‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 128 sur 173 · G. Charmes, L’Égypte, p · texte numérisé non relu

G. Charmes, L’Égypte, p

le nomma directeur. Après lui, Gaston Maspéro continua son œuvre, retrouva les vieilles villes de la Haute-Égypte, les temples de Thèbes aux cent portes, conserva à la France le premier rang dans les études égyptologiques ; car, écrit M. James Darmesteter, « prenne qui voudra le monopole d’exploiter l’Égypte du jour et de dépouiller les fellahs ; l’Égypte, dans ses quarante siècles, est à la France, de par le génie de Champollion et de Mariette, de par le dévouement et la science de Maspéro ».

Et ce n’est pas le plus grand service rendu par la France au pays du Nil. Ce sont des Français, qui, en perçant l’isthme de Suez, ont replacé en quelque sorte l’Égypte sur la grande route commerciale de l’ancien continent. Déjà dans l’antiquité la Méditerranée avait été jointe à la mer Rouge par le Nil : le canal de Néchao achevé par Ptolémée II unissait le fleuve au golfe de Suez ; détruit ensuite, il fut ouvert de nouveau par le conquérant arabe Amrou, sur l’ordre du khalife Omar. Le khalife abbasside Almanzor le fit encore combler. L’établissement de la domination turque dans l’Asie antérieure et les voyages de Vascd de Gama détournèrent vers le cap de Bonne Espérance la route de l’Europe à l’Inde.

Bonaparte, en 1798, reçut du Directoire la mission d’ouvrir des communications entre la Méditerranée et la mer Rouge. Un projet de canal fut dressé par Lepère, un des savants de l’Institut du Caire, puis fut oublié. Néanmoins, par le fait de la décadence ottomane et de l’attention rappelée sur ces pays, la mer Rouge redevint le grand chemin de l’Inde. Dès 1837, les Anglais organisèrent une ligne régulière de paquebots de l’Inde à Suez ; des diligences faisaient de là le service pour Alexandrie ; elles furent remplacées par un chemin de fer en 1857. La nécessité d’un canal maritime devenait ainsi plus pressante.

Ferdinand de Lesseps avait été consul de France à Alexandrie de 1831 à 1838 ; il y était devenu très populaire par son dévouement pendant la peste de 1835 ; il fut l’ami de ,Saïd-pacha, et, dès que celui-ci succéda à Abbas-pacha en 1854, il lui remit un mémoire concluant à la construction d’un canal direct de la Méditerranée à la mer Rouge. Le ifirman d’autorisation fut signé le 15 novembre 1854.

Œuvre d’initiative française, le projet excita aussitôt l’opposition et les colères de l’Angleterre. Elle craignit de voir la route de l’Inde au pouvoir de la France : Ferdinand

de Lesseps renouvela les inquiétudes que lui avait causées Bonaparte. Longtemps elle protesta ; longtemps elle retarda l’autorisation demandée au sultan ; jusqu'au bout, elle espéra arrêter l’entreprise. Lord Palmerston devant le Parlement déclara le projet « physiquement impraticable », et ajouta qu’il fallait le mettre au rang de « ces pièges qui de temps en temps sont tendus à la crédulité des capitalistes gobe-mouches ». M. de Lesseps alla le remercier de la bruyante réclame qu’il faisait à l’entreprise en s’en occupant de cette façon, etun député des Communes, M. Rœbuck, rappelant plus tard ses compatriotes au bon sens, caractérisa dans un énergique langage le rôle joué alors par son gouvernement : « Il s’agit de l’honneur et de l’intérêt de l’Angleterre. Il me semble qu’on sera d’avis que l’honneur de l’Angleterre a été sacrifié, que son grand nom a été traîné dans la boue, et que nous nous sommes conduits d’une manière égoïste et basse dans la question du canal de Suez ».

L’œuvre cependant se poursuivait. Une Compagnie du canal de Suez fut fondée ; elle obtint du pacha d’Égypte Pacte de concession des terrains, le 5 janvier 1856. Une souscription publique fut ouverte, en novembre 1858 : 400.000 titres à 500 francs, dont 220.000 souscrits en France, 176.000 par le pacha lui-même pour le trésor égyptien, donnèrent à la Compagnie les 200 millions nécessaires; Mohammed-Saïd, puis Ismaïl mirent à sa disposition 20.000 soldats égyptiens pour activer les travaux, lui accordèrent toutes les facilités désirables, construisirent pour leur compte les phares, les ports. Car il convient de proclamer que l’Égypte a contribué pour une très large part au succès de l’entreprise.

Le premier coup de pioche fut donné le 25 avril 1859. La première section du canal, de la Méditerranée au lac Timsah, fut solennellement ouverte en présence de Saïd-pacha, le 18 novembre 1862. Le 17 novembre 1869, eut lieu l’inauguration définitive, en présence de l’impératrice des Français, de l’empereur François-Joseph d’Autriche, du prince royal Frédéric de Prusse, du prince et de la princesse des Pays-Bas, du khédive Ismaïl et de l’émir Abd-el- Kader : 130 navires, dont 50 vaisseaux de guerre, précédés par le grand yacht français V Aigle, portant tous les pavillons de l’Europe, firent sans encombre la traversée de Port- Saïd à Suez, salués au passage par les hourrahs des Égyp

tiens et de milliers d’Européens. Le gouvernement anglais n’y était pas représenté.

