III. — La défaite de Napoléon
Comme^il rêvait ainsi, — jusqu’à quel point était-il dupe de son imagination? — il reçut la nouvelle de la capitulation deBaylen ; l’honneur de l’armée française atteint, sa réputation d’invincihle compromise, l’Espagne soulevée, Joseph chassé de Madrid, tous les peuples récemment vaincus frémissants de l’espoir de la vengeance, l’avenir noir. L’Empereur fut un moment frappé de stupeur: était-ce un avertissement de la fortune jalouse?
Il se ressaisit vite : il irait en Espagne ; en une campagne d’un ou deux mois il écraserait l’insurrection, rétablirait l’ordre; il reprendrait bientôt le grand dessein. Mais, ■pendant qu’il serait à cette extrémité du continent, il fallait que l’Europe centrale fut contenue,- que personne n’en profitât pom’ quelque soulèvement qui serait très grave en ces circonstances. Il pensa au tsar pour « faire la police » en Allemagne et en Autriche et hâta l’entrevue dont il avait été question entre eux.
Elle eut lieu à Erfurt en septembre 1808. Les fêtes qui y furent données furent très brillantes, plus brillantes que celles de Tilsitt; mais, à cause des affaires d’Espagne, à
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cause aussi des dissentiments qui s’étaient déjà manifestés entre les deux alliés au sujet de l’Orient, les conversations furent beaucoup moins cordiales. Chacun d’eux chercha à tirer pour soi le meilleur parti de la rencontre, et les vastes pensées de jadis, les vertigineuses envolées d’imagination firent place à la froide discussion d’un protocole où l’on tut de parti pris les brûlantes questions récemment soulevées par la lettre de février.
Napoléon retira une partie de ses troupes des garnisons prussiennes ; il comptait que le tsar lui garantirait la tranquillité de l’Allemagne et de l’Autriche. En échange de ce service dont d’ailleurs il devait s’acquitter très légèrement, Alexandre se fît reconnaître la possession de la Finlande, qu’il venait d’enlever aux Suédois, et surtout celle des Principautés de Moldavie et de Valachie, « prenant le Danube pour frontière ». Napoléon demanda seulement que cette conventionné fût pas aussitôt publiée.
Il put ainsi partir pour l’Espagne et rétablir son frère sur le trône de Madrid. Il eut à peine le temps d’achever son entreprise : comme il poursuivait vers la Galice l’armée anglaise du général Moore, avant de l’avoir atteinte, il fut rappelé à Paris par l’agitation patriotique de l'Allemagne et les armements de l’Autriche. Il y courut. Il forma précipitamment son armée sur le Danube supérieur et marcha au-devant de l’archiduc Charles. Il comptait sur le concours des troupes russes; il n’eut que des protestations d’amitié, sans appui efficace. Il comprit dès lors qu’il n’avait plus rien à espérer de l’alliance du tsar.
Il n’en fut pas moins victorieux des Autrichiens autour de Ratisbonne, et surtout à Wagram, le 9 juillet 1809, et leur imposa le traité de Vienne. Il annexa à son empire le district de Villach en Garinthie, toute la Carniole, Gœritz, la Croatie civile et militaire, Trieste, Raguse et Fiume. L’Autriche n’eut plus de côtes sur l’Adriatique et Napoléon y put surveiller étroitement l’application du blocus continental. De ces provinces, jointes à la Dalmatie qu’il possédait depuis 1805, il fit le gouvernement des provinces illyriennes, qu’il confia à Marmont, duc de Raguse, avec Laybach pour capitale. Il était bien placé, vers la Save supérieure et aux bouches de Cattaro, pour tenir en échec l’ambition russe sur le Danube.
Les souvenirs de la domination française dans ces régions sont restés très vivaces. Les habitants trouvaient les
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Français trop peu dévots; mais ils admiraient l’ordre introduit dans le pays, la justice et les impôts égaux pomtous, les grands travaux publics entrepris partout, ponts , de pierre, routes plantées d’arbres. On prête à l’empereur François I", visitant ce pays après la chute de Napoléon, ot étonné de sa prospérité, ce joli trait : « C'est bien dommage que les Français ne soient pas restés ici plus longtemps! »
Sans se préoccuper désormais de s’entendi'e avec Napoléon pour le règlement des affaires d’Orient, le tsar poursuivait la guerre contre la Turquie. Il avait refusé de ratifier l’armistice de Slobodzié et d’évacuer les Principautés ; la convention d’Erfurt lui en garantit la possession. Mais le sultan n’y consentit pas et repoussa l’ultimatum que le colonel Paskiévitch lui apporta en ce sens.
Les hostilités recommencèrent. Elles se traînèrent péniblement encore pendant trois ans, les Ottomans étant incapables sans doute d’une offensive énergique et le tsar sans oesse distrait par la politique napoléonienne.
En 1809, les Russes ne purent prendre les places du Danube; ils échouèrent à Brada, Giurgewo, Kraïova. Au printemps de 1810, le tsar y envoya le général Kamenski, le conquérant de la Finlande. Il franchit le fleuve parla prise de Silistrie (juin) ; puis il enleva les retranchements turcs de Razgrad et attaqua Choumla. De furieux combats s’engagèrent autour de cette importante position très vigoureusement défendue. Les Russes remportèrent surtout la victoire de Batynia (7 septembre), et la plupart des forteresses du Danube, Nicopolis, Sistova, Routchouk et Giurgew^o, tombèrent en leur pouvoir. La campagne se termina cependeint sans qu’ils pussent s’emparer de Choumla.
