Livre jaune 1867. Crète
troupe marchera contre elles. (1) » Singulière façon de faire droit aux réclamations des Crétois! les actes suivirent de près la menace; la Porte brusqua la situation en envoyant une flotte dans les eaux de la Canée. C'était donner aux événements une importance et une signification qu'ils n'avaient pas tout d'abord et que les Crétois eux-mêmes n'avaient pas entendu leur donner. Les insurgés, puisque la Porte considérait les Crétois comme tels, publièrent un nouveau manifeste : « Nous prenons les armes, disaient-1ls en terminant, non pas contre notre Gouvernement, mais pour notre défense individuelle, craignant la mauvaise foi d'Ismaïl-pacha. » (2). Puis, ils s’adressèrent aux Consuls européens à la Canée et leur rappelèrent les promesses des Puissances. Nous ne demandons, disaient-ils, que «le respect des droits que les Puissances protectrices nous ont garantis par les traités et les protocoles. » Ils « prenaient les Puissances à témoin » des injures qui leur étaient faites, et « rendaient l'autorité responsable de toutes les conséquences de son attitude devant le monde civilisé ».
Qu’allait faire l'Europe ainsi prise à partie? Serait-elle spectatrice impassible d’une lutte sanguinaire et harbare? Résisterait-elle aux sollicitations de ceux qui voulaient lui confier l'organisation de l'ile, qui ne lui demandèrent bientôt plus qu'une chose « intervenir pour sauver d'inno-
centes créatures? » (3)
(1) Livre jaune 1867, Crète.
(2) Manifeste du 20 juillet 1866 (Livre jaune 1867, t. VI, p. 303.)
(3) Cf. pétition du 14-26 mai 1866 ; Annexe à la dépêche du consul de France, du 26 août 4866. (Livre jaune 1867, t. VIII. Crète, ct péüition du 2 fév. 1867).
Se déciderait-elle, au contraire, à s’interposer au nom de l'humanité méconnue et des traités violés ?
Le concert européen, disons-le tout de suite, ne put se mettre d'accord, et les maux qui ont ravagé la Crète doivent être imputés au compte de la diplomatie, toujours hésitante et divisée au moment où il faudrait agir.
Quant à la Grèce, si elle assuma une part de responsabilité dans les évènements, qui pourrait la blâmer d'avoir cherché à secourir les Crétois ?
La Russie se montra disposée dès le début à intervenir. « Malgré le désir de l'Empereur, déclara le prince Gorchakoff, d'éviter autant que possible les interventions collectives de l'Europe dans les affaires intérieures de l'Empire Ottoman, qui ont pour effet de déconsidérer et affaiblir le gouvernement turc sans amener de résultats qui puissent compenser ces inconvénients, » cependant «1l est de l'intérêt et du devoir des Grandes Puissances de ne pas rester spectatrices inactives d'évènements qui peuvent avoir des conséquences aussi graves. L'intervention des Puissances pourrait prendre pour point de départ les engagements communs qu'elles ont contractés en 1830, puis le hatti-humayoun de 1856 qui a une valeur internationale par la mention qui en est faite dans les traités. » (1) Rendons justice à la Russie; sans doute cette attitude lui était dictée par l'intérêt, mais les idées qui l'inspiraient étaient conformes au droit et à l'humanité, et, si les autres gouvernements les avaient accueillies et adoptées comme ils auraient dù le faire, bien des malheurs auraient pu être évités.
(1) Dépèche du prince Gorchakoff du 20 août 1866. (Archives diplematiques, année 1867. Tome Il).
