‹ La question d'Orient: La Macédoine. Le chemin de fer de Bagdad. Ouvrage accompagné de six cartesChapitre 14 sur 41 · LE GOUVERNEMENT DE BERLIN ET L'EMPIRE OTTOMAN · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT DE BERLIN ET L'EMPIRE OTTOMAN

Au temps du Grand Frédéric, Mustapha III tenta de se ménager l'appui de la Prusse contre l'Autriche et la Russie; aujourd'hui, nous voyons le chef des HohenzoUern rechercher l'amitié du Grand Turc contre des puissances chrétiennes. Cette politique nouvelle de l'Allemagne unifiée à l'égard de la Turquie ne se comprend bien qu'après avoir remonté aux origines, d'ailleurs récentes, de l'action allemande en pays ottoman.

Depuis un demi-siècle, des hommes clairvoyants ont attiré l'attention du gouvernement de Berlin sur les avantages qu'il pourrait trouver un jour en Turquie et particulièrement en Asie Mineure. Dès 1841 , le futur maréchal von Moltke, alors en mission à Constantinople, écrivait dans la Gazette d'Augsboiirg : « Nous constatons que tout le pays ottoman est sous l'influence de la Russie, de la France et de l'Angleterre, sans qu'on puisse trouver aucune trace de l'influence allemande. Il est remarquable qu'en Turquie on entende toujours parler de ces trois puissances, mais jamais de l'Autriche (1).

« On devrait cependant, là-bas, avoir de la considération pour cet État plus que pour aucun autre, car c'est le glaive de l'Autriche qui, tôt ou tard jeté dans la balance, décidera de la situation. Toutes les flottes du monde ne peuvent ni accomplir ni empêcher le partage de la Turquie. L'armée autrichienne remplirait peut-être la première tâche et à coup sûr la seconde (2). »

Von Moltke concluait en demandant la fondation en Palestine d'une principauté allemande.

(1) L* Autriche était alors politiquement la grande puissance allemande, ce qui n'est plus aujourd'hui. La Cisleithanie abrite en effet quinze millions de Slaves dotés maintenant d'une entière conscience nationale et seulement neuf millions d'Allemands.

(2) Von Moltke, Schriften, t. II, p. 298.

En 1848, l'économiste Roscher désignait l'Asie Mineure comme devant former dans l'avenir la part de l'Allemagne dans les dépouilles de la Turquie. Rodbertus allait plus loin encore. Il espérait « vivre assez longtemps pour voir la Turquie tomber entre les mains de l'Allemagne et les soldats allemands sur les rives du Bosphore ». Ce rêve n'avait rien d'excessif. Il est presque réalisé.

Il y a trente ans, les Allemands n'étaient encore rien à Constantinople ; ce laps de temps très court leur a cependant suffi pour se créer en Turquie une situation hors de pair.

La première manifestation officielle de l'influence du gouvernement de Berlin auprès du Sultan fut l'envoi, en 1882, d'une mission militaire. En principe, les officiers qui étaient mis ainsi à la disposition du ministre de la guerre turc devaient continuer la tâche de réfection de l'armée ottomane commencée par la mission française entre la guerre de Crimée et 1870. En fait, la mission militaire allemande, surtout dans ses premières années, a été loin d'avoir l'influence qu'on est tenté de lui attribuer. Elle n'a pas eu, comme on l'admet souvent, la haute main sur les troupes du Commandeur des croyants qui, pour des raisons religieuses iné-

