IV. — Affaires de Syrie
Règlement de 1845. — Massacres de l'Hedjaz ct bombardement de Djeddah. — Massacres en Syrie, 1860. — Les Druses et les Maronites. — Conférences de Paris. — Convention du 5 septembre 1860. L'Europe donne mandat à la France de rétablir l'ordre en Syrie. — 12.000 hommes débarquent à Beyrouth, sous le commandement du général de Beaufort d'Hautpoul. — La répression. — Exécution d’'Achmet-Pacha, — Commission européenne de Beyrouth. — Question de la prolongation de l'occupation. — Altitude de l'Angleterre. — Réorganisalion du Liban. — Règlement du 9 juin 1861. — Daoud-Pacha. — L'Halic exclue des conférences. — Modifications au règlement en 1864 et 1867. — Insurrections de Joseph Karam. — Elles sont réprimées grâce à l'attitude énergique des consuls européens. — Situation générale de l'Arménie.
Les affreux massacres dont l’Asie-Mineure a été le théâtre ont provoqué l'intervention diplomatique des cinq grandes Puissances, et l'intervention armée de la France. La politique française, dans les affaires de 1860. a été digne des anciennes traditions ; elle a été gènée seulement par l'attitude jalouse de l'Angleterre et par l'inertie habituelle de la Porte.
Après l'évacuation des troupes d'Ibrahim-Pacha, lors du traité des Détroits de 1841, la Syrie. était tombée dans l'anarchie. Le gouvernement de la Porte voulut en profiter pour supprimer les anciens privilèges qui faisaient cette province indépendante sous la suzeraineté du Sultan et le
Gouvernement de la famille de Chehab (4), et pour établir sur elle sa domination directe, A cet effet, fut envoyé Omer-Pacha.
Les grandes Puissances protestèrent; mais elles ne purent s'entendre sur l’organisation à établir en Syrie.
Après de longues négociations, furent institués en 1842, sous le gouvernement d'Essad-Pacha, deux caïmacams ou lieutenants, l’un druse, l’autre ‘chrétien. Ce système ne tarda pas à provoquer des troubles que la Turquie et l'Angleterre ne craignirent pas d'encourager.
« Si la Porte et ses troupes ne nous avaient pas secourus, écrivait le prince druse Moktara à l’un des siens, les chrétiens nous auraient dispersés. Maintenant, nous avons élé autorisés, ainsi que les autres rassemblements des Druses, par Son Excellence l’illustre Daoud-Pacha à tomber sur la nation chrétienne et à l’anéantir.… les troupes même qui sont à Abbey ont l’ordre de vous aider » (2).
Et M. de Montalembert s’écriait (3) : « Il est évident qu'il y a jusqu’à présent une partialité, une iniquité révoltante de la part des fonctionnaires turcs dans le Liban, je
(1) Ces privilèges sont indiscutables, nous n’en voulons pour preuve que la note suivante émance de la Porte elle-mème, cet qui porte la date du 28 juillet 1845 :
« Sa Majesté le Sultan, dans sa paternelle sollicitude pour ses peuples... a voulu que les habitants du Mont-Liban participassent aussi à ses bontés : et des marques de bienveillance, des faveurs de toute espèce leur ont été accordées. Leurs anciens privilèges locaux ont été maintenus, et l'administration de la Montagne a été placée sous une forme particulière. » Cf. Henry David, Za question du Liban considérée au point de vue du droit, brochure extraite du Correspondant 1861.
(2) De la Jonquière, p. 501.
(3) Chambre des pairs, séance du 15 juillet 1845.
dirai même une complicité évidente dans les crimes commis par les Druses... Il y a là une complicité plus odieuse encore et plus grave : c'est celle qu'on attribue généralement à l'agent de l’Angleterre dans ces parages..…. On ne peut expliquer cette exécrable politique que par la jalousie qu'inspire à l'Angleterre l'autorité séculaire de la France dans les montagnes du Liban. »
Lorsque l’ordre fut un peu rétabli, un règlement organique fut institué sur le système d’une double caïmacamie; auprès de chaque caïmacam devait résider un conseil de surveillance où medjlis; le medjlis établi auprès du caïmacam druse devait être composé de chrétiens et de druses (1845).
Ce système, loin d'amener un apaisement, avivait les haines de races; il allait provoquer des troubles plus grands encore que ceux auxquels il prétendait mettre fin. Mais, pour expliquer le jeu des intérêts divers, qui ont guidé la marche des événements, 1l nous faut d’abord faire connaître les populations qui habitent le Liban, et leur situation respective.
En dehors des Musulmans, nous y trouvons deux peuples : les Druses et les Maronites: ceux-ci, laborieux et pacifiques ; ceux-là nomades et guerriers (1). Les Druses,
(1) Les Maronites descendent d'une ancienne secte de l'Église grecque; ils se sont réunis au Saint-Siège de Rome en 1445; mais ont conservé une liturgie et une discipline particulières.