Malheureusement il n'en fut pas ainsi. La France se montra, 1l est vrai, disposée à entrer dans la même voie, et M. Drouyn de Lhuys, notre ministre des affaires étransères envoya à l'ambassadeur de Constantinople des instructions dans ce sens. Après avoir rappelé les droits que donnent aux trois Puissances garantes le protocole de 1830, « le gouvernement ottoman, disait-il, ne saurait donc s'étonner si d'accord avec vos collègues représentants de ces deux Puissances, vous faisiez usage de vos bons offices ponr obtenir de lui le redressement des griefs dont la réalité serait constatée. Il y a d'ailleurs un intérêt général à prévenir un mouvement insurrectionnel qui, s'il éclatait, risquerait d’avoir son contre coup dans d’autres parties de l'Empire Ottoman. » (1)
Mais déjà le gouvernement français avait fait des réserves, et sil voulait bien empêcher les massacres et affirmait avec sincérité qu'il eût même été heureux d'obtenir pour la Crète quelques-unes des réformes promises, il ne voulait pas aller au delà, et ne semblait pas disposé à recommencer une expédition de Syrie. Cette inquiétude perce dans toutes les dépèches de M. Drouyn de Lhuys.
Il apprend avec anxiété que les insurgés ont pris les armes : l'attitude du Consul grec lui semble suspecte. Ne s'agit-il réellement que du redressement de quelques abus?
Le mouvement (2) ne tendrait-il pas plutôt à l’indépendance ? Cette idée l’effraye et dans ces conditions il se ferait
(4) Lettre du 24 août 4864. (Livre jaune 1867.)
(2) Cf. entre autres, Dépêche du marquis de Moustier à l'Ambassadeur de France à Constantinople du 22 août 1866 (Livre jaune 1867. Crète).
938 TROISIÈME PARTIË. — CHAPITRE Ï
scrupule d'encourager l'insurrection. Non seulement il ne l'encourage pas; mais il cherche à la décourager, et les commandants français recevront bientôt l'ordre de cesser le transport des chrétiens qui jusque là avaient trouvé un refuge sur nos navires.
L'on voit ainsi ce fait nouveau et rare heureusement, les marins français obligés de fermer les yeux pour ne pas voir la misère affreuse des chrétiens, obligés de se boucher les oreilles pour ne pas entendre les cris de ces affamés, obligés enfin de par l'ordre du gouvernement, d'abandonner au fanatisme des musulmans cette foule de femmes et d'enfants qui tendaient vers eux des mains suppliantes, croyant que sous le drapeau français les opprimés trouvaient toujours asile et protection. D'ailleurs, on ne saurait trouver une meilleure appréciation de la politique embarrassée de la France que dans le résumé que TEmpereur lui-même en fit dans le discours d'ouverture de la session législative de 1867 : « les Puissances se concertent, y est-il dit, pour amener une siluation qui salisfasse aux vœux légitimes des populations chrétiennes, réserve les droits du Sultan et prévienne des complications dangereuses. » Les députés auraient pu se demander s'il était possible de ménager le Sultan sans que ce fût au détriment des chrétiens, maisils se contentèrent de phrases pompeuses.
Nous sommes loin déjà de 1860, et la différence est grande entre l'attitude de la France dans les affaires de Syrie, el sa conduite dans les événements de Crète: elle n'est pas moins considérable dans les résultats. Il semble d'ailleurs que la Crète soit destinée plus parüculièrement à souffrir du désaccord des Puissances qui se manifeste si
douloureusement dès qu'il s'agit de cette malheureuse ile.
L'Angleterre répondit froidement aux avances du prince Gorchakoff. Elle ne voulait pas faire de démarches qui pourraient être « interprétées comme une expression de sympathie pour la cause des insurgés. » Le fait eût éti nouveau (1) en effet et nul ne songea à s'étonner de cette ‘éponse. «Le principe de notre Gouvernement, dira lord Malmesbury. était le principe de la non intervention, cette règle à laquelle nous avons fermement adhéré et qui a été notre pensée directrice lorsque nous avons refusé de nous associer aux notes identiques des autres Puissances » (2). Non pas que l'Angleterre eût grand intérêt à défendre la Turquie, mais elle était avant tout l’ennemie de la Russie : elle soutenait l’une pour atteindre indirectement l'autre (3).
L'Autriche, au contraire, se montra disposée à entrer dans les vues de la Russie, car à cette époque l'Empire
(1) Mème dans l'insurrection grecque, l'Angleterre s'était laissé entrainer on peut le dire, malgré elle. CF. « Le déplorable malentendu » de Navarin.
