‹ La Question D'Orient: Le Traité De Paris & Ses SuitesChapitre 3 sur 24 · I. — Négociations antérieures au traité · texte numérisé non relu

I. — Négociations antérieures au traité

La question des Lieux-Saints. — Les Orthodoxes et les Latins. — Droits de la France. — Prétentions de la Russie. — Commission d'enquête mixte. — Commission musulmane. — Bonnes dispositions de la France. — Mauvaise volonté de la Russie. — La mission Menchikof. — Malgré les assurances formelles de la Russie, la question des Lieux-Saints est secondaire. — Question d'influence. — Attitude hautaine de Menchikof qui exige un traité. — 11 réduit ses prétenlions à un sened, puis à une note. — Refus de la Sublime Porte. — Invasion des Principautés. — Ullimatum russe. — Réponse turque. — Le tsar et sir Hamilton Seymour. — Tentative de conciliation des ambassadeurs à Vienne. — Leur échec. — Gucrre russoturque, 20 septembre 1853. — Entrée des flottes anglo-françaises dans le Bosphore. — Protocole du 5 décembre 1853. — Sinope. — Entrée de la flotte dans la mer Noire. — Protocole du 13 janvier 4854. — L’Angleterre et la France prennent part à la guerre. — Traité de Constantinople, 12 mars. — Convention de Londres, 10 avril. — De Berlin, 20 avril. — Traité du 2 décembre 1854. — La Sardaigne adhère à la convention de Londres, janvier 1855. — La guerre. — Conférence de Vienne. — Les quatre points. — Après la prise de Sébastopol, la Russie change de ton. — Attitude de la Serbie, de la Grèce et du Montenegro pendant la guerre. — Congrès de Paris.

Jérusalem avait toujours été le théâtre de nombreuses et ardentes compétitions. En Terre-Sainte, les plus petites choses grandissent en proportion des souvenirs qui s’y rattachent. La possession d’une église ou même d’une clé peut devenir une affaire de la plus haute importance pour les religieux chrétiens; et d’une façon générale, dans l'Empire Ottoman où la religion crée la nationalité, toute question religieuse se complique en fait d’une question politique.

Protégés par les « puissants empereurs de France » les Latins ont longtemps profité seuls de la tolérance ou de la bienveillance des sultans. Mais avec le schisme grec (1) était née une rivalité qui n’a fait qu'augmenter de jour en jour et s’est trouvée aggravée par la faiblesse insigne du gouvernement turc, toujours disposé à céder aux influences du moment et à se laisser convaincre par les derniers arguments quels qu'ils soient.

Aussi trouvons-nous, tantôt en faveur des Latins, tantôt en faveur des Grecs, un nombre incalculable de firmans, donnant un jour ce qu'ils avaient retiré la veille pour le reprendre le lendemain. Sans remonter au-delà du xvu® siècle, et pour ne citer que les principaux, nous allons trouver un nombre très respectable de documents

contradictoires (2).

(4) Avant le rxe siècle, nous lrouvons déjà plusieurs églises dissidentes : les Églises nestorienne, arménienne, jacobite, copte.

Au 1xe siècle, Photius, patriarche de Constantinople, refuse de se soumettre à l'autorité du pape de Rome. De là date le grand schisme.

La différence entre grecs, orthodoxes et catholiques est : 40 une

question théologique (procession du Saint-Esprit; dogme de la {rans-

substantialion et communion sous les deux espèces) ; 20 une question de discipline (refus de reconnaitre l'autorité du pape); 30 une question de rite (emploi de la langue grecque); différence dans les cérémonies concernant le culle et l’administralion des sacrements.

(2) Les droits des Français datent de la première eapitulation qui a été conclue entre Soliman Il et François ler, en 4535. Les capilulations suivantes, et entre autres la dernière, celle de 4740, encore en vigueur, ne sont pour une partie que la reproduction et la confirmation de celle de 1535. Ce sont également ces capitulations de 4535 qui donnent aux consuls français des droits de juridiction sur leurs nationaux élablis dans les échelles du Levant, Les capitulations ont servi de lype à tous les arrangements conclus entre la Sublime Porte et les Elals européens pour la protection de leurs nationaux dans l'empire Turc.

En 1604, les Sultans reconnaissaient aux Latins la possession du Saint-Sépulcre (1).

En 1620, Osman IT leur attribue la possession exclusive de la grande église de Bethléem et du tombeau de la Vierge à Gethsemani. Une disposition importante de cet acte reconnaissait que les Latins ont accordé de leur plein gré certains emplacements dans l’église de Bethléem aux autres communions chrétiennes, ce qui prouve bien que ces emplacements étaient à eux et vient à l'appui de ce fait que les empiètements des Grecs ont été favorisés par la tolérance des Latins.

Ceux-ci laissaient l'usage de certains sanctuaires aux orthodoxes, qui s'empressaient de faire transformer cette tolérance en un droit dont ils arguaient ensuite contre les religieux latins (2).

En 1623, nouveaux firmans en faveur des Grecs, révoqués par un firman contraire de 1635.

En 1637 et 1639, firmans en faveur des Grecs.

En 1666, 1673 et 1675, firmans en faveur des Latins, leur accordant « la libre possession des lieux qui sont entre leurs mains en dedans et en dehors de Jérusalem. »

En 1676 les Grecs obtiennent de nouvelles concessions; mais en 1690, par jugement du Divan, tout ce qui a été pris aux Latins depuis 1635 leur est rendu.

En 1740, la France obtient des capitulations, suivies

(1) Remarquons que la possession des Lieux-Saints n'impliquait que le droit d’usufruit ; à cette époque, en effet, les giaours n'avaient pas le droit de propriété.

(2) Thouvenel. Nicolas Ier et Napoléon IIT, p.21. Notice.

en 4757 d’un firman énumératif des sanctuaires exclusivement réservés aux Latins (1).

L'article 82 des capitulations prévoit le cas de réparations dans les endroits dont les religieux dépendant de la France ont la possession et la jouissance à Jérusalem, ainsi qu'il en est fait mention dans les articles précédemment accordés et actuellement renouvelés, et l'art. 84 ajoute : « Si l’on venait à produire même quelque commandement d'une date antérieure ou postérieure, contraire à la teneur de ces articles, il restera sans exécution et biffé conformément aux capitulations impériales (2). »

En 1808, un incendie détruisit la coupole du Saint-Sépulcre. Les Grecs, qui peut-être avaient allumé l'incendie, en profitèrent habilement pour se faire accorder le droit de reconstruire les bätiments brûlés. Mais les Latins protestèrent et la reconstruction de la coupole du Saint-Sépulere fut une des principales causes des discussions de

En 1811, toutefois, ilest déclaré que les droits de l'église grecque n'infirment en rien les droits antérieurs de l’église latine. Mais aussitôt, un firman — 1812 — vient consoler les orthodoxes.

En 1835, l'anural Roussin obtient pour les Latins le droit de célébrer leurs offices dans l'ancienne église de l’Ascension. En 1839, il obtint davantage : « des cons-

(1) La liste en est donnte dans l'ouvrage de M. Thouvenel {Nicolas Ier et Napoléon III).

(2) Art. fer de la capitulalion de 1740 : « L'on n'inquiètera point les Français qui vont et viendront pour visiter Jérusalem, de même que les religieux qui sont dans l’église du Saint-Sépulere dit Kamama.

tructions illicites qui avaient dans Jérusalem même dénaturé les bâtiments auxquels on les avait ajoutées ont été démolies, supprimées, et les lieux rétablis aux dépens de leurs auteurs, sur l’ordre obtenu par l'ambassadeur et aux eris de : Vive la France, dont le patronage reçut en cette occasion, un éclat inusité (1).» ,

Tels sont quelques-uns des firmans quise rapportent aux Lieux-Saints (2).

