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Néanmoins, la Sublime-Porte ne se désiste en rien de son désir amical et profondément sincère, non-seulement de remplir tous ses engagements envers la Russie avec la plus scrupuleuse exactitude, mais, en outre, de lui donner toute nouvelle preuve de ses dispositions cordiales qui soit compatible avec les droits sacrés de la souveraineté et avec Thonneur et les intérêts fondamentaux de son empire.
Elle est toujours prête à réitérer les assurances promises dans la lettre du i (16) juin, écrite en réponse à celle de Son Excellence le comte de Nesselrode, portant la date du 19 (31) mai, et elle est encore disposée, pour peu que Ton veuille s'arrêter à un arrangement propre à satisfaire la cour de Russie, sans préjudice pour les droits sacrés du Sultan, à envoyer un ambassadeur extraordinaire à Saint-Pétersbourg pour chercher, de concert avec le cabinet russe, les moyens de parvenir à ce but.
Quant au passage de la lettre de Son Excellence le comte de Nesselrode, relatif à l'invasion éventuelle du territoire ottoman, la Sublime-Porte a déjà déclaré qu'elle ne saurait l'accepter, et puisque cette lettre ainsi que la réponse du ministère ottoman ont été sur-le-champ communiquées aux puissances signataires du traité de 1841, il devient évidemment inutile de se répandre en détails sur une question aussi pénible.
À la suite de ces circonstances, et en vertu de ces considérations, le gouvernement de Sa Majesté avait lieu d'espérer que les motifs fondés qu'il n'a cessé d'alléguer
pour justifier le refus de son consentement, Timpossibilîté dans laquelle il se trouve de Taccorder, et le désir smcère qu'il a exprimé à plusieurs reprises de voir renouer les relations des deux hautes parties, seraient enfin appréciés, el que la cour de Russie reviendrait à des sentiments plus équitables à son égard. La Sublime- Porte éprouve d'autant plus de douleur en se voyant déçue dans cet espoir, que les qualités éminentes de TEmpereur de Russie, sa modération et sa justice connues, ne lui permettent pas de supposer que Sa Majesté serait capable de vouloir fonder ses demandes sur d'autres bases que celles de la raison et du bon droit, et qu'elle atout récemment donné, soit au Sultan lui-même, soit aux puissances européennes, des assurances positives de son désir de respecter la dignité et de maintenir l'indépendance de Tempire ottoman.
Voilà dans quel état de choses la Sublime-Porle vient de recevoir l'avis officiel que les troupes russes ont franchi la frontière.
Si la cour de Russie persiste à fonder la demande de consacrer par un document obligatoire envers elle les privilèges religieux dont il est question sur le traité de Kaïnardji, il est à remarquer que la promesse contenue dans la première partie de l'article 7 de ce traité, relativement à la protection de la religion chrétienne et de ses églises, est une généralité, et Ton ne peut guère y voir le degré de force que la Russie lui attribue, et encore moins une spécialité en faveur de la religion grecque.
Quoi qu'il en soit, si la Sublime-Porte manquait de
protéger la religion et les églises chrétiennes, c'est alors seulement qui! faudrait lui rappeler sa promesse en citant le susdit traité ; et il n'est pas moins clair que cette nouvelle proposition ne saurait être fondée sur ce traité, attendu que les privilèges et les immunités de la religion grecque ont été octroyés par Va Sublime-Porte sans la demande ni rintervention de qui que ce soit. C'est, en effet, un point d'honneur pour elle de les maintenir à présent et à l'avenir, et un devoir que lui impose son système plein de sollicitude pour ses sujets. Les firmans qui viennent d'être promulgués, et qui confirment les privilèges et les immunités de toutes les religions, témoignent publiquement des fermes intentions de la Sublime-Porte à cet égard ; de manière que, sans le moindre doute, une intervention étrangère n'est point du tout nécessaire à cet effet. Seulement, puisque la cour de Russie a conçu, quel qu'en puisse être le motif, des soupçons par rapport à ces privilèges religieux, et que la religion grecque est celle de l'auguste Empereur et d'une grande partie de ses sujets, la Sublime-Porte, mue par ces considérations, comme aussi par déférence pour les relations amicales qui existent encore entre les deux puissances, ne recule pas devant la résolution de donner^ à ce sujet, des assurances suffisantes. Hais, si un gou^ vernement contractait sur les droits et les privilèges qu'il a, de son propre mouvement, accordés aux églises et aux prêtres d'une nation de tant de millions d'âmes soumise à son autorité, des obligations exclusives avec un autre gouvernement, ce serait partager son autorité avec ce
gouvernement, ce serait anéantir sa propre indépendance.