(2) Séance du 20 mars 1868. The annual register, année 1868, p. 133.
(3) Nous croyons que l'opinion émise à ect égard par le duc d'Argyll à Ja Chambre des lords, dans la séance du 25 juin 1867, rend bien l'idée anglaise à cet égard. € The duke Of Argyll proceded Lo notice our interest in connexion with the Turkish Empire, an Empire, he said, stamped with the maxk of decay and death. He justified {he crimean war, not as having been undertaken in defence of Turkey, but against the designs of Russia upon Constantinople, and dwelt upon {he interest which {his country must take in the condition of {he Christian population of Eastern Europe. » [The annual Register 1807, p. 450-151].
Dans le mème discours, le duc d’Argyll « attributed {he rising in Crete to the misgovernment of the Turkish Authorities, added to the natural discontent of a christian majority subjected to the rule of à musulman minority; and thought that the Cretans were hardly Lo be coudemned after the contemptious manner in which their petition for redress or grievances had been received at Constantinople. »
Austro-Hongrois inaugurait sous le ministère de M. de Beust, une politique hbérale, franchement favorable aux nationalités.
La Grèce, de son côté, faisait entendre de pressants appels et stimulait la bonne volonté des Puissances. Aux trois Cours garantes, elle rappelait Icurs promesses et demandait « si ces engagements qui constituent pour elles le droit de surveillance et d'intervention collectives ont été remplis »: à toutes, elle rappelait les traités de 1841 et de 1856, qui, disait-elle, « sont un engagement moral envers les Crétois. » Elle les suppliait de donner à ceux-ci « une existence plus conforme à leur histoire et aux exigences de la civilisation et de la justice (4) ».
La discorde n'en subsistait pas moins dans le concert, et les Puissances, ainsi divisées, ne surent pas prendre de décision énergique ; elles se contentèrent de demander le remplacement d'Ismaïl-pacha, ce qui fut fait (2) et l'envoi d’un commissaire ture chargé d'examiner la situation et de proposer des remèdes. Mais, comme toujours, la Porte temporisait: elle répondit aux reproches qui lui étaient faits par une accusation contre la Grèce, puis profita très habilement des discussions de l'Europe pour protester contre la note du Prince Gorchakoff; «les affaires qui concernent la Crète, déclara Aali-pacha, sont purement du domaine de l’administration intérieure de l'Empire,et toute invocalion d'intervention des Puissances ou de leur concours pour une solution ne saurait être qu'une violation des clauses expresses du pacte de 1856, de ce qu'il a
(4) Mémorandum du Gouvernement Grec du mois de septembre 1866 (Archives diplomatiques, année 1867.) (2) Le nouveau gouverneur fut Mustapha-pacha, dit Kiritli.
Justement prévu et interdit comme étant une ingérence étrangère » (1). Aali-pacha profitait des circonstances pour essayer de réduire à néant les dispositions de l’article 9, et il faut reconnaître que l’inertie des Puissances facilitait singulièrement sa tâche.
Les Crélois comprirent qu'ils n'avaient plus rien à attendre ni des Puissances ni de la Turquie. Celle-ci cependant se décida à envoyer un commissaire, Sever- Effendi, chargé d'obtenir la nomination de représentants crétois des deux religions qui se rendraient à Constantinople pour traiter directement avec le Sultan et établir, d'accord avec lui une organisation pour la Crète. Mais les Crétois pressentirent un piège ; ils répondirent par le manifeste du 2 septembre, dans lequel ils exposaient une dernière fois leurs vœux et leurs droits.
Ils y rappellent aux Puissances les engagements qu'elles ont pris et invoquent les droits que le sang versé tant de fois pour la liberté, a dû leur acquérir.
Enfin, ils concluent : « l'Assemblée crétoise, conformément à l’ordre qu’elle en a reçu et à la volonté du peuple, accepte et décrète :
1° Elle répudie pour toujours de l'ile de Crète et de ses dépendances la domination ottomane.
