VI. — Grèce
Le règne d'Othon Ier, — La question financière el les {rois Puissances garantes. — Révolution de 4862. — Question de dynastie. — On cherche un Roi, — Acceplation du prince George de Danemark. — George Ier, 4863. — Cession des iles Ionicnnes par FAngleterre, 44 novembre 4863. — Les condilions « sinistres ». — Modifications du 9 mars 4864. — Neutralisation des iles. — Adhésion de la Turquie, 8 avril 4865. — Allitude de Ja Grice dans les affaires de Crèle. — Protestion de la Porte. — Ultimatum turc de 8 décembre 4868. — Ruplure. — Intervention des Grandes Puissances. — (onférenee de Paris, 1869. — Sa portée. — La Grèce n'est admise qu'à litre consultatif. — La Turquie est admise avec voix délibéralive. — Déclaration des Grandes Puissances. — Acceplation de la Grèce. — Le conflit est évité. — Espoir que fit naïtre
pour l'avenir de la Question d'Orient cette procédure de médiation.
Nour avons eu l'occasion de signaler les agilations incessantes du peuple grec depuis son indépendance. A maintes reprises, les Hellènes ont tenté de profiter des cmbarras de la Sublime Porte, du progrès et de la vogue des idées libérales en Europe, pour favoriser ou préparer le soulèvement des populations Grecques encore soumises au Turc.
Nous avons vu que pendant la guerre de Crimée, cette attitude, tolérée sinon encouragée par le roi Othon et la reine Amélie. était devenue assez inquiélante pour que les Puissances crussent nécessaire l'envoi de troupes au
Pirée,
Au moment de la guerre d'Italie en 1859; pendant l’expédition de Syrie en 1860, de nombreuses manifestations se produisirent. La Grèce espérait que la nation généreuse, dont les troupes passaient les Alpes et traversaient la Méditerranée pour secourir des opprimés, n’abandonnerait pas le peuple hellène. Mais elle fut déçue dans son espoir ; et peut-être cette déception fut-elle en partie la cause de limpopularité du Roi et de la Reine, et de la Révolution de 1862. D'ailleurs la situation intérieure était mauvaise; l’état des finances déplorable. Les trois Puissances qui avaient présidé à la naissance du royaume de Grèce et qui avaient en même temps garanti l'Emprunt de 1832, durent intervenir pour éviter une banqueroute. Une commission, composée de représentants de la France, de l'Angleterre et de la Russie se réunit à l'effet: «1° de fixer la portion des revenus de la Grèce qui devrait être affectée, dès à présent au service de lemprunt:; 2° de rechercher les améliorations qui pourraient être introduites dans l'administration de la Grèce, afin de permettre à ce pays de tirer tout le parti possible de ses ressources et de remplir ainsi, de plus en plus ses engagements ».
La commission, après enquête, fixa à 900.000 fr. par an, la somme à consacrer au service de l'emprunt, et déclara « que pour assurer cette augmentation progressive des ressources de la Grèce, adoption de certaines réformes administratives et financières serait indispensable et urgente... »
Pour atténuer un peu la portée de leur ingérence, ou du moins pour la dissimuler sous la forme; les commissaires ajoutèrent: « Quant au second point, en le signalant instamment à l'attention du cabinet d'Athènes, afin que, dans la plénitude de sa souverainté et de son indépendance, le
gouvernement du Roi en fasse l'objet de son initiative éclairé et patriotique, le gouvernement de sa Majesté Impériale se croit d'autant plus autorisé à joindre aux vœux sincères qu'il forme à ce sujet, ses représentations les plus pressantes, qu'elles trouveraient au besoin une justification suffisante dans Fintérét direct qu'a la France, comme l'Angleterre et la Russie, à ce que le développement des ressources de la Grèce permette à ce pays de faire face aux engagements que ces trois Puissances ont garantis... » (1)
En 1865, l’état des finances grecques se trouva plus embarrassé que jamais et le gouvernement dut de nouveau s'adresser aux Puissances garantes de lemprunt de 1832 : il leur demanda : 1° « l’ajournement du paiement des sommes que le gouvernement grec s'était engagé à solder comme à compte dans les années 1861, 1862 et 1863, et qui sont encore en souffrance; 2° l'acquiescement à la prolongation pour 5 ans encore de l'arrangement de 1859, par lequel le Trésor hellénique s'était obligé à payer annuellement aux trois cours 900.000 fr. en remboursement partiel de leurs avances pour l'emprunt Rothschild ; 3° la consécration, devant découler de ce sursis, d'un droit nouveau pour le gouvernement Grec, de distraire une part de ses revenus pour satisfaire une autre créance (celle de l’emprunt de 1824 et 1825) avant d’avoir pourvu au service entier des intérêts de l'amortissement de la dette de 1832, au paiement desquels les recettes effectives du Trésor grec doivent être consacrées avant tout ».
