La Péninsule des Balkans; Iretchek. Histoire des Bulgares: Vercovitcb, Chansons nationales des Bulgares Macédoniens. Belgrade, 1860 (l'auteur est serbe); Mackenzie et Arbey, 1860, Voyage dans les provinces slaves de la Turquie d'Europe; Grégorovitcb. 1840. Voijage dans la Turquie d'Europe (russe)... etc..

Les cartes de Kiepert, Lejean, Hittich sont également en ce sens.

(2) La race grecque en réalité se différencie peu des races slaves de la Macédoine ; du viiie au \ie siècle elle a été assez mélangée de Slaves, d'habitants de l'Asie-Mineure et d'Albanais pour perdre beaucoup de ses caractères ethniques primordiaux. VoirFallmerayer, Geschichteder Halbinsel Morea.

existait un peu, tandis que rien ne groupait les Serbes ni les Bulgares. Les Turcs, après avoir conquis la Macédoine, avaient laissé à leurs sujets leur ancienne religion, mais ils avaient supprimé les patriarcliats grec, serbe, bulgare et macédonien (jui se partag'eaient la direction des pays rég-is autrefois par l'église gréco-romaine de Byzance, et ils avaient concentré toute la puissance ecclésiastique entre les mains du patriarcbe grec de Constantinople. Seule, la nalio.n grecque a\ait conservé ainsi une certaine individualité. Les attributions des évècjues grecs n'étaient pas exclusivement religieuses; ils surveillaient lexécution des testaments, ils fondaient des écoles et administraient les liôpitaux. Ils avaient de la sorte sur lespopulations une haute inlluence, quils mettaient au service de leur patrie future. Les termes de clirétien orthodoxe et d'Hellène étaient dans toute la péninsule devenus synonymes. C'est chezles sujets <lu Sultan de race grecque. (|ue na(juirent lespremiers désirs d'indépendance. Ils étaient les plus civilisés, les plus hardis, ils dominaient les autres chrétiens de leur volonté et de leur intelligence. Ils avaient conservé la mémoire de leur ancienne puissance, alors que les Slaves macédoniens avaient perdu presque tout souvenir dupasse et, tandis que ceux-ci aspiraient à peine à la liberté, ils rêvaient déjà de reconstituer l'Empire de Byzance. Pendant longtemps, tous les chrétiens (jui en Turquie d'Europe pensèrent, parlèrent, agirent, furent grecs : la masse docile les suivit (1). Pour

(1) Lo poète Rigas en 1797 appelait ainsi les chrëliens de Turquie au combat :

Frères chrétiens de la Save et du Danulie, Allons tuer les loups (jui nous oppriment Et qui osent tyranniser les Hellènes.

Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains,

E[)irotes et insulaires, d'un même ëlan

Tirez le sal)re pour la liberté

L'IIdlade x^ous appelle et vous tend les bras. Cf. Victor Bérard, La Macédoine ; Engelhardl, La Turquie et la Tu ne i mat.

LA TURQUIE D'EUnOPK. — oUESTloN MACÉDONIENNE 285

I tous ceux qui sf révoltèrent contre le Sultan, riiellénisnie I fut un drapeau. « La nation greccfue, disait Gapo d'Istria se compose des hommes qui, depuis la conquête de Constantinople, n"ont pas cessé de professer la relij^ion orthodoxe et de parler la langue de leurs pères, et qui sont demeurés sous la juridiction spirituelle ou temportdle de leur ég-lise, n'importe le pays qu'ils hahitenten Turquie (1) ». Si la fortune eut alors servi les Grecs, ils eussent pu peut-être réaliser leur « (irande Idée » et reconstituer le royaume de Bvzance. Quelques années après il était déjà trop tard; un parti nouveau se constituait en Macédoine.

La Russie avait compris quel immense avantage elle retirerait d'une union de tous les Slaves groupés sous sa tutelle et elle s'efïor(;ait de réveiller le sentiment de la nationalité chez les Slaves des Balkans. Elle fut aidée dans son œuvre par la Porte qui craignait les progrès de l'hellénisme et qui saisissait avec empressement tous les moyens de le comhattre. Pendant trente ans le parti slave fit de rapides progrès en Macédoine. Le traité de Berlin et la création d'une Bulgarie qui devait désormais attirer à elle tous les Bulgares exilés de l'autre côté des Balkans assurèrent son triomphe.

Les Grecs ne perdirent pourtant pas courage et tentèrent un effort héroïque pour regagner une partie du terrain qu'ils avaient perdu. Ils comprirent que dorénavant ils élèveraient en vain des revendications sur la partie nord de la Macédoine, mais le sud et le centre n'étaient pas entièrement soustraits à leur influence. Ils continuèrent à affirmer leurs droits sur toute la Macédoine (2),

(i) I.'Assenihlce de Trezènos, dans ses proclamations, anii-niiiil de iTirme que : « Tous les habitants de l'iilaipire liu-c qui croient en Jesus- Ctirisl sont compris dans la nouvelle nationalité grecipio. »

(2) Mémorandum des Syllogues grecs de Constatitinople . Livre bleu, Tuniuie, no 31, 1878. pièce 14.

Voir aussi la statistique annexée au mémorandum.

Les Grecs soutiennent dans cette pièce que le pays macédonien est peuplé surtout d'Hellènes « que, du Ténare au Bosptiorc. on compte

mais ils concentrèrent spécialement leur action sur les territoires qui s'étendent entre Saloni(|ue et Janina.

Ils lutlrrent vaillamment. De riches particuliers hellènes dépensèrent des sonnnes considéra])les jtour la construction et l'entretien décoles macédoniennes, où seraient défendus les droits de l'hellénisme. De 1877 à 1885, le nomhre de ces écoles tripla et elles comptèrent jusqu'à 19.000 élèves (1). Mais, quelque sérieux que fussent ces efforts, les Grecs n'en retirèrent pas les résultats qu'ils avaient attendus. Les Alhanais, soutenus par l'Autriche, inquiète de tout développement territorial de la Grèce du côté de Salonique, et surtout les Bulgares, soutenus par la Russie leur protectrice (2), traversèrent leur action, et au moment de la révolte de Roumélie de 188"), l'iniluence grecque n'était plus prédominante que dans (juelques îles de l'Archipel et la Crète. La majeure partie de la Macédoine et surtout les campagnes lui échappaient.

Les fautes des Grecs avaient secondé les efforts liulgares. Alors qu'ils étaient les plus forts, avant la constitution en Macédoine dune église bulgare, les Grecs avaient

plus (lo 4.000.000 do Grecs, que le nom mr'ine du pays Roumélie, Roumili, pays des Hellènes, qui lui a été donné par les Turcs, lors de la conquête, est une preuve de leur prépondérance, n

(1) Bérard, La Turquie et l'Hellénisme contemporain.

(2) Les Grecs distinguent l'Epire de l'Albanie et revendiquent Janina comme grecque (mémoire des plénipolenliaires hellènes du 5 novembre 1879. Livre rouge de 1880. /'Vo/j^/ère ^u/'co-y /"ecT/f/e. page 80.) Les Epirotes n'admirent pas ces prétentions ; ils protestèrent et se déclarèrent de race albanaise : « Il est absurde de dire les habitants de Janina grecs. Les parties de plaine de l'Albanie tomberaient d'ailleurs ainsi aux mains des Grecs, et les Albanais des contr('es montagneuses (pii vivent uniquement do leurs moutons (pTils mènent en hiver dans ces plaines se trouveraient dé]»o.ssédés, aussi les habitants de l'Albanie ne laisseront jamais ces territoires aux mains dos Grecs. » Mémoire de Mehmed Ali Vrionc au comte Andrassy. Livre /'««//e de 1880. Rectification des frontières grec</ues, pièce 75, page 53. V. également Protestation des déj^ulés albanais contre toute cession de territuires à la Grèce. Livre rouge de 1880, pi''ce 45. page 29 et pièce 54, page 37, « pour em[»ècher ce morcellement de leur pays, ils ne reculeraient pas devant les moyens que leur dicterait le iléses[)oir. »

LA TURQUIE d'eUHOPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 287

abusé de leur puissance. Les évêques révoltaient par leur avidité les populations qui leur étaient soumises; ils exploitaient leurs diocèses connue des biens de rapport, et réduisaient les membres du bas clergé, au rôle de collecteurs d'impôts, ils acceptaient indifféremment connue prêtres. Slaves ou (Irecs. ignorants ou lettrés, pourvu (juils fussent assez riches pour acheter une place, et ils les conservaient tant qu'ils remplissaient fidèlement leurs coffres (1). Ils faisaient ainsi peser indirectement sur leurs ouailles une seconde servitude aussi intolérable que la servitude turque: ils tondaient plus qu'ils ne gardaient leur troupeau. Le troupeau fniit par s'en plaindre : « Qui voudrait défendre la tyrannie turque et le frac des Fanariotes

(t) Cf. Albert Duinont, Le Balkan et l'Adriatique, 1873. « ICn trois siècles les évèqucs grecs des |)rovinces slaves n'ont rien fait [lour leurs tidcles; ils n'ont fondé ni écoles, ni séminaires; le bas clergé même est rest(" dans une ignorance qui lui permet à peine do comprendre les oflices ([u'il lit. Le grec a un si comi)let mé[)ris pour le Bulgare, pour le Bosniacpie ou l'ancien Serbe, qu'il n'a jamais songé «lue ces populations sortiraient un jour de leur torpeur. »

Un consul anglais de Salonique déclare « (jue les prêtres grecs chrétiens se rendent coupal)lcs envers leurs fidèles d'actes d'oppression et de cupidité qui, s'ils étaient commis par les Turcs, soulèveraient une révolte générale ». Saint-Marc-Girardin. La Syrie enWM, condition des chrétiens, dit : « L"ensemble des taxes prélevées par le clergé dépasse le chiffre des impôts réguliers que perçoit l'administration ottomane. V. Archives diplomatic/ues, 1801, tome I. page 158, Rapport du grand vizir Méliémot Kupruli : « Votre Majesté Inqjôriale a daigné me confier la mission de faire une enquête sur les plaintes formulées au nom des jtopulations chrétiennes de Roumélie. i'armi les abus que j'ai constatés, je crois de mon devoir d'en signaler un qui demande une répression prompte et cllicace, je veux parler de la conduite peu édifiante du haut clergé grec en Roumélie... Tout en rendant justice à la respectabilité des membres qui composent ce corps, je ne puis m'em[)êcher d'avancer qu'il y en a qui mi'connaissent la nature de leur mission religieuse et se livrent à des al)us indignes de tout point du caractère dont ils sont revêtus. » V. ('gaiement liérard, La Macédoine et La Turquie et Vllellénisme contemjiorain. Pypine et Spasovic, Histoire des littératures slaves : Gervinus, JIis~ toire du xixe siècle, tome XI, page 147.

288 DiaXIÈMK PARTIE. — CHAPITRE III

ne peut pas s'appeler un fils d'Eve (1) », disait Tun des premiers pamphlets que lancèrent les Bulgares pour attaquer une domination qui leur devenait odieuse. De 1840(2) à 1870, les Bulgares redoublèrent d'attaques contre le clergé grec. Dans cette lutte, ils prirent peu à peu conscience d'eux-mêmes, de leur existence comme nation : « Les évoques g'recs ont de toute antiquité brûlé nos « documents historiques; ils ont poursuivi notre race de (( leurs mensonges et de leurs calomnies. Ce qu'ils voulaient, « c'était faire de nous des barbares, anéantir toute cons- « cience, tout sentiment national, nous transformer en une (( machine sans àme, dont ils auraient fait leur jouet, « L'œuvre s'annonçait bien, ils touchaient au but et voici, « au dernier moment, tout change (3) ». Le clergé grec s'inquiéta et s'irrita de ces plaintes et de ces menaces ; mais il n'abandonna pas ses anciens errements. 11 avait toujours traité les Slaves avec mépris, comme des êtres d'une race inférieure, bons seulement à être exploitas et taillables à merci. Les résistances nouvelles le surprirent car il ne les avait pas crues possibles, mais elles ne l'éclairèrent pas. S'il vit le danger, il se crut de force à en triompher et à mater les Bulgares par la violence (4); il repoussa leurs tentatives de conciliation et il s'entêta, mais en vain, à essayer d'anéantir la nation naissante « en étouti'ant la langue populaire, en chassant les idiomes slaves de l'église et de l'école (5) ».

(1) l'eriodiceslto Spisanic, 1870 (Journal peiiodiijue de la soci('t(i bulgare de Braïla). Pypiiic et Spasovic Histoire des littératures slaves.

(2) C'est la date de la publication des premiers livres bidgaresetde la fondation des premières écoles à Kazan, Tirnovo, Sistova, etc.

(;}) Periodicesko Spisanie, Pypine et Spasovic.

(4) V. Rapport de Mi-''' Lazare MladenofT, evèciue de Salala. sur la situation religieuse des bulgares calboliques de la Macédoine. Lyon. 1889.

(r3) Les Bulgares proposaient au Patriarchat de consentir à la nomination d'ëvèques l)ulgares. élus par les habitants, partout où les Bulgares se trouveraient en majorité, qui resteraient pour les questions religieuses sous la dépendance du Patriarcbat et d'un synode ('gaiement composé de (Irecs et de Bulgares. Cf. Lngelhardt, La Turquie et la Tancimat.

LA TURnUIO. d'iCL nOI'F.. — uUKSTIO.X MACÉDONIKNNE 289

Les prrli'cs ni'ccs avaient conirc eux la loiito-puissancc d'un peuple qui se réveille : ils furent vaincus et leur résistance naboutit qu'à exaspérer les populations (jui leur avaient été soumises, et par conséquent quà les détourner davantage de l'hellénisme. En 1870 la Porte, qui voyait dans le schisme une diminution de la trop grande puissance de l'Eglise grecque, consentit sur les instances de la Russie à reconnaître l'Eglise bulgare (1). Partout où elle accorda des bérats aux évèques bulgares, la cause hellène succomba pour toujours.

Mais la Porte ne consentit à nommer des évèques bulgares que dans quelques districts où il était évident que leurs frères de race formaient la grande majorité de la population. Restait à conquérir les autres. La conduite du clergé continua à servir les revendications bulgares. Il fut aussi imj)rudent après qu avant le schisme (2). Trop souvent arrogants, a^■ides et simoniaques, les prêtres grecs n'étaient pas les pasteurs qu'il eût fallu pour retenir sous leur direction les populations sollicitées par la propagande bulgare ; de plus en plus leurs ouailles les abandonnèrent.

Les Bulgares possédaient le plus grand moyen d'action qui soit en Orient; ils avaient une église, ils surent en user avec habileté. Lexarque de Constantinoplc devint le chef et le directeur de la bulgarisation de la Macédoine. C'est entre ses mains que se concentra, dès la naissance de la Bulgarie, tout l'argent envoyé par les notables patriotes de Sofia pour soutenir les œuvres de propagande. Il l'employa à répandre gratuitement des manifestes qui plaidaient la cause bulgare (3), à imprimer des livres

(1) V. Ire Partie, cliap. ii, § La Bulgarie, page 8.

(2) Pcriodicesko Spisanie, 1870.

(3) Un petit livre surtout, écrit à l'occasion du millénaire de saint Cyrille et de saint Méthode, les deux apôtres qui traduisirent les premiers les évangiles en slave, fut répandu dans toute la Macédoine. 11 exposait les désirs des Bulgares, leurs droits, leurs moyens d'action. « Tout notre avenir, dit-il, est dans la Macédoine ; sans la Macédoine

d'éducation t'ii langue liulgaru, à fonder des écoles bulgares. La Macédoine en comptait une ciiujuaiitaine en 1804 ; en 1885, elle en comptait cent cincjuante : deux cent quatre-ving-t-treize en 1889.

Un plein succès couronna ces elforts. Les Slaves de la Macédoine, d'abord inditlerents, se laissèrent gagner à prix d"or (1) et cest ainsi qu'en 188o lintluence liellène était compromise jusque dans les districts où les Grecs se croyaient le plus solidement installés.

Ces progrès des Bulgares ne faisaient pas seulement tort à la Grèce. Les droits de la Serbie sur la Macédoine valaient bien ceux de la Bulgarie. Elle lavait autrefois possédée et elle n'avait cessé depuis de la réclamer (2). Les Serbes retrouvaient dans bien des districts macédoniens les types de leur race, leurs dialectes et leurs usages (3). Mais, tandis que les Bulgares s'évertuaient à conquérir la Macédoine, les Serbes étaient restés à peu près inactifs, et, soit parce qu'ils furent trop occupés par leurs luttes politiques intérieures et par les crises finan-

un Etat bulgare dans la presqu'île des Balkans serait sans importance et sans force, Salonique doit être la porte principale de cet Etal; elle doit être la fenêtre princiitale qui éclairera rédifice. Si la Mactidoine ne devient pas bulgare, la Bulgarie ne sera {)as constituée. Voilà ce ipi'il faut savoir et ne jamais oublier. Noire grandeur, notre unité, notre existence comme l^tal ne sont ipi'à Saloni(iue « Z« Macédoine, inillénuire de St Méthode on eœposiiion de l'état présent du bulgarisme en Macédoine. Cf. Bikêlas, La (irèce byzantine et moderne; Bërard. La Turquie et l'IIeUénisme contemporain : (iopsevics. Macédonien und ait Serbien.