On peut juger par ce court exposé de ce qu’il pouvait y avoir d'incertitude et de confusion dans la question et l’on peut imaginer combien il était difficile d’invoquer des textes officiels sans se voir opposer aussitôt un firman plus récent.

D'ailleurs, l’ère des firmans contradictoires, nous le verrons, n'était pas terminée. Mais nous pouvons, dès maintenant, aflirmer que les titres des Latins sont antérieurs à ceux des Grecs et plus formels que ceux-ci. La plupart des réclamations de nos rivaux n'étaient guère mieux fondées que les prétendues concessions du kalife Omar, mort deux cents ans avant le schisme grec (3).

La lutte entre Latins et Grecs prit de grandes proportions, quand derrière les religieux apparurent les puissances protectrices. La France était, depuis François If, et reste en vertu des capitulations souvent renouvelées, protectrice des Latins, encore désignés en Turquie, sous le nom de Frengh, quelle que soit d’ailleurs leur nationa-

(1) Vie de l'amiral Roussin, p. 61.

(2) En 1856, M. Thouvenel fera donner à nos religieux la basilique de Sainte-Anne de Jérusalem.

(3) Au reste, le jugement du Divan de 1690, dont nous avons parlé, condamnait formellement les prétentions tirées de ce chef.

lité. La dernière intervention de ce chef a eu lieu tout récemment lors de l'assassinat à Yenidjé-Kalé, du père Salvatore, religieux italien. La Russie. de son côté, Invoquait les traités (1) de Kutchuk-Kaïnardji et d'Andrinople, pour prétendre à la défense des orthodoxes, et, dès 1850, lorsque les querelles se ravivèrent ou furent ravivées entre les religieux de Jérusalem, elle s'empressa d'élever la voix.

Les hommes faits aux questions de l'Orient comprirent dès le début la gravité de la situation : les questions de religion en Turquie, sont aussi, nous l'avons dit, des questions politiques.

Et cela tient à l’organisation même de l'Empire Ottoman où on a laissé les Raïas s’administrer eux-mêmes et plus tard invoquer la protection des États européens. « Il est difficile de séparer une pareille question de considérations politiques, écrivait dès le 21 mai 1850, lord Stratford de Redcliffe et une lutte d'influence générale, surtout si la Russie, comme ou peut s’y attendre, intervient en faveur de l’église grecque, sortira probablement de la discussion imminente » (2).

Mais la question n’en resta pas moins en suspens.

De Munich, où il était alors ministre de France, M. Thouvenel prévoyait aussi les complications prochaines : « Que signifie donc cette querelle que nous avons élevée à Constantinople au sujet des Lieux-Saints ? J'espère qu’elle est moins grave que les journaux allemands ne la repré

(4) Nous avons cité les articles invoqués par la Russie. Voir première partie.

(2) Cité par Eugène Forcade. La question d'Orient (Revue des Peux-Mondes, mars 1854).

sentent! Je connais l'Orient, et je puis vous affirmer que la Russie ne cédera pas. C’est pour elle une question de vie ou de mort, et il est à désirer qu'on le sache bien à Paris si l’on veut pousser l'affaire jusqu’au bout » (4).

Or, la question n’était pas moins grave qu'on pouvait le penser à Munich et M. Thouvenel se montrait malheureusement trop bon prophète. Mais justement, on ne savait pas à Paris ; les diplomates n'étaient pas tous aussi clairvoyants, et l’on espérait désarmer la Russie par des concessions. Le cabinet de Paris ne voulait à aucun prix de complications en Orient. On préparait l'Empire, ce n'était pas le moment de courir les aventures sur les bords de ia mer Noire. Aussi M. de la Valette faisait-il tous les efforts possibles pour ramener le calme. Il facilita la formation de commissions turques (2) chargées d'étudier sur place la question et de régler le différend. Ce fut d’abord une commission mixte composée de Musulmans et de Chrétiens, puis une commission musulmane. Dans ces dispositions conciliantes, notre ambassadeur se trouva pleinement satisfait par le firman du 8 février 1852, qu'il parvint, après des luttes violentes, à arracher au sultan, à la suite de l'enquête des commissions.

Ce firman était un succès sans doute, mais bien mince, si l’on s’en reporte au jugement de M. Sabatier laissé par M. de la Valette, comme chargé d’affaires, à Constantinople, la même année. « Nous avons obtenu, disait le chargé

(1) Thouvenel. Wicolas Ier ef Napoléon TITI.

(2) La Turquie était désintéressée dans le débat qui s’agitait sur son propre territoire. Peu lui importait que les lieux contestés fussent latins ou orthodoxes. Elle était donc un arbitre tout indiqué ; malheureusement l'intégrité de l'arbitre était sujette à caution,

d’affaires, uniquement la participation au tombeau de la Vierge et la clé de Bethléem. La première concession est illusoire ; la seconde est ridicule ! » (4) Ce qui motivait l'expression vive et peut-être un peu sévère de M. Sabatier, c’est qu'en secret, il avait été convenu qu'on ne se servirait pas de la clé. Quel significatif exemple de discussion byzantine ! Cependant avoir une clé, même sans pouvoir s’en servir, ©'était déjà énorme dans un pays où le droit de balayer une église est considéré comme une prise de possession et recherché à l’égal du plus grand privilège.

Mais, pendant que notre ambassadeur obtenait un firman, les Russes s’en faisaient donner un autre. Tout ce qu avait pu M. de la Valette avait été d'obtenir du sultan la promesse formelle de ne pas le faire lire solennellement, comme cela est l'usage. Ajoutons que malgré la promesse, le firman fut lu en grande pompe à Jérusalem.

Après ce succès, le Tsar ne cacha plus son but; il voulait le statu quo dans les affaires des Lieux-Saints. Cette prétention tendait à consacrer un état de choses doublement injuste. Car, s'il était injuste de confirmer les usurpations des Grecs, il était aussi contraire au droit et attentatoire à la souveraineté de la Turquie, de vouloir rendre à jamais définitive par un traité, la situation anormale des religieux qui forment dans l'Empire Ottoman une sorte d'État dans l'État, bien que nous considérions cette situation comme légitime dans l’ordre actuel des choses.

Les prétentions des Russes à l'égard des Lieux-Saints paraissaient excessives déjà. Mais le Tsar allait bientôt étonner l’Europe par de nouvelles exigences.

(1) C£. Thouvenel. Wicolas Zer et Napoléon III.

Bien que rien ne s’opposàt à laisser régler les affaires en suspens par l’ambassadeur ordinaire, le 28 février 1853, lon vit arriver en grand apparat à Constantinople le prince Menchikof, commandant en chef de la flotte russe, avec une suite nombreuse et brillante d’ofliciers de haut rang. Cet appareil présageait une mission peu pacifique.

À peine débarqué, le prince Menchikof se montra d'une arrogance à rendre jaloux lord Stratford de Redcliffe. Il affecta dès son arrivée un mépris choquant pour les règles les plus élémentaires de l'étiquette et de la bienséance et parla en maître ; il demanda l'indépendance du Montenegro (1), réclama la destitution du patriarche grec de Constantinople et celle de Garachanine, ministre de Serbie et exigea la révocation du firman accordé aux Latins en 1852. Il voulait enfin, bien qu'il s'en défendit, obtenir sur les Grecs orthodoxes des droits équivalents à ceux de la France sur ses protégés.

