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II. — Revision du Traité de Paris

La note du prince Gorchakoff. — Réponse des Puissances. — Conférence de Londres, 4871. — La France doit y ètre représentée. — Difficultés soulevées par M. de Bismarck pour empêcher Jules Favre de s’y rendre. — La question du sauf-conduit et le bombardement de Paris. — Traité du 43 mars signé au nom de la France par le due de Broglie. — Nouveau régime de la mer Noire. — Le Danube.

«Je ne lis jamais la correspondance de Constantinople », disait M. de Bismarck. Le chancelier voulait ainsi faire entendre qu'il se désintéresserait volontiers des affaires d'Orient, si en échange la Russie ne mettait pas d’entrave à sa politique occidentale; et qu'il verrait sans jalousie les conquêtes du tsar en Turquie, pourvu qu'on ne s’opposât pas à des conquêtes de la Prusse sur la rive gauche du Rhin. Le Tsar y avait trop d'intérêt pour ne pas comprendre à demi-mot. Aussi bien préparait-il depuis longtemps dans le « recueillement » une revanche qui, pour être pacifique, n’en serait pas moins féconde.

Assurée de la neutralité de la Prusse, et de la bienveillance de lPAutriche (1), la Russie crut le moment venu d'obtenir la suppression des articles du traité de Paris qui

(1) Dans sa fameuse dépôche du 4er janvier 1867, M. de Beust disail qu'il n'y avait dans cette affaire qu'une « question d’amourpropre » à laquelle l'Europe ne devait pas s'arrêter.

lui portaient un grave préjudice : des deux Puissances le plus directement intéressées à s'y opposer, en effet, l’une, la France était dans l'impossibilité matérielle de le faire ; l'autre, l'Angleterre avait, par son attitude indifférente dans la guerre franco-allemande, perdu tout crédit au sein du Concert européen.

Teiles étaient les dispositions de l'Europe, lorsque fut connue la letire que le prince Gorchakoff écrivait le 19/31 octobre au baron de Brunnow, ambassadeur à Londres. Dans cette lettre, le chancelier du Tsar dénonce de sa propre autorité, les articles 11, 43 et 15 du traité de Paris et la convention des Détroits. Voici quels motifs il en donne : « Tandis que la Russie désarmait, dans la mer « Noire, dit-il, la Turquie conservait le droit d'entretenir « des forces navales illimitées dans l'archipel et les détroits; « la France et l'Angleterre gardaient la faculté de concen- « trer leurs escadres dans la Méditerranée.

« En outre, aux termes du Traité, l'entrée de la mer « Noire est formellement et à perpétuité interdite au « pavillon de guerre soit des Puissances riveraines, soit « de toute autre Puissance ; mais en vertu de la conven- « tion dite « des Détroits », le passage par ces détroits « n’est fermé aux pavillons de guerre qu'en temps de € paix.

« Il résulte de cette contradiction que les côtes de l’Em- « pire russe se trouvent exposées à toutes les agressions, « même de la part des États moins puissants, du moment « où ils disposent de forces navales auxquelles la Russie « n'aurait à opposer que quelques bâtiments de faibles « dimensions. »

Cette première partie de la dépêche ne saurait prêter à critique. La Russie subissait, cela est certain, des condi-

tions onéreuses ; et l’on ne saurait s'étonner qu'elle ait profité des événements pour chercher à en obtenir la suppression. Mais le prince Gorchakoff motivait la résolution de son gouvernement sur des considérations soi-disant juridiques tout au moins contestables.

« Le traité de 1856, disait-1l, a été violé notamment en ce qui concerne les Principautés danubiennes, dont l'union avait été formellement prévue et interdite ; il a été violé sur un autre point encore : l'accès des détroits et de la mer Noire a été ouvert à « des escadres entières. » Cette dernière assertion était au méins hasardée (41) et la Porte n'eut pas de peine à prouver que les navires de guerre qui avaient pénétré dans la mer Noire l'avaient fait dans des circonstances de nature à excuser la tolérance dont ils avaient bénéficié.