« Les Druses, au point de vue religieux, peuvent ètre considérés, dit M. X. Raymond, comme une espèce de société secrète dont on n’a pas encore pénétré les mystères, mais qui n’a ni l'esprit de prosélytisme, ni lesprit d'intolérance ». X. Raymond. La Syrie et la queslion d'Orient (Revue des Deux-Mondes 1860). Cf. Aussi les ouvrages de Gérard de Nerval.
quoique beaucoup moins nombreux, ont de tout temps exploité les Maronites, ne respectant leurs biens que moyennant un tribut. Cependant cet impôt, tout arbitraire, était payé sans trop de difficulté, et les rapports entre les deux nations auraient pu rester supportables, sans l'intervention de l'Angleterre, jalouse de l'influence de la France auprès des Maronites. Ceux-ci se disent en effet, descendants des fondateurs du royaume de Jérusalem, et se considèrent comme nos protégés depuis une charte de Saint Louis et les « Lettres de protection et de sauvegarde » des rois Louis XIV et Louis XV (1).
L’Angleterre résolut de ruiner cette influence encore accrue par suite de Ja très grande considération dont nos établissements religieux jouissent en Orient.
Les Anglais tentèrent d’abord de détacher les peuples du Liban du catholicisme, persuadés que ce serait les éloigner en même temps de la France; mais les missions protestantes firent peu d’adeptes parmi les Maronites, fermement attachés à leur foi, et les Anglais durent changer de tactique : ils cherchèrent à ruiner les Maronites en excitant les Druses contre eux (2).
(1) Cf. dans Le Correspondant, année 1860, t. XV, p. 341; Les Evénements de Syrie, par le vicomte de Vogüé.
(2) I ne faut peut-être pas exagérer ce que la conduite de l’Angleterre a eu de blämable. L'Angleterre voyait avec plaisir — cela est certain — tout ce qui pouvait ruiner ou diminuer notre influence. Mais faut-il la rendre responsable des massacres comme on la fait souvent ?
En tout cas il faut rendre justice aux Anglais en {ant que particuliers. « 11 y a dans tout Anglais deux hommes, dit M. de la Gorce: l'homme politique qui est impitoyable, l’homme privé qui se laisse aisément toucher par l’infortune. Jamais ce contraste ne se montra
La Sublime-Porte, auprès de laquelle à cette époque, l'ambassadeur d'Angleterre était tout-puissant, se montra disposée à suivre cette politique ; c'est ainsi qu'aux exactions des Druses se joignit un soulèvement des Musulmans qui aggrava singulièrement la situation.
Vers 1860, en effet, eut lieu un réveil de fanatisme dans le monde musulman tout entier; les massacres commencèrent dans l'Inde pour gagner l'Hedjaz, où ils furent heureusement arrêtés par l'envoi de navires européens et le bombardement du port de Djeddah; puis ce fut dans le Liban que se déchaina ce fanatisme, surexcité par le mouvement druse.
Des massacres eurent lieu de tous côtés. À Hasbeya, à Rascheida. à Jahlé, à Deïr-el-Kamar, les Druses pillèrent, ravagèrent et égorgèrent avec tous les raffinements de barbarie que peuvent inspirer à des peuples orientaux les passions les plus mauvaises.
Que faisaient les Turcs ? Ils désarmaient les Maronites, leur promettant leur sauvegarde à cette condition, ce qui facilita et en même temps rendit plus odieux encore la tâche des assassins. « La conduite du pacha, écrivait le consul d'Angleterre à Damas, et l’on sait que les Anglais ne peuvent pas être suspectés de partialité en faveur des victimes, la conduite du pacha a été souverainement honteuse « shameful » ; il s’est montré dépourvu de toutes les qualités d'un gouverneur, et il n'a paru nulle part.
mieux que dans les événements que nous rapportons. La politique diclera des dépèches violentes jusqu'à Famertume; la bienfaisance rassemblera des secours abondants jusqu’à la profusion. les mèmes
mains applaudiront les deux langages. » (Histoire du second Empire, 1, IT, p. 344.)
Les soldats, au lieu de prévenir le pillage, y ont donné leur assistance, et, avec un tel homme à la tête des affaires, on ne saurait dire où le mal s'arrêtera » (1). Nous n'avons pas à faire le récit de ces tueries sans nom ; des faits semblables et récents en ont été la reproduction trop fidèlement exacte (2), et sont présents dans toutes les mémoires.
Les consuls jetèrent un cri d'alarme : la Porte feignit d'abord de tout ignorer, puis chercha à rejeter la responsabilité sur les chrétiens, qui furent accusés d’avoir « organisé », à Beyrouth, un comité insurrectionnel. Cependant, les Druses n'avaient pas dit leur dernier mot : bientôt, Damas même fut saccagée et environ 6.000 chrétiens y furent égorgés, sans que le Muchir Achmet-Pacha y mit la moindre opposition. Le pillage y fut horrible; les représentants des Puissances, sauf le consul d'Angleterre, cherchèrent, avec la foule des fugitifs un refuge chez Abdel-Kader, dont la conduite fut digne de la plus grande admiration (3).
Au début, Abd-el-Kader n'avait pas cru à la possibilité des massacres et s'était contenté, à la demande des représentants de la France, de faire quelques vagues démarches auprès du gouverneur. Mais, du jour où il vit à quel point
(1) Lettre de M. Braut, consul d'Angleterre à Damas, à M. Moore, consul général à Beyrouth. (Voir Lenormant Les derniers événements de Syrie, p. 130.)
(2) Les massacres d'Arménie, sans compter ceux qui, à différentes époques, eurent lieu en Crète ou en Bulgarie, voire à Constantinople même en l’an de grâce 1896.
(3) Seul le consul anglais resta au consulat; il ne fut pas inquiété, ce qui sembla donner raison à l’accusation de connivence avec les Druses que l’on a portée contre l'Angleterre.
la conduite des autorités ottomanes était lâche et honteuse, il voulut, pour l'honneur même de l'Islamisme, mettre fin au meurtre et au pillage.