Les traités conclus entre la Sublime-Porte et la cour de Russie, concernant les deux principautés, n'autorisent en aucune manière Tenvoi de la part de la Russie de troupes dans ces deux pays, et Tarticle y relatif qui se trouve dans le sened de Balta-Liman est subordonné au cas où des troubles internes éclateraient (1) ; ce qui n'est nullement le cas dans la circonstance actuelle.
Le fait est que ce procédé agressif de la part de la Russie ne saurait être, en principe, considéré autrement
(i) Art, 4 de la convention de BaitO'Liman : — « Les troubles qui « viennent d'agiter si prorondément les Principautés ayant démontré c la nécessité de prêter à leurs gouvernements l'appui d'une force c militaire capable de réprimer promptement tout mouvement insurc rectionnel et de faire respecter les autorités établies, les deux cours >( impériales sont convenues de prolonger la présence d'une certaine
< partie des troupes russes et ottomanes qui occupent aujourd'hui le
< pays, et notamment pour préserver la frontière de Valachie et de
€ Moldavie dés accidents du dehors, il a été décidé qu'on y laisserait, >
< pour h mofnent, de vingt-cinq à trente-cinq mille hommes de chac cune des deux parts. Âpres le rétablissement de la tranquillité des- « dites frontières, il restera dans les deux pays dix mille hommes de
< chaque côté, jusqu'à l'achèvement des travaux d'amélioration orgac nique et la consolidation du repos intérieur des deux provinces. £n-
< suite, les troupes des deux puissances évacueront complètement les c Principautés, mais resteront encore à portée d'y rentrer immédiac tement, dans le cas où des circonstances graves, survenues dans les c principautés, réclameraient de nouveau l'adoption de cette mesure.
< Indépendamment de cela, on aura soin de compléter sans retard la
< réorganisation de la milice indigène, de manière qu'elle ufTre, c par sa discipline et son effectif, une garantie suffisante pour le main- « tien de l'ordre légal. »
que comme une déclaration de guerre, donnant à la Siiblime-Porte le droit incontestable d'employer en revanche la force militaire. Mais la Sublime-Porte est loin de vouloir pousser ses droits à Textréme.
Forte de la justice qui règle sa politique envers les puissances, elle préfère les réserver, dans Tattente du retour spontané de la Russie à une manière d'agir plus conforme à ses déclarations. C'est dans le but d'écarter tout obstacle à ce retour, qu'elle se borne, pour le moment, à prolester contre l'agression dont elle a bien le droit de se plaindre. Elle croit offrir, par ce moyen, au monde entier une nouvelle preuve de la modération du système qu'elle a adopté dès le commencement de cette affaire. Elle s'abstient de tout acte hostile; mais elle déclare qu'elle ne consent en aucune manière à ce que l'on fasse entrer de temps en temps des troupes dans les provinces de Moldavie et de Valachie, qui sont parties intégrantes de l'empire ottoman, en les regardant comme une maison sans maître.
Elle proteste donc formellement et ouvertement contre cet acte, et, dans la conviction que les puissances signataires du traité de i84i, ne donneraient pas leur assentiment à une pareille agression, elle leur a fait un exposé des circonstances, et garde, en attendant, une attitude armée pour sa défense.
Pour en venir à la conclusion, elle répète que Sa Majesté le Sultan est toujours désireux d'aller au-devant de toute réclamation fondée de la cour de Russie, ce dont il a déjà donné maintes preuves, et est prêt à redresser tout
^ 137 — grief concernant les affaires religieuses dont ses sujets grecs pourraient encore avoir à se plaindre; que réparation a été faîte par rapport aux Lieux-Saints; que cette question a été résolue à la satisfaction de la Russie, et que la Sublime-Porte n'hésite pas à offrir des assurances plus explicites, afin de «confirmer Tarrangement qui a été fait au gré de toutes les parties.
