CHAPITRE VI
I. L'attitude du gouvehnement a Paris. — Les déclarations de M. Delcassô, ministre des afTaires étrangères. L'action de M. Constans, ambassadeur de France à Constantinople et de M. Rouvier, ministre des finances.
IL Les Français et l'entreprise de Bagdad. — Le Parlement et la presse. Quels Français ont à gagner à l'exécution du nouveau railway ? Quels Français ont à y perdre?
in. L'affaire de Bagdad et la pulitiqde e.xtérieure de la France. — Ses conséquences sur : 1« L'extension française à venir en Turquie. — 2» Le protectorat français en Orient. — 3» L'alliance franco-russe, ^i" Le problème de l'Kurope centrale.
La France doit prêter k l'entreprise du cliemin de fer de Bagdad une attention presque égale à celle que lui accorde la Russie.
Malgré ses désastres de 1870, la France, jusqu'à ces derniers temps encore, a su conserver en Orient une situation considérable. Son prestige moral est la base des intérêts matériels de la République dans le Levant.
Ces intérêts, quelques chiffres permettent d'en apprécierTétendue. Extraites des rapports adressés au ministère des affaires étrangères par les agents diplomatiques et consulaires de la République sur
la fortune de la France à l'élrangerj ces données ont une particulière valeur.
« Les capitaux réunis par les maisons de commerce françaises en Turquie d'Asie dépassent 30 millions de francs. Sur ce chiffre, 22.300.000 fr. sont absorbés par les maisons françaises de Sm yrne ; celles-ci sont au nombre de quarante-cinq : bazars, maisons d'exportation (tapis, réglisse, opium) et d'importation (charbon, farine, drogues et mercerie)...
(( Les propriétés françaises en Turquie d'Asie représentent 54 millions de francs. Les biens des communautés religieuses entrent dans ce chiffre pour plus d'un tiers, et ceux de l'alliance universelle israélite pour une fraction presque aussi importante...
« Les entreprises des ports de Beyrouth et de Smyrne représentent ensemble 20.500.000 francs de capital français.
« Des capitaux importants, environ 202 millions de francs ont été engagés par la France dans les chemins de fer construits ou en construction dans l'Asie Mineure, et notamment dans les entreprises suivantes :
« 1" — Moudania à Brousse, ligne livrée à l'exploitation en 1892 : capital français. 3.400.000 fr. ;
« 2" — Mersina-Adana, ligne ouverte au trafic en 1886, longueur 67 kilomètres : capital français, environ 4 millions;
« 3® — Beyrouth-Damas-Hauran, société constituée en 1892, ligne à voie unique et à crémaillère; capital français, 61.230.000 francs.
« i'^ — Tramways libanais, devant relier Tripoli, Beyrouth etSaïda; quelques sections sont livrées à l'exploitation; capital français, 3.750.000 francs;
« 5' — Jaffa à Jérusalem, société constituée à Paris en 1889; ligne de 87 kilomètres, à voie étroite unique, inaugurée en 1892; capital français, 14 millions;
« 6" — Smyrnc-Cassaba, compagnie nouvelle constituée en 1894 : le capital français engagé est d'environ 116 millions;
« Nous avons environ 30 millions dans les entreprises minières, parmi lesquelles il faut signaler la société des mines de charbon d'Héraclée, dont le capital et les obligations représentent presque les deux tiers de ce chiffre.
« C'est à une dizaine de millions que s'élèvent, en dehors des crédits mentionnés plus haut et des entreprises des ports et quais de Beyrouth et de Smyrne, les industries françaises en Turquie d'Asie : minoteries, tanneries, huileries, boulangeries, filatures de soie, manufactures de coton et fabriques de farines...
« Au total, les intérêts français s'élèvent, pour la Turquie d'Asie, à 334 miUions de francs...
« Si à ce chiffe de 334 millions pour la Turquie d'Asie, on ajoute celui de 318 milhons auquel on
évalue les intérêts français dans la Turquie d'Europe, on arrive, pour l'ensemble de Tcmpire ottoman, au total respectable de 672 millions. Encore ces 672 millions ne représentent-ils que les capitaux français commerciaux, industriels ou immobiliers. On sait que nous avons de plus dans les fonds d'Etat turcs une part considérable d'environ 1.500 millions. C'est donc plus de 2 milliards d'argent français qui, sous une forme ou sous une autre, participent à la vie économique et financière de l'Empire ottoman (1) ».
Il est plus qu'évident qu'en présence d'un pareil état de choses, le gouvernement français a Tinéluctable devoir de s'éclairer exactement sur une entreprise susceptible de porter, au profit des Allemands, le plus grave préjudice aux Français de Smyrne, aux compagnies françaises de chemins de fer en Turquie, et d'une façon plus générale, à la situation morale et matérielle de tout Français établi dans l'Empire ottoman.
Cet examen une fois fait, si l'on estime que la France doit participer financièrement à l'entreprise, il reste encore à savoir si la République française bénéficiera sûrement de cette coopération dans une mesure correspondant au moins à l'apport financier de ses ressortissants. L'examen qui s'impose aux Français est exactement défini dans les sages con-
(1) V. Comité de VAsie française, décembre 1902, p. 349 et suiv.
seils que le D' Rohrbach a donnés à ses compatriotes.
« Si du côté allemand on veut participer à une entreprise qui exigera des centaines de millions, on doit naturellement d'abord savoir clairement quelles en sont les conditions politiques. De cette manière, notre argent sera placé d'une façon utile pour l'Allemagne et portera durablement des fruits. S'il était vraisemblable que la Turquie, à une époque relativement rapprochée, puisse être morcelée ou annexée par la Russie ou réduite à l'état de pays vassal dans lequel l'influence allemande, aussi bien politiquequ'économique,seraitnaturellement nulle, alors nous devrions évidemment réfléchir deux fois et trois fois pour savoir s'il ne vaudrait pas mieux ne point courir les risques financiers d'une telle entreprise et refuser immédiatement d y prendre part. (1) »
Ce langage est celui du bon sens. Les Français ont les mêmes motifs que les Allemands de n'en point manquer.
Procédons à l'examen nécessaire. Tâchons de répondre à trois questions.
Quelle a été jusqu'à présent l'attitude du gouvernement de la République à l'égard du chemin de fer de Bagdad?
Quels intérêts précis peut avoir la masse des
(1) D*" Paul Rohrbach, Die Bagdadbahn, p. 7. Wicgandt, Berlin, 1902.
Français au succès ou à Téchec de cette entreprise ?
Quelle répercussion est susceptible d'exercer le choix de l'une ou l'autre solution sur la politique extérieure de la France?
« L'Allemagne a réussi à s'assurer plusieurs privilèges et concessions, dont la plus importante est celle du chemin de fer de Bagdad, qui hii permet d'espérer un débouché en Asie Mineure pour son commerce et son industrie, en même temps que son inllucnce politique s'accroît et prévaut dans toute la région comprise entre Constantinople et le golfe Persique (1). »
Qui parle ainsi? — Le professeur Arminius Vambéry. l'un des meilleurs connaisseurs de l'Orient. Son appréciation de l'affaire de Bagdad a donc une valeur particulière; or il la qualifie d' « entreprise éminemmmt allemande (2) » .
Dans tous les cercles politiques de l'Europe, cette appréciation est identique.
(1) Vambérv, L'i4//ema<;ne et VAngleterre en Turquie. La Revue, août 1902, p. 271.
(2) Idem, p. 272.
Il semble donc à priori que la diplomatie française à Constantinople aurait dû, comme le demandait leNovoié Vremia, en août 1901, s'entendre avec la Russie pour contrecarrer énergiqucment les efforts des Allemands en vue d'obtenir la concession du chemin de fer de Bagdad.
Tout le contraire s'est passé. Les Allemands, n'ayant pas assez de capitaux pour construire une ligne dont ils auront le seul profit, ont eu l'audacieuse pensée de demander cet argent à l'épargne française. Ils ont su trouver les collaborateurs nécessaires au succès de cette tentative singulière II est un fait : cette opération prodigieuse, la mainmise allemande sur le chemin de fer de Bagdad, constatée par toute la grande presse du continent, n'a été possible que grâce au concours énergique donné pendant les trois dernières années par les agents officiels français aux agents du gouvernement de Berliii auprès du sultan.
Vérifions d'abord l'exactitude matérielle de cette affirmation.
Un examen attentif de l'action du cabinet de Paris à propos de l'affaire de Bagdad va nous permettre de dégager la vérité. Cette action, trois hommes surtout l'ont exercée : MM. Delcassé, ministre des affaires étrangères; Constans, ambassadeur de France à Constantinople, et Rouvier, ministre des finances.
Dans une circonstance publique, M. Delcassé eut l'occasion de s'exprimer sur l'affaire de Bagdad.
A la séance du 24 mars 1902, il monta à la tribune de la Chambre des députés pour répondre à M. Firmin Faure intervenant dans des circonstances plus loin exposées (Voir page 279).
M. Delcassé tint le langage suivant :
« Messieurs, silapropositiondéposéeparTorateur qui descend de cette tribune a pour cause Tingérence de la diplomatie française dans la concession du chemin de fer de Bagdad, elle va s'écrouler par la base : jamais, à aucun moment, ni officiellement ni officieusement, d'une façon directe ou indirecte, la diplomatie française nest intervenue dans celte affaire.
« La concession du chemin de fer de Bagdad a été donnée en principe il y a quelques années, définitivement il y a quelques mois, à )a société d'Anatolie. A côté du réseau d'Anatolie se développe le réseau Smyrnc-Cassaba, exploité par une société française, qui aboutit à Afîoun-Karahissar, non loin de Konieh, point de départ de la future ligne de Bagdad, qui doit être prolongée jusqu'au golfe Persique.
(( La société d'Anatolie s'est mise en rapports, pour l'exécution de l'entreprise, avec un groupe français; c'est ce qui paraît déplaire à M. Firmin Faure. J'en suis à me demander comment il pourrait l'empêcher, et je demande aussi à la Chambre si, une pareille entreprise étant arrêtée, décidée, il est préférable pour les intérêts français, si con-
sidérables en Orient, de n'y pas être représentés.
« Les Français auxquels on s'est adressé ont jugé qu'ils avaient tout avantage à ne pas refuser leur concours; la question est de savoir à quelles conditions ils le donneront.
« Messieurs, si une solution était trouvée, en vertu de laquelle la société d'Anatolie, concessionnaire de la ligne de Bagdad, disparaîtrait d'abord devant une société d'études, — car on n'en est que là, M. Firmîn Faure paraît ne pas le savoir, — laquelle céderait ensuite le pas à une société définitive, où l'élément russe aurait pleine faculté d'entrer et où l'élément français aurait, et dans la construction et dans l'exploitation et dans la direction de l'entreprise, une part absolument égale à celle de Vêlément étranger le plus favorisé, je demande à la Chambre s'il n'y aurait pas plutôt lieu de se féliciter de cette participation. {Très bien, très bien!)
« Eh bien, c'estla solution qui se poursuit actuellement et dont l'adoption est la condition nécessaire de la participation de l'élément français à celte entreprise.
