I. — Origines
Lutte de l'Islam et de la chrétienté. — Déclin de la puissance ottomane. — La question d'Orient. — Carlowitz, 1699. — Belgrade, 1739. — Kutchuk-Kaïnardji, 1774. — Jassy. 1792. — Napoléon Ier et ses projets sur l'Orient. — Tilsitt et Erfurth. — Bucarest, 1812. — Politique de la Sainte-Alliance.
Au moyen-âge s’engageait une lutte dont les conséquences pouvaient être fatales à la chrétienté : un instant, les Arabes mettaient l’Europe en danger. Après avoir conquis l'Espagne où ils apportèrent une civilisation supérieure, ils furent heureusement arrêtés à Poitiers par Charles Martel ; ils eurent bientôt à se défendre eux-mêmes, lors des croisades, contre les nations chrétiennes assez fortes, dans l'élan religieux qui les unissait, pour se faire agressives et fonder à Constantinople et à Jérusalem, des empires et des royaumes latins.
L’abandon de l'esprit de croisade, les luttes entre latins et orthodoxes, l’hégémonie des Turcs se substituant dans l'Islam à l’hégémonie arabe, aboutrent à la prise de Constantinople par Mahomet IT.
Au xvi siècle, les Tures envahissent la Hongrie et attergnent l'apogée de leur puissance sous le glorieux règne de Soliman IE Mais alors commença, pour aller toujours en s'accentuant depuis, le déclin de la puissance ottomane, et le traité de Carlowitz (1699) ouvrit, à proprement parler, la question d'Orient telle qu'elle se présente encore à nous, en sanctionnant un premier démembrement de l'Empire Ture (perte de la Hongrie et de la Transylvanie) et en consacrant le droit d'intervention d'un Etat chrétien, lAutriche, en faveur des sujets non musulmans du Sultan : enfin, en donnant à ce méme Etat le droit et les moyens d'assurer la libre visitation des Lieux-Saints.
Depuis lors, la Turquie ne cesse de s’affaiblir : à Passarowitz, en 1718, l'Autriche acquiert une partie de la Serbie et de la Valachie; elle rend, il est vrai, ces provinces en 1739, au traité de Belgrade, mais c'est un dernier et passager triomphe de l'empire de Mahomet (1).
Le traité de Kutchuk-Kaïnardji marque la première immixtion importante de la Russie dans les affaires d'Orient. La Porte v reconnaissait l'indépendance de la Crimée et ouvrait aux Russes la libre navigation de la mer Noire. La Moldavie et la Valachie étaient évacuées par les troupes moscoviles ; mais il était consenti «que, suivant les circonstances où se trouveront les Principautés et leurs souverains, les ministres et la cour de Russie puissent
parler en leur faveur, et la Turquie leur promet d'avoir
(1) Le double traité de Belgrade, d'une part entre la Turquie et PAutriche-Hongrie, et entre la Turquie et la Russie, d'autre part, a été signé sous la médiation et avec la garantie du « Roi très chrétien ». Parmi les raisons qui ont décidé la France à accepter le rôle de médiairice, nous trouvons invoquée la raison de l'équilibre.
égard à leurs représentations. » C'est pour les Principautés une véritable tutelle russe.
L'article T du traité, plus important encore, et invoqué lors de la question des Lieux-Saints qui suscita la guerre de Crimée accordait à la Russie le droit de remontrance en faveur de la religion chrétienne et de ses églises. « La Sublime Porte promet de protéger constamment la religion chrétienne et ses églises, et aussi elle permet aux ministres de la Cour impériale de Russie de faire dans toutes les occasions des représentations tant en faveur de la nouvelle église à Constantinople que pour ceux qui la desservent, promettant de les prendre en considéralion, comme faites par une personne de confiance d'une puissance voisine et sincèrement amie. » (1).
« Depuis la paix de Kaïnardji (2), la Russie a été l’oracle des négociations diplomatiques suivies près de la Porte, l'arbitre de la paix ou de la guerre, l'âme des affaires les plus importantes de l’Empire. »
Le traité de Jassy (1792) assura à la Russie la Crimée, une partie de la Bessarabie, le pays enclavé entre le Bug et le Dniester qui devint la frontière des deux empires.
Dès lors la question d'Orient a pris son aspect définitif :
4) Déjà, à la nouvelle de la paix de Passarowitz, Pierre Ier avait obtenu un traité dont l’article 2 est ainsi conçu : «Il est libre aux marchands des deux nations de voyager et de trafiquer, en {toute sécurité, d’un État à l’autre. Il sera permis aux Russes de faire des pélérinages à Jérusalem et en d’autres lieux saints, sans qu'ils soient assujettis, ni à Jérusalem, ni ailleurs, à aucun tribut (kharadj) ni à des exactions péeuniaires pour leurs passeports. Les ecclésiastiques russes qui s’arrèteront sur le terriloire de la Porte ne seront point molestés.» C'est le modeste point de départ de prétentions exorbitantes. CF. T. Lavallée, Histoire de l'Empire ottoman, p. 364.