Pendant que la Porte protestait à la fois par cette note, empreinte d'un esprit de modération dont elle ne se départit pas une seule fois durant le cours des négociations, contre la violation de son territoire et contre les assertions mensongères contenues dans la première circulairedu comte de Nësselrode, la nouvelle circulaire, du 2 juillet, incriminait gravement, comme on l'a vu, l'attitude de la France et de l'Angleterre, dont les escadres, vu la gravité des circonstances, et sur la menace plusieurs fois exprimée par la Russie, notamment dans la lettre de M. de Nesselrode à Réchid pacha, datée du 51 mai, de se saisir (les provinces moldo-valaques comme d'un gage matériel, avaient reçu l'ordre de faire voile pour les Dardanelles, où elles avaient mouillé vers le milieu de juin, dans la baie de Résika, à l'en-
la.
trée du détroit. Le cabinet de Saint-Pétersbourg arguait de ce fait comme d'une première violation des traités, qui avait motivé et légitimé le passage du Pruth par ses armées, et tendait à faire retomber sur les puissances alliées de la Turquie la responsabilité d'un acte inique et réellement injustifiable. Des assertions aussi absurdes et aussi mensongères se réfutaient d'elles-mêmes; néanmoins la France et l'Angleterre crurent devoir protester par deux notes datées de Paris et de Londres, à un jour d'intervalle.
rireolalre ém s««venicni«Bt 41e l*BmperMUP em rëp«H à to elrcuUara (••) dm «•■île de IVcMelrede.
Paris, le 15 juillet 1853.
Monsieur,
Là nouvelle dépêche de M. le comte de Nesselrode, que le Journal de Saint-Pétersbourg putliait le lendeinain du joar o& elle était expédiée à todies les légations Ûé tittBsie, a produit sni* le gouveiliemeilt de YEmpêtenT
une impression que Sa Majesté Impériale m'a ordonné de vous faire connaître sans détour.
Nous ne pouvons que déplorer de voir la Russie, au moment même où les efforts de tous les cabinets pour amener une solution satisfaisante des difficultés actuelles, témoignent si hautement de leur modération, prendre une attitude qui rend le succès de leurs négociations plus incertain, et impose à quelques-uns d'entre eux le devoir de repousser la responsabilité que Ton essayerait vainement de faire peser sur leur politique.
Je ne voudrais pas, monsieur, revenir sur une discussion épuisée; mais, comme H. le comte de Nesselrode allègue toujours, à Tappui des prétentions de Saint-Pétersbourg, l'offense que la Porte aurait commise à son égard en ne tenant pas compte des promesses qu'elle aurait faites à la légation de Russie à Tépoque du premier règlement de la question des Lieux-Saints, en 1852, je suis forcé de répéter que les firmans rendus par le Sultan, à la suite de la mission de M. le prince Henschikoff, ont ôté tout fondement à cet unique grief, et que, s'il est un gouvernement autorisé à élever des plaintes légitimes, ce n'est pas celui de Sa Majesté l'empereur Nicolas.
En effet, à la date du 10 mai dernier, M. le comte de Nesselrode, qui venait de recevoir des dépêches de M. l'ambassadeur de Russie à Constantinople, se félicitait, avec M. le général de Castelbajac, d'un résultat qu'il considérait comme une heureuse conclusion de l'affaire des Lieux- Saints; M* Eisseleff, à Paris, me faisait une settiblable
déclaration, et partout les agents du cabinet de Saint- Pétersbourg tenaient le même langage.
Les demandes formulées postérieurement par M. le prince Henschikoff, quand Tobjet principal de sa missioQ était atteint, quand on annonçait déjà son retour, ne se rattachaient donc par aucun lien à celles qu'il avait fait accueillir par la Porte ; et c'était bien une nouvelle c[uestion, une difficulté plus grave, qui surgissait à Constantinople, alors que l'Europe, un instant alarmée, était invitée, par la Russie elle-même, à se rassurer complètement.
Pris, en quelque sorte, au dépourvu par des exigences qu'ils n'avaient pas dû soupçonner, les représentants de la France, de rAutriche, de la Grande-Bretagne et de la Prusse à Gonstantinople ont loyalement employé leurs efforts pour empêcher une rupture dont les conséquences pouvaient être si fatales. Ils n'ont pas conseillé à la Porte une résistance de nature à l'exposer aux dangers les plus sérieux; et, reconnaissant à Tunanimité que les demandes de la Russie touchaient de trop près à la liberté d'action et à la souveraineté du Sultan pour qu'ils pussent se permettre un avis, ils ont laissé aux seuls ministres de Sa Hautesse la responsabilité du parti à prendre. Il n'y a donc eu de leur part ni pression d'aucun genre, ni ingé* rence quelconque; et, si le gouvernement ottoman, livré à lui-même, n'a pas voulu souscrire aux conditions qqe l'on prétendait lui imposer, il faut qu'il les ait trouvées entièrement incompatibles avec son indépendance et sa dignité
C'est dans de telles conjonctures, monsieur, que H. la prince Menschikoff a quitté Constantinople, en rompant toute relation diplomatique entre la Russie et la Porte. et]que les puissances engagées par leurs traditions et leurs intérêts à maintenir l'intégrité de la Turquie ont eu à se tracer une règle de conduite.
