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III. — Monténégro. Bosnie et Herzégovine. Bulgarie, etc

1, — Monténégro. — Histoire, — Silence du traité de Paris. — Question de l'indépendance, — Question de la rectification des fronlivres. — Rôle de la France, — Protocole du 8 novombre 1858, — Protocole de délimitation 1859. — Soulèvement de 1862. — Blockhaus turcs. —— Règlement des propriétés privées. — Protocole du 3 mai 1864. — Protocole du 26 octobre 1866. — Nouvel incident de frontière turco-monténégrin el conférence de 1870.

Il, — Bosnie et Herzégovine. — Soultvements en 1858 et 1861. IT — Bulgarie. — Efforts pour obtenir une église nationale. — Importance politique d’une pareille conquête. — Tentalives armées

en 4867 et 1868. — Firman de 1870.

IV. — Les autres Provinces turques des Balkans. — Leurs aspirations. — Les compétitions. — « La grande idée. » — Aperçu rapide sur ce que l’on a appelé le « combat macédonien. »

Nous venons d'étudier les phases de l'exécution du traité de Paris dans deux pays, la Roumanie et la Serbie, pour lesquels des dispositions spéciales avaient été édictées.

L'acte du 30 mars 1856 ne s’occupait pas nommément des autres provinces des Balkans, mais il réglait dans leur ensemble les rapports du Sultan avec ses sujets et conférait aux Puissances des droits et des devoirs envers les chrétiens de Turquie ; en outre, le traité avait fait naître chez toutes les petites nationalités, des aspirations vers l'indépendance : c’est à ces deux titres que l'histoire de

l'intervention européenne dans certaines parties de l’Empire Ottoman doit rentrer dans ce chapitre.

EL. — Comme l’histoire de la Serbie, a-t-on dit, l’histoire du Monténégro devrait être chantée et non écrite, car les luttes ininterrompues que les Monténégrins eurent à soutenir pour la défense de leur patrie et de leur liberté ont fait d'eux, des hommes dignes des temps héroïques.

« Dieu le préserve de mourir dans son lit! » tel est le vœu par lequel les fiers montagnards de la Tzerna Gora accueillaient leurs fils nouveau-nés. Qu'ils meurent plutôt sur les champs de bataille, face à l'ennemi, face au Ture, l'ennemi séculaire.

Jusqu'à la conquête de la Serbie, c'est-à-dire au xv° siècle, l'histoire du Monténégro se confond avec celle de cet empire. Elle s’en distingue depuis, car les Monténégrins sont le seul peuple balkanique qui n'ait jamais subi la domination ottomane.

Les Turcs, cependant, ont fait tous leurs efforts pour les réduire, et l'histoire du Monténégro jusqu'au milieu de ce siècle, se résume en une lutte incessante contre la Turquie. La paix fut rétablie en 1853, grâce à l’intervention du comte de Leiningen à Constantinople, et pendant la guerre de Crimée, le Monténégro resta neutre, malgré les affinités ethnographiques, malgré les efforts de la Russie, sa protectrice, pour l’entrainer dans la lutte.

Au congrès de Paris, sur une question qui lui était posée, le représentant du Tsar, reniant le passé (1), déclara que

(4) « La tutelle des Tsars, dit M. Engelhard, n’était pas moins effective, comme celle que les Serbes avaient longtemps acceptée quoiqu’elle ne fût pas l’objet d’un pacte formel. » £. protectorats, p. 53.

«son gouvernement n'entreltenait avec le Monténégro d'autres rapports que ceux qui naissent des sympathies des Monténéerins pour la Russie et des dispositions bienveillantes de la Russie pour ces Montagnards », et le plénipotentiaire ture déclara qu'il considérait le Monténégro comme partie intégrante de l'Empire Ottoman.