(1) Daprès (iopsevics, Macédonien und ait Serbien, le seul exarchat bulgare de Constantinople aurait dépensé 30.500 livres lunjues par an pour sa propagande. En y ajoutant les dons du gouvernement bulgare, on arriverait à un total de 3.700.000 francs fiar an. Ces évaluations semblent exagérées. Bérard, La Turquie et T Hellénisme, é\aluait à 400.000 francs ])ar an les frais de la propagande bulgare.

(2) Cf. (iopsevics. Macédonien und ait Serbien, cliap. : Que pensait-on au Moyen Age sur la nationalité des Macédoniens et des vieux Serbes ?

(3) (^f. (iopsevics, Ethnoyrap/iisc/ien VerhâltnisseMacedonienund ait Serbien et Macédonien und ait Serbien, tableaux philologiques, chap. : (jue parlent les vieux Serbes et les Macédoniens?

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 291

cjères qu'ils eiiTont à traverser (1), soit parce qu'ils donnèrent d'autres objectifs à le,ur politique, ils s'arrêtèrent dans l'œuvre de propagande quils avaient commencée avant même l'existence de la Bulgarie. Au moment où ils auraient dû redoubler d'efforts, ils cessèrent d'entretenir leurs écoles (2) et d'envoyer des subsides à leurs partisans. Ils n'osèrent pas devenir scliismatiques et se constituer en église indépendante, ils restèrent sous la domination de l'église ortliodoxe qui, toute dévouée au parti grec, gêna systémati(juement leur action et ils se laissèrent ainsi partout, sauf dans quelques districts de la vieille Serbie, supplanter par les nouveaux venus.

Grecs et Serbes ne pouvaient se résigner à laisser une partie de ce qu'ils regardaient comme leur béritage leur écbapj)er. Ils étaient impuissants à lutter dinlluence avec les Bulgares, un seul moyen de sauvegarder leurs droits leur restait, écraser la Bulgarie dans une guerre, ou enlever aux Turcs par la force les provinces qu'ils ne prenaient pas le souci de défendre contre les agissements de leurs rivaux.

L'immense progrès que lit faire à la Bulgarie la révolution de la Roumélie orientale, l'accroissement de ses forces, l'imminence du danger, décidèrent Serbes et Grecs à recourir aux armes. Mais ils |)oursuivirent le même but par des cbemins différents. Les Serbes s'attaquèrent aux Bulgares et tentèrent de ruiner leur puissance. Les Grecs jugèrent plus profitable de satisfaire directement leurs ambitions et ils cberclièrent àarracber à la Turquie l'Epire et le sud de la Macédoine. Ces projets écbouèrent. Le sort de la guerre trompa l'espoir de la Serbie, la volonté de l'Europe arrêta la Grèce.

(1) Cf. Appleton, Se/via Auslria Turkeij and Rassia: Delin* Les chemins de fer or'ienfaux.

(2) 101 ('coles serlîcs existaient d'après (iupscvirs. Macédonien und ait Serbien en Macédoine avant 1878; en 1885 elles étaient presque toutes fermées.

Les Grecs, plus que les Serbes, tenaienl à la conservation de leurs droits sur la Macédoine: ils se sentaient plus qu'eux atteints par la révolution de la Roumélie orientale. Mais ils ne pouvaient, comme la Serbie, s'en prendre aux Bulg-ares, dont la Turquie les séparait et ils étaient beaucoup trop faibles pour s'attaquer aux Turcs. C'est pourtant à ce parti désespéré que l'opinion publique surexcitée poussait le gouvernement. « Nous ne pouvons, écrivait VAs'tt/, interprète de Témotion yénérale. permettre aux Turcs de laisser envabir ou occuper les domaines bistoriques de l'hellénisme ; nous devons en prendre nousmêmes la défense, connne s'ils faisaient partie intégrante du royaume de Grèce ».

Le g-ouvernement, qui sentait qu'eng-ag-er une lutte avec la Turquie, c'était courir à la défaite, aurait désiré calmer l'exaltation de la foule : mais il n'osait résister de peur d'être renversé, et il était, ujalgré lui, entraîné à prendre une altitude belliqueuse en face de la Turquie. La guerre était plus à craindre que lors des événements de 1880, car les Grecs se sentaient davantag-e menacés dans leurs droits; ils savaient qu'ils perdraient à tout jamais la Macédoine, si elle tombait entre les mains des Bulgares (2).

(1)« M. Delvannis m'a donné à ontemlre qu'en présence du mouvement de l'opinion surexcitée par les syilogues et les journaux, il était

forcé de prendre d'ores et déjà certaines mesures militaires Une

fois engagé dans les préparatifs militaires, le gouvernement, enlrainé par ses adversaires, aura bien de la peine à s'arrêter. » Di'pèche du 28 septembre 1885, Lwre jaune. Affaires de Bulgarie, 1885, V. page 50. V. aussi dépèches, p. 13 et 25.

(2) M. Tricoupis exposait ainsi le programme de la Grèce à un rédacteur de la Pall mail Gazette. « La (irèce s'intéresse à la Macédoine, qui peut être divisée en trois parties : la Macédoine méridionale qui est et restera grec(|ue, (juoi qu'il advienne, celle du centre qui contient une population greccjue et celle du Nord, qui n'est point peuplée de Grecs. C'est la Macédoine centrale qui intéresse la Grèce. Les habi-

LA TUROriE d'EUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 293

« Tandis qu'en 1881. écrivait le ministre de France à (( Athènes, il s'agissait de savoir seulement si la Grèce (( obtiendrait la totalité de la ligne frontière déterminée par (( lacté tinalde Berlin, sans qu'aucune autre nationalité fût « mêlée dans l'affaire, aujourd'hui l'hellénisme est en préce sence, non d'un avantage plus ou moins grand, mais de « l'accroissement des Bulgares, qui menacent toutes ses « forces éparses en Orient et ses développements éventuels. « En un mot, le sentiment général ici est que c'est une ques- « tion de vie ou de mort qui se pose devant la race grecque. « C'est pounjuoi l'agitation est beaucoup plus grande qu'il (( y a cin(j ans. De là ces manifestations populaires si nom- « breuses, les emportements de la presse, unanime dans ses c( discours belliqueux (1). »

« Il faut reconnaître, ajoutait-il, que l'effervescence « actuelle provient d'un patriotisme hellénisant, qui est le (( cœur même de la nation ; que la Grèce profondément ulcé- « rée envisage même sans crainte une défaite qu'elle préfé- « rerait à ce qui lui semblerait une « inaction honteuse » et « que ce sentiment ne saurait être refoulé brusquement, (( sans qu'on risquât d'amener des désordres intérieurs. »

En effet, de toutes les provinces de la nation, de Crète même (2), arrivaient au gouvernement des injonctions d'engager la lutte. Le peuple manifestait dans les rues d'Athènes (3), de nombreux volontaires s'enrôlaient dans l'armée et tous les organes de la presse excitaient l'enthousiasme par des exhortations véhémentes.

Emporté par l'élan de l'opinion publique, le gouver-

lants reconnaissent le patriarche do Constantinople et non point l'exarque Bulgare. Mais^ comme riiellénisme n'y forme pas une masse compacte il est presque certain (juc, si le pays tombe au pouvoir de la Serbie ou de la Bulgarie, la population deviendra slave, tandis (pie. s'il était occu[ie parla(irèce. elle deviendrait tout entière grecque.»

(1) Livre jaune. Déprche du 29 septendn"o 1883.

(2) V. Revendication des Cretois. Mémorandum du 21 décembre 1883. Archives diplomatiques, 188(5 et Times du 4 janvier 1886.

(3) Livre jaune. Affaires grecques, pièce 101, page 73.

nement grec affirmait à son tour sa volonté de faire respecter, fût-ce par les armes, les droits de riiellénismc et avertissait les puissances de ses intentions (1). « J'espère, « déclarait à la tribune M. llikaki, président de la Chambre « des députés, que les grandes puissances se détermineront (( à reviser le traité de Berlin » (2). «Permettez-moi, Mes- (( sieurs, ajoutait-il, d'accompagner cet espoir de mes vceux (( les plus ardents pour le maintien de la paix, dont je suis a le plus chaud partisan. Les petits États en ont grandement (( besoin pour se développer et prospérer, mais, quelle que « soit ma manière de voir personnelle au sujet de la g'uerre (( ainsi que des intérêts des petits États, ^e ne puis oublier « et le ministère ti ou f)He pas- non plus que le royaume hel- (( léni(jue a des devoirs envers les hommes de sa race et « qu'il ne peut nég'lig'er ces devoirs, s'il veut vivre. »

L'Europe s'inquiétait. f]lle voulait la paix, elle n'avait pu, ni prévenir la révolte de la Roumélie orientale, ni empêcher la g-uerre serbo-bulg-are ; mais elle était décidée à ne pas permettre une autre g-uerre entre la Grèce et la Turquie.

L'état déplorable des finances et de l'armée g-recques rassurait cependant un peu les puissances; elles ne savaient si l'attitude belliqueuse du gouvernement était bien sincère, si elle n'était pas conmiandée par l'excitation du pays et dictée par l'idée qu'il obtiendrait peut-être de l'Europe, par la menace, une demi-satisfaction. L'armée n'était pas prête, les soldats n'étaient pas équipés, l'argent manquait dans les coffres de l'État et on se demandait comment il ])arviendrait à s'en procurer pour faire face aux dépenses extraordinaires d'une campagne. Il était à supposer que les Grecs allaient plus loin en paroles qu'ils n'étaient disposés à aller en actes. « Je crois, écrivait le comte de Mouy, en raisonnant du moins d'après les don-

{{) Cii'culaires du goiivei-neinent grec du 28 octoln-o 188riet du 31 iWcembro 188."). Archives (Hplomatiques. 1886, page 242.

(2) Discours du 4 O(;lobre i885. Messager d'Athènes des d2/25 oct.

LA TIRQUIE d'eL'ROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 295

nées (lu bon sens, que le gouvernement lielléniqut^ ne désire point précipiter les choses (1). » Mais d'autre part l'émotion des masses qui se surexcitaient et s'enivraient de cris et de discours restait un sérieux danger. La Grèce pouvait se trouver entraînée à quelque coup de tète. Leur impressionnabilité méi'idionale met les Grecs à la merci de tous les enthousiasmes. (Connue au temps de Thucydide, <( ils sont souvent les esclaves de l'extraordinaire, ils se laissent conduire par le plaisir des oreilles » et quelques mots sonores leur font oublier diflicultés et périls. Ils étaient prêts à se jeter dans la plus folle aventure,

(1) Dépêche du 15 novembre 1883. Dans une dépêche précédente (18 oct. 1883) le comte de Mouy alïirmait déjà que le gouvernement grec connaissait tous les périls de la situation. « Le ministère sait <]uelle est la situation de la (irêee... L'armée grecque n'est pas même en état de tenir contre les forces turques... » Dans sa dépêche du 15 novembre 1885. le comte de Mouy poursuit ainsi : « Ses troupes en ell'et ne sont jias prêtes et leur nombre ne saurait faire illusion sur leiu" faiblesse réelle ; l'habillement et le matériel sont insutlisants : un tiers des soldats n"a pas encore d'uniformes; aucun plan de campagne n'est arrêté et l'on n'a fait aucune répartition des grands commandements.

En second lieu l'état financier est de plus en plus précaire et la simple prudence indi(pie la nécessité de créer des ressources effectives avant de rien entreprendre. Le budget ordinaire et extraordinaire pour 188G, présente' hier à la Chambre par le premier ministre, contient sur ce point des informations signilicatives. Le budget ordinaire des dépenses est de 88 millions, celui des recettes de 84 millions, le déficit prévu est donc de 4 niillions.

Quant au budget extraordinaire, le gouvernement évalue à 62 millions les dépenses de la guerre et de la marine. On n'y pourra pourvoir que par de nouveaux emprunts qui, dans les circonstances présentes et dans l'état des tinances grec(iues, ont peu de chance de succès. On parait croire toutefois que la banque nationale consentirait un prêt de 23 millions en papier. Mais il ne sendile pas douteux que, si la situation actuelle se prolonge, les ilépenses de la guerre et delà marine dépasseront anqilement les prévisions du budget extraordinaire... » Lirre jaune, jiage 181, pièce n» 198. Il ajoutait le 26 novembre «... M. Delyannis persiste à atlirmer à ses collègues et à moi qu'il sera impossible à la (Irèce de ne jtoint entrer en lice à un moment (juil ne fixe pas encore... (juels ([ue soient les symptômes, je crois cependant, M. le ministre, que les résolutions sont moins accentuées ipi'on ne voudrait nous le faire supposer. »

leur gouvernement aurait-il la volonté et la force de les retenir? Les puissances jug-èrent sage de rappeler le cabinet d'Athènes à la prudence et de l'aviser de leurs intentions.

Elles nétaient aucunement disposées à tenir compte des réclamations de la Grèce que rien, selon elles, ne justifiait. Les Grecs avaient beau affirmer que leur existence même était en jeu, les puissances, qui peut-être se fussent émues, si l'indépendance de ce petit peuple, sympathique par ses aïeux, avait été réellement menacée, ne lui pardonnaient pas de troubler la paix de lEurope pour la conservation des droits, hypothétiques en somme, de Ihellénis-me. Elles n'admettaient ni son ambition ni sa volonté d'étendre démesurément ses frontières, alors qu'il avait encore tant à faire pour s'organiser, pour assurer les services publics, construire des routes et des chemins de fer, bref pour se développer de toutes façons à l'intérieur, avant d'être en état de s'occuper sérieusement de ses affaires extérieures.

Puis, en même temps qu'elles atteignaient toutes les puissances dans leur tranquillité, les revendications de la Grèce inquiétaient quelques-unes d'entre elles dans leurs intérêts. L'Angleterre, protectrice des Bulgares, désapprouvait une agitation (jui, si elle se prolongeait, déterminerait peut-être l'Europe à agir contre ses clients (1). L'Autriche et l'Allemagne craignaient une extension des frontières grecques du côté de Salonique (2). La Russie, à ce moment amie de la Turquie, ne voulait pas d'une guerre qui gênerait le commerce de ses villes de la Mer

(1) Voir le Times du 9 janvier 1886. Glianibre des Lords, 21 janvier 1886, discours de Lord Salisl)ury « Il est regrettable que la

Serbie et la Grèce ne comprennent pas mieux leurs intérêts et leur devoir, et compromettent leur indépendance et la paix des Balkans et peut-être celle de l'Europe par l'exagération de prétentions qui sont irréalisables.

Ni le gouvernement anglais ni le peuple anglais n'auront de sympathies pour de pareilles demandes et nous userons de notre influence pour empêcher tdule violation gratuite de la paix eu Orient n.

(2) V. Pester Lloijd. 22 janvier 1889. Soleil du 11 mai 1886, correspondance de Saint-l'étersbourg.

LA TURnUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 297

Noire, si les Grecs bloquaient les Dardanelles. Pour ces raisons, les g'randes puissances, « unanimement résolues à conserver la paix dans la Péninsule balkanique, tombèrent d'accord pour engager le gouvernement grec, ainsi que les g-ouvernements serbe et bulgare, à procéder à une démobilisation immédiate (1) ». Ces conseils de prudence et de paix ne furent pas écoutés ; peut-être indécis tout d'abord le g-ouvernement grec avait pris son parti. 11 lui fallait résister à son peuple ou à l'Europe ; le premier parti était plus dangereux pour lui {2), le second plus dangereux pour la Grèce. Soit esprit de calcul, soit (ju'il fût réellement influencé par l'entliousiasme populaire, il cboisit le second. Un avis émanant des g-ouvernements de France et de Russie (3), puis une note collective sig:née des représentants de toutes les puissances (4) avertirent en vain le g-ouvernement grec des dang-ers qu'il courait en suivant une politique de provocation à l'égard de la Turquie. 11 ne répondit à ces conseils que par de nouvelles réclamations (5).

Les puissances rédigèrent alors une dernière note sous l'initiative de la Russie (11 janvier 188o). Cette note témoignait du mécontentement de l'Europe et elle invitait la Grèce à cesser ses armements. M. Delyannis n'y répondit que par un « refus catégorique ». Il obtenait en même temps de la Cbambre un vote de confiance et surexcitait l'enthousiasme du pays par ses discours belliqueux.