Ismaïl -pacha fut ébloui par cette grandeur nouvelle ; il crut la fortune de l’Égypte désormais inépuisable. Il avait conservé d’ailleurs les traditions financières des Tui’cs et des Mameluks. Il dépensa l’argent à pleines mains, pour ses plaisirs, pour ses caprices, autant que pour des travaux utiles, sans s’inquiéter d’établir l’équilibre entre les recettes et les dépenses. Il fit construire tout un réseau de voies ferrées à travers le Delta, des usines, des fermes-modèles ; mais aussi il multiplia les palais, les jardins, pour lui et pour les membres de sa famille. Il voulut « haussmanniser » le Caire, y traça des quartiers nouveaux, y fit élever un Opéra, où eut lieu la première représentation de VAïda, de Verdi. Pour couvrir tous ces frais, il emprunta, à n’importe quel taux, jusqu’à deux milliards et demi. L’Égypte n’était pas encore assez prospère pour porter le fardeau d’une pareille dette.

La banqueroute devint imminente. Le pacha ne trouva plus de prêteurs. Il offrit au gouvernement français de lui vendre ses actions du canal ; le ministère du 24 mai les refusa. En novembre 1875, très secrètement, le gouvernement anglais, profitant de cette faute, acheta pour 100 millions les 176.000 actions que possédait l’Égypte; il eut dès lors, presque autant que la France, le droit d’intervenir dans le pays.

En effet il fallut se préoccuper des intérêts des créanciers du khédive, singulièrement compromis par ses agissements financiers. Les gouvernements français et anglais exigèrent d’Ismaïl une garantie pour les créances de leurs nationaux. Il dut signer en ce sens un décret par lequel toute la dette fut unifiée, certains revenus de l’état et les revenus particuliers du khédive furent affectés exclusivement au service de cette dette. Une caisse spéciale fut ainsi constituée sous la surveillance de deux contrôleurs généraux, l’un nommé par le gouvernement français, M. de Blignières, l’autre par le gouvernement anglais, sir Divers Wilson. Tous deux firent partie du ministère égyptien présidé par Nu barpacha, le premier comme ministre des travaux publics, le second comme ministre des finances (1878).

L’administration des deux contrôleurs fut très habile ; ils remirent bientôt l’ordre dans le budget ; mais ils ne le purent qu’en faisant autour d’eux beaucoup de mécontents.

Les Égyptiens supportèrent mal la nécessité de rompre avec leurs commodes errements financiers, de cesser le gaspillage fructueux d’autrefois ; ils ne pardonnèrent pas aux étrangers de faire succéder au temps des vaches grasses" celui des vaches maigres, de faire des économies sur tout, de tarir la source des libéralités du khédive, et d’interrompre les trafics peu scrupuleux qui les enrichissaient si aisément. L’armée, dont ils étaient si fiers, fût réduite au chiffre de 11.000 hommes ; la solde des officiers, leur nombre même furent diminués : 2.500 d’entre eux furent mis en demisolde. Le khédive, qui avait jusque-là confondu très volontiers le trésor public et le sien, ne se résigna pas à toucher désormais un traitement fixe ; il encouragea par sa contenance, par d’imprudentes paroles, l’irritation générale.

Le 18 février 1879, le jour du dosseh ou de la fête annuelle célébrée à l’occasion du retour du tapis de La Mecque, Nubar-pacha et sir Rivers Wilson, insultés par plusieurs centaines d’officiers qui demandaient à être payés, furent réduits à s’enfermer dans le ministère des finances et assiégés par la foule. Le khédive se rendit sur les lieux et dispersa le rassemblement avec l’aide de la troupe. Il était d’ailleurs d’autant plus populaire qu’on le savait opposé aux mesures des contrôleurs.

Le lendemain, Nubar-pacha fut obligé de donner sa démission, et le khédive déclara qu’il présiderait désormais luimême le conseil des ministres. Quelle indépendance aurait ce conseil, sous l’autorité présente d’ismaïl ? MM. de Blignières et Wilson protestèrent. Deux bâtiments de guerre français et anglais furent envoyés à Alexandrie.

Le khédive tint bon. Il convoqua une assemblée de notables, pour paraître avoir la main forcée. Mais il l’avait nommée tout entière ; il se fit adresser par elle, par les pachas, par les fonctionnaires de son gouvernement, des pétitions demandant que l’Égypte fût aux Égyptiens. Le

avril, à la suite d’une démarche des notables, il déclara que l’Égypte voulait et pouvait payer ses créanciers, mais qu’elle refusait de se laisser mettre en tutelle ; et il renvoya les deux contrôleurs généraux, « l’adjonction de l’élément étranger au cabinet étant de nature à blesser la nation dans ses sentiments les plus chers ».