I réunit les Algériens qui l'avaient suivi dans son exil et eut le courage de recueillir chez lui tout ce qui restait de vivant parmi les chrétiens, et d'opposer la force aux troupes du Sultan.
Que faisait pendant ce temps la diplomatie européenne ? L'Europe n'avait pas su prévenir ces malheurs ; sans doute des navires avaient été envoyés devant Beyrouth ; mais c'était une menace peu efficace, et les Turcs savaient assez le fond que l’on peut faire sur le concert européen pour ne pas s'en inquiéter. L'on peut en juger, par cette conversation qu'un Français affirme avoir entendue luimême à Beyrouth entre un druse et un musulman fonctionnaire de la Sublime-Porte.
« Le Druse. — Mais ces frégates et ces vaisseaux, qui sont devant la ville, ne finiront-ils pas par nous combattre, si nous allons trop loin ?
Le Turc. — N'aie pas peur, ce sont des épouvantails faits pour effrayer les petits enfants, mais qui ne nous feront aucun mal.
Le Druse. — Comment donc ?
Le Turc. — Oui, pour qu'un seul de tous ces canons tire, il faut que cinq personnes soient d'accord, et jamais ces cinq personnes ne pourront l'être » (4).
Ce Turc, si l'histoire est vraie, touchait là au point fondamental de la question d'Orient. Cette difficulté d'arriver à un accord, rend presque toujours vains les efforts du concert européen, et fait, au contraire, la
(4) Lenormant. Les derniers événements de Syrie.
parfaite sécurité de la Turquie. Cette fois-ci, cependant, le Turc avait trop préjugé de la longanimité de l'Europe ; les massacres de Damas, l’insulte faite à plusieurs consulats européens, poussèrent les gouvernements à bout.
Entraînés par la brutalité des événements, excités par l'opinion publique dont le rôle est important dans les questions de ce genre, ils se mirent d'accord, et parvinrent à rétablir l’ordre. Ce fait, en mettant en lumière les résultats heureux que les Puissances peuvent si facilement obtenir quand elles s'entendent pour une action effective, prouve par cela même quelle est leur responsabilité dans les événements qui peuvent se perpétrer à l’abri et sous le couvert de leurs dissensions.
Des navires avaient déjà été envoyés dans le Levant (1). M. Thouvenel demanda en outre la réunion d’une commission composée de délégués de la Porte et des Puissances : « L’accord que nous jugeons indispensable, disait-il, ne constituerait nullement une innovation ou un acte d'intervention dont on aurait à redouter l'effet pour la considération ou l’indépendance de la Turquie. Ce serait conforme aux précédents, et l’on n'y pourrait voir qu’une conséquence logique d’une entente antérieure à laquelle la Porte elle-même a prêté les mains et qu’elle doit désirer de maintenir, parce qu'elle y trouvera un moyen de donner à de nouveaux arrangements toute lautorité nécessaire » (2).
Mais cette mesure était devenue insuffisante, 1l fallait atteindre l’insurrection dans son foyer même, et débarquer
(4) Cf. Livre jaune 1860 (Syrie). Dépêches des 5 et 6 juillet. (2) Circulaire du 6 juillet 1860 (Archives 1861). M. — 14
des troupes en Syrie. Le gouvernement des Tuileries prit l'initiative d'une proposition dans ce sens.
« Cette combinaison d'ailleurs, disait M. Thouvenel (4), ne pourrait recevoir son exécution, que de concert avec la Porte, et il serait en outre essentiel qu'elle fût le résultat d’un accord évident des cinq Cours. L'intervention serait ainsi collective dans son principe, et les troupes européennes, envoyées dans des vues communes, ne feraient en quelque sorte que remplir une délégation des Puissances.....…. Ce résultat serait important, non pas seulement pour la conscience publique et pour les chrétiens; mais aussi pour la Porte, qui, dans l’état de crise où se trouvent son administration el ses finances, ne supporterait pas longtemps, sans péril, l'épreuve d'une insurrection aussi étendue à comprimer... » La proposition était formelle. Il s'agissait d'une intervention armée. Sur quel principe pouvait-on juslilier cette intervention ?
« La question est une question d'humanité », disait M. Thouvenel, et c'est en effet la raison essentielle et qui à elle seule aurait suffi. « Protéger une population entière contre un fanatisme cruel, disait l’empereur Napoléon IE, la garantir, par la seule présence de nos soldats, des malheurs qui la menacent encore, c'est, comme vous le dites, une œuvre grande et utile » (2).
Mais, en outre, les Puissances pouvaient invoquer un
(1) 17 juillet 4860 au comte de Persigny, ambassadeur à Londres. Livre jaune 1860 (Syrie).
(2) Ordre du jour du général de Beaufort daté du quartier général de Beyrouth. (Archives diplomatiques 4864). V. aussi une cireulaire de M. Thouvenel du 18 janvier 1861 (Archives 1861) et l'exposé de la politique extérieure générale.
droit résultant des traités. Et vraiment, c'était bien le cas, si la constatation de la haute valeur du Hatti-Humayoun n'était pas une vaine formule, de demander compte au Sultan des améliorations promises à ses sujets « sans distinction de religion ni de race ». Qu'étaient devenues « les généreuses intentions », où étaient les effets de « la constante sollicitude » du Sultan ? L'Europe que l’on avait bernée avec ces mots pompeux, qui avait admis la Turquie à participer aux avantages du concert européen, n'avaitelle pas le droit de demander en échange l'exécution fidèle des promesses de l’article 9; elle avait au moins, quoi que l'on puisse penser au sujet de la valeur du dernier paragraphe de cet article, le droit d'arrêter les massacres.