Là était le but réel de sa mission ; et, malgré les précautions pour le tenir caché aux autres ambassadeurs, on devait bientôt pénétrer le dessein de l’envoyé russe.

Menchikof désespérait les ministres turcs par ses demandes présentées coup sur coup, obtenait le renvoi d’un « ministre fallacieux » et voulait la consécration officielle du protectorat russe dans un traité ou dans un « acte équivalent à un traité et à l’abri des interprétations d’un mandataire malavisé et peu consciencieux. » (2)

(1) Menchikof était peut-être jaloux du succès de l’ambassadeur autrichien, M. de Leiningen, dont l'intervention venait d'amener la pacitication du Montenegro.

(2) Note de Menchikof à Rifaat-pacha du 19 avril 1853 :

« Tout en voulant être oublieux du passé et n’exigeant pour répa-

€ Ge n'est pas l'amputation, mais l’infusion du poison dans tout son corps que l'on demande à la Turquie » écrivait lord Stratford de Redeliffe.

Cependant la question des Lieux-Saints était réglée le & mai par deux firmans. Il était décidé que la coupole du Saint-Sépulcre serait restaurée dans sa forme actuelle, telle quelle, avec faculté pour le patriarche grec de Jérusalem de présenter des observations, si celte forme était altérée.

Les Latins garderaient une clé de la grande église de Jérusalem et, pour donner une preuve de sa bienveillance, le Sultan ferait remplacer lui-même et à ses frais l'étoile d'argent du sanctuaire ; l'exercice du culte dans l’église du tombeau de la Vierge devait être commun avec priorité pour les Orthodoxes.

Enfin le Sultan confirmait à tout jamais aux différents rites la possession des sanctuaires dont ils avaient à cette époque la jouissance soit en commun, soit d’une manière exclusive.

La décision de la Sublime-Porte, signée par les représentants de la France et de la Russie, semblait devoir mettre fin à toute contestation. Elle était sans doute assez peu

ralion que le renvoi d’un ministre fallacieux et l'exécution de promesses solennelles, l'empereur se {rouvail obligé de demander des garanties solides pour l'avenir. II les veut formelles, positives et assurant l'inviolabilité du culte professé par la majorité des sujets chrétiens tant de la Sublime-Porte que de la Russie, et enfin par l’'empereur lui-même. Il ne peut en vouloir d’autres que celles qu'il trouvera désormais dans un acte équivalent à un traité, et à l'abri des interprélalions d’un mandataire mal avisé et peu consciencieux ». Cité par de Ia Gorce ; Histoire du Second Empire, t. I, p. 169,

avantageuse pour les intérêts français: mais la France était bien décidée à aller jusqu'au bout des concessions possibles. Ce n'est pas de ce côté que devaient venir les difficultés. Dès le lendemain, le 5 mai, Menchikoff envoyait au Divan une nouvelle note suivie d’une autre le 11.

Le 13 mai, 1l se rendit au palais de Dolma Bagtche, sans se faire annoncer. Pour affirmer, une dernière fois, l’arrogance préméditée de sa conduite et donner, avant son départ, toute la mesure de son manque de tact, l’envoyé extraordinaire se présenta devant le Sultan luimême au moment de la mort de la Sultane Validé.

Sous le coup de cette démarche, Rifaat-pacha se retira el céda la place à Reschid-pacha.

Le 18, un grand conseil turc solennellement réuni pour étudier les notes russes, les repoussa formellement, «ne voulant pas faire un acte entièrement contraire au droit international et effacer totalement le principe de l'indépendance de la Sublime-Porte. »

En vain Menchikof baissa le ton, déclara abandonner l'idée d’un traité formel et proposa au Divan de signer un sened moins solennel, ou même simplement une note, il était trop tard; la Russie avait démasqué son jeu. Il n'était plus question des Lieux-Saints : ce point était réglé ; il s'agissait du protectorat, soi-disant reconnu par les traités de Kutchuk-Kaïnardji. (1774) et d’Andrinople (1829).

Céder eut été une véritable abdication de la part la Turquie. Après la réponse négative, l’ambassadeur d'Autriche fit en personne et dans un but de conciliation, une démarche auprès de Menchikof le 20 mai; dé-

marche vaine. La mission russe avait échoué; dans la nuit du 24 au 22, le prince Menchikof reprenait la mer; ce départ clandestin contrastait singulièrement avec l'arrivée fastueuse du Grand Amiral.

Le 31 mai, M. de Nesselrode écrivit lui-même à Reschid pour lui demander encore une fois la signature de la note dans les huit jours: à cet ultimatum, la Turquie ne pouvait répondre que négativement, et le 3 juillet 1853, les troupes russes franchissaient le Pruth sans déclaration de guerre « pour avoir un gage »: mais cette action souleva peu d'indignation tant l'occupation des Principautés était devenue pour la Russie une opération ordinaire.

Avant de continuer ce récit, il nous faut parler des démarches par lesquelles, dès 1850, la Russie avait essayé de diviser les puissances ; et nous allons voir que les Russes, malgré leur double échec, se sont montrés particulièrement habiles dans les travaux de mines et de contre-approches, qu'il s’agit d'opérations militaires ou de manœuvres diplomatiques.

Bien avant la mission Menchikof, et c'est une preuve de sa préméditation, le tsar Nicolas avait essayé de se ménager l'appui de l'Angleterre dans les affaires d'Orient. Il prenait un jour à part sir Hamilton Seymour, et sous forme de causerie amicale, « de gentleman à gentleman, » comme il se plaisait à le lui répéter; il demanda à lambassadeur un peu étonné « ce que l'Angleterre ferait en cas de démembrement de la Turquie ». Sir Hamilton Seymour avait beau protester que la Turquie ne lui paraissait pas malade à mourir, que, en tous cas, devant cette éventualité un accord européen serait nécessaire, le tsar insistait : € si désireux que nous soyons, disait-il, de prolonger l’existence du malade, et je vous prie de croire que je désire

autant que vous qu'il continue à vivre, il peut subitement mourir. » (1) Et quelques jours plus tard l’empereur faisait venir chez lui sir Hamilton pour continuer cet entretien.

Cette fois, il alla plus loin, et, tout en affirmant avec énergie qu'il voulait s'occuper, non pas de ce qui se ferait, mais de ce qui ne devrait pas se faire, il se laissa aller à développer à l'ambassadeur un projet complet de partage : « les Principautés, dit-il, sont de faitun État indépendant sous ma protection; c’est une situalion qui peut continuer. La Serbie pourrait recevoir une forme de gouvernement analogue ; la Bulgarie de même; il n'y a pas de raison que je sache pour empêcher de faire de ce pays un État indépendant. » (2).

En échange, le tsar laissait entendre qu'il serait disposé à abandonner à l'Angleterre l'Egypte et Candie.

L'ambassadeur d'Angleterre ne répondait ni oui ni non, remarquant seulement que la Turquie pouvait vivre encore longtemps, qu'il ne voyait pas son état si noir que le faisait son auguste interlocuteur; mais le {sar ne se rendait pas à ces raisons et sir Hamilton Seymour s’aperçut très vite que pour parler sans cesse de la mort prochaine de l’homme malade le tsar devait la désirer ardemment et qu'il était peut-être disposé à en avancer l'époque.

Heureusement, pas plus que sir Hamilton Seymour Île cabinet anglais, tenu journellement au courant de ces curieux entretiens, n'était disposé à prêter une oreille bienveillante aux insinuations transparentes du tsar. Autrement,

(1) C. Rousset. Guerre de Crimée, p. 6.

(2) Ce qui fut fait en 1878.

c'en eût été fait de la Turquie; et la question d'Orient élait résolue, sans la France.