Quant à la Roumanie, il est certain que son existence en tant qu'État un et indépendant était contraire au Traité; mais la Russie n’ajoutait pas que cette situation avait été consacrée de l'accord unanime des signataires; ce qui la légitimait certainement. Admettons, cependant, qu'il y ait eu de véritables infractions au Traité, on ne pouvait se fonder sur ce motif pour en commettre de nouvelles; et, si l’une des Puissances Contractantes se trouvait lésée par la non-exécution de certaines dispositions, elle devait em-

(1) La Turquie, il est vrai, s'était montrée assez tolérante; mais on n'avait contre elle sur ce point aucun grief sérieux. D'ailleurs, à la suite de récriminations des Puissances, la Sublime-Porte avait dit dans une circulaire du 28 septembre 1868 que « désormais il n’y aura absolument d'autre exceplion que pour celui des bâtiments de guerre sur lequel se trouverait un Souverain ou le chef d’un État indépen-

dant. » Cf. (Recueil des traités de la Porte Ottomane du baron de Testa. t. V. p. 181.)

ployer les moyens légaux, c'est-à-dire provoquer la réunion d'une nouvelle Conférence. Mais le prince Gorchakoff avait cru pouvoir se mettre au-dessus de la légalité, et si sa note souleva d’unanimes protestations, il faut en aceuser la forme, bien plus que le fond même de sa demande.

Le Chancelier russe, en effet, insistait sur le caractère unilatéral de sa dénonciation par une déclaration de principes qui ne tendait à rien moins qu'à nier le caractère obligatoire des engagements internationaux. « Notre Auguste Maître, disait-il, ne saurait admettre en droit, que les traités enfreints dans plusieurs de leurs clauses essentielles et générales demeurent obligatoires dans celles qui touchent aux intérêts directs de son Empire. » La déclaration était claire. La Russie tenait la dénonciation du Traité de Paris pour indispensable à sa sécurité en Orient ; et elle la prononçait. Mais, et Gorchakoff insiste sur ce point, la Russie n'a, vis-à-vis de la Turquie, aucune disposition malveillante : elle croit au contraire que la situation actuelle crée un danger permanent (1), auquel il est de l'intérêt de tous de mettre fin.

Aussi « Sa Majesté se croit en droit et en devoir de dénoncer à Sa Majesté le Sultan la convention spéciale et additionnelle audit traité qui fixa le nombre et la dimension des bâtiments de guerre que les deux Puissances riveraines se réservent d'entretenir dans la mer Noire; elle en informe loyalement les Puissances signataires et ga-

(4) Voir cette lettre dans le Recueil de documents sur le traité de Paris de d’Aneberg : N°1. C’est à ce recueil que renvoient les cotes des documents que nous citons dans cette partie.

rantes du Traité général, dont cette Convention spéciale

fait partie intégrante. »

La déclaration du prince Gorchakolf produisit, malgré les événements qui absorbaient l'attention de l'Europe, une vive impression sur les différents Cabinets qui ne se tinrent pas pour satisfaits d'en avoir été « loyalement informés. »

« La question soulevée, disait le comte Granville, n'est done pas de savoir si le désir exprimé par la Russie doit être examiné avec soin dans un esprit amical par Îles Puissances co-signataires, mais bien de savoir si ces Puissances doivent accepter la déclaration que, de son propre fait et sans leur consentement, la Russie s’est déliée d’ellemême d’un contrat solennel. » Et, sur ce point l'Angleterre n'avait pas d'hésitation: « le Gouvernement britannique, disait le comte Granville, n’admet pas la prétention de la Russie, qu'une Puissance touche à un Traité européen, si ce n’est de concert avec les Puissances qui ont pris part à ce Traité (1). »

Le Cabinet anglais, en répondant d'une manière aussi catégorique, entendait ne critiquer que la forme sous laquelle la Russie présentait la question; et il ajoutait quelques jours après, qu'il aurait volontiers accueilli la proposition d'une Conférence de tous les signataires du traité de 1856, et qu'il se serait alors prêté volontiers à la révision des articles incriminés (2).

(4) Dépêche du 40 novembre 1870, document n° 9, (2) Document no 45.

L'Italie témoigna des mêmes sentiments (1), et M. de Chaudordy (2) fit, au nom de la délégation de Tours, une réponse semblable. Le Cabinet de Vienne appela « la sérieuse attention » du gouvernement russe sur les conséquences de sa détermination, qui «se produisait au milieu de circonstances où plus que jamais l'Europe avait besoin des garanties qu'offre à son repos et à son avenir la foi des Traités. » (3) M. de Beust rappela ensuite que le procédé du Cabinet de Pétersbourg, contraire aux principes généraux du droit international, était aussi dans le cas particulier, d'une illégalité flagrante, puisque les plénipotenaires réunis en 1856, avaient eu soin de spécilier que « la Convention ne pourra être ni annulée ni modifiée sans l’assentiment des Puissances signatàires du traité. » Cette disposition, dit M. de Beust, « acquiert une valeur particulière en ajoutant expressément et exceptionnellement une stipulation qui, de tout temps, a été regardée comme sous-entendue dans chaque transaction internationale. »

Devant la réprobation unanime soulevée par la note, et devant l'émotion générale, dont M. Otto Russel se faisait l'interprète, quoique peut-être avec un peu d'exagération lorsqu'il prononçait le mot de guerre, le prince Gorchakoff comprit qu'il avait été trop loin.