luctables, ne subissent que dans une très faible mesure Faction d'officiers chrétiens, quels quïls soient. D'ailleurs, sur les douze officiers qui composaient la mission allemande, on trouvait onze hommes médiocres, incapables d'exercer une influence sérieuse; le douzième, il est vrai, était de la plus haute valeur. C'est aujourd'hui le général baron Colmar von der Goltz. C'est lui qui a vraiment frayé les voies à l'Allemagne en Turquie et qui, en obtenant la réforme des écoles militaires turques et de la Grande Maîtrise de l'artillerie, a fait pénétrer dans l'armée ottomane la dose de principes militaires prussiens qu'elle était susceptible de s'assimiler. Quant aux compagnons de von der Goltz, leur rôle s'est borné à amener la Turquie à acheter exclusivement en Allemagne son matériel de guerre. Ils ont pleinement réussi dans cette entreprise, but véritable de leur mission. Le commerce allemand pour les armes, les munitions, les équipements de toutes sortes, a ainsi trouvé en Turquie un premier et important débouché.

Déjà le temps était bien passé où M. de Bismarck lançait sa boutade célèbre : « La question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien » et se vantait avec une ostentation, qui

INTRODUCTION b

peut-être ne fut jamais sincère, de ne point lire le courrier de Constantinople.

Ces premiers succès amenèrent les publicistes allemands à préciser leurs vues sur ce qu'il convenait de faire en pays ottoman. L'orientaliste D' Sprenger publia en 1886 une brochure intitulée : la Babylonie, la terre la plus riche du passé et le champ de colonisation le plus rémunérateur du présent. « De toutes les terres du globe, disait-il, il n'y en a pas invitant davantage à la colonisation que la Syrie ou l'Assyrie. Là, pas de forêts vierges à défricher, pas de difficultés naturelles à vaincre, mais seulement à gratter la terre, à semer et à récolter. L'Orient est le seul territoire du monde qui n'ait pas encore été accaparé par une grande puissance. C'est cependant le plus beau champ de colonisation. Si l'Allemagne ne manque pas l'occasion et s'en saisit avant que les Cosaques étendent la main de ce côté, elle aura, dans le partage du monde, acquis la meilleure part. » Peu après, le D'Kaerger développa les mêmes idées dans sa brochure : VAsie Mineure champ de colonisation allemande. Il conseillait la colonisation en Asie Mineure au moyen de grandes sociétés établies dans le voisinage du chemin de fer d'AnatoHe, qu'on commençait alors à construire. Il demandait surtout la con-

clusion d'un traité entre la Turquie et l'Allemagne . La Porte serait garantie contre toute agression étrangère ; elle accorderait en échange aux Allemands une longue série de privilèges qui permettraient de diriger le courant de l'émigration allemande vers les régions fertiles de la Turquie et d'établir plus tard avec cet État une union douanière : l'avenir économique et politique de l'Allemagne serait ainsi placé sur des bases d'une ampleur et d'une solidité extraordinaires.

La concession à une société allemande des chemins de fer d'Anatolie (1) vint exciter en les justifiant les ambitions naissantes.

Les hommes si nombreux en Allemagne qui s'occupent des choses de l'extérieur eurent à peu près en même temps la conception identique d'une nouvelle politique à suivre à l'égard de la Turquie.

Au lieu d'imiter les autres gouvernements chrétiens et de continuer à servir « du mauvais café » à « l'homme malade », ne valait-il pas mieux lui faire prendre des fortifiants? On serait le sauveur, donc on aurait droit à de la reconnaissance.

Cette théorie devint rapidement celle des cercles officiels. Quant aux Pangermanistes, alors au début de leur organisation et dans la fièvre de leurs premiers efforts, ils la trouvèrent trop modeste et tout de suite ils ne voulaient en voir que l'aboutissement : c'est-à-dire la mainmise finale. « L'intérêt allemand demande que la Turquie d'Asie, au moins, soit placée sous le protectorat allemand. Le plus avantageux serait pour nous l'acquisition en propre de la Mésopotamie et de la Syrie et l'obtention du protectorat de l'Asie Mineure habitée par les Turcs. Un sultanat serait formé des terres situées dans la sphère d'influence allemande, avec garantie de la plus complète autonomie pour ses habitants (1). » Ces idées de conquête progressive furent développées dans une brochure au titre suggestif : Les prétentions allemandes à V héritage de la Turquie. Éditées par YAlldeiitscher Verband, ces curieuses pages résument les idées fondamentales des organisateurs de la propagande pangermaniste sur la mission de rAUemagne en Orient. .