Le gouvernement de Sa Majesté Impériale, d'accord avec celui de Sa Majesté Britannique, a pensé que la situation était trop menaçante pour ne pas être surveillée de près, eè les escadres de France et d'Angleterre reçurent bientôt Tordre d'aller mouiller dans la baie de Bésika, où elles arrivèrent au milieu du mois de juin. Cette mesure, toute de prévoyance, n'avait aucun caractère hostile à l'égard de la Russie; elle était impérieusement commandée par la gravité des circonstances, et amplement justifiée par les préparatifs de guerre qui, depuis plusieurs mois, se faisaient en Bessarabie et dans la rade de Sébastopol.
Le motif de la rupture entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et ta Porte avait, pour ainsi dire, disparu; la question qui pouvait se poser à l'improviste à Constantinople, c'était celle de l'existence même de l'Empire ottoman, et jamais le gouvernement de Sa Majesté impériale n'admettra que de si vastes intérêts se trouvent en jeu sans revendiquer aussitôt la part d'influence et d'action qui convient à sa puissance et à son rang dans le monde.
A la présence d'une armée russe sur les frontières de terre de la Turquie, il avait le droit et le devoir de répondre par la présence de ses forces navales à Bésika,
dans une baie librement ouverte à toutes les marines, et située en deçà des limites que les traités défendent de franchir en temps de paix.
Le gouvernement de Russie, du reste, devait bientôt se charger d'expliquer lui-même la nécessité du mouvement ordonné aux deux escadres.
Le 51 mai, en effet, quand il était impossible de connaître à Saint-Pétersbourg, où la nouvelle n*en parvint que le 17 juin, les résolutions auxquelles pourraient s'arrêter la France et l'Angleterre, M. le comte de Nesselrode envoyait à la Porte, sous forme d'une lettre à Réchid pacha, un dernier ultimatum à bref délai, et qui contenait très-clairement exprimée la menace d'une prochaine occupation des principautés du Danube.
Lorsque cette décision était prise avec une solennité qui ne permettait plus à un gouvernement jaloux de sa dignité de la modifier, lorsque, par une circulaire datée du 4 1 juin, Sa Majesté Tempereur Nicolas la faisait annoncer à l'Europe comme pour en rendre l'exécution plus irrévocable, notre escadre était encore à Salamine, et celle de l'Angleterre n'était pas sortie du port de Malte. Ce simple rapprochement de date suffit, monsieur, pour indiquer de quel côté est partie cette initiative que f on s'efforce aujourd'hui de décliner en en rejetant la responsabilité sur la France et TAngleterre ; il suffit également pour prouver que, entre la communication faite à Paris et à Londres de la démarche tentée directement par M. le comte de Nesselrode à Constantinople, et le rejet de cet ultimatum, le temps a manqué matériellement aux
gouvernements de Sa Majesté Impériale et de Sa Majesté Britannique pour exercer dans un sens quelconque leur influence à Constantinople. Non, monsieur, je le dis avec toute la puissance de la conviction, le gouvernement français, dans ce grave débat, n'a nul reproche à se faire, et, fort de sa modération, en appelle sans crainte, à son tour, au jugement des cabinets. Sauf le but si différent des deux démonstrations, il y avait peut-être une sorte d'analogie dans les situations respectives quand Tarmée russe se tenait sur la rive gauche du Pruth, et que les flottes de France et d'Angleterre jetaient Tancre à Bésika. Cette analogie a disparu depuis le passage de la rivière qui forme les limites de l'empire russe et de lempire ottoman. H. le comte de Nesseirode, d'ailleurs, semble le reconnaître quand il suppose déjà les escadres en vue même de Constantinople, et représente comme une compensation nécessaire à ce qu'il appelle notre occupation maritime la position militaire prise par les troupes russes sur les bords du Danube.
- Les forces anglaises et françaises ne portent, par leur présence en dehors des Dardanelles, aucune atteinte aux traités existants. L'occupation de la Valachie et de la Moldavie, au contraire, constitue une violation manifeste de ces mêmes traités. Celui d'Andrinople, qui détermine les conditions du protectorat de la Russie, pose implicitement le cas où il serait permis à cette puissance d'intervenir dans les Principautés : ce serait si leurs privilèges étaient méconnus par les Turcs.