Il eut le bon esprit de céder, et fit savoir, sans tarder, que son gouvernement serait disposé à accepter l'idée

(4) No21.

(2) N°18, dépêche du 44 novembre 1870.

(3) No 22.

d'une Conférence (1). M. de Bismarck proposa aussitôt d'en prendre l'initiative (2).

Les Puissances v consentirent, et il fut décidé que la Prusse convoquerait les signataires des traités de 1856. sauf la France, à qui le gouvernement anglais se chargerait de transmettre l'invitation. Après de nouveaux pourparlers, il fut décidé que la conférence se réunirait à Londres.

La France avait été conviée, bien qu'elle fût envahie par les armées allemandes et dirigée par un gouvernement provisoire; elle avait pris une part trop importante

(1) Document no 33. — Voici en quels termes le prince Gorchakoff annonçait l'adhésion de son gouvernement à Fidée d'une Conférence, tout en défendant sa manière de voir primitive : « Nous ne saurions admettre, disait-il, que l'abrogation d'un principe théorique sans application immédiate, qui ne fait que restituer à la Russie un droit dont aucune Grande Puissance ne saurait être privée, puisse ètre considérée comme une menace pour la paix, ni qu'en annulant un point du traité de 1856, elle implique labrogalion du lout.

Sa Majesté l'Empereur maintient entièrement son adhésion aux principes généraux du traité de 1856, et celle est prète à s'entendre avec les Puissances signataires de cette lransaction, soit pour en confirmer Iles stipulalions générales, soit pour y substiluer tout autre arrangement équitable qui serait jugé propre à assurer le repos de l'Orient et l'équilibre européen. Rien ne semble dès lors s'opposer à ce que le Cabinet de Londres, si cela lui convient, entre en explication avec les signataires du traité de 1856. Pour notre part, nous sommes prèls à ‘nous associer à loute délibération qui aurait pour objet des garanties générales destinées à consolider la paix de l'Orient. »

(2) No 37 — Leltre de M. Otto Russel au comte Granville, de Versailles le 22 novembre 1870 : « Le Chancelier (M. de Bismark)...... m'autorisa à télégraphier à Londres, que si Votre Seigneurie y consentait, il prendrait l'initialive de proposer une Conférence dans le but de chercher à trouver une solution pacifique à une question que je lui avais franchement démontré être de nature dans l’état actuel, à nous forcer à faire la guerre à la Russie, avec ou sans alliés. »

dans les événements de 1854-1856, et elle avait encore en dépit de M. de Bismarck, un rôle trop considérable en Europe, pour que l’on pût se passer de son concours. Elle avait été conviée; mais pouvail-elle accepter l'invitation qui lui était faite ? Pouvait-elle, alors que son existence même était en jeu, prendre part tranquillement à une discussion sur la neutralité de la mer Noire. et sur le nombre des bateaux à laisser pénétrer dans le Bosphore ?

Le parti le plus digne semblait être en effet de s'abstenir. Mais, d'autre part, n'était-il pas de bonne politique d’envoyer à Londres un plénipotentiaire qui peut-être trouverait moyen de ramener la discussion de Constantinople aux affaires de l'Europe et d'intéresser les Puissances au sort de la France ?

Jules Favre, poussé par un patriotisme ardent, mais peu expert dans les détours de la diplomatie, s'arrêta aux considérations les plus naturelles, et répondit dès le 2 décembre : « la France est trop occupée de ses propres affaires pour se mêler de celles de l'Europe... que les Puissances proposent un protocole préliminaire dans lequel on conviendra de prendre pour base l'intégrité du territoire français, et nous donnerons notre adhésion à la conférence. » Et il ajoutait, le 4 décembre : « Je ne consens pas à ce que ma malheureuse patrie, trahie, abandonnée par ceux qui abusent de leur victoire, aille, en compagnie des potentats qui la perdent, jouer le jeu dérisoire qu'on voudrait lui imposer. » (1)

Les sentiments auxquels obéissait Jules Favre en faisant cette réponse, sont trop nobles et trop élevés pour qu'on puisse lui faire un grief de s’y être laissé entrainer; mais

(4) Document n° 77.