2 Elle déclare l’union indivisible et éternelle de la Crète et de ses dépendances à la Grèce, sous le sceptre de S. M. le Roi des Hellènes, Georges [°.
3° L'exécution de ce décret est abandonné à la foi et à la valeur du généreux peuple crétois, à l’aide de tous ses coreligionnaires et des philhellènes, à la forte interven-
(4) Aali-pacha 46 octobre 1866, livre rouge turc sur les affaires de Crète 1866-1867 (Archives diplomatiques, année 1868). M. — 16
tion des Puissances protectrices et garantes, el à la volonté de Dieu » (4).
Cependant, Omer-Pacha crut habile d’user d’intimidation. Dans une proclamation du 14 septembre 1866, il exigea la soumission des insurgés dans les cinq jours; «si non, déclara-t-il, je prendrai les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité de l'ile et sauvegarder la vie, l'honneur et les biens des sujets tranquilles ».
Au point où en étaient les choses, c'était une véritable déclaration de guerre. La lutte continua avec plus d'acharnement que jamais. Dieu sait comment furent « sauvegardés la vie, l'honneur et les biens des sujets tranquilles ».
La Russie poursuivait sa tàche, elle ne cessait de faire entendre des appels aux autres Puissances. Elle leur montrait quelles conséquences graves leur inertie avaient eues déjà et pourraient entrainer encore. Enfin, elle leur proposait de nouveau un accord en vue d'une intervention énergique, et s'eorçait de leur démontrer que le seul moyen de rétablir l'ordre et d'assurer la tranquillité dans l'ile était d'en faciliter la réunion avec la Grèce : « Si les Puissances, écrivait le prince Gorchakoff, veulent sortir de la voie des expédients et des palliatifs, qui jusqu'ici n'ont fait que grever l'avenir des difficultés du présent, nous ne voyons qu une issue possible, c'est l'annexion de la Urète à la Grèce ». Mais prévoyant les objections et sincèrement désireux avant tout de faciliter une solution, le Chancelier russe ajoutait : «si cette combinaison paraissait trop radicale pour avoir des chances pratiques de
(1) Proclamation du 2 septembre 1866. Cf. Livre jaune 4867, Crète. V. aussi dépèche de M. Derché, 3 septembre 1866.
succès, au moins pourrait-on faire de l'ile de Crète un Etat autonome, lié à la Porte par un simple lien de vassalité analogue à celui qui existe dans les Principautés-Unies. Ce serait une transition vers l'annexion à la Grèce, solution qui tôt ou tard nous parait inévitable » (1).
L’Autriche, qui cherchait à se relever de Sadowa, se montra disposée à soutenir la Russie; nous avons déjà signalé ce revirement dans sa politique. Dans une importante dépêche du 1% janvier 1867, M. de Beust laisse entendre qu'il ne reculerait pas devant même les concessions de la plus haute importance, pour obtenir l'alliance russe (2).
La France cherchait aussi à se rapprocher du Cabinet de Saint-Pétersbourg (3) et le marquis de Moustiers qui avait déjà parlé d’une « consultation de médecins » et de
(1) Dépèche du 16 novembre 1866. Annuaire des Deux-Mondes, année 1866-67, p. 551.
(2) M. de Beust proposait « une révision du traité de Paris du 30 mars 1856 el des actes subséquents. Les remèdes, disaitil, à l'aide desquels on a cherché, dans le cours des dernières années, à iaintenir le stalu quo, en Orient, se sont montrés insuffisants à maintenir les difficultés que chaque jour est venu accroitre. La physionomie de lOrient, prise dans son ensemble se présente aujourd'hui sous un aspect essentiellement différent de celui qu'elle avait en 4856, et les stipulalions de cette époque, dépassées qu'elles sont sur plus d'un point important par les événements survenus depuis, ne répondent plus aux nécessités de la situalion actuelle. » Beust proposait une enquète et au besoin une intervention colleclive dans laquelle «il y aurait lieu de tenir compte dans une mesure conveconvenable, du rôle nalurel qu'assure à la Russie en Orient, la communaulé des institutions religieuses. » I parlait même de la nécessité d'une revison des dispositions du lraité de Paris, relalives à la mer Noire.
