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II. — Le grand plan de Napoléon sur l’Orient

L’Inde était désormais un facteur essentiel de la politique générale, et, depuis l’expédition d’Égypte, les Anglais en surveillaient toutes les routes, notamment celle de la Méditerranée. Pour les atteindre et les réduire à l’impuissance, il fallait occuper les positions principales sur cette mer. Or ils ne se décidèrent qu’en 1803 à évacuer l’Égypte; ils refusèrent d’évacuer Malte, Napoléon dans le même temps violant d’autre façon le traité d’Amiens ; et, moins d’un an après la signature de la paix, au printemps de 1803, la guerre fut de nouveau déclarée.

Napoléon savait bien la rupture inévitable; il lui suffit d’assurer aux fêtes de son avènement et de son couronnement la paix nécessaire à leur éclat et à leur grandeur. Dès l’automne de 1802, il envoyait le colonel Sébastian! en mission « commerciale » dans le Levant. Celui-ci cacha à peine le caractère militaire de son voyage ; il passa par Tripoli, puis par Alexandrie et Le Caire. Il y fut accueilli par des acclamations unanimes: elles étaient surtout l’expression de la colère excitée par la tyrannie maritime de l’Angleterre. A Saint-Jean d’Acre, il fut reçu avec le même . enthousiasme ; il resta aussi quelque temps à Smyrne, aux îles Ioniennes. Quand il fut revenu en France, son rapport fut publié au Moniteur Officiel du 30 janvier 1803, et il se trouva surtout rempli de considérations stratégiques sur la situation du Levant, les chances de succès d’une nouvelle expédition sur la Méditerranée: « 6.000 Français, y disaitil, suffiraient à reprendre l’Égypte ». Les Anglais crurent prudent de garder Malte, et les Russes envoyèrent des troupes aux îles Ioniennes.

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Au mois d’avril 1802, un mois après le traité d’Amiens le général Decaen demanda à être envoyé dans l’Inde,

« à seule fin de combattre les Anglais ». Ostensiblement il fut chargé d’aller reprendre possession des cinq villes françaises de l’Inde. Mais il emmena avec lui quelques milliers de soldats choisis, et il reçut des instructions très précises sur les relations à renouer avec les indigènes, les préparatifs à faire contre la domination anglaise. Quand il fut arrivé à Pondichéry, la déclaration de guerre était imminente et les Anglais refusèrent de lui rendre la ville. Ils tinrent même ses vaisseaux en surveillance; il eut grand’peine à leur échapper à temps et à se retirer à l’île de France. De là, jusqu’en 1811, il ne cessa pas de diriger contre eux les entreprises les plus audacieuses, renouvelant les exploits des plus fameux corsaires d’autrefois. Il n’eut jamais assez de ressources, de la part de son gouvernement, pour tenter rien de sérieux contre l’Inde ellemême. Napoléon prétendait y atteindre par le continent.

Après l’échec de son projet de descente en Angleterre, l’empereur se retourna contre les alliés, les mercenaires de sa grande ennemie. Il battit les Autrichiens et les Russes à Austerlitz et imposa aux premiers le traité de Presbourg (26 déc. 1805). L’Autriche cédait la Vénétie au royaume d’Italie, la Dalmatie et l’istrie, moins Trieste, à la France. Chassée de l’Italie, elle le fut bientôt de l’Allemagne, et le Saint Empire Romain Germanique disparut l’année suivante. Ne recevant en échange aucune compensation, l’Autriche resta l’ennemie de Napoléon. Talleyrand pourtant adressa à l’empereur un mémoire célèbre^ dans lequel il lui conseillait de donner à l’Autriche la Moldavie et la Valachie jusqu’au Danube; elle aurait ainsi barré aux Russes la route de Constantinople; elle les aurait rejetés à l’est en Asie, où ils se seraient heurtés bientôt aux Anglais, pour le plus grand intérêt de la prépondérance française dans l’Europe occidentale. Là encore se rencontrent des idées qui ont été en partie reprises de nos jours par le prince de Bismarck. Mais il n’est pas certain que l’Autriche eût pris dès ce temps une conscience si nette de sa « vocation orientale » ; il est difficile de croire qu’elle eût du jour au lendemain abandonné sans arrière-pensée

1. Publié par M. Pierre Bertrand dans la Revue historique (janvier-mars 1889). Paris, F. Alcan

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sa politique séculaire, qu’elle eût docilement obéi à l’impulsion de Napoléon.