350 OUATRIÈME PARTIE

il faut avouer que l’abstention prêtait à critique. M. de Chaudordy ne sv trompa pas. Sans doute, lui aussi aurait voulu, avant de prendre une décision, obtenir le droit de discuter les intérêts français; et e’est à quoi il s’efforça tout d'abord. (1) Mais, après avoir vu cet espoir lui échapper, M. de Chaudordy n'en persista pas moins à conseiller au gouvernement de Paris l'adhésion pure et simple. Que pouvait-on savoir? La situation de la France n'était-elle pas la même en 1815, sinon plus critique encore? Et cependant M. de Talleyrand avait su la retourner à notre profit, et au fond M. de Chaudordy ne désespérait pas d'arriver à un résultat semblable. I finit par obtenir l'adhésion du gouvernement de Paris (2), et Jules Favre fut désigné pour représenter la France : son talent d'orateur, à défaut de traditions diplomatiques, faisait espérer beaucoup de sa présence à la Conférence. Mais, de Versailles, M. de Bismarck veillait à tout; et peu disposé à laisser à la France la moindre chance de salut, il résolut d'empêcher

(4) Voici comment M. de Chaudordy s’exprimait à cet égard, dans une circulaire aux représentants de la France à l'étranger, du 15 décembre {870 :

« Il est aisé de se rendre comple de la position délicate où se trouverail placé un plénipotentiaire français, entendant parler de la mer Noire el du nombre de vaisseaux qui doivent + naviguer, tandis qu'on ble nos villes et qu'on massacre les habitaats, s'il n'était pas admis qu'on s'oceuperail également de la guerre qui absorbe loutes nos Densecs

I serait done nécesssaire qu'avec l'appui des États neutres, nos intérèts puissent ètre discutés dans la Conférence. Mais l'absence de résolution sur ce point vous expliquera suffisamment notre incertitude, el dès lors, nous devons nous borner à attendre la décision du Gouvernement de Paris. »

(2) No 89.

le départ du plénipotentiaire, ou du moins de le retarder assez pour rendre sa présence inutile.

M. de Bismarck ne devait pas avoir de peine à y arriver, car il n'était pas homme à avoir des scrupules sur les moyens à employer.

I fallait à Jules Favre, pour sortir de Paris investi, un sauf-conduit qui lui permit de traverser les lignes ennemis. Sur les instances du Cabinet de Londres, le Chancelier prussien dut promettre d'en délivrer un au représentant de la France. Il ne s'agissait que de le faire attendre.

M. de Bismarck fit savoir à la délégation de Tours que « le sauf-conduit sera accordé aussitôt que M. Jules Favre le réclamera par un parlementaire au commandant en chef de l’armée de siège. » Il ne pouvait pas, disait-il, faire délivrer le sauf-conduit par la Chancellerie prussienne, car ce serait donner une consécration officielle au Gouvernement provisoire de Paris.

Il fallut donc s'adresser au général en chef des troupes d'investissement: mais, cette condition qui paraissait toute naturelle, équivalait, en réalité, à un refus. En effet, en premier lieu, Jules Favre, qui devait en faire luiméme la demande, n'était même pas informé du choix qui avait été fait de sa personne, et la nouvelle ne pouvait lui en arriver que par la délégation de Bordeaux, c'est-à-dire qu'elle était livrée au hasard (1). Puis, pour plus de sürelé, M. de Bismarck suspendit les relations entre les deux armées, en soulevant un incident d’avant-postes, ce qui était facile: de cette façon, Jules Favre ne devait

pas avoir son sauf-conduit.

(1) M. de Chandordy, 29 décembre 4870, n° 106. La délégation ne communiquail plus avec Paris que par pigeons voyageurs.