Enfin, le 18 avril 4853, malgré l'assurance partout donnée que le but de la mission Menchikof était uniquement le règlement de la question des Lieux-Saints, le Tsar, incapable de se contenir davantage, démasqua son jeu ; il déclara à l'ambassadeur anglais que le Sultan l'avait offensé par sa mauvaise foi, et qu'il saurait bien faire céder les Tures, sinon par le raisonnement, au moins par l'imminence du danger prochain.

Le Tsar avait donc échoué auprès de l'Angleterre ; 1l faisait bien quelques démarches auprès des autres puissances, tentait pendant le mois de novembre 1853 de faire entamer des négociations avecle représentant de la France, dans une petite cour allemande ; se donnait la peine de gagner la confiance du général de Castelbajac, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, enfin essayait de son influence sur les cours de Vienne et de Berlin.

Malgré tout, il restait isolé ; mais il était décidé à agir quand même et 1l avait, nous l'avons vu, donné à ses troupes l’ordre d'envahir les Principautés « pour avoir un gage qui repondit de la stricte exécution des traités par le Divan. » (3 juillet 1853).

Cet acte d'hostihité fit tomber les dernières illusions, pour ceux qui voulaient bien s'en faire encore. La France en avait peu; le 21 février, M. Drouyn de Lhuys appelait l'attention de ses agents sur les complications qui pouvaient surgir en Orient par suite de la mission de M. le prince Menchikof, et depuis le mois de mars l’escadre de Toulon eroisait dans les eaux de Salamine. Mais l'Angleterre, encore convaincue de la bonne foi des Russes, ne l'avait pas suivie dans cette mesure, et, le 7 avril, dans

une dépêche au Baron de Brunnow, Nesselrode pouvait féliciter le gouvernement britannique de ne pas avoir imité cet exemple.

Mais en affirmant que les vues de l'Angleterre différaient toto cœlo de celles de la France, M. de Nesselrode forçait un peu la note ; il cherchait peut-être à convaincre les autres pour se persuader lui-même.

En tous cas, si à ce moment les vues de l'Angleterre différaient essentiellement de celles de la France ce qui n’est pas prouvé, cette dissemblance devait être de courte durée; et l'Angleterre se montra d'autant plus froissée qu'elle était plus surprise (1). Au reste, l’aimable lord Siratford de Redclifle, cet homme « rectiligne » n’était pas d’humeur à arranger les choses, trop heureux peut-être de pouvoir être désagréable au Tsar Nicolas (2).

A la tribune du parlement, lord Russel et lord Palmerston, tombés du haut de leurs illusions dans une pénible

(1) Le 22 mars 1853, lord Clarendon éerit qu'il ne croit pas que la mission Menchikof ait un caractère menaçant pour l'indépendance ci l'intégrité de la Turquie. Cité par Forcade, loc. cit.

(2) Lord Stratford de Redeliffe, diplomate habile, connaissait à fond les choses d'Orient el jouissait à Constantinople d’une grande influence. [I avait, dit-on. une forte rancune contre le {sar qui aurait refusé de le laisser accréditer auprès de sa cour. M. de la Gorce peint d'un mot le diplomate anglais: «les Asiatiques, dit-il, n’estiment guère les hommes que dans Ja mesure où ils s’estiment cux-mèmes. À ce compte, nul ne devait ètre plus honoré que Stratlord. » Æistoire du Second Empire, L 1, p. 165. Pour être juste cependant, il faut ajouler que le 8 mai 14853, lord Stratford écrivit à Menchikof pour le supplier de ne pas rompre et de se montrer moins exigeant. V. Forcade, Revue des Deux-Mondes, mars 1854, p. 1006 et 1007, en note.

réalité, ne craignirent pas de qualifier la conduite du gouvernement russe de mensongère et frauduleuse (1).

Le 16 juin 1853, c’est-à-dire huit jours après l’ultimatum de Nesselrode, les flottes anglaise et française mouillaient dans la baie de Besika.

Les choses ne dépendaient déjà plus de la Russie et de la Turquie seules. Les puissances signataires du traité de 1841, avaient cru qu'il était de leur droit et de leur devoir d'intervenir (2), et dès le mois de juin, M. de Buol avait pris l'habitude de réunir à Vienne les ambassadeurs des quatre puissances pour échanger leurs vues sur la question.

Vienne s'était trouvée tout indiquée pour être le siège de ces réunions pacifiques. Plus que tout autre, le gouvernement Autrichien, désirait la paix. Si, d'une part, l'empereur ne voulait pas rompre avec le chef de la Sainte-Alliance son beau-frère, d'un autre côté, l'Autriche avait des intérêts primordiaux à défendre contre la Russie.

La liberté de navigation du Danube est pour elle une condition d'existence, et il Jui faut à tout prix éviterle contact des Russes avecles populations Slaves de son empire ; enfin si la Russie étend sa protection et son influence sur tous

les Orthodoxes, l'Autriche ne verra-t-elle pas ses propres

(4) Forcade, La Question d'Orient (Revue des Deux-Mondes, mars 1854, p. 1010).

(2) M. Drouyn de Lhuys pensait que tout devrait être traité à cinq et «qu'il n'appartiendrait ni à un ni à deux cabinets de régler isolément ou à part des intérêts susceptibles d'affecter l'Europe entière. » cité par E. Forcade. (Revue des Deux-Mondes, mars 1854, p. 1017).

sujets grecs lui échapper? Pour ces différentes raisons, l'Autriche voulait la paix.

Vienne devint donc le centre des négociations dont nous allons suivre maintenant les péripéties et dans lesquelles les Puissances devaient prendre une attitude nettement distincte, se groupant deux à deux, avec de grandes différences cependant dans chaque groupe : France et Angleterre d'un côté, Autriche et Prusse de l’autre.

Les ambassadeurs se réunissaientofficieusement d’abord ; bientôt les séances devinrent officielles et furent résumées dans des protocoles ; mais dans cette longue période de négociations sans cesse interrompues et reprises, il est impossible de fixer par des dates précises le commencement et la fin de cette conférence de Vienne qui « dura si longtemps, fit, somme toute, si peu de chose et répandit autant d'encre sur les bords du Danube qu’on devait plus tard verser de sang sur le plateau de Chersonèse (1). »

A la dernière note de Menchikof, Reschid avait opposé une note responsive. Les diplomates pensèrent que les deux notes différaient peu et espérèrent qu'il serait possible de les combiner et de trouver une rédaction, acceptable à la fois pour le Sultan et pour le Tsar.