(4) Arrangement conclu à Athènes le 21 octobre 1859 entre la
France, la Grande-Bretagne, la Russie et la Grèce pour le paiement des arrérages de 1832, Cf. de Clereq.
Les Cabinets de Paris, Londres et Saint-Pétersbourg, reconnaissant les difficultés auxquelles le gouvernement d'Athènes avait à faire face, acquiescèrent aux deux premiers points, demandant seulement qu'une branche du revenu füt désignée pour être spécialement affectée au paiement de l’annuité convenue (1).
Quant à abandonner leur droit de priorité, les trois Cours n'y voulurent pas consentir ; « elles n’entendent sacrilier, dans aucun cas, leurs intérêts à ceux des créanciers des emprunts de 1824 et 1825 » (2) déclara le ministre de France.
Nous tenions à signaler une intervention qui revêt ici un caractère de gravité exceptionnelle, puisqu'elle porte sur le budget et pèse par conséquent sur l'administration tout entière de l'Etat.
Reprenons maintenant le cours de l’histoire de la Grèce. Nous allons y trouver trois questions internationales : la question de dynastie ; la question des îles Ioniennes et le conflit avec la Turquie, auquel mit fin la conférence de 1869 (3).
En 1862, le roi Othon fut renversé à la suite d’une révolution, qui, d’après les rapports de M. Bourée, n'aurait
(4) Le Gouvernement hellénique offrit la moitié des recettes de la douane de Syra, ce qui fut accepté. (Cf. Boudouris au comte de Gobineau, le 15, 27 janvier 1865. Livre jaune, 1866, p. 76.)
(2) CF. sur cette affaire, Livre jaune, 1866 (Grèce). Communications des ministres de France, d'Angleterre et de Russie au ministre des affaires étrangères d'Athènes, p. 73.
(3) En 1850 l'affaire connue sous le nom d'affaire Pacifico avait été réglée sur «les bons offices du représentant de la France. » A signaler encore le protocole du 20 novembre 1852 entre les Puissances garantes et Ja Bavière, établissant que l'héritier du trône devrait être orthodoxe.
pas rencontré une grande résistance. Les Grecs auraient seulement profité d'un voyage du roi et de la reine pour « faire semblant » de tirer les uns sur les autres; toujours est-il qu'au retour du Roi, la Révolution était faite. Othon quitta la Grèce sans avoir, à proprement parler, abdiqué (#4). Les Puissances ne crurent pas avoir à intervenir, puisque, dirent-elles, le peuple grec est indépendant ct peut invoquer de justes motifs contre la dynastie régnante ; « le gouvernement de Sa Majesté, disait le comte Russel, ne saurait trouver aucune raison pour laquelle des Puissances étrangères interviendraient dans le but d'inviter les Grecs à revenir sur leur décision. » (2) Ce fut aussi l'avis des deux autres Puissances.
Il fallait cependant trouver un nouveau Monarque, et cette tàche incombait en partie aux Puissances qui avaient garanti la forme monarchique en même temps que l'existence même du nouvel État et dont l'adhésion était en tous cas nécessaire. Deux candidatures furent mises en avant, celle du duc de Leuchtenberg et celle du prince Alfred, second fils de la Reine d'Angleterre. Mais, à la suite d’un nouvel échange de vues entre les trois Cours, les Puissances rappelèrent le protocole de Londres qui exclut tout membre des familles régnantes dans un de ces trois Etats. (3) Le prince Alfred, élu par la presque
(4) Cf. Lettre de M. Bourée à M. Thouvenel, 7 novembre 1862. (L. Thouvenel. La Grèce et le roi Othon.)
(2) Archives, 1863.
(3) CE. dans le Livre jaune de 4862 (Grèce) unedépèche de M. Drouyn de Lhuys du 4 décembre et une note identique remise au gouvernement provisoire d'Athènes le 43 décembre 1862 (Archives diplomaliques, annéc 1863).
unanimité du peuple grec, ne voulut pas se mettre en contradiction avec cette décision et refusa le trône qui lui était offert.
Le prince Ernest de Saxe-Gobourg refusa à son tour le Royaume de Grèce qu'on lui proposait mutilé. Il ne voulait pas « s'imposer à un peuple mécontent et attacher son nom dans l'esprit des Grecs à la mutilation de leur Patrie et à l'abandon de leurs frères, qui ayant combattu avec eux pour l'affranchissement de la Patrie, s'en voyaient maintenant exclus. » — « Ne pouvant point voir, disait-il, en quoi il est de l'intérêt de l'Angleterre de séparer cette ile de la Grèce, je redoute que les motifs secrets qui dictent cette mesure ne fassent rien augurer de bon au nouvel État. L'exclusion de la Crète estropie l'Etat grec physiquement et moralement ; elle Le rend faible et elle lappauvrit: elle l’expose à des dangers constants et crééra, dès le début, des difficultés innombrables à celui qui sera à la tète de son gouvernement. » (4).
