I. — Historique
Ce qu'est la réforme en Turquie. — Rôle des Puissances dans cette œuvre. — Le Tanzimäl. — Réformes de Sélim. — Réformes de Mahmoud. — Destruction des Janissaires 4826. — Abdul-Medjid. — Le Hatti-Chérif de Gulhané 4839. — Son exécution : firmans sur l’armée, l'instruction publique, la justice, etc... — Résultats du Halti-Chérif de 1839.
L'Empire Ottoman, bien qu'il soit en partie européen par sa situation géographique, n'a de l'Europe ni les mœurs ni la civilisation.
Puissamment organisés pour la conquête (1), les Turcs ont dominé tant qu'ils n'ont trouvé devant eux que des masses peu cohérentes et peu nombreuses. [Incapables d'organiser et d’administrer le pays conquis, ils n'ont pas assimilé leurs nouveaux sujets et dès le jour où ils ont dù reculer devant des armées solidement disciplinées, a commencé, nous l'avons vu, l'œuvre de l'émancipation des nationalités demeurées intactes.
Mais beaucoup de peuples chrétiens sont restés longtemps soumis au joug ottoman: quelques-uns le sont
(4) « Achevez mon œuvre, dit Mahomet, Etendez la maison de l'Islam (Dar-ul-islam) par toute la terre. Dieu vous donne Ja maison de la guerre (Dar-ul-Harb). »
aujourd'hui encore et pour ceux-la les Puissances ne peu. vent pas tolérer une domination qui s'exerce au mépris des droits les plus élémentaires de l'humanité (4).
EL puisque les Turcs ne sont pas seulement, comme dit un mot célèbre, «€ campés » en Europe, il faut les rendre dignes d'y rester. D'ailleurs il s’est trouvé parmi les Sul- {ans mêmes des hommes de valeur et de sens élevé, qui ont compris la nécessité de transformer des institutions surannées et de mettre fin à un régime où se retrouvent la cruauté et l'arbitraire du moyen-âge sans la loyauté et le courage. De cette double impulsion est né le mouvement de la réforme ou Tanzimat.
Le premier Sultan digne d’être honoré du titre de réformateur fut Sélim IT (2). Sélim malheureusement ne sut pas éviter l'écueil habituel : il voulut opérer trop brusquement la réforme et chercha à l’imposer à une nation mal préparée. « Comme la mort exceptée, disait-il, il y a remède à tous les maux, la guérison des nôtres est l’objet de nos profondes réflexions. Nous méditons et nous préparons les moyens éloignés que nous devons employer dans le temps prédestiné » (3). Le premier de ces moyens lui sembla être la réforme de l’armée qu'il voulut organiser sur le modèle des troupes européennes, et soumettre à la stricte discipline de celles-ci. Mais cette réforme était trop contraire à toutes les traditions, trop contraire
(1) Mais nous pouvons remarquer dès maintenant que toute réforme en faveur des chrétiens seuls sera fatalement vouée à l’insuccès parce qu'elle irrite l’orgueil musulman.
(2) Mustapha Il (mort en 1774), avait essayé déjà quelques réformes avec l’aide du Baron de Tott.
(3) Cf. Th. Lavallée. Histoire de l'Empire Ottoman, p. 418.
aussi aux habitudes de pillage et d’indiscipline des hordes de janissaires; ceux-ci se révoltèrent et le Sultan déposé ne tarda pas à être assassiné dans sa prison du Séraï.
Du moins, Sélim, avait eu le temps de former son neveu Mahmoud et de lui inspirer le désir de poursuivre l'œuvre de régénération du peuple turc. Mahmoud, qui monta sur le trône, après le règne éphémère de Mustapha IV, fut un ardent réformateur.
Comme Sélim, Mahmoud s'attaqua d’abord à l’organisation militaire et cela n’est pas pour nous étonner. Nous savons assez que l'Empire Ottoman est fondé sur la conquête, pour comprendre que l’armée en est l'institution essentielle et fondamentale, celle qu'il faut saper dans ses bases avant de pouvoir s'attaquer aux autres parties de l'édifice, celle d’ailleurs qui représente le plus fidèlement la vieille Turquie. Rien de plus curieux que cette armée, rien de plus sauvage que ces « janissaires » dont le mode de recrutement est un vestige inouï de la barbarie musulmane.