Les Grecs se mettaient ainsi fort inconsidérément dans la situation la plus dangereuse ; ils provoquaient la Turquie et irritaient l'Europe. La France, qui avait toujours eu des relations d'amitié avec la Grèce, la Russie, en raison

(1) Livre jaune, page 363. n^» 336.

(2) Livre jaune, pages 156 et 157, pi<>ce 176. Discours de M. Tricoupis sur les droits de l'hellénisme.

(3) Livre jaune, pièce 86, page 61 et pièce 99, page 72.

(4) Livre jaune, pièce 109, page 79, note du 11 janvier 1886.

(5) Circulaire du 31 décembre 1885, Livre jaune, page 350, no 318.

2i98 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

des alliances (|ui unissaient la faniilh^ iai])éiiale à la eour de Grèce, se nionlraienl peu ollenséesdu man(|ue de déférence du cabinet d"Af Iiénes, mais il n'en était pas de même des autres puissances et spécialement de l'Angleterre. « Jn- « l'ormez immédiatement, écrivait le 23 janvier Lord Salis- « bury au ministre d'Angleterre à Athènes, informez immé- « diatement le premier ministre que l'Angleterre a proposé « aux g-randes puissances de signifier au gouvernement hel- « lénique que, vu l'absence de tout juste motif de guerre de (( la part de la Grèce contre la Porte d'une part, et de l'autre, « vu le dommage (ju'une telle guerre causerait aux intérêts « des autres nations, une attaque navale de la Grèce contre « la Turquie ne saurait être permise. L'assentiment de la (( majeure partie des puissances à cette mesure collective a « déjà été reçu et T Allemagne y a fortement adhéré.

« Attirez l'attention du premier ministre sur le sérieux (( danger qu'il courrait de prendre une mesure quelconque ((. en opposition à la politique adoptée par les g-randes H puissances » (1).

Le cabinet de Saint-James faisait en môme temps accepter le projet d'une démonstration navale aux cabinets de Berlin et de Vienne et aussi à celui de Rome plus sympathique à la Grèce, mais qui subordonnait sa politique à celle de ses alliés. Après une nouvelle démarche infructueuse des représentants des puissances à Athènes (24 janvier) (2), des navires de g-uerre anglais, allemands, italiens et un peu plus tard des navires russes appareillèrent pour les eaux de Grèce.

Par ses refus, peut-être un peu aussi par la faute des puissances et surtout de l'Angleterre (3), qui dans leurs

(1) Le represontanl do l'AngleteiTe ;ï Atlirnes Tavail appuyée de ses menaces. V. Livre jaiuw. page 378, pièce 353. « Le ministre d'Angleterre a déclare aujourd'hui au président du Conseil de la jiarl de son gouvernemcnl ipie. dans le cas où la Grèce attaquerait la Turquie sans motif légitime-, FAngteterres'opposerail à lo\ite action navale.»

(2) Livre jaune, [lage 396, pièce 373 ; /.//ve,/a(/7te, page 40 i, no 38i.

(3) La dépêche du "IW janvier lut conuuuni(piée à M. Delyannis par

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 299

rapports avec la Grèce s'étaient montrées trop liautaines et ne lai avaient pas assez laissé la possibilité d'une soumission lionorable, le royaume hellène se trouvait exposé à un grand péril.

Tant que la Turquie avait accueilli avec calme les provocations de la Grèce, celle-ci pouvait sans grands i-is(jues fermer loreille aux représentations de l'Europe. Mais peu ;t peu les esprits se montaient à Constanlinople (1). Les Turcs, qui d'abord avaient fait preuve de dispositions pacifiques, sirritaient et prenaient courage en voyant que les puissances désapprouvaient leurs provocateurs. Le 20 janvier, la Porte remettait une note aux puissances pour les aviser que, « vu l'attitude de plus en plus belli- (jueuse de la Grèce insoucieuse des justes et salutaires recommandations des puissances », la Turquie « ne pouvait s'empêcher de déclarer qu'elle se verra oblig-ée^ à son regret, de relever le défi de la Grèce et qu'à la moindre provocation de sa part, elle ne saurait plus se soustraire aux devoirs que l'honneur et la dignité de l'Empire lui imposent (2) ». Cette note ne changea rien aux résolutions du gouvernement grec; il pressa les armements, loin de les suspendre. L'arrivée des flottes des puissances dans les eaux d'Athènes n'ébranla pas davantage ses résolutions. 11 répondit à une dernière tentative de conciliation (3), aux conseils pacifiques de la France et de l'ItaHe, aux menaces du cabinet britannique, que « le gouvernement royal ne pouvait renoncer au désir d'obtenir pour le Royaume les frontières indiquées par la conférence de Berlin, fron-

li' représentant de l'Anglelerre à Athènes. « Avec vétiemcnee « et " dans les ternies les pins vifs ». il déclara à M. Delyannis que s'il persévérait dans sa i)olitiqne il porterait dans l'histoire la responsabilité de la ruine de son pays ». lAiire jaune : dépèche de M. de Mouv, page 394. pièce 371, et page 378. pièce 353.

(1) Licre jaune : dépèche du 25 janvier 1885, page 383, no 301, sur l'agitation à Constanlinople.

(2) Livre jaune, page 386, pièce 365.

(3) Licre jaune, page 440, pièce 442 et page 441, pièce 424.

tirrt's (jue les grandes puissances lui onl elles-mêmes attribuées (1) » et il appuyait ces déclaralions en appelant les réserves sous les drapeaux et en faisant voter à la Chambre, au milieu des acclamations populaires, les fonds nécessaires à la guerre.

Si l'Europe voulait empocher la guerre, il lui fallait ag-ir. La surexcitation des Grecs ne connaissait plus de bornes ; ils regardaient comme des lâches ou des traîtres leurs rares compatriotes qui ne partageaient pas l'aberration générale et voulaient les éclairer sur le danger que courait le pays [2). Ils se croyaient, dans leur enthousiasme, sûrs de la victoire et ils réclamaient chaque jour du gouvernement qu'il entamât la lutte (3).

A Constantinople, l'agitation n'était guère moins'grande qu'à Athènes. Le g-ouvernement turc était en outre assuré de la supériorité militaire de ses armées. Résisterait-il à la tentation d'infliger une défaite à l'inhdèle?

Des troupes étaient massées des deux côtés de la frontière de Thessalie ; le moindre incident pouvait les mettre aux prises et fournir aux deux adversaires une occasion d'eng-ager le combat. Les puissances étaient déterminées à ne pas laisser les choses en arriver là. Llles avaient trop

(1) Livre Jaune, paye 377. annexe à la pirce 58 i.

(2) Dans la séance de la Chambre du 8 avril, un député, M. Theotoki « ayant parlé de rinipuissanee de la Grèee à faire la 'guerre, a soulevé de ielles huées dans le public des tribunes, que le président a dii les faire ('vacuer». Les discours belliqueux de M. Delyannisdu 10 avril soidevérent au contraire des acclamations « et le vote de la Chambre expliquant sa conliance dans la politique du gouvernement fut accueilli dans la foule par le cri de « S'ive la guerre ». Arc/iii^es diplomatiques, 1886. chronique.

(3) « J^e 6 avril, anniversaire de rindépeiulance nationale, plusieiu's milliers de personnes ayant à leur tète un pope, ])()rteur d'un drapeau avec l'inscription ce l'union ou la mort « parcourenMesrues<rAthénes... <les députations Cretoises et macédoniennes ('tant prt'sentes^ divers orateurs prononcèrent des discours très vifs et la foule répondit parles cris de Vive la guerre, vive l'union hell('iii(pie ! » lioliu .laecjuemyns. Chronique des faits internationaux. Revue de droit inlernational, année 188(), i)age 610.

LA TURQUIE d'EUROPE. — nUESTlOX MACÉDONIENNE 301

fait en viio (le prévenir la f»ueiTe. j)onr ([u"il ne fnl pas contraire à leur dignité de ne pas s'y opposer.

L'intérêt même de la Grèce devait d'ailleurs les décider à ne pas lui laisser commettre la folie oii son imprudence l'entraînait. 11 fallait passer des paroles aux actes. L Allemagne, l'Ang-lelerre, l'Italie. TAutriche étaient rés(dues à ne pas permettre « que la paix de l'Europe fût menacée par la politique incendiaire d'un des petits Etats des Balkans » (1) et à signifier s'il le fallait, à la Grèce, leur volonté de recourir à des mesures de coercition pour obliger le gouvernement hellène à se désister de toutes ses revendications.

Seule en Europe, la France reculait devant l'emploi de mesures matérielles ; elle sentait, connue les autres puissances, la nécessité de retenir les Grecs, mais elle aurait voulu leur épargner l'humiliation de céder à la force. Dej)uisle commencement de la crise, elle n'avait voulu participer à aucun acte revêtant un caractère de contrainte contre la (irèce. Lorsque les puissances envoyèrent des navires de guerre dans les eaux delà mer Egée, la France, de crainte d'avoir à s'associer, le cas échéant, à des mesures de coercition « contre une nation qu'elle avait contribué à affranchir (2) » ne consentit pas, malgré les instances de l'Angleterre (3), à prendre part à cette démonstration navale. Mais d'autre part elle avait toujours agi de façon à ce que la Grèce ne crût pas, le cas échéant, pouvoir compter sur son appui (4).

(1) Nord-deutsche Zeifun(i. 25 janvier 188().

(2j Lirre Jaune, page 406. pièce 385. Dépri-lie de faiuliassadeiir de France à Berlin relatant un entretien avec le comte Herbert de Bismarck.

(3) « Ce matin lord Roseberry m"a renouvelé de la part de M. (iladstone le désir exprime! par lord Salisbury de voir le pavillon de la France associé à celui de l'Anglelerre dans une démonstration contre la Grèce)), 9 février 1886. Livre Jaune, page 435^ no 418.

(4) Livre jaune, 378, no 354 « j'ajoute à titre confidentiel, écrit M. de Freycinct au ministre de France à Athènes, que nous avons réservé notre liberté d'appréciation en ce qui touclie l'emploi éventuel de me-

302 DEUXtKME PARTIE. — CHAPITRR III

Elle ne lui avait pas niénag-é ses conseils amicaux. Elle Tavait vivement engagée à abandonner des prétentions insoutenables, en même temps qu'elle Tassurait de son blâme le plus énergique pour toute tentative belli- (lueuse(l)M; elle l'ejtrésentait au gouvcj'nemcnt liellénique (juelle serait la situation j)éi-illeuse de la (irèce en cas de g-uerre. « J"ai dit, écrivait au ministre des affaires étrangères le chargé d'alFaires de la ]{épubli(jue française à Athènes, que la Porte avait près de loU. 000 hommes à jeter sur la Grèce, en cas d'attaque de celle-ci, et je n'ai pas eu de peine à faire comprendre à mon interlocuteur (jue son pays courait au devant d"un désastre par terre et par mer également. » J'ai tenté de lui prouver a que toute issue était fermée et qu'il n"v avait pas d'autre solution possible que de se résigner aux vœux de l'Europe » (2).

Le cabinet anglais prenait, le 19 avril, l'initiative d'une proposition d'ultimatum à la Grèce, qui devait être suivi de blocus s'il n'y était pas donné satisfaction dans les huit jours (3). Toutes les puissances donnèrent leur adhésion à ce projet. Seule la France hésita à l'approuver (4), elle ne pouvait ce])endant se séparer entièrement des autres États et agir isolément, puisque la queslion était soumise « à ce qu'on nomme le concert européen, c'est-à-dire le jug-ement collectif des six grandes puissances » (5). Mais, avant de recourir à des mesures extrêmes, elle voulut encore une fois « exercer son Iniluence dans un sens pacifique » (()), profiter de ses rapports d'amitié avec la Grèce

sures coci'cilives. 11 importe (jne le irniivernemont grec n'ait [)as (■onnaissaiicc de cette réserve, ailn (|ue l'enicai-ite de la di'niarehe des puissances n'en soit pas afïaiijlic »

(1) Tclef,'ranin)e du président du cunseil au ministre de France à Athènes. Livre Jaune, page -i-iO, n" 122, 11 fV'vrier 1886.

(2) Télégramme du 17 février. Livre Jaune, page i59, u" 5-47.

(3) Livre Jaune, page 583, i>ièccs 585. 588 et (j()2.

(4) Livre Jaune, jiage 591, n" ()83.

(o) Journal officiel (\[i "20 doni 1886. Discours de M. de Frevcinet du 19 avril, sur la poiili(iue extérieure.

(fi) 17 février 1880. Livre Jaune, page 4^)9, n" .ii7.

LA TUanUIE d'eUROPI:. — OUESTION MACÉDONIENNE 303

pour rengager à céder, avant que l'Europe employât contre elle la violence.

Tout semblait légitimer celte action de la France (i). Elle était inspirée par l'intérêt général; les liens (|ui unissaient notre pavs à la Grèce permettaient d'en présumer le succès et divers indices faisaient supposer (jue les (irecs, convaincus enfin de leur faiblesse, n'attendaient plus pour céder qu'une invitation de cette nature. Quelques mois plus tôt, ils avaient paru solliciter delà France qu'elle leur facilitât la sortie d'une situation sans issue (2). « M. Tvpaldo, écrivait notre chargé d'affaires à Athènes, « s'étendit longuement et avec une vive amertume surl'in- « différence et même le dédain que la situation de la Grèce ('. avait rencontrés auprès des puissances, en disant que ja- « mais on ne lui avait offert la moindre issue, quand ce n'eût « été qu'une espérance, un ajournement

« 11 ne m'est pas permis de présumer avec certitude

« ce que le gouvernement grec entend faire en ce moment. (( Toutefois je le regarde comme assez découragé et je crois, « si du moins un accident nouveau ne vient raviver ses espé- « rances, qu'il accueillerait volontiers un prétexte pour sor- « tir d'affaire... J'ai l'intention, si les circonstances ne nous « devancent, de pressentir, en mon nom personnel, et avec « toute la réserve nécessaire, le président du Conseil, dès « que je pourrai le voir, pour être en mesure d'apprécier si « quelque témoignage d'intérêt n'amènerait pas une solution « aussi prompte et moins pénible que des mesures coerci- « tives. »

Ainsi éclairé sur les vrais sentiments du gouvernement grec, notre ministre des affaires étrangères envoyait à M. Delyannis, le conseil d'écouter les représentations des puissances. « La France, dit M. de Freycinet, a donné à « la Grèce des marques non équivocjues de son amitié, dans « ces derniers temps, elle lui a adressé à diverses reprises

(1) V. Contra, lioliu Jaequemyns.

(2) Livre jaune, p. 592, no 605.

304 DEUXIÈ.MI': PARTIE. CHAPITIÎE III

« dos coiist'ils (lidés parla jtlus sincère syinpalliio. Aujour-

« dhiii. sous rinilucnco du même sentiment, elle croit

« devoir lui l'aire entendre un solennel avertissement. L'atti-

« tude actuelle de la nalion grecque lexpose aux plus

« g-raves périls. En y persistant, elle court au devant d'une

« catastrophe ou d'une humiliation. Sans vouloir préjuger

« les résolutions de TEurope. nous sommes certains ([u'elle

« opposera une harriére aux entreprises (jue laClrèce pour-

(( rait former contre la Turquie, iiientùt sans doute, les

« puissances notiheront cette volonté au cahinet hellénique

« et le mettront en demeure de renoncer à ses armements.

« Ace moment quelle sera sa situation? ne sera-t-il pas

<( obligé, un peu plus tôt, un peu plus tard, d'obtempérer à

« cette injonction?Nous voudrions éviter cette pénible extré-

« mité à la Grèce; c'est pourquoi nous venons dire à son

f( gouvernement : « Kendez-vous à l'évidence, écoutez la

« voix d'une puissance amie, suivez des conseils qui n'ont

« rien de blessant pour votre amour-propre. Prenez, pendant

« qu'il en est temps encore, une attitude dont vous êtes les

« maîtres et dont vous aurez tout le mérite. Nous ajouterons

« que si des jours plus favorables doivent luire pour la

« Grèce, son gouvernement les préparera par cette attitude

« prévoyante dont l'Europe entière lui saura gré. Nous-

« mêmes, nous n'oublierons pas qu'en déférant à nos vieux,

« la Grèce nous aura épargné le chagrin de nous associer à

« des démarches d'un tout autre caractère, aux(juelles notre

« constant souci de la paix générale nous interdit de refuser

« notre concours. »

La réponse à cette communication fut telle que la France l'attendait. Deux jours plus tard, M. Delyannis annonçait au représentant de la France à Athènes (jue le gouvernement grec s'était décidé à adliérer aux conseils du gouvernement de la Uépublicjue française. C'était la première promesse de paix donnée par le gouvernement grec; elle indi(|uait, semblait-il, (ju'il avait reconnu l'impossibilité de résister aux puissancesct (ju'il se soumettait à leurs volontés.