Enfin, les trois Puissances s’entendirent pour mettre en avant la candidature du prince Guillaume de Danemark ; les Hellènes s'empressèrent de Paccepter et le proclamèrent « Roi constitutionnel » sous le nom de George 1°, Roi des Grecs, à condition que ses légitimes héritiers seraient élevés dans la foi orthodoxe de l'Orient, (décret du 30 mars 1863). Le prince George accepta (5 juin) et, en acceptant, il se plut à reconnaître les droits des Puissances garantes; « considérant que les Cours de France, d'Angleterre et de Russie, déclara-t-il, dans leur qualité de Puissances protectrices de la Grèce, ont fait acte
(1) Cf. Bikélas. Formation de l'État Grec (Revue d'histoire diplomatique, 1887, L. I).
d'adhésion à cette élection par l'organe de leurs représen tants réunis en conférence à Londres. » Les trois Cours maintinrent la garantie de la Grèce. « La Grèce, déclarèrent-elles sous la souveraineté du prince Guillaume de Danemark et la garantie des trois Cours forme un Etat monarchique, indépendant, constitutionnel. »
Comme contre-partie, la Grèce restait tenue de ses anciens engagements enversles Puissances; «l'avènement du prince George au trône hellénique n'apportera aucun changement aux engagements financiers que la Grèce a contractés par l’article 12 de la convention signée à Londres le 7 mai 1832 envers les Puissances garantes de l’Emprunt.
Il est entendu également que les Puissances veilleront d’un commun accord à l'exécution de lengagement pris par le gouvernement hellénique au mois de juin 1860, sur la représentation des trois Cours. » (1)
La nouvelle dynastie était donc établie, et le droit d'intervention des trois cours garantes était consacré. (2) Le nouveau Roi recevait comme don de joyeux avènement les iles Tloniennes.
Les îles Ioniennes, dont la possession complète très
(1) Convention du 43 juillet 4863. V. Livre jaune, 1863. Grèce.
(2) « Né et élevé dans un pays où lordre légal marche de front avec la liberté constitutionnelle, déclara le nouveau Roi, j'emporterai dans ma nouvelle patrie un enseignement qui ne sortira jamais de ma mémoire... Je jure, au nom de la sainte et indivisible Trinité, de protéger la religion des Grecs, de conserver et de défendre l'indépendance et l'intégrité de l'État grec et de gouverner d'après ses lois. » (Annuaire des Deux-Mondes, année 1862-1863). L'article 6 du traité de Londres du 43 juillet 4863 dit : « Dans aucun cas, la couronne de Grèce et la couronne de Danemark ne pourront se trouver réunies sur la même tôle. »
heureusement le royaume de Grèce, étaient, à cette époque et depuis les traités de 1815, «un Etat libre et indépendant sous la protection immédiate et exclusive de l'Angleterre. » (1)
Le gouvernement britannique les céda avec une apparence de désintéressement faite pour étonner. Il espérait ainsi affermir dans les îles une influence, que cinquante ans de protectorat n'avait fait qu'affaiblir et qui diminuait de jour en jour. « Il espérait... que la générosité de sa résolution ne resterait pas stérile, que la gratitude du peuple ionien ramènerait à la vie publique les amis de la Grande Bretagne, et dans la Chambre de Corfou, puis plus tard parmi les députés que les sept îles enverraient à l’Assemblée constituante d'Athènes, qu'ainsi les représentants des iles loniennes pourraient devenir les premiers serviteurs de l'influence britannique en Grèce, au lieu d’être ses plus ardents adversaires » (2).
Dans cet espoir, le cabinet de Londres déclara dès le mois de décembre 1862, que « en vue de donner plus de force à la monarchie grecque », il serait disposé à lui céder les îles, si le gouvernement provisoire de son côté choisissait un Souverain contre lequel il n’y eût pas d’objection grave.
La nomination du roi George ayant agréé à Sa Gracieuse
(4) Les Iles Ioniennes, après avoir été successivement sous le protectorat de Rome, puis de Venise, furent occupées en 1797 par la France. En 1800, elles passèrent sous la suzeraineté nominale de la Sublime-Porte et sous le protectorat effectif de la Russie. Le traité de Tilsitt, en 4806, les rendit à la France. En 1809, l'Angleterre s'en empara; la suzeraineté britannique fut consacrée par les traités de Vienne, 1815.