Cependant, les Puissances neutres, désireuses de voir un plénipotentiaire français siéger à la Conférence de Londres, cherchaient un moyen de communiquer avec Paris. Ils profitèrent de ce que. par une tolérance spéciale, le représentant des Etats-Unis d'Amérique avait conservé le droit de recevoir sa correspondance, et transmirent l'invitation du gouvernement anglais par la valise diplomatique de M. Washburne. Mais il était difficile de prendre M. de Bismarck au dépourvu ; la valise fut arrêtée plusieurs jours aux avant-postes, et lorsqu'elle parvint enlin à destination, les travaux de la Conférence de Londres étaient déjà commencés. « Je reçois, écrivit Jules Favre. seulement aujourd'hui, 10 janvier, à 9 heures du soir, par l'intermédiaire de M. le Ministre des Etats-Unis, la lettre que Votre Excellence m'a fait honneur de m'écrire le 29 décembre dernier, et par laquelle elle veut bien m'annoncer qu'elle à prié M. le comte de Bernstorif de faire tenir à ma disposition le sauf-conduit qui m'est nécessaire pour franchir les lignes prussiennes et assister comme représentant de la France à la Conférence qui doit s'ouvrir à Londres ».

Malgré tout, Jules Favre allait partir, quand M. de Bismarck, jugeant à propos de le retenir encore, fit commencer le bombardement de Paris (4). Dans ces condiions, Jules Favre pensa que son départ serait d’un fächeux effetetprendraitles apparences d'une fuite, et il répondit fièrement : « Je ne demanderai pas un sauf-conduit, je

l’attendrai; sil nest donné par l'intervention de l'Angle- Le,

(4) Le bombardement fut commencé sans qu'un avis préalable en ait été donné, ce qui est contraire à la pratique du droit interna- Üional.

terre, j'en userai, mais à la condition qu'on cesse cet abominable bombardement sur ma pauvre ville de Paris... » Jules Favre resta.

Plus que jamais, cependant, il paraissait désirable de faire représenter la France. L'Europe commençait à S'alarmer de la tournure que prenait la guerre, et l’Angleterre, effrayée de la responsabilité qu’elle avait assumée dans ces événements, semblait disposée à faciliter la tâche de notre représentant. Le 4 février, le comte Granville écrivait à lord Lyons, représentant de Sa Majesté britannique auprés de la délégation de Bordeaux : « Si le plénipotentiaire français tenait à porter la question de la paix devant la Conférence, je me trouverais obligé, en ma qualité de Président, de m'opposer à ce qu'il s’adressàt à cet effet aux membres de la Conférence. Mais, si, à la fin de la Conférence, ou même après une des séances, il désirait profiter de la présence des plénipotentiaires pour leur soumettre quelque question, dans ce cas, je n'aurais pas à intervenir. Chaque plénipotentiaire aurait à agir individuellement selon ce qu'il considérerait comme son devoir ou d’après ses instructions, et pour moi-même, en ce qui me concerne, je ne manquerais pas de prêter attention à ce qui pourrait m'être dit par le plénipotentiaire français (1) ».

C'était, à ne pas s'y méprendre, une avance de la part du Gouvernement anglais. La France se fit représenter à la Conférence par le duc de Broglie ; mais lorsque celui-ci arriva à Londres, les travaux étaient à peu près terminés, et le plénipotentiaire français n'eût qu'à opposer sa signature à un acte qu'il n'avait pu discuter.

(1) Document n° 172.

Avant d'analyser le traité du 13 mars, il nous faut dire quelques mots des travaux de la Conférence réunie à Londres.

« La confection du protocole ad Loc, écrivait le comte Apponyi. représentant de l'Autriche, est un véritable travail de Pénélope; on défait toujours ce qu'on avait fait la veille. » (1) Les plénipotentiaires, en effet, voulaient, avant même de discuter le fond de la déclaration russe, répondre à la question de principe, visée par la note du prince Gorchakoff et la réfuter dans une déclaration solennelle, mais ils ne s’entendaient pas sur les termes à employer. |

« Nous devons attacher une importance capitale, avait dit M. de Beust, dans les instructions qu'il envoyait, dès le 22 décembre (2), à M. Apponyi, plénipotentiare de l’Autriche à la conférence ; nous devons attacher une importance capitale à ce qu'il soit constaté, dès le début de la réunion, que la conférence entre en délibération, non pas sur le contenu de la circulaire russe du 19/31 octobre, mais bien sur certaines stipulations du traité de Paris, et notamment celles qui ont trait à la neutralisation de la mer Noire. »)

Et il ajoutait, pour bien marquer l'opinion de son Gouvernement sur la foi due aux traités : « Dans ce cas (c'està-dire, dans le cas où les Puissances ne parviendraient pas à s'entendre sur la révision demandée), nous devons maintenir avec fermeté le principe que le traité du 30 mars 1856, reste valide dans toutes ses parties ».

(1) Document n° 114. Dépôche du comte Apponyi à M. de Beust, 2 janvier 4871.