Cela nous semble indiscutable, nous dirons même qu'il était de son devoir de le faire. M. Thouvenel restait d’ailleurs sur le terrain juridique en demandant que l’intervention füt collective.
Mais l’assentiment de la Porte, ajoutait-il, est indispensable. Que faut-il penser de cette assertion? Les Puissances auraient-elles été irrémédiablement réduites à l’impuissance par l'opposition du Sultan ?
Telle n’était pas certainement la pensée des signataires du traité de 1856, dont l'intention formelle était justement de mettre fin aux persécutions qui désolent périodiquement l'Empire Ottoman. Nous croyons donc que la demande du consentement de la Porte n'était, comme on l’a dit, « qu'une fiction juridique » (1).
(4) Rolin-Jaequemin. Phase actuelle de la question d'Orient. (Revue de droit international 4876.) Entre cette opinion et le système qui considere le dernier paragraphe de l'article 9 en lui-même et abstrac-
La Prusse et l'Autriche adhérèrent volontiers à la proposition du cabinet français. Au reste, elles n'avaient pas d'intérêt particulier dans cette affaire : elles n'avaient pas non plus d'opinion arrêtée.
L'Angleterre, revenue à de meilleurs sentiments, accepta en principe la proposition; et, vu le nombre restreint de ses troupes de terre, proposa que la France fournit le corps d'armée nécessaire; mais nous allons voir bientôt à quelles conditions.
La Russie s’associa volontiers à l’idée d’une intervention armée et consentit avec empressement à ce que les troupes françaises en fussent chargées. Mais cet empressement n’était pas sans une arrière-pensée que le cabinet de Saint-Pétersbourg ne püt dissimuler. « Le prince Gorchakoff, écrit le comte de Montebello, a ajouté qu'il avait reçu de l'Empereur l’ordre d'insister pour que celte convention contint un article par lequel les Puissances s’engageraient, d'accord avec la Turquie et conformément à ses promesses solennelles, à ce que la
ion faite des autres dispositions, et interdit aux Puissances de s’immiscer en quoi que ce soit dans les rapports du Sullan avec ses sujets, voici ce que dit M. Saint-Marc Girardin :
« Pourrait-on s’en passer ? (du consentement du Sultan). Non, selon « moi, dans les cas qui résultent de l’article 9 du traité de 1856, car « là, l'Europe, je le crois, doit agir collectivement ; oui, dans les cas «€ qui résultent de l’article 8 du mème traité, c'est-à-dire «sil surve- « nait entre la Sublime-Porte et l’une ou plusieurs des autres Puis- « sances un dissentiment qui menaçât le maintien de leurs relations. » Dans ce cas «il doit y avoir un préliminaire de conciliation ». Dans « le cas impossible à prévoir où la Turquie refuserait d'accorder à la « France et à la Russie la réparation qu'elles ont droit de demander, « ce serait le cas prévu par l'article 8 et de l'emploi de la force après « essai de conciliation. » Saint-Marc Girardin. 4 faires de Syrie 1860. (Revue des Deux-Mondes, du 15 juin 4861.)
situation des chrétiens dans tout l'Empire fût effectivement améliorée ; à ce qu'il fût remédié aux intolérables abus qui ont été signalés et à ce que le retour en fût empêché par des mesures administratives organiques. Les Puissances s’engageraient, de plus, si des troubles sanglants se produisaient ailleurs, à agir de concert avec la Turquie, comme elles seraient convenues de le faire à l'égard de la Syrie » (1).
La Russie ne voulait pas perdre l’occasion de reprendre son ancienne influence ; elle se ménageait le droit d’intervenir à son tour dans d’autres régions.
Quant à la Porte, elle accueillit favorablement l'idée d'une Commission européenne qui serait chargée de « reviser les arrangements administratifs adoptés en 1845 à l'égard du Liban » (2). Mais elle déclara qu'une intervention armée serait « une atteinte aux droits de souveraineté du Sultan » (3) et commença par s’y opposer formellement.
Malgré cette mauvaise volonté, l'entente se fit et la conférence, réunie à Paris le 3 août 1860, posa les points de la Convention signée le 5 septembre 1860.
Il fut décidé que pour exécuter « sa ferme résolution d'assurer l’ordre et la paix parmi les populations placées
(4) Dépèche du comte de Montebello du 21 juillet 1860. (Livre jaune 1860, Syrie.)
(2) Note officielle adressée, le 20 juillet 4860, par la Porte aux ambassadeurs (Archives diplomatiques 4861) : « Le mode d’administration du Liban, ajoute la note, ayant été, à cette époque, débattu et adopté avec le concours des Grandes Puissances, il est naturel que les modifications qui doivent y ètre introduites soient également élaborées et arrètées de concert avec les Puissances. »
(3) Dépèche du 27 juillet 1860.
sous sa souveraineté », le Sultan acceptait le concours d’un corps de troupe européen ; l'Empereur des Français se chargeait de le fournir, sauf aux autres Puissances à envoyer des renforts, s'il devenait nécessaire de dépasser le nombre de 12.000 hommes.