Cf. Beer. Die orientalische Politik Œsterreichs, p.59.
(3) CF. Klackzko, Deux Chanceliers.
« remèdes héroïques », prononça enfin le grand mot et mit en avant l'idée d'un plébiciste, mot magique qu'il suffisait, semble-til, de prononcer pour mettre fin à toutes les difficultés ; panacte universelle que la France et son empereur offraient à tous les peuples. « En ne prenant les faits que par leur côté purement matériel, disait notre ministre des affaires étrangères. On ne peut s'empêcher de penser que la Porte ferait un acte de haute sagesse, si elle consultait les populations, non pour la forme, mais d'une manière vraiment sérieuse, en les mettant à même de se prononcer sur la cause de leurs maux et sur Îles remèdes à y appliquer » (1).
L'Angleterre repoussa formellement la proposition française comme elle avait déjà repoussé la proposition russe; elle ne voulait intervenir à aucun prix; tout au plus lord Stanley se permit-l de donner quelques conseils. Ils suggérait l’idée que le Sultan pourrait peut-être donner à la Crète un gouverneur chrétien, assisté d’un conseil mixte, mais il se hâtait d'ajouter aussitôt qu'il n'entendait pas imposer une solution; Il se permettait seulement de soumettre une idée à la Porte qui restait bien entendu entièrement libre de l'adopter ou non.
€ En offrant ce conseil, le gouvernement anglais répudie absolument la pensée d'intervenir dans le droit de la Porte d'exercer un jugement indépendant sur la direction de ses affaires intérieures. Cest à la Porte, non à lui, qu'il appartient de décider si elle veut agir d'après ses recommandations ou de les décliner. » On avouera qu'il est impossible d'être plus respectueux des droits de souveraineté d'un État; mais on sera forcé de reconnaitre aussi
(1) Marquis de Moustier, 8 mars 1867.
que cette attitude est sigulièrement coupable quand elle autorise le pillage et le massacre.
La note française fut mieux accueillie par les autres puissances, et le 417 mai 1867, les représentants de la France, de l'Italie, de la Prusse et de la Russie remettaient au divan une note identique. L’ambassadeur d'Autriche fit de son côté, le même jour, une démarche dans le même sens. « Le moment nous semble venu, disaient les ambassadeurs, de rechercher sérieusement l’origine du mal et les remèdes qu'il comporte. Les populations seules, librement et sincèrement consultées pourraient l'indiquer. Cette consultation devrait avoir lieu sur place, et il serait important que les puissances fussent mises à même de s’éclairer directement sur l’état réel des choses. »
Aali-pacha répondit que le Gouvernement Turc était tout disposé à accepter l’idée, mais se réservait le droit de déterminer la forme et le but qui ne « devraient pas dépasser les limites naturelles de ses droits de souveraineté » (1). Après le commentaire anticipé de l’Angleterre, on pouvait prévoir que la Turquie entendait pousser très loin « les limites naturelles » de ses droits de souveraineté : d’ailleurs, si l’on reconnaissait au Sultan le droit de déterminer la forme et le but de l’enquête, on pouvait tenir pour certain que celle-ci serait conduite de manière à donner aux Crétois la moindre satisfaction possible.
En témoignage de son zèle, le Sultan envoya en Crète le Grand-Vizir, Aali-pacha, qui promit l’amnistie et fit cesser les hostilités tout en maintenant Candie en état de blocus. Mais les insurgés répondirent qu'ils n’admettraient
(1) 20 juin 4867.
que l'enquête d’une commission européenne (1), et la mission du Grand-Vizir échoua.