Cette déclaration du représentant turc ne souleva. semble-t-il, aucune protestation dans le Congrès. Elle était cependant tout arbitraire. Jamais le Monténégro n'a fait « partie intégrante » de l'Empire Ottoman ; jamais la Turquie n'a eu de droit sur cet État. Et nous n'avons pour le prouver qu'à nous en rapporter au {‘moignage peu suspect de la Turquie elle-même qui, à plusieurs reprises, à reconnu formellement à la Montagne-Noire (1), la qualité d'État indépendant.

Le prince Daniel, inquiet à juste titre de la déclaration du plénipotentiaire ottoman, s'adressa directement aux Puissances : « l’assertion d’Aali-Pacha, déclara-t:l, est insoutenable. Les Monténégrins auraient bien plutôt le droit de prétendre à la moitié de FAlbanie et à toute l'Herzégovine, puisque {ous nos prédécesseurs du Monténégro, ducs de Zéta, ont possédé autrefois ces territoires, tandis que les Tures n'ont jamais possédé le Monténégro. Je prie votre Excellence de prendre acte de cette protestation » (2).

(1) CF Choublier. Op. cit, p. 53, note. CF. traité du 12-24 scptembre 1842 (Engelhardt. Les protectorats anciens et modernes). Le 31 mai 1856, cependant, le prince Niegoseh se déclara prèt à accepter la suzeraineté oUomane, moyennant Pattribution à son gouvernement des immunilés dont jouissait la Serbie, el sous la condition de certaines concessions territoriales et marilimes. » Mais la Turquie repoussa ces ouvertures.

(2) CF. Roinach, La Serbie et le Monténégro, p. 180.

Un mémorandum, joint à cette lettre, contient un rapide exposé de la situation du Monténégro ; ce pays, y est-il dit, est trop resserré dans ses limites ; il manque de terres cultivables. Cet état ne peut qu'engendrer de nouvelles luttes. C'est aux Puissances à y porter remède: il faut qu'elles reconnaissent l'indépendance de la Principauté (1).

Cet appel d'un peuple opprimé trouva peu d’écho. Daniel 1% pensa qu'il arriverait plus vite à ses fins en allant lui-même implorer les Souverains d'Europe.

C'est dans ce but qu'ilentreprit en 1857 un voyage à

>aris (2).

(1) «Si le Monténégro reste encore plus longtemps dans ses bornes élroiles, le peuple monténégrin n'aura pas d'autre sort que de vivre sans cesse dans un combat sanglant, comme il vivait pendant les quatre siveles passés. Le montagnard ne demande pas les terres qu'il s'est appropriées jadis, mais il demande celles pour lesquelles il a Fait la guerre dans l’époque la plus dangereuse et pour lesquelles il a versé Soi Sang, ainsi que pour son indépendance.

I ne faut pas discuter ici de l'indépendance du Monténégro, parecqu'il avait loujours le droit de faire la guerre à l'Empire ture et ce l'aire Ja paix avec lui; e’est de quoi il a loujours profité effe:tivement,

Il y a longtemps que les Monténégrins ont reconnu la nécessilé urgente dun port pour un libre commerce ; c'est pourquoi le vladika Daniel a fait au commencement du xvuie siècle les premiers essais de réunir le littoral d'Antivari au Monténégro, qui y appartenait jadis. el sur lequel le sang des héros monlagnards élail versé beaucoup de fois. Les prétentions des Monténégrins sont contenues dans les points suivants : 40 Qu'on reconnaisse l'indépendance du Monténégro par là voie diplomatique ; 20 Qu'on élende les frontières du Monténégro du coté de l'Herzégovine et de lAlbanie; 30 Qu'on fixe les confins du Monténégro, du côté de la Turquie, comme ils sont fixés du côté de l'Autriche; 40 Qu'on ajoute au Monténégro la ville d'Antivari (Bar) qui est fixée aux frontières et sur la mer... »

Cf. Coquelle. Histoire du Monténégro et de la Bosnie depuis les origines, p. 325 et suivantes.