L’Angleterre aurait voulu subordonner les troupes francaises aux chefs turcs (1) ; le gouvernement des Tuileries s'y refusa formellement et déclara que nos soldats ne pouvaient être qu'indépendants. Le gouvernement britannique parvint, toutefois, à faire fixer à six mois la durée du séjour des troupes en Syrie.
Les choses étant ainsi réglées, les Puissances signèrent un Protocole de désintéressement : «les Plénipotentiaires déclarent de la manière la plus formelle que les Puissances contractantes n’entendent poursuivre ni ne poursuivront, dans l'exécution de leurs engagements, aucun avantage territorial, aucune influence exclusive, ni aucune concession touchant le commerce de leurs sujets et qui ne pourrait être accordée aux sujets de toutes les nations ». Puis,conformémentà l'esprit dela note du prince Gorchakoff, le protocole ajoute : « Néanmoins. ils (les plénipotentiaires) ne peuvent s'empêcher, en rappelanticiles actes émanés de Sa Majesté le Sultan, dont l’article 9 du traité du 30 mars 1856, a constaté la haute valeur, d'exprimer le prix que leurs cours respectives attachent à ce que, conformément aux promesses solennelles de la Sublime Porte, il soit adopté des mesures administratives sérieuses pour l’amélioration du sort des populations chrétiennes de tout
(1) Cf. Dépêche du 25 juillet 4860, de M. de Persigny. (Livre Jaune 1860, Syrie.)
rite dans l’Empire Ottoman », ce dont le plénipotentiaire de Turquie prit acte.
Malgré les apparences, l'intervention est donc collective. puisque c’est à la suite d’une entente avec les autres Puissances que la France envoya ses troupes en Syrie ; elle agit en vertu d'une délégation des Puissances dont elle était mandataire et qui appuyèrent ses opérations par l'envoi de quelques navires.
L'arrivée du général de Beaufort d'Hautpoul, en Syrie, eut un grand retentissement et produisit immédiatement un heureux effet, en facilitant les négociations entreprises tant par les Consuls que par la Commission européenne, pour le règlement des indemnités et la punition des coupables.
Ce n'était pas chose facile à obtenir en effet ; car parmi les coupables se trouvaient des Turcs dout la responsabilité fut affirmée par les commissaires de Beyrouth qui, tous, sauf le représentant de l'Angleterre, signèrent l’acte suivant: « Les soussignés, après avoir pris Connaissance des pièces du procès des fonctionnaires ottomans et des cheiks drusses détenus à Beyrouth, croient devoir se borner à constater que de ces pièces, il ne résulte aucune circonstance atténuante de nature à établir avec certitude que les fonctionnaires et officiers ottomans ne sont pas responsables, en principe, des événements qui ont ensanglanté la Montagne et amené le massacre de 6.000 chré-
tiens » (1).
Les coupables ainsi désignés étaient des personnages
(1) Note signée, le 23 février 1861, par quatre commissaires sur
cinq.
importants, Kurchid-Pacha et Achmet-Pacha, ce qui n’était pas pour faciliter la répression.
Cependant, le Grand Vizir, Fuad-Pacha, était arrivé à Damas avec l'intention de sévir. Gräce à lui, et grâce aussi à l'énergie de notre consul à Damas, M. Maxime Outrey, qui, dès son arrivée, avait repris possession du Consulat de France, environ 160 coupables furent exécutés, des secours furent organisés et des indemnités promises aux maisons religieuses qui avaient été pillées.
Le maréchal Achmed-Pacha fut bientôt fusillé : mais, soit connivence, soitimpérétie, Fuad-Pacha laissa échapper les bandes druses, qu'il s'était chargé de cerner de concert avec l’armée française. La répression n’était pas, d’ailleurs, partout aussi énergique qu'à Damas. A Beyrouth, où elle était poursuivie parallèlement, Kurchid-Pacha fut seulement condamné à la détention perpétuelle. Il faut ajouter que des indemnités garanties sur le trésor turc étaient bien problématiques et que la justice ne poursuivait son cours qu'au fur et à mesure des étapes du général de Beaufort, décidé à occuper Damas s’il en était besoin.
La situation n’était donc pas sûre ; les passions étaient encore trop surexcitées pour ne pas faire craindre un retour de violences ; le calme, maintenu par la présence de nos soldats, pouvait faire place à de nouveaux soulèvements dès leur départ. Et cependant le terme fixé approchait.
Dès le mois de janvier 1861, M. Thouvenel crut de son devoir de faire connaitre la situation aux cabinets européens : 1] demanda simplement une nouvelle convocation de la Conférence de Paris et déclara que la France, disposée d’ailleurs à laisser ses troupes en Syrie, consentirait
volontiers à leur remplacement par les troupes d’un autre État européen (1).