(2) Hammer. Histoire de la Turquie.
le Turc, élément hétérogène et inassimilable à la civilisa tion européenne, a cessé d'être redoutable. Mais qui recueillera sa succession, comment se fera le partage, qui possédera Constantinople, « la clé du monde » ? Le démembrement possible de lempire préoccupe la plupart des puissances occidentales, et c'est pour prévenir une telle éventualité ou pour en profiter que celles-ci interviendront sans cesse en Orient.
Par leur situation géographique, la Russie et l'Autriche étaient le plus directement intéressées dans cette grave question. Aussi, dès 1787, Catherine avait soumis à l'Empereur Joseph IT un projet de partage amiable de la Turquie. Le fond de ce projet, désigné dans l'histoire sous le nom de projet grec, était la restauration de l’ancien Empire Grec sous le sceptre du petit-fils de Catherine auquel on avait donné avec préméditation le nom de Constantin (1).
Napoléon [* devait reprendre avec la Russie le projet
de démembrement, quitte à faire entre temps de la Turquie une alliée.
Pour ruiner plus sûrement la puissance britannique, il chercha à rompre la coalition européenne qui enserrait la France et à en détacher la Russie, en faisant luire aux yeux du Tsar la perspective d’un démembrement de l'Empire Ottoman dans lequel la Russie pourrait se tailler une large part. La combinaison ayant échoué, l'Empereur reprit contre la Russie la politique de François I et de Henri Il contre la Maison d'Autriche. I s’allia avec le Sultan, chercha à le pousser contre la Russie qui ainsi
(1) I était formellement déclaré que les couronnes de la Russie et de l'Empire byzantin ne devaient jamais être réunies. La Moldavie, la Valachie et la Bessarabie devaient, dans ce projet, former un Etat autonome,
devait se trouver occupée en Orient et immobilisée par conséquent en Europe.
Sur les conseils de la France, Sélim ferme les détroits contrairement au traité de 1803, et destitue les princes de Moldavie et de Valachie sans la permission du Tsar.
Celui-ci envahit les Principautés. Napoléon, dans de beaux manifestes, se pose alors en champion de l'intégrité de l'empire Ottoman dans l'intérêt, dit-il, de la paix en Europe.
Mais un revirement dans la politique amène momentanément l'alliance russe conclue à Tilsitt. La Russie s’engage à évacuer les Principautés, sans que les troupes turques puissent y rentrer (articles 22 et 23 du traité de paix du 7 juillet 1807). Les négociations pour la paix devront ensuite se poursuivre avec la médiation de la France qui se réserve cependant de faire cause commune avec la Russie en vue de soustraire aux Tures toutes les provinces européennes de l’Empire Ottoman (sauf Constantinople et la Roumélie) si le travail diplomatique ne donne pas un résultat satisfaisant.
Napoléon réservait ainsi l'avenir. Mais le Tsar ne fit pas évacuer les Principautés et Napoléon, absorbé par la guerre d'Espagne, se vit obligé de les lui laisser prendre à Erfurth. A Erfurth, Napoléon et Alexandre se partagent le monde; l’un se réserve l'Occident, l'autre prend l'Orient; et, sans tarder, le Tsar marche à la conquête du lot que lui abandonne son allié, on pourrait dire son complice. — L'alliance russe fut éphémère, et, pour faire face à la Grande Armée, la Russie eut besoin de toutes ses forces; elle signa avec la Turquie le traité de Bucarest, 1812 : le Tsar abandonne la Moldavie, la Valachie
et la Serbie. Il ne garde que les bouches du Danube et une portion de la Bessarabie (4).
Mais l'Autriche ne peut tolérer précisément que les bouches du Danube appartiennent à une puissance rivale, et au congrès de Vienne, Metterrich qui voyait avec ombrage les conquêtes et l'influence russes s'étendre sur l'Empire Oltoman, proposa de placer l'intégrité de la Turquie sous la protection de toutes les Puissances. Cette idée ne prévalut pas; l'heure n'était pas venue d'aborder le problème oriental. — L'idée du célèbre diplomate sera reprise et triomphera en 1841 et en 1856.
Cependant, les puissances prenaient position dans la question d'Orient. L'Angleterre et la France, attirées par leurs intérêts commerciaux, apparaissent à côté des deux puissances voisines de la Turquie. La Prusse, et plus tard l'Italie, compléteront le concert européen.
La période des origines est terminée. Aux influences du dehors s'ajoute pour la Turquie le besoin de réformes qui régénèrent, s1l est possible, l'Empire Ottoman ; et de ces causes multiples vont surgir les différentes phases de la question d'Orient au xix° siècle.
(4) Poux toute la période du premier Empire et spécialement pour les négociations de Tilsitt et Erfurth, ef. le livre de M. Vandal: Alexandre el Napoléon Ier,
Il. — Période de 1821 à 1829.