(2) Daniel Ier aurait voulu aller aussi à Londres; il y renonça

La France ne pouvait pas rester insensible à des aspirations si légitimes et qui étaient troublées une fois de plus par suite de l'attitude hostile de la Turquie, dont les troupes, sous le prétexte de réprimer une insurrection dans l'Herzégovine se rapprochaient d'une façon inquiétante de la frontière monténégrine.

Napoléon HI fit publier dans le Honiteur du 12 mai 1858, une note officielle qui eut un certain retentissement. « Au moment. disait le Cabinet des Tuileries, où les Puissances animées du même sentiment d'ordre et de paix, s'occupent à achever et à consolider l'œuvre du Traité de Paris, on s'étonne, non sans quelque raison, de voir la Turquie prendre à l'égard du Monténégro une attitude qui peut faire naître de nouvelles complications. » Il y a deux points à régler, disait la note : la Porte a-t-elle un droit de suzeraineté? A qui doivent appartenir définitivement certains districts limitrophes qui ont été régis tour à tour par la Turquie et par le Monténégro? « Or l'histoire atteste que si les Tures ont quelquefois attaqué avec succès le Monténégro, ils n'ont jamais pu se maintenir dans ce pays, et c’est un fait incontestable que depuis bientôt un siècle, le Monténégro leur est demeuré entièrement fermé. On voit donc que la Porte ne saurait placer sa suzeraineté à l'égard du Monténégro sous le grand principe de l'intégrité de l'Empire Ottoman... » (1) La France prenait donc nettement parli : elle refusait à la Turquie tout droit de suzeraineté.

Quant à la question de frontière, elle la renvoyait à

devant le refus de l'ambassadeur anglais de prendre aucun engagement au sujet des dispositions de sa cour.

(1) Moniteur du 12 mai 1858.

une Commission internationale, chargée, sur sa demande, de procéder à un arrangement territorial sur la base du statu quo existant en 1856.

La Commission européenne se réunit à Constantinople, du 14 octobre au 8 novembre 1858, mais les difficultés auxquelles donna lieu le tracé duraient encore en 1870.

L'intervention de la France, cependant, n'en était pas restée à un simple article du Honiteur. L'anural Jurien de la Gravière fut envoyé dans la mer Adriatique pour surveiller les manœuvres de l'armée turque et empêcher une agression contre le Monténégro. Un navire russe vint se joindre à lui. Mais quand les navires français et russes mouillèrent en vue de Cettinjé, la situation était bien changée.

Le prince Daniel, attaqué sans motif par l'armée turque, avait repoussé celle-ci et remporté une brillante victoire à Grahovo. Sur l'intervention des Consuls, les révoltés d'Herzégovine se soumirent, et le prince Daniel consentit à arrêter la poursuite. La paix fut de courte durée, car les difficultés ne devaient pas tarder à renaître.

C'est un soulèvement de l'Herzégovine qui avait été la cause des complications de 1858; une insurrection de la même province provoqua de nouveaux incidents en 1862, car chaque mouvement de l’un de ces pays se répercute dans l’autre ; les habitants de l'Herzégovine trouvent en effet chez leurs voisins de même race qu'eux des secours et au besoin un refuge.

En 1861, le prince Nicolas, qui venait de succéder (1) au prince Daniel, parvint, quoiqu’à grand peine, à contenir ses sujets et à les empêcher de soutenir les Herzégovi-

(1) Le prince Nicolas prit le gouvernement en 4860.

niens contre lesquels marchait Omer-Pacha. Malgré l'atlitude correcte du gouvernement de Celtinjé, le Sultan donna l'ordre de bloquer le Monténégro qui fut envahi peu après.

Le prince Nicolas implora les Puissances qui restèrent sourdes à sa voix. Seul le Saint-Siège y répondit, mais le Pape, dépouillé de tout pouvoir temporel, ne pouvait donner qu'un encouragement moral.