(2) La Grèce depuis la Révolution de 1862. E. Lenormant. (Revue des Deux-Mondes, janvier 1864.)
Majesté, la cession des iles Ioniennes fut décidée. Elle fut opérée par un traité du 44 novembre 1863, signé à Londres, par les Puissances qui avaient été parties aux actes de Vienne, dont il s'agissait de reviser une des clauses, c'est-à-dire la France, l'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche.
Le traité constate que l’assemblée légale des États-Unis des îles Toniennes s’est prononcée unanimement en faveur de cette union; et l’on ne peut que louer ici l'application du principe, selon lequel la nationalité nouvelle ne peut être imposée de force aux habitants d'un pays annexé.
Après avoir prononcé la réunion, le traité ajoute dans son article 5 : « La réunion des îles n'invalidera en rien les principes établis par la législation existante de ces îles en matière de liberté, de culte et de tolérance religieuse... le principe de l'entière égalité civile et politique entre les sujets appartenant aux divers rites consacrés en Grèce par le même protocole, sera pareillement en vigueur dans les iles loniennes. »
Art. 6 : « Les cours de France, d'Angleterre et de Russie en leur qualité de Puissances garantes du royaume de Grèce, se réservent de conclure un traité avec le gouvernement hellénique sur les arrangements que pourra nécessiter la réunion. » (1)
(4) Voici la marche qui fut adoptée : « 4° Le Roi prononcera la dissolution de la Chambre et ordonnera la convocation des électeurs pour l'élection des représentants. 20 Les élections se feront d'après les lois en vigueur aux sept iles, c’est-à-dire au scrutin secret, par le suffrage universel. 3 Le nombre des représentants sera double du nombre actuel des députés, c’est-à-dire qu'il y aura 84 représentants pour les sept îles : 40 Les élections seront validées par les représentants eux-mêmes à Corfou. » (Règlement des iles Ioniennes.)
Mas l'Angleterre n’entendit pas faire un don gratuit Malgré la vive opposition de la France (1), mais avec l'appui de l'Autriche, le gouvernement britannique parvint à faire insérer au traité des dispositions qu'un auteur grec qualifie de « sinistres » (2).
Les îles Iloniennes devaient rester soumises aux traités de commerce conclus par l'Angleterre et ainsi, non seulement les sept îles ne pourraient pas profiter de la situation commerciale de la Grèce; mais, un régime commercial différent devait forcément entrainer l'établissement d’un réseau de douanes entre elles et la Métropole. Or, si l'union douanière a souvent servi à préparer l'union politique de différents États, il était au contraire difficile d'espérer une assimilation complète, sous un régime douamer différent. |
Une autre condition du traité du 14 mars n’était pas moins fatale : l'Angleterre imposait la démolition des forteresses et la neutralité perpétuelle des sept îles, condition peu justifiée, puisque la Grèce eùt été parfaitement ceapable de défendre ces îles; mais condition «sinistre » elle aussi, car elle entravait la liberté d'action de la Grèce dans la mer ionienne. Le gouvernement du roi George refusa de signer le traité, et les cinq grandes Puissances se réunirent de nouveau à Londres pour remédier à cet état de choses.
Après deux protocoles du 25 janvier 1864, un traité fut signé le 29 mars 1864. — Par ce traité, la neutralité fut
(4) Cf. Livre jaune, 1864 (Annexion des iles Ioniennes à la Grèce).
(2) « L'Angleterre, dit encore M, Philarétos, offrait du poison à l'hellénisme dans une coupe d'or. » (George N. Philarétos. Xénocratie et royauté en Grèce, 1821-1897, Athènes, 1898.)
limitée aux îles de Corfou et de Paxos et à leurs dépendances (1); bien que très critiquables encore, ces conditions furent acceptées. Le 8 avril 1865, fut notifiée l’accession de la Turquie.
Nous avons dit quels rapports étroits unissent la Crète à la Grèce, et avec quel enthousiasme les Crétois ont toujours accueilli les progrès du continent.
Les Grecs, de leur côté, loin de décourager les soulèvements de Candie,les soutenaient souvent par l'envoi d’armes et de munitions et, par l’enrôlement de volontaires que le gouvernement ne chercha jamais à empêcher. Car la Crète est grecque : elle fait partie de ce que les Hellènes appellent la Grèce du dehors « à :55 Ed; » qui leur est aussi chère que la Grèce du dedans : « % e7o » (2).
Cette conduite, bien faite pour exciter les susceptibilités du gouvernement ture, prit des proportions inusitées pendant l'insurrection de 1866-1868.