« Jelaisse maintenant à la Chambre le soin de dire si, par une loi et d'avance, elle entend signifier à ces Français qui, faisant acte d'initiative, travaillent à développer les intérêts français et, par conséquent, l'influence française en Orient, qu'ils auront le droit de rechercher des concours partout.
excepté dans leur propre pays. (Applaudissements.) (1) »
Ce langage est catégorique. De cette déclaration de M. Delcassé nous pouvons déduire plusieurs points :
!*• M. Delcassé reconnaît que la concession du chemin de fer de Bagdad a bien été donnée à la société d'Anatolie.
2" Il parait ignorer à la date du 24 mars 1902 dans quelles conditions et pour quelles raisons la société d'Anatolie s'est mise en rapport avec celle de Smyrne-Cassaba, et par conséquent quelle importance capitale la communication directe avec Smyrne a pour les Allemands. (V. page 45.)
S*» Il semble admettre comme probable que dans la société définitive les Français se trouveront sur un pied d'égalité absolue.
4" Il déclare que jamais à aucun moment, ni officiellement ni officieusement, d'une façon directe ou indirecte, ta diplomatie française n'est intervenue dans l'affaire de Bagdad,
Cette dernière affirmation revêt une forme particulièrement nette. Aucune hésitation n'est possible sur son caractère absolu. Et, cependant, elle surprend étrangement.
Voici ce que disait le 6 août 1902 un journal parisien :
(1) Journal officiel du 25 mars 1902, p. 1468.
« Pour ce chemin de fer de Bagdad, on se méprend étrangement quand on en parle comme devant devenir une entreprise exclusivement allemande et servir uniquement l'influence allemande. C'est, en effet, précisément le contraire qui est la vérité. A l'origine les Allemands comptaient le construire avec des capitaux exclusivement allemands et en faire un chemin de fer allemand; cest alors que M. Constans est intervenu et que^ grâce à f influence qu'il exerce à Yildiz-Kiosk, il a obtenu que l'état de concession stipulerait que les Allemands ne fourniraient que 40 pour 100 du capital total, que les Français seraient admis à intervenir pour une somme égale et enfin que 20 pour 100 seraient réservés aux capitalistes des autres pays; dans l'esprit de M. Constans, ces dentiers 20 pour 100 seraient le lot de la Russie; il pensait en eflet que si, à l'origine, la Russie se montrait fort hostile à la ligne de Bagdad, puisqu'elle constituerait une concurrence à son Transsibérien, elle finirait par s'y résigner, en constatant que Guillaume II était assez puissant pour enlever l'affaire et qu'elle serait alors du même avis que la France, c'est-àdire qu'il importait avant tout et surtout de la a dégermaniser (i). »
S'agit-il là d'une de ces affirmations hasardées comme il s'en trouve trop souvent dans la presse quotidienne? Point du tout. L'intervention de
(1) V. la Liberté, 6 août 1902.
27i LE CHEMIN DE FER DE BAGDAD
M. Constans reconnue par la Liberté, cinq nnois après la déclaration de M. Delcasso, a également été signalée bien auparavant par un écrivain évidemment renseigné, M. de Pcycrimlioff, auditeur de première classe au Conseil d'État, directeur de l'agriculture, du commerce et de la colonisation au gouvernement général de TAlgérie.
« Exclusivement allemande, la ligne de Constantinople à Bagdad eût fermé à notre influence, à nos entreprises encore actives et à notre personnel, le domaine qui s'ouvre aux bonnes volontés civilisées. L'autorité personnelle de notre ambassadeur et de son prédécesseur^ l'habileté de nos représentants financiers à Constantinople, l'esprit à la fois pratique et courtois des groupes allemands, encouragks par leur souverain
ET conscients DES AVANTAGES d'uNE ENTENTE QUI NE
s'arrêtera PEUT-ETRE PAS LA^ Ont transformé notre situation un moment compromise. La part qui devait nous revenir dans l'œuvre de rénovation économique de la Turquie d'Asie nous a été réservée. » M. de Peycrimhoff dit encore : a Quanta l'ambassadeur de France^ il trouva les groupes allemands tout préparés à ridée que le marché de Paris, avec l'abonr dance et le bon marché de ses disponibilités^ offrait à leur entreprise des avantages de premier ordre et qu'on ne devait pas hésiter à s'assurer au prix de sérieuses concessions. En effet la ligne de Konia à Bagdad ne coûtera pas moins de 350 millions de marks, que la place de Berlin, surtout après l'énorme eff'ort indus-
triel de ces dernières années, est hors d'état de fournir à elle seule. »
Ces lignes ont paru dans le Bulletin du Comité de l'Asie française^ le 1" avril 1901, par conséquent dans un organe fort sérieux et un an avant la décla* ration de M. Delcassé à la Chambre des députés. Or, M. Constans étant ambassadeur de la République auprès du Sultan, ayant nécessairement k recevoir ses instructions de M. Delcassé, n'a matériellement pas été en condition de s'occuper de Taffaire de Bagdad en son nom personnel. Donc, on ne s'explique absolument pas comment le ministre des affaires étrangères a pu faire devant le Parlement le 23 mars une déclaration qui est en contradiction totale avec les faits que n'a certainement pas travestis M. de Peyerimhoff, fonctionnaire très estimé.
Comment M. Delcassé a-t-il pu ignorer depuis trois années l'intervention active et énergique de M. Constans en faveur du cliemin de fer de Bagdad, alors que cette intervcnlion est notoire à Constantin ople?
Les remerciements que le baron Marschall, représentant de Guillaume II auprès d'Abd-ul- Hamid, se crut obligé d'adresser à M. Constans, dès que le firman de concession fut obtenu, à la fin de 1899, ont été comme la preuve à la fois matérielle et symbolique de celle étonnante collaboration.
Comment, encore une fois, M. Delcassé a-t-il pu
dans ces conditions venir déclarer le 25 mars 1902 à la tribune de la Chambre : a Jamais à aucun moment, ni officiellement, ni officieusement, d'une façon directe ou indirecte, la diplomatie française n'est intervenue dans l'affaire de Bagdad? »
L'activité diplomatique de M. Conslans pouvait d'autant moins passer inaperçue au quai d'Orsay, qu'elle s'harmonisait étroitement avec l'activité que déployait à Paris et dans le même sens et pour la même cause, un autre membre du même cabinet, M. Rouvier, ministre des finances.
Avant de redevenir ministre, M. Rouvier dirigeait une banque privée. Les affaires mirent cet établissement financier en rapport avec de nombreuses banques allemandes, avec la Deutsche Bank notamment, l'instrument le plus actif de l'influence allemande en Turquie. D'accord avec la Deutsche Bank, M. Rouvier élabora le projet d'unification de la dette ottomane dont il a été question plus haut.
On a vu en quoi ce projet était adapté aux nécessités de l'affaire de Bagdad, et que pour cette cause l'ambassadeur d'Allemagne mit une insistance •significative à obtenir du sultan l'acceptation du projet Rouvier.
C'est un résultat auquel il convient de s'arrêter, car en juin 1902 M. Rouvier prit le portefeuille des finances dans le ministère Combes, et après qu'il fut ministre, M. Rouvier continua à pousser et à faire pousser son projet d'unification de la
dette ottomane exactement comme auparavant.
Par suite, toutes les personnaKtés que j'ai vues en Turquie, Français ou étrangers, — parmi ces derniers, nombre de consuls et de membres du corps diplomatique, — considèrent M. Bouvier^ ministre des finances de la République en 1902-1903^ comme le collaborateur très efficace de la politique allemande en Turquie et même^ le mot m'a été dit, comme l'agent de la Deutsche Bank. Le cas est nouveau. Peut-on Tadmettre? Un journal de Paris, cite plus haut, a tenté d'expliquer ce fait surprenant.
« Tout d'abord il est bien exact que le chemin de fer de Bagdad n'a quelque chance de se faire, à cause de la subvention kilométrique à payer, que si la Turquie se procure des ressources qu'elle na pas à l'heure actuelle, et que ces ressources c'est surtout au moyen d'une conversion comme celle de sa dette qu'elle peut arriver à les obtenir. Mais, ce n'est pas du tout l'objet propre de l'opération. Elle a pour but « d'améliorer la situation des créanciers de la Turquie, lesquels sont pour la plupart européens, pour ne pas dire français. » C'est pour servir leurs intérêts et sans songer au chemin de fer de Bagdad que M. Bouvier « a mis à la disposition de la Turquie sa haute compétence financière (1). »
Ce dévouement de M. Bouvier aux finances du Grand Turc est évidemment touchant. Mais l'affir-
(1) V. la Liberté, 6 août 1902.
mation est-elle convaincante et le cas est-il moins inattendu?
Le Temps donnait à la fin d'août la dépêche suivante :
Constantùwjde, via Sofia, 28 août, 10 h. 15. — « Le ministre des affaires étrangères a ex[)édié hier, à M. Rouvier, une lettre l'informant que le gouvernement enverrait à Paris Riza bey? mustéchar des finances, avec un conseiller légiste de la Porte, pour préparer le contrat définitif pour la conversion de la dette. » Au premier abord, ces cinq lignes paraissent insignifiantes. En réalité, cette dépêche insérée dans le plus sérieux journal français constate que M. Rouvier a bien continué, ministre, l'œuvre commencée comme directeur d'une banque privée.
Veut-on une preuve de plus?
Le Matin, journal officieux, a publié le H septembre la note suivante, émanée de l'agence Reuter :
« Affaires turques. — La dette ottomane. — Uentêtement de la Porte. — L'ultimatum de M. Rouvier.
«Constantinople, 12 septembre. Devant lapersistance du gouvernement ottoman dans son refus de garantir le paiement annuel pour le service de la dette ottomane convertie, et dans sa demande que M. Rouvier envoie des délégués à Constantinople, le ministre français des finances a informé Yildiz-Kiosk qu'il abandonnerait la question si le gouvernement n'acceptait les conditions suivantes :
1" La garantie du paiement annuel du service de la dette convertie ;
2*" L'envoi de délégués à Paris;
3" La reconnaissance du syndicat forme par lui sous la présidence de M. Hottinguer, attendil que la situation de M. Rouvier comme ministre français l'empêche de donner son attention personnelle à cette question.
(( M. Rouvier a fixé une date avant laquelle ces conditions doivent être acceptées. — (Reuter.) »
Comment! M. Rouvier reconnaît seulement en septembre que sa situation de ministre français l'empêche de donner son attention personnelle à la conversion de la dette ottomane^ et cette déclaration il la fait à l'instant précis où il informe Yildiz-Kiosk quil abandonnera la question^ si te gouvernement turc n'accepte pas ses conditions l Donc si le sultan accepte, M. Rouvier continuera comme par le passé.
Et il en a été ainsi, M. Rouvier a continué les négociations; si elles ont échoué, c'est uniquement parce que les syndicats des porteurs de titres non allemands ou non français n'ont point voulu laisser « servir leurs intérêts » par M. Rouvier, collaborateur de la Deutsche Bank, laquelle d'ailleurs va reprendre incessamment son projet d'unification (1).
Nous nous trouvons donc bien en face de cette situation exceptionnelle et sans précédent : le mi-
(1) Voyez rinformalion, Paris, 7 mars 1903.
nistre des finances français s'entremettant avec ardeur pour la réussite d'une entreprise politique étrangère, colossale et exclusivement allemande.
Je puis assurer, pour l'avoir maintes fois constaté sur place, qu'une pareille attitude relève médiocrement le prestige de la France dans le Levant.