Celui-ci reprenait donc pied en 1805 sur la péninsule des Balkans, allongeait singulièrement en ce sens la ligne de côtes qu’il possédait, entrevoyait plus clairement la possibililé de fermer l'Europe aux Anglais. Bientôt vainqueur de la Prusse, protecteur de la Confédération du Rhin, provoqué par les Anglais qui décrétèrent le blocus des côtes de la Manche, il signa à Berlin, le 21 novembre 1806, le décret du blocus continental. Ce fut la forme où s’exprima et tenta de se réaliser son rêve de domination européenne, où se matérialisa sa haine contre son implacable ennemie. Il voulut en finir avec la Russie pour reprendre contre l’Angleterre quelque gigantesque entreprise.

Le maréchal Lefebvre enlève Danzig en mai 1807. Napoléon encourage les espérances patriotiques des Polonais, qui ont auprès de lui un puissant défenseur de leur cause dans la personne de la comtesse Walewska. Il veut entraîner les Turcs à la guerre : « As-tu cessé de régner ? écrit-il dès 1802 au Sultan. Réveille-toi, Sélim, appelle au ministère tes amis, chasse les traîtres ; confie-toi à tes vrais amis,... ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille. » Sébastian! va à Constantinople avec de nombreux officiers ; il pousse le sultan à profiter des circonstances pour se venger des Russes, lui offre le concours de l’armée française de Dalmatie qui descendra le Danube au premier signal. Il lui montre les agissements suspects des hospodars de Valachie et de Moldavie, Ypsilanti et Morousi, tous deux dévoués à la Russie ; il obtient un premier succès : ils sont révoqués. L’ambassadeur de Russie, le prince Italinski, demande des explications, n’en reçoit point, prend ses passe-ports. L’ambassadeur d’Angleterre, lord Arbuthnot, malade, envoie son secrétaire William Pôle au Divan; l’Anglais y court à cheval; il se présente aux ministres ottomans couvert de boue, la cravache à la main, exige impérieusement le renvoi immédiat de Sébastian!. 100.000 Russes, sous Michelson, envahissent et occupent la Moldavie. Le sultan est ébranlé.

Sébastiani tient bon. Il relève le courage des Ottomans ; il leur rappelle les temps de 1739 et l’ambassade du marquis de Villeneuve. Il est entendu: les Turcs lancent à la Russie et à l’Angleterre la déclaration de guerre (décembre 1806).

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Les Anglais y répondent aussitôt. L’ambassadeur s’est retiré sur les vaisseaux de l’Archipel. Il revient avec la flotte de l’amiral Duckworth. Les Dardanelles et le Bosphore avaient été précipitamment fortifiés par le commandant Juchereau de Saint-Denis. La flotte anglaise s’engage dans les Dardanelles, le 19 février 1807; les canons des châteaux d’Europe et d’Asie croisent leurs feux sur elle; ils sont bientôt démontés, réduits au silence; les canonniers turcs effrayés abandonnent leurs batteries; la panique gagne tous les forts, au long du rivage, entre dans Constantinople, répand la terreur au sérail. L’amiral Duckworth pénètre dans le Bosphore, jette ses ancres au cap San Stefano, à deux lieues, en vue du palais du sultan.

Le moment est critique. Sélim parle d’en passer parles exigences des Anglais. Sébastiani combat cette faiblesse ; les Anglais peuvent être bloqués dans le Bosphore ; on peut leur faire regretter leur audace; il est facile d’armer les forts, de leur fermer la retraite ; Constantinople n’est pas une place que l’on puisse ainsi enlever d’un coup de main. Sébastiani l’emporte encore, se charge de tout. Selon son avis, le Divan consent à entamer des négociations avec l’amiral Duckworth, les traîne en longueur, d’heure en heure, de jour en jour.