Des Comités, installés à Athènes, organisèrent des souscriptions et enrôlèrent des volontaires ; des navires allèrent, en dépit de la flotte turque, ravitailler les insurgés, et recueillirent, pour les transporter en Grèce, les familles crétoises réduites à la plus affreuse misère; bien plus, le colonel Coroneos débarqua dans l'ile et prit le commande-
(4) La neutralité de ces deux iles fut respectée lors du blocus de
(2) « La nation Grecque, disait Capo d'Istria, se compose des hommes qui, depuis la conquête de Constantinople, n'ont pas cessé de professer la religion orthodoxe, de parler la langue de leurs pères, et qui sont demeurés sous la juridiction spirituelle ou temporelle de leur Église, n'importe le pays qu'ils habitent en Turquie... » Cf. Gaston Deschamps. La Grèce d'aujourd'hui, Paris, 4892, p. 348.
ment de la défense (1) ; enfin, des corps de volontaires quititèrent Athènes, enseignes déployées, et passèrent avec affectation devant la légation (turque, sans que le Gouvernement prit aucune mesure pour les en empécher:
La Turquie déclara que la Grèce avait violé ses devoirs de neutre, et, après avoir rappelé son Ambassadeur, le 2 décembre 1868, menaça le roi George d'une déclaration de guerre s'il ne faisait pas droit aux réclamations contenues dans un ultimatum du 11 décembre.
Les plaintes des Turcs étaient fondées. La neutralité est « la non-participation à la guerre » (2), et l’État neutre doit s'abstenir de tout ce qui est contraire à ce principe, par exemple, de faire ou de laisser enrôler des troupes ; ou d'autoriser des engagements individuels, surtout lorsqu'il s’agit d'officiers.
Et il faut reconnaitre que, si le gouvernement Grec n’avait pas fait procéder lui-même aux levées de troupes et de subsides, du moins il n'avait rien fait pour les empêcher et qu'il les avait encouragées par son silence bienveillant. Ces griefs sont relevés dans lultimatum turc qui les résume en 5 points et demande (3) :
« Que la Grèce assume l'obligation expresse de se « conformer à l'avenir, aux traités existants entre elle « et la Turquie et en général aux lois internationales.
(4) Tous ces faits offrent une analogie frappante avec les évènements qui ont amené la guerre turco-grecque de 1897.
(2) Cf. Renault. Cours.
(3) V. les doléances du gouvernement Turc dans de nombreuses dépèches de septembre à décembre 1868 et notamment dans une dépèche de Fuad-pacha du 15 septembre 1868. (Archives diplomatiques, 1869, t. 4).
« Que l'on punisse conformément aux lois ceux qui se « sont rendus coupables d'attaques contre des soldats ou « des citoyens ottomans et que l'on indemnise les victimes « de ces crimes.
« Que les familles crétoises puissent s'embarquer « librement pour rentrer dans leurs foyers et que le « gouvernement grec protège efficacement leur rapatrie- « ment.
« Que les bateaux lZ£'nosis, la Crète et le Panhellénion « soient désarmés, où qu'au moins les ports grecs leur « soient fermés.
« Que les bandes de volontaires existantes soient « dispersées et que la formation de nouvelles bandes soil « prévenue. »
La guerre était imminente ; les Puissances résolurent d'intervenir pour l'empêcher, s'il en était encore temps. Elles étaient décidées à tout faire pour éviter la rupture. Les dépèches échangées pendant le mois de décembre 1868. attestent des efforts faits en ce sens par les représentants de la France, de l'Angleterre et de la Russie, tant à Constantinople qu'à Athènes (1).
La Prusse, l'Autriche et l'Italie, sollicitées en tant que signataires du traité de Paris « de faire entendre des paroles de conciliation à Athènes et à Constantinople » (2) s'y joignirent volontiers.
(4) V. particulièrement dépêche de Safvet-pacha, 22 octobre 1868, du Marquis de Moustier au Baron Baude, ministre de France à Athtnes, 4 décembre 4868; de M. Bourée, 5 décembre 1868 : du baron Baude, T décembre 4868. (Archives diplomatiques, 4869, t&. 4), V. aussi dans le Livre bleu grec sur le conflit Greco-Ture de 1868 notamment les documents nos {1 et 22.
(2) CF. dépêche du Marquis de Mousticr, 9 décembre 1868; dépêche
Les Puissances entendaient se conformer ainsi au vœu, constaté dans le protocole du 14 avril 4856, d'offrir leur médiation dans le cas d’un conflit où serait engagé l'un des signataires. Sur l'invitation du Cabinet de Berlin, une conférence se réunit à Paris, le 9 janvier 1869.