L’attitude de la Turquie n'avait eu d'autre résultat que de lui retirer définitivement l'appui moral des Puissances. Toutes, sauf encore l'Angleterre, le lui déclarèrent en rappelant qu'elles avaient voulu intervenir pour mettre fin à un état de choses « qui, non seulement blessait leurs sentiments d'humanité, mais dont le contre-coup parmi les populations chrétiennes de la Turquie pouvait mettre en danger le repos de l'Orient et les intérêts de la paix générale » (2). Mais en somme, ceux qui perdaient le plus à cette déclaration c’étaient les Chrétiens ; abandonnés de tous, ils durent faire leur soumission.
Aali-pacha, cependant, à la suite de son enquête, avait violemment pris à partie la Grèce et les Puissances qu'il acceusait de partialité à l'égard des familles chrétiennes (3).
Nous avons fait aux Puissances un reproche tout opposé,
(4) 41 octobre 1867.
(2) Note remise au Ministère des affaires étrangères de Turquie, le 29 oct. 14867, par M. Outrey {er drogman de l'ambassade de France. Dès le 3 octobre 1867 le prince Gorchakoff avait dit : « Les efforts de persuasion morale et de diplomatie sont épuisés. Les Puissances se trouvent dans l'alternative ou d’une acceptation de cette fin de non recevoir, ou de l'emploi de mesures de coercition. La premitre combinaison est incompatible avec leur dignité et les intérèts européens en Orient; la seconde a été jusqu'ici exelue de leurs prévisions. Il ne reste donc plus, selon nous, qu'à prendre une attitude qui dégage leur responsabilité et témoigne clairement de leurs dispositions en face des complications que peut faire naïitre l’aveuglement de la Porte. »
CF. Archives diplomatiques année 1868.
(3) Rapport du 17 mars 1868. Livre rouge ture (V. Archives diplomatiques, année 1868).
puisque nous avons trouvé qu'elles n'avaient pas soutenu assez énergiquement la cause des chrétiens. Quant à la Grèce, nous ne pouvons être aussi affirmalifs. Certainement, nous aurions de la peine à la blâmer d’avoir encouragé les insurgés; c'était de sa part un sentiment trop naturel; mais peut-on, au point de vue du droit pur, en en dehors de toute question de sentiment, approuver en tous points sa conduite? La question a été soumise, à la suite des plaintes de la Turquie, à une conférence européenne. Nous en parlerons plus loin. Pour le moment, il nous reste à faire l’étude du règlement donné à la Crète, en janvier 1868 (1).
Le firman contient d'abord quelques dispositions concernant les impôts : la dîime est suspendue pour deux ans; pendant les deux années suivantes, elle sera diminuée de moitié et le produit en sera affecté « aux améliorations indiquées comme les plus favorables aux intérêts commerciaux et agricoles de l'ile par l'assemblée générale, qui, élue par toute la population, doit se réunir chaque année au chef-lieu du vilayet ».
Quant à la contribution de rachat du service militaire, cause première des événements de 1866 et 1867, « tous nos sujets, est-il dit, ayant un égal titre à notre sollicitude, nous avons en outre décidé que les habitants chrétiens de la Crète seront exemptés de la contribution pour le rachat du service militaire, aussi longtemps que la population musulmane de l'ile sera exempte de ce service; et qu'il sera donné suite aux vœux exprimés concernant certains
(1) Firman impérial du 43 Ramazan 4284 (10 janvier 1868). Le texte se trouve dans le Livre jaune de 1897 sur les affaires de Crète de juin 1894 à février 1897.
impôts, dans l'adresse présentée par les délégués musulmans et chrétiens qui se sont réunis à la Canée, conformément aux dispositions de notre firman impérial émané à ce sujet. »
Après ces fermes paroles, ces promesses alléchantes de dégrèvements etce témoignage inusité de respect pour les vœux des populations, le firman entre, sans plus tarder, dans des détails de la nouvelle organisation.
On est frappé du soin avec lequel le Sultan s'efforce de ménager la représentation des chrétiens dans tous les rouages de cette administration. mais nous verrons en Y regardant de plus près, qu'il ne faut pas trop se hâter d’applaudir à la réforme.