Cependant Constantinople est mise en état de défense. Excités par l’exemple de Sébastiani et de ses Français, les Turcs travaillent avec énergie ; des vaisseaux, des chaloupes, des brûlots se rangent devant la Corne d’Or, en ferment l’entrée. Les fortifications sont partout réparées; le sultan, les ministres visitent à pied les travaux, sont pris euxmêmes d’une ardente fièvre belliqueuse. Partout des terrassements s’élèvent, au Bosphore, aux Dardanelles, se hérissent d’artillerie. Le divan ne se hâte pas de répondre aux sommations anglaises; Duckworth s’impatiente, s’inquiète. 1.200 canons ouvrent leurs gueules menaçantes sur les Anglais; Duckworth n’attend pas les décisions du sultan ; il craint d’être pris au piège ; il le sera s’il reste devant la ville. Le mars, il lève ses ancres, reprend le chemin des Dardanelles; au passage, il est rudement salué par les batteries des châteaux; il se hâte, perd deux corvettes, 600 hommes tués, et disparaît au sud, heureux d’en être quitte à ce compte.

Il en coûte aux Anglais d’en rester sur cet échec. Quinze ours après, à l’improviste, l’amiral Fraser paraît sur les

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côtes égyptiennes, y débarque des troupes, enlève Alexandrie (17 mars). Il compte profiter de l’anarchie qui de nouveau trouble la vallée du Nil sous le gouvernement des Mameluks. Mais les temps sont changés depuis 1801. Le sultan a envoyé en Égypte, pour contrebalancer l’influence des Mameluks souvent rebelles, des troupes albanaises plus dociles, sous un chef intelligent et brave, Méhémet- Ali. Le pacha d’Égypte, Khosrew, n’est qu’un jouet aux mains des Mameluks; ils veulent qu’il éloigne les Albanais; Méhémet-Ali le dépose et le renvoie à Constantinople : de là entre eux une haine personnelle qui se retrouvera. Le successeur de Khosrew est massacré ; un autre est déposé ; dans ce désordre, Méhémet-Ali habilement gagne quelques Mameluks, se fait élire pacha par eux et par ses Albanais; il est maître de l’Égypte ; le Divan confirme ses pouvoirs (juillet 1805). Il augmente alors ses troupes albanaises sur lesquelles il peut compter. Les Mameluks sont mécontents; ils s’entendent avec les Anglais ; et c’est ainsi qu’Alexandrie tombe aux mains de l’amiral Fraser. Celui-ci veut refaire à son profit la campagne d’Égypte; il marche sur Rosette, il est battu, se renferme dans Alexandrie, y est assiégé, capitule en septembre 1807, et se rembarque.

Ces défaites de l’Angleterre resserraient l’alliance entre le sultan et Napoléon, et l’empereur put compter que les Turcs, en agissant sur le Danube, feraient une diversion utile à ses opérations contre la Russie, immobiliseraient du • moins une bonne partie des troupes du tsar.

11 trouva d’autres alliés encore, jusqu’en Asie: «si la Turquie fut notre droite, la Perse fut notre extrêmedroite ». Les Russes étaient en guerre avec la Perse, du jour où ils avaient franchi le Caucase; en 1783, le tsar de Géorgie, Héraclius, reconnut leur protectorat; en 1801, à sa mort, il leur laissa ses États. Le shah de Perse, Feth- Ali-khan, s’y opposa, envoya des troupes sur la Koura; elles furent battues, les Russes occupèrent le Daghestan et Bakou.

Feth-Ali pensa trouver un appui dans l’alliance française ; il envoya des ambassadeurs à Napoléon, alors en Pologne. Ils furent reçus par l’empereur à Finkenstein, et il signa avec eux le traité du 4 mai 1807: il y avait déclaration d'amitié et d'alliance entre Napoléon et le shah; la France garantissait à la Perse la possession de la Géorgie, s’engageait à lui hmrnir des officiei’s, des canons, des fusils*

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Moyennant quoi, les troupes persanes agii*aient contre les Russes vers le Caucase ; les troupes françaises pourraient traverser la Perse, les escadres françaises s’abriter dans ses ports, si l’empereur jugeait nécessaire de les envoyer vers l’Inde. L’alliance de la Perse pouvait donc servir contre la Russie ; Napoléon pensait aussi l’employer contre l’Angleterre, et, à la suite du traité de Finkenstein, le général -Gardane fut envoyé à Téhéran, pour y étudier un plan d’invasion de l’Inde par l’Iran.