Indépeudance de la Grèce. — Les nationalités. — Insurrection grecque. — Allitude des gouvernements, — L'opinion publique. — Akerman, 48206. — Londres, 1827. — Les trois Puissances. — Navarin.— Andrinople, 4829. — L'interventiou Lend à devenir collective,
La Turquie avait besoin de réformes, disons-nous. La nécessité s'en faisait sentir surtout dans les provinces chrétiennes. Les Turcs avaient en effet conquis de vastes territoires, mais ne s'étaient pas assimilé les populations. Considérant les chrétiens, qu'ils flétrissent du nom de raïas, Comme une race inférieure, ils n'ont jamais cherché qu'à ürer d'eux le plus grand profit possible et les ont pressurés d'impôts vexatoires.
Comme la loi civile est confondue pour eux avec la loi religieuse, ils ne pouvaient songer à l’appliquer aux chrétiens qui gardent ainsi leur organisation propre et leurs chefs religieux munis de pouvoirs très larges, restreints seulement par les caprices sanglants des sultans.
Les provinces chrétiennes, soumises à ce régime, n’attendaient que le moment de se soulever. La révolution française avait surexcité les esprits et malgré, ou peut-être même à cause de la politique odieusement réactionnaire de la Sainte-Alliance, les peuples rêvaient de liberté. Quand une nation opprimée et fermement unie veut la liberté, il n’est pas d'obstacles qu'elle ne puisse renverser ; la Turquie va l’apprendre dans le cours du xrx° siècle; et, si l'œuvre d’affranchissement n'est pas aujourd’hui plus avancée dans les provinces chrétiennes de l’Empire Ottoman, ce sont peut-être les puissances qui en doivent porter le blâme.
Déjà la Serbie avec Karageorges et Milosch Obrenowitch avait conquis quelque indépendance, lorsque le mouvement révolutionnaire gagna la Grèce (4), qui s’y préparait depuis longtemps.
Si la plupart des Grecs avaient subi avec résignation une autorité qui se contentait d'un tribut et respectait leur religion et leurs institutions municipales, du moins jamais les montagnards (Klephtes et Palikares) ni les populations maritimes et insulaires n'avaient accepté le joug ottoman.
Dès la fin du xvin° siècle, les iles Joniennes avaient été consütuées en république libre sous la protection de la Porte et de la Russie. Des sociétés secrètes s'étaient formées, qui réunissaient un nombre d’adhérents de jour en jour plus considérable, surtout l «hétairie » ou société d'amis dont «la caisse était à Munich ; maisla tête à Saint- Pétersbourg et le centre à Constantinople » (2).
Enfin, en 1821 (3), les troupes ottomanes chargées de réprimer l'insurrection d'Ali, Pacha de Janina ayant outragé les habitants de Patras, la Grèce entière se soulève. Pendant cinq ans. jusqu'en 1826, les Grecs soutiennent devant les gouvernements européens impassibles (4), une guerre acharnée, illustrée par lhéroïsme des Ypsilanti, des Botzaris, des Miaoulis. Le Sultan avait dû appeler à son aide
(1) Des mouvements révolutionnaires s'étaient déjà manifestés à plusieurs reprises en Grèce en {787 notamment et en 1797.
(2) Lavallée. Jistoire de l'Empire Ottoman, p. 468.
(3) Proclamation Ypsilanti, 5 mars 1821. La Jonquitre. Jistoire de l'Empire Ottoman, p. 435.
(4) La Russie avait bien, dès 1821, demandé aux puissances l’autorisation el la charge de marcher contre la Turquie. Par des négociaüions habiles Metternich fit reculer la Russie.
le Pacha d'Egypte Méhémet-Ali et son fils Ibrahim; écrasés sous le nombre, les Grecs s'adressent une dernière fois à l'Europe. Des négociations sont engagées, mais elles avortent toujours devant la mauvaise volonté, pleine de dédain du Sultan.
Après la mort du Tsar Alexandre [°° (décembre 1825), Nicolas 1° se déclara « prêt à renoncer à la direction exclusive des affaires de la Grèce et à la perspective du protectorat qui en résulterait pour lui: » mais il déclarait en même temps qu'il n'en pouvait être ainsi de ses différends personnels avec la Porte. « L'empereur Nicolas n’entendra jamais traiter comme une question européenne une affaire entre lui et cette puissance et touchant à la foi des traités et à l'honneur de sa couronne (1). Ce programme fut réalisé. Nous allons pouvoir suivre cette double action de la Russie d'une part, des puissances comme collectivité (2) de l’autre.
Pour réglerses propres affaires avec la Turquie, le Tsar, après une lutte victorieuse, imposa au Sultan le traité d'Akerman : la navigation de la mer Noire était ouverte à la Russie ; les hospodars de Moldavie et de Valachie librement élus ne devaient être destitués que du consentement du Tsar : d'importants privilèges étaient stipulés pour la Serbie.
Quant aux affaires grecques (3), les gouvernements, entrainés par l’opinion publique, se décident enfin à intervenir. Le 4 avril, sur les instances de l'Angleterre, qui
(1) Lavallée, p. 477.
(2) Il est à remarquer que la Russie est aussi membre de cette collectivité et agit comme telle.