(2) Document n° 93,

Le comte Granville, dès l'ouverture de la Conférence, rappela que les Plénipotentiaires, avaient le devoir de « discuter avec une parfaite liberté » les propositions de la Russie. Et la déclaration suivante fut signée : «les plénipotentiaires, reconnaissent que c'est un principe essentiei du droit des gens, qu'aucune Puissance ne peut se délier des engagements d’un traité, ni en modifier les stüipulations, qu'à la suite de l’assentiment des parties contractantes, au moyen d’une entente amicale » (4)

Les plénipotentiaires discutèrent ensuite le fond même de la demande du prince Gorchakoff; le plénipotentiaire russe déclara que le traité de 1856 a eu essentiellement le tort de porter une grande atteinte à l'indépendance du droit de souveraineté des Puissances riveraines (2). Puis, après quelques concessions réciproques sur des questions de mots, un traité fut signé le 13 mars 1871 (3).

Il abroge les articles 11, 143 et 14 du traité de 1856 (4). c'est-à-dire que la mer Noire n’est plus neutralisée et que les Puissances riveraines peuvent relever leurs arsenaux ou en construire de nouveaux. Une convention annexée

({) Annexe au Protocole no 4. (Voir ce Prolocole dans le Recucil d'Angecberg, p. 337.

(2) Protocole 2.

(3) Le duc de Broglic, apposa sans difficulté sa signature au traité !

« Le Gouvernement français, avait-il dit, (Protocole 5) saisit avec empressement l’occasion de maintenir la règle salutaire de la société européenne, à savoir n’apporter aucun changement essentiel aux relations des peuples entre eux, sans l'examen cet le consentement de toutes les Grandes Puissances, pratique tutélaire, véritable garantie de paix et de civilisation, à laquelle trop de dérogations ont été apportées dans ces dernières années. »

(4) Art. 4er. Cf. le Traité de Londres, à l'appendice IF.

abroge la convention spéciale du 30 mars 1856 sur la limitation des forces navales de la mer Noire.

Quant aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, ils restent soumis aux règles de l'article 40 du traité de 1856 et de la convention dite des Détroits, avec une modification cependant. Is restent, en principe, fermés à tous les navires de guerre, sauf, comme par le passé, à ceux qui sont déstinés à la police du Danube et au service des Légations de Constantinople, et pour lesquels le Sultan s'était réservé le droit de délivrer des firmans de passage. Mais une disposition importante de l'article 2 du nouveau traité donne encore au Sultan la faculté d'ouvrir lesdits Détroits, en temps de paix, dans le cas où la Sublime Porte le jugerait nécessaire pour sauvegarder l'exécution des stipulations du traité de Paris du 30 mars 1856. Cette disposition annule la convention des Détroits et l'article 10 du traité du 30 mars 1856.

L'article 4 du traité proroge pour douze années la durée de la commission européenne du Danube.

Les articles 5, 6 et 7 contiennent également des dispositions relatives au Danube et aux travaux à y exécuter. Nous nous bornons à y renvoyer, car nous avons écarté, à dessein, l'étude de Ja situation internationale de ce fleuve.

Enfin. il est déclaré (article 8) que les Hautes Puissances Contractantes renouvellent et confirment toutes les stipulations du traité du 30 mars 1856, ainsi que ses annexes qui ne sont pas annulées ou modiliées par le présent traité.

La Russie, malgré la leçon de modestie qui lui avait été donnée au début de la Conférence, avait done obtenu ce qu'elle voulait. Elle avait rayé d’un trait de plume les

stpulations onéreuses des traités de 1856; plus heureuse que la France en 1866, elle avait été payée de sa neutralité dans la guerre allemande (1).

« Sans verser une goutte de sang, dit M. Sorel, sans déplacer un soldat, sans dépenser un rouble, elle (la Russie) avait effacé du droit public de l'Europe la trace de ses défaites de Crimée. Elle avait pris sa revanche de Sébastopol et se replaçait, sans conteste, au premier rang des Puissances. Ses diplomates avaient déployé tant de bonnes grâces et la force des événements était telle que la France, loin de lui en vouloir, allait être naturellement portée à rechercher son amitié. » (2).

(1) On a appelé cela la politique « du pourboire. » (2) Sorel. Histoire diplomatique de la querre franco-allemande, tIl, p.296.

N. B. — M. Bengesco vient de faire paraitre une bibliographie de la Question d'Orient. On y lrouvera des renseignements précieux,

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