Napoléon vainquit les Russes sans avoir besoin de toutes ces alliances dont il les enserrait au sud-ouest et au sud-est. Sa victoij'e de Friedland, le 14 juin 1807, fut décisive. Le tsar Alexandre P*' sollicita un entrevue qui eut lieu à Tilsitt, sur le Niémen ; les deux empereurs y restèrent quinze jom’s ensemble et y fondèrent, sinon une amitié sincère, du moins une alliance en apparence solide.

Ils agitèrent, pendant ces quinze jours, bien des questions délicates; le sort du monde y fut débattu, et notamment la question d’Orient. Napoléon n’était pas sans embarras à ce sujet; il avait surexcité toutes les forces musulmanes contre la Russie, et maintenant il fondait son système politique sur l’alliance russe. Il était difficile d’échapper à cette contradiction dangereuse.

Il en fut sauvé par une série de révolutions de palais qui bouleversèrent alors le gouvernement ottoman pendant plus d’une année. L’influence occidentale, même française, ne plaisait pas à tous les Ottomans, et le parti Vieux-Turc, appuyé sur les ulémas ou docteurs du Coran et sur les Janissaires inquiets pour leurs privilèges, s’irritait chaque jour davantage contre Sélim, à mesure que les troupes du nizam-djedid ou de la nouvelle ordonnance devenaient plus nombreuses et plus capables de soutenir la politique réfor- ’ matrice du sultan. Au mois de mars 1805, Sélim III promulgua un hatti-chérif prescrivant de verser dans le nizamdjedid les jeunes gens les plus robustes et les plus intelligents des autres .corps, même des janissaires. C’était achever la réorganisation militaire de l’empire, mais aussi décimer les anciennes troupes. Les Janissaires se révoltèrent ; Sélim ne se crut pas encore capable de les réduire et retira son hatti-chérif. La rébellion s’apaisa, mais la défiance dura.

Lors de l'attaque de la flotte anglaise, en février 1807,

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les batteries improvisées par Sébastian] furent servies par des soldats recrutés en hâte, et appelés yamaks tabieli, ou « assistants des batteries ». Après l’échec infligé aux Anglais, ils reçurent des récompenses, des privilèges; mais les Janissaires les excitèrent, leur firent craindi’e d’être versés dans le nizam-djedid; leurs chefs se mirent en rapport avec le chef des yamaks, Kabakchi-Oglou. Celui-ci, dans l’espérance de s’emparer du pouvoir, se souleva avec l’aide des Janissaires, conduisit ses soldats à Constantinople après leur avoir fait prêter serment sur son sabre nu. Arrivé devant le sérail, il se fit livrer dix-sept ministres ou hauts dignitaires du sultan, et leurs têtes coupées furent rangées sur le front du bataillon des yamaks. Puis le sultan dut ordonner la suppression de toutes les troupes du nizam; enfin, il fut déposé, enfermé, remplacé par son cousin Mustapha (29 mai 1807).

Cela dura quelques mois. Le pacha de Routchouk, Mustapha le Baraïctar ou le porte-étendard, était un fidèle serviteur de Sélim et un zélé partisan de ses réformes. Quand il se jugea assez fort pour réussir, il mena ses troupes à Constantinople. Kabakchi-Oglou fut pris et tué dans la somptueuse villa qu’il habitait sur le Bosphore. Le Baraïctar exigea le rétablissement de Sélim : on ne lui livra que son cadavre. Le sultan Mustapha n’en fut pas moins déposé, et Mahmoud II fut proclamé le 28 juillet 1808. Le Baraïctar fut grand-vizir. Il ordonna quelques exécutions, pour décapiter le parti adverse; quelques femmes du harem, qui s’étaient trop bruyamment réjouies de la mort de Sélim, furent cousues dans des sacs et jetées au Bosphore.