Ce langage modéré et sensé ne fut pas accueilli, comme il aurait dû l’être. — L’Autriche et la Prusse conservèrent leur attitude neutre et indécise, et si elles n’élevèrent aueune objection, elles ne donnèrent non plus aucune approbation. La Russie seule appuya l’idée d’une nouvelle conférence et se plaça comme la France elle-même au-dessus d'intérêts étroits et égoïstes. « L’occupation de la Syrie, disait le prince Gorchakoff (2) est le résultat d’une délégation conférée par l'Europe à la France, et acceptée par cette Puissance en vue d'une œuvre urgente d'humanité, de justice et de paix. La conférence a pu, dans une pensée de modération, y assigner éventuellement un terme, mais ses prévisions à cet égard devraient selon nous rester subordonnés à la réalisation du but essentiel pour lequel elle a été entreprise. Or ce but est bien loin d’être atteint... Nous appuierons donc la prolongation de l'occupation française aussi longtemps qu'elle sera jugée nécessaire ou qu'un nouveau pouvoir n'aura pas été établi d’un commun accord en Syrie. »
Tout autre fut le langage de l'Angleterre dont la jalousie ne fut même pas désarmée par la proposition que s'était empressée de faire la France de céder la place à des troupes étrangères. Le gouvernement de la Reine ne craignit pas dans cette circonstance, de dévoiler son entente intime avec le Gouvernement turc et refusa d'accepter aucun re-
(1) Circulaire de M. Thouvenel du 18 janvier 1861. Livre jaune de 1860 (Syrie).
(2) Lettre du 20 janvier 1861, à l'ambassadeur du Tsar à Paris, blue-book. (Archives diplomatiques, 1861.)
nouvellement de la convention du 5 septembre, « à moins que la proposition ne reçüt le consentement entier et volontaire de la Sublime-Porte » (1). La Turquie, par bonheur, adhéra à l’idée d’une conférence, et les plénipotentiaires se réunirent à Paris le 19 février 1861. Les divergences d'opinions qui avaient précédé sa réunion se manifestèrent encore dans son sein.
Le plénipotentiaire de France demanda que l’évacuation fût retardée jusqu'au jour où une organisation définilive aurait été donnée au Laban.
Le plénipotentiaire de Turquie protesta et déclara qu'il n'avait jamais vu et ne voulait voir dans la présence des troupes françaises en Syrie « qu’une manifestation des sympathies des puissances alliées de la Porte ». Le plénipotentiaire de la Grande-Bretagne se leva aussitôt pour déclarer que l'on ne pouvait pas admettre une résolution «qui est d’ailleurs déclinée par le plénipotentiaire de la Puissance territoriale » à qui seule appartient désormais de pourvoir à la sécurité en Syrie.
La seule concession que le plénipotentiaire anglais crut pouvoir faire, fut de proposer l'envoi de navires, en convenant à l'avance que l’on organiserait des compagnies de débarquement, si le besoin s’en faisait sentir. Mais la Turquie encouragée par le premier succès qu'elle devait à l'Anglele:re, s'y refusa absolument. La conférence, dans un but de conciliation, examina alors « si l’on peut prévoir que, dans un délai déterminé, l'ordre moral sera suffisamment établi en Syrie pour qu'il soit possible, dès ce mo-
(1) Memorandum de lord John Russel du 29 janvier 4864 et Lettre du 4 janvier 4861, bluc-book, (Archives diplomatiques 1861.)
ment, de fixer une date invariable au départ des troupes ». Après de nouvelles discussions, fut signée, le 19 mars, une convention qui prolongeait l'occupation jusqu’au 5 juin. L’évacuation fut effectivement opérée à cette date; mais, une dernière fois, le gouvernement français affirma que cette opération se faisait contre son gré et voulut dégager sa responsabilité en posant nettement ses droits. « Nous serons les maîtres, déclara M. Thouvenel, d'examiner en dehors de toute stipulation spéciale, les événements qui viendraient à surgir en Syrie, et nous n'avons pas à dissimuler à la Porte que des traditions séculaires nous imposeraient le devoir de prêter aux chrétiens du Liban un appui efficace contre de nouvelles persécutions » (1).
Cependant l'évacuation n'eut pas les conséquences fàcheuses que redoutait M. Thouvenel.
D'ailleurs la Commission européenne avait avancé ses travaux. Des deux tâches qui lui incombaient, lune, celle de réparation était achevée, sauf quelques règlements d'indemnités encore pendants (2); l’autre, celle de réorganisation, était en bonne voie ; les commissaires avaient préparé un projet de règlement que les ambassadeurs à Constantinople rendirent définitifs Le 9 juin 1861.
L'élaboration de ce règlement avait donné lieu à bien des difficultés ; ici encore, il avait fallu concilier des opinions très divergentes. Fallait-il essayer de soumettre tous les Syriens sans acceplion de race à un gouverneur unique ; ou valait-il mieux essayer au contraire de donner à chaque nation un gouverneur spécial, c'est-à-dire,
(1) Cf. Annuaire des Deux-Mondes, année 1861. (2) D’après les documents anglais les pertes s’évaluent pour tout le Liban à 6.000 chrétiens tués et 150 villages ou hameaux brülés.
établir tout au moins un chef druse et un chef maronite ? Ce second système était celui du règlement de 1845, et, bien que les résultats ne fussent pas faits pour encourager, il trouva encore des défenseurs ; bien plus, la commission de Beyrouth proposa d'établir trois caïmacams — un druse, un maronite, un grec. M. Thouvenel s’éleva très justement contre cette combinaison, qui, pour être équitable, aurait nécessité le groupement des races, c’està-dire la désagrégation.
« La création des trois caïmacamies, disait-il, sans la désagrégation qui est impossible, ne serait qu'une cause de division entre les populations chrétiennes, ajoutée à l'antagonisme si malheureusement organisé entre les Chrétiens et les Druses par l'arrangement de Chekif-Effendi » (1). La France demanda très nettement un gouverneur — unique — chrétien — indigène (2). La Turquie accepta l’idée d’un gouverneur chrétien, absolument jusüliée, puisque sur 44.000 habitants environ, le Liban comprenait 35.000 chrétiens ; mais elle repoussa l’indigénat. L'Angleterre soutint la même opinion. Tel était l’état de la question au moment de la réunion des ambassadeurs à Constantinople.