Auprès du vali, nous trouvons deux conseillers choïisis, € l’un parmi les fonctionnaires musulmans et l’autre parmi les fonctionnaires chrétiens de l'Empire ». Mais remarquons déjà que ces deux fonctionnaires, comme le vali lui-même d’ailleurs, comme aussi (et pour ce dernier, C'est tout naturel), le commandant des forteresses impériales et des troupes de l'ile, sont nommés directement par le Sultan.
Si nous passons aux subdivisions administratives, les sandjaks ou arrondissements seront administrés par des mutessarifs, choisis parmi les fonctionnaires du gouvernement impérial — moitié parmi les musulmans et moitié parmi les chrétiens; avec les premiers, des mouavins ou adjoints chrétiens, et les seconds, des mouavins musulmans; tous, bien entendu, nommés par le gouvernement impérial.
Cette disposition qui, à première vue, a l'air très équitable, estau fond profondément injuste, puisque musulmans et chrétiens ont la même représentation, bien que les musul-
mans soient loin d'être aussi nombreux que les chrétiens.
Une certaine place est faite aux Chrétiens dans l’administration des kazas ou cantons et dans l'administration des finances. De même, dans les conseils d'administration placés auprès du gouvernement général et auprès du gouverneur des sandjaks mixtes, il y a, en dehors des membres de droit, six membres élus, dont trois musulmans et trois chrétiens, bien que les chrétiens, au moins pour le gouvernement central, soient plus nombreux que les Musulmans.
Ce système d'égalité de nombre entre les Musulmans et les Chrétiens se retrouve dans l’organisation judiciaire où elle a des inconvénients peut-être plus graves encore : « Les tribunaux du chef-lieu du gouvernement général et des sandjaks et kazas mixtes seront composés de membres musulmans et chrétiens, élus par la population... tous les procès civils, criminels et commerciaux, entre chrétiens et musulmans et toute autre contestation mixte seront jugés par les tribunaux civils et commerciaux mixtes. » De même encore pour la composition du Conseil général, chargé d'étudier les questions relatives aux questions d'utilité publique : « 42° il sera institué au centre du gouvernemement général, un conseil général élu par la population et dans lequel chaque kaza sera représenté par deux délégués ; chaque kaza exclusivement musulman enverra au Conseil général des délégués musulmans ; 1l en sera de même des kazas exclusivement chrétiens ; enfin chaque kaza mixte sera représenté par un délégué musulman. »
Enfin, les impôts sont limitativement déterminés et l'examen des moyens propres à assurer la perception
intégrale des revenus de l'État et à fournir à la population de l'ile, des facilités et des avantages dans le paiement des dimes et de l'impôt militaire, sera dévolu au Conseil général.
Si, dans une appréciation générale du règlement organique, l'on remarque que, d’une part, le plus grand nombre des districts sont mixtes, et que, d'autre part, la population totale de la Crète est estimée d'après les documents de l’époque, à 300.000 habitants environ, dont 70.000 musulmans seulement (1), l'on sera fondé à avoir des craintes sur les résultats de cette organisation.
Les Crétois protestèrent et transmirent leurs doléances aux Consuls européens : « les règlements concernant l'administration et la justice, disaient-1ls. ne sont pas équitables, parce que les musulmans, quoiqu'ils ne forment qu'un quart de la population, ont le droit d'élire le même nombre de conseillers et de juges que les chrétiens. Par ce système d'élection, joint au droit qu'a le gouvernement de nommer les chefs des administrations et les Présidents des tribunaux qui sont pour la plupart des Musulmans sans instruction, toute l'autorité administrative et judiclaire est concentrée dans les mains de l'autorité musulmane. »
Nous avons vu que celte plainte est fondée. «Il serait oiseux, continue la protestation des Crétois, de citer les fails où ce système a compromis la fortune, l'honneur et la religion des habitants chrétiens ; il suffit de constater qu'un chrétien obtient rarement justice contre un adversaire musulman » (2). Nous verrons en étudiant l’état
(1) V. Annuairé des Deux-Mondes, annéc 1866-1867. (2) Brunswick. Le Traité de Berlin annoté et commenté. N. p. 90.
général de l’Empire Ottoman, ce qu'il faut penser de ceci.