La conduite du gouvernement français se dégage donc nettement de cette série de faits.
L'ambassadeur de laRépublique française àConstantinople et le ministre des finances à Paris ont obstinément travaillé depuis trois ans au succès de l'entreprise de Bagdad.
Cependant, M. Delcassé, le 24 mars 1902, à la tribune française, a fait cette déclaration, sur laquelle j'insiste, ne parvenant pas à l'expliquer : « Jamais à aucun moment^ ni officiellement, ni officieusement^ d'une façon directe ou indirecte, la diplomatie française n'est intervenue dans l'affaire de Bagdad. »
A côté du gouvernement il y a la masse des Français. Ceux qui les représentent ou qui s'attribuent la mission de parler en son nom se sont-ils prononcés sur l'affaire de Bagdad?
Ceci nous amène à examiner l'attitude du Parle-
ment et celle de la presse en présence de ce sérieux problème.
Dans la séance du 24 mars 1902, à laquelle il a été fait allusion plus haut, les députés français ont pris une décision concernant le chemin de fer de Bagdad.
Cet extrait du Journal officiel ipréchc dans quelles conditions.
« M. FiRMiN Faure — J'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la Chambre une proposition de loi dont l'article unique est ainsi conçu :
« Les émissions de titres, actions ou obligations destinées à permettre la construction du chemin de fer de Bagdad ne pourront être autorisées sur le territoire français qu'après le vote d'une loi par les Chambres.
(c Je vous demande, messieurs, de vouloir bien ordonner la discussion immédiate de cette proposition de loi.
(c II vient de se produire en Orient un événement considérable de nature h modifier nos relations avec la puissance dont M. le ministre des affaires étrangères parlait tout à l'heure à cette tribune (la Russie).
« Depuis de longues années, vous le savez, les Allemands cherchent à étendre leur influence en Asie Mineure. En 1886, ils ont commencé leurs tentatives de pénétration dans ces régions jusque-là soumises à la seule influence française, et aujourd'hui ils sont
280 LE CIlEiMIN DE FER DE BAGDAD
en train de nous chasser de toutes les positions que nous avions acquises
« Par un iradé en date du 16 janvier 1902, le sultan a donné son approbation à la convention définitive qui règle tous les détails de construction de ce chemin de fer.
(( Le moment est donc venu de commencer les travaux et de faire appel au crédit public. La société internationale va se préoccuper de trouver les capitaux nécessaires à Tentreprise. Devons-nous lui permettre, sans opposition de notre part, de procéder au drainage de l'épargne française? C'est là toute la question qu'il importe de traiter devant vous.
« Pour comprendre la nécessité et l'urgence qu'il yak discuter la proposition de loi que je vous soumets, il faut se placera un double point de vue : au point de vue financier et au point de vue politique.
« D'abord le point de vue financier.
« La convention ayant stipulé que 40 pour 100 des capitaux pourraient être et seraient demandés à la France, on est parti de là pour déclarer que le chemin de fer serait franco-allemand. C'est une erreur, et une erreur voulue. L'œuvre restera essentiellement allemande et ne servira que les intérêts des Allemands.
« Je vois à la construction de ce chemin de fer
une foule d'inconvénients pour la France et pas un seul avantage.
« Il fera avant peu de l'Asie Mineure une véritable colonie allemande. Il contribuera à anéantira jamais l'influence française.
« Ce chemin de fer est, en outre, une œuvre antirusse par excellence. Son importance stratégique est de tout premier ordre. En cas de conflagration générale nul ne peut dire quelle sera l'attitude de la Turquie...
(c De l'aveu de tous^ messieurs, l'alliance francorusse est indispensable à la sécurité des deux nations; elle assure l'équilibre européen, elle est le contrepoids indispensable à la triple alliance.
« Le moment n'est donc pas venu de faire tout ce qu'on peut pour la détruire. Je m'attends à voir le ministre des afl*aires étrangères m'opposer en réponse la note publiée il y a quelques jours dans les journaux à propos de l'accord anglo-japonais et de laquelle semble résulter la preuve de l'entente des deux gouvernements russes et français. {Interruptions.)...
« On ne peut pas laisser dire sans prolester que l'œuvre du chemin de fer de Bagdad sera une œuvre destinée à servir les intérêts de la France en Asie Mineure. J'ai démontré — si l'on veut être de bonne foi il est impossible de soutenir le contraire —
que la ligne de Konia au golfe Persique n^est que le prolongement de la ligne de Hambourg à Constantinople. Elle servira, au profit des seuls intérêts allemands, à faire transiter les marchandises d'Extrême-Orient. Encore une fois je n'en veux pour preuve que la ténacité et la persévérance dont l'empereur d'Allemagne a fait preuve pour obtenir la concession.
« Si vous laissez faire ce chemin de fer, Pinfluence allemande, déjà si considérable en Asie Mineure, nous chassera à jamais de ces régions sur lesquelles nous ne pourrons plus exercer aucune action.
« Lorsque M. le ministre dit que c'est là une bonne occasion pour les capitaux français de trouver un placement avantageux et qu'on aurait tort de les en empêcher, je trouve qu'il s'aventure singulièrement. S'il s'agissait d'une simple affaire industrielle ..rémunératrice pour les capitaux engagés, je ne serais pas monté à la tribune. Mais il y a là-dessous un Panama qui se prépare. {Exclamations.)
a Préférez-vous par hasard, mes chers collègues, laisser les capitaux français se risquer dans cette aventure sans crier casse-cou? Préférez-vous laisser les grandes banques, les grands syndicats d'émission réaliser des bénéfices considérables en lançant cette affaire au préjudice de tous les petits souscripteurs? Si c'est ainsi que vous entendez la défense de l'épargne française, c'est bien, mais
VOUS me permettrez de me séparer de vous. En ce qui me concerne, je l'entends autrement.
« Du reste la proposition que je vous soumets n'est pas de nature à empêcher définitivement rémission qui se prépare.
« Vous êtes arrivés àPexpiration de votre mandat, vous allez retourner devant vos électeurs. Ne préjugez pas, je vous en prie, rien de la question et laissez à la nouvelle assemblée qui siégera ici dans quelques semaines, le soin d'examiner de plus près cette affaire.
« Je ne vous demande pas d'interdire de piano le lancement de l'émission; je vous prie de décider qu'elle ne pourra être autorisée qu'après un vote du parlement. L'affaire sera soumise à la sanction de la nouvelle Chambre. A ce moment elle sera mûre. Si elle est aussi bonne qu'on le prétend, si elle constitue un placement rémunérateur pour les capitalistes français, vos successeurs ou vousmêmes, mes chers collègues, si vous revenez sur ces bancs, pourrez voter la loi qui autorisera l'émission, mais si on établit, et on l'établira, qu'elle ne présente aucune sécurité pour les porteurs de titres, la Chambre interdira purement et simplement cette émission et, en agissant ainsi, elle sauvegardera les intérêts de la petite épargne (1). »
La mesure que réclamait M. Firmin Faure n'était
(1) Journal officiel, 2S mars 1902, p. 1467 et suiv.
284 LL: chemin de fer de BAGDAD
en somme qu'une mesure conservatoire destinée surtout à attirer l'attention sur l'affaire de Bagdad, aussi contraire aux intérêts de l'épargne française qu^aux obligations de l'alliance franco-russe.
La Chambre, sur la déclaration de M. Delcassé affirmant que jamais, à aucun moment, ni officiellement, ni officieusement, d'une façon directe ou indirecte, la diplomatie française n était intervenue dans l'affaire de Bagdad, crut qu'il s'agissait d'une simple affaire privée et par 398 voix contre 72 repoussa la sage proposition de M. Firmin Faure.
La faute ainsi commise est d'autant plus fâcheuse que quelques semaines auparavant M. Etienne, dans son discours du 21 janvier 1902, avait nettement montré l'importance du concours financier que rhabileté (I) de M. Constans a su « réserver » à la France : « Il est incontestable que l'Allemagne n'est pas en état, financièrement parlant, de fournir le capital total, qu'elle n'a pas un marché suffisamment fort pour absorber toute l'émission qui va être nécessaire pour la construction de ce chemin de fer (de Bagdad) ; c'est l'épargne française qui va intervenir largement. On nous dit que nous aurons à fournir 40 pour 100 du capital. Je suis convaincu que ce sera encore 80 pour 100 (1). »
Le 11 mars 1903, M. François Deloncle, député, a de même déclaré à la tribune de la Chambre :
(1) Bulletin du Comité de l'Asie française, février 1902, p. 70.
« ... Je viens demander au gouvernement comment il compte concilier les obligations de la solidarité avec l'alliance qui nous lie avec la Russie et les accords conclus récemment sous ses propres auspices et par lesquels les Français ont pris des engagements si étendus dans la construction du chemin de fer de Bagdad (1) ».
Cette question très nette, reconnaissant Timmixtion de la diplomatie française dans l'affaire de Bagdad, contrairement à la déclaration de M. Delcassé (voir p. 269), ne reçut aucune réponse. Un débat très confus sur la politique universelle permit de l'esquiver.
En présence de ces divers avertissements, on peut donc légitimement dire que le Parlement français a manqué de clairvoyance; il s'est ainsi chargé d'une responsabilité qui un jour très prochain peut devenir singulièrement pesante.
La grande presse a-t-elle donné des résultats beaucoup plus satisfaisants?
Les efforts de la diplomatie française en faveur du cliemin de fer de Bagdad ne pouvant être dissimulés, certains journaux de la capitale ont cru nécessaire de présenter avec une insistance particulière cette attitude comme un fort habile coup de partie. Ils ont déclaré que la concession du chemin de fer de Bagdad « constituait un grand
(1) Journal officiel, 12 mars 1903.
succès diplomatique remporté par l'influence française en Orient. » Quelques-uns ont bien trouvé la place prise par les Allemands un peu considérable; ils se sont toutefois rassurés aisément : « C'est le chemin de fer d'Anatolie qui a obtenu la concession, mais, comme dans les capitaux engagés .il y aura beaucoup d'argent français, on pourra considérer cette ligne comme franco-allemande. » On donnait en effet à entendre que le partage entre Allemands et Français était sûr et loyal. Le succès des négociations remplissait d'aise.
« On a obtenu ainsi que la ligne projetée ralliât à la descente du Taurus le terminus de notre chemin de Mersina à Adana, auquel il apportera un supplément de trafic que la proximité de la mer, à peine distante de 60 kilomètres, peut rendre très important (1).
« A Fheure actuelle, des négociations sont ouvertes pour fixer la part de l'entreprise, du matériel et du personnel français dans la construction et l'exploitation de la future ligne et pour arrêter la cession à notre groupe d'une part égale dans les actions de la ligne déjà construite d'Haïdar-PacIia à Konia à celle qu'il doit prendre dans le prolongement de Konia à Bagdad » (2).
(1) Ce résultat n'a point été difficile à atteindre, la compagnie d'Anatolie ayant un intérêt majeur à avoir la haute main sur la ligne Mersina-Adana (voir p. 42).
(2) Henri do Peyerimhoff, Bulletin du Comité de VAsie française, p. 26, n» 1, avril 1901.
N'était-ce pas là un grand succès?