LA TUHgL lE d'hUHOFK. — QLESTION .MACÉDONIENNE 305

Eii(lrt''ce comme en France, oiiconsidéraitlocoiillitcomme terminé. Satisfaction était donnée à FEurope, puisque les Grecs renonçaient à leurs prétentions. Tel ne fut pas l'avis des autres puissances. Elles trouvèrent la soumission de la Grèce insuflisante, et dans le fond et dans la forme. Elles considérèrent que la promesse de désarmement domiée à la France par la Grèce n'était pas entourée d'assez de garanties. Le gouvernement grec ne spécifiait ni quand, ni comment il procéderait à ce désarmement, et, en ayant l'air de céder, il ne cherchait peut-être qu'à gagner du temps (l).

Les puissances avaient une autre raison d'être mécontentes ; elles avaient prévenu le gouvernement hellénique que, si dans le délai de huit jours, la Grèce ne faisait pas droit à leurs désirs et ne cessait pas ses armements, elles lui notifieraient leurs volontés par un ultimatum.

Or, au lieu de leur répondre directement, M. Delyannis s'était contenté de les aviser des promesses qu'il avait faites au gouvernement français. Le but du cabinet d'Athènes, en agissant ainsi, était de se dispenser dun acte de soumission, il préférait paraître ne pas tenir compte des menaces et déférer au seul conseil dune nation amie. C'était ménager sa dignité, mais aussi blesser l'orgueil des puissances. Elles le lui tirent sentir.

Plusieurs d'entre elles enfin en voulaient à la France du succès de son intervention et n'étaient pas fâchées d'affirmer que c'était l'Europe entière et non la seule diplomatie française qui amenait la Grèce à céder.

C'est pourquoi elles oublièrent que seuls, la patience, le désir de conciliation, légitiment ce qu'a d'abusif leur intervention dans les aflaires d'États, qui en somme ne

(1) V. le Soleil flu 10 mai 1886, citations du journal le Nord.

V. ('finalement .4 /'c/j/rps diplomatiques, tome X, page 375. Discours de lord Salisbury à la Chambre des I^ords du 10 mai 1886 où il déclare « que le refus de desarmement du gouvernement grec justifie la défiance des puissances qui n'ont pas ru dans la promesse à la France une garantie suffisante ».

sont pas sous la juridiction européenne; elles ne se souvinrent pas que bien souvent, dans des circonstances où elles avaient été plus ouvertement bravées, elles avaient fail preuve dune plus grande longanimité, elles ne pensèrent pas qu'en remettant précipitamment leur ultimatum à la (Irèce, elles répondaient au manque d'égards du cabinet liellénique par une offense bien plus grave que celle qu'elles avaient reçue, et qu'elles risquaient bien de faire ainsi renaître une résistance qui toucbait à sa fin: elles ne voulurent pas voir qu'elles faisaient une insulte gratuite à la France en affectant île ne pas tenir compte du résultat de ses efforts et en méconnaissant fe succès avec lecjuel elle avait joué le rôle de médiatrice (1).

(l) Dans une reraarqnaljlc étude sur le conllit gréco-turc (Revue, de droit international, 1886), M. Ilolin Jaequcinyns blAme égalenientla conduite de la Grèce, qu'il estime peu correcte à l'égard des puissances, et la londuite de la France. « 11 nie semble, dit-il à propos du refus de la France de piu"liciper à des mesures de coercition, que ces scrupules étaient sinon exagérés, du moins en contradiction avec le langage auquel la France s'est elTectivement associ('e. Si l'on ne voulait, en aucun cas et à aucun prix, dune sanction matérielle donnée au langage de la diplomatie, il ne l'allait j)as signer le 23 janvier imc déclaration collective dans laquelle on lit : c< aucune attaque nouvelle de la (iréce contre la Turquie ne saurait être admise ». On peut répondre à ce re[)roche que, pour menacer la (irèce de mesures de coercition si elle ne cé-dait pas aux injonctions des puissances, la France ne s'interdisait pas l'emploi (faulres moyens de persuasion. Mais au moment où elle s'entendait avec les puissances pour menacer la Grèce de mesures de coercition matérielles, la France les avisa-t-elle de son intention d'agir isolément auprès de la Grèce, par ses conseils amicaux ? Après avoir participé à leur action collective ne s'est-elle pas. au risque de les froisser, brusquement séparée <lu concert européen ? M. de Freycinet, dans des explications rétrospectives sur sa politique, a récemment répondu à cette question : « En 188() nous avons eu constanunent la main dans la main des puissances : dès le premier jour nous leur avons dit : « Nous irons avec vous jusqu'à la solution de cette (piestion, avec vous nous presserons de tout notre ixiids siu- la Grèce. Au nom des services (pie nous leur avons rendus, au nom de famitié traditit)nnelle ipae nous lui portons et de la reconnaissance qu'elle nous doit, nous lui demanderons de s'incliner devant vos réclamations; nous lui demanderons de faire ce que vous avez

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 307

Le soir mémo du jour où ils rerurent communication Je la réponse de M. Delyannis au ministre de France, les représenlanis des puissances, ctdui de France excepté, remeltaient au caljinet d Athènes un ultimatum l'invitant « à mettre larmée hellénique sur le pied de paix dans le plus bref délai et à leur donner l'assurance, dans le cours dune semaine, à dater de la présente déclaration, (jue des ordres conformes auraient été promulgués. Si. à Texpiration de ce terme, les soussig^nés ne recevaient pas de réponse, ou en cas qu'elle ne fut pas satisfaisante, la responsabilité des consé(juences qu'entraînerait ce refus retomberait tout entière sur le gouvernement hellénique,

La (Irèce était à bout de forces, la mobilisation de son armée avait épuisé ses iinances, l'enthousiasme populaire tombait ; mais les sommations de l'Europe la blessèrent dans sa fierté, elle crut de sa dignité de résister et refusa de promettre autre chose que ce qu'elle avait déjà promis (1). Peut-être espérait-elle encore un peu en l'appui de la France et de la Russie (2). La notification du blocus faite le 8 mai par toutes les puissances, sauf la France, au gouvernement hellénique, le départ d'Athènes de tous les représentants de l'Europe, y compris M. de Mouy, rappelé sous un prétexte quelcon(jue, enfin la coopération d'un vaisseau russe au blocus, firent tomber ce dernier espoir. Toute résistance devenait impossible. Si la guerre éclatait, comme des engagements aux frontières commençaient à le faire craindre, la Grèce, paralysée par l'Europe, privée par l'immobilisation de sa marine de sa principale

raison de lui imposer, mais il est un ordre de mesures dans lesquelles nous croyons ne pas devoir entrer.

Les puissances avaient toutes accepte celte attitude » (discours

au St'uat du 16 mars 1897). Si, comme M. de Freycinet laflirme, « à aucun moment la France ne s'est separtife du concert européen », l'échec de sa tentative serait imiquement dû à rinsulfisance des promesses auxquelles consentit la Grèce.

(1) WArc/iives iliplomatiques, i8S6, page 375. llépousedc la Gri-cc.

(2) V. Mémorial diplomatique du 15 mai 1886,

308 DKl XIÈME l'AHTlK. CHAPITRE III

ressource militaire, était infailliblement ])altue, sans pouvoir même causer «luelques (hommages à son adversaire. Si la paix durait, la (Irèce était également ruinée; le blocus arrêtait totalement son commerce et il n'y avait pas d'espoir de le voir diminuer de rigueur tant (|ue les bâtiments de ses concurrentes commerciales dans la Méditerranée, rAutricbe et lAngleterre, y prendraient part. La Grèce n'avait plus (ju'à céder. M. Delyannis, qui avait organisé la résistance, abandonna les affaires, et son successeur, M. Tricoupis, commença immédiatement la démobilisation (24 mai 1886). Ce ne fut cependant qu'un mois plus tard, le 8 juin 1886, et sur une proposition de la Turquie, que les puissances cessèrent les bostilités (1) et levèrent enfin le blocus.

La tentative de la Grèce avait écboué. Elle ne pouvait pas réussir. Si la révolution de la Roumélie orientale avait été couronnée de succès, si la guerre entre la Serbie et la Bulgarie s'était déroulée avant que les puissances se fussent entendues pour intervenir, c'est que Rouméliotes, Serbes et Bulgares avaient agi avec rapidité et décision, ils ne s'en étaient pas remis à l'Europe, et, après avoir conçu leurs plans ne s'étaient fiés qu'à eux-mêmes pour les exécuter, La Grèce avait au contraire manqué dliabileté, ou avait montré trop de prudence ; elle s'était crue trop faible pour prendre hardiment ce qu'elle convoitait et elle avait pensé qu'elle l'obtiendrait des puissances par la menace de troubles; elle avait commis la même faute

(l) De fréquentes discussions se sont élevées depuis, à propos des affaires greccpies et d'autres analogues sur la nature du blocus dit pacifique. On le considère en général comme un véritable acte de guerre et les Ktats auquel il est imposé auraient le droit de le repousser sils en avaient la force. Cf. l'\auchille, Les Blocus, etc. Si l'on admet les blocus pacifiques, il faut reconnaître que le blocus de 188,^) fut l'idéal du genre, V. Annuaire de llnstilut de droit international. Compte rendu de la séance de Ileidelbery du 7 septembre 1887. Itapport de M. i'erels. Le blocus ne fut appliqui' .;u'aux navires grecs, et la peine décrétée ne fut que la détention de tout navire grec qui tenterait de forcer la ligne du blocus. Aucun navire ne fut conlisipié.

LA TL'RnUIK d'eUMOPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 309

(ju'i'ii 1878 et en 1880. Si elle avait brusquement déclaré la guerre à la Turcjuie, battu les armées ottomanes et sauvei;ai'(lé les droits de riielléiiismc en s'emjjarant de la Macédoine, il est probable que lEui'ope se sei'ait inclinée devant le fait accompli. En menaçant sans agir, elle s'était au contraire attiré la malveillance des puissances et elle s'était beurtée contre leur volonté de conserver le statuqiw. Ce n'est pas faire l'apologie de la force que dire qu'un peuple n'a droit (ju'à ce qu'il peut prendre, il n'y a là qu'une règle de ])olitique prudente. Si la Grèce avait été dirigée ])ar de vrais bommes d'Etat, au lieu d'être entraînée par les passions populaires, elle eût renoncé à une tentative impossible; elle eût attendu une occasion plus favorable pour aflirmer ses droits. L'intervention de l'Europe, pour la contraindre à la sagesse, n'avait pas été sans dureté ; mais elle l'avait sauvée d'un désastre.

L'union de la Bulgarie et de la Roumélie orientale avait rendu les agissements bulgares suspects à la Porte, et si, par leurs provocations, les Grecs n'avaient alors inquiété aussi la Turquie, l'hellénisme eût profité de la situation pour reconquérir en Macédoine une partie du terrain qu'il avait perdu. Mais les revendications de la Grèce irritèrent la Porte. Depuis 188o, elle s'est attacbée à contrarier la propagande de la Grèce, à soutenir ses ennemis, à lui en susciter de nouveaux ; et, malgré les efforts des comités helléniques, les Bulgares, les Serbes et les- Roumains ont augmenté pendant ces dix dernières années leur influence en Macédoine au détriment du parti hellène.

En 1890, la Bulgarie réclamait du Sultan l'obtention de nouveaux bérats pour les districts de Samakow, Yeles, Uskub et Okrida.Elle appuyait sa demande sur la nécessité 011 elle se trouvait de résister aux intrigues dont elle accusaitles prêtres grecs. LaPorte résista longtemps, mais elle

linit par satisfaire les Bulg-ares soutenus par rAllemagne. Elle leur accorda successivement trois hérats. malgré les protestations du patriarcat de (]onstanlinople attaqué dans son influence et dans ses revenus, et malgré les réclamations des Serbes qui, restés orthodoxes, préféraient encore les évèques g-recs aux évèques bulg-ares et rappelaient à la Porte que, sous le rég-ime des anciens patriarcats, les districts qu'elle faisait passer sous la domination de rexarqu(^ bulgare dépendaient exclusivement de l'église serbe et de l'église grecque (1).

L'expansion du parti roumain en Macédoine atteignait en même temps et plus profondément l'hellénisme. Les Kout/.o-Valaques ou Roumains de Macédoine, encore appelés Yalaques noirs et Zinzares sont principalement concentrés vers Vodena, Larissa et Salonique dans l'ouest de la Macédoine, le massif de l'Olympe et la Thessalie. Quoi([ue de race latine, comme les Daco-Valaques (2) leurs frères du nord, fortement mêlés de Grecs ils furent longtemps les fermes soutiens de l'hellénisme. Ce fut seulement en 18G4 que quelques Koutzo-Yalaques prirent conscience de leur individualité et fondèrent la première école roumaine à Tirnovo. En 1879 leur nombre s'était un peu accru, et ils se constituaient en une société pour le développement de la nationalité roumaine en Macédoine, mais longtemps encore, ils bornèrent là leur propagande. En 1887 seulement, à la suite d'une nouvelle insurrection Cretoise (jui indisposa encore davantage la Porte contre les Hellènes, le parti valaque acquit, sous la protection turque, une réelle importance. Son chef Apostolo Margariti fondait une revue destinée à répandre ses proclamations (La Maakloine); il intriguait auprès des puissances et inté-

(1) Cf. Malhias Ban, Solution de la question d'Orient, Carte des anciens patriarcats.

(2) Le mot de Valaque comme celui de lioiiniain paraît indiquer leur origine latine; il semble avoir la même racine que les dénominations de Welclio, Wallon^ par lesquelles les (iermains désignent les peuples latins.

LA TURoUIE d'eCROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 311

ressait à sa cause la Uouinaiiie. rAlleniag-no, rAutriche et la Turquie. Grâce à ces appuis, le parti nouveau a vite ac({uis (le la puissance. La lloumanie le soutient: connue tous les autres peuples des Balkans, elle a ses ambitions, et elle est heureuse de voir se constituer un solide noyau roumain en Macédoine. L'Allemagne, l'Autriche secondent naturellement la Roumaine leur alliée. p]lles ont avantage à combattre dans la Macédoine Tiniluenct^ des Jiulgarcs tout dévoués à la Russie. L'Autriche, en outre, ne renonce pas à ses ambitions sur Salonique; elle cherche à se créer un parti en Macédoine et (die protège tout particulièrement les Koutzo-Yalacjues qui, moins fervents orthodoxes que les Slaves et les (Irecs, accepteraient plus volontiers le protectorat d'une puissance catholique. Le programme des Koutzo-Yalaques leur assure enlin la sympathie et l'aide des Turcs. Séparés de la Roumanie par la Turquie et la Bulgarie, les Roumains de Macédoine n'espèrent pour aucun temps leur réunion à leur mère-patrie. Ce qui peut leur arriver de plus heureux est de rester sous la domination ottomane (jui respecte leur nationalité. Aussi se montrent-ils fidèles sujets du Sultan. En eux, la Porte trouve des appuis contre Serbes, Bulgares, Hellènes, contre tous ceux en un mot qui, plus que les pachas, menaceraient leur indépendance. « Les peuples valaque et albanais, écrit Apostolo Margariti, considéreront l'Empire ottoman comme un tuteur et une sauvegarde, le tuteur de leur nationalité, la sauvegarde de leurs intérêts politiques, attendu que les uns et les autres étant également menacés d'être engloutis par le panhellénisme ou le panslavisme, non seulement ne feront jamais cause commune avec les Grecs, ni avec les Serbo-Bulgares, mais encore s'attacheront de la manière la plus indissoluble à l'Empire ottoman, sachant bien que leur existence nationale est étroitement liée au sort de cet Empire (1). » Durant les derniers événements

(1) Les (irecs, les Valaques, les Albanais et l'Empire ottoman, Bruxelles, 1880, cité dans Hérard, La Macédoine.

312 deuxikmf: partie. — chapitre m

dont la Macédoine a été le théâtre, si Ton en croit des nouvelles (|ui n'ont pas été démenties. Apostolo Marg-ariti. à la tète dun corps de volontaires valaques et albanais, se joignit aux troupes régulières turques pour les seconder dans leur lutte contre les Grecs. La Porte récompense cette lidélité en soutenant les Koutzo -Valaques contre les Hellènes, en leur permettant d'ouvrir des écoles, en les appelant à occuper des postes importants dans l'administration de l'Etnpire; ils sont les mieux traités des chrétiens de Macédoine (i). Ces avantages amènent diacjue jour au parti de nouveaux adhérents. Il fait une active propagande dont les frais sont couverts par la ligue roumaine de Hucharestet les subsides envoyés parle gouvernement roumain pour l'entretien des écoles nationales (2). Les Koutzo-Valaques ont déjà obtenu de la Porte le droit de célébrer les offices dans leur langue (3), et il est à prévoir que le jour où ils obtiendront des bérats et auront la liberté de se constituer en Eglise indépendante, ceux d'entre eux qui restent encore attachés à la cause grecque labandonneront.