Le nouveau vizir était du reste un personnage très cruel; il excita bientôt de vifs mécontements. Un jour qu’il se rendait à la mosquée, la foule ne s’écartant pas assez vite sur son passage, il la fit bâtonner par ses gens; elle s’ameuta, menaça. Le Baraïctar s’enfuit, s’enferma dans son palais; l’émeute grandit, y vint mettre le feu, le vizir se retira dans une tour avec son esclave favorite et un eunuque noir; on les chercha, on ne les retrouva que trois jours après, hrùlés. Cependant les Janissaires exigeaient la chute de Mahmoud et le rétablissement de Mustapha ^ Mahmoud fit étrangler Mustapha, et, comme il se trouva désormais le seul descendant d’Osman, il fut respecté; les révoltés se calmèrent ; les ulémas vinrent en corps le féli-

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Citer du triomphe de la religion et des anciennes lois (4 novembre 1808).

Non seulement Constantinople était troublée par des désordres capables de lasser les meilleurs amis des sultans, mais aussi les provinces de l’Empire étaient sans cesse agitées par des tentatives insurrectionnelles, fruit de la faiblesse du gouvernement, des idées d’indépendance jetées par la France révolutionnaire à travers tous les peuples, des espérances suscitées par les exploits inouïs des armées de Napoléon. Ces tentatives avaient les caractères les plus variés.

C’était le pacha de Beirout, Djezzar, qui massacrait les chrétiens du Liban, défendait en 1799 Saint-Jean d’Âcre contre Bonaparte, puis se rendait indépendant dans cette ville et y bravait toutes les colères du sultan, jusqu’à sa mort en 1804.

C’était la tribu des Wahabites, qui, accusant les Turcs d’être infidèles aux enseignements de Mahomet, se révoltait dans l’Arabie centrale, s’emparait de La Mecque, de Médine, en 1803 et 1804.

C’était le Bosniaque musulman, Pasvan Oglou, qui, maître de Widdin, puis successivement de Nicopolis, Plevna, Sofia, Niscb, Sistova, Routchouk (1797-1798), rêvait de refaire le vieil empire bulgare du moyen âge, de lui donner Constantinople pour capitale, déclarait la guerre au sultan, battait les Turcs, arrivait jusqu’à Andrinople, y recevait du divan l’investiture du gouvernement de toute la Bulgarie et y restait indépendant jusqu’en 1807.

C’était le Monténégro, qui, sous le vladika Pierre 1", remportait sur les Ottomans victoires sur victoires, faisait solennellement proclamer par le sultan que « jamais les Monténégrins n’avaient été les sujets de la Porte », fondait une étroite sJliance avec la Russie, conservant bravement à l’orthodoxie cette forteresse montagneuse du Monténégro autour de laquelle allaient peu à peu surgir, comme jadis autour des Asturies d’Espagne, une rangée de plus en plus compacte d’États chrétiens, ressuscités pour la conquête de la ville de Constantin.

C’était en effet Tardent patriote Rhigas, de Velestino, qui appelait les Grecs à la liberté en des chants enflammés et tentait de les grouper en une active association secrète pour la préparation de la guerre sainte; livré par les Autrichiens aux Turcs, il était noyé dans le Danube à Belgrade en 1798.

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C’était Ali, le pacha de Janina, maintes lois le correspondant de Bonaparte, qui occupait Arta, toute l’Acarnanie, y agrandissait son domaine aux dépens des pachas ses voisins, bloquait sur leurs rochers et massacrait en 1803 les Souliotes orthodoxes, constituait cependant l’unité des Skipétars ou Albanais musulmans, rappelait ainsi le souvenir de Pyrrhus -et paraissait capable- de restam'er .l’antique royaume de l’Épire.

C’était encore la Serbie, lasse de l’oppression des Janissaires et groupée autour de sa rustique aristocratie des éleveurs de porcs. Elle était restée très agitée depuis l’occupation autrichienne, surtout après le traité de Sistova; les Turcs s’apercevaient qu’il y avait désormais « quelque chose de changé » en Serbie. Les Janissaires n’en furent que plus cruels; beaucoup de Serbes furent dépouillés ou tués, des femmes enlevées. Ces persécutions produisirent des révoltes ; même, en 1804, une Skouptchina ou assemblée générale proclama « chef des Serbes » un énergique éleveur de porcs, Georges Petrovitch, siu*nommé Kara-Georges ou Georges le Noir. Il prétendit ne faire la guerre qu’aux janissaires, non au sultan; mais le succès l’encouragea à réclamer pour son pays l’autonomie, à lutter même pour l’indépendance.