Ce travail méticuleux fut commencé par le cabinet français. Le 27 juin, M. Drouyn de Lhuys soumit un projet aux Puissances. Le 30, les ambassadeurs réunis à Vienne adoptèrent, avec quelques modifications, le projet français, et firent tous leurs efforts pour le faire accepter par la Porte et par la Russie. Celle-ci n'opposa pas de difficulté : la Sublime Porte, au contraire, protestait vive-

(1) De la Gorce, Histoire du Second Empire, tome fer. M. — 4,

ment. Mais convaincues que le projet de « fusion » devait satisfaire tout le monde, la France, l'Autriche et l'Angleterre crurent hâter la fin des discussions en refusant même d'étudier une nouvelle note que Reschid-pacha, selon une tactique devenue traditionnelle à Constantinople, avait rédigée le 23 juillet, quelque temps après l'invasion des Principautés et dans laquelle le ministre ture disait « que se réservant les droits sacrés de souveraineté envers ses propres sujets, il est dans l'intention sincère de S. M. I. d'assurer à l'Eglise grecque à perpétuité la jouissance des privilèges spirituels qui y sont confirmés et de lui accorder aussi tels autres privilèges et immunités qu'il plairait à Sa Majesté d'accorder à tout autre culte quel-

conque de ses sujets chrétiens (1). »

(1) Menchikof avait demandé un engagement et « la participalion des Grecs, sujets du Sullan, aux avantages accordés aux autres rites chrétiens ainsi qu'aux légations étrangires accréditées près de la Sublime-Porte, par convention ou disposition particulière. »

Reschid, dans sa réponse, refusait de prendre un engagement; il voulait constater que le Sultan prenait lui-même l'initiative de certaines réformes et daignait en faire part à la Russie : « Dans le cas où, à l'avenir, des privilèges spirituels, de quelque nature qu'ils soient, seraient accordés à ses autres sujets chrétiens, il résulle nécessairement des sentiments de sollicitude que la Porte professe pour ses sujets, qu'elle n’en privera pas non plus les moines grecs. »

A la note de Vienne, la Porte demandait {rois modifications principales : 40 La note de Vienne semblait mettre la Russie sur le mème pied que la Turquie dans Finilialive des privilèges à octroyer aux Grecs. La Sublime-Porle s'y opposait ; 20 Au lieu de « le sultan r'estera fidèle à la lettre et à l'esprit du Craité de Koutchouk-Kaïnardiji, » la Sublime-Porte substiluait ces termes : «le Sultan restera fidèle aux slipulations du traité de Koutchouk-Kaïnardji confirmé par celui d'Andrinople, relalives à la protection par la Sublime-Porte de la religion chrétienne »; 39 Au lieu des mots : « conventions ou dispora Papa de. » il était question : « d'avantages oclroyés ou qui

Cependant, les prétentions turques étaient modérées. Ce que la Porte ne voulait à aucun prix, c'était le partage de la souveraineté sur ses propres sujets et dans l’ordre temporel.

Les Puissances auraient pu se contenter de privilèges et immunités suffisants accordés aux chrétiens, quitte à exiger des garanties sérieuses. Mais les ambassadeurs déclarèrent les différences insignifiantes et se montrèrent très mécontents du refus de la Sublime Porte. Ils le furent encore plus quand Nesselrode, après avoir accepté sans modification la note des ambassadeurs, en fit un commentaire qu'il livra à la publicité.

C'est qu'aussi la manière dont M. de Nesselrode voulait comprendre la note était singulière ! Il démontrait qu'au fond elle ne différait pas de la note Menchikof. Ainsi le travail de la diplomatie aurait abouti à ramener les choses au point où elles étaient un an avant! C'était un peu dur pour les diplomates, mais il faut bien reconnaitre que Nesselrode n'avait pas tout à fait tort. À force d'éplucher les mots dans des discussions qui font penser au plaidoyer de Figaro, les diplomates étaient arrivés, sans s’en douter à changer le sens général de la note.

La diplomatie était jouée (1).

Après avoir mis leur dernier et vain espoir dans les

(4) Le 48 septembre 1853, M. Thouvenel, alors directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, écrivait au Général de Castelbajae, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg : « Je regarde, quoiqu’on fasse et à quelque transaction boileuse que l’on s’arrèle, la grosse question d'Orient comme entamée, entame avec préméditation par le parti moscovite. » Cf. Thouvenel. Nicolas Ier et Napoléon II], p. 223.

entrevues du Tsar et de l'empereur d'Autriche à Olmütz, du Tsar et de Frédéric-Guillaume à Cracovie, les ambassadeurs durent avouer que les hostilités entre la Russie et la Turquie étaient désormais inévitables. Le 26 septembre 1853, la guerre fut déclarée (4).

Le tsar Nicolas, il faut bien le reconnaître, avait tout fait pour en arriver là, malgré les assurances réitérées qu'il donnait de ses sentiments pacifiques, et quoi qu'il affirmât sur sa parole d'honneur à l'ambassadeur de France qu'il ne voulait pas de conquêtes et que la chute de l'empire ture serait un embarras plus grand pour lui que pour le reste de l’Europe ! » (2)

On a dit que la guerre était l'œuvre personnelle du Fsar et que ses ministres eux-mêmes ignoraient les desseins de l’empereur Nicolas et cela est fort possible.

En tous cas, Nicolas donna à cette guerre un caractère plus redoutable en en faisant une guerre de religion.

Il réveilla le fanatisme de son peuple, et il faut s'imagi-

(1) Le premier Moharem, 1270, la Porte fait précéder la déclaration de guerre de ce manifeste :

« Puisque le cabinet de St-Pélerbourg ne s'est pas contenté des assurances qui lui ont élé offertes; puisque les efforts bienveillants des Hautes Puissances sont demeurés infruclueux, puisque enfin la Sublime-Porle ne peut tolérer ni souffrir plus longtemps l'état des choses actuel, ainsi que la prolongation de l'occupalion des Principautés moldo-valaques, parlies intégrantes de son empire, le cabinet Oloman, dans linlention ferme et louable de défendre les droits sacrés de souveraineté el d'indépendance de son gouvernement, usera de justes représailles contre une violation des traités qu'il considère comme un casus belli ». CF. Annuaire des Deux-Mondes, année 53-34, appendice, p. 943.

(2) CF. lelire du général de Castelbajac, 17 août 1853. Thouvenel, Nicolas Ier et Napoléon, p. 199.

ner l'effet que pouvaient produire les mots : Guerre sainte, chez une nation enthousiaste et croyante en même temps que crédule et ignorante, (4) pour comprendre qu’une fois dans cette voie, et l’eût-il voulu lui-même, le Tsar ne pouvait plus reculer, il eut été emporté à son tour par le mouvement national qu'il avait lui-même déchainé.

A la nouvelle de la déclaration de la guerre, la flotte anglo-française entra dans le Bosphore.

Quant à la diplomatie, elle reprenait ses travaux. Depuis la rupture, on ne pouvait plus espérer terminer les affaires d'Orient autrement que par un traité ; le but des ambassadeurs était désormais de faciliter la conclusion de ce traité, d'offrir leur médiation aux belligérants pour mettre un terme aux hostilités « qui ne pouvaient se prolonger sans affecter les intérêts de leurs propres États, » et maintenir l’Empire Ottoman dans son intégrité « devenue une des conditions nécessaires de l’équilibre européen. » C’est ce que constata le protocole de Vienne du 5 décembre 1853 (2).

Mais la Russie allait rendre impossible la tâche de concillation que s'étaient imposée les Puissances.

(1) Pour avoir une idée de la crédulité, mème de la classe éclairée en Russie, voir une lettre du général de Castelbajac du 41 février 1854 où celui-ci en donne un exemple : « le bruit s’est répandu ici, dans le peuple et dans la société qu’un ètre surnaturel, habillé en moine est apparu tout à coup à l’empereur Nicolas!» L. Thouvenel, Nicolas Fer et Napoléon IIT, p.334.« Une guerre de religion, écrivait encore le général, le 7 octobre 1853, une croisade aussi ardente que celle de Philippe-Auguste est possible de la part de la Russie. Cette guerre deviendrait nationale et l'empereur lui-mème pourrail-èlre entrainé au-delà de ses intentions. »

(2) De Clercq. Recueil des Traités.

. Nous attendrons l'attaque des Tures sans prendre linitiative des hostilités, avait dit Nesselrode. Cependant le 30 novembre 1854, la flotte turque réfugiée dans la rade de Sinope, fut entièrement détruite. Cet «attentat » (1) eut un grand retentissement en Europe. « Le coup frappé à Sinope n’a pas atteint la Turquie seule, » disait M. Drouyn de Lhuys et les flottes anglo-françaises furent envoyées dans la mer Noire, avec mission d'empêcher les navires russes de sortir des ports et notamment de Sébastopol, ce qui était un singulier abus, puisque l’état de paix subsistait. Cette paix devenait dès lors bien problématique. On pouvait de ce moment craindre une rupture entre les Puissances occidentales et la Russie: la diplomatie se consumait en de vains efforts pour arrêter la crise.