Le corps de janissaires, en effet, était composé de chrétiens, arrachés tout enfants à leurs familles et à leur pays, élevés dans la religion musulmane, sans autre père que le Sultan, sans autre patrie que leur drapeau, sans autre loi que leurs instincts sanguinaires. Cette troupe, capable des plus grands exploits, devenait dans l’inaction, aussi dangereuse pour son maître qu'elle avait été redoutable à ses ennemis (14).
(4) « Ces coursiers fougueux, disait Essad-pacha (Histoire de la destruction des Janissaires) bondissant en liberté dans les pâturages du désordre, se considéraient comme les rois du pays, entretenaient
Mahmoud essaya d’abord de les discipliner et de mettre fin aux abus qui, depuis longtemps, en faisaient une horde sans consistance el sans valeur. Mais les janissaires se révoltèrent à plusieurs reprises. En 1826, enfin, Mahmoud fit publier un projet d'ordonnance. Les janissaires, y était-il dit, ont perdu leur valeur militaire; « Les éléments de force résident aujourd'hui dans l’étude et la pratique des arts militaires; leur connaissance est indispensable pour lutter contre un ennemi discipliné. Le Koran nous a tracé notre devoir ; ne dit-il pas : employez pour vaincre les infidèles tous les moyens qui sont en votre pouvoir... Certain d'obéir aux prescriptions de la religion, le Gouvernement animé de l'esprit du prophète, a résolu, pour affirmer la puissance Ottomane et rendre au nom musulman tout son lustre, de créer un nouveau corps d'akindijis tirés de l’odjak des janissaires (1) ».
A la nouvelle de cette ordonnance, les Janissaires se soulevèrent et, réunis sur l'Et-Mecidani, se mirent en pleine révolte. Sans hésiter, sans vouloir même écouter leurs doléances ni consentir à entrer en pourparlers, Mahmoud déploya contre eux l’étendard vert du Prophète et ralliant ainsi tous les fidèles attaqua les rebelles.
En quelques heures, les balles et l'incendie eurent raison des Janissaires. Dix mille d’entre eux, dit-on, périrent: « On jeta tous ces cadavres à la mer, dit Théophile Gautier, et pendant plusieurs mois les poissons putréliés de chair humaine ne furent pas mangeables ».
Mahmoud, à la faveur de la terreur inspirée par cet acte
le feu sous la chaudière de la sédition et limaient le collier de
l’obéissance. »
(1) Cf. De la Jonquière. Histoire de l'Empire Ottoman, p. 475.
énergique, publia une ordonnance, qui constatait la déchéance des Janissaires et consacrait l'organisation nouvelle des troupes destinées à les remplacer (4). Puis le Sultan entreprit d'autres réformes.
Les derviches bektachis furent supprimés (2). Une école militaire fut créée; une nouvelle monnaie frappée à l'effigie du Sultan et le portrait du descendant du Prophète affiché dans les casernes, bien que cela füt essentiellement contraire aux prescriptions religieuses: enfin, un code fut préparé. Mais tant de réformes soulevèrent des protestations. Après l'opposition des Janissaires, Mahmoud se heurta à celle des Oulémas ; les représentants de la religion après l’armée se levaient contre lui et le flétrissaient du nom de Sultan ghiaour. « (Ce duel gigantesque entre un homme et toute une nation, dit un historien (3), dura tout le règne de Mahmoud : l’homme ne faillit pas un instant.» C'est Mahmoud qui prononçait ces belles paroles : « nos intentions, disait-il, c’est que les musulmans ne soient considérés comme tels que dans les mosquées ; que sous le même point de vue les chrétiens ne soient chrétiens que dans leurs églises et que les israélités ne soient israélites que dans leurs synagogues. Je veux que hors de ces lieux où tous rendent également hommage à la divinité, ils jouissent uniformément des mêmes droits politiques et de ma protection paternelle. » Le succès fut médiocre cependant; aussi bien une réforme de cette importance ne
(1) Lavallée, p. 497.
(2) Les Derviches sont des sortes de moines. Il en existe encore plusieurs ordres dont les derviches hurleurs et les derviches tourneurs sont les plus connus.