(3) C£. de Viel-Castel. Aistoire de la Restauration.
avait peur de voir la Russie régler seule la question hellénique, un protocole est signé à Saint-Pétersbourg, entre l'Angleterre et la Russie, en vertu duquel les deux puissances s'engagent à obtenirune amélioration dans la situation de la Grèce (1). Le cabinet de Paris demanda que le protocole de Saint-Pétersbourg füt converti en un traité d'alliance, et, le 6 juillet 1827, un traité est signé à Londres (2) par la France, l'Angleterre et la Russie qui s’allient « pour mettre un terme à un état de choses préjudiciable à leur commerce. » Elles invoquent en outre la raison d'humanité et ce fait que la Grèce a adressé un appel formel à deux d’entre elles. « L'intervention en fa-
(4) Art. 4 du prot. du 4 avril 1826 : « La Grèce serait une dépendance de cet empire (lure)et les Grecs paycraient à la Porte un tribut annuel dont le montant serait de commun accord fixé une fois pour toutes. Les Grecs seraient exclusivement gouvernés par des autorités choisies et nommées par eux-mêmes, mais dans la nomination desquelles la Porte aurait une certaine influence.
Dans cet état de choses, les Grecs jouiraient d’une liberté publique complèle de conscience et de commerce et dirigeraient exclusivement leur gouvernement intérieur. CF. de Clereq. t. HI.
(2) Un acte additionnel du traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la France et la Russie pour mettre fin à la guerre turco-erecque et faire de la Bulgarie un gouvernement mi-souverain {ributaire disait :
«1. — Qu'il serait déclaré à la Porte que les inconvénients et les maux signalés dans le lrailté patent comme inscparables de l'état de choses qui subsistait en Orient depuis six ans, imposalent aux puissances, par la faute de la Porte, la nécessité de prendre des mesures immédiates pour se rapprocher des Grecs, pour nouer avec eux des relations en leur envoyant el recevant d'eux des consuls.
I. — Que si dans le erme d'un mois la Porte n'acceptait pas l’armistice proposé par l'art. Ier du trailé patent, ou si les Grecs se refusaient à son exéculion.les Puissances signataires du traité signifieraient à la partie récalcitrante qu'elles s'efforceraient par tous les moyens que les circonstances leur suggéreraient de prévenir toute collision,
veur de la Grèce (1) était dictée par des considérations morales et politiques de l’ordre le plus élevé et le plus respectable, conformes en tous points aux saines notions du droit des gens. »
Les trois puissances déclarent aussi qu'en cas de résistance de la Turquie, elles reconnaîtraient le gouvernement de fait établi en Grèce et au besoin useraient de la force. Le traité de Londres était le dernier coup porté à l'œuvre de la Sainte-Alliance, qui avait tout d’abord considéré les Grecs comme des sujets rebelles, en révolte contre leur légitime souverain.
L’Autriche avait joué un rôle effacé dans toutes ces négociations. Hésitant entre l'opinion publique qui aurait voulu soutenir les Grecs et la crainte de la Russie qui le portait à les combattre de peur deles voir devenir des clients dévoués de l'empire moscovite, Metternich déclarait que l'insurrection grecque a été « l'incident le plus désagréable de tout son ministère » (2). Pendant tout cet épisode de la question d'Orient la politique autrichienne est flottante et indécise.
L’entente des trois puissances amena un blocus paci-
sans loulefois prendre part aux hostilités entre les deux parties contendantes.
A cet effet, elles transmettraient immédiatement des instructions éventuelles, conformes aux dispositions du {raité, aux amiraux commandant leurs escadres respectives dans les mers du Levant.
Ji. — Enfin si l'un des conlendants ou mème tous les deux ne voulaient pas adhérer aux propositions de ce traité, les trois cours contractantes ne poursuivraient pas moins leur œuvre de pacification. »
Saripolos, La question gréco-turque (Revue de droit international, 1879).
(1) Calvo. Traité de droit international.
(2) Léger. Histoire d'Autriche-Hongrie.
fique (1) des côtes de la Morée et, par un concours de cir constances imprévues, la bataille involontaire de Navarin.
Après le « déplorable malentendu » de Navarin, le Sultan appella les Musulmans à la guerre sainte. « Le but des infidèles, disait la proclamation turque, est d'anéantir l'Islamisme et de fouler aux pieds la nation musulmane. Que tous les fidèles sachent que le combat est un devoir pour nous (2). » La Russie répondit en déclarant la guerre, qu'elle entreprit pour son compte, non pour les Grecs.
A côté de la guerre russo-turque, les trois puissances, en tant que cellectivité, continuent à s'occuper des Hellènes. Le général Maison débarque en Morée et le protocole de Londres du 16 novembre 1828 met la Morée et les Cyclades « sous la garantie provisoire des trois puissances, qui regarderaient comme une agression contre elles-mêmes, l'entrée d’une force militaire quelconque dans ces pays » (3).