En 1848, quand ces provinces ont été occupées par
les Russes, elles se trouvaient en proie à une agitation révolutionnaire qui menaçait leur sécurité, celle de la puissance souveraine et celle de la puissance protectrice. La convention de Balta-Liman, enfin, a admis que, si des événements semblables venaient à se renouveler dans une période de sept années, la Russie et la Turquie prendraient en commun les mesures les plus propres à rétablir Tordre.
Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie sont-ils menacés? Des troubles révolutionnaires ont-ils éclaté sur leur territoire? Les faits répondent d*eux-mêmesqu^il n'y a lieu,'pour le moment, à TappUcation, ni du traité d^Ândrinople, ni de la convention de Balta-Liman. De quel droit les troupes russes ont-elles donc passé le Pruth, si ce n'est du droit de la guerre, d'une guerre, je le reconnais, dont on ne veut pas prononcer le vrai nom, mais qui dérive d'un principe nouveau, fécond en conséquences désastreuses, que Ton s'étonne de voir pratiquer pour la première fois par une puissance conservatrice de Tordre européen à un degré aussi éminent que la Russie, et qui nMrait à rien moins qu'à l'oppression, en pleine paix, des États faibles par les États plus forts qui sont leurs voisins?
L'intérêt général du monde s'oppose à Tadmission d'une semblable doctrine, et la Porte en particulier a le droit incontestable de voir un acte de guerre dans Tenvahissement de deux provinces qui, quelle que soit leur organisation spéciale, font partie intégrante de son Empire. Elle ne violerait donc pas plus que les puissances
qui viendraient à son aide le traité du 45 juillet 1841 , si elle déclarait les détroits des Dardanelles et du Bosphore ouverts aux escadres de France et d'Angleterre. L'opinion du gouvernement de Sa Majesté Impériale est formelle à cet égard ; et, bien que, dans sa pensée, elle n'exclue pas la recherche d'un moyen efficace de conciliation entre la Russie et la Turquie, j'ai invité M. le général de Gastelbajac à faire connaître notre manière de voir à M. le comte de Nesselrode et à lui communiquer cette dépèche. Je vous autorise également à en remettre une copie à M.
Agréez, monsieur , l'assurance de ma haute
considération .
Skinr : DnouYN de Lhuys.
t La réponse du cabinet britannique, datée du lendemain 1 6 juillet, parut sous forme de note adressée par le comte de Çlarendon au représentant de Sa Majesté Britannique à Saint-Pétersbourg, sir George Hamilton Seymour.
]l««c en comte de Clarendon cm repense H 1a clrcBlalre (9«) du comte de IVcMeirode.
Foreign-Offico, 16 juillet i8o5.
Monsieur,
Le baron Brunow m'a communiq^ué la dépêche-circulaire adressée par le comte de Nesselrode aux légations de Russie, sous la date du 20 juin [2 juillet) 1855. J'aurais beaucoup de peine à vous exprimer Tétonnement et le regret avec lesquels le gouvernement de Sa Majesté a vu la déclaration contenue dans cette dépêche, savoir : que c'était par suite du refus de TÂnglelerre et de la France d'accéder aux recommandations du gouvernement russe, et par suite de l'entrée de leurs flottes dans les eaux de la Turquie, que Toccupation des Principautés avait eu lieu.
Les passages de la dépêche qui contiennent cette assertion extraordinaire sont les suivants :
a En posant cet vltimatum à la Porte, nous avions plus particulièrement informé les grands cabinets de nos intentions. Nous avions engagé nommément la France et la Grande-Bretagne à ne pas compliquer par leur attitude les difficultés de la situation, à ne pas prendre trop tôt des mesures qui, d'un côté, auraient pour effet d'en-
courager ropposition de la Porte, de l'autre engageraient plus avant qu'ils ne Tétaient déjà dans la question Thon* neur et la dignité de l'Empereur.