Ce schisme aurait des conséquences fatales pour Ihellénisme. Non que, malgré tous leurs efforts, les Valaques soient assez nombreux pour constituer seuls un parti puissant (4), mais ils appellent à eux tous ceux qui. pour une

(1) Cf. Licre jaune de [S91,coit//if (/rFco-turc. I)('[)èolio du 21 avril t897. pièce 57ri.

(2) La ligue roumaine de IJucharost envoie 100.000 francs par an pour les frais de propagande selon Weigaml, Die Aromunen et (iopsevics, Macedonienutuf ait Serbien. (le chiffre monterait à iOO. 000 francs par an selon Carol SIefani, La lot ta deij)opo/i nella peninsu/a balcanica, Xuova anfolor/ia, janvier 1893. Le gouvernement rotunain enverrai! clia(iiie année environ 240.000 francs pour lenlretien des écoles (Weigaud) où seraient instruits environ 1.500 enfants (statistique de liurada cilt'e par Weigand).

(3) V. A. G.; Les Lioamains de la Turquie d'Europe, Annales des sciences politiques, janvier 1897.

(4' Des évaluations qui leur sont très favorables portent leur nombre à 149.000 rc'partia dans la Macédoine, l'Albanie, l'Kpire et la Thessalie : mais il faut reconnaître que le noMd)re <le ceux qui ont conservé

LA TURnLIE d'f.UROPE. — uUKSTION MACÉDOXIENNE 313

raison quelconquo, ne sont pas onrôlés dans un des partis qui se disputent le pays. Ils leur proposent un ])ro^raniiiie (jui nCst contradicloire qu'en apparence et qui convient à tous : attachement au Sultan, la Macédoine aux Macédoniens. Les Koutzo-Yalaijues se rapprochent ainsi de deux autres ])artis : le parti alhanais et le parti niacédonienhul^^are.

Quoique musulmans, les Alhanais ne sont pas des sujets dévoués de TEmjjire. Les Sultans ont lon<itemps acheté leur lidélité à prix d"or; mais maintenant que larg-ent baisse dans les caisses de l'Etat et que leurs services ne sont plus aussi rénmnérés qu'autrefois, ils sacconnnoderaient de tout autre régime, pourvu seulement qu'il leur laissât l'absolue liberté dont ils jouissent sous le régime turc, lis repoussent cependant les sollicitations de l'Italie (1) et quoiqu'il y ait bien des ressemblances entre Albanais et Hellènes, quoique la guerre

los mo'urs et les caraclrpos (tislinclifs do leur race est l)ien plus restreint. Sans opposer d'autres cliifTres à des cliitTres qui sont certainement au dessus (le la vérité, on peut allinner ([ue les Valaques ne forment qu'une faible minorité au milieu des po[)uIalions de la Macédoine.

Cf. Weigand. I>ie Aro/nunen. I^e docteur Weif^and arrive, en comptant les Itouuiains village par village, à un total de 1 49. ij28 dont 90.000 environ auraient conservé intacte la pureté de leur race. D'après d'autres statistiques, les Roumains de Macédoine seraient au nondjre de 100.000. Ajiostolo Margarili, Anna/es de l'Académie roumaine, 1879-1880: 24.000. Pelersmanns Mittheilungen : 43.000. Picot, Les Roumains de Macédoine : 800.t)00. Balacescu (qui fait monter te chitîre total des lioumains à 16.000.000) ; 400.000. Carot Slefani. Nuora antolof/ia. 1893; 73.000, t'ouqueville. Voi/arje en Grèce, 1821 ; 1.200.000, Nenitsescu. Les Boumains delà Turquie d'Europe ; 1.200.000, Bolintineanu ; 3.134.000. Bagav (en comptant ceux de Bulgarie et de Serbie) : 70.000. de (iubernatis. Bulletin de la société géographique d'Italie, novembre 1879.

(1) Ij'Italie qui redoute les i)rogrés de r.\ ut riche vers l'Adriatique, (V. M. Canieri, La questione Balcanica l'Epiro e l'Albania, Venise, 1880) désirerait par contre s'étendre sur les cotes d'Albanie. Des agents clierchent à gagner les Albanais catholiques, mais ceux-ci paraissent prêter ime oreille plus attentive aux promesses de l'Autriche. — Voir Carol Stefani, La Lottadei popoli nella peninsula Balcanica. Nuova antologia, février 1893 et YAlbania n'^s de février et mars 1897.

de l'indépendance hellénique ait pris naissance en All)anie, (jue plusieurs de ses iiéros fussent albanais (1), ils refusent ég-alcinent de se rallier à l'hellénisnje. Ils se rapprochent au contraire des Koutzo-Yalaques: ils ont mêmes vues, mêmes [désirs, mêmes sympathies el probablement ils auront même destinée.

Ils sont en ce moment d'accord pour manifester leurs bons sentiments à TAutriche et à la Tur(|uie. Rien ne paraît devoir rompre cette entente. Il est au contraire probable que lunion entre Yalaques et Albanais ne fera que se resserrer, et qu'ils s'accorderont, soit pour consolider l'autorité du Sultan, soit pour se donner à l'Autriche, ou encore et surtout pour se constituer en État autonome; les trois solutions (jui actuellement leur sourient le plus.

C'est une idée qui fait de plus en plus de progrès en Macédoine et dans toute la Péninsule des Balkans, que former dans la Tur(juie d'Europe un État nouveau serait résoudre de la meilleure façon la question macédonienne. Des Slaves, des Hellènes macédoniens, fatigués des conflits et de la lutte des races, souhaitent de conquérir leur liberté, sans devenir pour cela Serbes, Hellènes, ni Bulgares ; car ils ne voient pas la nécessité, en quittant un ancien maître, d'en prendre un nouveau. Pourquoi n'v aurait-il pas un État macédonien ? L'excessive confusion même des races assurerait son unité ; et il arriverait plus facilement à la cohésion que si deux ou trois partis seulement devaient s'y disputer le pouvoir. Placé au milieu de la Péninsule des Balkans, il serait le trait d'union entre les petits États déjà constitués; sa naissance ferait disparaître toutes les compétitions (jui les séparent aujourd'hui en supprimant l'objet de leurs ambitions: il deviendrait tout naturellement le centre d'une confédération balkanique.

L'idée a souri à (juelques hommes politiques; la Serbie, la Bulgarie, la Grèce ne lui sont pas absolument défavo-

(1) Entre autres, Marco Bolzaris el Miaoulis, Karaiskalvi, Boulgaris, etc. V. Wassa Effendi, La vérité sur V Albanie, l'aris, 1879.

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION .MACÉDONIENNE 31")

rables (1). Mais celte solution qui satisferait les intérêts (les puissances occidentales, en ne rompant ni l'équilibre dans les Balkans, ni l'équilibre européen, ne saurait, pour la même raison, plaire à l'Autriclie et à la Russie qui convoitent la Macédoine pour elles-mêmes ou pour leurs clients. Selon les moments, elle est également repoussée par ceux des petits États des lialkans qui croient à lapossii»ilité de s'emparei* un jour de la plus grosse portion de la proie à partager. Pour la Porte, elle ne peut que combattre un projet (jui serait sa ruine. Quoique sage, cette solution lèse donc trop d'intérêts pour avoir d'ici longtemps cbance d'être adoptée, et le développement du parti autonomiste en Macédoine rend seulement l'avenir de cette province encore plus incertain.

Cette incertitude, l'impossibilité oîi est cbacun de prévoir en quelles mains le sort fera tomber la proie (jue tous convoitent, ont éprouvé rudement la patience des petits peuples, (jui depuis qu'ils existent attendent la mort de la Turquie pour se partager sa succession, et surtout la patience de la Grèce. La Bulgarie peut attendre, elle espère. Les Serbes, les Roumains se résignent à Técliec probable d'ambitions qui n'eurent jamais grande cbance de se réaliser, mais les Grecs, qui crurent un moment que toute la Macédoine leur appartiendrait et qui en sont chassés cbaque jour davantage, supportent plus difficilement l'inquiétude de l'attente. C'est leur impatience qui les a poussés en 1885 à tenter de sauver par un coup de force leurs derniers espoirs; cette même impatience leur a conseillé depuis, de porter ailleurs leurs ambitions. En dédommagement de ce qu'ils perdaient en Macédoine, ils cherchèrent du moins à préparer le triomphe immédiat de l'hellénisme, là 011 il n'avait pas à craindre de concurrents. Le peuple et les comités secrets, sinon le gouvernement plus conscient des dangers d'une pareille aventure, cherchèrent à

(1) y. Licre jaune, Conflit gréco-turc, pirce 495.

agittT la Crète, à la jtoussfr à la révolte (jui devait Tarraclier à la doininatioii turcjue. Le gouvernement grec à son tour ua pas craint les conséquences d'un conflit qu'il aurait redouté davantage s'il eût attendu du temps et de la patience qu(d(jues bénéfices, et il s"est plus facilement laissé entraîner par le mouvement populaire.

La position de la Crète, l'importance stratégique et commerciale (ju'elle acquerrait aux mains des Grecs, sa proximité de la péninsule de Morée, en font une dépendance géographique naturelle du royaume liellénique; elle est peuplée de descendants des anciens Pélasges ; toujours ils ont désiré se réunira leurs frères du continent et souvent ils Font tenté. Depuis qu'ils ont conquis leur indépendance, les Grecs nourrissent le même désir; les puissances leur ont souvent reconnu des droits éventuels sur la Crète et c'est une idée admise par beaucoup, qu'en cas de partage de l'Empire ottoman elle devrait leur revenir. Autant de raisons qui ont poussé les Grecs à faire de la Crète l'objet principal de leurs ambitions et à seconder les efforts des Cretois chaque fois que, poussés à bout par les excès de la domination turque, ils ont tenté de s'émanciper.

Au lendemain du traité de Berlin. l'Angleterre avait obtenu du Sultan qu'il augmentât les avantages reconnus aux Cretois par le firman de 1868. Le pacte de Halepa, passé par ses bons offices, le 30 octobre 1878, entre la Porte et les insurgés, accordait à ces derniers de sérieuses satisfactions.

II étendait considérablement les attributions de l'assemblée générale Cretoise en lui donnant le droit d'élaborer les lois nouvelles et de modifier les règlements en vigueur avec l'approbation de la Porte (1) ; il augmentait le nombre

(I) l*'irrnan (le 18()8 (art. t2). fiacte do Ilalopa. aiM. -4. Wnv Livre jaune «le 1897 sur les alTaires de Crète, pages! à 9.

LA TURQUIE d'EUHOPK. — QUESTIOX MACÉDONIKXNE 317

des caïmai-ans ( sous-gouverneurs) chrétiens (art, oj ; il donnait la préférence aux indigènes pour l'entrée dans les fonctions publi(jues (art. iO), et dans la gendarmerie de File (art. 12;: il déchargeait l'île de quelques impôts et lui abandonnait la moitié de l'excédent total des revenus en cas de bénéfice, et la moitié du revenu des douanes dans le cas où les recettes ne couvriraient pas les dépenses (art. 13).

Ces concessions, et surtout l'administration bienveillante et éclairée de leur nouveau g-ouverneur, Photiadès bey, satisfirent les Cretois. Ils n'oubliaient pourtant pas qu'ils avaient voulu la liberté. Lorsqu'en 1H8U les représentants des puissances, réunis en conférence à Constantinople, se demandèrent s'ils ne régleraient pas les contestations de frontière entre la Turquie et la Grèce en réunissant la Crète au royaume hellénique, les Candiotes chrétiens firent parvenir leurs vœux à la conférence, et la prièrent de prononcer l'annexion (1). Mais ils ne faisaient qu'exprimer un désir, ils se résignèrent lorsqu'ils le virent repoussé et ils restèrent soumis connue devant à l'autorité du Sultan,

L'ag^itation de la (Irèce en 1885 réveilla plus complètement leurs anciennes espérances. Conseillés par les agrents des comités helléniques et même par le représentant du g'ouvernement grec à la Canée (2), persuadés que l'occasion était favorable et que l'heure du triomphe définitif de l'hellénisme allait enfin sonner, ils manifestèrent énergiquement leur volonté d'être réunis à la Grèce. « Les grandes « puissances, lisons-nous dans un mémorandum du 21 dé- « cembre 1885, sig"né de toutes les notabilités chrétiennes de

(1) Deuxième Livre jaune sur les affaires de (irèce en 1880, page 30. 11° 30; et dépêche du i(j mars lH8i. page 32, n" 39.

(2) Livre jaune de 1883. dépêche du 48 avril 1886 (n" 380) et du 21 avril 1886 (n" 399). Le gouvei'nemeut ottoman se vit dans l'obligation d'expulser le vice-consul grec à la Canée qui poussait les Cretois à la ri'volte. V. Archives dii>lomatiques, 1880, tome XVII, pages 110 et 228.

« File et communiqué aux ambassadeurs des gouvernements « européens à Constantinople,les grandes puissances ont re- « connu, à plusieurs reprises, les droits du peuple crétois à (( Témancipation et à lunioii avec la Grèce indépendante. « Parla elles lui ont donné des titres à faire valoir cesdroits, (( lorsque les circonstances seraient favorables. Ces circons- (( tances se présentent évidenniient en ce moment, où est (( soulevée la (juestion de l'union de la Roumélie orientale (( avec la Bulg^arie. Les grandes puissances feraient une (( ri'uvre de justice et en même temps d'humanité en saisisce sant cette occasion pour résoudre aussi la question cré- « toise et pour couronner les vo'ux exprimés tant de fois par « ce peuple et scellés de son sang ( 1) »... « Si cette question, (( ajoutent-ils, restait encore pendante, la conséquence ne « serait autre que le renouvellement de la lutte contre la « domination ottomane àla première occasion, des collisions « sanglantes et désastreuses qui depuis si longtemps ont dc- « montré l'impossibilité pour le peuple crétois de se plier au (( joug ottoman ». Des réunions populaires avaient en même temps lieu dans la plupart des communes et partout l'union à la Grèce était votée. Mais l'intervention de l'Europe, puis l'échec complet de la Grèce, anéantirent ciiez les Cretois toute velléité de résistance et ils retournèrent sans trop murmurer sous la domination de la Porte.

Les désirs d'indépendance avaient cepentlant été ranimés par ces espoirs d'un moment, les Crétois déçus se retrouvaient moins dociles, plus sensibles aux défauts de l'administration ottomane, plus accessibles au mécontentement. Quelque douce que fût la situation dont ils jouissaient en comparaison de celle des autres sujets de l'Empire, il leur restait bien des motifs de plainte. Ils souffraient des maux qui n'épargnent personne en Turquie, indo-

(1) Archives di/)loniafi(/iics. 1880. \usc 11!). Voir aussi Icltro d'un groupe de Cretois au Times (Tinws, i janvier 188(J) où ils rappellent qu'ils ont coinbattu eole ù rôle avec la (irree dans la grande guerre de l'indépendance et allirnient (pfils sont [irèts à recommencer.

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENxNE 319

Icnce, inertie et vénalité des fonctionnaires, gaspillage lies fonds publics et manque d'argent pour tous les besoins de preniièj-e nécessité. En 1887, une première explosion de mécontentement sui\ie de quehjiies troubles fut apaisée par de nouvelles concessions de la Porte; mais le parti libéral crétois. partisan de l'annexion à la (irèce, ne les jug'ea pas suflisantes, et il profita en 1889 de ce que le mécontentement croissant dans l'île lui avait assuré la majorité aux élections de l'assemblée annuelle, pour réclamer de la Porte de nouvelles concessions. La situation s'annonça vite grave; la discorde éclatait entre le parti clirétien libéral et le parti conservateur moins violemment bostile à la Turquie (1) ; les relations de l'assemblée générale et de la Porte se tendaient rapidement et aboutissaient à une rupture que (irétois et Turcs désiraient également.

S'ils avaient cru à l'abandon de l'Europe, les Crétois auraient peut-élre eu la sag'"esse de ne pas s'exposer à perdre les privilèges (ju'ils avaient déjà obtenus dans une insurrection dont le résultat était au moins douteux ; mais ils avaient compté sur l'appui de l'Allemagne et de l'Angleterre ; peut-être même avaient-ils reçu des encouragements directs du cabinet de Saint-James.