Les ambassadeurs de Constantinople se décidèrent à faire appel à la générosité du Sultan. Celui-ci répondit en faisant signifier au prince Nicolas (1) un ultimatum dont les dispositions froissaient au plus haut degré les sentiments des Monténégrins : « Mirko, disait l'article 5, quittera le Monténégro et n’y pourra plus rentrer. » (2) « Sur le trajet de cette route, (la route qui mène de l'Herzégovine à Scutari à travers le Monténégro) plusieurs points seront occupés par les (roupes impériales qui tiendront garnison dans les blockhaus. » Ainsi s'exprimait l'artiele 6. Celle dernière disposition était grave. Elle rappelait les mesures prises contre la Serbie, et nous avons constaté tous les inconvénients de l'occupation de la forteresse de Belgrade. On aurait dû être instruit par l'exemple. Il n'en fat malheureusement rien : malgré les réclamations de la France, la Turquie refusa de rien changer aux termes de lultimatum, et l'Angleterre s'empressa de prendre parti pour le Sultan. « Sile prince Nicolas était un vassal, écrivait lord John Russel, le 30 septembre 1862, le Sultan

(1) V. dans Reinach (La Serbie ef le Monténégro, p. 192) le texte de cel ullimalum qui porte la date du 31 août 18692.

2) Mirko, père du prince Nicolas, avait joué un role glorieux dans les guerres précédentes et jouissait d’une popularité bien méritée,

avait le droit de le réduire à l’obéissance et de lui imposer telles conditions de paix qui puissent prévenir le renouvellement d'une agression de sa part. » S'il était indépendant. le Sultan avait le droit que donne la victoire (1).

Le gouvernement du Monténégro ne se découragea pas. et le 5 février 1863, la Porte renonça enfin à ses blockhaus, sous condition que le Prince tiendrait la route toujours ouverte et qu'il ferait indemniser les voyageurs des pertes qu'ils pourraient éprouver en parcourant cette roule.

La Turquie fit évacuer les blockhaus, mais elle s'empressa de faire construire, sur la frontière même, des forts dont les canons tournés sans cesse vers le Monténégro, étaient pour celui-ci une menace perpétuelle et qui ne furent supprimés qn'après de nouvelles négociations.

La question de délimitation de frontière restait toujours pendante. Le Protocole de 1858 renvoyait le travail à une commission mixte qui adopta, en 1859, un tracé approuvé par les gouvernements Ture et Monténégrin. Mais il restait à régler les questions d'intérêts privés : ce fut long; les représentants de la Turquie et du Monténégro se réunirent une première fois en 1864 à Cettinjé « pour la régularisation des intérêts privés sur la frontière tracée par la commission mixte en 1859 » (2). Pour plus de facilité, chacune des deux parties se chargea de payer ses natlonaux.

Malgré cette sage mesure, les règlements s’effectuèrent lentement et le 26 octobre 1866, les délégués des deux ilats se réunirent une fois encore pour compléter l'œuvre

(4) Cf, Annuaire des Deux-Mondes, 1862-1863.

(2) De Clereq, année 1864-67, p. 20.

du protocole de 186%, qu'il « confirme dans toute sa teneur » et auquel il est annexé « pour avoir même force et valeur comme s’il en faisait partie ». Ce protocole décide «qu’une commission mixte commencera au mois d'avril prochain, au plus tard, l'échange et la fixation des indemnités des propriétés particulières sur les bases déjà arrèfées):

Un second protocole arréta les dispositions pour servir de « bases à leurs opérations concernant la régularisation des intérêts privés sur la frontière tracée par la commission mixte de 1859 (2). »

En 1870, la Porte qui prétendait avoir des griefs contre le Monténégro (3) massa des troupes sur la frontière.