« D'exclusivement allemande, Toeuvre devenait internationale, et la part qu'y prenaient nos capitaux assurait que non seulement rien ne serait tenté contre nos intérêts, mais qu'il leur serait fait une place dans la nouvelle entreprise. »
Puis, en passant, quelques lionnes, non sans mélancolie :
« Elle restait cependant, quant à sa préparation première, sous Tinfluence des initiatives dont elle était sortie. C'est une mission allemande composée d'ingénieurs et de représentants de la Deutsche Bank qui, sous la direction du consul général allemand à Constantinople, a entrepris à la fin de 1899 l'étude du tracé et des conditions économiques de la ligne. Et les résultats de ses travaux ont été récemment publiés sous un titre Die Deutsche Bagdad Bahn qui ressemble un peu à une déclaration d'annexion (1). »
De leur côté les Pères de la compagnie de Jésus, parfois bien renseignés sur les choses de l'Orient, ont publié dans leur revue Études un long article sur le chemin de fer de Bagdad (2).
Cet article, signé Henri Lammens.est d'un optimisme déconcertant : « La meilleure garantie pour la France de voir ses intérêts représentés dans la nouvelle entreprise, c'est la place que se sont
(1) V. Bulletin du Comité de l'Asie française, n'^ l,avrill90i,p. 25. (i) V. Éludes, 5 juin 190i> et 20 juin i9u2.
assurée ses capitaux, condition essentielle de l'achèvement du chemin de fer de Bagdad. » Quelques lignes plus loin on trouve, il est vrai : « // faut pourtant te dire, l'entreprise de Bagdad demeure principalement allemande (1). »
« Malgré l'appel fait aux capitaux français^ les Allemands entendent surtout travailler pour euxmêmes (2). »
Cas moins explicable encore, l'auteur d'un article tout récemment paru constate que le chemin de fer de Bagdad « ne peut être réalisé sans la coopération des capitaux français », que le but de la politique de Guillaume II est de « déposséder la France de la situation morale et commerciale acquise depuis des siècles », qu'une fois le nouveau railway construit « l'exportation sucrière française en Mésopotamie et dans l'Irak sera gravement compromise ». que le marché allemand u ne semble pas disposé jusqu'ici à fournir les 40 pour 100 qui lui reviennent », qu'il n'a pas « grande confiance dans la réussite de l'entreprise », que « les actionnaires de la société d'Anatolie ont même clairement spécifié, à l'assemblée du 24 juin 1902. qu'ils entendaient rester en debors de la nouvelle compagnie et refuser toute coopération qui pourrait tourner à leur détriment » ; que l'influence française « à Mossoul et à Bagdad est jusqu'ici pré-
(î) Op. cit.. p. 580.
(2) Lammens, Eludes f 5 juin 190i, p. 587.
pondérante, celle de l'Allemagne presque nulle » ; que pour les Français, fournir à leurs concurrents les moyens de grandir à leurs dépens serait faire un marché de dupes (1).
Eh bien, après avoir fait toutes ces constatations parfaitement exactes d'ailleurs, et sans indiquer aucunement les avantages certains et compensateurs des Français à l'entreprise, notre auteur n'en conclut pas moins que la France a intérêt « à marcher avec l'Allemagne dans l'affaire de Bagdad » et qu'elle doit même faciliter de son argent la construction du chemin de fer du Hedjaz (Voir p. 51) (2).
Je n'insiste pas sur d'autres articles, que je préfère ne pas citer. Il en est qui ont jugé l'accord franco-allemand nécessaire et judicieux pour deux raisons; d'abord parce que l'Allemagne serait parvenue définitivement à elle seule à constituer la somme de 600 millions de francs indispensable à l'entreprise ; en second lieu, parce que sans une certaine entente internationale, c'est-à-dire une participation indirecte des grandes puissances étrangères, il eut été' scabreux pour l'Allemagne d'aborder cette œuvre.
Le plus sérieux des organes français a contribué^ à donner l'impression que l'attitude prise par notre ! diplomatie était exceptionnellement favorable à la
(1) V. Henri BoHLER. Le chemin de fer de Bagdad, ia Questions diplomatiques et coloniales, 1" mars 1903 p. 273 et suiv. < '
(2) Op. cit., p. 29^. . -'
France : « L'accord des groupes français et allemand relatif à la ligne de Bagdad, intervenu à Paris avec le directeur àela. Deustche Bank^ sera incessamment signé. L'accord est complet. Les deux parties sont placées, en ce qui concerne la construction et la direction de la ligne depuis Konia, sur le pied de la plus parfaite égalité (1) ».
Quelques-uns ont fait preuve de plus de clairvoyance.
Le Bulletin de l'Asie française a déclaré : « ... Il est impossible que nous perdions de vue que ce chemin de fer ne répond en rien à des intérêts supérieurs de notre politique; on peut même dire qu'il leur serait contraire, s'il ne nous servait à introduire dans les pays traversés l'influence française dans la même proportion que l'influence des autres nations participant à l'entreprise (2) ».
M. André Brisse dans la Revue de géographie a constaté : « // est clair que la Compagnie allemande cherche à se débarrasser des frais d'une affaire dont elle prétend se réserver la direction exclusive et tous les avantages politiques (3). »
Seul, à peu près, le Journal des tarifs et traités de commerce a eu une attitude nette et résolue : « ...Si l'administration allemande dispose à son gré des
(1) Le Temps, 31 août 1902.
(2) V. Bulletin de l'Asie française, février 1902, p. 70.
(3) jRetme de géographie, mai 1902. Les intérêts de V Allemagne dans l'Empire ottoman, p. 393.
bons postes et des commandes industrielles, la France n'aura pas le moindre intérêt à fournir ses capitaux à la compagnie du chemin de fer d'Anatolie; elle y perdrait même, sans compensation, une partie de sa clientèle orientale (1). »
« Si notre ministre des finances exerçait, comme il le peut, une surveillance circonspecte, mais attentive sur l'emploi de nos capitaux à l'étranger, il imposerait des conditions sérieuses à la coopération des capitaux français dans l'affaire du chemin de fer mésopotamien. Il faudrait que la part de 40 pour 100 dans les emprunts à émettre correspondît à une représentation proportionnelle dans le capital-actions, dans le personnel supérieur et dans les commandes de matériel (2) ».
Et maintenant peut-on dire que le Parlement et la presse en France ont accordé à l'affaire de Bagdad l'attention qu'elle méritait?
L'examen de ce que les Français, en tant que particuliers, ou entant que sujets delà République, ont à gagner ou à perdre à l'entreprise allemande va permettre de répondre à la question.
Il est incontestable qu'un certain nombre de Français gagneront, et gagneront même beaucoup à l'exécution du railway de Turquie d'Asie.
Pour comprendre dans quelle mesure le gain est possible et quels en seront les bénéficiaires, il faut
(1) Journal des tarifs et traités de commerce, 27 février 1902, p. 50 .
(2) Op. cit., p. 49.
d'abord voir clairement que la réalisation du chemin de fer de Bagdad comprend trois opérations bien distinctes :
L'émission financière,
La construction,
L'exploitation.
L'émission publique «des titres représentatifs du capital à trouver, quelle que soit la forme choisie (titre de chemin de fer ou d'un nouvel emprunt turc) doit nécessairement avoir lieu avant tout. Une fois couverte, l'émission publique seule, en effet, totale ou partielle, rend possible la construction également totale ou partielle.
Celle-ci exigera une période de huit à quinze ans. (Voir p. 124.)
Une fois la construction terminée, commencera alors, mais seulement alors, la phase de la complète exploitation.
A chacune de ces trois opérations distinctes, émission, construction, exploitation, correspondent des gains et des risques particuliers.
Selon des décisions rendues publiques par la société d'Anatolie elle-même, il a été convenu que les capitaux à engager dans l'entreprise seraient répartis, dans la proportion suivante : -
40 pour 100 aux Allemands, 40 pour 100 aux Français, 20 pour 100 aux autres nationalités.
Remarquons d'abord, car c'est un point fort im-
portant, que la proportion ainsi réglée ne saurait s'appliquer qu'à Vémission des titres^ mais non point du tout à la répartition de ces mêmes titres entre les divers pays.
On peut très bien concevoir en effet que les titres, actions ou obligations représentant 40 pour 100 des capitaux à engager dans le chemin de fer de Bagdad, seront réservés à des banquiers français qui les écouleront ensuite dans le public et dans cette proportion, mais on ne peut absolument pas dire que 40 pour 100 de titres seront réservés au public français.
Un banquier français pourra vendre des titres du chemin de fer de Bagdad à un Allemand et il pourra se trouver des Français, des Anglais, des Espagnols qui achèteront cette même valeur à des banquiers allemands.
Par conséquent, il apparaît clairement que la réserve dite de 40 pour 100 à des Français signifie simplement que 40 pour 100 des droits de commission, de courtages, etc., ont été réservés à des banquiers français, c'est-à-dire pratiquement au petit nombre de financiers qui ont l'usage de lancer sur le marclié les titres de sociétés plus ou moins sérieuses.
Il n'est pas douteux que ce bénéfice résultant des courtages ne saurait échapper aux maisons de banque françaises qui feront partie du syndicat d'émission des. titres relatifs au chemin de fer de Bagdad, mais il est également certain que ces ban-
quiers n'offrent aucune garantie suffisante au public, aux porteurs d'actions ou d'obligations, dont la sécurité résidera en somme dans la seule qualité de l'entreprise.
Quoi qu'il en soit, une fois l'émission faite, après par conséquent que les banquiers auront écoulé les papiers, après que leur bénéfice sera réalisé, et que les caisses de la compagnie d'Anatolie-Bagdad seront pleines, — le nom donné au titre choisi importe peu, — la période de construction commencera.
Il est incontestable encore que cette phase comportera des occasions multiples de bénéfices certains pour les constructeurs.
Les fabricants français qui fourniront des rails, des wagons, des locomotives réaliseront des gains, cela est évident. Tout est subordonné, il est vrai, à la question de savoir si les Allemands, qui ont un besoin si impérieux d'exporter leurs métaux et leurs machines, consentiront à faire aux industriels français une part réellement considérable. Rien jusqu'ici ne permet de le garantir. D'ailleurs en matière de matériel de chemins de fer, les fabricants français peuvent-ils, grâce à leurs prix, concurrencer efficacement les constructeurs allemands? C'est un point plus que douteux.
La construction durera, nous l'avons dit, fort longtemps, de huit à quinze ans. Pendant tout cette durée les porteurs de titres auront dû prendre
patience, subir les fluctuations des spéculations en Bourse, résister victorieusement à la perpétuelle tentation de vendre les actions ou les obligations d'une entreprise forcément très lente à mettre en mouvement et à devenir productive.
Enfin la période d'exploitation commencera.
Le petit groupe des banquiers et des constructeurs auront prélevé leurs bénéfices certains. Ce sera le tour des porteurs de titres d'espérer un dividende, mais aussi de supporter tous les risques inhérents à l'exploitation. Si aucune commotion ne se produit en Orient, si la Russie laisse faire, si la Turquie peut payer sa garantie kilométrique, si toutes ces conditions essentielles sont remplies, alors l'actionnsdre ou l'obligataire touchera son dividende, qui, on a au moins cette certitude, ne sera jamais bien élevé (4 ou 5 pour 100.)