Pendant ce temps les armées russes poursuivaient leurs victoires et bientôt la paix était signée à Andrinople (1829). La paix d'Andrinople attribue les bouches du Danube à la Russie, ouvre les détroits aux navires des escadres russes, et confirme le traité d'Akerman en ce qui concerne les Principautés. La Serbie est indépendante avec un prince héréditaire ; la Grèce est affranchie. Les troupes russes, ne doivent se relirer qu'au fur et à mesure des paiements d'une indemnité de guerre de 125.000.000.
Malheureusement l'Épire, la Thessalie, la Macédoine et
(1) L’Autriche, la France et la Russie n'avaient pas déclaré la guerre au sultan. Le blocus avait pour but d'empêcher les communications par mer entre les Turcs et l’armée d'ibrahim-Pacha, alors en Morée.
(2) La Jonquière, p. 462.
(3) Cf. de Clercq, t. UT, p. 508.
les îles (1) étaient laissées à la Turquie. C'était une lourde faute qui, à bien des reprises, et de nos Jours encore, a amené dans les provinces des Balkans et à Candie des soulèvements et par suite de grandes difficultés européennes. « Cette pacification, dit Debidour, était le triom- « phe le plus éclatant que la Russie pût à cette époque « obtenir en Orient.
« La politique (2) hautaine et résolue de Nicolas avait « porté ses fruits.
« Par la perte de la Moldavie, de la Valachie et de la « Grèce dont le régime nouveau était, sans nul doute, un « acheminement vers l'indépendance absolue, l'Empire « Ottoman, démantelé, était de toutes parts ouvert à l’in- « gérence russe.
« Le Tsar tenait en outre la Turquie en son pouvoir, « gràce aux indemnités qu'elle était manifestement hors « d'état de payer. Il venait d'acquérir contre elle des posi- « tions offensives en Asie. Par la liberté de la mer Noire « et des détroits, par les avantages considérables qu'il ve-
(4) Après la guerre de 7 ans (Indépendance de la Grèce), les puissances se déclarent décidées à obtenir pour la Crète et Samos une bonne administration. En 1832, Samos reçoit une bonne administraüon ; elle prospère depuis lors : la Crète attend toujours.
(2) Voici comment M. F. de Martens apprécie la politique russe en Orient (Revue de droit international, 1877) : « La Russie, dit-il, est, à l'égard de la Turquie, le représentant du Concert européen, le champion de la justice et du droit international. En 4821-29 comme en 1833-40, ajoute M. F. de Martens, sa politique fut toujours la mème : elle n’a jamais cherché à s’agrandir. »
Dans le memorandum remis en mai 4855 par Ali-Pacha aux représenlants des puissances à Chypre, la même politique russe est ainsi jugée :
« Désorganiser l'Empire Oltoman, l’amoindrir par tous les moyens possibles, démembrer son autorité politique aussi bien que ses provinces, et ensuite, s'établir dans les contrées où la confusion aurait
« nait de s'assurer, par son influence sur les États vas- « saux et par ses prétentions au protectorat de tous les « sujets chrétiens de l’Empire, il l'exploitait, la paraly- « sait, et pouvait à volonté lui chercher querelle; il la do- « minait ainsi à moins de frais que s'il se fût ostensible- « ment emparé de Constantinople. »
Au mois de mai 1830, le Sultan reconnut l'indépendance de la Grèce. La conférence de Londres reprit ses travaux et étudia l’organisation à donner au nouvel État.
Léopold de Saxe-Cobourg, à qui l’on proposa la couronne, demanda que l'indépendance de la Grèce füt garantie par les puissance et qu'il füt donné au nouveau royaume des limites plus rationnelles. Sur ce dernier point les puissances eurent la malheureuse inspiration de ne pas céder. Léopold refusa le trône qui lui était offert dans de telles conditions.
Après trois années de dissensions intestines, marquées par la dictature et l'assassinat du comte Capo d'Istria, les trois puissances protectrices interviennent encore, et par traité avec le roi de Bavière, élèvent sur le trône de Grèce
Othon I°' : Mai 1832.
remplacé tout ordre régulier. Tel a été et est encore le plan de la Russie, Heureusement elle n’a plus de complices...
« Les évènements qui ont entouré la révolution de laquelle est sorti le régime actuel de Grèce sont le dernier exemple de cette habileté pertfide dont la dernière heure a enfin sonné. »
Sauf sur ce dernier point où Ali-Pacha se trompait ou voulait parailre se tromper, nous croirions assez volontiers que c’est lui qui donne la plus juste appréciation de la politique russe qui n’était évidemment pas uniquement désintéressée.
IIT. — Lutte Turco-Egyptienne.
Les réformes en Égypte. — Mahmoud et Méhémet-Ali. — {re période de la lutte : Unkiar-Skélessi, 1833. — 2e période : Convention de Londres, 1840. — Convention des Détroits, 4841. — Politique des Puissances. — Attitude de la France.
Dans la guerre de l'indépendance de la Grèce, les puissances sont intervenues contre la Turquie. Ces mêmes puissances vont, dans la guerre turco-égyptienne, intervenir en faveur de la Turquie.