(3) De la Jonquière, p. 482.
peut-elle être l'œuvre d'un seul règne, surtout quand ce règne est troublé par des insurrections comme celles dela Grèce et de l'Egypte, par des soulèvements comme ceux qui eurent lieu en Serbie et par plusieurs guerres avec la Russie,
Abd-ul-Medjid continua l'œuvre de Mahmoud. Quatre mois après son avènement il promulga le Hatti-Chérif de Gulhané (5 novembre 1839) qui est le premier acte d’ensemble sur la réforme et inaugure réellement l’ère du Tan-
zimat.
Il faut, y est-il dit, donner à l’Empire une nouvelle administration, « les institutions doivent principalement porter sur trois points, qui sont :
1° Les garanties qui assurent à nos sujets une parfaite sécurité, quant à.leur vie, à leur honneur, à leur for-
tune ; 2° Un mode régulier d’asseoir et de prélever les impôts:
3° Un mode également régulier pour la levée des soldats et la durée de leur service. »
Et après avoir énuméré les principales dispositions émises en conformité de ces principes, le firman ajoute « Ces concessions impériales s'étendant à tous nos sujets de quelque religion ou secte qu'ils puissent être, ils en jouiront sans exception. » Ces quelques mots constituent à eux seuls toute une révolution.
Mais l'égalité des raïas avec les musulmans est contraire à toutes les prescriptions du Coran; dansleur mépris pour les infidèles, les musulmans ne pouvaient considérer cette disposition que comme un non sens, comme une chose
ridicule : «c'est, dit M. d'Avril, comme si l’on eut décidé que les nègres soient blancs » (4).
Un Conseil de réforme devait se réunir pour réglementer les points indiqués. Enfin, après avoir pris les engagements les plus formels, et avoir « fait serment par le nom de Dieu » d'observer les dispositions du firman, Île Sultan promet une loi rigoureuse contre le trafic de la faveur et des charges (richvet) que la loi divine repousse et qui est une des principales causes de la décadence de l'Empire. »
Et pour lui donner encore plus de solennité : « ce rescrit impérial, est-il dit, devra être communiqué officiellement à tous les ambassadeurs des Puissances amies résidant à Constantinople, pour qu'ils soient (‘moins de l'octroi de ces institutions, qui, s'il plait à Dieu, dureront à jamais. »
On ne pourrait qu applaudir à ces dispositions empreintes des idées les plus élevées et des sentimentsles plus nobles, si l’on n'était tenté de rester un peu sceptique à leur égard, même avant de s'être confirmé dans ce scepticisme par l'étude des suites de la réforme.
En effet, non seulement elles devaient exciter le mécontentement des Musulmans pour les raisons que nous avons indiquées tout à l'heure; mais on se vouait fatalement à l'impuissance en voulant importer en bloc, dans un monde d'une civilisation essentiellement différente, une organisation faile pour d'autres pays et pour d'autres mœurs. C'est à cet écueil que pour vouloir trop faire à la
(1) D'avril. Négociations relatives au traité de Berlin. Introduction, p. 47.
fois, les réformateurs turcs se heurteront toujours par la suite et se sont heurtés dès les premiers essais.
Cependant des mesures ne tardèrent pas à être prises en exécution du Hatti-Chérif : organisation d'un Conseil d'État, suppression de la ferme des impôts, promulgation d'un recueil de lois pénales dont les dispositions sont applicables à tous les sujets musulmans ou raïas et « sans égard au crédit ni à la considération des délinquants, » préparation d'un code civil, tel est le bilan de la première année d'exécution du Hatt. Mais la guerre d'Egypte provoqua une réaction ; le peuple musulman vit d'un mauvais œil l'alliance du Padischah avec les Chrétiens, et Rifaat-pacha, successeur de Reschid, apporta au grand vizirat des idées opposées à la réforme. Heureusement cette réaction ne dura pas : Une loi du 6 septembre 1843, réorganisa l’armée qui fut mise ainsi en état de prendre une part honorable à la guerre de Crimée. (1) La même année, Riza-pacha prononçait ces paroles : « Musulmans, Chrétiens, Israëlites, vous êtes tous les sujets d’un mème Empereur, les enfants d'un même père... Musulmans ou Chrétiens, riches ou pauvres, fonctionnaires civils, militaires ou religieux: que tout sujet ottoman ait donc pleine confiance dans le Souverain qui tient la balance égale pour tous ; que tout coupable tremble; que tout homme de bien, tout bon serviteur attende sa récompense. » (2)
(1) L'armée est divisée en trois parties : hommes du service actif (nizam), de la réserve (rédif), auxiliaires et troupes irrégulières. D’après les renseignements fournis par le maréchal de Saint-Arnaud et par le général Williams, les lroupes turques étaient solides, mais les chefs incapables et le service d’intendance déplorable.