Dans la première séance, les plénipotentiaires prirent soin de définir leur rôle et de fixer leur tâche. La question
du Due de Gramont, 43 décembre. (Archives, 89, t. #4). La Russie propose de « circonserire le conflit en proclamant le principe de nonintervention » (dépôche du prince Gorchakoff, 47 décembre 1868). Le gouvernement Anglais de mème, lorsqu'eût été adoptée l'idée d’une conférence, pensa « que les membres de la Conférence devraient s'entendre clairement sur un point à savoir : que les recommandations ne devront en aucun cas êlre appuyées par une intervention de leurs forces navales. » (Dépêche de lord Clarendon, 29 décembre 1868, Archives, 4869, t. IV).
L'Autriche fit aussi tous ses cforts pour faciliter une solution amiable du différend. V. lettre du chevalier de Haymerle au comte de Beust, 12 décembre 1868 ; du comte de Beust, document n° 24, etc... L’Autriche se défend d’avoir favorisé le différend gréco-lure etaftirme ses dispositions bienveillantes envers la Grece. Voici, d'après M, de Beust Fexposé de la politique autrichienne. (Beust à Metternich, 15 déecinbre 4868) : « Nous avons loujours signalé les contradictions fâcheuses d’une politique qui, d’un côté, posait en principe le maintien du traité de Paris et de l'indépendance ainsi que de lintégrité de l'Empire Olloman et qui, de l'autre côté, souffrait que ec principe fut continuellement attaqué avec la plus complète impunité. Selon nous, il était utile d'exercer une action bienveillante sur les déterminations de Ja Porte pour l’'amener à pratiquer sérieusement les réformes et'à introduire en faveur des sujets chrétiens du Sultan de sensibles amtliorations dans l'adininistration; mais, par compensation, il aurait 66 essentiel de veiller avec soin à ce que l'Empire ne fût pas ébranlé par des attaques du dehors, et de réprimer avec vigueur lout acte hostile des adversaires de la Porte. C’est celte (hèse que nous reproduisons aujourd'hui... Nous n'en restons d'ailleurs pas moins prèts à nous unir avec empressement à toute action commune qui pourrait ètre concertée entre les Cabinets... » Livre rouge autrichien pour 1868 et 1869. (Archives, 1869).
crétoise fut entièrement écartée, bien que les affaires de Crête eûssent été en définitive la cause des complications auxquelles il s'agissait de mettre fin: « M. le plénipotentiaire de France a rappelé que, d’après l'entente établie, le but unique et précis tracé aux plénipotentiaires, était d'examiner dans quelle mesure il y avait lieu de faire droit aux réclamations formulées dans lultimatum adressé par la Turquie au gouvernement hellénique » (1).
Les Puissances cherchaient donc à amener une entente et à faciliter une solution. Pour y arriver, d'une part elles demandèrent à la Sublime Porte la suspension de l'exécution des mesures comminatoires de l’ultimatum; et d'autre part. elles invitèrent le gouvernement hellénique « à prendre les dispositions nécessaires pour empêcher sur son territoire toute manifestation hostile ou toute expédition armée, par terre ou par mer, qui pourrait faire naître un conflit avec les forces ottomanes ».
Il s’agit d’une médiation, c'est-à-dire que les parties restent libres de se conformer ou non à la solution proposée. Mais, chose étrange, des deux parties, lune, la Turquie siégeait dans la conférence avec voix délibérative, au même titre que les Grandes Puissances, tandis que l’autre, la Grèce, se vit refuser le droit d'assister aux séances autrement qu'à titre consultatif; car, à l’application d'un vœu du Congrès de Paris, les Puissances seules qui avaient signé le protocole de 1856 pouvaient coopérer : telle fut du moins la raison donnée.
La situation n'en était pas moins anormale et injuste et le représentant de la Grèce déclara que dans de telles
(4) Protocole 4 de la conférence. V. de Clereq, t. 10, p. 222.
conditions il ne pouvait consentir à siéger à la conference.
Les plénipotentiaires des Grandes Puissances ne voulurent pas interrompre le cours de leurs travaux, malgré l'absence du représentant de la Grèce; mais la Russie se résigna avec peine à cette mesure. Elle cherchait à cette époque à reprendre la situation que lui avait fait perdre la guerre de Crimée, et tout en fomentant dans les Balkans un mouvement panslaviste, ne perdait pas une occasion de prendre la défense de tous les chrétiens, dans l'espoir de les tenir ensuite sous sa protection : « nous avons fait parvenir à Athènes, écrivait le Prince Gorchakolff, le conseil de ne plus insister sur la parité; cependant nous trouvons que la réclamation grecque est basée sur un principe élémentaire d'équité » (1); et, à la conférence, le plénipotentiaire russe déclara « qu'il pourra se croire obligé de prendre la défense de la Grèce dans des cas où il eùt gardé le silence si le gouvernement hellénique eût été représenté » (2).