Il apparaît donc que les bénéfices et les risques correspondant aux trois phases de réalisation du chemin de fer de Bagdad difi'èrent infiniment entre eux. Les banquiers et les constructeurs français gagneront à coup sûr du 10, du 20 ou même du 25 pour 100, mais ce bénéfice n'entrera que dans la poche de quelques douzaines tout au plus de Français déjà fort riches.
Quant à la masse des porteurs de titres, petits employés ou commerçants, bourgeois ou cultivateurs, ce sont eux qui auront à supporter tout le poids de l'aflfaire, une attente longue et pleine d'in-
certitude, pour n'aboutir en fin de compte, et en mettant les choses au mieux, qu'à toucher des dividendes plutôt modestes.
Dans ces conditions, on ne voit pas du tout pourquoi la fameuse réserve de 40 pour 100 de titres aux financiers français est présentée comme un si grand succès pour la France elle-même.
A coup sûr, cette réserve ne gêne aucunement les sujets de Guillaume II. Qu'on en juge par ce que dit Schneider :
« La construction du chemin de fer de Bagdad est le plus grand triomphe de la politique allemande en Orient... Il est dû notamment au rare esprit d'entreprise du directeur de la Deutsche Bank, le D*^ Siemens. C'est lui qu'il faut remercier et aussi de ce qu'il a réussi à s'entendre avec le groupe des capitalistes français, si riches et si influents. Ce groupe était représenté par la Banque ottomane; c'est le D^ Siemens qui l'a amené au projet allemand du chemin de fer de Bagdad. Par cette heureuse fusion, l'entreprise a reçu un caractère international sans lequel la concession aurait pu difficilement être obtenue de la Sublime Porte (1). »
D'autres considérations s'imposent encore.
Si le groupe des Français qpi ont à gagner sûrement à l'entreprise de Bagdad est forcément très restreint, le groupe des Français qui ont sûrement à
(1) Siegmund Schneider, Die Deutsche Baghdadhahn, p. 2 et 3. Weiss, Wien und Leipzig, 1900.
y perdre, indépendamment des porteurs de titres, apparaît comme considérable.
Tout accroissement de l'influence allemande en Asie Mineure, en Syrie et en Palestine, ne peut se réaliser qu'aux dépens de l'influence française.
Au congrès colonial allemand (10 et 11 octobre 1902), le D' Rohrbach a publiquement dit que le nouveau railway ne saurait réussir qu'en combattant l'influence française (1). Il est évident, en effet, que le chemin de fer d'Haïdar-Pacha à Bagdad donnera aux Allemands une situation morale et matérielle absolument prépondérante. Or, à Smyrne, à Beyrouth, la France occupe encore le premier rang. Comment le conserver alors que Smyrne sera devenu un grand centre économique allemand dans Tempire ottoman? Si la société d'Anatolie exploite la ligne du Hedjaz dans les conditions qu'on peut prévoir, n'en sera-t-il pas plus tard de même à Beyrouth?
Or, dans ces deux villes la France a des enfants fidèles, dévoués, installés depuis longtemps en pays ottoman et auxquels le chemin de fer de Bagdad imposera durement les efi'ets funestes d'une concurrence commerciale allemande puissamment favorisée. Mais ce qui est vrai en fait d'influence morale sur un point de la Turquie, est vrai dans tout l'Orient. Il ne faut se faire aucune illusion, la
(1) V. Questions diplomatiques et coloniales^ l*"" novembre 1902, p. 560.
force que donnera la Kgne de Bagdad à tous les Allemands de l'empire ottoman nuira nécessairement à tous les Français de ce même empire ottoman.
En France même, des catégories importantes de citoyens auront à supporter les réactions économiques inévitable de cette entreprise mondiale.
Actuellement, la plupart des Anglais qui vont aux Indes sont obligés de passer par Marseille. Ils sont contraints par conséquent de traverser toute la France, de dépensera Paris et à Marseille, laissant à nos compagnies de chemins de fer, dans les hôtels et dans le pays, des sommes qui, en fait, sont considérables.
Du jour où le chemin de fer de Bagdad fonction* nera, tous les Anglais qui iront aux Indes en empruntant cette voie, passeront forcément via Ostende-Cologne-Munich- Vienne.
Là encore, le transit allemand et l'Allemagne gagneront tout ce que perdra le transit français et la France.
De pareils résultats devraient-ils être rendus possibles par le concours de la diplomatie française? Devrait-elle contribuer à imposer à Marseille, le premier port français, cette nouvelle cause de déchéance, alors qu'il a déjà tant à souffrir d'agitations, factices et néfastes?
Et maintenant, que conclure ?
La France a-t-elle intérêt à la création du chemin
de fer de Bagdad? Son influence en Orient profitera-t-elle de cette entreprise en proportion de l'apport de ses capitaux? Nous répondons résolument non.
Les Français doivent voir la situation comme elle est. Tout en appuyant les Allemands, ils se sont laissé supplanter à Constantinople. Ce sont les sujets de Guillaume II qui recueilleront exclusivement les bénéfices politiques du nouveau chemin de fer que l'argent français leur aura permis de construire avec le minimum de risques matériels et le maximum d'avantages moraux. Il n'y a aucun doute qu'en dépit de tous les papiers et de toutes les signatures, la germanisation de la ligne de Bagdad sera menée d'une façon progressive, comme cela a lieu actuellement pour la ligne d'Anatolie. La meilleure preuve que les Allemands ne sont aucunement disposés à faire sincèrement aux Français en Turquie à* A sie une place équivalente à la leur, c'est que dès maintenant ils travaillent partout à les évincer.
Un partage égal d'influence en Turquie entre les Français et les Allemands est une utopie ridicule.
Le professeur Hartmann nous en avertît.
« Agir énergiquement, quand l'occasion s'en présentera, ne sera donc pour nous que l'exercice du même droit que s'arrogent les autres. Quand une action directe ne semblera pas indiquée, il sera ur-
gent d'employer des moyens contre lesquels ne peuvent s'insurger les consciences les plus scrupuleuses; ce sera l'importation des marchandises, l'introduction de la langue allemande, la familiaririsation des indigènes avec tout ce qui constitue la race allemande, si bien qu'entre eux et nous puissent s'établir des liens très forts qui, dans les occurrences sérieuses, pourraient nous être d'un précieux secours (1). »
Le but poursuivi brille donc bien dans l'espace comme un point lumineux ; Schneider l'a dépeint en peu de mots :
« L'entreprise de Bagdad est et doit rester une œuvre allemande. Tout doit y être allemand. En voyant arriver de loin la locomotive mugissante, l'Arabe comme le Turc ne penseront plus à la France, ils salueront la glorieuse Allemagne. »
La construction du chemin de fer de Bagdad signifiant la prédominance absolue et exclusive de l'Allemagne en Turquie, l'attitude observée par le gouvernement de Paris dans une affaire de cette
- (1) Bulletin du Comité de VAsie française, mars 1902.
importance est destinée à avoir sur la politique extérieure de la France une inéluctable répercussion.
Les conséquences de la faute commise se réaliseront sans nul doute dans des directions multiples. A l'heure présente, beaucoup ne peuvent même pas être discernées. II en est toutefois certaines qui apparaissent clairement.
L'attitude prise par le gouvernement de Paris, implique :
1** La renonciation pour la France à toute extension de son influence en Turquie,
2** La confirmation de la perte du protectorat français sur les catholiques d'Orient,
3** L'introduction dans l'alliance russe d'une cause grave de défiance,
4" Une moins bonne situation de la France pour la défense de ses intérêts en Europe centrale.
Chacune de ces propositions demande à être justifiée successivement.
Si les Allemands triomphent eu Turquie d'Asie, toute extension française morale ou matérielle est enrayée. Prenons un exemple.
La France prépondérante en Syrie aurait voulu voir prolonger sur Biredjik la ligne française Damas-Homs-Hamah. Ayant poussé jusqu'à Alep et fait le raccordement Biredjik-Adana, cette compagnie eût pu se joindre aux rails inclinés vers le sud de la compagnie Smyrne-Cassaba. La France eût disposé ainsi des meilleurs points d'accès vers l'in-
térieurdupays, et si elle en eût reconnu la possibilité financière, elle eût pu tenter, après avoir atteint Biredjik, de pousser plus à l'est.
Aujourd'hui par suite de la mainmise allemande sur le railway de Bagdad, ces possibilités de rayonnement français ont perdu toutes leurs bases d'action. Cette renonciation matérielle, déjà douloureuse, est peu de chose à côté de la renonciation morale imposée à la France.
Le travail des siècles, les efforts de milliers de Français, missionnaires catholiques ou laïques, la persévérance de toutes les diplomaties françaises, qu'elles aient été royales, impériales ou républicaines, avaient maintenu à la France, en dépit de tous ses malheurs, un incomparable instrument de puissance morale : le protectorat des chrétiens. Le traité de Berlin lui-même, huit ans après Sedan, avait proclamé sa permanence. C'était là pour les Français une sûre garantie contre les empiétements des Allemands, qui naturellement ne demandaient qu'à détruire un pareil état de choses.
En 1890, la Kolnische Volkszeitung écrivait : « Nous ferons comprendre aux Français que nous avons assez de leur protectorat pour les œuvres de Terre-Sainte (1). »
Tous les ministres qui se sont succédé au quai d'Orsay depuis 1870, quelles que soient leurs
(i) V. André Brisse, Les intérêts de V Allemagne dans VEmpire ottoman. Revue de Géographie, avril 1902, p. 301.
mœurs politiques, leurs sympathies religieuses ou leurs préférences personnelles, ont toujours abouti à la même conclusion : Timpérieuse nécessité pour la France de maintenir en Orient son protectorat moral, base de son influence matérielle.
Le 23 janvier 1902, M. Delcassé déclarait : « Tous les Français, à quelque parti qu'ils appartiennent, qui, dans ces derniers temps, ont parcouru rOrient, ont pu constater que l'influence française en Orient, malgré les obstacles qu'on lui oppose et que nous venons heureusement d'écarter, n'a pas cessé de progresser. Et je ne parle pas seulement des entreprises industrielles que je me suis toujours appliqué à susciter, à favoriser et à soutenir ; je parle des écoles et des établissements où l'on enseigne le français. Il y a quelques années le nombre des élèves fréquentant nos établissements n'atteignait pas 50.000; au printemps dernier ce nombre atteignait 90. 000, et je sais qu'il a augmenté depuis. Vous avez, dites-vous, le souci du développement de l'influence politique et de notre avenir économique dans ce pays; eh. bien, qui voudrait négliger des instruments de propagande aussi nombreux et aussi efi'icaces? Qui le voudrait au lendemain de l'acte de vigueur par lequel nous avons consolidé potre situation séculaire en Orient et obtenu des garanties pour son développement? (1) »
(1) V. Revue de géographie, avril 1902, p. 301.
« Consolider notre situation séculaire en Orient et obtenir des garanties pour son développement, » la formule ne prête guère à ambiguïté. M. Delcassé voulait bien dire qu'il avait consolidé une fois de plus le protectorat français. Illusion profonde; le ministre des affaires étrangères français tenait ce langage quelques semaines précisément après qu'il venait de renoncer implicitement au protectorat français.
La preuve en est facile à faire.
Le conflit franco-turc né en octobre 1901 se termina, affirma le gouvernement français, par l'acceptation intégrale de nos réclamations. Il y a là une assertion entachée d'erreur grave. Il convient de la mettre en lumière.