Le motif de ce revirement se trouve dans la nécessité de sauvegarder l'indépendance de l’Empire Ottoman et de maintenir l'équilibre européen.
Cette ingérence est parfaitement justifiée (1).
L'Égypte, province turque, était alors gouvernée par Méhémet-Ali que nous avons vu, pendant la guerre de l’indépendance grecque, prèter au Sultan le puissant appui de ses armes. Il avait reçu en récompense de ses services l’île de Candie. Mais il avait espéré mieux et se montra peu satisfait ; il n'aura plus qu'une idée : prendre de force ce que le Sultan n'a pas voulu lui donner de plein gré.
L'Égypte était à cette époque une force redoutable. Comme Mahmoud, le vice-roi avait pris à tàche de réformer les provinces confiées à son administration. Plus heureux que le Sultan, Méhémet-Ali avait réussi dans son œuvre et mené de front les progrès de l’agriculture, de
(4) Calvo.
l'industrie et du commerce (1). En même temps et surtout il attachait tous ses soins à réorganiser l’armée.
Avec l’aide d’européens et principalement de Français comme le colonel Selve, Méhémet-Ali parvint à transformer les bandes indisciplinées de Mamelucks en une armée instruite à l’européenne. Au contraire Mahmoud, nous le verrons (2), avait dû canonner les janissaires, mutinés dès les premiers essais d’une réforme analogue.
Plus fort, plus civilisé que le Sultan, le vice-ro1 d'Egypte supportait avec peine la domination turque; et l’idée de conquérir l'indépendance s’imposa naturellement à son esprit : il voulait un pachalik plus étendu et il visait à l'autonomie moyennant un tribut. On luia même attribué l'arrière-pensée de renverser le Grand Seigneur et de le remplacer à Constantinople; mais le reproche semble peu fondé : il est douteux que les Musulmans eussent jamais consenti à reconnaître comme chef un autre que le Kalife légitime, et Méhémet ne l’ignorait pas.
Quoi qu’il en soit, il cherchait l’occasion de prendre la Syrie, dont les riches forêts lui eussent fourni en abondance les bois nécessaires à la construction d'une flotte. Il était facile de trouver prétexte à querelle avec Abdullah, pacha d’Acre, et, le 20 octobre 1831, 50.000 hommes, commandés par Ibrahim, envahirent la Syrie.
Mahmoud somme Méhémet d'arrêter ses troupes et de lui soumettre le différend dont il avait droit de connaitre
(4) Méhémet-Ali n'a fait souvent que continuer ou exécuter les projets commencés où conçus par Bonaparte lors de l'occupation de 4800. — Cf, Renault, Cours. — Cela n’ôte rien de son mérite à Méhémet, qui sut discerner la grandeur et l'utilité des projets du général français.
(2) Chapitre des Réformes,
en sa qualité de souverain. Le Pacha se garda bien d'obéir ; il eut risqué de voir régler toutes les difficultés à l'amiable. Le Sultan confie alors à son grand vizir Reschid le soin de repousser l’armée envahissante: Reschid vaincu est fait prisonnier à Konièh (déc. 1832). Ibrahim poursuit sa marche sur Seutari : le Sultan se sentant perdu fait appel à l'Angleterre et à la France. Celles-ci commettent la faute de n'y pas répondre et Mahmoud se tourne implorant vers la Russie.
La Russie qui avait toujours combattu le Sultan, qui, depuis près d’un siècle s’appliquait à miner son Empire en réveillant chez les populations chrétiennes le désir de lindépendance, qui, récemment encore, avait suscité et soutenu la révolte des Grecs, n’hésita pas.
Comprenant tout l’avantage qu'il pourrait retirer d’une protection accordée en temps opportun à la Turquie, le Tsar mit son épée au service de l’infidèle : une flotte russe mouilla dans le Bosphore et des troupes russes campèrent autour de Constantinople.
En soutenant les Turcs, le Tsar mettait le Sultan à sa merci; il espérait en faire un vassal. La politique russe est logique dans ses variations : qu'elle soit « le plus grand ami ou le plus grand ennemi » de la Turquie le résultat est le même, conforme au but poursuivi : prépondérance à Constantinople et par suite liberté des détroits et accès possible dans la Méditerranée.
Cependant, les ambassadeurs de France et d'Angleterre, effrayés de la présence des troupes russes au cœur même de la Turquie, et comprenant, eux aussi, le danger de cette situation, cherchaient à ménager la paix avec le rebelle.
Le 5 mai 1833 cette paix est signée; le vice-ro1 évacue
as
l'Asie Mineure sauf Acre, Tripoli, Damas, Alep, qui lui sont cédées.
Comment les puissances n'ont-elles pas, par une politique énergique, empêché, dès ce moment, la Russie de prendre une telle situation à Constantinople ? Ce fut une faute lourde. Mais les puissances n'étaient pas toutes libres dans leur action (1).