L'Angleterre convoite la Crète ; de là, elle commanderait à la fois les cotes de la Crèce, de l'Afrique et de l'Asie Mineure, et elle affermirait dans la Méditerranée la prédominance que lui assure déjà la possession de ^lalte et de Gibraltar. Depuis la guerre de l'indépendance bellénicjue, elle s'est toujours efforcée d'encourager les Crétois dans leurs désirs d'indépendance et toujours elle leur a promis son appui, afin de se concilier leurs sympatbies et de les

(1) Dans cotte ilo. peuplée à peine coiuiiie un département l'ranijiis, il y a un gouverneur, deux secrétaires généraux, quatre jiriTets avec autant d'adjoints, (piatorze sous-[)réfets avec vingt-ipiatre adjoints; vingt-quatre conseillers de préfecture, une cour d'appel. cini[ tribunaux, vingt-cinq justices de paix, soit -iio.OOO francs pour les frais de l'administration, iOO.OOO po(U" ceux de la gendarmerie. Livre bleu, Tiir^ </iiie, iv> 2. 1889, pages 30, 47 et 48.

amener à accepter le protectorat britannique. Elle s'est toujours, par contie, opposée à l'union désirée par les Cretois et par la Grèce, car cette union eut été la ruine de ses espérances; et chaque fois (ju'une insurj'ection, qu'elle avait peut-être encourag-ée à ses débuts, semblait avoir quelque chance d'aboutir à l'annexion de la Crète au royaume hellénique, FAng-leterre intervenait et mettait son veto. « Si la Turquie, écrivait en 1878 le Blachirood tna(/(icuie., tombe en morceaux, l'Ang-leterre doit, par rapport à la Crète conmie par rapport à rKirvpte, user de sa puissance navale, pour empèclier l'ile de tomber en d'autres mains que les siennes (1) ». L'Angleterre offrait en même temps aux Cretois son protectorat (2); et ce ne fut qu'après s'être convaincue de leur résistance qu'elle se résigna à demander à la Turquie Chvpre et non la Crète, (^et échec ne la découragea pas un instant ; elle n'abandonna pas ses plans, ne désespéra pas d'annexer à elle les Cretois, et, peu de jours après le traité de Berlin, elle obtenait pour eux, de la Turquie, la sig-nature du pacte de lialepa. L'occupation de l'Ég-ypte redoubla ses convoitises. Déjà maîtresse de l'Ég-ypte. de Chypi-e, de Malte, de Gibraltar, elle dut plus ardemment désirer une conquête nouvelle qui de la Méditerranée ferait un véritable lac ang-lais. Divers indices permettent de conjecturer que ces ambitions ne furent pas étrang-ères à la conduite du g-ouvernement anglais en 1889.11 n'encouragea pas directement le mouvement insurrectionnel, mais il ne paraît pas qu'il ait rien fait pour empêcher quelques-uns de ses nationaux de travailler à soulever le pavs (3), ni pour désabuser les Cretois qui, trompés par la sympathie de la presse britannique, formaient de fausses espérances.

(1) Cf. Delonclo. Iji question crétoise. (Correspondant. Les Anglais dans la Méditerranée. Chypre on la Crète ? 10 avril 189.^3.

(;2) Livre bleu. Turquie, n" 3, 1879. népèclif du roiisiil an^dais à la Canéo (lu 17 A'vrior 1878 sur les liispositions dws (InHois à accoj)lcr \c protectorat hritanniipie.

(•S) Ix's périodiques de 188i) sont presque unanimes à alliruier l'action

LA TLRnUIK It'i:riiOI>E. — oL KSTION MACÉDONIENNE 321

La Crète comptait également sur l'appui de l' Allemagne. Le prince héritier tle Grèce était sur le point d'épouser une princesse allemande et le bruit courait que Tempereur Guillaume, sollicité par la Grèce, devait demander au Sultan d'abandonner ses droits sur la Crète, alin de la donner en cadeau de noce aux jeunes époux. Cet espoir, les encouragements venus du cabinet d'Athènes qui envovait une circulaire aux grandes puissances pour leur demander l'union (1), une manifestation sympathique du chef du gouvernement anglais (2) firent tomber les dernières hésitations des Cretois. A ses précédentes réclamations, l'assemblée nationale Cretoise en ajouta de nouvelles (3), elle somma la Porte d'y faire droit, et, sur le refus du Sultan, elle rompit toute relation avec le gouvernement ottoman et lit appel à la Grèce (4).

(le rAnglctciTC. Voir notninmcnt: Le journal des Débats «lu â.'i juillet et 2 août 188!). lotlre de Crète, à propos des agissements de M. Slillinann. correspondant du Times. Voir aussi : Lavisse, 1889, La vie politique à l'i'tratujer. Les publications inspirées jtar les derniers événements rejettent au contraire presque toutes sur la Turquie la res[ionsaliilité de l'insurrection. CL Streit. La (/uestion rrétoise ; Philarétos. J.ps insurrections de Crète ; Arnaud .leanti, La Crète et la question Cretoise; Mariant, Sel reijno di Minosse ; Vjtsiloritis. The situation in Crète. Contra. Deloncle, La question rrétoise.

(1) Lirrebleu, 1889, Turquie, deux dépèches du 8 juillet 1889. p. 50, conversation avec M. Tricou[)is.

{"2) Le 4 juillet 1889 lord Salisl)ury prononçait un discours où il avançait tjue « la Crète devait en fin de compte échapper à la Turquie ». Ces paroles firent sensation en Crète et à Constantinople. La Porte inipiiète demanda au gouvernement anglais des explications. Un second discours de lord Salishury du 31 juillet expliqua et atténua le premier, mais leflet en tirète était déjà produit. Archives diplomatiques, 1889.

(3) Les Cretois réclamaient : 1" In gouverneur giuiéral chrétien nommé pour cinq ans avec l'assentiment des puissances; 2" L'indépendance économique de l'ile; 3» La proportion entre le nombre des fonctionnaires chrétiens et musulmans et le chitïre des deux classes de la population; 4° La concentration des troiq)es turques dans les forteresses et la réduction de l'etlectir à 4.900 hommes; 5'- L'admission d'officiers ein-opéens dans la gendarmerie; 6° La liberté de la presse.

(4) Livre bleu, Turquie, 2, 1889. D(qièche, n" 127. A[)pel de la Crète à la nation grecque. Avant que finsurreclion se fût ouvertement

La Porte n'avait pas essayé de prévenir cette révolte. Les principaux conseillers du Sultan se repentaient davoir, depuis le traité de Berlin, accordé aux Cretois trop de faveurs, de leur avoir laissé une liberté dont ils ne prolitaient que pour tenter d'arracher à leur souverain des concessions nouvelles. Une insurrection était la bienvenue; elle servirait de prétexte pour mater des sujets rebelles et pour leur retirer les privilèges que dans un accès de libéralisme le Sultan leur avait imprudemment accordés.

Le gouvernement grec avait été, tout d'abord, peu disposé à intervenir en laveur de la Crète ; mais l'opinion publique, agitéo par l'arrivée de réfugiés crétois et par le spectacle de leur misère, ne lui permit pas longtemps de se désintéresser du conflit. Le 7 août 1889 le cabinet d'Athènes faisait parvenir une circulaire aux puissances (1) pour leur demander leur médiation entre la Crète et la Turquie, et pour leur exposer que si la situation des Candiotes n'était pas améliorée la Grèce se verrait forcée d'intervenir.

Dès que la Porte eut connaissance de l'envoi de la note grecque, elle communiqua à son tour ses intentions aux puissances (2). Elle savait que l'intervention de la Grèce avait été partout blâmée, que l'Italie (3), l'Allemagne (4), puis l'Angleterre et l'Autriche (5), bientôt suivies de la Russie (6) et de la France (7) avaient d'un avis unanime désapprouvé l'initiative du cabinet d'Athènes, comme

déclarée, elle existait déjà de fait et partout, et dans l'intérieur de l'ile il y avait des engngemenls entre les Crétois et les troupes tunpies chargées d'assm-or le recouvrement des impôts. \ . Journal des Débats du 10 juillet i889.

(1) Livre bleu. Turquie, IL 1889. [.iècc 143.

(2) JAcrt- bleu, note du 12 août, pièce 165.

(3) Livre bleu, pièces 148 et 161.

(4) L'Allemagne manifesta très vivement sa désapprobation. V. Journal des Débats, 13 août 1889, Livre bleu, pièce 136.

(3) Livre bleu, pièce 159.

(6) Livre bleu, pièce 162.

(7) Livre bleu, pièces 175 et 178.

LA TURnUIE d'euROPE. — QUESTION iMACÉDONIENXE 323

contraire au principe de l'intcgrité de l'Empire ottoman et à la souveraineté du Sultan. Assurée de l'approbation de l'Europe, elle censura à son tour les actes du gouvernement grec ; elle les présenta comme « un encouragement malsain à la révolte », et elle informa les puissances que la conduite des Cretois la mettait dans l'obligation de sévir et d'envoyer dans l'île un nouveau gouverneur « à l'efiet d'y établir l'état de siège et d'y instituer des cours martiales ». Les puissances ne trouvèrent rien à objecter à cette résolution et, libre d'agir, la Turquie en profita pour réprimer l'insurrection avec vigueur. Le nouveau gouverneur, (ihakir Pacha, investi de la toute-puissance militaire et civile, débarqua en Crète à la tète de 40.000 hommes. Ecrasés par des forces supérieures, chassés de district en district, traqués dans leurs montagnes, les insurgés durent, au bout de six semaines de résistance, déposer les armes. La première répression fut sanglante ; les irréguliers turcs, des Albanais pour la plupart, pillaient, brûlaient et tuaient. D'abord l'Europe laissa faire, mais, quand le calme fut un peu rétabli et lorsqu'il s'agit d'organiser à nouveau dans l'ile un gouvernement régulier, elle intervint auprès de la Porte pour lui reconmiander de ne pas abuser de sa victoire, de ne pas priver les Cretois de toutes leurs anciennes libertés et pour lui conseiller de les faire bénéficier d'une large amnistie.

Le l""" décembre 1889, le gouvernement ottoman promulguait un firman (1) qui enlevait aux Cretois une forte part des privilèges dont ils avaientjusqu'alors joui.Il tirait prétexte des « luttes intestines, des rivalités politiques, de la déplorable administration des finances de l'ile, pour procéder à quelques modifications ayant pour but d'améliorer l'ordre public et l'état économique, de consolider la tranquillité etde développer la richesse et le bien-être du pays ». Dans ce but, le firman restreint considérablement les pou-

(1) Livre jaune, sur les affaires de Crête de 1897, page 10,

324 DELX1È.M1-: PARTI i:. CHAPITRK m

voirs (le rassemblée g^énOTale et augmente ceux du gouverneur nommé par la Porte (1). Le service du gouverneur n'aura plus de durée déterminée : dans le choix des employés, on préférera ceux qui possèdent le turc: le nondire des députés de l'assemblée générale est réduit à o7, dont 35 seront chrétiens et 22 musulmans; ils ne seront plus nommés par le suffrage universel, mais désignés par des électeurs choisis dans chaque commune. Le firman accorde au gouverneur le droit de rejeter les propositions soumises aux délibérations de l'assemblée sur les questions échappant à sa compétence. Il réorganise le recrutement du corps de gendarmerie, supprime le droit de préférence accordé aux indigènes dans le choix des gendarmes et y admet des habitants des autres provinces de l'Empire. Il soumet à la sanction du ministère [de la justice l'élection des juges et réserve au gouvernement ottoman la nomination des présidents des tribunaux et des procureurs. Dans toutes ses dispositions, il remet les Cretois sous l'autorité plus directe de la Porte.

La manière dont le nouveau firman fut appliqué n'était pas propre à calmer les colères et les rancunes que sa promulgation avait suscitées. Le gouvernement ottoman était libre d'abuser de son pouvoir sans craindre une révolte. Affaiblis, décimés, abattus par leur défaite, les Cretois avaient besoin de temps pour perdre le souvenir de la répression et retrouver leurs audaces. De 1889 à 1894, les impôts furent perçus avec rigueur ; l'assemblée générale ne fut pas convoquée une seule fois, la Porte ne nomma pas un seul gouverneur chrétien, et la prépondérance dans l'île appartint sans conteste aux nmsulmans.

Les Cretois affaiblis mais non découragés par l'insuccès de la révolte de 1889, n'attendaient cependant qu'une occasion favorable pour se soulever à nouveau. Lorsque les massacres d'Asie Mineure agitèrent tout l'Empire otto-

(1) Lirre Jaune, sur les affaires de Crète. 1897 (art. I).

LA TURQUIE d'eUROPE. — ol ESTION MACÉDONIENNE 325

man, quenire clirétiens et musulmans l'antagonisme partout s'accrut, les Cretois gagnés par Tirritation générale crurent l'occasion bonne pour obtenir de la Porte des réformes. Ils voulurent profiter de ce que les puissances s'occupaient du sort de l'Arménie pour attirer leur attention. Jls réclamèrent la réforme des impôts, ils revendiquèrent l'exercice du droit confié à l'assemblée générale de régler le budget de l'île, et prièrent le Sultan de mettre fin, par l'envoi d'un gouverneur général cbrétien, au régime provisoire qu'ils supportaient depuis 1889 (1).

Déjà aux prises avec les puissances, le Sultan ne voulait pas de nouveaux confiits qui auraient accru les difficultés de sa situation ; il se décida à faire en partie droit aux demandes des Cretois, il envoya un gouverneur chrétien dans l'île. Mais satisfaire les chrétiens, c'était mécontenter les musulmans. Ceux-ci ne voulaient pas perdre la suprématie que depuis 1889 ils avaient reconquise: à leur tour ils protestèrent et, afin d'appuyer leurs paroles par des actes, ils massacrèrent quelques clirétiens (2). Naturellement l'irritation de la population chrétienne augmenta. Ce que les Cretois avaient demandé tout d'abord ne leur suffisait plus, ils réclamèrent le retour au pacte de Halépa et tous leurs anciens privilèges (3).

A. ces réclamations, la Porte ne répondit que par des envois de troupes. Si elles avaient mis l'ordre dans le pays et l'avaient soumis à une discipline sévère, la révolte eût pu encore être évitée, mais la présence des détachements turcs ne fit que surexciter les musulmans et qu'irriter les chrétiens. La Porte n'avait d'abord envoyé que quelques faibles renforts. Aux prises avec les insurgés, les Turcs furent partout battus. L'audace des vainqueurs s'en accrut, travaillés d'ailleurs parles excitations du comité insurrec-

(1) Livre jaune, 1897. Affaires de Crète, page 13.

(2) Livre jaune, 4897, page 20.

(3) Saturday review, 30 mai et 1er août 189G : The crisis in Crète.

tionnel crétois et des comités d'Atliènes (1), ils en vinrent à la révolte ouverte. Ils se soulevèrent en grand nombre et livrèrent de violents combats aux troupes ottomanes (2). Des renforts venus de Constantinople, assurèrent vite le dessus aux troupes turques; mais elles se signalèrent par de tels actes de cruauté, leur répression fut si inhumaine, leur présence devint le prétexte de tels excès de la part de la population musulmane (3) que, loin de se calmer, Tinsurrection s'étendit et qu'à la fin du mois de juin 189G, elle menaçait de gagner toute l'île (4j.

Le gouvernement hellénique prenait en môme temps une attitude menaçante. Dès le commencement de l'insurrection, il avait laissé entendre aux puissances qu'il ne permettrait pas à la Turquie d'écraser la Crète et que, sous la pression du sentiment populaire, il se verrait forcé d'intervenir (o). 11 n'avait cessé depuis de protester contre

(1) Livre jaune, page -4i, n" 50. Les causes des troubles sont : Jo Le mécontentement qui existe dans le pavs depuis la promulgation du dernier firman de 1889 et la suppression d'une partie des privilèges crétois ; 2o le mécontentement provoqué dernièrement par la nomination d'un vali musulman; 3° l'état de désorganisation administrative et d'anarchie dans lequel se trouve le pays depuis plusieurs mois ; -4° la détresse financière administrative et la misère de la population des campagnes : 5o l'existence d'un comité insur^-eclionnel qui cherche à fomenter les troubles : (Jo l'incurie et l'imprudence des autorités militaires qui ont exposé l'armée à subir plusieurs échecs : 7° les excitations continuelles du comité d'Athènes ; 8" le mécontentement de la population musulmane qui veut le remplacement de Turkhan Pacha i)ar un Vali militaire et la proclamation de la loi martiale dans le pays; 9" enfin les assassinats journaliers entre chrétiens et musulmans, qui risquent de provo(juer la séparation des deux éléments, la rentrée des musulmans dans les forteresses et le départ des chrétiens pour la montagne.