Dans la note remise au sultan par M. Bapst, chargé d'affaires après le départ de M. Gonstans, les conditions exigées à la reprise des relations diplomatiques entre la France et la Turquie étaient au nombre de quatre. La seconde stipulait la reconnaissance légale de tous les établissements de bienfaisance ou des cultes placés sous la protection française. Or, la note officielle française du 5 novembre indiquant les conditions acceptées par la Turquie porte à son article II : « La Porte reconnaît l'existence de nos établissements hospitaliers actueb et leur accorde l'exonération de l'impôt foncier et les immunités douanières conformément aux traités et conventions en vigueur. »
LA FRANCi: 305:
La différence entre ces deux textes tient entre, ces deux mots : tous et nos. Et cette différence est considérable. Le texte de M. Bapst stipulait en somme une reconnaissance nouvelle du protectorat exercé par la France sur les catholiques de l'Empire ottoman. Or, le conflit franco-turc vint fournir à l'Allemagne l'occasion d'un succès qu'elle n'eût jamais espéré si rapide.
Que s'est-il passé?
Quand à Berlin on vit la France demander une reconnaissance nouvelle de son protectorat, la presse protesta en même temps que le gouvernement de Guillaume II agissait à Constantinople par les moyens qui lui sont propres. M. Delcassé sentit le fer et sans doute pour ne pas révéler à la masse des Français l'abîme de difficultés qui s'ouvrait brusquement devant lui, il accepta de ne plus parler que de nos établissements hospitaliers et non de tous les établissements de bienfaisance ou des cultes placés sous le protectorat français.
On n'en demanda pas davantage à Berlin. La Gazette de Cologne s'empressa de constater : « L'ambassadeur de France à Berlin a fait des déclaration s assurant que son gouvernement a envoyé sa flotte en Turquie uniquement pour ohienivle paiement des créances tant discutées. » En même temps à Paris, l'officieux Matin se faisait télégraphier de Berlin le 9 novembre : «L'impression produite par les déclarations de M. de Noailles est absolument satisfai-
santé. En ce qui concerne les autres demandes de la France touchant les écoles et les établissements catholiques en Turquie, Rapprends qu'elles ne contiennent rien qui soit, au regard des idées allemandes en la matière, contraires au droit que possède tout Etat étranger de protéger ses nationaux quel que soit leur culte. On suppose d'ailleurs que la France ne renouvellera pas en cette occasion sa demande de protectorat sur tous les chrétiens d'Orient. »
La reculade du gouvernement français entre la note de M. Bapst et la clôture de l'incident (soit dans l'espace de quatre ou cinq jours), n'est-elle pas manifeste?
M. Alphonse Humbert, en la constatant, a donc eu raison de déclarer : « La chose est grave, c'est la première fois que la France renonce implicitement aux droits séculaires qu'elle tient des traités. »
En effet, dès cet instant, fin de 1901, la situation de la France en Turquie se trouve placée sur un terrain complètement nouveau. Un fait précis et des appréciations autorisées établissent à quel point il est défavorable.
Peu après la période aiguë du conflit franco-turc, une querelle entre moines grecs et catholiques à Jérusalem aboutit, quelques mois plus tard, à un procès qui permit de juger la nouvelle situation faite à la France. Afin d'exclure toute possibilité d'exagération, je citerai simplement quelques
dépêches qui, à l'époque, furent insérées par tous les grands journaux français.
« Saint-Pétersbourg, 9 mai, par dépêche. — Le Novoié Vrémia dit que le tribunal turc de Jérusalem est en train de juger l'affaire du conflit sanglant qui s'est produit en octobre dernier entre les moines catholiques et orthodoxes dans l'église du Saint-Sépulcre. Ce procès a donné lieu à un difl*érend entre les diplomaties française et allemande. Conformément à la tradition, le tribunal avait cité devant lui, en premier lieu, le consul français, en sa qualité de protecteur des catholiques en Orient. Le consul d'Allemagne a demandé à être cité en même temps que son collègue français comme représentant des catholiques allemands ; il refusait catégoriquement de reconnaître à la France le droit de protectorat sur tous les catholiques en Orient.
« L'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople a soutenu énergiquement son consul^ et celui-ci a été autorisé à assister aux audiences en cette qualité officielle de protecteur des catholiques allemands. Ce fait est commenté^ dit le Novoié Vrémia^ comme une reconnaissance officielle faite par la Porte, de la suppression du protectorat exclusif des catholiques qui était jusqu'ici exercé par la France en Orient (1). »
Aucun doute ne fut bientôt plus possible. L'Italie s'empressa de passer par la brèche que venait de
(d) V. VÉclair, 10 mai 1902.
faire son alliée l'Allemagne d'accord avec Abd-ul-^ Hamid.
« On mande de Constantinople, 15 mai, par dépêche :
« Un iradé du Sultan décide que dans la question du conflit survenu entre les moines catholiques et les moines grecs à l'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, les citations à comparaître en ce qui concerne les moines italiens se feront par l'entremise du consul d'Italie. L'Italie obtient ainsi, par cet iradé, la reconnaissance officielle de son protectorat sur ses nationaux.
« L'ambassade de France a adressé une protestation énergique contre Viradé^ en rappelant les assurances de la Porte et la clause du traité de Berlin à cet égards et aussi le cas de l'année dernière au cours de laquelle l'Italie accepta^ sans objection, le protectorat français sur les prêtres italiens de l'Orient {i), »
Cette protestation de l'ambassade de France au mois de mai 1902 établit à tout le moins qu'on n'avait pas envisagé comme il convenait la gravité de la reculade ayant marqué la fin du conflit francoturc. Aucun doute cependant n'était possible. La renonciation par la France à son protectorat date bien de la fin de 1901 . Pour ne point l'avoir compris, il faut imaginer un véritable aveuglement. Depuis, il est vrai, il semble que la
{\) V. l'Éclair, 16 mai 1902.
lumière se soit faite sur des réalités lamentables.
Le 19 janvier 1903, M. Dclcassé a prononcé à la Chambre des députés des paroles d'une portée considérable :
« Le protectorat de la France ne s'étend pas; il s'étend de moins en moins à des étrangers. Depuis quelques années il a évolué. Tout en gardant son caractère universel^ il tend de plus en plus^ à cause de la prépondérance 4es éléments français, à ne s'exercer qu'en faveur des Français et à leur bénéfice exclusif. »
Paroles étranges, dans la bouche d'un ministre <jui, huit mois auparavant, se réclamait encore du iraité de Berlin comme d'un titre reconnaissant le protectorat français ! Paroles pleines de contradictions! Comment un protectorat d'un caractère universel peut-il tendre de plus en plus à ne s'exercer •qu'en faveur des Français, précisément à cause de la prépondérance des éléments français? Logiquement, il semble que si ce protectorat tend de plus -en plus à ne s'exercer qu'en faveur des Français, c'est surtout parce que les éléments français voient restreindre leur prépondérance. Quoi qu'il en soit, si cette formule sybilline a pu faire encore illusion aux trop nombreux députés français qui ignorent l'état actuel de la situation extérieure de la France, elle n'a point trompé les étrangers depuis longtemps édifiés, ni les Français de Turquie obligés à chaque instant de se rendre à la plus pénible des évidences.
Lorsqu'on a bien saisi les phrases rapides de ce
drame tragiquement silencieux durant lequel des fautes copieusement accumulées viennent dé faire sombrer en quelques mois l'une des plus solides bases du prestige français, une émotion profonde étreint le cœur du citoyen français obligé de constater Tartificielle déchéance infligée à son pays. Je dis artificielle, car rien de fatal ne condamnait la France à un recul immédiat. S'il est vrai que la France, en face de la concurrence des catholiques allemands ou italiens et des orthodoxes, ne devait plus compter garder intacte sa grande part de jadis, elle eût pu au moins exécuter une belle et longue retraite; elle eût pu mettre dix ou quinze années à perdre ce que ses directeurs momentanés ont abandonné en quelques mois.
Quoi qu'il en soit, les faits sont les faits. Reconnaissons la justesse de cette accablante constatation du lieutenant-colonel Rogalla von Bieberstein : « La France a plutôt à reconquérir qu'à maintenir une situation dominante et dans le reste de l'Orient, notamment en Syrie » (1),
Or, ce terrain perdu, croit-on que c'est le concours financier prêté par la France au chemin de fer de Bagdad qui va lui permettre de le reconquérir?
Cette déchéance préparée de l'influence française en Orient n'est pas tout. L'attitude prise par MM. Delcassé et Constans dans l'afi'aire de Badgad
(1) V. Revue du Cercle militaire, n» 12» 22 mars 1902, p. 323.
peut-elle rester sans influence sur Talliance de la France et de la Russie?
Car enfin, c'est indiscutable, la France, ou du moins ce qui l'engage à l'extérieur, c'est-à-dire sa diplomatie officielle, a contrecarré à Constantinople les efi'orts du représentant du tsar dans le but de faire échouer l'entreprise allemande.
On sait déjà en quoi et pourquoi la ligne allemande d'Anatolie jusqu'au golfe Persique est bien une entreprise dirigée contre l'empire des tsars; il faut cependant revenir sur ce point de vue.
Ainsi qu'il a déjà été dit, le chemin de fer de Bagdad, une fois doté des embranchements prévus par l'état-major turc, permettra au sultan de concentrer rapidement ses troupes d'Asie au sud du Caucase, troupes avec lesquelles les généraux de Nicolas II auraient évidemment à compter sérieusement dans le cas d'une conflagration générale, si l'empereur allemand parvenait — ce qui est son objectif — à faire mobiliser le sultan contre le tsar. C'est cette considération toute stratégique, habilement mise en valeur par les Allemands, qui a fortement contribué à décider Abd-ul Hamid. Il est déjà assez curieux, on en conviendra, qu'à ce point de vue purement militaire, la France se soit trouvée prendre position du côté des adversaires de la Russie.
On sait encore que les intérêts économiques de
la Russie, à laquelle, ne l'oublions pas^ la France a prêté des milliards, et dont, par conséquent, elle a intérêt à favoriser la prospérité, n'ont pas été mieux ménagés. Cependant durant les négociations relatives au chemin de fer de Bagdad, la presse russe n'a pas cessé d'avertir ses alliés d'Occident.
« Le chemin de fer de la Mésopotamie, une fois relié au chemin de fer d'Anatolie, deviendra un concurrent excessivement dangereux du chemin de fer transsibérien, qui, lorsqu'il sera achevé, aura coûté des centaines de millions à la Russie. . . , dit le Novoié Vrémia. La Russie sera cruellement atteinte dans ses intérêts économiques et sa prépondérance politique dans l'Asie centrale recevra un coup dont elle ne se relèvera que difficilement. Voilà ce que nous réserve un avenir peu éloigné, si nous ne signifions pas aux Allemands hands off pendant qu'il en est temps encore. Il faut que nos chers voisins sachent que la Russie ne tolérera jamais qu'on touche au statu quo de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie. »
Ces avertissements fort significatifs ne réussirent pas à émouvoir le chef du quai d'Orsay, qui, avec une énergie dont il donne des preuves soigneusement mesurées, continua à soutenir le projet allemand à Constantinople. Aussi, lorsqu'en janvier 1902, l'ambassadeur allemand, combattu par les Russes, mais appuyé par les Français, obtint entière satisfaction, les grands organes de Péters-
bourg prirent-ils l'attitude hostile qu'on devait attendre.