Avant d'entamer la discussion du texte de l’ultimatum, le marquis de La Valette rappela de nouveau l'esprit et le but de la réunion ; « les Puissances qu'elle représente constituent, déclara-t-l, non pas un tribunal chargé de rendre un arrêt, mais un conseil international dont: les appréciations ne sauraient engager les parties que par la liberté même qu’elles leur laissent et l'absence complète de toute autre sanction que celle qu'impliquent nécessairement dans l’ordre moral, une telle manifestation de
(4) 10 janvier 1869. Archives, 1869.
(2) Protocole 3.
970 MROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE
l'opinion publique et en quelque sorte de la conscience européenne » (1).
La conférence aborda alors l'étude de la question; qu'y avait-il de fondé dans Fualtimatum ture ? Rien répondait le gouvernement grec, où du moins bien peu de chose.
M. P. Delyanni essayait de le montrer en reprenant les 5 points de la note turque (2) : La Grècc, disaitl, s'est toujours conformée aux règles du droit international; si quelqu'un y a failli, c'est au contraire la Turquie. On ne voit pas d'autre part à quoi peut s'appliquer la demande de punition pour des prétendues attaques contre des sujets ottomans; « ce point ne saurait avoir trait aux Grecs qui se battent en Crète ».
Quant à permettre le retour en Crête des familles émigrées, le gouvernement hellénique v est tout disposé.
Les deux derniers points sont plus graves : la Turquie demande le désarmement de plusieurs navires. À quel titre le gouvernement grec le ferait-11? ces navires n'appar- Liennent pas à l'État; ce ne sont ni des pirates ni des corsaires ; ce sont des « blockade runners », agissant à leurs risques et périls. Le gouvernement n'a rien à voir dans leurs opérations qui n'engagent en rien sa responsabilité. «La nation du pavillon du navire ne serait responsable que si elle avait autorisé l'envoi des objets de guerre à lun des belligérants en le défendant pour l'autre. »
Le gouvernement ture demande encore le dispersement des bandes de volontaires? Mais il ny en à jamais eu. Quant à prendre à cel égard des engagements pour
(1) Protocole 3.
(2) CF. annexe au protocole 6. Le gouvernement Grec comniuniquait avec la conférence au moyen de notes écrites.
l'avenir, le gouvernement d'Athènes s'y refuse; «le droit des gens n’impose aucun devoir et ne donne aucun droit au gouvernement grec pour empêcher ses sujets d'aller se battre en Crète ou ailleurs pour tel parti qu'il leur plairait ». — « En résumé, ct c'est par là que se termine la note, des cinq points de lPultimatum, les deux premiers ne sont de nulle importance: le (roisième est entièrement ct sans restriction admis par la Grèce; les deux autres sont repoussés par les principes du droit des gens, aussi bien que par la législation du pays; par conséquent, la Grèce ne pourrait s’y soumettre sans renoncer à ses droits et sans fouler aux pieds la liberté de ses citoyens, sans s’exposer enfin à des conséquences qui pourraient être grosses de dangers pour elle et non moins pour les autres » (1).
Les plénipotentiaires déclarèrent que leurs sentiments n'étaient en rien modifiés par le mémorandum grec, et résumèrent leur opinion dans une déclaration qu'il faut faire connaitre : 1ls reconnaissent le bien fondé des griefs résumés dans l’ullimatum ture et déclarent le gouvernement grec tenu « d'observer, dans ses rapports avec la Turquie les règles de conduite communes à tous les Gouvernements et de satisfaire ainsi aux réclamations formulées par la Sublime-Porte pour le passé, en la rassurant en
(1) Mémoire sur le conflit Greco-Turc, présenté à la Conférence de Paris, par M. Rangabé, le 9 janvier 4869, annexé au protocole 6. V. aussi annexe au protocole 5, dépèche adressée le 26 décembre et le 7 janvier 1869 par le ministre des affaires étrangères de Grèce au ministre de Grèce à Paris et communiquée à la conférence dans la séance du 16 janvier et annexe B au protocole 6, dépèche adressée par 1 Ministre des affaires étrangtres de Grèce, communiquée à la Conférence dans la séance du 20 janvier.