La Russie s'en inquiéta. « L'interposition de la grande Europe serait seule assez puissante pour faire renoncer la Porte à ses dessins hostiles » écrivait le Prince Gorchakoif (4). Bien qu'au dire de M. de Beust, il n'y eüt pas lieu de prendre ombrage d'armements qui « n'offraient aucun caractère inquiétant », bientôt se fit jour l'idée d’une conférence où seraient représentées les Puissances, parties intervenantes aux transactions de 1858 à 1860. La Commission, composée de délégués tures et monténégrins el de représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la France, de l'Italie (5), de la Russie et de la

(1) Archives diplomatiques, 1867, L IL, p. 697. (2) Archives diplomatiques, L W, p. 698.

(3) Circulaire d'Aali-Pacha. février 1870. Archives diplomatiques, 1873.

(4) Lettre du 2 février 1870. (Archives diplomatiques de 4873.) (5) Bien que n'ayant pas participé aux actes de 1858 à 1860, l'Italie demanda à se faire représenter. La non intervention à ces actes, déclara M. Visconti-Venosla, ne saurait ètre opposée au gouverne-

Confédération germanique du Nord, se réunit à Podgoritza, le 49 mai 1870 (1).

Le commissaire Monténégrin déclara consentir au nom de son gouvernement à la cession des droits du Monténégro sur les propriétés particulières situées dans les Brdos (2); mais le Prince Nicolas désavoua et révoqua son représentant, et le nouveau commissaire eut pour instruction de s’en tenir uniquement au protocole de Constantinople du 26 octobre 1866.

Les commissaires ottomans répondirent que « postérieurement au protocole de 1866, c’est-à-dire le 4 septembre 1868, le prince avait déclaré, dans une lettre à Osman-Pacha, que toutes les terres appartenant aux habitants des autres villages de la frontière monténégrine, situées sur un point quelconque du territoire turc, appartiendront de plein droit au gouvernement ottoman (comme conséquence de l’article 4%). »

Malgré les protestations des représentants monténégrins, la commission déclara s’en tenir à l’aveu fait par le premier commissaire monténégrin et consigné dans le deuxième protocole; mais avant de se séparer, les consuls émirent unanimement l’avis qu'à leurs yeux la meilleure solution au litige serait que la Porte donnàât au Monténégro la somme effective de 100.000 florins (3).

ment italien qui avait, dès cette époque, formulé des réserves explicites et dont la Porte n’a pas depuis contesté le droit de s'occuper des questions du Montenegro.

Cf. Dépéche de M. de Beust, 9 mars 1870. (Archives diplomatiques, 1873.)

(4) CF, Archives diplomatiques, 1873.

(2) Protocole 2.

(3) Protocole 4.

Un nouveau conflit menaça de mettre encore une fois aux prises la Turquie et le Monténégro, en octobre 1872: il fut heureusement apaisé par l'intervention de FEmpereur de Russie (1).

Plus tard, le Monténégro prit part à la guerre russoturque et s’empara de plusieurs places albanaises que lui laissa Le traité de Berlin (2).

IL. — La Bosnie, qui avait fait partie autrefois de l'État Serbe, tomba au pouvoir des Tures en 1463 sans avoir eu la gloire d'illustrer sa résistance du même éclat que les États voisins.

« La malheureuse Bosnie. dit M. Coquelle, est tombée sans gloire, trahie par ses propres enfants, abandonnée par tous, déshonorée par la faiblesse de son dernier Roi (Etienne VID) (3). » L'Herzegovine fut incorporée vingt ans plus tard et, depuis lors, jusqu'au milieu de ce siècle, l'histoire de ces deux Provinces se confond avec celle de l'Empire Ottoman.

Depuis 1856, des insurrections continuelles les troublèrent ; elles ont, comme nous l'avons dit, une corrélation étroite avec les affaires monténégrines.

En 1857, l'Herzégovine se souleva. « Si les pauvres chrétiens ont pris les armes, dit une proclamation (4), ils

(1) Cf. Malon. /istoire du Monténégro.

(2) L'article 26 du traité de Berlin dit : « L'indépendance du Monténégro est reconnue par la Sublime-Porte ct par toutes celles des Hautes-Parlies contractantes qui ne l'avaient pas encore admise. »

(3) Coquelle. Jistoire du Monténégro et de la Bosnie depuis les origines, p. 30.