Dans le Messager des finances, une note, dont l'ori- ^'ne gouvernementale n'a fait aucun doute, a conseillé en terjnes très nets aux capitaux russes de s'abstenir :
« Maintenant quela Russie a dépensé des sommes -considérables pour la construction du Transsibérien, est-ce que les Russes iront donner leur argent pour aider à la réalisation du projet de construction du chemin de fer de Bagdad, qui est, en somme, une ligne concurrente de notre Transsibérien? » Dans les Petersbourgskia Viédomosti, le prince Ouchtomski, comprenant parfaitement Textréme gravité de la mainmise allemande sur l'Asie Mineure, déclara : « Le traité de Berlin est rompu de ce fait. Le chemin de fer de Bagdad mettra en mouvement toutes les forces dissolvantes, provoquera l'explosion de tous les éléments inflammables qui se sont accumulés dans les possessions asiatiques de la Turquie. » Le Sviet, le plus francophile -de tous les journaux russes, protesta avec énergie :
« Dans la fâcheuse question du chemin de fer de Bagdad, la participation de quelques capitalistes français ou sémites semble avoir été une base suffisante pour un rapprochement partiel francoallemand. // serait difficile d'expliquer par la nonintelligence de la question cette faute qui ne répond ni
aux intérêts ni aux sentiments du peuple français; alors il faudrait admettre d'autres raisons moins excusables^ par rapport à la Russie tant qu'à la France elle-m&me,
« Il conviendrait qu'en France l'opinion publique, toujours généreuse et forte, exprimât son avis sur cet « atout donné à l'Allemagne ». Une telle voix l'emporterait à coup sûr, dans la France patriote, sur les services qu'on rend aux intérêts particuliers, en sacrifiant les intérêts généraux, et sur les tendances mal déguisées dont il faut chercher la source à Berlin et à Francfort, l'un des centres du maçonnismejudaïsant. »
M. Porochine, nom cachant une personnalité bien connue, souligna (1) avec finesse et force tout à la fois la gravité de l'attitude prise en Orient par la diplomatie française :
« Pour l'avenir de l'alliance franco-russe, il est extraordinairement important de prévenir la possibilité même de froissement au sein de cette alliance. Les sacrifices que l'on fera dans ce but ne seront pas stériles. La courtoisie et la sympathie ne suffisent pas à elles seules pour le maintien de l'alliance. Dans l'alliance, il doit y avoir des droits réciproques et aussi un accord réciproque sur les fins qu'on se propose. Lorsque ces droits et ces fins se manifesteront dans l'alliance, l'action créatrice lui deviendra possible; les peuples commen-
(1) Dans le Novoié Vrémia.
ceront à l'apprécier, non pas seulement avec leur cœur, mais avec leur raison, et de fragile qu'elle était, il y a peu de temps encore, elle deviendra capable d'affronter tous les orages et toutes les intrigues politiques. Il est donc nécessaire d'organiser des fins communes et des droits réciproques au sein même de l'alliance franco-russe. Avant tout, le droit demande à être observé, sinon il meurt et l'alliance n'est plus rien... Actuellement les capitaux occidentaux^ tout en se rapprochant du chemin de fer de Bagdad, ont peur de s'engager à fond, craignant que dans ces contrées on ne se heurte à la baïonnette russe, qui peut tout à coup gâter les plans les plus utiles et les plus conçus. »
On conçoit que, les Russes se voyant contraints de donner de pareils avertissements, la simple annonce du projet de loi de M. Firmin Faure ait été accueillie à Pétersbourg avec une extrême satisfaction.
« Cette nouvelle, dit le Novoié Vrémia^ si elle se confirme, produira dans la société russe une impression consolante et joyeuse. »
Le Sviet ajouta : « On voit que le parti national a en France sur cette question du chemin de fer de Bagdad une façon de voir plus sérieuse que celle de certains diplomates français en Orient. »
Le scrutin de la Chambre des députés repoussant l'examen de la proposition si sage de M. Firmin Faure causa une déception profonde sur les
bords de la Neva. On ne comprit absolument pas comment, dans cette même séance du 24 mars, M. Delcassé a pu demander à la Chambre un crédit de 500.000 francs pour les frais du voyage de M. Loubet en Russie et dix minutes plus tard se refuser à discuter une question cependant capitale pour les bons rapports des deux « nations amies et alliées ».
Un extrait du Novoié Vrémia commentant la réponse de M. Delcassé à M. Firmin Faure témoigna d'un étonnement mêlé d'indignation :
« Il est évident que M. Delcassé, dans sa réponse à M. Firmin Faure, a cru très important de souligner ce fait que la concession du chemin de fer de Bagdad a été donnée aux Allemands sans aucun concours ni direct ni indirect de la diplomatie française. Il est clair que M. Delcassé considère luimême, pour un motif quelconque, cette concession comme nuisible aux intérêts français. Mais si la concession est déjà obtenue, pourquoi ne pas prêter concours à sa réalisation? ajoute M. Delcassé. Ici, nous commençons, malgré toute notre bonne volonté, à ne pas comprendre M. Delcassé.
« — Je ne vais pas tenter des démarches pour avoir l'autorisation d'ouvrir une banque de jeux, cela est contraire à mes principes. Mais si l'autorisation est déjà obtenue, que puis-je faire, moi? Absolument rien. Dois-je vraiment renoncer aux intérêts que pourraient me donner mes capitaux
dans cette entreprise? Pourquoi y renoncer? — N'y renoncez pas, soit, mais alors ne parlez pas de principes.
« M. Delcassé trouve que la participation de la France à la construction du chemin de fer de Bagdad^ que les Anglais appellent le canal de Suez allemand^ de Hambourg au golfe Persique, étendra l'influence française en Orient. Tout au contraire, au lieu d'augmenter cette influence^ elle l'amoindrira sans contredit.
« D'ailleurs, la Russie ne peut qu'être hostile à l'entreprise.
« Se créer en Turquie un adversaire aussi sérieux que pourrait le devenir la Russie, serait-ce vraiment étendre la sphère de l'influence française et lui ouvrir, de nouveaux horizons? M. Delcassé s'efforce de limiter le rôle de la diplomatie française dans cette affaire jusqu'à en faire une médiatrice entre l'Allemagne et la Russie de façon que la Russie puisse y participer. N'est-ce vraiment pas trop d'amabilité de la part de M. Delcassé? Si l'Allemagne projetait en Alsace-Lorraine une entreprise importante de caractère industriel et politique, telle que la création d'un canal, etc., ne serait-il pas vraiment bien drôle, quels que soient les bénéfices pécuniaires de cette entreprise, que la diplomatie russe offrît à la France ses bons services de médiatrice pour la faire participer à cette affaire? Et pourtant ce chemin de fer allemand de Bagdad n'est autre chose qu'une Alsace-Lorraine en Asie
Mineure; de pareilles vérités politiques élémentaires devraient être plus répandues qu'elles ne le sont réellement.
« Pour nous, il est hors de doute que tout cela n'est arrivé que parce que M. Delcassé s'est mis à parler officiellement d'une aflaire dont il n'avait pas suffisamment étudié les points principaux et indispensables. Il paraît ne pas avoir remarqué du tout la déclaration du gouvernement russe dans le Messager des finances (cité p. 258 et 313.)
« Dans cette affaire, nous nous croyons en droit d'assurer que M. Delcassé vient de faire fausse route et que les capitalistes français agiront prudemment en se défiant entièrement de cette entreprise allemande.
« En Russie, on la considère comme une entreprise incontestablement et officiellement allemande, dans laquelle tout franc^ tout shilling^ tout florin se changera immédiatement en mark, et travaillera avec zèle pour le roi de Prusse,
« Est-ce que les Français seraient disposés à payer à Berlin une seconde contribution de la ter rible année de 1871, mais avec cette diflérence que maintenant rien ne les y oblige! Nous sommes absolument sûrs qu'ils n'ont point ce désir. »
En août 1902, la Novoié Vrémia^ stupéfaite des efforts de M. Rouvier en faveur de l'unification de la dette ottomane, revint à la charge :
« Une pareille politique chez des hommes d'État
français cache un très déplorable malentendu. Et ce n'est seulement pour nous Russes, à qui la construction du chemin de fer de Bagdad portera un coup aussi rude au point de vue économique qu'au point de vue politique.
« Ce malentendu est aussi déplorable pour la France.
« En travaillant à accroître la puissance de V Empire allemand, la France prépare elle-même son écrasement dans les contrées auxquelles la rattachent ses intérêts les plus essentiels et les plus vitaux, »
Enfin, après avoir traduit en français le texte de la convention relative à la prolongation des lignes d'Anatolie jusqu'au golfe Persique, le grand organe pétersbourgeois concluait : a Ainsi finalement, les sujets de Guillaume II arriveront peut-être à s'emparer, presque sans bourse délier, d'une ligne très importante dont tous les frais auront été payés avec de l'argent français.
« Malheureusement M. Delcassé et M. Rouvier continuent, avec un zèle digne d'une meilleure cause, à servir les intérêts de l'Allemagne. »
Une attitude si extraordinaire a-t-elle au moins des explications?
J'en ai entendu donner quatre.
Première explication :
On m'a dit à Constantinople : « Après le départ de M. Cambon, l'ambassadeur de France avait une
situation difficile au Palais. Pour rentrer en grâce auprès du Sultan, il fallait ne point faire d'opposition à ses amis les Allemands. C'est pourquoi M. Constans crut expédient de les aider dans l'affaire de Bagdad. Il obtint le résultat qu'il cherchait, car bientôt il devint persona gratissima auprès d'Abd-ul-Hamid. »
En effet, les bonnes relations personnelles du représentant de la République française avec le Commandeur des croyants sont certaines et même notoires; M. Constans reçoit du Palais une foule d'attentions à lui destinées. Ceci est fort bien, mais pour obtenir ce résultat, en somme médiocre si on le met en balance avec l'intérêt général français, fallait-il, selon le proverbe arabe, « donner un bœuf pour avoir un œuf? »
Deuxième explication :
Les Allemands devant fatalement obtenir la concession du railway de Bagdad, il était très habile d'y entrer afin de lui enlever par cette participation son caractère germanique.
Il y a là une affirmation inexacte. Les Allemands n'étaient nullement assurés du succès, pour cette excellente raison que sans le concours des capitaux français ils ne pouvaient même pas établir un projet financier ayant quelque apparence de sérieux. C'est là précisément un point sur lequel l'opinion de ceux qui ont étudié l'affaire de Bagdad est unanime. (V. p. 284, 287, 288.)
En outre, entrer dans l'affaire n'était pas un procédé sûr de la « dégermaniser » . Une constatation bien simple l'établit : la coopération française de 40 pour 100 est un fait acquis et cependant l'entreprise est restée tout aussi allemande qu'on pouvait le souhaiter à Berlin.
Troisième explication :
M. Constans a soutenu les Allemands pour mieux résister aux empiétements des Russes orthodoxes, adversaires des catholiques français.
Un discours prononcé par M. Constans à une réunion des anciens élèves de l'Institut de Saint- Étienne de Toulouse montre que cette opinion mérite un examen sérieux.