Les tendances personnelles de Guillaume II ne furent pas de nature à modérer de si excessives prétentions. Sa préoccupation d'assurer

(1) AlldeuUche Blàtler, 8 décembre 189S, p. 222.

des débouchés au commerce de son empire amena le souverain allemand, dès le début de son règne, à apporter une attention extrême à tout ce qui concernait la Turquie. Les faveurs qu'il obtint bientôt d'Abd-ul-Hamid semblèrent justifier les plus audacieux désirs.

A Berlin, on convoita de plus en plus l'Asie Mineure. Les premiers résultats des chemins de fer d'Anatolie ayant été satisfaisants, on fit étudier le pays avec un soin minutieux. On y envoya de nombreuses missions. Le lieutenant d'artillerie en premier Karl Kannenberg, aidé du lieutenant en premier Schaffer, attaché au grand état-major, a résumé le résultat de ces observations dans un ouvrage très complet (1). Depuis que ces explorations sont terminées, on invite avec insistance les Allemands à aller trafiquer dans ces régions; afin de leur faciliter les choses, on a déjà dressé d'intéressants atlas économiques du pays (2). Mais le but qu'on poursuivait avec le plus d'ardeur, c'était d'obtenir la concession de la voie ferrée devant aboutir au golfe Persique, c'est-à-dire du fameux chemin de fer de Bagdad.

(1) Kleinasiens Naturschdtze , par Karl KannExNberg. Born- Iracger, Berlin, 1897.

(2) Par exemple, Handeh und Produklenkarle von Kleinasiens, par le Dr. Ernst Friedrich, Sternkopp, Halle, 1898.

Le voyage de Guillaume II à Jérusalem et à Constantiiiople, en octobre 1898, avança les choses singulièrement. L'empereur allemand, tout en ayant grand soin de réveiller les sentiments germaniques des colons allemands installés depuis 1868 à Jaffa et à Kaïffa, sut flatter le Commandeur des croyants.

Dans son toast de Damas, le 8 novembre 1898, Guillaume II n'hésita pas à dire : « Puisse Sa Majesté le Sultan, ainsi que les 300 millions de mahométans qui vénèrent en lui leur Calife, être assurés que l'empereur allemand est leur ami pour toujours. »

Abd-uI-Uamid, que toute la presse indépendante de l'Europe appelait couramment « assassin », pouvait-il rester insensible aux démonstrations du chef de la maison de Prusse, qui ouvertement l'appelait son ami et qui semblait estimer le croissant à l'égal de la croix?

Le Sultan reconnut les manifestations fraternelles de Guillaume II avec une munificence orientale. M. de Bulow, qui accompagnait son souverain, eut avec le grand vizir de nombreuses conférences et, bien qu'aucune communication officielle ne permette d'affirmer l'existence d'un instrument diplomatique, il semble qu'un traité analogue à celui réclamé par le D' Kaerger ait

été passé entre T Allemagne et la Turquie. Des faits très certains le laissent au moins supposer. Pendant le séjour de Guillaume II à Constantinople, le Sultan concéda le port de Haïdar-Pacha, sur le Bosphore, à la compagnie allemande de Chemins de fer d'Anatolie; après le départ de Tempereur, le directeur de la Deutsche Bank, le D' Siemens, devint plus puissant que jamais ; les officiers allemands prirent une place plus considérable que par le passé : on leur fit inspecter successivement tous les corps d'armée; on les chargea d'organiser les grandes manœuvres ; à la conférence de la Haye, enfin, Abd-ul-IIamid afficha avec éclat sa solidarité avec l'Allemagne et, d'accord avec elle, refusa de suspendre ses armements.