(4) Pétitions aux consuls. (Annuaire des Deux-Mondes, 1857-1858, p. 699.)

l'ent fait par suite des appressions et des exactions des Turcs maudits et malfaiteurs qui nous ont pris et mangé tout ce que nous possédions, qui ont profané nos églises, foulé aux pieds notre religion... Nous n'avons pas pris les armes contre notre glorieux Sultan... nous appartenons à Dieu et au Sultan, mais qu’on retire ces malfaiteurs du milieu de nous !..….……. Nous prenons Dieu à témoin que si le gracieux Sultan ne retire pas du milieu de nous les malfaiteurs et ne nous accorde pas ce qui est juste, nous sommes prêts à mourir jusqu au dernier, et à nous noyer, ainsi que tout ce qui nous appartient; mais nous mettons notre confiance en Dieu, en notre gracieux souverain, et dans les Puissances européennes, qui ne voudront pas abandonner au feu et au glaive des Turcs malfaiteurs, les pauvres misérables chrétiens... »

Le « gracieux souverain » répondit en envoyant des bachibozouks, et bientôt les provinces de Bosnie et d’Herzégovine furent ensanglantées.

Quant aux Puissances européennes, elles nommèrent une commission pour travailler au rétablissement du statu quo dans le pays insurgé. Cette commission, la même qui fut chargée du règlement de frontière turcomonténégrine, ne put sauver les Herzégoviniens qui furent ramenés à l’obéissance par des moyens violents (1).

L'insurrection de 1861, compliquée, elle aussi, par une guerre du suzerain avec le Monténégro, fut la répétition de celle de 1858.

La commission européenne, réunie de nouveau, ne put réussir à amener une pacilication. Les insurgés so méfiaient, et, malgré les promesses d'Omer-Pacha qui

(4) Cf. Spalaïkowitch La Bosnie et l'Herségovine. (Thèse Paris, 1896.)

« proclamait, au nom du Sultan, un pardon plein et entier, avec la remise des impôts arriérés », ils refusèrent de déposer les armes, craignant tout de la présence des gendarmes turcs qu'Omer-Pacha refusait de supprimer.

La commission européenne, suspendue et renvoyée à Raguse, fut dissoute en octobre 1862. Cette fois encore, l'insurrection fut réprimée sans que la Bosnie et l'Herzégovine en aient retiré d'autre bénéfice qu'une répression sanglante (1).

Le joug ottoman s'y fit sentir aussi cruellement que jamais. « Les malheureux raïas continuèrent à être aussi maltraités qu'avant. La population chrétienne continua à être soumise aux exactions des fermiers de l'impôt, aux exigences, aux avanies, à la tyrannie des beys et des agas, aux violences et aux outrages des bachibozouks. » (2). Faut-il s'étonner que ces malheureuses provinces aient cherché une fois encore à secouer un joug si rude ?

C’est en effet en Bosnie et en Herzégovine que s’alluma la révolte en 1875. Elle fut couronnée de succès, cette fois, et le traité de Berlin porta remède à un état de choses déplorable en confiant l'administration des deux provinces à l'Autriche (3).

(1) En 1862 se place un incident qui heureusement n'eut pas de conséquences. L’Autriche, sans prévénir la Turquie, démolit une petite batterie élevée par les insurgés herzégoviniens sur le territoire de Suttorina. Le cabinet des Tuileries déclara qu'il considérait cet acte comme contraire au traité de Paris qui interdit toute intervention en Turquie sans entente préalable. L'affaire n'eut d'ailleurs aucune suite.

(2) Spalaïkovitch. Op. cit.

