V. — Crète
Ilisloire. — La Crète rattachée à l'Empire Oltoman. — Les protocoles de 4830 et les droits des Puissances, — Cession de la Crète à Mehemet-Ali 4833. — Elle retombe sous Ja domination turque 1841. — Les insurreclions. — Les aspirations des Crélois. — Ils veulent l'union au nouveau royaume de Grèce. — Soulèvements en 1858 — en 1866. — Appel aux Grandes Puissances. — Manifestes crétois. — Polilique peu énergique des Puissances, — Proposition d'intervention de la Russie. — l'Autriche est disposée à y adhérer. — L'Angleterre refuse de se prèler à toute esptee d'intervention, — Hésitalions de la France. — Le désaccord dans le concert curopéen, — Atliltude de la Grèce. — La Turquie refuse une enquête internalionale. — L'Europe abandonne la cause des chrétiens. — Notes collectives auxquelles Angleterre refuse de s'associer. — Répression. — Le règlement du 8 janvier 1868. — Il ne donne pas satisfaction aux aspirations des Crétois. -= Difficultés de la question créloise, — Elle est loin d'ètre résolue.
En parlant des affaires de Crèle, plus que de toute autre, l'on peut dire que l'histoire est un perpétuel recommencement. Objet de convoitises ardentes, Candie, souinise tour à tour aux Vénitiens, aux ‘Turcs et aux Égyptiens, à sans cesse travaillé à secouer le joug de ses maitres successifs: son histoire est celle d’insurrections toujours étouffées, perpétuellement renaissantes et continuées jusqu'à nos jours sans résultat. Aujourd'hui encore, la Crète attend l'autonomie lant de fois promise ou l'union avec la Grèce tant souhaitée.
Après avoir été possédée par les Sarrasins, Gandie fut
achetée, en 1204, pour 1.000 marks d'argent par la République de Venise, au marquis de Montferrat qui la possédait alors comme Roi de Thessalonique.
Trop éloignés pour imposer une domination qui, d'autre part, était loin d'être supportée bénévolement, les Vénitiens eurent à lutter contre de nombreux soulèvements. « Le succès des invasions toujours rapides parce qu'elles sont imprévues ; toujours peu durables, parce qu'elles ne peuvent être soutenues; toutes les descentes suivies d'une occupation facile, jamais d'une possession paisible, la partie montagneuse du pays offrant toujours une retraite assurée aux rebelles ; les campagnes commencées par une victoire éclatante, finissant par une guerre de postes, qui ruine ordinairement le vainqueur... » (1) ; tels étaient alors, d’après l'historien de Venise, les caractères de l’occupation, tels ils sont aujourd'hui encore.
Candie ne parvint pas à s’émanciper; mais elle changea de maïtre et tomba sous la domination des Turcs. Ceux-ci, malgré les troupes et les subsides que Louis XIV fournit à la République de Venise, s'en emparèrent en 1669 (2). La domination turque n'apporta aucune modification au sort de Candie : et les insurrections recommencèrent bientôt.
En 1770, un soulèvement fut facilement réprimé. Mais avec l'agitation de la Grèce, la situation allait devenir plus grave. Hellènes d’origine (3), les Crétois, au moins ceux
(1) Daru. Histoire de Venise. lome 1, pages 321 et 3293. — M. Daru ne cite pas moins de 14 soulèvements entre 1207 et 1365 — (page 320. Tome 1).
(2) Daru, op. cit., livre XXXIHII.
(3) « Le sang hellénique ne se retrouve nulle part ailleurs aussi pur de lout alliage étranger, car la Crète a été préservée en partie, par sa
qui ont vécu retirés dans la montagne et ont pris peu de contact avec les autres races, n’ont en effet jamais perdu l'espoir d’être réunis à leurs frères, et les mouvements du continent ont tous eu leur contre-coup à Candie.
Au commencement de ce siècle, les Crétois eurent l'espoir que les Puissances qui se chargeaient de créer et d'organiser un nouveau royaume grec y comprendraient tous les peuples qui sont grecs par leur situation géographique comme par leurs origines et leurs aspirations. Et n'était-ce pas, en effet, le seul moyen de créer un état de choses durable? Puisque, au nom du principe des nationalités, et au nom de l'humanité, l'Europe ou du moins trois puissances, la France, l'Angleterre et la Russie assumaient la tâche d'organiser un État nouveau, du moins fallait-il remplir cette tàche jusqu'au bout et éviter d’exciter des aspirations déjà trop vives, pour n'y donner ensuite qu'une demi-satisfaction. Sinon c'était se créer des difficultés pour l'avenir; c'était organiser l'insurrection, en faire l’état normal de la Crète.
