LE GRAND EFFORT DES RUSSES
il se laissa mourir et emporta dans sa tombe le grand pro' jet grec. Repoussée loin du Bosphore, la Russie se retourna décidément vers l’Est, et chercha en Asie les trophées qui lui échappaient en Europe.
En effet, le grand effort de la Russie vers le « Far-East » suit de près la guerre de Crimée et en est comme la conséquence naturelle. 11 porta sur toute la largeur de la frontière méridionale de l’empire, de l’Océan Pacifique à la mer Caspienne. En 1847, le tsar avait nommé le général Mourawief gouverneur de la Sibérie orientale. Ses lieutenants explorèrent les côtes de la mer d’Okhotsk, déterminèrent les embouchures de l’Amour en face de l’île Saghalien, y fondèrent Nicolaïevsk et prirent pacifiquement possession de la rive gauche du fleuve. Mourawief fut chargé de faire accepter cette annexion par les Chinois ; après de longues et pénibles négociations, où l’énergie du général russe finit par leur en imposer, ils signèrent le 16 mai 1858 le traité d’Aïgoun. Ils cédèrent à la Russie toute la rive gauche de l’Amour. La nouvelle de ce succès fut accueillie à Saint- Pétersbourg avec enthousiasme, et le tsar donna à Mourawief le titre de comte Amourski. D’autres avantages complétèrent presque aussitôt ces importants résultats. Quelques jours après, l’amiral Poutiatine, par le traité de Tientsin, obtenait pour les Russes le droit de voyager et de commercer librement dans l’empire chinois, l’exemption pour eux des droits de douanes en Mongolie, la libre circulation des caravanes entre Kiakhta et Tientsin. La Sibérie et la Mongolie devenaient la grande route du commerce entre l’Europe orientale et la Chine. Une ambassade russe permanente fut installée à Péking, et veüla à la sécurité de ces nouveaux intérêts.
En 1860, le général Ignatief, ambassadeur en Chine, obtint encore le traité de Péking. Un consulat russe fut fondé à Ourga, la principale ville de la Mongolie. Surtout le pays compris entre l’Oussouri et la mer, avec la longue côte de la mer du Japon entre l’embouchure de l’Amour et la frontière de la Corée, fut cédé à la Russie. Vladivostok, dont le nom signifie « Domination de l’Orient », fut fondée tout au sud de cette frontière, aux confins de la Corée et de la Mandchourie, en face du Japon ; elle s’enfonce là comme un coin dans la direction des mers du sud. En 1875, les Russes achetèrent aux Japonais l’île Saghalien, en échange des îles Kouriles : ils avaient cédé en 1867 le ter-
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ritoire d’Alaska aux Etats-Unis. La frontière de l’empire des tsars n’a pas été modifiée depuis dans ces régions. Mais, par-dessus la frontière, l’influence de la Russie n’a pas cessé de peser de plus en plus sur la Chine et l’Asie orientale.
Ailleurs encore elle a essayé de pénétrer dans le Turkestan chinois, dans les vallées qui s’ouvrent vers la Dzoungarie et le bassin du Tarim, de part et d’autre des monts Thian-Chan, pour tracer une nouvelle route sur Péking. Après 1860, après l’expédition franco-anglaise qui aboutit à la victoire de Palikao et à la prise de Péking, à la faveur de la formidable insurrection des Taïpings dans la vallée du Yang-tse-Kiang, les provinces chinoises de la frontière occidentale se soulevèrent aussi. La Kacbgarie, ou vallée supérieure du Tarim, se déclara indépendante sous le khan Mohammed-Yakoub. 11 entretint aussitôt d’amicales relations avec la Russie. Les Anglais lui envoyèrent aussi une ambassade conduite par M. Forsyth, et les deux influences rivales se préparèrent à se disputer ce terrain. Mais, après la mort de Yakoub, les Chinois furent assez forts pour rétablir leur autorité à Kachgar (1877).
Dans le même temps, Kouldja, c’est-à-dire la vallée de rili, qui coule à l’ouest et se jette dans le lac Balkasch, se révolta aussi contre la Chine (1865), puis se donna à la Russie (1871). Les Chinois protestèrent; les Russes rendirent Kouldja, mais gardèrent la partie occidentale de la province. Ils se trouvèrent maîtres de la plus grande partie du bassin de rili, et disposèrent ainsi d’une nouvelle ligne de pénétration en Chine.
Leur action fut surtout continue et fructueuse dans le bassin de la mer d’Aral, dans la direction du plateau de l’Iran. En vingt ans, le long des Thian-Chan, par-dessus le Syr-Daria, ils arrivèrent à la frontière de l’Afghanistan, à la base même des montagnes, par la conquête des khanats de Boukhara et de Khiva. En 1852, le général Peroyski continua la construction des forts qui devaient assurer la ligne du Syr-Daria. Il battit les troupes du khan de Khokand, leur prit la forteresse d’Ak-Medjedi, en compléta les retranchements et lui donna son nom.