Il remporta d’éclatantes victoires sur les pachas turcs qui furent envoyés contre lui, notamment celle de Chabatz; il prit Belgrade en décembre 1806, et les Turcs furent complètement chassés. Kara-Georges essaya de donner une organisation régulière à la Serbie ; mais il voulut se réserver une autorité presque absolue ; il excita ainsi de vives résistances, notamment de la part de Miloch Obrenowitch, riche éleveur lui aussi. La Serbie resta troublée de ces dissensions; pourtant la guerre qui éclata en 1807 entre les Russes et les Ottomans lui fut favorable; les Serbes combinèrent à peu près leurs opérations avec celles des armées russes du Danube, et Kara-Georges put rêver la restauration de la Grande-Serbie de Douchan. Là aussi, sous la domination musulmane, renaissait l’esprit national et orthodoxe.

Dans de pareilles conditions. Napoléon put considère! que l’alliauce turque n’était pas pour entrer en balance, dans ses combinaisons politiques, avec l’alliance russe. Un jour qu’à Tilsitt il passait avec le tsar une revue de troupes,

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on lui remit des dépêches; il en prit connaissance, et, se tournant vers Alexandre : « C’est un décret de la Providence, dit-il, qui m’annonce que l’empire turc ne peut plus exister. » Il venait d’apprendre la chute de Sélim III et la révolution du 27 mai. Il parut quelque temps résolu à abandonner l’empire ottoman à ses destinées. Après avoir tenté de le réformer, de le rajeunir par l’action de POccident, il songea à le démembrer, à lui donner le coup mortel, comme pour indiquer aux diplomates de l’avenir les deux solutions extrêmes entre lesquelles ils devaient si longtemps hésiter.

La Prusse vaincue, à la merci du conquérant, pensa se tirer d’affaire en détournant le danger sur la Turquie. Le premier ministre du roi Frédéric-Guillaume III, M. de Hardenberg, proposa au tsar et à l’empereur un' plan de sa façon qui devait, pensait-il, satisfaire tout le monde, excepté sans doute le sultan. La Russie prendrait la Moldavie, la Yalachie, la Bulgarie, la Roumélie, avec Constantinople et les Détroits. La France prendrait la Grèce et les Iles de l’Archipel. L’Autriche aurait la Bosnie et la Serbie. La Pologne serait refaite et donnée au roi de Saxe ; la Saxe deviendrait prussienne. Napoléon ne voulut pas tenir compte, du moins pour le moment, de ce projet. Il « cassa les deux ailes de l’aigle noir de^ Prusse » ; de ses provinces occidentales il fît le royaume de Westphalie pour Jérôme; de ses provinces orientales, il refit le grand-duché de Varsovie sous le gouvernement du roi de Saxe, membre de la Confédération du Rhin.

Il fut pourtant question aussi de l’empire ottoman dans le traité de Tilsitt. Dans l’acte patent, de même que l’article 13 stipulait la médiation du tsar entre la France et l’Angleterre pour la conclusion d’une paix définitive, de même les articles 22 et 23 comportaient l’évacuation de la Moldavie et de la Yalachie par les Russes, et la médiation de Napoléonpour amener la paix entre la Porte et la Russie. Parmi les « articles séparés et secrets », le premier attribuait à la France les bouches de Cattaro, sur la côte dalmate. Enfin, dans le traité d’alliance, le tsar promettait, si sa médiation n’avait pas abouti à im traité de paix avant le novembre, de déclarer la guerre à l’Angleterre et d’aider la France à appliquer partout le blocus continental ; de même, si un traité de paix n’intervenait pas dans les trois mois entre !a Ptussie et la Porte, « ia France ferait

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cause commune avec la Russie, et les deux hautes parties contractantes s’entendraient pour soustraire toutes les provinces de l’empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs ». (Article 8.)^