Les consuls d'Angleterre, de France et de Russie avaient promis, dès 1828,dans une dépêche confidentielle au gouvernement hellénique, de s'occuper sérieusement de cette question : « Quant aux îles de Samos et de Candie, dont l’une à depuis sept ans maintenu son indépendance,
situalion insulaire, de l'invasion des barbares et du mélange de sang slave qui coule aujourd'hui dans les veines de la plupart des Grecs du continent et des îles. » Laurent. La question crétoise (Revue des Deux-Mondes, 4er juin 4877, page 636). Remarquons que « les musulmans n’appartiennent pas, comme on pourrait le croire, à la race turque; ils sont de mème race que les chrétiens et pour la plupart, ils descendent de gens qui, au moment de la conquête, embrassèrent l'islamisme, » Castonnet des Fosses. Za Créte. (Angers, 1886.)
et dont l’autre est actuellement encore en pleine insurrection, les représentants se feront un devoir d'exposer tous leurs titres à la haute protection de lalliance et à lapplication, en leur faveur, des principes du traité de Londres » (1). Ce sentiment fut partagé par un grand nombre d'hommes politiques et non des moindres. « Je me hasarderai à prédire, disait lord Palmerston à la Chambre des communes, que, si la Crète n'est pas réunie à la Grèce, nous serons en guerre avant peu d'années par rapport à cette même île » (2).
Mais la parole du noble lord ne fut pas écoutée. C'est en vain aussi que le comte Capo d'Istria s’efforça de son côté de faire triompher cette idée; tous les arguments échouèrent devant l'opposition systématique du gouvernement anglais. Celui-ci qui, sans doute, regrettait déjà d’avoir soutenu une cause où le sentiment avait plus de part que l'intérêt, déclara qu'il fallait laisser la Crète à la Turquie pour donner à celle-ci le moyen « de tenir la Grèce sous son contrôle ». Le royaume de Grèce fut done organisé dans ces conditions défectueuses, que depuis les Puissances ont toujours maintenues malgré les averüssements et les réclamations. Mieux inspiré, le prince Léopold de Saxe-Cobourg, quand on lui ofirit la couronne, mit pour condition de son acceptation la réunion de la Thessalie et de Candie. Mais l'Angleterre avait décidé que Candie resterait irrévocablement turque, et le prince Léopold eut la sagesse de retirer sa candidature. Cepen-
(4) Dépêche confidentielle du 8 décembre 4898. Cf. La brochure La Crète devant l'Europe chrétienne (Athènes, 4866).
(2) V. Annuaire encyclopédique, 1866-67 (Discours du 146 février 4830).
dant, les trois cours garantes prises de remords, semblet-1l, signèrent le protocole du 20 février 1830. « En vertu d'engagements contractés d’un commun accord, les Puissances se croient tenues d'assurer aux habitants de Candie et de Samos une sécurité contre toute molestation, en raison de la part qu'ils avaient prise dans les troubles antécédents... Dans le cas où l'autorité turque serait exercée d'une manière qui pourrait blesser l'humanité, chacune des Puissances alliées, sans prendre toutefois un engagement spécial et formel à cel égard, croirait de son devoir d'interposer son influence auprès de la Porte, afin d'assurer aux habitants des iles sus-mentionnées une protection contre des actes oppressifs et arbitraires » (1). Et le 8 avril, les trois Puissances précisaient davantage encore leur sentiment. « Les trois cabinets se plaisent à croire que dans sa sagesse éclairée, la Sublime-Porte se convaincra elle-même qu'attendu les rapports de proximité et dereligion qui unissent les Grecs de Samos et de Crète aux sujets du nouvel État, une administration équitable et douce est le moven le plus certain d'y maintenir la domination sur des bases inébranlables (2). » Les Puissances pensaient atténuer leur faute en promettant à la Crète un régime spécial qu'elles s'engageaient solennellement à obtenir.
Sinous avons cilé ces textes, c’est qu'ils créent, en faveur des Puissances et dans les affaires de Crète, un droit particulier d'intervention qui vient s'ajouter aux droits consacrés par les principes généraux du droit international et par les textes applicables à l'ensemble de
(1) CF. de Clereq. Recueil, 1ome HT, p. 568.
(2) De Clercq, t. I, p. 565.
vo TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
l’Empire Ottoman ; ils leur imposent par contre, un devoir plus strict encore que dans les autres affaires de la Turquie.
La Porte adhéra sans restriction à la note du 8 avril. Mais il aurait été imprudent de trop se fier à toutes ces belles promesses. Samos, il est vrai, obtint, par firman du 11 décembre 1832, un régime particulier sous lequel elle n'a cessé de prospérer, et un si heureux résultat, dû à l'intervention des Puissances, est assez rare pour être remarqué (1).
Mais le sort de Candie ne fut pas aussi heureux (2). Dès 1824, elle avait été rattachée à la vice-royauté d'Égypte et soustraite, en fait, à l'administration ottomane. Par un firman du 20 décembre 1832, elle fut placée définitivement sous l'administration de Méhémet-Ah.