L'Autriche avait besoin du Tsar pour combattre la Révolution ; elle ne voulait pas le contrecarrer ouvertement : elle n'osait pas non plus soutenir un rebelle contre le souverain légitime et héréditaire. Quant à l'Angleterre, n'avait-elle pas reçu de Nicolas l'assurance qu'il agissait dans un but absolument désintéressé ? Mais peut-être cette raison ne lui aurait-elle pas paru suffisante, et, si les gouvernements, comme les particuliers, sont portés à juger des sentiments des autres d’après les leurs, il faut en trouver une autre : l'Angleterre était fortement gênée dans ses mouvements par l'agitation de l'Irlande.
La France ne voulait pas entrer en guerre avec la Russie en soutenant Méhémet vers lequel la poussaient ses sympathies, ni se brouiller avec l'Angleterre en soutenant la politique russe.
Cette politique embarrassée et hésitante, pour ménager tout le monde la conduira quelques années plus tard à se brouiller avec tout le monde et à être mise hors du concert européen.
Mais le mal était fait, et le Tsar signait le 8 juin avec la Turquie à Unkiar-Skelessi un traité d'alliance, par lequel il obtenait en une clause secrète la fermeture du Bosphore et des Dardanelles à toutes les puissances, sauf la Russie, et
(1) Cf, Thureau-Dangin, Monarchie de juillet.
le droit d'intervenir non seulement contre les ennemis extérieurs de la Porte, mais même contre ses ennemis intérieurs. « Ge traité mettait Constantinople et l'Empire Ottoman à la merci du Tsar. » (1).
A part la Russie, personne n'était satisfait: le Sultan regrettait les provinces cédées à son sujet, et celui-ci les trouvait un butin insuffisant. Pour maintenir la paix dans des conditions aussi précaires, il aurait au moins fallu entre la France et l'Angleterre un accord parfait.
Cet accord qui semblait exister entre les deux gouvernements, n'existait pas entre leurs représentants à Constantinople et Mahmoud, sur la promesse de l'ambassadeur d'Angleterre de provoquer une diversion en Arabie sur le golfe Persique, et malgré les objurgations de l'ambassadeur de France (2), se lança dans une nouvelle campagne.
De ce moment, le cours des événements se précipite. Toujours favorisé de la fortune, Ibrahim Pacha remporte la
(1) Lavallée, Æistoire de l'empire Ofloman.
(2) La dépèche suivante adressée à l'amiral Roussin, montre clairement cette situation :
« Le Ministre des affaires étrangères à l'Ambassadeur de France à Constantinople, le 7 juillet 4839.
Monsienr le Baron,
Le gouvernement du Roi approuve tout ce que vous avez tenté auprès de la Porte pour lui faire abandonner le funeste système qu'elle a embrassé (faire la guerre à Méhémet-Ali).
Quelque juste méfiance que nous inspirassent depuis longtemps les dispositions personnelles de lord Ponsonby, nous étions pourtant loin de croire qu'il les portât au point de poursuivre un but diamétralement opposé à celui que sa cour se propose en commun avec nous. Je m'en suis franchement expliqué hier avec lord Granville, et je ne saurais douterque mes observations transmises à Londres ne portent
leur fruit.
Maréchal Duc DE DALMAME. »
Vie de l'amiral Roussin (inédite).
victoire de Nézib (juin 1839) pendant que Mahmoud mourait à Constantinople et qu'Achmet Pacha livrait la flotte ottomane à l'ennemi.
Le Sultan de seize ans qui venait de monter sur le trône était prêt à traiter avec Méhémet, lorsque le 28 juillet 1839, les ambassadeurs des cinq puissances remirent à la Sublime-Porte une note constatant leur accord et demandant au Sultan « d'attendre les fruits de leurs dispositions bienveillantes pour Elle, de ne rien décider sur ladite question sans leur concours. »
Le vice-amiral Roussin, qui en signant cette note s'était conformé aux instructions formelles du cabinet de Paris (4) fut désavoué cependant. C'est qu’en France l'opinion publique, toujours portée aux enthousiasmes rapides, était très surexcitée à la suite d'une ardente campagne de presse dont le but était de créer en faveur de Méhémet- Ali un mouvement analogue à celui qui avait provoqué l'intervention en Grèce quelques années auparavant.
Le résultat de la politique française fut le traité de Londres de 1840, signé par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie. La France était mise de côté.
À la suite du traité de Londres, un ultimatum est envoyé au vice-roi. Le Sultan exige la restitution de la flotte et le retrait immédiat des troupes égyptiennes, moyennant quoi il accorderait à Méhémet l'administration héréditaire de l'Égypte et l'administration viagère du pachalik de Saint- Jean-d'Acre.
Méhémet croit pouvoir compter sur l'appui de la France :
(1) Vie de l'amiral Roussin. — Plus tard, après la défaite du Pacha, le Roi dit un jour à l'amiral Roussin : « Amiral, vous avez eu seul raison contre nous {ous ».
il accepte la lutte. Les Anglais s'empressent de bombarder Beyrouth. A Paris, l'opinion toujours exaltée pousse le Roi à la guerre. Thiers fait voter au milieu des applaudissements les crédits nécessaires pour fortifier Paris. Les mesures sontprises en vue d'une guerre qui semble inévitable, Mais le roi Louis-Philippe, plus raisonnable peultètre que son peuple et que son ministre, recule devant une lutte où l'Europe entière serait coalisée contre la France. Thiers est remplacé par M. Guizot, représentant d'un parti plus pacifique. La France se calma; mais le vice-roi d'Égypte dut faire d’amères réflexions sur le danger de trop se fier à l'amitié des grandes puissances.