On voit que le règlement organique, malgré de graves défauts, contenait en somme d'heureuses dispositions. Les Crétois se seraient montrés sensibles à la sévère réglementation du système fiscal qui en écartait tout arbitraire. Ils auraient été reconnaissants aussi à juste titre du « développement de voies de communication car dans ce malheureux pays, il n'y a plus une seule route, un seul chemin qui soit en état de viabilité, même mauvaise: de la «formation de caisses de crédit » du développement de linstruction publique ; des amélioration dans l’agriculture, l’industrie et le commerce, pour lesquels le gouvernement impérial promettait d’allouer sur les revenus de l'île, des fonds dont l'emploi devait être placé sous le contrôle du Conseil général. Et peut-être le règlement organique eüt-il pu avoir l’heureux résultat d'amener un certain apaisement en Crète. Mais au moins aurait-il fallu en appliquer les dispositions avec loyauté; ce ne fut pas fait, et de plus, une foule de règlements de détail qui devaient en régler l’exécution, en modifièrent le sens et en annihilèrent l'effet; les réglements sur les finances et les travaux d’utihté publique furent violés, et malgré la promesse formelle qui en avait été faite, de nouvelles contributions furent prévelées ; les travaux publics enfin, ne furent pas exécutés.
Voici comment, deux ans après la promulgation du règlement, un Consul anglais dépeignait la situation : « Le Conseil général a adressé au Gouvernement, d'année en année ses plaintes au sujet de la violation de la loi; la Porte s'y esc montrée indifférente ; un iradé impérial erdonnait la restitution du supplément de dime dans tout
l'Empire, mais on n’a rien restitué aux contribuables de l'île : » (4) Faut-il s'étonner que les Crétois ne se soient pas tenus pour satisfaits ?
Ils essayèrent, depuis encore, de se faire rendre justice. La Sublime-Porte prit de nouveaux engagements: elle «appliquera scrupuleusement dans l'île le règlement organique de 1868, en y apportant les modifications qui seraient jugées équitables » (2). Ces modifications contenues dans le pacte de Halepa établissent un équilibre plus juste entre les chrétiens et les musulmans ; mais elles ne furent pas mieux appliquées: un nouveau firman fut nécessaire en 1889, et il ne semble pas, si l’on se reporte à la situation telle qu'elle a été en 1895-1897, telle qu’elle est encore au commencement de 1898, que tous les firmans, hatts ou iradés aient apporté des améliorations sensibles.
Entre la Turquie qui veut maintenir à tout prix sa domination directe, et les Crétois qui veulent être grecs, la question est insoluble si les Puissances ne se décident pas à intervenir d'une manière énergique. En tout cas, pour rendre la situation au moins plus acceptable il aurait fallu que la Sublime-Porte se décidàät à des concessions plus larges que celles que nous avons étudiées et se résolût à les appliquer loyalement et sans réticence.
« L'intérêt de l'Europe, écrivait M. Beulé, en 1867, est de protéger eflicacement la Crète, de la détacher de la Turquie, promesse qui date de quarante ans, d'obtenir pour les 200,000 chrétiens qui la peuplent, le droit de disposer d'eux-mêmes, c’est-à-dire de s’annexer au royaume de Grèce.
(1) Blue-book. Turkey n° 4, 1870.
(2) Article 23 du Traité de Berlin, 1878.
Le xix° siècle prétend faire triompher partoutle principe des nationalités ; il n’en trouvera point de manifestation plus éclatante, puisque tous les Grecs ne font qu'un. Un Empire grec appelé à s'agrandir rencontrera done une facilité d’assimilauon et une force de cohésion merveilleuse. » (1)
(1) Beulé. Æevue des Deux-Mondes, 1867.
Remarquons seulement qu'il faut se garder d'oublier les musulmans de Candie. Il ne faudrait pas, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque d'une manière générale, renverser la situation, et, après avoir toléré lPécrasement des chrétiens, faciliter en Crète la perséculion des musulmans.