Les deux alliés négocièrent sur ces bases pendant plusieurs années, et jamais peut-être la question d’Orient ne fut traitée avec une telle ampleur. Tout d’abord l’adjudantgénéral Guilleminot fut envoyé en Yalachie pour ménager un armistice entre les troupes turques et russes; il fut conclu le 24 août 1807 à Slobodzié. Mais les Russes se montrèrent mal disposés à évacuer les Principautés ; il leur coûtait de se retirer: fallait-il donc que l’alliance française, déjà peu populaire dans la haute société de Saint-Pétersbourg, nécessitât un tel sacrifice de la part des Russes? C’en serait assez pour la compromettre à jamais, et le chancelier du tsar, le comte Roumiantzov, et le tsar lui-même s’efforcaient de faire comprendre à Savary, envoyé extraordinaire de Napoléon en Russie, et à Napoléon, qu’il fallait « nationaliser » l’alliance parmi les Russes en laissant au tsar les Principautés. Alexandre P’’ d’ailleurs trouverait tout naturel que Napoléon se pourvût lui-même d’un agrandissement équivalent, qu’il prît par exemple la Bosnie et l’Albanie. En un mot, la diplomatie russe s’efforcait d’entraîner Napoléon sur la pente du partage ottoman.

Napoléon se déroba : il ne lui convenait pas d’entretenir ce sujet de conversation. Il craignait que, si l’on adoptait le principe du démembrement, l’Angleterre, maîtresse de la Méditerranée, ne s’attribuât aussitôt l’Égypte et les îles. Il consentît à laisser les Principautés à la Russie, à condition que le tsar le laisserait enlever à la Prusse une nouvelle province, la Silésie. Alexandre ne dissimula pas le mécontentement qu'une telle proposition Lui inspirait, et la conversation languit, non sans quelque froideur de la part du tsar.

Napoléon ne désespérait pas de faire la paix avec l’Angleterre : était-ce fatigue, ou pressentiment sinistre chez ce vainqueur? Mais, à l’ouverture de la session du Parlement britannique, en janvier 1808, le discours du trône fut particulièrement belliqueux, au point que l’Empereur y vit

1. Voir le texte de ces traités dans A. Vandal, Napoléon et Alexandre /ef, tome I, à l’appendice.

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comme un défi. Il le releva et adressa au tsar Alexandre la très éloquente lettre du 2 février 1808. Non seulement il l’y encourageait à la conquête de la Finlande sur les Suédois ; mais il y parlait de la marche d’une armée franco-austrorusse sur Constantinople, sur l’Asie, sur l’Inde: «Il faut être plus grands malgré nous, ... reconnaissons l’époque arrivée de grands changements et de grands événements. » L’ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, M. de Caulaincourt, fut autorisé à négocier aussitôt le partage de l’empire ottoman.

Le tsar fut enthousiasmé de ces dispositions nouvelles, et des conférences furent aussitôt ouvertes entre Caulaincourt et Roumiantzof. Avant de s’engager vers l’Iran et rinde, la Russie voulait régler d’abord le sort de la péninsule des Balkans. On se mit vite d’accord sur la distribution territoriale de ce pays. La Russie devait prendre la Moldavie, laValachie, la Bulgarie; la France aurait la Bosnie, l’Albanie et la Grèce. L’Autriche devait s’allonger entre les deux par la Serbie et la Roumélie, jusqu’à Salonique. Il fut plus difficile de s’entendre sur Constantinople et les Détroits; le tsar voulait absolument cette ville ; il n’admettai pas de partage sans elle; elle en était la raison d’être. Il lui fallait aussi les Détroits qui sont la porte nécessaire au développement économique de la Russie vers la Méditerranée. Caulaincourt céda sur Constantinople, mais à condition que la France aurait les Dardanelles : il y a deux clefs qui ouvrent la mer Noire, le Bosphore et les Dardanelles ; il était juste que la Russie et la France eussent chacune la sienne. A quoi Roumiantzof objectait que la mer Noire était aux Russes, non à la France, et qu’il ne pouvait leur convenir de remettre une des clefs de leur maison à un étranger, fût-il un ami; en matière politique, la confiance ne peut aller à cet excès de naïveté.