(2) Cf. Engelhardt. La Turquie et le Tansimat, t. 1, p. 69.
284 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il
ün 1846 fût promulguée une série d'ordonnances, désignées sous le nom de « Talimatio moumich », qui fixe les droits et les devoirs des fonctionnaires et détermine la nature de leurs attributions. Un firman de 1845, organise l'instruction publique, avec les trois degrés : instruction primaire, secondaire, supérieure. Enfin notons un firman de 1852 sur l'administration des Provinces, la création, en 1853, d'une banque ottomane subventionnée par l'État, et la promulgation d'un Code de commerce en 1856.
Le Hatti-Chérif de Gulhané avaitil eu en somme d'heureux résultats ?
L'idée d’une Turquie réformée excita en Europe un grand enthousiasme, et c'est avec confiance que la presse salua presque unanimement l'ère nouvelle qui semblait s'ouvrir pour l'Empire Ottoman. « Le gouvernement turc a donc pris au sérieux toutes ses promesses, est-il écrit dans un recueil de 1850. Les peuples chrétiens de l'Empire lui tiennent compte de ce qu'il à déjà fait, et c'est avec la plus grande confiance qu'ils envisagent l'avenir. Héllènes, Roumains, Arméniens ou Slaves, tous se rencontrent dans le même sentiment, ils ne désirent que la consolidation de l'Empire Ottoman » (1).
Malgré ces accès de lyrisme qui devinrent plus fréquents et plus pathétiques, lorsque le Sultan fut l'allié de la France et de l'Angleterre, malgré cette peinture touchante du bonheur des peuples de FEmpire Ottoman, nous avons peine à y croire. Nous n'en voulons pour preuve que l’état dans lequel se trouvait encore la Turquie, dix-
(1) Annuaire des Deux-Mondes, année 1850.
sept ans après la promulgation du Hatti-Chérif, et dans lequel elle est encore de nos jours.
D'ailleurs, si la réforme, depuis qu'elle est garantie par l’Europe, a été appliquée avec assez peu de loyauté pour que l’on ait à déplorer des faits comme les récents massacres d'Arménie ; 1l est difficile de croire qu'elle l'ait été avec plus de succès lorsque la Turquie était livrée à elle-même.
La Porte, d’ailleurs, était bien obligée de reconnaitre elle-même que la situation n'était pas encore en tous points satisfaisante ; « il est bien vrai que les principes de la réforme se sont consolidés, dit un firman du 7 septembre 1854, mais les règlements qui en sont la conséquence se trouvent encore affectés d'incertitude » (1). « Nous prenons acte de cette déclaration. Qu'importe que les principes soient consolidés, s'ils ne sont pas appliqués ? Et quant à contester la valeur des principes énoncés dans le Hatti-Chérif, nous n'y avons jamais songé.
Il ne semble pas d’ailleurs que les Gouvernements européens aient fait grand fond sur les promesses de la Turquie, car les notes de Vienne signalent comme condition essentielle du rétablissement de la paix, l'amélioration du sort des Chrétiens. Ce fut l'objet du quatrième point des préliminaires (2).
(1) Cf. Annuaire des Deux-Mondes, 1854-1855, p. 685.
(2) Rappelons-le : « Les imimunités des sujets raïas de la Porte seront consacrées, sans atteinte à l'indépendance et à la dignité de la couronne du Sultan.
Des délibérations ayant lieu entre PAutriche, la France, la Grande- Bretagne et la Sublime-Porte afin d'assurer aux sujets chrétiens du Sullan, leurs droits religieux et politiques, la Russie sera invitée, à la paix, à s’y associ er. » Projets préliminaires du 4er février 1856, de Clercq. Recueil, t. VIT, p. 21.