Le plus illustre héros de la conquête du Syr-Daria fut le colonel Tchernaïef. Ses exploits rappellent les gestes légendaires des chevaliers de la « Bannière bleue », aux temps du Gengis-khan et de Tamerlan. En 1864, il enleva Aoulié-
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Ata, Tchimkent, ouvrit la route de Tachkent, la plus grande ville du Turkestan. Dans la crainte de mécontenter l’Angleterre, le gouvernement lui envoya l’ordre de rebrousser chemin ; il mit la dépêche dans sa poche et prit Tachkent — juin 1865. Il fut rappelé pour désobéissance ; mais la Russie garda la ville. Il laissa une légende dans l’armée et le peuple. Les soldats chantèrent longtemps ses hauts faits. Les Kirghiz, dans les poèmes que leurs bardes consacrent aux preux, l’appelèrent leur « chevalier ». Les Turcomans traduisirent son nom en Tchir-Naïp, « semblable au lion ».
Son successeur, le général Romanowski, eut à repousser les attaques du khan de Boukhara, Mozaffer. Avec une petite arm.ée de 3.600 hommes, il le battit à Irdjar — mai 1866, — prit Khodjent. Les nouvelles conquêtes furent organisées en « gouvernement russe du Turkestan », sous le commandement du général Kauffmann (1867). Mozaffer fut encore battu à Zera-Buleh, sur le Zerafchan. Les Russes enlevèrent Samarkand, la grande cité du Zerafchan, l’ancienne capitale de Tamerlan qui y est enseveli, et cette conquête eut plus de retentissement que leurs autres victoires. Le khan de Boukhara s’avoua vaincu — juillet 1868, — paya une forte contribution de guerre et se reconnut le vassal du tsar. Bientôt après, le pays de Khokand eut le même sort. Les habitants de cette ville avaient chassé leur khan, Khudayar, auquel ils reprochaient d’être tout dévoué aux Russes. Use retira à Orenbourg. Une petite armée russe, sous Skobelef, battit les révoltés à Makram (1875), occupa Khokand et les villes voisines, et en forma la nouvelle province du Ferghana, le plus riche territoire du Turkestan russe.
Le khan de Khiva lui-même fut réduit à la soumission. Sa capitale avait été une première fois occupée, puis évacuée, en 1854. En 1871, inquiet des progrès des Russes, il suscita im soulèvement des tribus des Kirghiz. Après un échec en 1872, le général Kauffmann résolut d’attaquer Khiva par trois directions différentes. Trois corps d’armée partirent d’Orenbourg, de Tachkent et de Krasnovodsk sur la mer Caspienne. La colonne d’Orenbourg fut décimée par le climat et les tempêtes du désert : elle se perdit presque tout entière. Les deux autres, sous Kauffmann et Skobelef, très maltraitées aussi, arrivèrent devant Khiva, et, après un bombardement, y entrèrent par la brèche. Le khan traita : il céda toute la rive droite de l’Amou-Daria, permit la libre
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navigation des navires russes sur la mer d’Aral, paya une contribution de guerre, subit la construction au-dessus de Khiva de la forteresse d’Alexandrovsk,* occupée par une garnison russe.
Les Anglais protestèrent vivement contre ces continuelles annexions de la Russie. M. Gladstone se déclara pourtant satisfait des assurances données pour l’avenir par le prince Gortcbakof, et alla jusqu’à faire cette déclaration à la tribune de la Chambre des communes : « Je n’ai, quant à moi, aucune inquiétude au sujet des extensions territoriales de la Russie en Asie, aucune inquiétude d’aucune espèce. Je suis d’avis que ces craintes ne sont que des craintes de vieille femme » . Était-il moins rassuré qu’il ne l’affirmait ? Ou voulut-il calmer autrement que par des mots les inquiétudes de l’opinion anglaise? Il obtint du gouvernement russe la signature d’une convention pour la délimitation exacte des territoires récemment acquis par la Russie. La nouvelle frontière fut fixée à l’Amou-Daria, et laissa à l’Afghanistan les pays d’Ouakhan, Badakhan, Koundouz, Balkh et Malmené. Plus loin vers l’ouest, elle restait indécise, et les Russes ne devaient pas manquer d’en profiter. En fait, dans ces régions, l’Angleterre, faute d’alliés, était réduite à confirmer de sa signature les agrandissements de sa rivale.
Elle chercha bien aussi à accroître son domaine, à opposer conquêtes à conquêtes ; mais elle fut bien loin d’obtenir des résultats comparables.
Pour conserver ses avantages sur le marché chinois, où pénétraient la Russie par l’Amour, la France par le Tonkin, elle attaqua la Birmanie. Elle lui avait enlevé en 1852 sa dernière province maritime, le Pégou, avec les villes de Rangoun et de Martaban. Elle exigea en 1885 du roi Thibaw le monopole de l’exploitation de ses forêts de teck. Il refusa. Le vice-roi de l’Inde, lord Dufferin, lui déclara la guerre, et envoya contre lui le général Prendergast, à la tête de 15.000 hommes. Le roi fut partout vaincu, pris dans sa capitale de Mandalé; son empire fut annexé à l’Hindoustan, dont la frontière fut portée à l’est jusqu’au Mékong, au nord audessus de Bhamo, sur les confins du Yu-nam chinois.
Vers l’ouest, dans l’Afghanistan, Dost-Mohammed était mort en 1863. Pendant cinq ans, ses fils se disputèrent le pouvoir, qui resta enfin à Shere-Ali. Le neveu de celui-ci, Abd-er-rhaman, se réfugia à Samarkand, où il vécut d’une pension payée par le tsar. Shere-Ali, redoutant la puissance