Les gouvernements français et anglais répliquèrent en sommant le khédive d’abdimier sur le champ, sous la menace

d’une intervention militaire. Il résista. Ils agirent auprès du sultan, et Abd-ul-Hamid le destitua le 26 juin 1879. Il dut céder, se retira en Italie, et fut remplacé par son fils Tewfik.

Le sultan pensa profiter de l’occasion qui venait de lui être offerte, pour affirmer son autorité suzeraine en Égypte. Dans le firman d’investiture qu’il accorda à Tewfik-pacha, il déclara maintenir l’autonomie administrative du pays ; mais il prétendit limiter avec précision les pouvoirs du nouveau khédive : les impôts durent être perçus au nom du sultan, la monnaie frappée à son effigie ; le khédive ne put nommer aucun officier au-dessus du grade de colonel, construire de vaisseaux cuirassés sans l’autorisation de la Porte ; en cas de vacance, le sultan se réserva le droit de choisir le khédive parmi les membres de la famille de Méhémet-Ali. Le gouvernement français fit opposition à ces prétentions, qui remettaient en question les avantages consentis à l’Égypte parles conventions de 1841. Abd-ul-Hamid dut y renoncer et reconnaître une fois de plus le droit de succession au khédivat par ordre de primogéniture.

On put croire la crise terminée. Tewfik accepta le contrôle anglo-français, exercé par M. de Blignières, et par sir Eveling Baring pour l’Angleterre, en remplacement de sir Hivers Wilson.

Le calme ne dura pas longtemps, les causes de désordre n’ayant pas disparu et l’intervention européenne étant de plus en plus impopulaire par son triomphe même. Le « parti national » égyptien se sentit atteint par la disgrâce d’Ismaïl-pacha, dont les intrigues ne cessèrent pas malgré l’éloignement : peut-être espérait-il quelque glorieuse restauration par les patriotes de son pays.

Ceux-ci s’agitaient, en effet. Les officiers surtout manifestaient une irritation de plus en plus vive, les contrôleurs continuant forcément leur politique d’économie ; quelques colonels, surtout Ahmed Arahi-hey, devinrent les chefs du mouvement ; ils pétitionnèrent bruyamment pour obtenir la réintégration dans les cadres des officiers en demi-solde ; la plupart, de race arabe, se plaignaient des faveurs accordées de préférence aux officiers supérieurs d’origine circasftienne ou turque ; ils rêvaient d’assurer leurs droits en ■ s’emparant de l’autorité, en reconstituant une sorte d’aristocratie militaire semblable à la milice des beys mameluks, en supprimant au besoin le khédivat s’il était impuissant à

repousser l’ingérence étrangère. Ils étaient soutenus par la grande masse de la population, exaltée contre les Européens par quelques musulmans fanatiques, par les grands négociants qui s’enrichissaient, plus ou moins secrètement, du commerce des esclaves. Toutes ces colères grandissaient, s’excitaient les unes par les autres, éclataient en violentes métaphores : « Le lion britannique, le vieux lion, a de fiers appétits, s’écriait un vénéré pèlerin de La Mecque. Toujours en quête de proie, il n’est jamais repu. Que va-t-il dévorer désormais ? Ses griffes d’acier entament profondément les chairs, mais sans donner la mort. Ses victimes sont condamnées à vivre. Il faut qu’il puisse les teter à son aise, les saigner à petits coups, les boire à petites gorgées, leur sucer peu à peu la cervelle et les moelles. Mais quelle vie ! Mieux vaudrait mourir ! Ainsi traînent une existence misérable nos frères des Indes, du pays de l’eau de rose. Ainsi sont voués à la consomption les croyants de Chypre. Ainsi la pauvre Égypte sera mangée et bue !... Mais non! Levonsnous tous, nous les serviteurs de Dieu! L’Égypte est aux Égyptiens ! » ’ .

Au mois de janvier 1881, un colonel circassien ayant été nommé à la place d’un arabe au commandement d’un régiment de cavalerie, un grand nombre de militaires demandèrent au président du Conseil, Riaz-pacha, la révocation de cette mesure et la destitution du ministre de la guerre, un Circassien aussi, Osman-pacha. Trois colonels furent arrêtés. Toute la garnison du Caire parut vouloir se soulever pour les délivrer. Tewfik effrayé remplaça Osmanpacha par un arabe, Mahmoud-pacha, remit les trois colonels arrêtés à la tête de leurs régiments, fit augmenter la solde des officiers en disponibilité. Les officiers patriotes en furent encouragés dans leurs prétentions.

Le 9 septembre suivant, une insurrection éclata. 4.000 hommes, conduits par le colonel Arabi-bey, entourèrent le palais du khédive, obtinrent par menaces le renvoi du ministère Riaz-pacha, et son remplacement par Chérifpacha. Une assemblée de notables, aussitôt réunie, déclara que le vote de toutes les lois de finances devait lui appartenir : ce qui annulait les attributions des contrôleurs européens. Chérif-pacba n’osa pas appuyer toutes les exigences, du parti national.

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