L'ambassadeur de France s'exprima en ces termes à la fin de 1901 :
« Nous avons des adversaires redoutables à combattre en Orient, des ennemis qui veulent enterrer notre influence et nous dominer entièrement. Les protestants dépensent beaucoup d'argent, mais sans grand succès, car leur culte sévère et ingrat déplaît aux Orientaux. Les agissements des schismatiqueSj des Russes avant tout^ sont pour nous bien plus dangereux. Notre alliance avec eux ne nous a pas été favorable à ce point de vue^ car, sous le couvert de cette alliance, ils travaillent à annihiler entièrement notre primauté. Heureusement que nous avons encore une avance au point de vue des écoles.
a Vous serez peut-être surpris, Messieurs, de m'entendre parler ainsi, mais je dois donner la première place à la vérité. Je vous dis dans toute sa simplicité et sa sincérité ce que j'ai vu et entendu et ce dont j'ai fait moi-même l'expérience (1). »
Ces paroles expliqueraient tout si les deux conditions qu'elles sous-entendent avaient été remplies. C'est que d'abord M. Constans ait, d'une façon générale, soutenu les protégés catholique» de la France avec l'énergie que son speech suppose, et qu'ensuite l'attitude qu'il a cru devoir prendre dans l'affaire de Bagdad ait été de nature à sauvegarder efficacement le prestige de la France dans le Levant.
Or, ayant visité personnellement un nombre important d'écoles françaises en Orient, ayant entendu exprimer directement chaque été depuis trois ans les opinions de la plupart des Français sérieux habitant depuis longtemps l'empire ottoman, je puis affirmer que rarement les intérêts catholiques français en général ont trouvé un aussi faible appui que depuis le départ de M. Gambon de Constantinople.
Ceci dit sans aucun parti pris et à titre de simple constatation.
D'autre part, soutenir les Allemands dans l'affaire de Bagdad contre les Russes ne pouvait, en au-
(1) Reproduit par Vlndépendaïue roumaine, 3/16 octobre 1901.
cun cas, être une défense des intérêts religieux français, puisque c'était implanter en Turquie d'Asie la puissance catholique allemande, beaucoup plus dangereuse pour la française, précisément en raison de la similitude du culte et de chef spirituel, que l'orthodoxie russe, qui relève en somme non du pape, mais du patriarche grec.
Si l'on veut se convaincre de la justesse de ce raisonnement, et pour comprendre la réserve qui s'imposait, il suffit de se rappeler les citations allemandes topiques déjà faites. (Voir p. 300, 302.)
Les adversaires qui, selon le mot de M. Constans, « veulent enterrer notre influence et nous dominer entièrement » en Orient, ce ne sont pas les Russes, sur lesquels le cabinet de Paris a mille façons, s'il le voulait^ d'exercer une action modératrice; ne sont-ce pas plutôt les Allemands?
Quatrième explication :
M. Constans a pris une attitude résolument indépendante dans rafl*aire de Bagdad pour relever le prestige de la République, amoindrie par la place trop humble qu'elle occupe dans son alliance avec la Russie.
Cet argument a sa valeur. La France, en effet, depuis son accord avec le grand empire du nord, a pu sembler dans nombre de cas ne pas disposer assez nettement de son libre arbitre, mais ce serait une erreur que d'en faire remonter aux Russes la responsabilité initiale. ■
J'ai VU d'assez près la Russie pour pouvoir affirmer qu'à Pétersbourg on n'a jamais demandé à la France aucune spéciale docilité. Quand elle s'est manifestée spontanément^ elle a étonné de la part de ministres dits républicains. Surpris d'abord, les Russes en ont profité ensuite. Il serait naïf (le leur en vouloir d'une conduite si parfaitement humaine.
D'ailleurs, si l'on jugeait utile de revenir sur des précédents fâcheux, on pouvait et on devait le faire. Mais il fallait manifester la dignité de la politique française à propos d'affaires secondaires, susceptibles de fournir des occasions d'une indépendance manifeste quoique pleine de tact. Quant à choisir de toutes les questions celle qui intéresse au plus haut point les Russes historiquement et religieusement, blesser la Russie sur le terrain de son Alsace-Lorraine, selon le mot de M. Porochine, lui faire en Turquie à propos du chemin de fer de Bagdad l'opposition la plus aveugle, la plus intransigeante, la plus constante, est-ce en vérité tenter de replacer l'alliance franco-russe sur ses véritables bases? JN'est-ce pas plutôt vouloir à tout prix la détruire?
La faute qui vient d'être commise portera-fr^lle tous ses détestables fruits?
On peut encore espérer que non. Fort heureusement, on comprend à Pétersbourg que, dans cette malheureuse affaire du chemin de fer de Bagdad,
quelques politiciens français ont agi à Tinsu de leur nation; que si l'opinion publique avait été instruite et consultée, jamais elle n'eût ratifié • une' conduite à la fois contraire à l'esprit de l'alliance' et néfaste pour les intérêts de la République. / ^
Un nouvel ordre d'idées va contribuer à asseoir* cette conviction.
Si le chemin de fer de Bagdad est exécuté,»
la France verra s'aggraver à son détriment les termes du problème de l'Europe centrale, encore désigné souvent par l'expression de « Question d'Autriche ».
Il n'y a pas bien longtemps, beaucoup se refusaient à envisager l'hypothèse d'une action mililitaire de l'Allemagne contre l'Autriche.
Aujourd'hui, tout le monde est d'accord pour reconnaître sa possible imminence. La nécessité d'une circonspecte prévoyance s'impose aux esprits les moins portés aux exagérations militaristes. J'en veux pour preuve ce qu'écrivait, le 17 mars 1901, dans la Dépêche de Toulouse^ M. Camille Pelletan, actuellement ministre de la marine :
« Pour le moment, le péril imminent, c'est l' annexion de la plus grande partie de la Cisleithanie par l'Allemagne. . .
« 11 faudrait queJes gouvernements fussent, en*^ France comme en Russie, ou fous, ou criminels, ou fous et criminels à la fois, pour ne s'être point
préoccupés avant tout d'une pareille éyentualité. > Des constatations aussi variées qu'autorisées ont conGrmé la justesse de cette appréciation (voir p. 249); mais ce qu'il faut bien concevoir, c'est que ce péril n'a nullement le caractère « inéluctable » et « fatal » que beaucoup lui attribuent.
Il est rare, en effet, en politique étrangère, qu'un danger soit à la fois plus réel et plus facilement évitable.
L'enquête (i) que j'ai faite dans l'empire de François-Joseph m'a amené à constater que précisément TAutriche est en train de se « dégerma^ niser », que tous ses sujets slaves, soit quinze millions d'hommes, sont maintenant dotés d'une pleine conscience nationale, que sur neuf millions d'Allemands (jadis tous imbus de germanisme, puisque l'Autriche était gouremementalemeiU la grande puissance allemande), six ont une tendance plus ou moins marquée à s'entendre avec les Slaves, et que trois millions d'Allemands seulement, exaspérés par la perte des prérogatives de leur race, se sont réfugiés dans un germanisme de forme prussophUe, intransigeants sans aucun doute, mais parfaitement impuissants, en raison de la minorité qu'ils représentent, à ébranler par euxmêmes l'empire des Habsbourg*
(i) V. L'Europe et la question d^ Autriche au semU dm fnngtiime siècle. Pion, 1901.
Ma conclusion d'ensemble a, par suite, été que s'il existe réellement de très sérieuses raisons de «raindre la rupture possible de l'équilibre européen, la cause du danger n'est pas en Autriche, mais uniquement à Berlin.
C'est là une constatation capitale, car elle permet •d'écarter tout éclat.
N'est>-il pas évident que si la France, la Russie •et l'Autriche sont d'accord, attentives et armées, l'Allemagne ne fera jamais la folie de vouloir descendre par la force vers le sud?
Mais ceci implique de la part de la France une politique prudente, conforme au grand résultat qu'il est pour elle d'un intérêt si certain d'obtenir.
Tout ce qui est de nature à décourager la propagande pangermaniste ou à l'annihiler est par conséquent un remède indiqué par la nature même •des choses; le contraire, par suite, donc tout ce qui peut faciliter le mouvement prussophile, est détestable au point de vue français. Or, peut-on douter que l'exécution de la voie ferrée de Bagdad ne soit un excitant pour les dangereuses idées pangermanistes en croissance continue outre Rhin?
Le Novoié Vrémia voyait justement lorsqu'il disait en août 1901 : « Travailler pour la ligne de Bagdad, qui constitue le rêve des pangermanistes, «'est travailler à renforcer énormément l'Allemagne. Les intérêts de la France lui commandent
de contrecarrer énergiquement cette entreprise. »
Tout le contraire a eu lieu.
. La diplomatie française s'apercevrait-elle qu'elle vient de commettre une inconcevable erreur?
Les lignes suivantes donneraient à le penser ::
« A la suite de l'insuccès des négociations entre capitalistes français et capitalistes allemands eh vue d'augmenter la participation des premiers à la construction du chemin de fer de Bagdad, l'ambassadeur de France, M. Constans, se trouve en très mauvais termes avec le baron Marschall. son collègue d'Allemagne.
« Le premier suscite des obstacles pour empêcher de commencer la construction et retarder la promulgation de Tirade sanctionnant la convention! relative au premier tronçon de cette ligne (1). »
Cette attitude, si elle existe, marquerait le commencement d'une sagesse et d^une réflexion évidemment louables, mais qui viendraient beaucoup trop tard pour être efficaces.
Au début, la coopération française a été indispensable aux Allemands pour diviser les forces qui, naturellement, devaient faire obstacle à leurs désirs d'expansion. Sans la coopération française, il était impossible de faire la mise en train première de l'entreprise; mais maintenant que l'édifice est construit, maintenant que durant trois ans les re-
(1) V. VIndépendance roumaine, 21 février, 6 mars 1903.
présentants de la République se sont ingéniés à écarter les difficultés devant Tambassadeur de Guillaume II, le baron Marschall peut se rire de: la déconvenue des diplomates français. Pour les Allemands, Ip difficile était d'entrer dans là place/ Les Français, bien à tort, leur ont facilité l'escalade. Désormais, les agents du Kaiser ne comptent que sur eux-mêmes pour défendre leurs positions récemment conquises.
La nouvelle attitude de Tambassade de France en Turquie, si elle se confirme, n'empêche pas d'ailleurs que des questions bien intrigantes ne continuent à se poser.
Pour quelles raisons la diplomatie française at-elle travaillé à combler les vœux de Guillaume II? Pourquoi a-t-on promis à une société où en fait, la prédominance allemande était certaine, 40 pour 100 d'argent français, soit plusieurs centaines de millions, à un moment où le vaste territoire formé par les colonies françaises réclame impérieusement des sommes considérables pour sa mise en valeur? Pourquoi, sous couleur de se défendre contre la Russie, donner d'un seul coup à l'Allemagne la place de la France?
Quant à moi, voici trois ans que je cherche la clef de cette énigme, que dans une enquête menée sur place, j'ai taché de trouver de suffisantes explications. Je vois bien que quelques financiers gagneront à l'entreprise, mais V intérêt général fran-
çais^ le seul qu'il me convienne de servir, dans quelle mesure Ta-i-on envisagé? Gomment Ta-t-on sauvegardé?
Malgré de longues recherches faites en toute bonne foi, je ne le perçois pas encore.