Il en fut de ceci comme de toutes les questions soumises au concert européen. Dans l'impossibilité de rien décider à la majorité, puisqu'il s'agit de Puissances souveraines, on aboutit à une transaction.
Sur la proposition du comte de Goltz, ambassadeur de
(1) Pépèches du 2 avril et du 4 avril 4861. (Livre jaune de 1861, affaires de Syrie.)
(2) « N'abandonnez l'indigénat qu'à la dernière extrémité » disait M. Thouvencel, 28 mai. (Archives diplomatiques 4861.)
Prusse, il fut convenu que le Sultan nommerait le gouverneur ; il pourrait à son gré le choisir indigène ou non.
« Le Liban sera administré par un gouverneur chrétien, nommé par la Sublime Porte et relevant d'elle directement. Ce fonctionnaire amovible, sera investi de toutes les attributions du pouvoir exécutif »..…. (1). Puis, pour sauvegarder les intérêts des divers éléments de la population, on créa, auprès du gouverneur, un vékif, nommé par les chefs et notables de chaque communauté ; dans chaque arrondissement, un agent administratif choisi dans le rite dominant (art. 3.) et un medjlis ou conseil administratif, composé de membres représentant les divers éléments de la population (art. 4.). Dans chaque commune, enfin, un cheikh ; dans les communes mixtes, dit l’article 5, « chaque élément constitutif de la population aura un cheikh particulier dont l'autorité ne s’exercera que sur ses correligionnaires ».
Les autres dispositions du règlement établissent l'égalité de tous devant la loi, une organisation équitable de la justice, une police mixte sous les ordres du gouverneur qui pourra, « en cas extraordinaire et de nécessité, et après avoir pris l'avis du medjlis administratif central, requérir auprès des autorités militaires de la Syrie, l'assistance des troupes régulières ». Un protocole explicatif du même jour, 9 juin, assigna Deïr-el-Kamar pour résidence au wouverneur, et décida que « trois mois avant l'expiration de son mandat, la Porte, avant d'aviser, provoquera une
(4) Art. 4er du règlement pour l'administration du Liban, arrêté à Constantinople, le 9 juin 1861 par la Turquie et les représentants des cinq grandes Puissances. (Cf. De Clereq, t. VII.)
nouvelle entente avec les représentants des grandes Puissances ».
Faut-il regretter que les Puissances n'aient pas adopté le système français dans son entier? Nous ne Île croyons pas.
Un gouverneur indigène eût été forcément choisi parmi les Maronites, et les Druses n'auraient probablement jamais consenti à se soumeltre à son autorité : 1l est même probable qu'il eùt été difficile de réunir l'unanimité des Maronites sur le choix d'un des leurs. Joseph Karam, par exemple, ce chef de bandes qui avait joué un certain rôle au moment des massacres, et dont la candidature avait été un instant mise en avant, ne réunissait autour de lui qu'un très petit nombre d'adeptes et son autorité eût sans doute été contestée même par une partie des clans maronites, toujours en rivalité entre eux.
Quoi qu'il en fût, il n'y avait plus qu'à attendre les résultats du système adopté, et, comme le disait M. Thouvenel, si le règlement tel qu'il est établi assure le bonheur et la prospérité du Liban, la France sera la première à demander son maintien, « si non, nous serons autorisés à revendiquer un gouverneur indigène » (1). Le non-indigénat avait done, nous le croyons, de bons côtés. Il faut reconnaitre cependant qu'il n'était pas sans inconvénients; il laissait le gouverneur moins indépendant, en faisait un fonctionnaire du Sultan, nommé et révoqué par lui.
Ce n'était pas le seul point défectueux du règlement de 1861. Chaque rite, avons-nous dit, y avait sa représentation séparée. Comme il y a dans chaque religion une foule de rites différents, il arriva que, dans certains
(4) Circulaire du £er juillet 4861. CF. De Clereq.
arrondissements, les chrétiens, plus nombreux, mais divisés, se trouvèrent éliminés du pouvoir exécutif par les Druses, moins nombreux, mais unis (1); d'où résultait une situation profondment injuste.
în vertu du règlement, Daoud-pacha fut nommé gouverneur du Liban pour trois ans.
On peut dire que durant son administration Daoud ne prit aucune décision importante sans s'être préalablement assuré de l'agrément du consul de France dont l'influence fut prédominante à cette époque. Fort de cet appui, 1] manifesta une grande indépendance vis-à-vis de la Porte. Un peu avant le terme fixé pour l'expiration des fonctions de Daoud-pacha, les Puissances se réunirent de nouveau pour aviser, Comme il en avait été convenu (2), à la nomination d’un nouveau gouverneur et opérer les changements qu'il pourrait être désirable d'apporter au règlement. Daoud-pacha fut confirmé dans ses fonctions ; pour le reste, la Conférence n’apporta que des modifications de détail, dont la plus importante est la reconstitution du medijlis central sur des bases plus solides avec une représentation de l’élément maronite dans des proportions plus équitables (3).