(3) Article 25 du traité de Berlin : « Les provinces de Bosnie et d'Herzégovine seront occupées et administrées par l'Autriche-Hongrie. »

IL. — La Bulgarie avait été soumise dès la fin du xIv® siècle.

Plus rapprochée de Constantinople que les pays dont nous avons déjà parlé ; séparée par des Etats vassaux de la Russie et de l'Autriche, la Bulgarie, sur qui la domination ottomane pesait directement, eut plus de peine à faire entendre ses plaintes; elle ne conquit sa liberté que bien après eux.

Pendant la période qui nous occupe, à peine se manifeste-t-il quelques velléités d'indépendance. Il est toutefois intéressant de remarquer que la marche des événements a été la même dans cette province qu'en Serbie et en Roumanie; la Bulgarie a eu à se défendre à la fois de la Russie et de la Turquie : celle-ci voulant maintenir ses droits de souveraineté ; celle-là cherchant à imposer sa protection. Puis intervinrent les Grandes Puissances qui, au Congrès de Berlin, émancipèrent le peuple bulgare.

En 1856, il n’en était pas encore question.

Dans les entretiens fameux qu’il eut avec l'ambassadeur anglais, sir Hamilton Seymour, le tsar Nicolas, on se le rappelle, déclara « qu’il ne voyait pas pourquoi » la Bulgarie ne serait pas comme les trois Principautés danubiennes constituée en Etat indépendant (1) sous la protection de la Russie. Cette idée devait faire son chemin ; mais, à cette époque, les patriotes bulgares, même les plus ardents, n’osaient pas viser si haut; ils rêvaient peut-être indépendance ; mais persuadés, avec raison, qu'un mouvement national avait toute chance d’échouer,

(1) Cf. Camille Rousset. Histoire de la querre de Crimée. Introduction.

ils se contentèrent de le préparer par des voies détournées.

Tous les efforts des Bulgares tendirent à obtenir une Eglise nationale, et il ne faut pas s'en étonner.

Le clergé bulgare relevait, en effet, du patriarche de Constantinople qui, le plus souvent, nommait aux dignités les plus élevées des évêques grecs, mal vus de la population dont ils ne parlaient même pas la langue. Ne suffit-1l pas d'ailleurs de rappeler le rôle politique du clergé en Orient, pour comprendre l'importance d'une Eglise autonome ?

La Russie appuya ces efforts (1). Au moment de l’insurrection de la Crète, le Comité secret bulgare, encouragé par la situation difficile de la Turquie, adressa à la Sublime-Porte un mémoire où étaient posées les conditions suivantes : union personnelle avec le Sultan qui prendrait le ütre d'Empereur des Bulgares et déléguerait un vice-roi en Bulgarie, Eglise autonome et indépendante.

Les Puissances, déjà très embarrassées au sujet de la politique à suivre à Candie, ne se risquèrent pas à donner un conseil au Sultan qui ne tint, dès l’abord, aucun compte du mémoire. Après des hésitations, des démarches et des formalités qui durèrent trois ans, ce qui n'a rien d’excessif pour les ministères de Constantinople, le Sultan se décida à accorder aux Bulgares satisfaction sur la question religieuse.

Pendant ces trois années, la Bulgarie était restée in-

(1) Vers 1860, des missions catholiques appuyées sur l'influence de la France opérèrent d'assez nombreuses conversions en Bulgarie, mais l'évèque catholique Mgr Sobolski disparüt tout à coup, le 18 juin 4861, sans que l'on ait jamais su ce qu'il était devenu; et le mouvement catholique s'arrêta.

quiète, prête à se soulever. A la suite d’armements préparés sur les territoires serbes et roumains, la Turquie fit appel aux Puissances « qui ont garanti les institutions des : Principautés » et « ont compris dans cette garantie les rapports des Principautés avec la Cour suzeraine (1). Le firman fut signé à la date du 10 mars 1870. « Il est formé sous le tre d'£xarchat bulgare une administration spirituelle séparée. La direction des affaires religieuses et spirituelles de cette administration est exclusivement réservée à cet Exarchat. » (Art 1%.) L'élection de l’Exarque se fait sans aucune participation du Patriarche de Constantinople qui « délivrera, sans le moindre retard, les lettres de confirmation nécessaires, suivant les lois de l'Eglise. » (Art. 3.)