Si donc le printemps de •1896 voit éclore une insurrection dans Tîle de Crète^ il faudra en rechercher la cause dans ces raisons (dép. du consul de France).

(2) Blocus de Vamos par les insurgés et délivrance par les troupes ottomanes.

(3) Livre jaune, page 73, no 112.

(4) Livre jaune, page 76, n° 115.

(5) Livre jaune, page 27, no 27. Dépêche de M. IJourée. ministre de France à Athènes^ à M. Uerthelot, ministre des allaires étrangères.

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 327

la conduite de la Turquie (1), et d'appuyer auprès des puissances les demandes des insurgés (2) ; il avait laissé les comités insurrectionnels soutenir les Cretois par des envois permanents d'armes et d'argent (3). Il était à craindre qu'entraîné par l'opinion publique, confiant peutêtre en l'appui de l'Angleterre (4), il ne se décidât à une guerre qui eût compromis la paix de l'Europe.

Pour éviter ce danger, pour faire cesser des troubles qui entretenaient en Orient une situation pleine de périls, les puissances intervinrent. Dès le début de la crise, leurs consuls en Crète avaient clierché à apaiser l'irritation des insurgés et à calmer le mécontentement des représentants du gouvernement ottoman. Lorsque, malgré leurs eiïorts, l'insurrection eut pris un caractère de réelle gravité, les puissances jugèrent nécessaire de s'adresser au Sultan et de le presser d'accéder aux justes demandes des insurgés crétois (5). Elles conseillaient en même temps au

« Au cours dune visite à bord d'un cuirassé autrichien, le roi vient de me dire, devant des personnes qui l'ont certainement entendu : « Vous savez ijue les Turcs envoient décidément cinq bataillons en Crète. C'est évidemment pour ne pas rester sur leur dernier échec et renouveler leurs agressions. Si les choses prennent cotte tournure, je vous déclare que je ne pourrai plus répondre de rien ici et que les événements suivront leur cours ». Sa Majesté a tenu un langage analogue presque aussitôt après à mon collègue de I\ussie », 21 déc. 1893.

(1) Livre jaime, page 43, n" 48 ; page 43. n» 32 : page 46. n" 54.

(2) Livre jaune, p. 67, no 100.

(3) Voir Streit, Lm i/uestion Cretoise. Revue générale de droit inter- 7iational public citant YAsfij du 3 mai. Livre Jaune, 1896. page 68, n" 73: page 143, n" 238 : page 139. n» 231 ; page 186. n' 312.

(4) Lavisse, Notre politique orientale. Revue de Paris. 43 juin i897. (3) Livre jaune, page 71, n" 108 : page 73, n^s It2etll4. Première

action isolée de la France, page 87, n» 134 : p. 88, n" 133, etc. De l'Autriche, page 86, n» 182. Etablissement de l'accord, page 88. n" 133; page 89, n" 138; page 140. n" 90. Remise de la note, page 91, n" 43. Les ambassadeurs conseillent à la Porte les mesures suivantes : 1° nomination d'un Gouverneur général chrétien ; 2° remise en vigueur du règlement de 1878 en exécution de l'acte de Hab'pa : 3° convocation de l'Assemblée générale ; 4° amnistie générale. Nouvelle insistance, page 98, n" 160.

328 DELXiÈ.Mi: l'AmiK. — chapitre m

cabinet J'Atlit'nos plus de prudence et de modération (I). Le Sultan se rendit aux représentations des puissances avec une promptitude surprenante, mais il promit les réformes et ne les exécuta pas. 11 avait bien consenti à nommer un g-ouverneur général clirétien, mais « il sétait empressé de lui ùter toute; autorité et tout prestige en donnant le titre de maréchal au commandant militaire (2). » Il retirait d'une main ce qu'il donnait de l'autre. Les mois cependant passaient el augmentaient les exig;ences des Cretois, plus intraitables à mesure qu'ils se croyaient plus sûrs de l'appui de l'Europe. Seule une action directe des puissances, exercée pour ou contre les insurgés, pouvait résoudre le conllit. Elles se demandèrent un moment si elles ne tenteraient pas de réduire l'insurrection en établissant, conformément aux demandes de la Porte, un blocus pacifique, sur les côtes de l'île (3l, blocus qui eût eu pour objet dempèclier l'entrée en Crète des secours d'hommes et d'argent qui partaient de Grèce; mais elles abandonnèrent vite ce projet qui eût trop favorisé la Porte et lui eût permis d'étouffer l'insurrection sans accorder aucune des réformes que l'Europe jug-eait nécessaires.

La Turquie cependant, entravée dans son action par la surveillance des puissances, impuissante à réprimer la révolte, désirait aussi la fin du conllit; elle déclara aux puissances qu'elle accepterait « leurs bons offices pour terminer cette question sur une base qui, tout en donnant satisfaction au peuple crétois, sauvegarderait ses droits souverains » (4). Les envoyés crétois, consultés, acceptèrent l'arbitrage des puissances. La solution du conflit était

H) Livre Jaune, page 103. n" 1G9 ; page HO, n" 178 ; page 133, n'-Sâl ; page 130, n" 243.

(2) Livre jaune, page 128, n" 21-4.

(3) (( D'accord et conjointement avec la Porte et avec la coopération effective de toutes les puissances. » Livre jaune, page 160, n" 2(J3.

(4) Livre jaune, page 200, n" 330.

LA TUKuUIE d'eiROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 329

Irouvt'c. Les ambassadeurs élaborèrent un projet de i-ét'orines inspiré par bîs rcAendications des insurgés et le remirent à la Porte qui. le 2() août 1890. déclara lui donner son approbation (1). Ce règ^lement nr satisfaisait pas à tous les vœux de la Ci'ète ; mais, devant la volonté de lEui'ope, toute résistance devenait inutile. Conseillés par la (Irèce, les Cretois se décidèrent, le i septembre 1890, à accepter la nouvelle constitution (2).

« Les puissances sassureront de l'exécution de toutes ces dispositions », tel était le dei-nier article de la cliarte accordée aux Cretois : il leur assurait une protection spéciale de l'Europe qui s'engageait à veiller à l'exécution des promesses faites par le Sultan. Si les puissances ellesmêmes a\aient tenu leur promesse, si elles avaient su contrain<lre la Porte à remplir ses engagements, la Crète aurait bénéficié d'une situation privilégiée, analogue à celle dont avait joui, de 1878 à 188"), la Roumélie orientale ; l'agitation se serait peu à peu calmée et les Cretois se seraient, au moins y)Our un temps^ contentés des larges privilèges qui leur étaient accordés. Mais, quoique des expériences sans cesse répétées, et à ce moment môme leurs tentatives infructueuses pour améliorer la situation lamentable de l'Asie Mineure, eussent dû éclairer les puissances sur la nécessité d'une pression non seulement énergique mais continue sur la Porte, elles ne surent pas conserver l'entente qui seule assure quelque efficacité à leur action en Orient, et comme toujours, après avoir, par un effort momentané,

(1) Livre jaune, page 203, n" 343. V. Texte du projet Livre jaune, page 208. Ses principales dispositions sont les suivantes : l" Le gouverneur général de Crète sera clirétien et nommé pour cinq ans par le sultan avec l'assentiment des puissances ; S^les fonctions publiques seront attribuées pour les deux tiers aux chrétiens et pour un tiers aux musulmans ; 6° Les élections à l'assemblée générale et les sessions de cette assemblée auront lieu tous les deux ans ; 8" § 1 Les dispositions du firman de 1887 accordant à la Crète la moitié du revenu des douanes •le l'île seront remises en vigueur ; 14" les puissances s'assureront de l'exécution de toutes ces dispositions.

(2) Livre jaune, page 223, n» 378.

obtenu de la Tur(|uie quelques promesses, elles ne parvinrent pas à lui en imposer l'exécution.

La Porte avait joué son éternel jeu de faux-fuyants et de fourberies, elle avait promis mais elle ne voulait pas tenir. Elle sut par ses intrigues, trop souvent favorisées par le désaccord et les rivalités qui se produisirent au sein des connnissions européennes cliarg-ées de la réorg-anisation de la justice et de la «endarmerie (1), entraver l'œuvre de réformes et perpétuer Fétat de troubles à l'intérieur de l'île. Elle surexcitait à dessein le mécontentement des nmsulmans (2) et cbercliait à rallumer la colère mai éteinte des cin'étiens. Elle envoyait en Crète, auprès du gouverneur clirétien un commandant militaire musulman (3), Saadeddin Pacha, qui surveillait chacun de ses actes, annihilait son action, devenait lo véritable gouverneur de l'île, s'opposait à l'exécution des réformes « et violait de propos délibéré la constitution (4) ». Sur les injonctions des puissances (5), Saadeddin Pacha fut rappelé, mais les agents de la Porte n'en continuèrent pas moins à travailler la population musulmane (6).

L'agitation chez les chrétiens n'avait pas eu le temps de se calmer; ils étaient exaspérés par les retards et la mau-

(1) Temps, 5 février 1897.

(2) V. ])laintcs des musulmans, i'/i coup d'œil aux événements Cretois, brochure publiée par l'Alliance philanthropique musulmane de Crète. Paris 1897.

(3) Livre jaune, page 281. n" 401.

(4) V. Lavisse. Notre politique orientale. Livre bleu, Turquie, et Streit. La question crétoise. Revue f/énérale de droit international j)uhlir. août 1897 (retards apportes à l'exécution des rél'ormes. abolition des i;arantios judiciaires stipulées par l'arrangement de 1896).

(3) c< Les ordres formels donnés à Saadeddin Paclia. disaient les ambassadeurs dans une note à la Porte, prouvent qu'elle a fait une nouvelle tentative pour fausser dans son principe l'application du règlement crétois et qu'elle viole de propos délib('r('' une de ses plus importantes proscriptions. » Livre bleu, Tu?'quie, no 8, page 120.

((j) Voir dépèche du consul de France à la Canée du 13 janvier 1897, Livre jaune, page 321, n<^ 511. « On doit, dit-il, escompter sans doute en haut lieu la possibilité de nouveaux désordres comme un moyen d'empêcher la mise en application des réformes. «

LA TURQUIE d'eUROPK. — (JUESTIOX MAGÉDONIKNXK 331

vaise volonté évidente de la Porte; les agents des comités grecs les poussaient à reprendre les armes. Des meurtres de musulmans par les chrétiens, de chrétiens par les musulmans entretenaient encore la surexcitation; «le pays était dans un état de nervosité indicihle (1) », il eût sufU d'un accident, d'un malentendu, dune panique pour jeter les deux partis l'un sur l'autre.

Pendant le mois de janvier 1897, les consuls s'inquiétaient de l'émigration des musulmans dans les villes, et y soupçonnaient l'exécution d'an plan prémédité. Ils ne se trompaient pas ; les musulmans se préparaient à la lutte. Lorsqu'ils furent prêts, ils ouvrirent les hostilités. Us prirent prétexte de rixes dans la ville de Candie pour courir aux armes avecl'approhation des autorités (2), et, le 4 février 1897, malgré la présence de deux navires de guerre français et anglais envoyés pour rétahlir l'ordre, à la suite d'une nouvelle rixe dans les rues de la Canée, ils se ruaient sur les chrétiens. Trois jours après, la Canée était en feu, l'agitation avait gagné les provinces voisines, les musulmans massacraient les chrétiens dans les campagnes ; l'insurrection recommençait. La situation prit vite un caractère d'exceptionnelle gravité. Leurrés une première fois par la Porte, les insurgés n'en attendaient plus rien, ils prêtaient l'oreille aux avis \*enus d'Athènes ; les promesses de réforme ne leur suffisaient plus, ce qu'il leur fallait, c'était l'extermination des musulmans de l'ile et ensuite l'annexion à la Grèce.

Les Grecs leur avaient promis leur appui, ils ne les abandonnèrent pas. Le cahinet d'Athènes n'avait peut-être fait parvenir aucun encouragement direct aux Cretois, mais

(1) Lwre jaune, page 321. n" 511.

(2} « J'ai la preuve que le soulèvement simultané des musulmans à Candie, I^elhymo el la Canée est la conséquence d'instructions envoyées de Gonstantinople de créer des troubles pour empêcher l'application des réformes, n Dépêche du consul de l'rance à la Canée. /y/j^re jaune, page :53.3, n'> 340. Voir le Te?nps du 16 février 1897, citation de la Correspondance politique 'de Vienne.

son allitudo avait ('lé de natiii'o à leur donner de Tespoir. Depuis les événements d Arménie, il prenait une allure provjcatriee ;\ Téj^ard de la Tur(juie (1): il accueillait les rélugiés candiotes, il permettait aux comités privés et principalement à l;i fameuse h]thniki Hétairia ou lig-ue nationale, d'agiter l'opinion publique t^ de lui présenter comme nécessaire une guerre avec la Turquie; il laissait ses émissaii-es pousser les Oétois à la révolte (2). L'exaltation po])ulaii"e ne permit pas au g-ouvernement grec de manquer à ces demi-engagements (3). A la nouvelle des troubles de la Canée. le prince Georges, second lils du roi, prenait le commandement d'une tlotlille de torpilleurs et partait pour la Crète (10 février). Trois jours après, deux mille bommes de troupes s'embarquaient sous les ordres du colonel Yassos qui, descendu dans l'île, déclarait en prendre possession au nom du roi Georges.

Non seulement le gouvernement grec était gravement coupable en violant aussi ouvertement les règles les plus absolues du droit des gens, mais encore son intervention téméraire exposait bien inutilement la Grèce au danger d'une guerre avec la Turquie. La présence de bâtiments

(1) [•roclainaliûii du roi ilo (irrro du 4 decemltro i<S76 sur la rcoryanisation de l'armée.

i'È) {'A', l'olilis, La r/uerre turco-tjrecqiie. C/ironi(/iie des faits internationaux. Revue (/ènérale de droit international public /]\\û\çXaoiit 1897.

(15) i)('elaration de M. Delvannis à la Chambre. Temps du 12 février

Livre jaune, 1897. Conflit gréco-turc, dépèclie du 10 février, p. 26, no 51. « L'opposition, après des séances d'une violence extrême, devient à tout instant plus exigeante. S'appuyant sur la presse et l'opinion publique surexcitées, sur les hétairies (pii se sont emparées de l'armée, elle réclame maintenant l'envoi de torj)illeurs « pour couler les navires qui Iransporteraienl en Crète des soldats turcs ». Au point où nous en sommes, il faudrait s'attendre aux pires extrémil('sà Athènes et à des altacjues de la population et de l'armée contre le palais lui-même, si des renforts turcs venaient à être (h-barqucs à la Canée. On se résignerait plus volontiers à subir les const'quences de la d('faite. <iu'à se renfermer dans une abstention équivalant, pense-t-on, pour les Hellènes, à un suicide. »

LA TURnUlE d'eUROPI']. — nUESTIOX MACKDdXIENXH .SSo

i\v guerro on^■()vés par los i^raïKlt's piiissauces dans les eaux do Crète au commencement des troubles, ne permettait pas aux troupes grecques d'enlever l'île dun coup de main et d'en chasser les garnisons turques. L'attitude des puissances, leurs représentations antérieures au cabinet d'Athènes, ne permettaient pas davantage de douter qu'elles désapprouveraient la conduite de la Grèce et s'opposeraient à lexécLilion de projets trop hardis. Il n'y aui'ait eu (ju un moven de leur persuader de laisser la Crète à la (ïrèce : les mettre en présence du fait accompli. Les Crées s'y étaient pris troj) tard.

Aussitôt qu'elles apprirent l'arrivée en Crète de troupes grecques, les puissances envoyèrent l'expression de leur blâme au cabinet d'Athènes et décidèrent, d'un commun accord, de faire occuper les principales villes de Crète par des détachements de marins de la flotte internationale, qui y maintiendraient l'ordre et les défendraient contre toute entreprise des troupes grecques et des insurgés. A moins d'entrer en conflit avec les grandes puissances, la Grèce se trouvait condamnée à l'inaction et était réduite à attendre les décisions du concert européen.

Que faire de la Crète? Trois solutions se présentaient : Rétablir l'autorité turque dans l'ile, l'annexer à la Grèce, ou adopter un régime intermédiaire et accorder aux Cretois leur complète autonomie sous l'autorité nominale du Sultan.