A Vienne, se continuait le petit jeu de notes refusées tantôt par l’un, tantôt par l’autre des belligérants.

Après le protocole du 5 décembre, les tures avaient fait de nouvelles propositions ; ils s’engageaient à exécuter l'accord relatif aux Lieux-Saints et à faire des réformes à condition que les Principautés fussent évacuées.

Nesselrode ne voulut pas opposer un refus catégorique à cette demande modérée, mais il cherchait visiblement à gagner du temps. Il envoyait en grand mystère à Vienne le comte Orloff avec mission de détacher l'Autriche des deux puissances maritimes : en cas d'échec, le comte Orloff devait proposer une dernière combinaison dont le but était de permettre au Tsar de traiter sans intermédiaire

(1) Malgré l’état de guerre où l’on se trouvait, ce fut considéré, par l'opinion publique, comme un attentat à cause de l’infériorité trop marquée des Turcs et du nombre des victimes. Cf. C. Rousset, p. 69 et ss. — Nous devons reconnaitre cependant que les Russes n'ont fait qu'exercer leur droit de belligérants.

LE TRAITÉ DE PARIS is )

avec le sultan. Les Puissances refusèrent de souscrire à de telles conditions. 2 février 1854.

Le 29, Napoléon II, dans une lettre au tsar, après avoir résumé l'histoire de la question disait : « voilà la suite réelle et l'enchaînement des faits. Il est clair que arrivés à ce point, ils doivent amener promptement, ou une entente définitive ou une rupture décidée. » (1)

C'est la rupture qui était imminente. Le tsar repoussa en effet Îles propositions modérées de Napoléon, comme il avait refusé celles de la Conférence de Vienne, et le 4 février 1854, les ambassadeurs de Russie quittaient les cours de Londres et de Paris. Des préliminaires, proposés celte fois par le Cabinet de Saint-Pétersbourg, furent encore repoussés le 5 mars. Le 12, une alliance était conclue entre la Turquie, l'Angleterre et la France. Le 14 mars, l’Angleterre et la France firent remettre à la Russie un ultimatum la sommant d’'évacuer les Principautés avant le 30 mars 1854 : la Russie jugea bon de ne pas donner de réponse, et le 27 mars la guerre était déclarée par les trois alliées.

La France et l'Angleterre avaient fait preuve jusque là d'une grande modération ; elles n'avaient fait avancer leurs flottes que peu à peu et pour répondre aux empiètements successifs de la Russie.

Mais du jour où l'intégrité de la Turquie se trouva sérieusement compromise et l'équilibre européen menacé, elles n’hésitèrent pas à envoyer des troupes sur les bords de la mer Noire. « L’Angleterre est de glace et sera de glace sur la question des Lieux-Saints : elle est de feu et

(1) De la Gorce, tome I, p. 211.

sera de feu si lempire ottoman est menacé », avait dit Walewski (4).

Quant à la France, elle commença les hostilités avec entrain : la guerre de Crimée allait lui permettre de reprendre son rôle sur une question d'ordre et d'intérêts européens, sur une question de conservation et d'équilibre; elle regagnait toute l'aulorité morale qui échappait à la Russie (2).

La conduite de ces deux puissances a été ferme et nette. En a-t-il été de même de celle des puissances allemandes ? «Nous ne pouvons compter sur lPAutriche et la Prusse que pour la paix et nullement pour la guerre, écrivait le 1 octobre 1853, le général Castelbajac (3) ». L'événement donna raison à notre ambassadeur. L'Autriche et la Prusse ne suivirent pas les alliés sur le terrain militaire. Mais c'était déjà beaucoup si l’on pouvait compter sur elles pour le maintien de la paix. Le pouvait-on vraiment ?

L’Autriche, tout en restant dans l’ordre diplomatique, est intervenue activement auprès du Tsar et ne s'est jamais séparée des deux puissances maritimes avec qui elle a continué à signer tous les protocoles ; elle a même occupé les Principautés, et c'est elle qui a fait accepter par la Russie les bases préliminaires de la paix.

(1) Lettre de Walewski, alors ambassadeur à Londres, 24 mars 1853, citée par L. Thouvenel, Nicolas Zer et Napoléon IIT, p. 102. Lord Palmerston qui dirigeait de fait le gouvernement anglais depuis quelques mois, voulait la guerre. Il avait peu confiance dans la conférence de Vienne ; « la conférence de Vienne, disait-il, cela veut dire Buol ; Buol veut dire son beau-frère Meyendorf et Meyendorf veut dire Nicolas. » Cf. de la Gorce.

(2) Vandal ; cours.

(3) Thouvenel. Wicolas Zer et Napoléon IIT.

La Prusse, au contraire, n'a pas été jusqu’au bout même de l'intervention diplomatique ; le mysticisme de Frédéric Guillaume lui a inspiré une politique d’hésitations et de revirements continuels (4).

Le protocole du 9 avril 1854 est le dernier acte signé par les quatre puissances.

Elles s’y déclarent unies dans le double but « de maintenir l'intégrité territoriale de l'empire ottoman et de consolider, dans un intérêt conforme aux sentiments du Sultan, et par tous les moyens compatibles avec son indépendance et sa souveraineté, les droits civils et religieux des chrétiens sujets de la Porte »; l'évacuation des Principautés est déclarée «une condition essentielle » de l’exécution de la première partie de cet engagement.

Les signataires s’engageaient en outre « à n’entrer dans aucun arrangement définitif avec la cour impériale de la Russie ou avec toute autre puissance qui serait contraire aux principes énoncés ci-dessus, sans avoir préalablement délibéré en commun ».

C’est en conséquence de ce protocole et à la suite d’une

(4) Le 5 janvier 1854, le Marquis de Moustier écrivait de Berlin : « lant que le roi Frédéric-Guillaume IV croira que les coups de fusil entre la Russie et l'Autriche pourront ètre évités à quelque prix que ce soit, on ne fera rien de lui ! Il veut que Palliance du Nord, aujourd’hui à demi déchirée par la plume, ne soit pas définitivement tranchée par l'épée. 1 saisit avec bonheur toute apparence d'hésitalion de la part de l'Autriche et croit l'intimider en lui faisant craindre l'absence de tout concours de sa part ». Rien de plus terre à terre qu'un idéologue quand une fois il se résigne à retenir le vol de ses pensées. Bientot il {le roi de Prusse) s’était persuadé que dans le présent conflit il n’y avait aucun fruit que sa main put cueillir, Dès ce moment il s’ingénia à demeurer non seulement neutre mais hnmobile, » Cf. de la Gorce, Histoire du Second Empire, tome I, p. 345.

conférence du 14 juin avec la Turquie, que l'Autriche occupa les Principautés (20 septembre 1854).

Le 10 avril,la France et l’Angleterre, pour « déterminer l'objet de leur alliance ainsi que les moyens à employer en commun pour le remplir,» signent un traité à Londres.

Elles donnent pour motif de leur intervention active que l'existence de l'équilibre européen et les intérêts de leurs propres États se trouvaient menacés.