On discuta longuement sur cette presqu’île des Dardanelles qu’à cause de sa forme, les deux interlocuteurs appelaient « la langue de chat». Roumiantzof offrait à la France, en échange des Dardanelles, l’Égypte, la Syrie, les Échelles du Levant; Napoléon ne pouvait se résoudre à ouvrir la Méditerranée à la Russie; il comprenait très clairement la gravité d’une pareille concession : il ne la fit pas. Il fut entendu que les deux souverains auraient une nouvelle entrevue, qu’on en finirait alors sur la question du partage.

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L’entrevue fut retardée par les affaires d’Espagne. Les dissensions des Bourbons de ce pays, les querelles entre le père et le fils, Charles IV et Ferdinand Vil, encouragèrent Napoléon à s’emparer encore de cette couronne. Il força à Bayonne l’abdication des deux princes, leur donna pour résidences les châteaux de Compiègne et de Valençay, et envoya son frère Joseph régner à Madrid. Il ne croyait pas rencontrer de résistance sérieuse au-delà des Pyrénées et songeait toujours à son grand dessein sur Constantinople et l’Inde.

Il préparait sa route. Le général Gardane, qu’il avait envoyé en Perse, était arrivé à Téhéran le 24 décembre 1807; il y fut d’abord chaleureusement accueilli. Mais la nouvelle de la paix de Tilsitt fut désagréable au shah, qui avait pensé que l’alliance française lui serait utile contre les Russes et qui n’était pas loin de considérer le traité de Tilsitt comme une vraie trahison à son égard; d’autant mieux que les armées du tsar, inutiles en Pologne, reprirent les hostilités avec plus de vigueur sur la Caspienne. La situation ne tarda pas à devenir difficile pour Gardane; en février 1809, il devait* être obligé de quitter la Perse, et, aussitôt après son départ, une mission anglaise allait arriver à Téhéran et signer avec le shah un traité d’alliance anglo-persane stipulant l’expulsion de tous les Français. Le nouveau gouverneur anglais de l’Inde, George Elliotou lord Minto (1807-1813), se préoccupait de fermer aux Français la route de l’Inde; il traitait avec Runjeet-Singh, le puissant chef des Seykhs du Bengale, avec le chef afghan Shoudja et pensait ainsi dresser devant Napoléon des obstacles infranchissables.

Napoléon n’en était pas troublé ; il voulait mettre l’Angleterre à ses pieds en quelques mois. Il dressa alors le plus gigantesque plan qu’ait jamais conçu un conquérant. L’armée de Dalmatie,.sous le commandement de Marmont, incessamment renforcée depuis Tilsitt, avec Corfou pour place d’armes et centre d’approvisionnements, où s’entasse de jour en jour un formidable dépôt de munitions et de vivres, traversera la Bosnie. Elle opérera sa jonction en Macédoine avec les Autrichiens, vers Andrinople avec les Russes. Sous ce choc, l’empire ottoman sera balayé d’un coup. Alors l’armée tripartite passera en Asie et se rangera sur l’Euphrate, prête, sur un signe, à pousser plus loin.

En même temps, tous les ports de l’Espagne, de l’Italie,

LA DÉFAITE DE NAPOLÉON

de rAutriclie, lanceront d’innombrables petits vaisseaux dans toutes les directions; la flotte de Toulon occupera la Sicile; celle de Tarente jettera une armée en Égypte; celle de Rochefort fera le tour de l’Afrique ; celle de Brest portera un corps de débarquement quelque part sur la côte anglaise, ou en Irlande, ou dans la Tamise; les vaisseaux marchands de l’Angleterre seront enlevés par une multiple et insaisissable guérilla de corsaires. Elle sera enveloppée dans un effroyable tourbillon ; elle sera frappée partout à la fois, sans savoir où ni comment se défendre.

Et l’Empereur, établi à Tarente, se dressant sur la Méditerranée et sur le monde, comme le Dieu terrible des batailles, maitre du tonnerre, assistera là à l’humiliation de l’Angleterre aux ahois, épuisée, vaincue sans combattre. Sinon, si elle refuse d’avouer son impuissance, les destinées s’accompliront: l’armée des nations franchira l’Euphrate, le Tigre, et, par-dessus l’Iran, sur les traces d’Alexandre de Macédoine, elle ira d’une poussée renverser l’empire anglais de l’Inde et changer à jamais la face de la terre.

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