Depuis lors, l'intimité turco-allemande n'a fait que croître.

Des indices divers et topiques révèlent à quel point. Pendant la guerre sud-africaine, ce sont les consuls allemands au Transvaal qui ont été chargés des intérêts des sujets ottomans sur le territoire des deux répubhqucs. Les simples touristes allemands sont Tobjet de distinctions spéciales. Dans le Stamboul du iO mars 1900, on pouvait hre : « Les quelques personnages allemands se trouvant parmi les touristes de VAu-

gtista Victoria ont eu l'honneur d'être préswités hier à sa S. M. I. le Sultan par S. E. l'ambassadeur allemand. »

La situation des Allemands en Turquie est devenue tout à fait exceptionnelle. 11 y a quelques mois, le valide Beyrouth prescrivit que tous les étrangers enrésidence à Kaïffa, et désirant acheter un immeuble à un sujet turc, devaient au préalable demander l'autorisation de passer l'acte de vente, c'est-à-dire se soumettre au paiement d'un sérieux backchich. « Pareille formalité n'ayant jamais été imposée aux sujets ottomans, le consul général d'Allemagne à Beyrouth, 16 D' Schrôder, rappela au vaU qu'il commettait un acte de pouvoir contraire aux traités conclus avec les puissances étrangères, spécifiant que les Européens sont sur le même pied que les sujets turcs pour tout ce qui concerne l'acquisition des biens fonds ; le vah s'empressa aussitôt de déclarer que la mesure prescrite ne concernait pas les Allemands (1). »

Autre exemple.

Il s'était formé à Thérapia une société de courses à laquelle Abd-ul-Hamid avait promis son concours et fait savoir qu'il faisait don au

(1) V. Bévue de géographie, avril 1902, p. 297.

principal gagnant d'une paire de superbes vases en argent ciselé, sortis de la manufacture impériale de Yildiz. Le comité remercia aussitôt. Le samedi i6 août i902, la course eut lieu à dix heures du matin dans une grande prairie située à l'ombre du plateau Godefroy-de-Bouillon ; mais à neuf heures et demie, le maréchal Chakir pacha arriva, salua, et de la part du souverain fit connaître au comité que le sultan avait donné une autre destination aux deux vases d'argent ciselé. Il venait de les faire porter au chargé d'affaires de l'ambassadeur d'Allemagne, avec prière de les envoyer à la Teulonia (club allemand), en témoignage des sentiments reconnaissants du sultan pour une nation qui lui prêtait son aide et son appui.

Favorisés ainsi de mille façons, les Allemands en Turquie augmentent rapidement. Leur colonie de Constantinople a ses cercles, ses journaux, ses écoles; grâce à elle, la langue allemande se développe dans Péra. On la parle dans un nombre croissant d'endroits et déjà sa nécessité s'impose au point qu'on est obligé de renseigner, au moins à titre facultatif, môme dans certaines écoles françaises.

Au point de vue turc, la place exceptionnelle que le sultan fait aux Allemands dans son em-

pire présente évidemment de sérieux dangers.

A mesure qu'ils occupent plus étroitement la terre turque, à titre précaire, les Allemands éprouvent un besoin grandissant de la posséder à titre définitif. De plus en plus, ils tendent à regarder le pays ottoman comme leur propriété personnelle. Toute la nouvelle littérature allemande sur la Turquie manifeste cette conviction. Un simple compte rendu de voyage est intitulé : « En Asie Mineure sur les chemins de fer allemands ». Dans son Atlas pangennaniste, Paul Langhans donne la carte des chemins doîevallemands d'Asie Mineure. C'est donc bien la conquête de la Turquie organisée. Dans tous les ordres et partout, la Turquie est enlacée par les tentacules de la pieuvre germanique.

C'est ce que va établir plus nettement Tétudo de la mainmise des Allemands sur les chemins de fer de l'Empire ottoman.

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