Au commencement de 1811, Kamenski voulut faire un effort décisif sur cette ville ; mais il fut rappelé avec une partie de ses divisions. Le tsar, inquiet des armements de Napoléon, décidé à la guerre, qui faillit éclater en avril de cette même année, massait le plus de troupes possible à la frontière du grand-duché de Varsovie. Kamenski fut remplacé au Danube par Kùtusof, avec la mission de combattre et surtout de négocier au plus tôt avec les Turcs, fùt-ce au prix des Principautés. Kutusof, pour traiter dans de bonnes conditions, chercha d’abord quelque succès sur les troupes ottomanes. Il avait abandonné le siège de Choumla et re-
E.Driault. — Question d’Orient.
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passé le Danube. Le grand vizir, encouragé par cette retraite, le suivit imprudemment sur la rive gauche du fleuve r et les deux armées se trouvèrent de nouveau en présence a Slobodzié. Très habilement Kutusof, envoyant son aile gauche le long du Danube, en arrière des Turcs, coupa leur ligne de retraite, et les cerna complètement (octobre 1811).
Alors il consentit à négocier ; les pourparlers furent très longs: les agents de Napoléon s’efforcaient d’empêcher la paix; le sultan les écoutait peu, se souvenant de Tilsitt. Le tsar s’impatienta de ces retards, il avait besoin de son armée du Danube. Il rappela Kutusof et le remplaça par l’amiral Tchitchagof. A l’arrivée de celui-ci, les préliminaires venaient d’être rédigés ; ils furent transformés en un traité définitif, signé à Bucharest, le 28 mai 181*2. Il était temps: ce jour-là même. Napoléon quittait Dresde pour prendre le commandement de son armée en marche sur le Niémen.
Par le traité de Bucharest, le tsar rendit au sultan les Principautés de Moldavie-Yalachie ; il se contenta de l’annexion de la Bessarabie, c’est-à-dire du pays compris entre le Dniester et le Pruth presque jusqu’à la bouche la plus septentrionale du Danube. Il allait pouvoir employer toutes ses troupes contre l’invasion française, et surtout il devait lui être très profitable de n’avoir pas à redouter une diversion ottomane sur le Danube inférieur : si Marmont descendant la Save avait en effet rejoint les Turcs en Roumanie, les Russes auraient couru de grands dangers. Le tsar sentait tout le prix de cette neutralité du sultan; aussi, pour ne pas la compromettre, la sentant peut-être mal assurée, repoussa-t-il le plan de l’amiral Tchitchagof, qui offrait de remonter le Danube et la Save, en soulevant les populations slaves des Balkans, et en les entraînant sur l’Illyrie, Trieste et Venise : première ébauche du Panslavisme. Tchitchagof reçut, l’ordre de ramener ses troupes vers le Dniéper et la Bérésina.
Abandonné par les Turcs, en guerre avec les Russes, en hâte d’en finir avec les Anglais, d’achever sa carrière par une campagne plus merveilleuse que toutes. Napoléon dresse le grand plan de 1812. Il est difficile d’y distinguer les réels desseins de sa politique des rêves de son imagination; mais, dans cette dernière poussée de son génie à travers l’Orient, le rêve est aussi instructif.
Il voulut, comme en 1806, comme alors Talleyrand le lui
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avait conseillé, rejeter les Russes en Asie; il s’efforcait ailleurs de contenir les Anglais en Occident. Prévoyait-il une Europe écrasée entre les deux colosses? Héritier du titre des Césars romains, gendre du dernier représentant du Saint Empire Romain, conçut-il la pensée que lui seul pouvait encore arracher la Méditerranée aux ambitions croissantes des Germains d’Angleterre et des Slaves de Russie, et sauver la civilisation latine?
Vainqueur de la Russie, maître de Moscou, que ferait-il de sa victoire? Au delà, par la mer Noire et la Caspienne, il eut sans doute une dernière, une suprême vision de l’Orient; sur cette double route, où les Russes ont suivi depuis la voie que leur indiquaient® le testament de Pierre le Grand » et le puissant génie de Napoléon, jetterait-il une armée sur l’Inde, comme Alexandre le Grand, pour en revenir par l’Égypte, une autre sur Constantinople, pour en fixer d’un trait de son épée les destinées mystérieuses ?
On raconte que, dans la longue file des équipages nécessaires à son service personnel pendant la campagne de Russie, un fourgon, toujours étroitement clos et particulièrement surveillé, renfermait tous les insignes impériaux, ,a couronne, le sceptre et l’épée du sacre, le lourd manteau Ide pourpre et le diadème impérial. Où voulait-il, quittant le harnais de guerre, renouveler la cérémonie de Notre- Dame? — A Moscou? — Ce n’eût été qu’une usurpation. — Plus loin peut-être, sur la route de Rabylone, de Persépolis, à Samarcande, à Delhi, d’où, vainqueur tout-puissant, le monde à ses pieds, le globe d’or en sa main, il se dresserait en une flamboyante apothéose ^
Il prit Moscou, et ce fut tout. Il en sortit au milieu des flammes de l’incendie et commença l’effroyable retraite. Derrière les débris de la Grande Armée, les peuples vaincus se levèrent comme une meute altérée de vengeance et la suivirent en grondant jusqu’à Paris. Les souverains victorieux à leur tour, relevés d’une longue humiliation, se partagèrent les riches dépouilles du conquérant. Ce fut une curée sans scrupules.
Il fut peu question de l’Orient au congrès de Vienne ; car il avait échappé presque absolument aux entreprises de Napoléon. Le tsar chercha bien à se faire reconnaître par