Quelque désireuses qu'elles fussent de respecter le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman, les puissances étaient bien obligées de reconnaître qu'il a pour corollaire nécessaire la transformation intérieure de l'Empire et l'établissement d'un régime garantissant la sécurité de ses sujets, sans lequel l'existence de la Turquie serait une honte pour l'Europe civilisée. Or, rendre les Cretois au Sultan, c'eût été, non seulement violer le droit à 1 indépendance qui appartient atout peuple opprimé, mais encore contrarier leur propre action auprès de la Sublime Porte

pour la réforme g-énérale de l'Empire; c'eût été confirmer le Sultan dans lidée qu'il peut tout se permettre contre ses sujets et (juil aura toujours quand même l'appui de l'Europe; c'eût été donner une approbation tacite à ses intrigues et à ses crimes. A côté des raisons d'honneur, d'humanité et de justice qui ne permettaient pas aux puissances d'abandonner les Cretois à la merci de la Turquie, leur intérêt leur commandait de trouver aux troubles qui agitaient l'Orient une solution ])lus prompte. Les Cretois n'étaient pas disposés à se soumettre à la Porte, la répression de l'insurrection serait longue et pénible. Puis dix ans ou vingt ans après ce serait une nouvelle révolte et tout serait remis en question. Il était impossible de rendre la Crète à la Turquie.

Mais les puissances n'étaient pas disposées davantage à la donner à la Grèce. Si, en France, en Italie, en Angleterre, une importante fracl ion de l'opinion publique manifestait sa sympathie pour les Grecs et les Cretois et était disposée à considérer la situation déplorable faite aux Cretois, et le vœu tant de fois formulé par eux de se réunir à la Grèce, comme une excuse suffisante à la violation des droits de souveraineté d'un État dont l'existence ne paraît que trop souvent un outrageant défi, non seulement à la justice, mais encore à l'humanité ; si beaucoup pensaient qu'en somme, la Grèce était moins coupable que les grandes puissances qui n'avaient pas su remplir leur tâche en Orient et prévenir ll'insurrection en faisant accorder aux Cretois les satisfactions auxquelles ils avaient droit et qu'elles ne devaient donc pas punir la Grèce d'une faute dont elles avaient leur part; s'ils ajoutaient que l'on pouvait donner la Crète à la Grèce sans rompre l'équilibre européen, que c'était seulement lui accorder l'équivalent des territoires en vain promis à la conférence de Berlin, et que de toutes, cette solution était à la fois la plus équitable et la plus simple, les gouvernements, sans méconnaître la justesse de ces arguments, étaient obligés d'obéir

LA TURQUIE d'uUROPE. — QUESTION MACÉDONIENNE 335

à d'autres considérations. Avant tout, les puissances voulaient la paix. Convaincues que l'annexion de la Crète à la Grèce aurait pour conséquence immédiate des demandes de compensation de la part de la Bulgarie et de la Serbie et une révolte des populations macédoniennes, elles ne voulaient pas risquer d'ouvrir « un goulire dhostilités, vers lequel, non seulement les peuples rivaux des Balkans, mais d'autres aussi et plus éloignés, se trouveraient peutêtre invinciblement entraînés » (1).

(1) Discdurs (lo M. Ilaiiotaiix, ministre des atTaircs élrangrres, à la Ctiambrc. 22 février 1897. Sur l'état de la Macédoine voir une intéressante lettre dans le Teînps du 7 avril -1897. V. aussi Livre jaune, page <)7. n" 128 : page 77, ni' 149, sur Taltitude de la Serbie ; page 34, n"fi7. sur la situation en .\lbanie. Sur la situation de IlCurope et les dispositions des puissances, V. discours de M. Visoonti-Venosta au Parlement italien, Temps <lu H avril 1897, Livre i^ert italien, circulaire de M. Visconli-Venosta aux représentants de l'Italie à l'étranger, 12 février 1897 et dépècbe du 15 février 1897 à l'ambassadeur d'Italie à Paris. Discours de M. de Marschall au Reichstag, de M. Curzon et de M. I3alfour au Parlement anglais ; « La situation actuelle de l'Europe est de nature à rendre anxieux tous ceux qui tiennent à la cause de la paix. Si, par \inc erreur ou par un malheur, une étincelle tombe dans la matière combustible amoncelée, une catastrophe curopc-enne peut devenir imminente. Ceux qui sourient de ces frayeurs refusent de voir les faits les plus évidents île l'histoire contemporaine.

Il y a eu des périodes de l'histoire contenqtoraine où l'Europe siu-vcillait avec soin telle ou telle puissance dont elle craignait une menace de guerre; mais il existe en ce moment un désu- absolument unanime parmi toutes les grandes puissances d'empêcher tout ce qui est de nature à créer un danger de guerre. Aucune ambition particulière ne se mêle ou ne se mêlera à ce désir. »

Ainsi l'Angleterre même, que rEurojie soupçonnait d'avoir poussé les Cretois à la révolte et d'avoir encouragé la Grèce, abandonnait leur cause. (Juelle que fiit leur sympathie pour la Grèce, les peuples partageaient les craintes et l'opinion des gouvernements ; si en Fi*ance, en Angleterre, en Italie, une partie considérable de la presse se montrait favorable à l'annexion à la Grèce. les parlements obligés à plus de prudence sanctionnaient la conduite de leurs gouvernements respectifs. En France une majorité de -408 voix contre SI approuvait le projet d'autonomie de la Crète. Le gouvernement anglais obtenait une majorité de 243 voix contre 125 et le Iteichslag, sans voter, donnait sa complète adhésion au programme développé devant lui par le baron de Marschall.

3;>6 DHUXIÈMK PARTIE. CIIAPITHK III

La Russie, rAlleinagiie et à leur suite TAutriche se montraient d'ailleurs complètement hostiles à la Grèce et bien déterminées à ne lui rien accorder. Cette dernière circonstance et la volonté commune de ne pas rompre le concert européen, devaient entraîner les puissances que leurs intérêts particuliers ou leurs sympathies pour la Grèce rendaient encore indécises (1). Peut-être même l'Europe se fùtelle décidée à prendre immédiatement des mesures de coercition contre la Grèce, si l'Ang-leterre n'avait suggéré au concert européen l'idée de s'entendre préalablement sur ce qu'il entendait demander et accorder, et n'avait proposé l'autonomie de la Crète [2).

La proposition anglaise fut facilement acceptée par toutes les puissances et, le 2 mars 181)7, elles avisaient la Grèce qu'elles avaient résolu « de doter la Crète d'un régime d'autonomie absolument effectif, destiné à lui assurer un gouvernement séparé sous la haute suzeraineté du Sultan (3). » La réalisation de ces vues, ajoutait la note des puissances, ne saurait s'obtenir (jue par le retrait des navires et des troupes grecques qui sont actuellement dans les eaux et sur le territoire de l'île. La note avisait enlin le gouvernement grec « que les grandes puissances étaient irrévocablement déterminées à ne reculer devant aucun moyen de contrainte si. à l'expiration d'un délai de six jours, le rappel des navires et des troupes grecques n'était effectué » (4).

(1) V. Livre vert, circiilîiirc dt^ M. Viscouli A'enn.sl;i. 9 lev. 1897.

(2) Livre Jaune, page 73, n" 139.

(3) lÂvre jaune, page 121. n" 221.

(4) H serait téméraire pour des époques aussi conleniporaines de ne l)as s'en tenir au sommaire exposé des laits, de clierclier si des mobiles secrets ont pu guider l'artion des {)uissances, lie supposer à leur conduile d'autres raisons que colles cpii ressorlenl des déclarations de leurs gouverneinenls. Divers pul)licistes ont cependant cru remanpier^ et nous reproduisons leur supposition à litre de simple renseignement cl sans vouloir a|)précier leurs conjectures, que les puissances paraissent avoir ccjnstammeni gard(' une certaine UK'liance des îigissements de 1 Angleterre, lavoir soupçonui'C de projets sur la Crcle et du désir

LA TLHoLIE d'eLIîUI'I:. QIKSTION MACKHOMENNE 337

Qupl(jues mois plus tôt, cette décision des puissances eût comblé les vœux des Cretois et même des Grecs. Mais, dans la présence du colonel Yassos, les Oétois avaient vu un ^ag-e assuré d'union à la Grèce; les Grecs, de leur côté, étaient trop grisés par leur demi-succès pour faire aucune concession ; les uns comme les autres se refusaient à accepter une autre solution que lunion.

L'occupation des principales villes de Crète par les troupes internationales, rendait toute action impossible au gouvernement hellénique : il n'y avait pas d'autre issue à sa situation (jue de se rendre de bonne grâce à la sommation des puissances et de rappeler ses troupes de Crète, mais l'effervescence populaire toujours croissante ne lui permettait pas de céder. L'immense majorité du peuple g-rec voulait la guerre avec la Turquie, et s'il se fût rendu aux injonctions des puissances, le roi Georg^es eût probablement perdu sa couronne ( 1 ). Le 8 mars 1897, le cabinet d'Athènes faisait savoir aux puissances qu'il refusait de rappeler ses troupes ("2).

La réponse était prévue. L'Europe s'était déjà demandé quels moyens de coercition elle emploierait pour réduire la Grèce. Les cabinets ag^itèrent le projet d'un blocus des cotes g^recques, mais ils ne purent se mettre d'accord et en fin de compte ils renoncèrent à l'emploi de la force. Ils se contentèrent de décider l'occupation de la Crète par des

de créer on Orient des conflits dont elle profiterait d"une façon ou d'une autre. I.a presse européenne a accusé TAngleterre avec une unanimité caractéristique. Voir notamment, Bévue des questions diplomatiques et co/o/nafes,{<'^ mai 1897, articles des Aoros/î; Pester Lloyd ; Volks- Zeitung ; Deutsche Rundschau; Correspondencia de Kspdna; etc. L'Allemagne, d'autre part, aurait poussé la Turquie contre la Grèce.

(t) Voir Livre jaune, page 139. n'^ 263.

(2) (( Le séjour de l'armée grecque dans File est indiqué par le sentiment d'humanité aussi bien que par l'intérêt même du rétablissement définitif de l'ordre. Notre devoir notamment nous inipose de ne pas abandonner le peuple crétois à la merci du fanatisme musulman et de l'armée turque qui a participé aux actes agressifs de la population contre les chrétiens, n Livre jaune, page 147, n'^ 273.

contiiiecnts internationaux, d'en proclamer solennellement l'autonomie et enfin de procéder au blocus des cotes de l*ile(l).Le 20 mars 1897, les amiraux notitiaientle blocus de 1 île de Candie « à la Turquie et aux puissances neutres « (2) et invitaient le gouvernement grec à rappeler ses navires encore présents dans les eaux de Crète.

(jCS mesures étaient purement conservatrices des droits du Sultan ; le but des puissances n'était que de préserver la Crète d'une agression, mais cette simple précaution mettait la Grèce dans l'impossibilité d'ag-ir et devait suffire à éviter tout confiit (3).

L'autonomie de la Crète prononcée, le blocus établi, il ne restait aux puissances, pour ramener prog^ressivement l'ordre et la paix en Orient, qu'à conjurer tout danger de conllit entre la Grèce et la Turquie à la frontière tliessa-

(1) Sur la politique <lo la Franco, voir Journal officiel. Interpellation à laCluinibre du 15 mars 1897. Discom-s Ao M. (iohlcl. de M. Ilanotaux, ministre des alïaires ('Irangi'res, de M.M. Millerand. Denys Cochin, Jaurrs et interpellation au Sénat du l(i mars, discours de MM. Franck-Chauveau et de Freycinet.

(2) Livre jaune, pape 204, n" 368. Notons ce rpi'avait d'étrange l'emploi du moi : puissances neutres, alors qu'il n'y avait pas de guerre et par conséquent pas de puissances belligérantes. Il ne pouvait, dans la circonstance, être question que île puissances tierces. M. Renault, op. cit.

(3) Faisons observer qu'il a fallu prendre dans un sens très large le mot blocus pour l'appliquer à la surveillance exercée par les bâtiments des jtuissances autovu" de la Crète. Cette surveillance, loin d'être une mesure de coercition prise contre la Turquie dont la Crète dépend, était au contraire prise dans le seul but de garder une portion de son territoire. On ne peut d'autre part jjrésenter ce blocus comme exercé contre la (irèce, en effet, prendre des mesures de coercition contre un Etat eu biiiipiant une partie du territoire d'un Etat voisin ne se comprendrait pas. Il faut en outre remanpier que le blocus ne fut levéque liinglcmps après le départ des troupes greccjues de l'ile et que par c.oiisécpienl il ne fut pas ilirigé contre elles.

LA TURQUIE d'eUROPE. — QUESTION MACÉDOMENNE 339

lieiinc. La tâche était difficile. En envoyant des troupes en Ctète, la (Irèce savait qu'elle risquait une guerre avec la Tur(iuie; cette perspective ne l'avait pas effrayée. Dès le dépari du colonel Vassos pour la Crète, elle avait commencé à renforcer ses effectifs en Tliessalie, imitée par les Turcs (jui mobilisaient et accumulaient rapidement des forces considérables à la frontière. Malgré leur infériorité numérique, les Grecs souhaitaient la lutte et croyaient au succès ; ils étaient convaincus qu'à l'ouverture des hostilités, la Macédoine, travaillée pai- les agents de l'Ethniki Hétairia, se soulèverait tout entière; ils comptaient sur le concours des autres petits États des Balkans ; les souvenirs de la guerre de l'indépendance les transportaient, ils se persuadaient (jue leur valeur suflisait pour triompher des forces de la Tur(iuie; ils croyaient enlin que l'Hellénisme ne pouvait périr. Les déclarations belliqueuses du gouvernement et surtout celles d'une presse dont la violence dépassait toutes mesures, les surexcitaient jusqu'à leur faire perdre le bon sens. Ils se grisaient de paroles. « Même isolé, disait un journal d'Athènes. l'Hellénisme se sent assez fort pour envisager froidement les circonstances ; il doit lutter contre de puissants ennemis visibles et invisibles, mais le sentiment de son droit décuple ses forces, et sa confiance dans ses hautes destinées lui fera braver tous les périls » (1).

Le Roi, étranger, forcé par cela même à manifester plus de patriotisme pour écarter tout soupçon, ne pouvait rien faire pour calmer l'agitation de son peuple. Il n'était plus maître de la Grèce. Le véritable gouvernement passait aux mains de l'Ethniki Hétairia; elle envoyait une véritable armée de volontaires à la frontière qui n'obéissaient qu'à elle et n'attendaient que son signal pour pénétrer en Macédoine : d'un mot, elle pouvait faire éclater la guerre.

(1) Cr. l^olilis, La guerre turco-grecque, Revue générale de droit international public, juillet 1897, citant la Néa Ephimeris du ler/13 mars 1897.

340 DEUXIKMK PAIiTlE. — GIIAPITIU': III

Cette situation rendait inutiles tous les etforts des puissances pour conserver la paix ; la Grèce n'entendait plus le lan^aire de la raison. Elles notifièrent en vain, le 4 avril, à la Grèce et à la Turcjuie: « qu'en cas de conllit. elles rendraient l'agresseur responsable de toutes les conséquences du trouble apporté à la paix générale » et que « quelle que fût l'issue delà lutte, elles n'admettraient pas que l'agresseur en retirât le moindre profit » ; l'attaque qu'elles avaient prévue (1) ne fut retardée que de quebjues jours. Le 9 avril, une bande de volontaires commandée par des officiers de l'armée active et composée de plus de 2.000 hommes (2) passait la frontière et tentait de traverser les lignes turques, afin d'aller soulever la Macédoine. Ces irréguliers se heurtèrent aux troupes tunjues et durent battre en retraite.

Quoique cette inqualifiable violation du territoire turc donnât à la Porte le droit absolu d'entamer immédiatement les hostilités, et quoique le gouvernement grec dût être rendu pleinement responsable d'une agression qu'il n'avait pas su ou qu'il n'avait pas voulu prévenir (3), sur les conseils des puissances et notamment de la Russie, le Sultan patienta encore quelques jours ; mais au fond, cette dernière provocation lavait décidé à la guerre. La supériorité numérique et la valeur de ses soldats, la parfaite organisation de son armée l'assuraient de la victoire ; il transmit à ses troupes l'ordre de se préparer à avancer et attendit qu'un nouvel incident se produisît à la frontière. Il n'eut pas à attendre longtemps ; le 17 avril, à la suite d'un deuxième engagement, il envoyait au commandant des forces tur-

(i) Livre jaune, page 258, n" 474. Sur la sitiialion aux frontii'Tcs voir pages 176, 202, 205, 211. 214. 230, 265. La noiificalion des puissances fut faite le 4 avril afin de précéder l'anniversaire de l'indépendance hellénique (6 avril). On craignait qu'à cette occasion les Grecs n'attaquassent la Turquie. Voir p. 257 et 258, pièces 473 et 474-

(?.) Livre jaune. i)age 286, no 535.

(3) V. sous toutes réserves, les déclarations fin g('néral Macris coinmandant en chef de TarnK'e de Thessalie avant l'arrivée du Diadoque, reproduites dans le Temps du 27 décembre 1897.

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