L'Exarque, presque indépendant vis-à-vis du patriarche grec (2), est nommé par bérat impérial. On sait l'impor tance qu'a prise la question des bérats (3).

IV. — En Macédoine, en Albanie et en Thessalie les Puissances n'ont pas eu à intervenir.

L'histoire de ces régions ne rentre donc pas dans le cadre de cette étude. Ce n’est pas à dire cependant que ces malheureuses populations chrétiennes n'aient pas manifesté leurs aspirations vers la liberté.

L’insurrection de la Grèce en 1821, les nombreux soulève ments dont nous avons suivi la marche dans les pays

(1) Dépèche de Fuad-Pacha, 4er août 1868. Livre jaune communiqué aux Chambres le 23 janvier 1869.

(2) Ce firman est cité en entier dans Bérard. La Turquie et l'Hellénisme contemporain, p. 184.

(3) En 1879, la Bulgarie a été érigée en monarchie constitutionnelle héréditaire.

danubiens, comme dans le Monténégro, enfin la révolte de la Bulgarie, devaient nécessairement agiter les autres pays balkaniques.

Du jour de l’affaiblissement et de la déchéance de la puissance ottomane, on pouvait supposer qu’elles supporteraient avec impatience un joug qui leur avait toujours été odieux et qu'il leur semblait maintenant possible de secouer. Comment se fait-il donc qu'aujourd'hui encore, l'Empire Turc étende sa domination sur ces pays?

Cela tient à deux causes : d’une part, rivalités entre les Grandes Puissances qui ne peuvent s'entendre sur un partage de la Turquie ; d'autre part, rivalités entre les différentes nations de l'Empire Ottoman qui toutes, revendiquent les territoires en question.

La Macédoine, pour ne parler que de celle-là, doit-elle être serbe, bulgare, grecque ou roumaine ? Chacune de ces opinions peut s'appuyer sur des titres historiques incontestables. S'en réfère-t-on, en effet, au droit que donne la possession? La Serbie comme la Bulgarie ou la Grèce, l'ont possédée tour à tour.

Mais, à ce compte, la France ou Venise, auraient bien des droits à revendiquer en Orient, ce que l’on serait cependant quelque peu étonné de leur voir faire.

Préfère-t-on rechercher quelle est la race dominante ? Mais autant d'auteurs, autant de statistiques différentes, et comment reconnaître quelle est la plus impartiale et la plus juste ?

Ce qui complique encore la question, c’est que les populations préfèrent à la domination d’une autre nation chrétienne le joug ture quelque dur qu'il puisse être. Il y a là, dans toute son exagération, le sentiment très humain qui rend plus âpre la haine contre un simple dissident par

le culte ou la nationalité que celle que l’on porte à un ennemi religieux ou ethnographique : de là, par exemple, l’animosité très vive des Serbes contre les Bulgares, et, d'une façon générale, les jalousies réciproques de toutes les petites populations slaves.

L'idée même d’une confédération, souvent mise en avant, n'est pas d'une exécution aussi simple qu'on pourrait le croire à première vue.

En effet, dans une même province, tel village sera en majorité grec, tel autre à côté, serbe et un troisième bulgare ; sans compter les musulmans que l’on oublie souvent et quil ne faudrait pas arriver cependant à persécuter, comme ils persécutent eux-mêmes les chrétiens.

On voit comme est compliquée la question de la Macédoine et des autres provinces de la Turquie d'Europe. Il nous suffit de l’avoir signalée (1).

(1) Sur ce sujet voir Victor Bérard : La Turquie et l'Hellénisme contemprains. Choublier, Op. cit.; de Laveleye, la Péninsule des Balkans ; et les nombreuses brochures publiées sur ce sujet, notamment par les soins de la « Ligue de la confédération balkanique » présidée par M. P. Argyriadès.

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