Isolé, il ne pouvait plus rien, et il dut accepter les conditions du sultan, qui lui laissa l'Égypte à titre héréditaire et lui ôta l'espoir de posséder jamais la Syrie. (Alexandrie, 4840). De leur côté, les puissances signèrent la convention des Détroits, et la France eut la satisfaction de voir la signature de son plémipotentiaire apposée à côté de celle des représentants des quatre autres puissances.
Cette convention donne aux puissances le droit d'inter dire l'entrée du Bosphore, aux navires de guerre de toutes les puissances.
L’Angleterre avait été l'âme des affaires de 1839-41. C'est la conduite de l'ambassadeur anglais, nous lPavons vu, qui avait amené la seconde guerre entre le sullan et le pacha d'Égypte. C'est aussi l’Angieterre qui devait profiter de la crise ; et elle avait su en profiter habilement.
Le traité d'Unkiar-Skelessi était détruit. Au protectorat unique de la Russie était substitué le protectorat collectif de l’Europe. Bien plus, les détroits étaient fermés à la Russie et sa flotte de guerre ne pouvait plus sortir de la mer Noire sans l’assentiment du Sultan.
L'Angleterre avait joué le principal rôle dans les négocations. Son crédit l'emportait désormais sur le crédit de la Russie à Constantinople (1). La France sortait de cette affaire dans une posture fàcheuse. Après s'être mise en avant, elle avait dû faire une retraite assez peu brillante et abandonner le vice-roi. Le bombardement de Beyrouth portait gravement atteinte à sa considération, tandis que le prestige de l'Angleterre s’accroissait en Orient.
(4) V. Choublier. La Question d'Orient depuis le Traité de Berlin, introduction.
Le traité des Détroits contenait en germe la guerre de Crimée.
La Russie, cela était évident, ne devait pas se contenter longtemps du rôle auquel elle était rabaissée. En partageant avec elle la tutelle collective de l'Empire Ottoman, les Puissances préparaient de nouveaux bouleversements en Orient, et l’on pouvait prévoir le jour où les Tsars essayeraient de reprendre de gré ou de force, auprès du « Sublime Portier » des Dardanelles, le rôle privilégié qu'ils avaient en 1833.
Comment l'antique question des Lieux-Saints a été ravivée et comment elle fut un simple prétexte cachant des desseins plus vastes ; comment les prétentions de la Russie, ont provoqué l'intervention diplomatique ou armée des Puissances Occidentales et quels furent les résultats de de cette intervention, tels sont les faits dont nous essaieront de retracer l'histoire dans ce chapitre.
La Russie réclamait avec arrogance le droit de protection sur les sujets orthodoxes du Sultan. L'Empereur des Français, protecteur ofliciel et légitime des Latins et la
reine de la Grande-Bretagne, à cause de ses possessions de l’Inde ennemie naturelle des Russes, prirent les armes pour sauvegarder l'intégrité et l'indépendance de l'Empire Ottoman. Et ce n’est pas un des épisodes les moins curieux de la question d'Orient que l'alliance de ces deux souverains et du Piémont avec le Sultan descendant du Prophète.
L'Autriche eut une politique moins hardie. Elle voyait avec méfiance et jalousie l'occupation des Principautés ; mais, si en prenant une attitude hostile à la Russie, elle a « étonné le monde par son ingratitude, » elle n'est pas allée au delà de l'intervention diplomatique.
La Prusse s’est montrée plus hésitante encore.
Bien qu'intéressée, elle aussi, au maintien de l'équilibre européen, elle avait peur de se compromettre : le roi Frédéric-Guillaume intervenait comme à regret et paraissait sans cesse prêt à reculer pour ne pas mécontenter le Tsar son beau-frère, et pour bien aflirmer son indépendance vis-à-vis de l'Autriche. Après le traité du 20 avril, les plénipotentiaires prussiens n'ont plus pris part aux négociations jusqu'au congrès de Paris, et ce n'est que sur la demande formelle des représentants de la France qu'ils ont élé admis à signer le traité du 30 mars.
Nous allons essayer de suivre rapidement les efforts de la diplomatie pendant les années 1853 à 1856. Nous constaterons une certaine mauvaise volonté de la part de la Russie dans toutes ces négocialions prodigieusement longues et embrouillées. Il ne faudra rien moins que la prise de Sébastopol pour l'amener à composition et pour permettre enfin de poser les bases d’une entente.
La Russie avait provoqué la guerre. Elle n'y a pas agné : le tribunal européen qui a siégé à Paris en 1856
om a pris de sérieuses mesures contre l’ambition moscovite.