V7 TROISIÈME PARTIE. — CIAPITRE I
même temps pour lavenir ». Et ils concluent : «la Grèce devra donc s'abstenir désormais de favoriser ou de tolérer : 4° la formation sur son territoire de toute bande recrutée en vue d'une agression contre la Turquie; 2 l'équipement dans ses ports de bâtiments armés destinés à secourir, sous quelque forme que ce soit, toute tentative d'insurrection dans les possessions de Sa Majesté le Sultan ». Les représentants des Puissances prennent acte des déclarations du cabinet d'Athènes sur les mesures qu'il doit prendre pour le rapatriement des familles crétoises et l’engagent à procéder rapidement au jugement des demandes de dommages-intérêts formulés par les sujets ottomans. « La Conférence ne saurait douter que, devant l'expression unanime de l’opinion des plénipotenliaires sur les questions soumises à leur examen, le gouvernement hellénique ne s'’empresse de conformer ses actes aux principes qui viennent d'être rappelés, et que les griefs exposés dans lultimatum de la Porte ne se trouvent, par le fait même définitivement écartés... » (1)
Cette déclaration, rappelons-le, n'était qu'un conseil donné à la (Grèce, qu'une solution suggérée aux deux Puissances rivales, sans caractère obligatoire. Cette distinction est essentielle; mais, ajoutons-le, toute théorique. La Grèce était bre en théorie de ne pas se soumettre à cette décision, mais, pouvait-elle tenir tête au Concert européen? Il était certain qu'un refus lui attrerait l’inimitié des Puissances, qui rejetteraient, certainement sur elle la responsabilité des évènements. C'est la raison du plus fort.
Le ministère s’efforça de le faire comprendre au peuple
(4) Protocole 6.
hellénique : « Nous ne pouvons pas omettre, dit-il, que, quelque douloureuse que soit pour la Grèce l’acceptation de ces deux conditions, elle ne saurait engager l'avenir de la Grèce, ni aller à l'encontre de ses espérances. Du reste, après notre refus d’adhérer aux décisions de la Conférence, 1l ne nous restait plus qu'à courir les chances de la guerre contre la Turquie. Malheureusement, tandis que tout préparatif sur mer nous fait défaut, nous trouvons que la nation n’est point non plus prête sur terre » (1). La Grèce s'inclinait, et tout danger de conflit était désormais écarté. La Conférence de Paris avait encore, semblait-il, un autre résultat heureux. On pouvait croire qu'elle inaugurait une ère nouvelle, où les Puissances, s’érigeant en arbitre entre fa Sublime-Porte et les populatons chrétiennes de l’Empire Ottoman, renonceraient désormais, dans la question d'Orient, à leurs intérêts égoïstes, pour ne plus considérer que ceux des nationalités opprimées, et réaliseraient, dans ce coin du monde, le rêve d'un tribunal chargé de trancher pacifiquement, tous les litiges internationaux. « Depuis la Conférence, écrivait Saint-Marc Girardin, l’Europe a, en prenant son rôle de juge, proclamé son renoncement à tout intérêt et à toute ambition. C’est la signification la plus importante de la Conférence de Paris et son plus grand avantage pour la Grèce » (2). C'eût été un beau rôle en effet, et les plénipo-
(1) Proclamation au peuple hellénique (Annexe au protocole 5 de la Conférence de Paris 1869).
(2) Saint-Marc Girardin, La Grèce depuis la Conférence de 1869 (Revue des Deux-Mondes, 1869). « La question d'Orient, dit encore Saint-Marc Girardin c’est-à-dire la question de savoir à quelle Puissance européenne appartiendra l'Orient ou Constantinople, qui pour l'Europe résume l'Orient, la question de savoir au profit de qui sera détruit
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tentiaires réunis en 1869 avaient voulu en inspirer l'idée à leurs gouvernements. Avant de clore la Conférence, le marquis de la Valette se plut en effet à constater que «les Cabinets sont parvenus à prévenir le conflit qui était prêt d’éclater en Orient, et à écarter ainsi une cause de complications pour l'Europe. » Puis il ajouta qu'il espérait en outre que « l'exemple donné par la Conférence ne serait pas perdu et que Fœuvre pacilique accomplie en vertu et'dans l'esprit du protocole du 14 avril 1856 resterait comme un précédent qui serait de plus en plus invoqué dans les dissentiments qu'une délibération commune peut aplanir ». Mais le marquis de la Valette comme M. Saint- Mare Girardin avaient trop préjugé du bon sens et de l'énergie du Concert européen. La question d'Orient n'était pas finie; et avant comme après 1869, la Turquie a ét le théâtre de conflits redoutables et d'interventions incessantes; avant Comme après, le conflit des intérêts a amené les mêmes difficultés, et les passions se sont déchainces avec autant de violence,
La question d'Orient en est encore au même point trente ans après la Conférence de Paris. Qui pourrait dire
quand et comment elle sera réglée?
l'équilibre européen, cette question est finie, nous l'espérons. Au lieu de la question d'Orient il n°y à plus que la question de FOrient débatlant ses inlérèls el son avenir sous les yeux et sous le controle de l'Europe. » |