La guerre d'Égypte de 1840 fit retomber Candie sous la domination directe du Sultan. et les soulèvements recommencèrent (3).
(1) « Samos, dit Reclus, fait un commerce considérable, double de celui de la France, proportionnellement au nombre des habitants. Cest que la population jouit d’une autonomie presque complète et n'a rien à craindre de la garnison turque de 456 hommes, troupe de parade maintenue pour la forme au nom du Sultan. Un tribut annuel de 47.006 francs libère les Samiens de toute autre sujétion ; le gouvernement est attribué à un certain nombre de notables que préside un prince désigné par la Porte. Les insulaires ont leur pavillon, que toute une flotte de chaloupes montre fièrement dans l'archipel. L'ile de Samos jouit d’une grande prospérité matérielle... » Reclus. Géographie universelle, L. IX, p. 634.
(2) Sur l'historique de la question crétoise, Cf. l’article de M. Streit. La question crétoise au point de vue du droit international (Revue générale de droit international publie, janv.-fév. 1897).
(3) À vrai dire la domination égyptienne n'avait pas ramené le
En 1848 d'abord, puis en 1857, les Crétois, désillusionnés par la manière dont étaient appliquées les réformes promises en 1839 et en 1856, formulèrent des plaintes contre le gouvernement de Vély-pacha, et protestèrent surtout contre l'augmentation et l'arbitraire des impôts.
Le Sultan envoya aussitôt des troupes, ce qui ne fit qu'augmenter l’effervescence et les insurgés s’adressèrent aux Consuls européens. La Porte se résigna à faire quelques concessions. Sami-pacha, nommé à la place de Vély-pacha, promit l’amnistie générale, l'observation stricte du Hatti-Humayoun, ce qui, à en juger par les précédents, n'était pas très compromettant, ets’engagea à laisser répartir par les indigènes eux-mêmes l'impôt d’affranchissement pour le recrutement militaire (1). Moyennant ces nouvelles promesses, et grâce aussi à l’arrivée de 800 hommes sous les ordres d'Emin-pacha, le calme régna dans l’île, mais il ne devait pas durer plus que les mesures libérales qui en avaient facilité le rétablissement.
Dix ans à peine s’écoulèrent avant que de nouveaux désordres plus graves n’éclatässent.
Les insurgés ne demandèrent d’abord que l'exécution des firmans, qui tous étaient restés lettre morte; et firent
calme dans l'ile; on pourrait signaler plusieurs insurrections entre 1833 et 1840.
(4) Proclamation de Sami-pacha (Annuaire des Deux-Mondes 1857-1858).
On sait que les chrétiens sont exemptés du service militaire moyennant un rachat obligatoire. L’arbitraire avec lequel Vely-pacha faisait percevoir cette taxe avait élé pour beaucoup dans l'insurrection de 1857.
preuve d'une très grande modération, en se réunissant sans armes, pour rédiger une « supplique qui porterait à la connaissance de S. M. le Sultan, l'exposé de leurs besoins et le sujet de leurs plaintes ».
Dans cette pétition, ils demandaient la liberté religieuse, une réforme des impôts et une réorganisalion des tribunaux (1). Ces demandes paraitront très modérées, si l'on remarque qu'elles se réduisent, en somme, aux mesures déjà promises par le Hatt de la Sublime-Porte.
Le Sultan, au lieu de donner satisfaction à ces légitimes revendications qu'il eût pu, tout au moins, examiner sérieusement, les accueillit avec hauteur, répondit que les impôts étaient moindres en Crèle que dans les autres Provinces de l'Empire, ce qui était une piètre consolation; que les routes, les écoles et les hôpitaux se feraient petit à petit, ce qui laissait les Crétois avec la perspective d’avoir à s'en passer longtemps encore, et somma l'Epitropie de se dissoudre. « Si les personnes réunies en ce moment, écrivait-il au gouvernement, se soumeltent, donnent des garanties par écrit de leur obéissance dans l'avenir, et si chacun retourne chez soi et reprend ses travaux, tout sera oublié. Si, maleré tout ce qui précède, elles persistent dans leur désobéissance, la
(1) Cette pétition est du 26 mai 4866. Voici en gros quelles étaient les demandes des Crélois : 40 diminution des laxes et suppression de la ferme de l'impôt ; 2 Créalion de voies de communication ; 3° Mise en vigucur des privilèges promis en 1838: 40 Établissement d’une banque de erédit; 50 Réforme des (ribunaux devant lesquels la langue grecque serait admise; 60 Respect de la liberté individuelle ; 70 Liberté de lenseignement ; 8 Déblaiement des ports et liberté d'importation et d'exportation ; 90 Tolérance religieuse ; 109 Amnistie générale pour Lous ceux qui ont pris part au mouvement patriotique