Le 20 avril, les deux puissances germaniques, de leur côté, signent une convention à Berlin « dans le désir d’éviter autant que possible toute participation à la guerre, et en même temps d'aider au rétablissement de la paix générale. » La distinction est nette entre les deux groupes de puissances : les signataires du traité du 10 avril s’unissent pour la guerre ; les signataires de la convention du 20 s’allient en vue de la paix. Toutefois l'Autriche et la Prusse se déclarent prêtes à exercer une action offensive dans le cas d’une incorporation des Principautés et dans le cas d’une attaque ou du passage de la ligne des Balkans par la Russie, et ce casus belli constitue pour la France et l'Angleterre un appui moral considérable.

Le 8 août, la France, l'Angleterre et l'Autriche, sans la Prusse, posent les bases du rétablissement de la paix, dans les quatre articles fameux qui, développés et modifiés, serviront de point de départ aux négociations de Paris. La paix ne peut être durable, dit le Protocole, 1° si le protectorat russe sur les Principautés n’est supprimé et remplacé par un protectorat collectif des Puissances ; 2° si la navigation du Danube n'est déclarée libre ; 3° si le traité du 13 juillet 4841 n’est pas révisé dans un intérêt d'équilibre européen ; 4° Si la Russie n’abandonne ses prétentions sur les (Grecs, sujets ottomans et si les trois puissances

n'obtiennent de la Sublime Porte la consécration et l’observation des privilèges religieux des diverses communions chrétiennes (1).

Le 2 décembre, les trois puissances signent un traité à la suite duquel elles envoient au Tsar une invitation comminatoire d'adhérer aux quatre points avant le 31 décembre.

Le 7 janvier, les plénipotentiaires se réunissent pour recevoir l'adhésion du prince Gorchakoff. On pouvait se croire encore une fois près du but, mais, selon l’expresion du général de Castelbajac (2), « le Tsar et la question d'Orient sont de vrais Protée. Ils se transforment sans cesse ; quand on croit les saisir ils nous échappent; c’est souvent quand on est le plus éloigné d’une solution qu'on s'en croit le plus près. » Les diplomates allaient: l'apprendre une fois encore.

La discussion des quatre points commença bien, et les deux premiers points étaient déjà réglés à l'amiable, lorsqu'à propos de la troisième condition surgirent des difficultés qui devaient réduire à néant tous les efforts. Le troisième point était relatif à la neutralisation de la Mer Noire. Le représentant russe, prévoyant les difficultés qui pourraient surgir à propos de cette situation, que luimême était décidé à repousser, avait astucieusement demandé la discussion du quatrième point relatif aux immunités des populations chrétiennes, avant le troisième; il pensait que, si toutes les autres difficultés élaïent résolues, les Puissances ne se laisseraient pas arrêter par la question de la mer Noire qui, ainsi, pourrait peut-être recevoir

(1) Recueil des traités, Martens.

(2) Cité par Thouvenel, Nicolas Ier et Napoléon IIT.

une solution heureuse pour la Russie. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre ne virent pas d'inconvénient à commencer de suite la discussion du quatrième point ; ils en référèrent cependant à leurs cabinets qui s'y opposèrent formellement, et les conférences furent rompues : toute l'attention se portait dès lors sur les opérations militaires.

Une grande victoire pouvait seule arracher aux Russes l'assentiment que deux années de diplomatie n'avaient pu leur faire donner. La Russie, heureusement pour nous, perdait de jour en jour de son autorité morale et de ses forces matérielles.

Le 21 novembre 1855, la Suède signait un traité d’alliance avec les puissances occidentales (4), et, bien que le roi de Suède s’engageàt fort peu encore, la Russie put craindre la défection des Etats secondaires (2).

(1) L.L. M.M. (CF. de Clereq, t. VI, p. 585) « Désirant prévenir toute complicalion de nature à troubler l'équilibre européen, ont résolu de s'entendre dans le but d'assurer l'intégrité des Royaumes-Unis de Suède et de Norwège... » le roi de Suède et de Norwège s'engage à «ne céder à la Russie ni à échanger avec elle, ni à lui permettre d'occuper aucune partie des territoires appartenant aux couronnes de Suède et de Norwège. S. M. le Roi de Suède et de Norwège s'engage, en oulre, à ne céder à la Russie aucun droit de pâturage, de pèche, ou de quelque autre nalure que ce soit, tant sur lesdits territoires que Sur les côtes de Suède et de Norwège, et à repousser toute prétention que pourrait élever la Russie à établir l'existence d'aucun des droits précités. » (Art. 1). Dans le cag de propositions de la Russie, le Roi de Suède s'engage à les communiquer à la France et à l'Angleterre qui lui fourniront des secours militaires afin de résister, s'il en est besoin aux prétentions ou aux agressions de la Russie (Art. 2).

(2) La Suède voulait s'affranchir de l'influence excessive de la Russie; elle espérait reprendre la Finlande. Cf.Geffroy, La Suède avant et apres le Traité de Paris (Revue des Deux-Mondes, {er juin 1856).

Au mois de janvier 4855, le Piémont avait adhéré au traité du 10 avril et envoyé des troupes en Crimée (1).

Le Tsar Nicolas, l’auteur de la guerre, devant les souffrances de ses soldats «avait voulu mourir » : peut-être son successeur (lont l'amour-propre n’était pas en jeu se montrerait-1l disposé à écouter les avances des Puissances.

La victoire attendue, ce fut la prise de la tour de Malakoff. Après la chute de Sébastopol, l'Autriche crut pouvoir soumettre à la Russie un projet destiné à servir de point de départ à de nouvelles négociations. Ce projet, porté à Saint-Pétersbourg par le comte Esterhazy, rappelait les quatre points posés dans le protocole du 8 août, mais avait considérablement étendu les prétentions primitives ; il exigeait encore la neutralisation de la mer Noire, la liberté de navigation du Danube sous la surveillance des Puissances, et il prenait la Bessarabie à la Russie.

En outre, « les puissances belligérantes réservent le droit qui leur appartient de produire dans un intérêt européen des conditions particulières en sus des quatre garanties. » La Russie, « condamnée à être muette, non pas à être sourde, » entendit volontiers les propositions. L’empereur Alexandre adhéra purement et simplement à l'ultimatum autrichien. La conférence qui s'était réunie de nou-

(4) Manifeste de guerre de Ia Sardaigne, du # mars 1855 : la Russie marche sur Constantinople, « non comme à un but final, mais pour étre en mesure de commencer une nouvelle série d'entreprises plus ambitieuses encore ; les projets subversifs pour l'équilibre européen, menaçants pour liberté des peuples et l'indépendance des nations ne se sont peut ètre jamais révélés avec autant d'évidence que dans l'injuste invasion des Principautés danubiennes et dans les actes diplomatiques qui l’ont précédée ou suivie ». Martens, Recueil des Traités, année 1857.

veau à Vienne le 15 mars 1855, signa le 1° février 1856 son dernier protocole qui devait servir de préliminaire de paix. Ge protocole (1) renvoyait le règlement définitif à une nouvelle conférence.

Paris fut désigné d’une voix unanime pour être le siège de ce congrès. Un armistice arréta les hostilités ; Ja campagne militaire était terminée.

L'intervention des Puissances avait sauvé la Turquie de l'étranger; elle l'avait préservée aussi des dangers non moins graves que lui avaient fait courir les mouvements des populations de la péninsule balkanique. C'est avec anxiété, en effet, qu'au début de la guerre, le Sultan avait pu se demander quelle allait être l'attitude des petits États indépendants ou semi-indépendants pendant que toutes les forces de la puissance suzeraine se trouveraient concentrées sur les bords de la mer Noire. Un soulèvement, toujours à craindre de leur part, eùt pu avoir à ce moment des conséquences redoutables pour lEmpire Ottoman.