a D'autre part, les deux puissances maritimes n'ont pas cru devoir déférer aux considérations que nous avions recommandées à leur sérieuse attention. Prenant avant nous rinitiative, elles ont jugé indispensable de devancer immédiatement par une mesure effective celles que nous ne leur avions annoncées que comme purement éventuelles, puisque nous en subordonnions la mise à effet aux résolutions finales de la Porte, et qu'au moment même où j'écris l'exécution n'en a pas encore commencé. Elles ont sur-le-champ envoyé leurs flottes dans les parages de Gonstantinople. Elles occupent déjà les eaux et les ports de la domination ottomane à portée des Dardanelles. Par cette attitude avancée, les deux puissances nous ont placés sous le poids d'une démonstration comminatoire qui, comme nous le leur avions fait pressentir, devait ajouter à la crise de nouvelles complications. En présence du refus de la Porte, appuyé par la manifestation de la France et de l'Angleterre, il nous devient plus que jamais impossible de modifier les résolutions qu'en avait fait dépendre l'Empereur. En conséséquence, Sa Majesté Impériale vient d'envoyer au corps de ses troupes stationné en ce moment en Bessarabie Tordre de passer la frontière pour occuper les Principautés. »
Je remarque d'abord, quant au premier de ces passages, que la dépêche du comte de Nesselrode, adressée
sous la date du i'^'^ juin aU baron de Bruoow, n'a pas été communiquée au gouvernement de Sa Majesté avant le 8 juin, et par conséquent les ordres adressés à Tamiral Dundas, depuis une semaine, de se rendre près des Dardanelles, n'ont pas été donnés, comme le prétend la circulaire du comte de Nesselrode, après que les considérations exprimées dans sa dépêche avaient été soumises au gouvernement anglais. Mais en eût-il été autrement, les ordres n'eussent-ils pas été donnés, il eût été impossible au gouvernement de Sa Majesté de croire que la menace d'occuper les Principautés ne serait pas mise à exécution, par suite du refus de la Porte d'accepter des conditions qu'elle avait rejetées sans hésitation quelques jours auparavant. En conséquence, le 8 juin, le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait considérer l'occupation des Principautés que comme inévitable, et il pense que le cabinet de Saint-Pétersbourg ne prétendrait plus aujourd'hui que la Note du comte de Nesselrode à Réchid pacha ne contenait qu'une simple menace dont on n'eût jamais sérieusement proposé la mise à effet. Il est de fait d'ailleurs que la Note du comte de Nesselrode, en date du 51 mai, contenant la communication des intentions hostiles de la Russie, suffisait en elle-même pour autoriser le gouvernement de Sa Majesté à prendre des mesures pour la protection de la Turquie.
J'essayerai maintenant d'établir à quelle époque et pour quels motifs la flotte britannique a été envoyée dans les parages de la Turquie.
Le prince Menschikoff agissant, comme on doit le pen-
ser, par ordre de son gouvernement, a dédaré, dans sa Note en date du 5 mai, dont copie a été reçue à Londres le 18 du môme mois, que tout retard ultérieur à adhérer à ses propositions relatives à TEglise grecque ne pouvait être considéré par lui que « comme un manque de procédés envers son gouvernement, ce qui lui imposerait lès plus pénibles obligations.
Et ensuite, dans sa Note en date du il mai, dont copie fut reçue à Londres le 50 du même mois, le prince Menschikoff dit qu*en cas d'une décision non satisfaisante de la Porte, « si les principes qui en forment la base (des articles en discussion) sont rejetés, si, par une opposition systématique, la Sublime-Porte persiste à lui fermer jus-^ qu'aux voies d'une entente intime et directe, il devra considérer sa mission comme terminée, interrompre les relations avec le cabinet de Sa Majesté le Sultan et rejeter sur la responsabilité de ses ministres toutes les conséquences qui pourraient en résulter. » Et enfin, dans sa Note en date du 15 mai, reçue à Londres le l^^ juin, le prince Menschikoff termine par ces mots : « Il appartient à la sagacité de Votre Altesse de peser les suites incalculables et les grandes calamités qui pourraient en résulter, et qui retomberaient de tout leur poids sur la responsabilité des ministres de Sa Majesté le Sultan. »
D'un coté, ces menaces réitérées envers une puissance dont la Russie avait elle-même déclaré être déterminée à maintenir l'indépendance; ces menaces, disons-nous, adressées dans Tintention de soutenir des réclamations si peu conformes aux assurances données au gouverne-
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de voir la Porte adhérer aux clauses, sans variantes, que le respect de sa propre dignité et l'intérêt de sa sécurité lui avaient imposé, il y avait à peine quelque^ jours, Tobligation de décliner. Néanmoins le comte de Nesselrode affirme, dans sa dépêche-circulaire en date du 2 juillet, que la présence des flottes anglaise et française dans la baie de Besika a surtout provoqué et justifie encore entièrement l'occupation des Principautés; il prétend que ces flottes sont presque en vue de la capitale, qu'elles n'en sont qif'à deux cents milles de distance à peine, et que l'occupation maritime par ces flottes des eaux el ports de la domination turque ne pouvait être contrebalancée que par une occupation militaire de la part de la Russie.