L'Italie avait été exclue des Conférences ; elle protesta ; mais Aali-pacha répondit que «la participation des autres grandes Puissances aux affaires du Liban a puisé sa
(1) Telle était la situation dans l’arrondissement du Chouf où les chrétiens étaient divisés en trois rites. Cf. D’Alaux. Le Liban et Daoud-pacha, 1861 (Revue des Deux-Mondes).
(2) Voir Protocole explicatif du 9 juin 4861.
-(3) Cf. l’arrangement du 6 septembre 1864 « Archives diplomatiques, année 1863 ». Cf. Dépêche de M. Drouyn de Lhuys, du 6septembre 1864 (Livre jaune de 4864).
raison d'être non dans le traité de Paris, mais dans les précédents acquis antérieurement en leur faveur : elle trouve son explication dans les circonstances exceptionnelles où elle s’est produite pour la première fois » (1).
Le gouvernement de Daoud-pacha n'alla pas sans difficultés. Il fut troublé par les agilations suscitées dans le Kesrouan par Joseph Karann.
Ce chef de parti, turbulent et ambitieux, n'avait pas renoncé sans regrets au gouvernement du Liban qu'il avait pu un instant espérer obtenir; et dans les années 1865- 1866, l'agitation qu'il fomentait prit une proportion inquiétante, parce qu'elle était «© préméditée de longue man par le clergé maronite du Kesrouan » (2).
Les consuls généraux de Beyrouth se réunirent en vue de prendre en commun les mesures nécessaires pour mettre fin à des soulèvements que Daoud-pacha ne parvenait pas à apaiser, malgré sa modération et l'esprit de conciliation qu'il montra dans cette affaire.
« Le règlement organique du Liban, déclarèrent-ils, œuvre commune des Puissances garantes et de la Porte, étant la seule loi qui régisse le Liban, 1l importe de lui conserver toute sa force, tous ses effets: en conséquence, ils sont décidés à continuer leur concours moral à Son Excellence Daoud-pacha, pour l'exécution dudit règlement.
(1) CE. Archives 1865. L'Italie n'avait pas pris part, en effet, aux anciens règlements du Liban. Mais elle protesta en disant que les traités de 1856, signés par la Sardaigne, ont remplacé les actes antérieurs, que ce sont eux qui règlent les choses d'Orient, et que c’est bien en vertu de l'art. 9 que les Puissances intervenaient.
(2) Dépèche du marquis de Moustier ambassadeur à Constantinople, 14 février 4866 (Livre jaune 1867, Liban).
Les consuls généraux sont prêts à donner leur concours à Son Excellence Daoud-pacha pour arriver à assurer le départ de Karam » (1).
Devant l'attitude énergique des consuls, Karam se montra prêt à traiter. Il obtint, par leur intervention, la restitution de ses biens et s’embarqua, le 31 janvier 1867, pour Alexandrie.
Depuis cette époque, l'histoire de la Syrie fut exempte de troubles et les Puissances n’eurent plus à intervenir.
Par un Protocole, signé le 27 juillet 1867, Franco- Nasri-pacha fut nommé gouverneur du Liban en remplacement de Daoud-pacha, pour une durée de dix années.
Nous ne pouvons quitter l’Asie-Mineure sans dire un mot de l'Arménie, bien que nous n’ayons aucun fait d’intervention à y signaler.
« Si, après 1856, il n'y eut pas d'intervention européenne en Arménie, dit M. Rolin-Jæquemyns, c'est que les Arméniens ne se sont pas insurgés ; ils se sont bornés à se plaindre et on ne les écouta pas (2). »
Les Arméniens, dispersés en petits groupes dans les 18 vilayets de l’Asie-Mineure «ne se trouvent en majorité dans aucun vilayet de l’Empire », dit le livre jaune de 1893-1897. Cette dispersion qui, dans un coin de l'Asie, rappelle celle des Israélites dans le monde entier, est la cause de difficultés et de persécutions. Les Arméniens obtinrent, en 1862, après un soulèvement dans le Zeïtoun, une constitution nationale arménienne.
Cette constitution établit une assemblée générale par
(4) Livre jaune 1867 (Liban).
(2) Rolin-Jæquemyns. L'Arménie. (Revue de droit international, année 1887.) M. — 49
l'intermédiaire de laquelle «la nation exerce sa puissance ». Nous n'avons pas à entrer dans le détail des rouages compliqués de cette Constitution dont « le fonctionnement dépend toujours, en dernière analyse, du bon vouloir de Ja Porte, seule en possession de la force publique » (1). Cependant la Constitution donnait aux Arméniens un droit important où du moins qui aurait pu l'être, le droit de se plaindre auprès de la Sublime-Porte, par l'intermédiaire du patriarche (art. 8). Celui-ci usa de ce droit en 1870. Mais la situation ne s'améliora pas, car une nouvelle enquête, faite en 1876, en dévoila les dessous vraiment misérables.
Le traité de San Stefano est le premier acte international qui parle de l'Arménie ; le traité de Berlin contient une disposition spéciale à cette province (2).
La question arménienne est une question récente qui appartient à l'histoire contemporaine et a été réouverte d'une façon particulièrement sinistre de nos jours
mêmes (3).
(4) Rolin Jtquemyns. Op. cit.
(2) Art. 61 du Traité de Berlin :
« La S. P. s'engage à réaliser, sans plus de retard, les améliorations et les réformes qu'exigent les besoins locaux dans les Provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Circassiens el les Kurdes. Elle donnera connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux Puissances, qui en surveilleront Fapplication. »
(3) Massacres de 1895-97.