La Serbie, le Montenegro et la Grèce, où les Russes ne se faisaient pas faute de fomenter des troubles, pouvaient surtout devenir des foyers d'insurrection. Grèce à l'appui

(1) « Par suite de l'acceptation par leurs cours respectives des cinq propositions renfermées dans le document ci-annexé (ultimalum de l'Autriche) sous le titre de projet de préliminaires, les soussignés après l'avoir paraphé conformément à l'autorisation qu'ils ont reçue à celeffel,sont convenus que leurs gouvernements nommeraient chacun des plénipotentiaires munis des pleins pouvoirs nécessaires pour procéder à la sigaalure des préliminaires de paix formels, conclure un armislice el un lrailé de paix définilif; lesdits plénipotentiaires auront à se réunir à Paris dans le terme de (rois semaines à partir de ce jour ou plus {ot si faire se peut. » Cf. de Clercq. Recueil des Traités.

de ses alliés, la Turquie se vit délivrée de ce grave souci.

A l’époque où fut entamée la question des Lieux-Saints, le Montenegro s’agilait; mais nous avons vu que sur l’intervention de l'Autriche, la paix avait été faite, et malgré les incitations de la Russie, la Montagne Noire ne profita pas des circonstances pour se soulever de nouveau. De ce côté, la Turquie n’eut rien à craindre. Il en fut de même pour la Serbie. Ceïle-ci resta calme, beaucoup trop calme au gré de la Russie. Nous avons dit que Menchikof avait poussé l’arrogance au point de vouloir exiger la destitut'on du ministre Garachanine dont le tort était de ne pas se prèter à un mouvement slave. Malgré tout, la Serbie se renferma dans une stricte neutralité; et, par reconnaissance, bien que l’état de guerre eût mis fin aux traités, le Sultan s’engagea à maintenir les droits spécifiés en faveur des Serbes, dans des conventions conclues entre la Sublime Porte et la Russie (1).

Très différente fut la conduite de la Grèce.

Dès l’époque de la mission Menchikof, la Russie avait eu soin d'y envoyer l'amiral Kornilof. Celui-ci n'eut pas de peine à se faire écouter par le roi Othon et encore moins par lareine Amélie, quine rêvait ni plus ni moins que de reconstituer un empire byzantin et se voyait déjà installée à Constantinople.

Aussi Le résultat du voyage de l’envoyé russe ne se fit-1l pas attendre.

Dès les premiers jours d'avril, 1.200 hommes étaient dirigés sur la frontière turque, à Lamia, en Thessalie, sous le prétexte de réprimer le brigandage qui d’ailleurs

(4) Voir Annuaire des Deux-Mondes, années 1853-1854.

6t DEUNIÈME PARTIE

désolait également les environs d'Athènes. On fit si bien que, au mois de janvier 1854, l'insurrection éclata d'autre part en Épire, etau mépris de toutes les lois du droit international, le gouvernement grec laissa opérer à Athènes mème des enrôlements et des levées de subsides en faveur des insurgés.

En leur qualité de puissances protectrices, la France et l'Angleterre devaient intervenir. Elles se contentèrent d'abord de faire des remontrances au Roi (1). par lintermédiaire de leurs représentants à Athènes. Les cours de Bavière, de Prusse et d'Autriche se joignirent à elles : ce fut en vain. Le Roi se disait impuissant à arréter le mouvement de la « Grande Idée ». En réalité, il avait si peu envie de l'arrêter qu'il fut un instant question pour lui de se mettre à la tête des insurgés. La Reine se montra plus franche : « Si vous nous poussez à bout, disait-elle un jour à l'Ambassadeur de France, je quitterai Athènes, j'irai faire la guerre dans la montagne ; je braverai le péril et la fatigue; je me souviendrai de mes ancêtres, je proclamerai la croisade » (2).

(1) Napoléon HE écrivit directement à Olhon ler pour le supplier d'arrèler le mouvement révolutionnaire.

(2) E. Forcade, Le Roi Ofhon et la Grèce, (Revue des Deux-Mondes du 45 juillet 1854, p. 406).

La Reine en voulait beaucoup à Napoléon IT de ne pas entrer dans ses vues. Dans l'exil, elle revint cependant de ses préventions : « Je tenais à faire avouer à la Reine que j'avais connue si hostile à l'Empereur, écrit la reine Sophie des Pays-Bas à M. Thouvenel, le 18 octobre 1863, que de tous ces souverains, lui seul avait été juste ct généreux pour eux. Is en convinrent {ous deux, et moi, je serai toujours heureuse quand on rend justice à notre cher Empereur ». Cf. L. Thouvenel, La Grèce du Roi Othon.

Le roi Othon et la reine Amélie moururent à Bamberg, l'un le 26 juillet 1867, l'autre le 20 mai 1875.

Devant une exaltation qui créait un danger réel pour la Turquie, le devoir des alliés était d'intervenir el}

Le 1% mai, M. Drouyn de Lhuys appelait l'attention du gouvernement anglais sur la situation qui devenait grave, disait-il ; et à la suite d'un accord entre la France et l'Angleterre, une brigade de la division Forey fut débarquée au Pirée où elle dut rester jusqu'à la paix. C'est grâce à la présence des troupes françaises que la Grèce n'avait pas pris les armes et que le danger avait été conjuré de ce côté ; la Turquie avait done pu poursuivre sans crainte ses opérations militaires contre la Russie.

Aussilôt qu'avait été décidée la réunion d’un Congrès, avons-nous dit, les plénipotentiaires, en reconnaissance du rôle prépondérant de la France dans la guerre de Crimée et dans toute cette phase de la question d'Orient, désignèrent Paris pour en être le siège. Ils se plurent à renouveler l'hommage fait à la France, en élevant à la présidence du Congrès le comte Walewski, ministre des Affaires étrangères de l'Empire, dès la première réunion qui se tint au quai d'Orsay le 25 février 1856.

(1) Dans le Journal le Siècle, cilé par Foreade, (Revue des Deux- Mendes, 15 juillet 4854, p. 394), le poite Panaghisti Soutzo publiait les vers suivants : « Comme un mortier de bronze échauffé vomit des boulets petits et grands, des clés, des chaînes et des matières combustibles qui coupent les rangs ennemis el consument tout ce qu'elles louchent, montre loi aussi, à Grèce, un grand mortier vomissant sur la Thessalie, sur l'Épire et sur la Macédoine, des soldats et des généraux, des combattants. des marins, des hommes éloquents el politiques, et partout où un Grec se montre qu'il fasse un carnage dans l’armée turque; partout où un Grec se jette, qu'il fasse un incendie ! »

Les Grecs ont toujours eu l’éloquence facile et enthousiaste : ils n’ont du reste pas changé et se sont montrés les mêmes en 1897 qu’en 4854, voire mème qu'au siècle de Périclès.

Le congrès s’annonçait comme un évènement de la plus haute importance, et Paris recevait les personnages les plus considérables de l'Europe.

Presque toutes les puissances avaient tenu à y envoyer comme premier plénipotentiaire leur ministre des affaires étrangères. Sous la présidence du comte Valewski, prirent place le comte de Buol, lord Clarendon, le comte Orloff, le comte de Cavour, Ali-Pacha, et plus tard le baron de Manteuffel.

Nous n'entrerons pas dans le détail des séances du congrès de Paris, elles se résument dans les traités qui en sont le couronnement.

C'est sur le traité du 30 mars 1856, et ses annexes que va maintenant se porter notre attention.

Nous allons essayer d'en donner une vue d'ensemble, et une appréciation générale, qui trouvera un développement naturel dans l'étude détaillée que nous ferons de l'exécution du traité de Paris.

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