Mais le gouvernement do Sa Majesté ne peut que protester contre cette assertion dans les termes les plus forts ; il nie l'existence de toute similitude entre la position des flottes réunies à la baie de Besika et celle des armées russes dans les Principautés. Les flottes ont le même droit de mouiller à Besika, qu elles ont de stationner dans tout autre port de la Méditerranée. Par leur présence dans lesdits parages, aucun traité n'est transgressé, aucun territoire violé, aucun principe de droit international méconnu ; l'indépendance de l'Empire ottoman n'en est point menacée, et assurément elle ne devrait pas être non plus un motif d'offense pour la Russie. Au contraire, l'occupation des Principautés par la Russie constitue une violation du territoire du Sultan et du traité spécial concernant cette partie de ses domaines; elle constitue une
infraction aux principes du droit des gens et un acte d'hostilité directe contre le Sultan, auxquels celui-ci aurait le droit de répondre par une déclaration de guerre et une réquisition aux escadres alliées de se rendre à Gonstantinople pour sa défense. Cette occupation constitue enfin un acte si dangereux, considéré dbmme précédent, et un acte si violent de la part d'un État puissant envers un autre dont la faiblesse même devrait faire la défense» qu'il a soulevé par toute l'Europe des sentiments d'alarme et de réprobation. Admettre qu'il existe quelque ressemblance, ou qu'il puisse être établi avec raison une comparaison quelconque entre la position des flottes anglaise et française hors des Dardanelles et celle des armées russes dans les Principautés, est chose évidemment impossible.
C'est avec un profond regret que le gouvernement de Sa Majesté se voit ainsi dans la nécessité d'émettre ses opinions par rapport à l'envahissement récent du territoire turc ; mais il pense qu'en s'abstenant de le faire, il aurait manqué à un devoir et pourrait rendre plus difficile à l'avenir son intervention pour la défense et le maintien des traités qui constituent le droit international de l'Europe et les seules garanties efficaces de la paix générale et des droits des nations.
Les souffrances que l'occupation des Principautés doit occasionner à leurs habitants seront, sans doute, allégées par le gouvernement russe, prenant sur lui tout le poids de cette occupation. Ayant tant de fois et si longuement discuté les demandes adressées par la Russie à la Su-
blime-Porte, il me paraît peu nécessaire d'insister sur les autres passages de la dépêche-circulaire du comte de Nesselrode, qui, en effet, ne contiennent aucun fait, aucun argument nouveau en faveur de ces réclamations. Je dois toutefois exprimer la conviction du gouvernement àe Sa Majesté que le cabinet de Saint-Pétersbourg^ est tout à fait dans l'erreur en affirmant que la Porte est peu disposée à satisfaire aux justes demandes de la Russie, ou qu'elle cherche à éluder les engagements qu'ellea pris envers elle. Si cette imputation était vraie, le gouvernement de Sa Majesté n'aurait pas manqué de faire usage de toute Tinfluence qu'il peut posséder à l'effet d'amener la Porte à reconnaître convenablement ses^ obligations. Mais le gouvernement n'a pas plus de connaissance d'une pareille violation des engagements dont il s'agit de la part de la Turquie, qu'il n'en a de ces nombreux actes arbitraires du gouvernement ottoman, par lesquels, à ce qu'on prétend, les droits de l'Églisegrecque ont été violés, et qui ont menacé môme de renverser entièrement l'ordre de choses sanctionné par le temps et si précieux à l'Église orthodoxe.
La Russie réclame en faveur de ses coreligionnaires* en Orient le strict statu quo et le maintien des privilègesdont ils ont joui sous la protection de leur souverain. Mais le comte de Nesselrode se dispense entièrement d'expliquer de quelle façon ce statu quo a été troublé, comment ces privilèges ont été mutilés, quelles plaintes ont été formulées, quels torts n'ont point été redressés. Le gouvernement de Sa Majesté n'a connaissance que d'une
seule offense commise par le gouvernement turc contre la Russie, et cette offense a été réparée à la satisfaction et du consentement du prince Menschikoff, en même temps que le dernier firman par lequel le Sultan confirme les privilèges et immunités de TÉglise grecque était accueilli avec une grande reconnaissance par le patriarche de Constantinople.
Où sont donc les raisons qui, à ce que le comte de Nés* selrode assure, justifieront aux yeux de l'Europe impartiale la position prise dans ce moment par la Russie?
Le comte de Nesselrode ajoute que la Russie, grâce à sa situation géographique et à ses traités, possède virtuellement le droit de protéger TÉglise grecque en Orient. S'il en est ainsi, et si ce droit (quelles qu'en puissent être la nature et l'étendue) n'est point contrarié, c'est la Russie qui révoque en doute son existence ou sa validité, en s'efforçant de contraindre la Porte à de nouveaux engagements. Si des droits anciens existent et s'ils sont respectés par la Turquie, la Russie n'a point de motifs ^e plaintes contre la Turquie. Mais si la Russie cherche à donner plus d'extension à ses droits, la Turquie alors, de son côté, a le droit d'examiner de près la nature de ces nouvelles demandes et d'en refuser celles qui sont incompatibles avec son indépendance et sa dignité.
Le gouvernement de Sa Majesté reçoit avec une sincère satisfaction les nouvelles assurances que la politique de Sa Majesté Impériale et l'intérêt de la Russie réclament le maintien de Tordre de choses existant en Orient:
et comme les intérêts de la Turquie lui font une nécessité d'observer ses engagements envers la Russie, le gouvernement de Sa Majesté se flatte que la Russie ne voudra pas (en essayant, dans les circonstances actuelles, d'insister sur des demandes que la Porte ne doit pas admettre) prolonger une crise qui peut rendre inévitables des conséquences que l'Europe a un si grand intérêt à écarter.
Vous êtes autorisé à donner lecture de cette dépêche au comte de Nesselrode et à en laisser même copie à Son Excellence.
Je suis, etc.
Signé : Clarendon.
Cependant une conférence, formée des représentants de France, d'Angleterre et de Prusse, s'était ouverte depuis plusieurs mois à Vienne, en vue d'amener, s'il était possible, de concert avec rAutriche, une conciliation entre les deux parties. Le 24 juillet, la Porte, à la suite d'un conseil extraordinaire présidé par le grand vizir, et auquel avaient été appelés, suivant les anciens us de la nation, non-seulement tous les ministres avec ou sans portefeuille, mais tous les hauts dignitaires et les principaux fonctionnaires de Tempirc en aciivité et en non activité, envoya à la
conférence, pour être transmis par elle à Saint- Pétersbourg, un nouveau projet de Note conçu dans les termes les plus conciliants, et renfermant toutes les garanties compatibles avec les droits souverains de la Porte touchant le maintien des privilèges de TÉglise grecque. Nous n'avons pas pu nous procurer le texte de ce document, auquel, d'ailleurs, il ne fut pas donné de suite, ainsi qu'il résulte d'un paragraphe de la Note de la Porte du 20 août. (Voy. n" 25.) 11 fut donné lecture dans ce même conseil d'un manifeste adressé à la nation, qui fut rendu public trois jours après. (Voy. n"* 26.)
Le lendemain, la Porte, sur l'avis que les Russes, non contents d'avoir violé le territoire ottoman par leur entrée en Moldavie, avaient enjoint aux hospodars des deux Principautés d'interrompre leurs rapports avec Constanlinople, décida que ceux-ci ne pouvaient rester là où, contrairement aux assurances données aux puissances étrangères par la dernière circulaire de M. de Nesselrode et la proclamation même du prince Gortschakoff, ils cessaient d'être libres de remplir leurs devoirs envers leur suzerain. Nous donnons ci-après le texte de la
lettre par laquelle cette décision leur fut notifiée, en y joignant quelques autres dépêches relatives à cet incident.
I^ettre dv prliiee de HoldaTle à Béchld pach».
J'issy, 25 juin (7 juniet) i853.
Altesse,
Je vous ai exposé hier les conséquences de Toccupation des provinces danubiennes par les troupes russes. Aujourd'hui j'ai la douleur de vous faire une communication que le consul russe vient de m'adresser. Les deux documents dont vous trouverez ci-inclus des copies vous donneront une idée de cette demande de Sa Majesté l'Empereur de Russie, qui m'ordonne d'interrompre mes relations avec la Sublime Porte et l'envoi du tribut, attendu que cela serait incompatible avec la présence de Farmée russe dans les Principautés.
J'ai eu une entrevue avec le prince Gortschakoff immédiatement après la réception de cette communication. J'ai cru devoir lui faire des observations à cet égard, et je lui ai déclaré que je me trouvais dans la nécessité d'en donner connaissance à la Sublime-Porte. Le général n'a pas élevé d'objection à ce sujet. Comme je sens corn-
bien il est au-dessus de mon pouvoir de toucher à des mesures dépendant de la décision des deux puissances, je me hâte, de mon côté, d'en faire un rapport à Votre Altesse, afin qu'elle résolve dans sa sagesse ce qu'elle jugera utile.
Agréez, etc.
Signé : Ghika.